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CHAPITRE XI

DE LEPILEPSIE

Description sommaire de la maladie : ses manifestations les plus liabiluelles. — Habitudes et mœurs des épileptiques. — Du mariage des épileptiques; infiuence des rapports sexuels; scènes du foyer domestique ; hérédité. — Faits cités en faveur du mariage. — Faits contraires au mariage. — Du degré de responsabililé des épileptiques. — Des crimes sans motifs. — Instincts méchants; perversité précoce. — Diagnostic différentiel de l'hystérie et de l'épilepsie. — L'éclampsie peutelle être confondue avec l'épilepsie? — De l'épilepsie simulée. — Du suicide chez les épileptiques. — De la tàciie des médecins experts. — De la capacité civile. — Des sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants épileptiques. — Conclusions générales.

Description sommaire de la maladie: ses manifestations les plus habituelles. — H y 3 trente-huit mille épileptiques en Fra'iice, d'après les dernières statistiques. Cl' chiffre déjà si élevé est bien loin d'être l'expression exacte de la vérité, car combien n'y a-t-il pas de familles qui cherchent à enfouir dans un douloureux silence l'infirmité de l'un des leurs! Lajusticeayant chaque jour des rapports avec des épileptiques, nous désirons que l'on soit désormais édifié sur l'état mental de ces malheureux malades, qui a été jusqu'alors si diversement apprécié.

Et d'abord, qu'esl-ce que l'épilepsie?

Plusieurs noms ont été donnés, dans l'antiquité, à celte affection; c'est ainsi qu'on l'a tour à tour appelée morbus comitiaJis ', morbus sacer^^ morbus hercukus ^, et l'on caractérisait par ces mots la grande ntUifiuej l'atlariue franche d'épilepsic s'accompagnant d'un cri au moment de la chute, delà projection à terre du malade, de convulsions rapides et violentes, suivies d'un coma profond pendant quelques instants. C'est là en effet sa forme la plus grossière, la plus commune.

« Une attaque d'épilepsie, dit M. Trousseau, ne peut être simulée que par un très-habile médecin. Esquirol pensait qu'elle ne pouvait jamais l'être. A ce sujet, voici ce qui est arrivé à la maison de Charenlon : Esquirol, a-près sa visile, avait l'habitude de se retirer avec ses élèves dans une salle dite de conférences : là, tout en assistant au déjeuner de notre maître, nous avions avec lui des entretiens familiers et agréables sur les maladies mentales. Un jour, M. Calmeil fut pris dans Tune de nos réunions d'une violente attaque; il tomba sur le tapis et eut des convulsions présentant un caractère très-grave. Esquirol, qui l'avait observé avec sollicitude, se retourna de notre côté et dit : « Le pauvre garçon, il est épileptique ! » A peine avait-il achevé ces mots que M. Calmeil, se relevant brusquement, alla droit à Esquirol, et le regardant en riant : « Vous voyez bien, mon maître, « que l'on peut simuler une attaque d'épilepsie. »

» Pline.

- Celse.

' Arétée.

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« An moment où un épilepfiqiie tombe, il est d'une pâleur cadavérique ; la face ne s'injecte que quelques secondes après. Ce fait, d'une importance capitale, avait échappé à Esquirol ^ »

L'épileptique a toujours un côté du corps frappé seul, ou un côté frappé d'une façon prédominante; aussi la convulsion est-elle ou exclusive, ou prédominante d'un côté.

Dans le premier temps de la convulsion, c'est-à-dire dans le stade tonique, les muscles sont dans la conlracture ; le pouce se place dans la paume de la main, les doigts se ferment, et le bras (supposons que ce soit le bras droit) décrit un mouvement de rotation qui parfois va jusqu'à la luxation. Le muscle slerno-cléido-mastoïdien se convulsant du même côté, il arrive alors que la têle es! tournée du côté opposé ; du côté gauche par conséquent.

Les muscles de la face, convulsés violemment, font dévier les commissures des lèvres et des yeux du côté où existe la prédominance, ce qui produit d'horribles grimaces.

La respiration est entièrement suspendue ; le pouls est petit, accéléré; la poitrine, d'une roideur tétanique, est immobile. Mais à peine quelques secondes se sont-elles écoulées que la face devient très-rouge, que les veines du cou se gonflent, et que très-souvent en ce moment il y a émission involontaire de l'urine, du sperme et des fèces.

Tantôt les arcades denlaires sont extraordinairement serrées l'une contre l'autre ; tantôt la bouche reste

' Leçons cliniques professées à l'Uôtel-Dieu, recueillies, rédigées et publiées [Gaz-, des llôpit.) par le D' Legrancl du Saulle. 1855-1865,

36a LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.

entrouverte et laisse sortir la langue, si souvent déchirée et coupée dans ces crises, que les morsures constituent un signe diagnostique d'une grande valeur.

La contraction tonique dure de dix à soixante secondes, puis survient le second temps, ou stade clonique, dans lequel les muscles sont alternativement contractés et relâchés, dans lequel aussi se reproduisent les mêmes convulsions de la face et des memhres, les lacérations de la langue, etc., mais alternativement, je le répète, avec un relâchement musculaire bien marqué. Cette deuxième période se prolonge pendant une minute e( demie ou deux minutes, puis le malade, qui est dans un état de résolution complète, dont les lèvres sont baignées d'une salive écumeuse et sanguinolente, pousse un profond soupir, laisse lourdement retomber sa tète sur son oreiller ou sur le sol (selon la place qu'il a occupée dans sa crise), tombe dans l'assoupissement et fait entendre un de ces ronflements identiques à ceux d'un homme ivre. - A cette première attaque en succède souvent, au bout de dix minutes, une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite. Cette forme, si souvent mortelle, a été appelée à Bicètre et à la Salpêtrière Vélat de mal.

Dans l'attaque simple ou faible, lecarus dure de sept à huit minutes, puis le malade entr'ouvre les yeux, regardé avec anxiété et passe la main sur son front comme pour rappeler à lui la mémoire qui s'échappe. La honte se peint sur ses traits, et il cherche à se dérober aux regards de tous, sans songer à répondre aux personnes qui lui ont porté secours, sans leur adresser un remerciment.

11 arrive quelquefois que les épileptiques, au sortir d'un

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accès, sont pris d'hallucinations terribles, qu'un vérilable délire aigu (délire maniaque) fait brusquement explosion, et qu'alors les malades se livrent à des voies de fait, à des violences sans pareilles. Il n'est pas rare de voir le suicide, l'homicide terminer ces oblitérations transitoires des facultés de l'intelligence.

Enfin, il est des cas où les morsures de la langue occasionnent chez le malade un certain bredouillement, une hésitation toute particulière de la parole, qui persiste pendant trois ou quatre jours. Il faut se tenir en garde, contre ces signes, et ne point aller, comme beaucoup de médecins le font assez légèrement, diagnostiquer un commencement de paralysie générale !

Tant que le malade est dans la période convulsive, il est absolument insensible. Faites-lui respirer du gaz ammoniac, il ne le sentira pas ; s'il enlr'ouvre les paupières, approchez la plus vive lumière, Toeil n'en sera point affecté ; tirez un coup de pistolet le plus près possible de son oreille, il ne l'entendra pas. C'est qu'en effet pendant ses accès l'épileplique vit en dehors du monde extérieur.

Il est important en médecine légale de savoir distinguer le véritable épileptique du faux épileptique.

Le vérilable épileptique ne choisit pas le point sur lequel sa tête va se heurter; le plus souvent il est jeté tn avant, la face contre terre : aussi lui voyez-vous des coupures à la lèvre, au menton, des ecchymoses aux paupières, un écrasement du nez.

Le faux épileptique, au contraire, tombe dans un lieu d'élection, en airière ou de côté, et évite soigneusement de faire porter la tête.

L'épilepsie, au début, est une maladie le plus souvent nocturne. Le malade et les personnes qui l'approchent sont ainsi loin de se douter de l'invasion de ce mal affreux.

La rapidité, la soudaineté de l'attaque est encore un élément de diagnostic très-sûr dans le vertige épileptique, la plus commune de toutes les variétés d'épilepsie, et en même temps la plus fréquemment méconnue des médecins.

Citons des exemples.

— Un enfant, ayant toute la gaieté de son âge et 1rs apparences de la meilleure santé, s'arrête brusquement en jouant, ferme les yeux ou les entr' ouvre largement, reste immobile, fixe, dans l'attitude où le mal l'a pris ; puis, au bout de sept ou huit secondes e\ après une longue inspiration, il reprend ses jeux. D'autres fois, la durée du vertige est bien moindre, et c'est après être resté deux secondes immobile et les yeux largement ouverts ou fermés que l'enfant continue à s'amuser. Les accidents éprouvés par cet enfant sont un indice certain de l'épilepsie; c'en est une forme très-sérieuse et qui finit par troubler l'intelligence autant que la grande attaque ellemême.

— Un adulte jouant aux cartes fait le geste de lancer sa carte sur le lapis, quand soudain elle se fuje entre ses doigts. Après quelques secondes d'immobilité et d'occlusion des paupières, il reprend sa partie.

Au lieu de rester immobile, le malade se dresse quel-

quefois, fait d'une marche mal assurée quelques pas dans sa chambre, se heurte au premier obstacle, puis revient à lui. Dans quelques cas, des signes plus grossiers, plus évidents que ceux-là se manifestent. Ainsi l'on peut entendre très-distinctement Fépileplique prononcer quelques paroles sans suite ou bien le môme mot un assez grand nombre de fois, et cela avec une étrange volubilité. Il s'arrête tout à coup, l'attaque est terminée. Quelques circonstances pourront certainement se présenter où il sera facile de constater que pendant les courts instants de sa crise le malade n'aura rien vu, rien entendu, rien senti, et qu'il sera resté complètement en dehors des choses du monde extérieur.

