CHAPITRE X
De l'immixtion de la médecine légale dans les procès criminels. — De l'hystérie; ses manifestations et ses causes; préjugés et erreui's grossières. — De l'état mental chez les hystériques. — Du degré de responsabilité des hystériques. — Grave erreur judiciaire. — Des épidémies hystériques. — Résumé médico-légal. — Conclusion.
De l'ûmiiixtion de la médecine légale dans les procès
criminels. — Personne ne conteste aujourd'hui l'aptitude spéciale des médecins aliénistes dans les questions judiciaires : leur intervention dans les débats médico-légaux n'est plus, comme jadis, une politesse des tribunaux. C'est un droit justement acquis. Leur rôle est d'ajouter aux lumières naturelles de la raison le tribut d'une connaissance intime et profonde du cœur humain, et de pouvoir sainement apprécier si un acte a été commis sous l'empire de la passion, ou s'il doit rentrer dans le domaine de la folie.
Entre ces mots passion et folie, entre la responsabilité ou l'atténuation de responsabilité et l'exonération de toute pénalité, les médecins-légistes, les magistrats et les
jurés ont malheureusement établi une foule de nuances plus ou moins discutables : de là leur fréquent désaccord. La cause première de ce regrettable étal de choses est inscrite tout au long dans nos fastes judiciaires, et nous n'aurons pas beaucoup de peine à la faire ressorlir. Jetons pour cela un rapide coup d'œil rétrospectif sur quelques pages de l'histoire de la justice criminelle en France.
Il y a un peu plus de trente ans, à propos d'un procès tristement célèbre, un avocat, inconnu alors, et qui devint plus lard l'une des gloires du barreau de Paris, ]\f Paillet, se présenta à la barre d'une Cour d'assises, et invoqua pour la première fois, comme moyen de défense, une lésion partielle des facultés de l'entendement chez l'accusé en faveur duquel il avait mission de porter la parole. Cette innovation, aussi hardie qu'imprévue, était pour l'avocat le fait d'une conviction profonde, l'expression de sentiments justes et généreux, l'élan spontané d'une foi sincère. Il y eut grand émoi au Palais.
Mais comme les meilleures choses ont leur mauvais côté, il arriva bientôt que les défenseurs des causes désespérées, sans se préoccuper des conséquences de leur légèreté, se mirent à la poursuite de l'acquittement avec le zèle le plus immodéré, en basant trop souvent leur argumentation sur les motifs allégués par W Paillet. Le juré ne rencontra plus alors dans l'exercice de ses fonctions, déjà si difficiles, qu'une source d'incertitudes et d'embarras ; le magistrat, un moment ébranlé, se retrancha derrière une incrédulité impassible et quelquefois blâmable ; enfin le médecin, compromis par l'avocat, vit
bientôt son témoignage taxé d'exagération, d'incompétence et de quasi-nullité. Voilà où conduisit l'abus !
11 ne fallut pas moins de quinze ou vingt ans pour qu'une réaction salutaire s'opérât en faveur des médecins spéciaux ; et c'est parce qu'ils ont donné pendant tout ce temps des preuves irréfragables de savoir, de discernement et de probité, qu'ils se présentent aujourd'hui devant la justice entourés de ce prestige dû à l'autorité scientifique, et que leur déposition exerce une si grande influence sur les décisions des jurés.
Dans la plupart des grands procès criminels, il y a une question de médecine légale à débattre. S'il n'en existe pas, l'avocat essaye d'en introduire une. Ses efforts se concentrent alors sur ce point rendu litigieux à plaisir ; les témoignages des médecins sont mis en contradiction les uns avec les autres; les auteurs, depuis le père de la médecine, sont cités, analysés, commentés, résumés et surtout jugés; puis, lorsque la mâle éloquence d'un maître de la parole les a malicieusement accablés de ses traits les plus acérés, le doute a été je!é dans les esprits, et très-fréquemment le verdict du jury en subit l'influence.
En principe, tout individu qui a exécuté avec discernement un acte illicite et incriminé par la loi doit être puni. La loi pénale, comme l'a bien exprimé M. Molinier, professeur de droit criminel à la Faculté de Toulouse, a pour mission de protéger l'État, les institutions politiques, les personnes, les propriétés, contre les attentats qui violent les droits et qui menacent la sécurité publique. Mais à côté des garanties qui ont été données à
la société, il existe heureusement une mesure tutélaire qui abrite l'insensé ; et c'est ainsi que l'article 64 du Code pénal rend indemne tout individu en démence au temps de l'action. Le mot démence., hàtons-nous de le dire, a été employé par le législateur comme synonyme de folie. Il a en pathologie mentale une autre signification. L'irresponsabilité de l'aliéné devant la loi est un des plus grands bienfaits de la civilisation, et cette conquête moderne est précieuse en ce qu'elle sauvegarde les intérêts et la vie d'un certain nombre d'individus, élevés aujourd'hui à la dUjnïté de malades.! et que naguère encore on accablait de mépris et de tortures.
Ce n'est plus maintenant l'application d'une peine infamante que l'on oppose à une oblitération des facultés intellectuelles qui a été la cause originelle d'un acte justiciable des tribunaux, mais bien les soins éclairés d'un médecin spécial et l'internement dans un asile oh les murs ynêmes., selon l'expression d'Esquirol, sont un remède contre la folie.
De l'hystérie; ses manifestations et ses causes; pré« jugés et erreurs grossières. — L'iiystéric a-t-ellc droit
au bénétice de l'article 64 du Code pénal? Il y a quelques jours à peine, la réponse à celte question eût été universellement négative, et aujourd'hui voici que le doute a tenté de se faire jour! Discutons les faits, et tâchons d'arriver à des conclusions compatibles avec les intérêts de la raison, de la justice, de la science et de l'humanité.
Avant toute chose, nous voulons profiter de l'occasion
qui nous est offerte pour élucider l'une des circonstances étiologiques de la maladie, car on a odieusement calomnié les hystériques, et l'on a voulu expliquer l'inconduite, l'immoralité et les déplorables conséquences qu'elles entraînent souvent après elles comme une résullanle obligée de la névrose, et ces mêmes écarts comme l'assouvissement nécessaire dû à un dérèglement sensuel. Ces erreurs ont malheureusement fait leur chemin parmi les gens du monde et sont aujourd'hui acceptées.
Qu'est-ce que l'hystérie?
C'est une maladie aussi ancienne que le monde, et qui n'est que l'expression d'une susceptibilité spéciale du système nerveux. « Innumera accidentia sub se comprehendit », a dit Galien. Excessivement rare chez l'homme, elle est, au contraire, très-fréquente chez la femme. C'est à ce point que quarante cas pourraient être à grand'peine observés dans tout Paris pour le sexe masculin, tandis qu'il y a bien peut-être, entre l'Age de treize à trente-cinq ans, cinquante mille femmes hystériques, dont dix mille ont des attaques !
Les causes en sont multiples, et cependant il en est une qui, à tous les degrés de l'échelle sociale, a toujours joui d'un grand crédit, avant et depuis llippocrate; les esprits les plus élevés s'y laissent prendre sans cesse, et le préjugé traditionnel, bien que ne reposant sur rien de bien sérieux, a lentement cheminé à travers les âges, et est arrivé jusqu'à nous comme la plus immuable des vérités. Les philosophes et les médecins ont eux-mêmes puissamment contribué à asseoir cette opinion, que la continence est la mère de riiystérie. Nous nous unissons à
M. Briquet ^ pour repousser énergiquement une croyance qui laisse planer sur la femme le soupçon d'un instinct aussi dégradant, et qui ne tendrait rien moins qu'à faire du libertinage une formule de la thérapeutique. Laissons à Platon la responsabilité de cette phrase :«La matrice est un animal qui veut à toute force concevoir, et qui entre en fureur s'il ne conçoit pas » ; et voyons dans l'hystérie autre chose qu'une maladie honteuse, autre chose que Vénus tout entière à sa proie altadiée.