— Le président d'un tribunal de première instance, homme d'une intelligence élevée et historiographe des plus distingués, vient un jour consulter M. Trousseau. Il lui arrivait quelquefois de se lever brusquement de son siège pendant une plaidoirie, d'aller dans la chambre du conseil, de s'apercevoir de sa méprise et de rentrer bien vite dans la salle d'audience. Tout cela s'exécutait en une minute ou en une minute et demie. Suivi une fois, entre autres, par des huissiers, il fut trouvé urinant en pleine salle du conseil.

M. Trousseau crut de son devoir d'avertir son beaupère ; il le prévint que M. X... était épileptique, que les accidents pouvaient très-certainement augmenter dintensité, et qu'afin de ne point l'exposer à compromettre sa position de magistrat, il valait mieux qu'il donnât de suite sa démission. 11 s'y refusa. A peu de temps de là.

et un jour qu'il présidait une audience, M. X... se lève, fait quelques pas dans la salle et tient le plus bizarre langage. Le public de rire. Bien qu'il eût promptement regagné son fauteuil et que sans trouble appréciable de rintelligence il eût continué à diriger les débats, les juges et le procureur impérial le prévinrent avec ménagements qu'il avait donné lieu à une scène de désordre. Il donna sa démission.

M. X... était membre d'une société d'historiographes qui tenait ses séances à la préfecture de la Seine. Un jour il quitte brusquement la réunion, articule quelques mots inintelligibles, descend l'escalier, traverse rapidement la place de rHôtel-de-Ville et arrive sur le quai de Gévres. Saisi par le froid (c'était en hiver), il s'arrête, s'aperçoit qu'il n'a ni son paletot ni son chapeau et rentre au plus vite à la préfecture.

Sa femme, qui veillait sur lui avec la sollicitude la plus tendre et la plus éclairée, rendait compte à M. Trousseau de toutes les circonstances qui marquaient les vertiges épileptiques de M. X.... Faisait-il le soir une lecture, elle le voyait s'arrêter à un certain moment, rester sur le dernier vers ou sur le dernier membre de phrase, le répéter avec volubilité, et après quelques secondes, qui avaient suffi pour troubler l'expression ordinaire de sa physionomie, il reprenait son livre.

Il est des épileptiques qui tout à coup s'arrêtent : la tête tourne lentement d'un côté, la tigure prend une expression étrange de terreur ou de fureur ; un des côtés du corps se roidit, la respiration se suspend, le visage se

colore. Puis lout rentre dans l'ordre et il ne reste qu'un peu d'hébétude, de mal de tête.

Le mâchonnement est encore une forme de vertige assez fréquente. 11 dure quelques secondes ; on entend dans la gorge du malade un bruit analogue à celui de la déglutition qui se fait à vide.

Enfin, dans quelques cas, le malade et les personnes qui l'environnent ne s'aperçoivent pas de l'invasion de l'attaque vertigineuse; mais, pendant quelques secondes, souvent même pendant plusieurs minutes, les idées sont troublées, confuses, incohérentes, et bientôt il n'en reste plus aucune trace.

— M. Trousseau connaît à Paris un architecte qui est pris quelquefois d'un vertige épileptique en visitant des constructions. Il a assez de fermeté pour se diriger sur des échafaudages sans tomber, bien qu'il accélère sensiblement sa marche. Il prononce alors huit, dix ou douze fois son nom, et s'aperçoit à l'anxiété des ouvriers qui l'entourent qu'il vient d'avoir une crise.

Quelle influence le vertige peut-il exercer sur l'intelligence et sur le caractère du malade? Après la grande attaque, nous avons dit que l'épileptique se livrait assez souvent à mille extravagances, devenait dangereux pour les autres et nuisible pour lui-même ; ce n'est plus du tout cela que nous observons ici. A la suite du vertige, les individus conservent quelquefois pendant quinze, vingt ou trente minutes des troubles notables de l'intelligence ; ils ont la tète lourde, embarrassée, leurs idées sont con-

ÔGG LA rOLIE DLVAÎsT LES TRIBUNAUX.

fuses, incohérentes. Si léger que soit le vertige, et nous en avons cité de très-légers, il peut apporter des troubles dans les manifestations du cerveau, non-seulement pendant l'attaque, mais encore après elle . Nous en reparlerons.

Habitudes et mœurs des épileptiques. — Le Caractère

propre à chaque individu est une résultante morale de son organisation. La relation la plus directe existe, en effet, entre les dispositions du corps et celles de l'esprit. La santé laisse librement s'épanouir les facultés de l'àme ; la maladie lescontriste et les dénature. L'excitabilité morose est l'inévitable suite des affections chroniques, mais l'état moral a des signes symptomatologiques qui traduisent presque à coup sûr la nature habituelle de la souffiarice. Nul ne confondra, par exemple, la misanthropie de l'homme qui porte une lésion des voies urinaires ou l'irascibilité bourrue du goutteux, avec la triste préoccupation du gastralgique ou linconstanle mobilité du phlhisique. Il y a là des nuances sui fjeneris.

L'épilepsie, de son côté, modifie à ce point les tendances antérieures et les qualités intellccluelles et affectives des malades, qu'elle finit par les ramènera une expression générale, et qu'elle leur imprime un cachet commun et des plus reconnaissables.

La récente discussion qui s'est élevée au sein de l'Académie de médecine sur cette redoutable névrose a subitement avorté, mais non sans avoir permis à MM. Trousseau, Tardieu, Baillarger et Devergie de développer quelques considérations médico-légales d'un grand intérêt. Une chose nous a frappé cependant, c'est que ces savants

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confrères se sont placés de suite sur le terrain de la criminalité, et qu'ils ont analysé ces manifestations soudaines et terribles qui distinguent le paroxysme épileptique élevé à sa plus haute puissance, et qui conduisent aux actes les plus imprévus, sans avoir d'abord signalé les étranges anomalies de caractère qui s'observent chaque jour chez les malades, et qui leur constituent réellement des mœurs à part. Envisageant la question sous ce dernier point de vue et négligeant pour un instant les faits appartenant à Tordre judiciaire, nous dessinerons le portrait des épileptiques. Plaçons donc sous les yeux du lecteur une épreuve de photographie morale.

En dehors de toute crise convulsive, les épileptiques sont égoïstes, méfiants, ombrageux, irritables et emportés. Il suffît quelquefois d'un regard ou d'un geste pour leur causer l'impression la plus fâcheuse et enflammer leur colère. Soupçonneux, querelleurs, difficiles à vivre et n'aimant personne, ils se plaignent à tort, se disputent, sèment la discorde et se font haïr. Leurs mouvements impétueux n'excluent ni la pusillanimité ni la poltronnerie : la vue d'un surveillant et la crainte d'une punition ont bientôt rétabli d'ordinaire le silence et le bon ordre. Abandonnant alors les motifs plus ou moins fondés de leur haineuse altercation, ils s'éloignent en décrivant quelque pantomime.

Dans le caractère des épileptiques, tout est contradiction. Rien ne saurait égaler la fréquence, la rapidité et l'excessive mobilité des contrastes. Ces mêmes hommes dont l'humeur acariâtre, méchante et rebelle, avait tout à l'heure fixé votre attention, les voici maintenant préve-

liants, soumis, polis, flatteurs, obséquieux et rampants ; ils vous entourent, vous prennent les mains, se mettent entièrement à votre discrétion et vous font mille protestations. Ils protitent du tendre abandon avec lequel ils affectent de se livrer à vous, pour approcher leur figure très-près, prendre un air mystérieux, vous parler à l'oreille et vous confier quelque important secret. L'entretien intime aboutit à une dénonciation calomnieuse contre un inllrmier, ou à la sollicitation pateline d'un peu de vin ou de tabac. Dans ce cas, il faut être bon, juste et ferme, admonester avec bienveillance, ne promettre qu'à bon escient et ne jamais rudoyer.

La versatilité des manifestations psychiques dans l'épilepsieest telle que le matin, à la visite, un malade affable, gai, démonstratif, enthousiaste , se sera applaudi de ses actions, aura vanté les ressources de son esprit et les qualités de son cœur, aura fait le loquace et exubérant éloge de sa femme, de ses enfants et de ses amiS; et se sera à ce point illusionné sur son état, qu'il aura complaisamment énuméré une foule de projets grandioses, auxquels il donnera suite aussitôt après sa rentrée dans la société ; quelques heures après, si vous avez occasion de le revoir, ce même homme est tristement accroupi dans un coin ; il pleure et est plongé dans le plus réel désespoir. Approchez -vous de lui, témoignez-lui de l'intérêt, et, après avoir jeté sur vous un regard dans lequel se lisent la douleur et la honte, il vous parle des terribles conséquences de sa maladie, de l'éloignement forcé dans lequel il est sans doute condamné à vivre jusqu'à sa mort, du désirimmense qu'il aurait de guérir, et de l'amertume

DE L'ÉPILEPSIE. ÔG9

dont son existence est abreuvée ! Torpent, abjecli atiimo^ mœsti, hominum aspectum et consueludinem vilantes, a dit Arétée.

Entre ces étals si différents, si diamétralement opposés, on constate souvent une sorte de situation mixte : les malades sont calmes, modestes, réservés et pleins de bon vouloir; leur voix est douce, leurs paroles sont empreintes de bienveillance et de bonté. Ils ont d'après M. Delasiauve, « comme le vague instinct de leur impuissance, le sentiment de leur infirmité. Timides, circonspects, ils sollicitent en quelque sorte la pitié par leur douceur, et, par les petits services qu'ils peuvent rendre, la protection et la sympalbie » \ Des sentiments de ferveur religieuse se font jour et s'élèvent jusqu'à l'exaltation; mais la plupart du temps des babitudes solitaires invétérées s'inscrivent en faux contre des croyances et des pratiques toutes de circonstance et qui partent d'un cerveau aussi fragile que le cristal. Quelques jours, quelques semaines peuvent se passer ainsi, mais le retour des crises convulsives, efface bientôt jusqu'au souvenir de ces instants d'amélioration mentale relative, et rappelle le cercle fantasque des idées confuses et des allures bizarres.

Ainsi que l'a rappelé M, Jules Falret dans l'excellent travail qu'il vient de publier -, on emploie quelquefois des ôpileptiques en qualité d'infirmiers. C'est, à notre avis et au sien sans doute, le plus mauvais choix que l'on puisse faire. Aujourd'hui laborieux, dociles, conciliants, exacts, honnêtes, propres et dévoués, vous les trouvez le

' Traile de lépUepsic, p. 148.

^ De l'élat mental des épiU-pliqncs, 18 Jl.

LEGR. FOLIK. 2t

lendemain paresseux, arroganls, taquins, négligents, voleurs, sales et violents. L'imprévu a trop de prise sur eux pour qu'on puisse leur confier avec quelque sécurité la moindre occupation dans l'intérieur d'un hôpital d'aliénés. Nous avons connu un épileptique, chargé de balayer une salle à autopsies, qui fui trouvé en flagrant déUt de profanation de cadavres! Une surveillante de buanderie futtoutà coup frappée de Victus epileplicus, tomba dans l'eau et y trouva la mort. Un autre de ces malades, occupé aux travaux horticoles, faillit tuer à coups de bêche un de ses compagnons d'inforlune. Que de cas analogues ne pourrions-nous pas citer !

Dans un asile, les épileptiques fréquentent pieu les aliénés. Ils ont plutôt une sorte d'attraction pour ceux qui partagent leur malheur. Bien qu'ils se disputent, se froissent à propos de rien ou se battent entre eux, ils se prêtent assez volontiers une mutuelle assistance en cas d'ébats convulsifs. Ils se font même juges du degré d'intensité de l'attaque qu'a éprouvée leur camarade, et le lendemain ils en rendent fidèlement compte au médecin.

La lésion des sentiments affectifs est en général trèsmarquée chez les épileptiques ; ils ont ce qu'on appelle vulgairement le cœur sec. M. Hausaller a rapporté dans sa thèse inaugurale l'observation d'un malade dont les tendances religieuses étaient des plus manifestes, et qui lança un jour presque sans motifs un violent coup de pied dans les parties génitales d'un de ses compagnons. Cet acte de brutalité ayant consécutivement amené la mort, on mit le malade en présence du cadavre de sa victime, dans l'es-'

DE LÉPILEPSIE. 571

pbir que ce spectacle l'impressionnerait vivement et lui ferait tempérer iillcrieiirement sa violence; mais il fut impossible de surprendre chez lui la plus légère trace d'émotion et de lui arracher une parole de repentir. Le trouble et l'égarement que les plus grands coupables décèlent en pareille circonstance sont un hommage à la conscience humaine ; ils accusent celui qui les a ressentis, loin d'atténuer son crime. Mais lorsqu'une névrose écrasante a rompu le fil conducteur de l'intelligence, enciiaîné la volonté et voilé les sentiments affectifs, la société n'a point à punir cet être, comparable à une machine, qui a frappé et tué : elle doit seulement déplorer une aussi immense infortune et faire en sorte de parer désormais à la possibilité d'une dangereuse récidive.

Quelques auteurs ont signalé la rareté des suicides dans les sections d'épilepliques. Plusieurs n'en ont jamais constaté, et M. Morel, dans son Traité des maladies, mentales, n'en a rapporté que deux exemples.

M. Delasiauve * , contrairement à ces deux auleurs rccommandables, a soutenu une thèse opposée. S'appuyant sur l'autorité de Calmeil, Maisonneuve, Bouchot et Cazauvieilh, et sur sa longue expérience personnelle, il a rapporté des observations établissant péremptoirement que le trouble de l'esprit, la fausseté des conceptions, l'inappréciation de l'acte et l'obsession par des tourments vagues et imaginaires qui succèdent si souvent aux accès convulsifs, ont maintes fois grossi le nombre des déserteurs de la vie. Nous partageons cette dernière

' Journal de iiiédecine mentale, 1801.

opinion et nous citerons bientôt des faits à l'appui. Après cette esquisse des traits généraux qui distinguent le caractère des épileptiques, s'étonnera- t-on des crimes commis par eux et dont a retenti la tribujie de l'Académie? Ne pouvant choisir nos types parmi les malades qui, malgré le déplorable état de leur santé, vivent néanmoins dans le monde, nous avons conduit le lecteur dans le quartier spécial d'un asile, où le thérapeutiste compte tant de revers ! Si le médecin reste souvent impassible et désarmé, nous devons dire qu'il n'oublie jamais qu'il a charge d'âmes et qu'après avoir prescrit toutes les mesures nécessaires d'hygiène, il trouve pour chacun une parole de consolation. Quand une blessure est presque incurable, il faut du moins savoir la panser.

Du maria^^e des épileptiques : influence des rapports sexuels ; scènes du fo^er domestique : liérédité. — Le

médecin dispose parfois de la fortune, de l'état civil ou de riioiineur des citoyens. Dans certaines occasions, lorsque s'agite au sem des familles une discussion ayant Irait direclemerii b. la physiologie, à l'hygiène, à la psychologie, et que nos codes n'ont point prévue, c'est à ses lumières et à sa probité que l'on fait appel : il supplée alors au silence du législateur.

Quelles sont les manifestations les plus vulgaires de l'épilepsie? Quelles sont ses conséquences les plus funestes au point de vue de l'état mental?

Tout épilcplique n'est point un aliéné. Seulement, chez un grand nombre d'individus atteints de la maladie que Celse appelait morbus sacer^ l'harmonie des sen-

timents moraux se rompt, le caractère des affections se pervertit, et l'ordre des sensations se trouble. La folie est pressentie , mais elle n'est point nécessairement acquise.

En effet, des hommes extrêmement distingués, de trèsgrands génies même, malgré les accidents caractéristiques qui ont chagriné leur existence, n'ont jamais commis aucun acte pouvant faire soupçonner qu'ils ne jouissaient pas de leur libre arbitre. Quelques exemples nous prouveront môme jusqu'à quel degré d'élévation et de gloire il en est qui sont parvenus : au dire de Plularque, Jules César fut épileptique et éprouva sa première attaque à Cordoue. Pétrarque mourut subitement dans une crise nerveuse. Newton, sujet à des vertiges, succomba dans la démence sénile, « cette calamité du dernier âge», selon Arétée. Si l'on s'en rapporte aux paroles d'un auteur dont Bayle et M. Moreau (de Tours)', invoquentl'autorité, Mahomet était atteint d'épilepsie : « Se oborta ex metu verligine collabi et humi procumbere ; bac autem ratione comitialem morbum quo vexabatur callide excusabat. » Les trois lils qu'il eut de Khadydjah moururent très-jeunes. « Pierre le Grand fut affecté d'accidents épileptiques ; le fils qu'il tenait de l'amour de Catherine fut épileptique, et l'un de ses petits-fils, Paul I", eut des hallucinations. Molière enfin entrait quelquefois en convulsions, «ce qui l'empêchait de travailler pendant quinze jours *. »

Ne nous préoccupons donc point de cette classe d'indi-

• Psychologie morbide, faits biographiques. - Vie de Molière, par Giimarest,

37^4 Li FOLTE DEVANT LES TlilBUNAUX.

vidus, pour qui le déplorable état de santé est compatiblo avec l'intfigrilé de l'esprit : le théâtre des affaires -humaines est ouvert à leur libre aclivilé, ils s'y meuvent et nous les coudoyons tous les jours. Qu'il nous suffise de -savoir qu'ils forment une très-faible minorilé.

Restent deux autres catégories d'épilepliques : les premiers, à la suite des crises, éprouvent des lacunes dans -la trame du raisonnement ; leur esprit ne jette qu'une fausse et décevante clarté, et leur volonté se traîne dans une douloureuse impuissance. Dangereux pour la société, dangereux pour eux-mêmes, ils vivent néanmoins de la ^'ie commune et remplissent au besoin des fonctions élevées ; leur égarement passager est sans conséquences juridiques. Ce n'est pas à eux que la loi des Douze Tables avait enlevé la gestion de leurs biens. Leur avenir est des -plus sombres, car c'est d'eux qu'Arétée a dit : Ralionem -usqiie eo morbus conlurbat uc ilejicit, ut prcrsus denlque infatiientur.

Quant aux seconds, « ils ne peuvent pas remplir la destination humaine, » pour nous servir des termes que le célèbre jurisconsulte Merlin appliquait aux aliénés. Enfermés dans des cellules ou camisoles, rien n'égale la fureur de leurs emportements ; véritables possédés du démon, ils crient, hurlent et brisent ; une rage aveugle les pousse à se frapper la tête contre les murs et à se livrer à des violences sur leurs compagnons d'infurlune.

Ces malades causent dans les asiles de justes terreurs, et quand le meurtre d'un médecin ou d'un infirmier vient à jeter l'épouvante dans un établissement, on n'a

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pas à chercher longtemps l'assassin : entrez dans la division des épileptiques, il est là.

Dans ce cas, la mort de l'intelligence ayant devancé celle des organes, la séquestration perpétuelle est opérée, et la loi, dans sa prévoyance, a ordonné la dation d'un conseil judiciaire. Déchu de sa capacité légale, cet individu a subi un changement notable, et il a été frappé par un de ces coups qui, en ruinant ses facultés et sa liberté ne tardent pas à emporter l'homme lui-même.

Laissons-le donc de côté, pour n'avoir plus maintenant à nous occuper que de l'être mixte qui a un pied dans le camp de la folie et l'autre dans celui de la raison.