Pas plus que les autres femmes, les veuves ne sont exposées à l'hystérie ; et quand nous voyons des jeunes filles de treize à quatorze ans, non pubères encore, éprouver un sentiment de suffocation, de plénitude vers l'estomac, un agacement nerveux indéfinissable, accuser l'existence d'une boule qui leur monterait à la gorge, puis soudain se rouler à terre dans tous les sens, poussant des cris, cassant et brisant les objets qui leur tombent sous la main, et s'abandonnant aux mouvements les plus désordonnés, aurons-nous l'audace d'attribuer à l'abstinence des plaisirs de l'amour tout ce cortège de symptômes ? Mais si l'on admettait ce dogme des dangers de la continence, le thérapeutiste logique devrait donc faire déflorer sa fille à l'âge de treize ans, afin de remédier à un accès précoce d'hystérie; ou bien, lui donnant à entendre qu'il existe des moyens collatéraux, il devrait donc lui livrer le secret des attouchements lascifs, comme il pourrait lui prescrire une pilule de camphre associé à l'opium?
Non, il n'est pas vrai que les organes génitaux, une
' Triiilé clinique ri thérapeutique de Vtiyste'rie.
DE L'HYSTERIE. ry29
fois arrivés à leur complet développement, aient fatalement besoin d'entrer en exercice sous peine d'hystérie. Nous conviendrons seulement — et sur ce point nous avons depuis longtemps la même opinion que M. Briquet — qu'il peut advenir, mais dans des limites excessivement circonscrites, que des jeunes femmes dont les sens sont allumés par la lecture de livres obscènes, par des conversations dissolues ou par la vue de lubriques images, présentent du côté de l'appareil sexuel une ardeur qui sollicite des désirs violents, et que dans ce cas la privation de rapports physiques communique à l'encéphale, où aboutissent toutes les sensations, une excitation pénible de laquelle naîtrait l'hystérie ; cela est vrai, mais généralement les choses ne se passent pas ainsi. Ce sont les passions et les affections morales tristes, telles que l'ennui de la servitude ou d'un travail inaccoutumé, les préoccupations d'une existence précaire, les tracasseries provenant de liaisons illicites, les inquiétudes, les contrariétés, les revers de fortune, les attachements déçus, la nostalgie et surtout la jalousie, qui, faisant d'ordinaire tous les frais delà provocation liystérique, relèguent au dernier plan la suprématie étiologique, trop souvent mise en cause, de l'appétit génésique.
Les médecins, fréquemment consultés par des familles sur la question de savoir si le mariage mettra fin à des crises convulsives d'hystérie, ne manquent à peu près jamais de faire concevoir de très grandes espérances, ou même d'aftlrmer en pareil cas la complète disparition de tous les accidents sous l'influence des rapports conjugaux. C'est là un grand tort, car le mariage ne guérit pas plus
l'hystérie que l'établissement de la menstruation ne remédie aux attaques d'épilepsie chez la jeune fille atteinte depuis son enfance du mal d'Hercule. Une femme hystérique avant son mariage, reste exposée aux mêmes manifestations nerveuses, alors que cependant elle vient à recevoir d'un mari jeune et plein de santé les marques de tendresse les plus susceptibles de donner une ample satisfaction à ses sens. Que cette même femme soit rendue une ou plusieurs fois mère, et sa névrose ne cédera pas davantage : c'est aux progrès de l'âge que sera dû le retour à la santé.
Un dernier mot maintenant à l'endroit des périls qui résultent de la continence. Contrairement à l'opinion émise par Parent -Duchàtelet, et en dernier lieu par M. Landouzy, M. Briquet, après s'être muni de renseignements très-exacts à l'hôpital de Lourcine et à la maison de Saint-Lazare, et s'appuyant sur les témoignages de MM. les docteurs Besançon, E. Goupil, de la Morlière et Boys de Loury, avance ce fait, que la moitié des filles publiques de Paris sont hystériques. La question nous paraît jugée ; passons outre.
De l'état mental chez les hystériques. — NouS en
sommes arrivé maintenant à nous demander si, en thèse générale, l'hystérie enchaîne la liberté morale, et si une affection qui prend sa source dans une susceptibilité parliculière du système nerveux, et non pas dans une maladie mentale, peut exclure la culpabilité et transformer un crime en un simple délit?
Il est évident que l'hystérie va bien ébranler un peu
l'édifice de nos facultés proprement dites ; aussi, pour ne laisser d'équivoque dans l'esprit de personne, devonsnous au préalable définir ce qu'on entend par facultés, et montrer de quel ordre de facultés la maladie est susceptible de troubler l'exercice. Eh bien, en envisageant l'homme sous le point de vue physiologique et psychique, nous voyons que deux ordres de facultés se sont donné rendez-vous chez lui : les facultés affectives et les facultés intellectuelles. Aux facultés affectives se rattachent les phénomènes qui expriment un amour, une propension pour certaines choses, et une haine, une répulsion pour certaines autres. Se livrer à ses facultés affectives lorsqu'on est d'ailleurs sain d'esprit, c'est déférera l'impulsion passionnelle ; c'est subordonner de son plein gré et en connaissance de cause les actes de la vie à la satisfaction de ses désirs.
Aux facultés intellectuelles est dévolu le don d'éclairer les déterminations de jla volonté, et de faire ressortir la conformité ou le disparate des actions avec les préceptes de la morale. Elles décèlent en outre les conséquences de chaque acte, à l'aide d'un jugement basé sur l'observation et sur l'expérience.
D'après les considérations qui précédent, on a déjà compris que l'hystérie pouvait énergiquement retentir sur les facultés affectives, et finir par en amener la lésion, mais que les facultés intellectuelles restaient d'ordinaire intactes. La raison assiste à la ruine du cœur, mais elle lui survit.
Le trouble affectif est constitué au premier degré par les passions, au second par l'état de folie. Les passions
532 LA FOLIE DEVAINT LES TRIDUNAUX.
étant seules mises en cause dans rhystérie, et l'affectivité dans celte maladie n'étant oblitérée qu'au premier degré, nous ne nous préoccuperons point de l'état de folie, auquel l'hystérie ne conduit que par le fait d'une exception ccrlainement rare.
Si les passions laissent à la loi toute sa liberté d'action en matière de répression, il n'en est pas moins vrai cependant qu'elles sont une cause très-fréquente d'atténuation de responsabilité, et dans certains cas, connus de tous, d'exonération absolue de toute pénalité, lorsqu'il s'agit, par exemple, du meurtre de l'épouse après constatation du flagrant délit d'adultère dans le domicile conjugal, ou bien du crime de castration immédiatement provoqué par un outrage violent à la pudeur.
Comme personne ne saurait, à un moment donné, se flatter de pouvoir maîtriser un de ces mouvements impétueux de l'âme sous l'empire instantané duquel un acte vient à être commis, la justice, avant de faire une application des rigueurs de la loi, a l'habitude de se demander si, au temps de l'action, il n'y a pas eu éclipse partielle de la raison, et, le cas échéant, elle fait jouir l'accusé du bénéfice des circonstances atténuantes. La culpabilité est affaiblie et la peine aussi.
Rien ne saurait être comparé à la mobilité, à la versatilité des conceptions morbides ou des actes délirants des hystériques *, et le médecin légiste se trouve parfois en
' Nous donnons en ce moment (décembre 1865) des soins, conjointement avec M. le docteur Lasègue, à une demoiselle d'une vingtaine d'années qui, depuis quelques mois, a passé par les alternatives les plus variées : tantôt agitée, loquace et violente, tantôt calme, silencieuse et douce, elle n'est jamais semblable à elle-même et met souvent en défaut les prévi-
DE LIIYSTÉRIE. 533
face de difficultés de plus d'un genre. Madame L., observée à l'asile de Maréville par M. Morel, était hystérique à seize ans et passait par toutes les phases névropathiques habituelles ; des médecins, partageant de vulgaires et honteux préjugés ne craignirent point de conseiller le mariage contre la névrose ! L'état de la malade empira naturellement, et l'on eut à combattre à tour de rôle ou simultanément des accidents utérins, gastralgiques, entéralgiques et hypochondriaques. Madame L. éprouva un très-vif chagrin de la mort de sa petite fille et son intelligence ne tarda pas à s'altérer. La lettre suivante, qu'elle écrivait à son mari est un spécimen trés-curieux de la correspondance exagérée, exaltée, insensée d'une hystérique pour qui la mort s'est momentanément dépouillée de son aspect terrible.
« Mon ami, aujourd'hui dimanche, je suis allée à l'église : c'est encore un sacrilège que j'ai comnn's ; depuis mon retour des bains, je les ai comptés par mille, ainsi que les mensonges et les fausses promesses. Écoute, voici ma vie. Depuis vingtcinq ans, j'ai cru que j'étais bonne fdle, bonne épouse, bonne sœur. Eh bien ! je n'étais rien de tout cela ; j'étais un monstre sorli de l'enfer, je n'étais qu'unehypocrite; je n'ai jamais aimé
sions les moins problématiques. Comblée de soins et d'attentions par une famille dont le dévouement est immense, constamment surveillée par des infirmières très-zélées, cette malade, affectée depuis neuf ou dix mois de folie hystérique, nous présente des phénomènes protéiformes qui ucxcluent pas de temps à autre l'apparition d'intervalles lucides d'une courte durée. On comprend toutes les difficultés que peut susciter un état mental qui se distingue par des manifestations d'un ordre aussi inattendu. lUen n'avait jamais fait pressentir des idées ou des projets de suicide, et cependant la jeune fille dont nous parlons a tenté une fois de se précipiter par la lénètrc, pendant la nuit. Celle malade est un type rare.
personne que moi-même, je n'ai jamais eu de courage, jen'ai jamais aimé le travail, et, pour combler la mesure, aujourd'hui je tue mon père, ma mère et toi, mon honorable époux, et mon frère est aussi malade. Si un assassin, un voleur, allait se mettre entre les mains de la justice en comptant ses crimes, en disant qu'il mérite la mort, on la lui donnerait. Eh bien! ta femme mérite la mort, tu peux être son juge ; les lois humaines permettent de donner la mort à qui la donne. Prends le chemin de fer ; à ton arrivée, j'aurai l'air guérie ; nous achèterons chez le pharmacien quelque chose qui me fasse mourir dans mon lit; en sept ou huit jours, notre honneur sera sauvé. Tu peux me croire quand je te dis que je mérite la mort ; je suis la créature la plus ignoble qui existe sur la terre. Que ne m'as-tu laissée mourir il y a une quinzaine de jours? vous seriez tous bien débarrassés. Plus vous m'avez fait de bien, plus vous m'avez fait de mal. Cependant, j'ai une grâce à vous demander : si je mourais dans cette maison, je vous prie de me faire enterrer près de ma petite fille. Pauvre enfant! je ne l'ai jamais aimée ; son père, son grand'père et sa grand'mère l'ont aimée ; la mère seule n'a pas eu de cœur pour son enfant. Je n'ai pas recueilU son dernier soupir. Mon Dieu ! quel malheur pour papa et pour maman de m' avoir donné la vie, et quel malheur pour toi de m'avoir demandée en mariage ! Oh ! le ciel m'est témoin, si j'avais connu la bassesse de mes sentiments, je n'aurais pas uni ma main exécrable à celle d'un honnne de cœur. Ne montre cette lettre à personne, elle tuerait mon père et ma mère. Il faut bien vite accourir, il faut bien vite venir me chercher. Quand je serai morte, je te prie de consoler mon père et ma mère ; mais ne te remarie pas. Si tu avais encore le malheur de rencontrer un judas! pauvre et noble cœur. Je ne suis pas folle, seulement accours vite que je meure avant papa. Tiens, j'ai oublié de demander des nouvelles de ton œil, et je n'ai rien dit à llortense. Alexandre, je te dis que tu peux me donner la mort sans commettre de crime ; tu sais que je connais encore le bien et le
mal. Si l'on ne le donne rien cliez le pharmacien, nous recommencerons ce que j'ai déjà fait une fois; seulement on n'ira point chercher le médecin, je serai morte dans une crise nerveuse. Tu ne veux pas que papa meure avant moi; accours, accours, il faut mettre un terme à mon ignoble vie. Mon père, ma mère et toi, souffrez le martyre; mon frère et ma sœur souffrent aussi. Je mettrai moi-même cette lettre à la boîte; j'irai à N..., je la porterai. Une grâce, une dernière grâce : si je meurs ici, que je sois enterrée à G..., si ce n'est pas une chose impossible. Je dis cela dans le cas où je mourrai ici de maladie, car les précautions sont bien prises; je suis gardée comme dans une prison. Je t'embrasse, si tu me le permets. Prie donc Dieu pour que ta femme meure pour votre bonheur à tous.
« Celle qui n'ose plus se dire ta femme.
« Signé : El. L.
« P. S. Pardonne le mal que je te fais ; pardonnez tous, mais viens vite. Je puis encore, devant le monde, être comme autrefois, c'est l'essentiel; peut-être dans quinze jours je ne pourrais plus*. »
Lorsque l' hystérie vient compliquer un élat mental en voie de compromission, de grandes difticullés peuvent surgir : les malades, bien que bizarres, restent dans la société, mais elles s'y font remarquer par leur attitude. Semant çà et là des calomnies, jetant la discorde et la haine dans des familles, dénonçant les autres et quelquefois s'accusant elles-mêmes, elles parviennent à tromper leurs avocats, à mettre en défaut la perspicacité des médecins experts et à en imposer à la justice. Qu'on lise plutôt les observations suivantes :
' Morcl, Mal. ment., p 688 et suiv.
Une jeune fille hystérique, intelligente et distinguée, habitant Courbevoie, voulut se rendre intéressante en se faisant passer pour la victime d'une conjuration politique dont elle prétendait avoir surpris le secret. Un soir, elle fut trouvée dans le plus grand trouble et dans l'état, en apparence, le plus alarmant à la porte de son appartement. Elle ne parlait pas, mais indiquait par ses gestes, et déclarait ensuite par écrit qu'elle avait été attaquée, au moment où elle rentrait chez elle, parmi homme qui avait cherché à l'étrangler on lui serrant le cou avec la main, en même temps qu'il lui portait en pleine poitrine deux coups de poignard. Ceux-ci n'avaient entamé, il est vrai, que les vêtements, et encore le corset n'était pas percé au même niveau que la robe. Mais, en ce qui touche la prétendue strangulation, elle aurait eu cet effet bizarre et tout à fait nouveau, de produire instantanément, non pas une gêne delà parole ou une altération de la voix, mais un mutisme complet. Chargé d'aller constater la réalité de ces faits qui avaient déjà paru à bon droit suspects à un magistrat difficile à tromper (M. le juge d'instruction Dusserolles), M. Tardieu ne trouva aucune trace apparente de la tentative de strangulation, et, comme le médecin expert déclara à la jeune fille que cette perte de la parole ne pouvait se prolonger au delà du premicrmoment, elle se décida desuilc, et avec une grande docilité, à renoncer à son rôle de muette. Bientôt après elle avouait sa supercherie.