On demanda un jour à d'Aguesseau ce que c'était qu'un insensé, dans le sens de la jurisprudence et de la médecine légale. « C'est celui, répondit l'illustre chancelier en s'appuyant sur l'autorité de Cicéron, qui, dans la société civile, ne peut pas s'élever à la médiocrité des devoirs généraux. » Cette définition est presque applicable à la classe d'épileptiques dont nous allons étudier le caractèie, à cela prés cependant que s'ils jouissent des aptitudes qui nous sont communes à tous, ils sont destinés à les perdre une à une : après s'être élevés à la médiocrité dont parle d'Aguesseau, ils auront l'humiliation de fléchir sous l'oppression mentale.

Il n'y a point de médecins qui n'aient été témoins d'attaques d'épilepsie, cette affection contre laquelle on a tout conseillé, même de boire du sang humain, ce qui a faitdire à Celse que « l'atrocité du mal rendait l'atrocité du remède plus supportable. » Au sortir de ces crises, que le malade n'a traversées qu'en vivant en dehors

du monde extérieur, la chaîne des idées tend à se renouer ; l'âme, centre commun de la pensée et de la volonté, essaye peu à peu de reprendre une sorte d'initiative, et cherche à ressaisir le commandement ; l'activité elle-même fait des efforts pour se relever. Dans cet état intermédiaire, le pouvoir moral est vacillant; il ne réagit qu'avec timidité, et est sujet à déférer à la première impulsion maladive, suicide ou criminelle, qui peut jaillir soudainement.

A Rome, aussitôt qu'une attaque se produisait dans les comices, la séance était suspendue, et elle n'était rouverte qu'après des expiations publiques. Il fallait que la souillure fût effacée. Aujourd'hui, le tombeur (expression consacrée dans l'ouest de la France) n'inspire qu'une commisération mêlée d'effroi ; on fait le vide autour de lui, et il reste à peu près seul, voué au malheur et à la honte.

Une circonstance rend parfois très-obscur le diagnostic de l'épilepsie : certains malades n'ont jamais que des accès nocturnes, A tout prendre, ce sont encore les privilégiés ! Souvent ils ne se doutent pas de la signitication réelle de la céphalalgie, de la myriade de pétéchies presque imperceptibles imprimées sur le fiont, de quelques taches ecchymotiques du blanc de l'œil, de l'émission involontaire du liquide excrémentiliel , des éraillures et morsures de la langue, et des autres symptômes moins accusés qui les surprennent si désagréablement à leur réveil. Ces malades sont pour le moins aussi dangereux que ceux dont les crises sont diurnes. M. Delasiauve a soigné à Bicétre un aliéné qui, à la suite d'un calme sou-

tenu, avait obtenu sa réintégration dans la société. Après une série datlaques nocturnes non soupçonnées, il tua sa femme ! Nous avons connu un jeune lieutenant de l'armée d'Orient, parfaitement renseigné sur sa situation maladive, qui, toutes les fois qu'il avait eu des accidents pendant la nuit, élait poursuivi le lendemain malin, en faisant sa barbe, par une envie démesurée de se couper la gorge.

Le vertige épileptique est peut-être la variété la plus commune de la maladie; c'est en même temps celle que les médecins méconnaissent le plus fréquemment. Malgré sa durée éphémère, sa presque instantanéité, le verlige conduit tout aussi rapidement que l'attaque classique à des manifestations psychiques anormales, à l'accomplissement d'actes insolites, répréhensibles ou dommageables. Après une série d'accidents, le vertigineux peut brusquement parcourir tous les tons de la gamme délirante, depuis l'irascibilité capricieuse , l'excitation turbulente, jusqu'à l'incohérence et la fureur ; mais d'ordinaire, et à moins d'une catastrophe aussi malheureuse qu'imprévue, comme nous allons en rapporter un exemple, la submersion presque totale des facultés de l'entendement s'accomplit chez lui en silence et par degrés.

Nous nous sommes trouvé en relations, il y a huit ou dix ans, avec un fonctionnaire public sujet depuis trèslongtemps à de légers vertiges, qu'il déguisait de trèsbonne foi sous le nom de migraines. D'un caractère faible, timide, pusillanime môme, il évitait le monde. M. X... venait-il à paraître dans un salon, on le voyait embarrassé, honteux et balbutiant; il se déliait à ce

point de sa mémoire qu'il n'osait prendre part à la conversation générale. Lorsque quelques vertiges, dont la durée était à peine de cinq ou six secondes, l'avaient tourmenté, il accusait de la céphalalgie, bégayait un peu, devenait irritable et querelleur, se prenait d'enlhousiasme pour un projet, ou se rendait à l'église et priait avec ferveur. Ses allures assez bizarres le faisaient passer pour un homme distrait et original ; sa famille vivait dans une quiétude sans égale. Quant à nous, convaincu que M. X... était épileptique, nous conçûmes toujours des craintes sérieuses sur son avenir. Ce pronostic ne s'est malheureusement que trop justifié : la nouvelle de la mort violente de sa femme a foudroyé son intelligence.

De grossiers préjugés courent le monde, et sont tous les jours acceptés par des gens sérieux avec la plus impardonnable légèreté : les parents ne s'inquiètent que médiocrement, pai' exemple, d'accès épileptiques survenant chez la jeune fille impubère, l'établissement régulier de la menstruation devant, dans leur opinion, avoir pour résultat forcé de les faire disparaître. Le médecin de la famille, dont l'embarras est extrême, encourage trop souvent ces trompeuses espérances. L'époque si désirée arrive, et les accidents continuent. Le mariage se présente alors comme un port assuré contre la névrose, et voici que la grande instilulion qui, d'après nos lois, domine la morale tout entière devient une arme de la thérapeutique ! L'hymen est célébré, la jeune femme se livre avec abandon aux caresses maritales, et néanmoins les crises sont plus fortes et plus rapprochées. Le cœur ne se

DE LÉPILEPSIE. 079

ferme pas encore à l'espoir, et le premier enfant issu de ces trisles amours apparaît comme l'ancre dernière du salut. L'illusion n'est pas de longue durée : la mère accouche quelquefois dans des crises qui ne la tuent pas, cela est vrai, mais qui, hélas ! sont loin de clore la scène convulsive! Neque œtaie procedeute mitiores fiiuit, a dit le médecin de Cappadoce. Quanl à l'enfant, s'il n'esl pas mort-né, nous verrons bientôt ce qu'il pourra devenir.

L'inlluence des rapports sexuels sur la marche de l'épilepsie est fâcheuse. Sennort a défini le spasme vénérien epilepsia brevis , et l'on s'explique assez bien comment, d'une part, l'ébranlement cérébral produit par le coït, et de l'autre l'épuisement nerveux qui succède à cet acte, peuvent vivement surexciter la susccpfibililé et appeler en quelque sorte l'invasion du mal. Sauvages a connu un homme dans la force de l'âge qui ne pouvait avoir de relations avec sa femme sans êlre pris de convulsions, et Zimmermann signale un fait analogue chez un jeune garçon adonné à la masturbation. M. Ilillod a rapporté deux exemples où la première manifestation épileplique a apparu chez de jeunes époux au moment même de l'ardeur copulatrice. Un aliénibte de nos amis nous rappelait naguère l'obscrvalion d'un grand personnage dont le génie a étonné le monde, auquel pareil accident survint, alors qu'il tenait enlacée dans ses bras la femme qui à celte époque régnait en souveraine au théâtre.

M. Delasiauve a mentionné dans son intéressant ouvrage ' le fait d'un de ses malades qui, à cinq ou six re-

* Traité de l'épilepsie, 1 \o\. in-8. Vin-\i>, 1854.

prises différentes, a quitté l'hospice de Bicêtre pour être rendu à sa femme, et qui chaque fois est rentré avec une exacerbalion notable de son état morbide ; ses seules galanteries conjugales justitiaientles récidives.

M. Baillarger a connu un épileptique qui, à l'époque de son mariage, n'avait point eu de crises depuis huit ans : une rechute ne s'est pas fait attendre. Nous avons reçu nous-même une pénible confidence de la part d'un homme que son éducation, son nom, sa position et son âge auraient dû meltre à l'abri d'habitudes ignobles : il ne recherchait les femmes que pour obtenir qu'elles se livrassent sur sa personne à la masturbation buccale. Le spasme voluptueux atteignit un jour jusqu'à l'épilepsie et au délire. Depuis ce temps, il tombe deux ou trois fois par mois.

L'onanisme exaspère certainement les accès de ces jeunes garçons de douze à dix-huit ans, que l'on rencontre dans nos asiles d'aliénés ; l'ejfet déprimant des manœuvres solitaires et les déperditions séminales très-fréquentes, énervent, proslrent et précipitent dans l'incurabihté et la démence celle poignée d'enfants perdus, qui, plusieurs fois dans les vingt-quatre heures, et presque en vue de tous, se livrent à d'impudiques jouissances! Plantes étiolées et vieux à vingt ans, ils meurent dans Vétat de mal et l'écume aux lèvres !

Pénétrons maintenant dans un foyer domestique, et remarquons ce qui s'y passe.

Lorsque l'un des époux est épileptique, le bonheur a bientôt déserté la maison. La névrose a-t-elle été l'apport de la femme, le mari doit se condamner à rester chez lui,

à dire adieu aux plaisirs, à fuir ses amis. A peine ses affaires pourront-elles le retenir quelques heures au dehors, sans qu'une sinistre pensée lui traverse l'esprit, et qu'il songe que sa femme a pu tomber, se blesser à la face ou à la tète, se brûler peut-être, et mettre le feu à l'appartement ! Les réceptions lui seront également interdites à partir du jour où un accident se sera produit en pleine table ou au milieu du salon : donner le change n'est pas chose possible. 11 reconduira ses convives l'âme navrée, le cœur ulcéré ; car l'homme est ainsi fait, qu'il n'aime pohit être l'objet de la commisération, et que son amour-propre se cabre en face d'une sotte protestation d'intérêt et de prétendue sympathie.