Une jeune fille, vers l'âge de la puberté, avait éprouvé des accidents hystériques et s'élait fait remarquer dans son pensionnat par un penchant très-accusé au vol. Sa famille crut bien faire en développant chez elle des sentiments religieux extrêmement prononcés, et l'on vit bientôt mademoiselle *** tomber dans une dévotion exaltée. A vingt ans, elle entra comme novice dans un couvent cloitré. Au bout de six mois, elle présenta les phénomènes les mieux accusés de l'hystérie confirmée, devint querelleuse, fantasque et vaniteuse, trompa
la confiance de tout le monde, inventa mille récits mensongers qui donnèrent lieu à des événements très-désagréables pour la communauté, écrivit des lettres anonymes, dénonça un prêtre comme l'ayant violée, simula en faveur du couvent une donation entre-vifs et s'évada. Réintégrée dans la maison paternelle, lisant des romans presque constamment, tenant des propos déplacés et affectant dans la rue une attitude provoquante, elle fille tourment de sa famille qui, pour s'affranchir d'une responsabilité devant laquelle elle commençait à reculer, prit la résolution de la marier. Les deux premières années de cette union ne furent troublées par rien et le bonheur semblait avoir répondu aux vœux des parents ; mais après deux couches successives, la jeune femme se mit à boire de l 'eaude-vie, abattre son mari et ses domestiques, à voler dans les magasins et à fréquenter des filles de joie. Une séparation amiable intervint entre les deux époux, et l'on songeait sérieusement à un internement dans une maison de santé, lorsque tout à coup celte malheureuse femme disparut. On apprit plus tard, qu'un voyageur de commerce, séduit par son éclatante beauté, l'avait emmenée à l'étranger, qu'elle y avait mené l'existence la plus honteuse, qu'elle avait été condamnée à six mois de prison pour guet-apens et tentative de meurtre, non suivis d'effet, et qu'après avoir trouvé des ressources dans la prostitution, elle avait fini par mourir, infectée de syphilis, sur un Ht d'hôpital, à l'âge de vingt-sept ans. Dans celte vie si tristement accidentée, cette femme avait conservé un reste de pudeur à l'endroit de sa famille : elle avait changé plusieurs fois de nom et avait fait répandre le bruit que les regrets que lui causait son inconduite passée l'avaient déterminée à recourir au suicide et qu'elle s'élait noyée.
Mademoiselle X..., âgée de trente-huit ans, accusait son père vieillard fort âgé, d'avoir introduit dans sa chambre, qui était toujours fermée en dedans, M. le sous-préfet de***, qui aurait assouvi sur elle et sur sa sœur sa passion criminelle. 11 en se-
LEGR. FOr.IE. 22
rail rosullé une grossesse dont mademoiselle X... aurait attendu l'issue pendant près de deux ans. Elle fil de nombreuses démarches pour avoir une entrevue avec son séducteur, contre lequel elle proférait des menaces. Ke pouvant pénétrer à la sous-préfeclure, elle chcrclia à l'attirer dans une autre maison où elle et sa sœur s'étaient rendues armées de pistolets. Mademoiselle X... ne marchait jamais sans armes. Son frère, versé dans l'art de la magie, ne lui laissait pas de repos. Son influences'étendait jusque sur les animaux qu'elle affeclionnait. Tantôt il faisait trendjler le plancher sur lequel elle marchait, ou la faisait danser malgré elle; tantôt il lui faisait éprouver des sensations étranges qui, toutes, se rapportaient aux organes sexuels; d'autres fois, il lui faisait changer le visage, Cette malade fut conduite le 20 février 1856, dans l'asile de Napoléon-Vendée, et confiée aux soins du médecin, M. le docteur Dagron. Après une excitation extrême de quelque semaines, les bains prolongés, quelques irrigations et les anti spasmodiques améliorèrent la situation, et, quoique non guérie complètement, elle fut rendue à la liberté le 28 juin 1856.
M. Dagron n'avait plus entendu parler d'elle, lorsque le 24 mai 1858, il reçut d'un avocat une lettre ainsi conçue : « Cette « malheureuse demoiselle que j'ai souvent dans mon cabinet, « a été examinée par moi, et je n'ai jamais reconnu le moindre « dérangement dans ses idées, bien au contraire. — J'ai voulu « étudier s'il y avait une monomanie, une idée fixe, je n'ai « rien vu dans son esprit. J'ai besoin d'être renseigné pour sa- « voir quelle est la règle de conduite que j'aurai à adopter « dans le conflit entre le père et la fille, etc. Veuillez rn'hono- « rer d'une réponse. »
M. Dagron répondit que mademoiselle X... avait été sérieusejnent malade, que son père avait agi sagement en la faisant traiter dans une maison d'aliénés, et qu'il craignait bien que celte instance en justice ne fût un symptôme de rechute.
En réponse à cette déclaration, il reçut le 15 juillet une assignation pour répondre à une demande en dommages-intérêts
DE I;1IVSTÉ[\1E. 339
de 25,000 fr., intentée par mademoiselle X... contre son père et contre lui. Le procureur impérial demanda, en ce qui concernait le médecin, le rejet de la demande jusqu'à ce qu'on eût rapporlè une autorisation du conseil d État.
Mademoiselle X... poursuivit son père seul, qui lui répondit par une demande en nomination d'un conseil judiciaire comme dissipant sa fortune en procès inutiles.
Le tribunal accueillit cette demande, et aujourd'hui mademoiselle X... vit en liberté, privée de la libre administration de ses biens; mais il s'était trouvé un des avocats les plus distingués du baireau de Paris pour plaider en appel contre le père. La cour de Poitiers n'en a pas moins confirmé le jugement des premiers juges.
Une convulsionnaire très-connue en Prusse sous le nom de la Glaser, a pu tromper, pendant dix ans, les magistrats les plus expérimentés, induire en erreur un grand nombre de médecins, mystifier sans cesse l'autorité , donner lieu aux aventures les plus inattendues, et passer alternativement de l'hôpital à la prison, et de la prison à la maison de force. Sa vie n'a été qu'un long enchaînement de péripéties extraordinaires, d'épisodes dramatiques et de sinmlations aussi variées qu'habiles. Tour à tour cahneou furieuse, folle, muette, hallucinée, possédée du diable, faible d'esprit ou rhumatisante, menteuse, faux témoin, libertine ou voleuse, la Glaser a déployé, au service des causes les plus détestables, l'énergie la plus rare, l'effronterie la plus inouïe et l'astuce la plus incompréhensible ! En dernier lieu, Casper l'a déclarée complètement responsable, et une pénalité sans appel l'a frappée.
Du degré de re<«poiisal>ilitè des hystériques. — Seloil
l'intensité de riiyslérie cl selon le degré plus ou moins accentué de perversion concomitante ou consécutive
des facultés affectives, il doit, d'après nous, y avoir ou responsabilité ou atténuation de responsabilité, mais très-rarement irresponsabilité totale. Nous reviendrons, du reste, sur cette dernière proposition.
Voici, je suppose, unejeunefille de dix-septans environ, qui depuis cinq ou six ans est en proie à des attaques d'hystérie. Sa constitution est forte et ses facultés intellectuelles sont très-nettes. Elevée par une mère faible et imprévoyante, sa conduite échoppe à peu près à tout contrôle; son imagination ardente et ses tendances portées à mal prennent un dangereux essor. Le hasard aidant, elle fait la connaissance d'un garçon, son aîné de quatre ans, dont le cœur est de marbre, et qui par sa révoltante déloyauté n'a su se montrer que sous le plus détestable jour. Devenue la facile maîtresse de cet homme, la jeune fille, soit qu'elle fût réellement éprise, soit qu'elle voulût par calcul faire consacrer sa liaison par un acte solennel, conçoit le projet de se faire épouser de gré ou de force. Les protestations, les larmes, les prièies échouent. Elle en vient alors à prétexter qu'elle })orte dans son sein un irrécusable témoignage de sa faute, et pendant neuf mois elle écrit à son amant en l'entretenant sans cesse de sa grossesse.
Les marques de la plus dure incrédulité accueillent cet aveu. Mais rien ne saurait arrêter l'accomplissement d'un projet prémédité de longue date, et dont toutes les circonstances ont été prévues et mûries avec la plus dangereuse adresse. Espérant que la possession d'un jeune enfant mettrait un terme à ses angoisses, et qu'en le présentant à son amant comme étant le
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fruit de ses œuvres, elle allait attendrir une inflexible volonté, elle se rend sciemment l'auteur du rapt le plus audacieux qui soit consigne dans les annales judiciaires! Les circonstances qui suivirent la perprétration de cet acte odieux sont trop connues pour que nous les rapportions. Qu'il nous suffise d'agiter ici la question du libre arbitre.
La jeune fille, bien qu'byslérique, a-l-elle eu conscience de son crime? Oui. L'article 64 du Code pénal lui était-il applicable? Non.
On chercherait vainement dans toute l'affaire des traces de folie proprement dite, et il a fallu, pour essayer d'en trouver, l'babileté si consommée d'un avocat célèbre. En se plaçant au point de vue de l'accusée, on ne rencontre d'un bout à l'autre qu'un enchaînement fort logique de circonstances, et l'enlèvement de l'enfant ne fait que donner la mesure de la précoce mais profonde perversité de la jeune fille, et de la puissance de sa volonté à mal faire pour en arriver à ses fins.
Cependant, si les facultés inlellectuellts sont dans toute leur intégrité, comme l'a si nettement déclaré notre émincnt confrère, M. Tardieu, le trouble des facultés affectives est poussé si loin, qu'il a été certainement de nature à exercer une puissante influence sur l'acle incriminé. Celle considération, en atténuant la culpabilité, atténue aussi la responsabilité et entraîne le bénéfice des circonstances atténuantes, mais elle doit bien rarement déterminer l'exonération absolue de toute pénalité. Si la lésion de l'affectivité était suffisante pour faire absoudre les actions bumaines, la justice aurait jusqu'à ce jour frappé
54'2 LA Fd.IE DLYAlST LUS TRIBUNAUX.
un nombre immense d'innocents; et si l'on venait à admettre la doctrine de l'irresponsabilité des hystériques devant la loi, la sécurité n'existerait bientôt plus au sein de la société, et tous les jours l'impunité multiplierait les plus noirs forfaits, en livrant la vie et la fortune des citoyens à la merci des instincts d'une nature profondément corrompue. >-
Il ne nous appaitient pas, à nous médecins, d'imiter les excentricités sentimentales de la défense; car si nous élargissions trop le champ des excuses, nous porterions l'anxiété au cœur des protecteurs naturels de nos droits; et la justice, se privant alors du secours que lui offre la médecine et la psychologie, s'empresserait de nous reprendre le terrain qu'elle nous a concédé.
Dans le cas particulier auquel nous avons fait al'usion, il y a donc eu celte atténuation de culpabilité qui existe, et que l'on devra admettre, suivant nous, toutes les fois que l'on aura bien et dûment constaté un élat d'hystérie à sa ylus haute puissance ; mais juger la question par un acquittement, n'est-ce pas tnp inclwer à déclarer la liberté morte, quand elle n'était que malade? Nous en sommes convaincu.
M. Tardieu a vu, il y a onze ans, avec MM. Calmeil et Lasèguc, une jeune femme d'une éclatante beauté, appartenant à l'une des premières familles de l'aristocratie autrichienne, qui se prostituait à tous venants, aux gens même les plus abjects, et qui finit par écraser la tête de son enfant nouveau-né, sans avoir, en aucune manière, conscience de son action criminelle. Pour cette fois, l'irresponsabilité était bien réelle.
Grave erreur Judiciaire. — Oïl sail que les femmes affectées d' hystérie, sont, en général, remarquables parla vivacité de leur esprit, la fougue de leur imagination et l'exaltation de leurs sentiments. Cette disposition morale les conduit aux actes les plus bizarres, les plus audacieux et quelquefois les plus criminels, pour satisfaire la passion qui les domine, que ce soit l'amour ou la haine, la jalousie, l'orgueil ou toute autre passion. Il peut arriver que ces acies, dénaturés par la rumeur publique, les préventions locales ou les haines individuelles, donnent lieu à des plaintes, à des dénonciations, et, par suite, à des commencements d'informations judiciaires, qui, pour être très-graves, ont toujours l'inconvénient de porter à faux, et quelquefois d'être ridicules. Mais on peut voir aussi la justice égarée au point d'infliger des peines sévères à des innocents, tandis que le vrai coupable reçoit des ovations. Tel est le cas suivant que vient de publier un médecin distingué, M. le docteur Bergeret, d'Arbois.
En l'année 1828 vivait, dans le village de Mesnay, près d'Arbois, une jeune fdle âgée de vingt-six ans, nommée M. J... Elle était courtisée par un jeune homme de son âge nommé B..., dit C..., qu'elle comptait épouser. Mais elle acquit un jour la certitude que son amant lui était infidèle. Son dépit fut si amer qu'elle jura de s'en vengei-, non- seulement sur lui, mais sur toute sa famille qui, d'après la rumeur publique, avait beaucoup contribué à l'éloigner d'elle.
M... était d'une organisation très-nerveuse. On avait vu plusieurs fois une simple contrariété la faire tomber en syncope ou lui causer des mouvements spasmodiques. Mais le fond de son tempérament était très-vigoureux, et, dans plusieurs circonstances, elle avait donné des preuves d'une résolution iné-
3i4 LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
branlable, d'une lénacilé d'humeur invincible et d'une audace que rien ne pouvait intimider.
Nous allons voir comment elle réalisa ses projets de vengeance.
Un malin, on trouva dans une vigne appartenant à M. d'Ou«nières, conseiller à la cour de Besançon, un grand nombre do ceps qui avaient été coupés pendant la nuit. M... va, dans la journée, dénoncer à la jui^tice le frère de son ancien amant et son amant lui-même connue étant les auteurs de ces mutila lions.
Elle prétendit que, étant sortie fort tard de la maison d'une de ses amies, elle avait vu les frères B... coupant les ceps de vignes et les avait parfaitement reconnus. Au tribunal, clic affirma, sur la foi du serment, la vérité des faits par elle articulés. Le père et la mère des jeunes B... eurent beau assurtr que, cette nuit-là, leurs enfants étaient couchés près d'eux; comme ils étaient suspects dans la question et ne pouvaient prêter serment, le tribunal crut à la déposition de la jeune fdle, faite avec un aplomb et un sang-froid remarquabhs, les deux prévenus furent condamnés à quelques mois d'emprisonnement.
L'année suivante, M... rentre un jour au village en criant : A l'assassin! à l'assassin ! Elle montre sa poitrine toute sanglante et une plaie qui saignait encore au-dessus du sein gaucho. Plusieurs autres petites blessures se montraient sur le cou et l'épaule. Elle dit que l'oncle des jeunes B..., des deux frèn s emprisonnés pour les ceps de vigne, l'ayant rencontrée dans un lieu écarté qu'elle désigna, s'était précipité sur elle et lui avait porté plusieurs coups de couteau. Cet homme fut arrêté et, à la session suivante des assises, condamné à cinq ans do réclusion.