Le sort en est jeté, il veut vivre désormais de la vie d'intérieur, et se consacrer à sa femme, qu'il aime encore. Mais un jour elle répondra à ses pressantes tendresses par une horrible convulsion unilatérale, et le couvrira d'une bave écumeuse et sanglante I

Le lendemain, à peine debout, son irascibilité capricieuse et son excitation turbulente la porteront à commettre des actes inconsidérés, à tenir un langage malsonnant, à oublier que la retenue et la pudeur sont les plus précieux attributs de son sexe, à accuser injustement son mari, à le quereller, aie menacer, à le frapper.

Si la femme épileplique voit tous les jours l'affection s'éloigner d'elle, sans doute la compensation d'être mère et de chérir son enfant ne lui échappera pas? Erreur. Un instinct respectable mais intempestif a fait d'elle une nourrice, et pendant qu'elle allaitait, une aura comiliale l'a brusquement saisie : elle est allée se meurtrir le sein

382' LA FOLIE DEVAIT LES TRlBUiNAUX.

sur l'angle d'un meuble, et le frngile nouveau-né a roulé à terre; heureux si, jeté dans l'âtre, il n"a pas expiré victime d'une sollicitude tout au moins déplacée !

Si l'épilepsie a été introduite dans le ménage par le fait du mari, que l'on songe aux poignantes émotions qui attendent la femme lorsqu'il lui faudra , malgré les malaises et la gêne d'une grossesse, se précipiter au secours d'un être qui grimace'et s'ébat, et qui, au bout de quelques instants, tout souillé d'urine, de sperme ou de matières fécales, cherchera, le rouge au front, à se dérober aux regards de la gracieuse compagne dont il avait été chargé d'assurer le bonheur.

Avec quelle invincible répulsion celte même femme ne partagera-t-elle pas la couche d'un homme qu'elle apprend tous les jours à craindre; et de quelle frayeur ne scra-t-clle point saisie, quand une contraction tonique et de douloureuses secousses la réveilleront brutalement au milieu de la nuit? Passe encore pour un avortement, conséquence peu tardive de ces violences ; mais le regret, la douleur et la honte viennent totalement ravir au mari le cœur de sa femme.

D'autre part, quel affligeant spectacle à donner à des enfants que celui d'un père dont la dégradation morbide ne laisse plus par instants que des organes en souffrance et qu'un moral en ruines !

On le voit, si la femme doit renoncer au bonheur conjugal et aux joies maternelles, l'homme doit également fuir les liens d'une union incompatible, et rester sans descen-^ dantSi

Songeons aussi aux récriminations justement fondées

des deux familles des époux. Dans un antagonisme permanent, elles ne jouiront pas de la plus passagère tranquillité : une ombre de repos {adiimbrata quies) ne leur échoira jamais en partage, puisque, toujours dans les transes du qui vive, elles auront même à redouter le jour plein et entier séparant l'attaque qui précède et l'attaque qui suit !

On va croire peut-être que nos peintures sont forcées. Nous voulons tout de suite protester contre cette accusation, tout en convenant cependant que nous avons avec intention chargé notre palette de couleurs vives, afin que ceux de nos confrères qui ne sont pas familiarisés avec la pathologie nerveuse et mentale embrassent de suite etd'un seul coup d'œil l'étendue du danger possible de ces sortes de mariages. Tous les faits que nous avons avancés se sont maintes fois produits ; ils ne sont donc empruntés qu'à une trop saisissante réalité.

Fernel, médecin de Catherine de Médicis, a écrit quelque part : Parentibus liheri succedunt, non minus morborum, qiiam possessioiium ^ hxredes. De môme qu'il existe des familles en proie à la fascination maladive de la mort, dont le suicide se charge d'éclaircir les rangs, ainsi que l'a si bien démontré M. Brierre de Boismont dans son remarquable ouvrage ' ; de même la transmission de l'épilepsie par la voie généra tive est un fait acquis à la science. Cette grave assertion ne prend pas sa source dans l'assemblage plus ou moins heureux de quelques cas fortuits et solitaires disséminés çà et là : elle s'appuie sur le

' ])H suicide et de la folie suicide.

témoignage de l'observation. Saillant, Maisonneuve et Hoffmann ont ciléen faveur de cette hérédilé névropalhiqiieles exemples les plus concluants. Esquirol, à la Salpètricre, a remarqué que l'épilepsie provenait plus souvent du père que de la mère, alors que le contraire a lieu pour la folie, ainsi que M. Baillarger l'a surabondamment établi dans son beau travail sur cette question \ M. Delasiauve en a rapporté cinq cas, et M. Moreau (de Tours) en compte un certain nombre.

Il est difticile d'estimer dans quelle proportion se produit l'béréditè de l'épilepsie. Cependant l'état actuel de nos connaissances permet de tixer approximativement cette évaluation au douzième des cas : or, puisque l'on compte 58,000 épileptiques en France, il devient trèsprobable que 3,000 de ces malades, et même un peu plus, ont eu le malheur d'avoir des parents atteints du în«/ caduc, selon l'expression de Paracelse. Mais hàlonsnous d'ajouter que si les enfants issus d'un tel mariage sont loin d'être nécessairement soumis à des accidents convulsifs, ils sont très-fréquemment affligés de redoutables diatlièses dont les stigmates vont s'inscrire sur la constitution et miner sourdement le jeu régulier de quelque appareil ; heureux encore si, sourds-muets, imbéciles ou idiots, ils ne sont pas relégués, véritables orphelins de la pensée, aux derniers conlins de la race humaine!

Maintenant que nous avons mis le doigt sur la plaie, appuyons-nous sur l'aulorilé d'un de nos maîtres : « Il est du devoir, dit M. Calmeil, des médecinsque l'on

* P.echerches slatùtiques i^ur V hérédité de la foli:.

DE LÉPILEPSIE. SSÔ

consullo dans des circnnslaiices où l'on a conçu des doutes, de ne jamais dissimuler la possibilité des inconvénients auxquels s'exposent ceux qui s'unissent à des partis dont les lignées paternelle ou maternelle, et surtout l'une et l'autre de ces lignées, ont présenlé un assez grand nombre de cas d'épilepsie... On ne peut pas nier que le mari, que la femme, sur lesquels pèsent de pareilles prédisposilions, ne soient bien plus enclins que d'autres à loules les maladies de l'encéphale, et les enfants qui leur seraient redevables de l'existence auraient certainement à craindre le sort de leurs aïeux. On ne devra donc pas conseiller le mariage aux personnes qui se trouvent placées dans de telles conditions d'iiérédité^» En 1757, un évéque de Spire édicta des peines sévères contre tous ceux qui favoriseraient le mariage des épileptiques. C'était une flagrante violation de la liberté individuelle, nous en convenons ; mais celte mesure témoignait d'un profond respect pour l'humanité et la morale publique, si fréquemment outragées par de monstrueuses alliances. Il existe actuellement à l'étranger des lois qui admettent l'ôpilepsic comme une cause de ruplure du mariage, et les textes législatifs danois, par exemple, considèrent comme rescindable pour fraude et pour dol le contrat conclu dans de telles conditions : il y a erreur sur lapersonne. En France, nos codes sont muets, etl'indissolubililé du lien conjugal ressort tellement de tous les articles de la législation en vigueur, qu'aucune action judiciaire, dont l'épilepsie serait le prétexte, ne saurait

* De In folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, t. II, p. 850.

Ll CI!. FOl.lE. 23

être introduite. Celle omission est évidemment intentionnelle, mais elle n'en est pas moins regrettable, car il est de ces infirmités dont la loi devrait entraver la propagation par voie généralive. M. Calmeil déplore que l'autorité n'intervienne pas afin de couper court à des projets de mariage dont laccomplissemenl est appelé cà des résultats si fâcheusement aléatoires, et nous ne pouvons que joindre notre voix à la sienne,

Ilerder a comparé l'homme qui erre volontairement « au roi qui conserve encore l'apanage de sa liberté, même quand il en abuse. » L'épileptique est tout à fait dans ce cas ; si, grâce au silence de la loi fran(;aise, il peut se marier, en bonne conscience, il ne le doit pas. Asclépiade n'a pas craint de lui conseiller le mariage ; mais « ce serait se jouer du bonheur des unions conjugales, » a dit Tissot dans son bon sens indigné.

Arrivons aux conséquences qui découlent des phénomènes suspensifs de l'épilepsie.

Par un rescrit adressé à Julien, préfet du prétoire, Juslinien décida que pendant les intervalles parfaitement lucides, intervalla perfedissima , le curateur suspendrait l'exercice de sa charge. Il ne doit pas en être de même pour les rémissions observées chez les épileptiques, et toute la dureté de nos décisions ne saurait s'amollir. Le malade, pendant la trêve quelquefois Irês-longue qu'il éprouve, ne doit pas croire à sa guérison avec trop d'en- Ihousiasme et se bercer précipitamment de douces illusions à l'endroit du mariage. Ce n'est jamais sans un profond chagrin que nous voyons un épileplique nous conter ses joies, nous faire part de ses espérances; car ce

jour a un lendemain, et après un temps d'arrêt d'une durée quelquefois fort longue, un retour agressif des plus violents peut se déclarer, les paroxysmes convulsifs se succéder avec une rapidité effrayante, et la mort survenir après 100, 200 et même 500 attaques consécutives. Combien de fois cela ne s'est-il pas vu?

Bien que Paracelse nous ait affirmé qu'il y a dans beaucoup de crânes humains un petit os angulaire dont la poudre a la mystérieuse propriété de guérir le mal caduc, nous ne restons pas moins, en face d'accidenis semblables, impassibles, désarmés ou faiblement secourables.

Cet épileptique observé par M. Baillarger, qui ne se maria qu'après huit ans de santé irréprochable et qui retomba, n'était pas guéri ; il se trouvait dans une phase heureuse, dans une Iréve, et comme on le dirait en droit romain, il élait in suis induciis. Très-probablement cet élat se serait maintenu encore sans l'excitation du sens génital.