Peu de temps après. M... fit venir le procureur du roi et le Juge d'instruction pour leur montrer de nouveaux coups, faits par un instrument tranchant, qu'elle avait reçus sur la poitrine, les épaules et les bras. Elle déclara aux magistrats qu'un
DE L'HYSTEHIE. 545
autre oncle des frères B. .., qui habitait Besançon, où il Iravaillait dans un atelier, élail entré brusquement dans sa chambre, s'était précipité sur elle, avait essayé de l'étrangler, el, n'en pouvant venir à bout, lui avait donné plusieurs coups de couteau; puis, craignant que ses cris n'attirassent du secours, il s'élait enfui à toutes jambes. L'accusé fut arrêté deux jours après à Besançon et amené à Arbois. Lorsqu'il arriva dans la ville, entre deux gendarmes, la chaîne au cou, il n'était bruit que de la tentative d'assassinat commise sur la jeune fille de iMesnay et de l'arrestation du coupable. B... fut introduit dans la maison d'arrêt au milieu des huées et des imprécations d'une fuule ameutée. Ce fut bien pis le lendemain lorsqu'on le conduisit à Mesnay pour le confronter avec M...
Toute la population du pays était sur pied; une foule immense agitée, exaspérée, l'accompagna jusqu'à Mesnay. Kn présence de B.... M... ne changea point de langage. L'accusé lui disait d'un ton calme, paternel : Malheureuse, que faitesvous? Songez donc à votre âme. Si vous trompez les hommes, vous n'échapperez pas à la justice de Dieu. Elle persista o] iniâtrément dans ses allégations.
B... fut reconduit en prison. Au moment où il en franchissait le seuil, un homme s'élança de la foule, et, avant que les gendarmes eussent le temps de l'arrêter, il se jeta sur le prisonnier avec des gestes furieux et le poussa rudement dans la prison, aux applaudissements de la foule qui l'entourait.
Mais le malheureux B... ne resta pas longtemps dans la niaison d'arrêt. Les magistrats instructeurs de Besançon avaient fait, de leur côté, une enquête de laquelle il était résulté que, le jour où M... disait avoir reçu les blessures de l'accusé, celui-ci était à Besançon. Vingt témoins, le chef d'atelier à leur tête, vinrent déposer qu'il était impossible que B... eût commis le crime qui lui était imputé. Il fut relâché '.
* Le docteur Dumont, qui avait visité toutes les blessures de la fille M...., m'a dit qu'elles étaient superficielles, n'intéressaient que le derme
Peu de temps après, la mère de M..., arrivant à l'étable pour traire sa vache, lui trouva les pis coupés. M... en accusa encore les B... Un jour le feu prit à sa maison ; tout le pays y cotu'ut, les fourrages furent entièrement consumés. M... répétait sags cesse : Ce sont toujours les B...
Une instruction fut commencée contre eux. Mais, loin de découvrir des faits accusateurs, elle ne rencontra que des circonstances qui démontraient leur innocence.
Depuis la tentative d'assassinat imputée à celui des B... qui habitait Besançon, M... était devenue l'héroïne de la contrée, Durant linstruction faite par les magistrats, tant à Arbois qu'à Besançon, le bruit se répandit qu'on avait trouvé un matin à cAté d'elle, sur son oreiller, une couronne de fleurs artificielles portant ces mots : Corona martyri M... J... Une foule de curieux, de désœuvrés, de dévols et de ^badauds alla voir la vierge martyre. On ne parlait plus que d'elle dans toutes les conversations. M... J... faisait vraiment le pendant de Marie Merle, la fameuse stygmatisée du Tyrol, vers laquelle se sont diiigés tant de saints pèlerinages et qui a exercé tant de plumes mystiques.
Les personnes pieuses affluaient de toutes parts et déposaient sur son lit des fleurs et de l'argent. Cette dernière offrande était particulièrement agréable à la mère de M... Lorsque la nuniificence des curieux et des pèlerins du canton d'Ârbois fut épuisée, cette femme partit un jour avec la couronne pour la montagne et se mit à parcourir les villages. Elle allait de porte en porte, récitant l'histoire du martyre de sa fdle et montrant la couronne qu'un ange était venu déposer sur sa tête. Quand elle voyait les auditeurs émus, elle ouvrait une quête au piofit de la malheureuse victime de cet horrible attentat, et les pièces de monnaie tombaient dans son escarcelle.
et n'avaient aucune gravité. Elle se les pratiquait elle-même avec un rasoir.
DE L'HYSTÉRllô. 347
Celte conduite de la mère, quand elle fut connue à Arbois, commença à dessiller les yeux. Le curé de Mesnay, qui avait été dupe comme tant d'autres, s'écria un jour : Je crois que cette drôlesse n'est qu'une farceuse. Bientôt il se fit dans l'opinion publique un revirement complet. Comipe il arrive souvent en pareil cas, on passa d'une extrémité à une aulre : celle qu'on allait visiter comme une sainte n'entendit plus autour d'elle que des menaces et des imprécations.
Elle fut obligée de quitter le pays. Un cabaretier de Gray la prit à son service. Six mois après, son maître la surprenait en flagrant délit de vol domestique, accompagné de plusieurs circonstances aggravantes. La cour d'assises de la Haute-Saùne la condanma à une réclusion perpétuelle.
Cet arrêt prononcé contre elle fit obtenir la grâce de celui des B... qui était détenu à Ensisbeim, parce que l'on compi'it que la déposition de M..., qui seule avait servi à le faire condamner, perdait sa valeur par la sentence qui venait d'être prononcée contre cette fille. Mais le malbeureux B... avait puisé dans les prisons le germe d'une maladie mortelle à laquelle il succomba six semaines après sa mise en liberté.
Il y avait quelques années que ces derniers événements s'étaient accomplis, lorsque M... J... reçut sa grâce à l'occasion d'un grand événement politique. Elle revint à Arbois où un vigneron eut le courage de l'épouser. Elle le rendit trés-malheureux ; à la moindre observation qu'il lui faisait, elle avait une attaque de nerfs. On sait que sa crise avait pris une forme syncopale. Ce pauvre homme fut si effrayé qu'il vint me chercher en toute hâte. Quand j'eus reconnu la fameuse M... J... et constaté l'état de son pouls, qui était très-naturel, j'éprouvai un mouvement assez légitime d'impatience en voyant qu'on m avait dérangé pour une indigne comédie que cette femme jouait à son mari. Je dis à celui-ci, de manière à être entendu d'elle : Mon brave honnne, voti'e femme n'a besoin, pour tout remède^ que d'une petite correction paternelle, et, d'un geste
548 LA FOLIE DEVANT LES TRHîUiNAUX.
significatif, je me fis comprendre, au moment où je franchissais la porte pour regagner mon domicile.
Quelques jours après, je vis le mari venir à moi avec des airs triomphants. 11 me dit que mes paroles avaient suffi pour guérir la malade, qui s'était levée immédiatement. Les jours suivants, ses nerfs avaient continué à rester dans le calme le plus parfait. Mais, me dit-il, si l'occasion s'en présente plus tard, j'userai de votre remède, je l'en ai prévenue. Celte occasion ne revint point. On vit bientôt la santé du mari décliner peu à peu et il mourut quelques mois après. M... produisit un testament olographe qui l'instituait héritière de tout ce que laissait le défunt.
On eut des soupçons d'empoisonnement qu'on ne parvint pas à justifier. Mais le testament fut reconnut faux et M..., traduite de nouveau devant la cour d'assises, fut renvoyée dans une maison de détention pour le reste de ses jours.
On n'en a plus entendu parler'.