Un médecin nous a fait un jour l'honneur de prendre notre avis sur la question de savoir si le mariage qu'un de ses neveux allait conclure ne devait avoir dans l'avenir aucune conséquence fâcheuse : la fiancée avait deux ondes très-nerveux ; des scrupules agitaient sa conscience presque au dernier moment. Toutes les fois qu'on vient à étreconsullé sur dos chosesaussi délicates, on doit minutieusement s'enquérir si la parenté est bien directe, et si le névropathisme exagéré des ascendants a été antérieur ou postérieur à la naissance des enfants. On s'informe ensuite si les deux futurs ne sont pas cousins germains; car depuis les très-inlércssanics recherches de M; le pro-

fesseur Devay (de Lyon) sur les mariages consanguins, on sait qu'un cinquième de ces unions est frappé de stérilité, el qu'une certaine proportion des enfants naît avec de sérieuses infirmités, ou est brutalement jetée hors des voies de Tinlelligence.

A ce sujet, nous dirons que la législature de l'Ohio (États-Unis) vient de voter diverses lois relatives aux mariages entre proches parents, et qu'elle a apporté les entraves les plus sévères aux.unions entre cousins germains. La discussion des projets de loi a fourni des enseignements du plus haut intérêt. Dans le Massachusets, par exemple, 17 familles unies de la sorte ont donné naissance à 95 enfanls; sur ce nombre, 44 sont idiots et 14 scrofuleux; 57 seulement se trouvent dans des conditions de santé ordinaires !

Lorsque celle dernière circonstance ne se lencontre pas et que les accidents nerveux des parents n'ont été contractés qu'après la naissance des enfants, « on peut se prononcer hardiment, dit M. Morel, et tout en faisant ses réserves, on est fondé à avoir un légitime espoir que l'hérédité pourra être enrayée dans sa marche. On a même le droit d'espérer que, grâce à l'intervention d'un sang nouveau, les enfants issus de ce mariage remonteront la marche ascendante des phénomènes dans le sens d'une régénération heureuse'.»

Relativement au cas soumis à notre appréciation, nous avons déclaré ne voir aucun obstacle psychologique, et depuis sept ans nous n'avons pas eu le sujet de nous en repentir.

* Ouvrage cite, p. 657.

DE L'EF'ILEPSIE. 389

Faits cités en faveur du mariage. — Sur qiiels faits

s'est-on basé pour soutenir la doctrine immorale et dangereuse de l'utilité du mariage dans les cas d'épilepsie? Sur les trois observations suivantes que nous reproduisons fidèlement, dans la crainte de donner au texte une interprétation erronée.

En 1691 , Lanzoni (Jos.) a publié, dans les Éphémérides des curieux de la nature, l'observation suivante :

Epilepsia per subsequens matrimonium curata. — Vidua quœdam annorum 51 , temperie calida et sicca donata, vitse sédentarise dedita, rarum fluxum mensium experta, vinumque in quanlilate potans, ex improviso in terram cecidit, spuma ex ore prodeunte, totum corpus violenter concussum, et membra retracta fuerunt. In se reversa liorum non rccordatur, et bis saltem in mense hocaffectu corripitur. Plura medicamina exliibeo et omnia suntfrustanea. Unde consului ut secundas accédât ad nuptias. Quo consilio usa, sequenti mense secundum amplectitur maritum, civem scilicet Ferrariensem, amicum raeum, annorum 28, optima temperie prseditum. Primo statim mense impregnatur, et nullos amplius patitur epilepticos insultus ; imo gratias Altissimo Deo agens nunc sana vivit, et jarnjam se accingit ad partum.

La dernière phrase qui montre que, au moment où l'observation a été rédigée, la malade n'était point encore accouchée, ne laisse à l'exemple cité d'autre valeur que celui d'un cas de grossesse pendant la durée de laquelle les attaques ont été suspendues.

La seconde observation appartient également aux Éphémérides : elle est due à Cunimius (1684).

Epilepsia ex retentis mensibus venere et puerpevio sanata. — Nola milii est nobilissima qusedam femina, quœ cum virgo adhiic et mensium retenlione epileplica ficret, a medito persuasa ut se viro substerneret. Inde gravida, féliciter peperit puellam : a puerperio auteni optime purgata prorsus ab epilepsia libéra evasit.

Le fait qui précède laisse beaucoup à désirer : les accès convulsifs n'ont point été décrits, ce qui permet do douter un peu de l'exactilude du diagnostic. Pourquoi l'auteur n'a-l-il pas mentionné ensuite la durée de la guéri son après l'accouchement ?

Enfin la troisième observation , tirée toujours du même recueil, est due à Ambroise Stegmann (1694).

De epilepsia âiutunia vinjinis post congressmn cum viro subJata, sed eo denegato postea in furorem nterinmn mutata. — Yirgo quœdam Wettinensis, nomine Magdalena Matzin, per 10 annos pra^ter propler epileptica, in cteteris autem optime sana et mentis suœ compos. lluic ab empirico quodam suadetur ut veneris exercitio, tanquam cerlissimo epilepsite remédie, uteretur; quo etiam dicto, citius cum milite quodam inlendit. Revocato autem milite ad castra, rnelancholiie totam se dedil, et diversis vicibusratione omni destituta, nuda qusesivit suum amasium in hospitio, usque dum délira periret.

Après une lecture attentive de cette observation, il est

bien permis de se demander si l'auteur n'a pas mis sur le compte de l'épilepsie des accès hystériformes du genre de ceux qui précèdent ou accompagnent si souvent la nymphomanie.

Ces trois cas que quelques auteurs ont cités, mais qu'ils ont incomplètement reproduits ou mal interprétés, ne prouvent guère en faveur du mariage ! M. le docteur Herpin, de Genève, .blâme en principe ces monstrueuses alliances et il ajoute : « Nous avons eu trois malades, dont deux filles et un garçon, qui se sont mariés étant èpileptiques. Dans les deux premiers cas, la maladie a persisté; dans le troisième, le mal n'a cédé qu'à un traitement prolongé. Dans un quatrième cas, le malade, récemment guéri, a rechuté quelques mois après son mariage'. »

Faits contraires an inariag;e. — DécrlvonS maintenant

quelques-uns de ces déplorables attentats comme l'épilepsie en provoque trop souvent dans les ménages.

M. Trousseau a été consulté par deux jeunes gens nouvellement mariés. La femme lui a rapporté que, peu de temps après son mariage, elle avait été subitement réveillée la nuit par des mouvements étranges que faisait son mari. Tout à coup celuici l'avait frappée avec une horrible violence, et si une domestique, accourue au bruit de la sonnette, ne l'eût délivrée, elle aurait pu être grièvement blessée. Cette scène se renouvela quelques jours avant que notre confrère ne fût consulté ; et cette fois, éveillée à temps, la femme avait pu allumer une

' Du pronostic et du traitement curatifde l'épilepsie, p. 522.

bougie, être témoin des convulsions qui agitaient son mari, et se soustraire par la fuite aux actes de fureur qui avaient immédiatement suivi. Le malade avait parfaitement conscience d'avoir éprouvé quelque chose dont il ne se rendait pas compte, et il affirmait que souvent déjà, avant son mariage, il avait eu dos vertiges dont le caractère avait été méconnu par les médecins.

Voici maintenant un second fait, déjà plus grave que le précédent, et qui est emprunté à la pratique de notre savant confrère, M. Brierre de Boisiiiont : Nous fûmes consulté, dit-il, il y a quelques années, par une jeune dame, artiste, dont le mari avait des attaques fort courtes, maisviolenles, d'épiiepsie, qui étaient immédiatement suivies d'un accès d'aliénation mentale. 11 se croyait entouré de figures menaçantes, de flammes, voyait des âmes. Dans un de ces accès, ilsaisitsa femme à la gorge pour l'étrangler; elle n'eut que le temps de s'élancer hors de l'appartement. Dans une autre circonstance, il s'imagina être entouré par des ennemis, et demanda son poignard pour les tuer.

La frayeur que ces deux accès causèrent à la jeune femme, cantatrice distinguée, est facile à concevoir. « Je ne saurais résister plus longtemps, nous dit-elle, à un pareil genre de vie; mon sommeil est troublé par des rêves affreux ; à chaque instant je crois sentir les secousses qui sont Tavant-courour des accès. J'étudie constamment les moindres mouvements de mon mari; toute mon attention est là, mes moyens sont paralysés, ma voix s'affaiblit, je ne puis [)lus me livrer à l'exercice de mon art. Venez à mon secours, monsieur, ne m'abandonnez pas dans une position aussi cruelle; au nom du ciel, prenez pitié de mou sort! » L'agitation de cette dame, le son de ?a voix, l'expression de ses yeux en disaient plus que ses paroles.

D'un autre côté, le mari, revenu à lui, n'offrait pUis le moindre signe de dérangement dans ses facultés; sa couver-

DE LUPILEPSIE. 595

salion était sensée; il reconnaissait même qu'il avait été dupe d'illusions. « Lorsque je souffre ainsi, ajoutait-il, il me semble que mes idées entrent les unes dans les autres, se mêlent; ma tète devient alors un chaos où je ne distingue rien. »

Jeune, amoureux de sa femme, ne croyant pas son indisposition dangereuse, ce malade se trouvait dans une situation l'urt délicate; l'embarras du médecin n'était pas moins grand.

11 était évident que le genre de maladie de ce jeune homme était d'une haute gravité, car l'expérience n'a que trop appris à quelles catastrophes l'on est exposé avec les fous épilcpliques, hallucinés, chez lesquels la fausse sensation est le pins souvent instantanée, comme l'impulsion. L'état moral de la femme devait être pris en considération; en effet, avec quelques degrés de plus, on avait à craindre le suicide ou la tulie. L'isolement était donc une mesure indispensable; je le conseillai ; mais, prenant en considération la brièveté des accès, le rapide lelour à la raison, je ne crus pas devoir recommander une maison spéciale. J'engageai les amis du mari à lui faire sentir la nécessité de se séparer de sa femme pendant quelques mois, et à lui en faire prendre l'engagement sacré : ce fut l'avis adopté.