Des épitiéniies iiystériciiies . — Du dixième 311 quatorzième siècle, l'hystérie a plusieurs fois sévi épidémiqucment, et l'histoire a enregistré le récit de faits tellement extraordinaires, que l'incréculité accueille le plus souvent ces narrations invraisemblables et qui paraisseni si dignes du moyen âge. Nous n'irons pas, pour les besoins de notre cause, exhumer les faits étranges dont il s'agit, mais nous croyons devoir résumer ici les relations d'une épidémie inlellectuelle extrémemeni récente et dont une province, hier annexée à la France, vient d'être le théâtre. Enlisant noire exposé succinct, le lecteur se demandera certainement plus d'une fois s'il n'y a point erreur dans les dates (1857-1861), tant certains détails
* Amt. d'Iiyg. pub. et de me'd. leg. 1863.
sont insolites! Ainsi que nous l'avons dit à la page 44, M. le docteur Constant, envoyé en mission par le gouvernement, a regardé les hystériques de Morzines comme étant absolument irresponsables de leurs actes. M. Constant s'est évidemment trompé. Voici les faits :
Dans l'ancienne province du Chablais et aujourd'hui dans rarrondissenient de Thonon (Haute-Savoie) se trouve une commune de deux mille h;ibitanls qui a nom Morzines. Située à l'extrémité sud de la vallée d'Aulpli, elle n'est séparée du Valais que par une montagne; son altitude est de 1,500 mètres environ, son climat est rude, sa végétation tardive. L'habilant esllrès-pauvre : relégué avec toute sa famille dans la salle basse d'un chalet misérable, il vit dans un état permanent de demiasphyxie, auprès d un poêle de fonte chauffé jusqu'au rouge. Sa nourriture se compose de pain d'orge, de pommes de terre et de viande fumée, et pour boisson il n'a que de l'eau toujours très-froide. La population a un aspect général chétif, le tempérament lymphatico-nerveux prédomine, l'enfance est diffieile et maladive, la fécondité des ménages très-grande, l'âge adulte prématurément décrépil, la vieillesse rare.
Les habitants de Morzines sont doux, honnêtes, entêtés, très-dévots, invinciblement entraînés vers le merveilleux ; peu intelligents déjà, leur jugement est encore obscurci par une foule de croyances absurdes. Vers le milieu du seizième siècle, « les sorciers y étaient si épais qu'on ne pouvait les dénicher.»
Au mois de mars 1857, dos accidents d'apparence extraordinaire se manifestèrent chez deux petites filles très-pieuses, blondes, malingres, mais cependant jusque-là bien portantes. Les accidents dégénérèrent bientôt en véritables crises convulsives, accompagnées de phénomènes que personne, au dire des gens de la localité, ne put ni comprendre ni expliquer, et qui, gagnant de proche en proche, s'emparèrent d'un grand nombre denfants, de jeunes filles et de femmes. D'après des
550 LA rOLIE DLYAM LES TRIBUNAUX.
témoins — probablement assez pou dignes de foi — ces enfants, pendant leurs crises, parlent la langue française avec une facilité surprenante, ou répondent en allemand ou en latin, perdent toute affection de famille, sont d'une insolence inouïe, d'une impiété dépassant toutes les limites, d'une force physique capable d'en imposer à quatre hommes, et on les voit grimper en un clin d'œil à la cime des arbres, « y faire la culbute ou bien sauter de là à un autre arbre éloigné de plusieurs mètres, m descendre la tête en bas, » etc. En sept mois, 27 personnes furent atteintes; sur ce chiffre, 17 furent guéries par la vertu des exorcismes. On exorcisa constamment et partout, à ce point que les animaux malades furent euxmêmes reconnus possédés, puis exorcisés ! L'autorité ecclésiastique était aux abois.
Quelques enfants guérirent spontanément ; d'autres cédèrent à des menaces de mort ou à des promesses.
A la fin de l'année 18G0, le nombre total des malades ayant eu des crises convulsives s'élève à HO. Le ministre de l'intérieur s'en émeut, et le 26 avril 1861, M. le docteur Constant, inspecteur général du service des aliénés, arrive à Morzincs chargé d'une mission officielle. Notre honorable et savant confrère, ainsi qu'il vient de le relater dans un lapport fort curieux ^, trouve la population entière dans un état de profoiule dépression : chacun s'attend h être envahi par quelques diables. Le conseil municipal, presque à l'unanimité, croit de son devoir d'informer M. Constant que s'il n'apporte que des remèdes naturels, il ne réussira point à faire disparaître la maladie. Une profonde iri'italion règne dans le cœur de tous contre les sorciers auteurs du mal..
M. Constant entreprend aussitôt des recherches multiples et rencontre encore 64 malades à Morzines, la plupart célibataires, hystériques, gastralgiques, aménorrhéiques, dysménorrhéiques, chloro-anémiques ou scrofuleuses ; leur appétit est
' Relation sur une épidémie d'hysléro-démonopathie. 1852.
capricieux, leur sommeil inconstant et léger. Paresseuses, loquaces, exallées et fantasques, elles se réunissent entre elles, • jouent aux cartes, s'excitent mutuellement et masquent l'insuffisance de leur alimentation par un usage immodéré de café noir. Pour elles, tout est une occasion de crises, mais rien ne les produit plus sûrement que lorsqu'on vient à mettre en doute leur possession; elles se donnent alors en spectacle et s'ébattent. La crise est annoncée par des bâillements, des pendiculations, quelques tressaillements, des mouvements saccadés et choréiformes, des alternances de dilatation ef de contraction des pupilles, et par un certain air effaré ; les cris, les vociférations, les jurements surviennent; la physionomie s'injecte, se revêt de l'expression de la fureur ; la respiration est haletante ; les mouvemenis, bornés d'abord aux parties supérieures, gagnent successivement le tronc et les extrémités. L'agression commence : meubles, chaises ou tabourets sont lancés sur las assistants ; puis les convulsionnaires se précipitent sur leurs parents ou sur les étrangers, les frappent, se frappent ellesr mêmes, se meurtrissent la poitrine ou le ventre, se tournent, se retournent, se renversent en arrière et se relèvent comme par une détente de ressort. Aucun érotisme ne se mêle à l'idée de possession démoniaque; les malades ne profèrent jamais de mots obscènes et ne font point de gestes lubriques. Dans leurs mouvements les plus désordonnés, elles ne se découvrent pas. Celte crise dure de dix à vingt-cinq minutes, el pendant ce temps le pouls se concentre, les battements du cœur restent normaux; les mains sont glacées; les pieds se refroidissent. Vers le déclin de l'accès, le bruit s'apaise, les mouvements deviennent moins rapides; quelques gaz s'échappent par la bouche; les malades promènent avec étonnement les regards autour d'elles, arrangent leurs cheveux, ramassent leur bonnet, boivent quelques gorgées d'eau, et reprennent leur ouvrage, tout en déclarant qu'elles n'éprouvent aucune lassitude et qu'elles ne se souviennent de rien. Cette dernière assertion est loin d'être toujours sincère*
Les possédées de Morzines « entendent et voient parfaitement, dit M. Constant, puisqu'elles répondent aux questions ou reconnaissent les personnes qui les approchent quand leur crise est commencée, et ferment les yeux dés qu'elles les croient menacés par un objet quelconque. En général, quand elles se jettent à terre, elles savent très-bien choisir l'endroit où elles vont tomber, et j'ai souvent répété l'expérience suivante : Je feignais de poser mon pied par mégarde sur une de leurs mains, ou bien, quand elles frappaient le sol à coups redoublés, je poussais une pierre à l'endroit où elles frappaient; jamais aucune n'a manqué de retirer sa main ou de frapper à côté de la pierre, et les femmes grosses ont grand soin de ne pas se donner de coups sur le ventre. »
Les unions consanguines sont extrêmement fréquentes à Morzines : sur quatre-vingt-un mariages célébrés dans l'espace de huit ans, dix-neuf ont nécessité des dispenses. M. Conslant n'a pas vu un seul sourd-muet ou aveugle de naissance, mais il a observé six idiots, cinq imbéciles, trois rachitiques bossus ou plus ou moins contrefaits, deux pieds bots et un boiteux. En outre, sur les cent vingt convulsionnaires de l'épidémie de 1857-1861, cinquante-neuf ont eu ou ont encore des parents atteints de divers états névropathiques mal définis, mais réels, ou sont affectés de lésions pathologiques capables de se transmettre par la voie générative.
Avant l'arrivée de l'inspecteur général du service des aliénés, le traitement des malades avait consisté dans l'intimidation patei'nelle, les exorcismes, les pèlerinages et le magnétisme. « J'ai voulu, dit M. Conslant, expérimenter quelques médicaments, mais ma tonlative a été sans succès ; les convulsionnaires étaient tellement persuadées que tout médicament devait leur être plus nuisible qu'utile, que celles qui consentaient à essaver quelque chose accusaient des souffrances atroces après la moindre cuillerée d'une simple potion calmante. » Notre habile confrère modifia alors sa tactique, et toute sa thérapeutique se borna aux prescriptions que voici : change-
DE L'IlYSTÉniE. 553
ment du curé de Morzincs, envoi d'une brigade de gendarmerie et d'un détacliernent d'infanterie. La population fut intimidée, et l'épidémie finit par disparaître.
La thérapeutique de M. Constant a été ingénieuse et efficace sans aucun doute, mais il y avait moyen de se passer de Tintcrvention de la force publique. Plusieurs femmes appartenant à une communauté se mirent un jour à tomber successivement d'épilepsie; Boerbaave survint, fit allumer un grand feu, et décbîra qu'il y jetterait la première d'entre elles que surprendrait une crise. La propagation convulsive fut arrêtée à l'instant même. Si j'avais eu l'honneur d'être à la place de M. Constant, — qui a d'ailleurs rempli sa mission avec une convenance parfaite et une grande intelligence, — j'aurais, je crois, imaginé quelque chose d'analogue.
Résumé 'médico-légal. — Toutes Ics questions médico-légales relatives à l'hystérie ont une importance pratique considérable ^ Il y a six ans, la Gazette des hôpitaux reçut une demande de consultation dans les circonstances suivantes : Une jeune fille de vingt ans, reconnue hystérique, accusa un officier de santé de l'un de nos déparlements de l'Est de l'avoir violée un soir, dans son cabinet. Notre confrère, incarcéré sur-le-champ, opposa les plus formelles dénégations au fait qui lui élait repi'oché, et essaya de se retrancher derrière le peu de
. ' Une dame II., âgée de IrciUe-liiiit ans, aUeinte d'hysléiic confirmée, qui a soutenu des procès avec la plus courageuse insislauce, qui a éié abandonnée par son mari, puis séparée judiciairement de lui et dont la lille, âgée de di\-neuf ans, a été émancipée, recommence une nouvelle procédure pour faire casser l'émancipation. Nous avons sous les yeux (décembre 1805) le dossier de madame H., dont l'état mental a déjà embarrassé plus d'an médecin. Nous pensons, quant à nous, qu'elle pourrait reprendre soin de sa fille.
tECR. FOLIE. 23
35i L\ FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
confiance qu'inspirait le témoignage d'une liystcrique. Après de minutieuses informations, nous nous contentâmes, M. le docteur Brocliin et moi, de répondre une simple lettre de condoléance à l'accusé ; mais nous lui refusâmes une consultation tendant à annihiler, sous prétexte d'hystérie, la valeur de la plainte portée contre lui. Il fut condamné par la cour d'assises de*** au maximum de la peine!
L'hystérie, ainsi que nous l'avons dit, doit Irésrarement entraîner Tirresponsabilité totale. Il est évident qu'en formulant cette proposition, nous exceptons tous les cas — et ils sont nombreux — où l'hystérie s'accompagne de folie. Dans les maisons d'aliénés, on rencontre une noiable proportion de femmes hystériques, et nous ne voudrions pas que Ton pût nous attribuer la pensée de refuseï' à ces malades la faveur de l'exonération pénale; car cela serait tout à fait contraire à notre manière de voir. L'aliénation mentale se complique souvent d'hystérie, d'épilcpsie, de phthisie pulmonaire ou de cancer ; mais l'affection principale qui domine toute la scène pathologique, c'est la folie. Or, la folie rendant irresponsable, à plus forte raison n'ira-t-elle pas perdre ce privilège si l'hystérie est concomitante ou consécutive.
Les seuls cas d'hystérie susceptibles, à notre avis, de justifier l'application de l'article 64, sont ceux qu'il n'est pas impossible d'observer chez des jeunes filles ou des femmes qui ont reçu avec la vie le plus triste apanage héréditaire, qui marchent irrévocablement et dans un temps très-prochain à la complète invasion de la folie,
DE L'EIYSTÊRIE. 3dS
dont l'enfance a été essentiellement névropathique et convulsive, qui ont subi des temps d'arrêt dans le développement des facultés de l'intelligence, et qui comptent surtout un grand nombre d'aliénés dans leur famille. Mais des cas aussi nettement tranchés et aussi circonscrits sont des plus rares \
Conclusions. — Des Considérations auxquelles nous venons de nous livrer, il résulte :
1° Qu'il importe, dans tous les procès qui présentent en discussion un point de psychologie morbide, de faire constamment appel aux lumières d'un médecin aliéniste proprement dit, ces experts étant les plus aptes à distinguer les formes insidieuses d'une affection mentale et à éclairer la justice sur les conceptions délirantes, létat hallucinatoire ou le névropalhisme exagéré d'un prévenu ;
2° Que l'hystérie n'est point une maladie causée par la continence ;
T)" Que dans l'hystérie les facultés affectives sont trou-
' Six ou sept médecins aliénistes ont été consullés pendant le cours de l'année 1865, relativement à l'état mental dune jeune dame, atteinte d'hystérie et de chloro-anémie, qui soutenait contre son mari un procès en séparation de corps et de Liens. Des avis assez contradictoires ont été émis. Eu dernière analyse, M. Girard de Cailleux a déclaré qu'il n'existait chez madame *'* « ni illusions, ni hallucinations des sens, ni convictions délirantes, ni incohérence soit dans les idées, soit dans les actes, ni impulsions irrésistibles, ni perversion dans la sensibilité morale et dans le caractère, perversion qui imprime à la conduite, dans la folie morale ou délire des actes, un cachet particulier; que l'état névro]iathi({ue de madame*", qui se rencontre malheureusement trop souvent dans la société moderne, n'est point incompatible avec l'état de raison, de conscience et de possession de soi-même, et que madame *" n'était point aliénée. » Qu'adviendra-t-il? Adliuc sub judice lis est.
hlées à des degrés divers, mais que l'intelligence reste intacte dans la très-grande majorité des cas; . 4" Qu'un élal hystérique d'une faible et même d'une moyenne intensité, n'enlevant en aucune façon la conscience des actes commis, ne doit pas être un titre à l'indulgence d'un tribunal;
5" Que l'hystérie, élevée à une haute puissance, entraîne une atténuation de responsabilité, et par conséquent de pénalité ;
6° Que dans des cas très-rares, et qui ont été d'ailleurs prévus ou indiqués dans ce chapitre, l'hystérie doit jouir du bénéfice accordé par l'article 64 du Code pénal.