Avec nos lois, la séquestration, dans ce cas, était impossible; et cependant quelles gaianties présentait la parole d'un homme dont la maladie pouvait à chaque instant troubler la raison, et qui était d'ailleurs extrêmement porté à avoir de fréquents rapports avec sa femme* ?

M. le docteur Bottex a soigné à l'hospice des aliénés de Lyon un homme de quarante-cinq ans, fortement constitué, qui, dans l'intervalle de ses crises, était fort doux, mais qui devenait furieux après chacune d'elles. Il était sabotier dans un village près de Villefranche, et il a tué sa femme qui lui

* Des Hallucinations, y- C-'».

394 LA FOLIE DEVANT LES TRinUNAUX.

fit quelques observations pendant qu'il était dans cet état de fureur qui suivait chaque accès épilcptique.

Arrêté pour ce fait, il n'a pas été mis en jugement, parce que l'épiiepsie furieuse dont il était atteint était bien connue.

Pierre S..., sergent du génie, forte constitution, taille élevée, tempérament sanguin. Enrôlé en 1813, il prit part à plusieurs campagnes. En 1851, il se trouvait à Lyon, au moment des troubles politiques. Saisi par une troupe d'ouvriers qui voula'ent le jeter dans le Rhône, il éprouva une émotion violente, tomba malade, puis devint sujet à des attaques d'épilepsie, d'abord assez légères, puisqu'il put rester au service jusqu'en

Admis à la retraite, il vint habiter Montpellier, et peu do temps après, en proie à un accès de fureur, il se précipita dans la rue et désarma une sentinelle. Il resta libre néanmoins et eut plusieurs autres accès de délire moins violents.

Au mois de mai ISifi, à la suite de quelques discussions irritantes, dit-on, Pierre S .. fut saisi d'un nouvel accès de fureur. S'armant d'un couteau, il fît à plusieurs personnes inoffensives des blessures si graves qu'on les crut tout d'abord mortelles. La force publique parvint enfin à s'emparer de lui...

Au moment de son admission dans l'asile des aliénés du département de l'Hérault, Pierre S... vivait avec une femme dont il avait un enfant ; il désira le légitimer par un mariage. Le médecin en chef, M. le docteur Rech, fit un certificat dans lequel il constatait que l'aliénation mentale n'était pas continue, que pendant les iiiternii»sions, assez longues d'ailleurs, la raison était entière, et l'autorité civile procéda au mariage...

L'autorité administrative accordait fréquemment à cet aliéné l'autorisation d'aller voir sa femme en ville, sous la surveillance d'un infirmier...

... Les attaques devinrent fréquentes et graves. Ainsi on a vu cet épileptique se servir d'un couteau qu'il avait à l'insu des

DE LEPILEPSIE. 395

gardiens, le manier, et chercher à faire des boutonnières à son pantalon. A la suite de quelque aulre attaque, il voulait renverser la table du réfectoire et l'on eut quelque peine à l'en empêcher. L'aulorité administrative n'accorda plus qu'une permission de sortie tous les quinze jours. ..

Le 11 mars 1850, au moment où le diner sonnait, à cinq heures du soir, Pierre S... eut une attaque près de son lil; un oreiller fut placé sous sa tête, et il resta seul un instant, pendant que l'on conduisail les aliénés au réfectoire. Quelques minutes après, un infiimier élant venu le prendre, le trouva grièvement blessé. Pierre S... s'était frappé vers le milieu di? l'abdomen avec un petit couteau de poche. Tout près de lui, par terre, se trouvaient quelques mètres d'intestin grêle complètement détachés.

Le malade mourut le lendemain *.

L'accusé Claude Feuillet, cultivateur, âgé de trente-six ans, possède des propriétés valant environ 5,000 francs. D'après l'acte d'accusation, il a reçu peu d'instruction, a fréquenté régulièrement l'école et sait à peine lire, mais il est signalé par une intelligence industrieuse assez rare : sans avoir appris aucun métier, il a fabriqué lui-même la plupart des meubles de son habitation; il a construit en partie sa maison, placé et ferré ses portes ; il fait ses chaussures ; il a même inventé des machines assez ingénieuses et sculpté des statues de bois qui ornent sa chambre. 11 dirige d'ailleurs assez bien ses affaires et administre avec une intelligente activité et avec parcimonie sa petite fortune.

Cet individu fut pris, vers l'âge de vingt et un ans, d'attaques d'épilepsie ; il s'imagina être victime d un soit et employa tentes sortes de moyens pour conjurer celle iniluence maligne; enfin, il trouva un sorcier qui lui promit une guérison complète s'il changeait de sexe, ou au moins dissimulait

* Cavalier, De la fureur l'pileplique.

3D6 LA FOLIE DEVAÎsT LtS TRIBUNAUX.

suffisamment le sien. Feuillet se mit donc à porter des habits de femme, d'abord dans son intérieur seulement, puis toujours et en public. Ce moyen ne réussissant pas au gré de ses désirs, il alla jusqu'à s'adresser au médecin de la localité pour savoir s'il ne lui serait pas possible de faire disparailre tous les signes de son sexe, même par une mutilation.

A la fin de 1850, un nommé Roux parvint à lui faire épouser sa fille, le persuadant que le mariage casserait tout, c'est-àdire détruirait le sortilège. Les époux vécurent en bonne intelligence. Le 15 février 1852, un enfant naquit de ce mariage et mourut le o mars suivant, dans les convulsions. Le 29 mars suivant, la femme de Feuillet fut prise de vomissements violents et mourut après trois jours de maladie.

Des bruits d'empoisonnement circulèrent aussitôt; les cadavres furent exhumés, et l'on trouva dans celui de la mère une quantité considérable d'arsenic, dans celui de l'enfant du mercure également en grande quantité. Des propos échappés à Feuillet et diverses circonstances pi ouvaient qu'il était l'auteur du crime, bien qu'il le niât absolument.

Quel était le motif de ce crime? Était-il inspiré par l'idée monomaniaque qui possédait Feuillet, di avait-il empoisonné sa femme et son enfant parce qu'ils décelaient son sexe et empêchaient sa guérison? Ce fut la thèse que soutint subsidiairement le défenseur.

Ou bien, comme le prétendait le ministère pubHc, non sans fondement, ajoute M. Ott, le motif du crime était-il puisé dans l'avarice extrême de Feuillet, et dans le désir de se débarrasser de bouches qui lui coûtaient trop à nourrir? La question n'a pas été résolue. Quant à Feuillet, il persista à nier le crime et « l'auditoire a été frappé de la nett' té de ses réponses, de la finesse de son intelligence et de l'adresse avec laquelle il se défendit. »

MM. les docteurs Tavernier (de Lyon), Thiébaud et Marion (de Trévoux), furent chargés d'examiner l'état mental de Faccusé. « A leurs yeux, Feuillet est un monomane, mais en de-

hors de son idée dominante, il possède d'une manière parfaite la facnUé du discernement; le sentiment du bien et du mal du juste et de l'injuste existe chez lui, toutes les fois qu'il n'est pas sous l'influence de ce délire parliel qui consiste à se croire victime d'un sortilège auquel il ne peut échapper qu'en prenant des babils de femme. Si c'est sous cette influence qu'il a commis son double crime. Feuillet n'est pas responsable; s'il y a été poussé par un motif tout différent, et qui n'a aucun rapport avec son idée fixe, ?a responsabilité est certaine. » Feuillet fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le nommé H...^ séquestré une première fois à Bicêtre comme atteint d'aliénation mentale, y fut réintégré pour la même cause, après avoir assassiné sa femme. L'avocat s'était appuyé aux débals, pour obtenir l'acquittement du meurtrier, sur des altérations passagères de l'intelligence, et ce moyen de défense avait prévalu, devant la cour. Vépilepsie n'avait pas été soupçonnée. Ce fut seulement dans l'asile, où, sauf quelques agitations fugitives, H... se montra jusqu'à sa mort, survenue longtemps après, d'une parfaite luridilè, que, par certaines circonstances auxquelles se joignit la déclaration d'un parent révélant des crises nerveuses antérieures, on fut conduit à rattacher ses égarements momentanés, et parlant ses actes répréhensibles, à des accès épiieptiques nocturnes.

Convaincu que la perpétration criminelle résultait d'un trouble mental, la justice avait agi prudemment en substituant la séquestration administrative à une condamnation capitale. L'existence des attacpies, si elle avait été connue, aurait rassuré plus complètement les magistrats sur iéciuilé de leur arrêt ^

Un conseiller d'une ville d'Allemagne est pris tout à coup, au milieu de la nuit, d'une fureur subite ; il essaye de tuer sa

* Delasiaiive, Traite de l'e'pilepsie, p. 486.

femme el de la précipiter parla fenêtre. Celle-ci avait lutté pendant une demi-heure, et la fureur de sou mari s'était alors apaisée; il paraissait d'ailleurs épuisé par les efforts qu'il avait faits.

Quelques instants avant cet accès de fureur, la respiration de ce malade él&ii stcrtoreusc. Sa femme, effrayée, avait voulu le secourir, et c'est alors qu'il s'était jeté sur elle.

Chose singulière, ainsi que l'a fait remarquer M. Baillarger, Marc qui rapporte cette observation , ne parait pas avoir soupçonné, dans ce cas, l'existence de l'épilepsie.

Cette respiration stertoreuse, suivie de fureur, n'a point éveillé dans son esprit le soupçon d'un acc^s ; il a écrit quelques pages plus loin, un chapiire sur la folie transitoire des épileptiques, sans paraître se douter que ce fait devait s'y rattacher.

Nous partageons l'opinion de M. Baillarger, et nous admet- Ions qu'il est plus que probable que cette fureur subite n'a pu se justifier autrement que par l'apparition préalable d'un accès nocturne d'épilepsie.

M. le docteur Konarzewski ^ fut appelé pour donner ses soins au sieur M... âgé de cinquante ans, fortement constitué, d'un tempérament sanguin ; honnne rangé, laborieux, et dont les sentiments et la conduite avaient été jusque-là irréprochables. Cet homme avait été pris tout à coup d'un fond de tristesse et d'une indifférence pour le travail qui contrastaient avec les habitudes de toute sa vie; son caractère bon et affectueux, était devenu irascible et bizarre. Ce changement subit préoccupait beaucoup sa famille, surtout lorsqu'à certaines époques fixes et régulièrement mousucllos, qu'on élait convenu de rapporter à l'influence lunaire, on le voyait en proie à Une exallation morale effrayante. Il parcourait alors les rues à reculons, parlant à voix basse, s'cmportant en invectives et

' De Monlfrin (Gard).

en menaces contre les passanls. Cet étal était, en général, de comte durée, et faisait place, au bout de quelques instants, à une grande prostration et à un état de stupeur et d'égarement tout à fait semblable à celui qui suit ordinairement un accès d'épilepsie.

Parmi les phénomènes les plus alarmants, se faisait remarquer surtout une irritabilité excessive qui se traduisait constamment par la violence et la colère, à ce point que dans un de ces paroxysmes il jeta sa femme par la fenèlre. Celle-ci fut heureusement recueillie par les personnes que ses cris avaient attirées.

Knfin, dans un dernier paroxysme, les phénomènes délirants et l'exaltation furent poussés si loin, que s'étant échappé de sa maison, il lenconlre sur son passage un charretier qu'il étend roide mort d'un coup de bâton dont il s'était muni avant son départ. Aucun motif de haine ni de vengeance ne pouvait être admis, car l'individu qui avait succombé victime de sa fureur lui était complètement étranger.

Traduit pour ce fait devant les tribunaux, il fut reconnu que cet acte avait le caractère d'instantanéité et d'impulsion irrésistible, et que d'ailleurs toutes les manifestations délirantes et aggressives se rattachaient à l'ensendjle des symptômes qui constituent la folie èpileplique. Par conséquent, il ne fut point condamné.

Depuis ce moment, cet homme est revenu à son état normal et n'a plus eu de crises violentes ; mais les accès conservent la même régularité mensuelle et sont toujours suivis de la période d'abattement et de stupeur.

M. le docteur Semelaigne a publié ^ la très-curieuse observation d'un homme qui, placé à la tête d'une entreprise considérable, n'avait donné lieu, pendant l'exercice de ses fonctions, à aucun soupçon sur l'intégrité de ses facultés in^

• Journal de màkclne mentale, p. 47.

Icllecluelles et dont le genre de mort causa le plus grand étoniiement. Nous résumons ici les points les plus saillanis de son histoire.

M. X..., âgé d'environ cinquante ans, né en Angleterre, de taille moyenne, d"nn caractère difficile et irritable. Après plusieurs années de veuvage, il avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Quelques jours après son mariage, « il entra tout à coup dans la chambre de sa femme, criaut, hurlant, se frappant la tète contre les murs. Il se sauva ensuite en proférantces mots: « Je vais me tuer. » Une heure se passa gleine d'anxiété; il revint alors auprès de sa femme, se jeta à ses genoux en pleurant, lui demandant pardon et lui faisant les protestations les plus tendres.

« A quelque distance de là, il l'engageait, sans motif apparent, à s'emparer du poison qu'il avait acheté; sans cette précaution, il redoutait un malheur. Les recherches, d'a- .bord inutiles, firent découvrir plus tard un flacon de chloroforme...

« Un second accès survint pendant une nuit. La chambre de madame X... était séparée de celle de son mari seulement par ni couloir. Elle s'éveille; il était auprès d'elle, poussant des cris ressemblant plutôt aux hurlements d'une bête féroce qu'à quelque chose d'humain. 11 se roulait par terre, tenant des propos affreux, la menaçant d'aller chercher un poignard pour la Iner et se détruire lui-même. Il disparaît en effet; madame X... s'empresse de fermer sa porte à double tour; il revient, et continuant à pousser des cris, il essaye de briser l'obstacle. Enfin, ou bout d'une heure d'efforts inutiles, il lui dit : « Ap- « prochez, vous allez voir mon sangcouler jusqu'à vos pieds. » Il se retire aussitôt; l'accès était terminé. »

Un autre jour, en revenant à cheval d'une excursion au bois de Boulogne, il fut pris d'une attaque. Son cheval, effrayé par ses cris, s'emporta. M. X..., le corps incliné en avant, se frappait le front et se plaignait d'un voile répandu sur sa vue. Un moment après, il s'élance pour renverser sa femme.

DE LÉPILEPSIE. 401

Enfin, un soir, après lo dinor, il pousse un cri pcrçnnl et saisit inadamo X... par les cheveux. Les domestiques accourent. « Je vous prends tous à témoin, s'écrie-t-il, cpie je vais « me tuer. » Là-di'ssus il se précipite violemment dans son cal)iii( f, dont il ferme la porte. Sur ces entrefaites, la détonation d'une arme à feu se fait entendre : il s'était fait une blessure à six centimètres au-dessous du mamelon gauche, et il succombait au bout de quarante-huit heures, après avoir affectueusement entretenu sa femme de ses affaires.

Du degré de responsabilité des épileptiqaes. — ZaC-

chias a établi en principe que les actes commis avant ou après l'attaque doivent être annulés comme n'élanl pas contractés par un individu sain d'esprit, el que, sans le moindre doute, celte incapacité mentale dure Irois jours après l'attaque. Celte assertion, dit-il, est fondée sur le raisonnement, sur l'expérience et sur les autorités'. Beaucoup de médecins, ainsi que nous l'avons déjà dit, reculant avec une libéralité enthousiaste les limites de l'irresponsabilité, ont voulu exonérer complètement l'épileplique des rigueurs de la loi pénale. On s'explique très-bien cette tendance de la part des praticiens qui n'observent les malades qu'après leur internement dans les établissements d'aliénés, — bien qu'il ne survienne le plus souvent aucun trouble intellectuel dans l'intervalle des accès, — mais il n'en est plus tout à fait de même lorsqu'il s'agit de statuer sur le sort d'un individu qui est resté dans la société, qui a toujours vécu de la vie commune et qui a même été assez habile pour pouvoir dissimuler sa triste névrose. Les considérations médico-

' Quxi'i. mcdic. légal., lib. IX, cons. 17.

LEGI!. F01.lt:. 26

légales dans lesquelles nous sommes précédemment entré (pages 45 et 57) sont applicables à cette classe de malades.

Les épileptiques se présentent à l'observation du médecin légiste dans des situations mentales assez différentes. Les uns, à la suite d'attaques convulsives anciennes et fréquemment réitérées, sont tombés dans un état de démence, ou même d'idiotisme, dont l'appréciation n'offre pas en général de difticultés sérieuses. Ces états continus d'aliénation mentale conservent bien habituellement, même à une période avancée de chronicité, le cachet de rinlermiltencc que lépilepsie imprime à toutes ses manifestations. C'est même ordinairement pendant un paroxysme d'agitation ou de fureur que se produisent, chez ces épileptiques en démence, les actes de violence qui les amènent devant la justice ; mais, le plus souvent, les détails de l'accès pendant lequel ces actes ont eu lieu, ainsi que l'affaiblissement prononcé de rinlelligence qui existe au moment où l'on interroge les malades, suffisent parfaitement pour démontrer leur aliénation mentale et les faire acquitter par les tribunaux.

Les actes commis par les épileptiques avant, pendant ou après leurs accès convulsifs, ou bien pendant la durée d'un accès violent et prolongé de manie avec fureur, sont également en général d'une appréciation peu difficile. Le médecin n'a qu'à décrire avec quelques détails la situation mentale dans laquelle se trouvait le malade au mo* ment où ces actes se sont produits, pour porter la conviction dans l'esprit des magistrats.

Les accès de délire qui précèdent, accompagnent ou

DE L'ÉPILErSIE. 403

siiivciil les aUaques d'épilepsie, sont certainement plus faciles à juger que ceux qui se produisent dans l'inlervalle et à une certaine distance des accès convulsifs. Cependant il arrive quelquefois que l'observateur a manqué, et que l'épilepsie n'est pas mentionnée dans les renseignements fournis au médecin expert. Dans ces cas, la connaissance des caractères spéciaux du délire épileptique peut mettre sur la voie de la découverte de l'éjjilcpsie, dont les symptômes avaient passé inaperçus. Ceci peut surtout se rencontrer lorsque les accès de fureur ont eu lieu pendant la nuit'. Dans d'autres circonstances, le ca-

* 31.1e docteui' Duinesnil, de Quaire-Marcs, a réceniinent appelé rallcnlion des médecins légistes sur un certain nombre de faits de ce genre. Kous les reproduisons avec d'autant plus de plaisir que la science ne possède encore qu'un très-petit nombre de documents sur cette question si délicate :

« Un militaire, sujet à des mouvomcnts d'cmporlemcnt plus ou moins éloignés, fut U'aduit devant un r.onseil de guerre pour injiu'es graves envers un supérieur. Une enquête médicale eut lieu ; le prévenu fut dirigé sur une maison duliénés, et l'on constata qu'il était sujet à de légers accès de manie périodique. Longtemps après, j'ai pu me convaincre que chacun de ces accès était précédé, pendant la nuit, d'une faible crise nerveuse. Cet état avait échappé au malade lui-même, à tous ceux qui, depuis plusieurs années, coucliaienl journellement près de lui, et à ceux qui lui donnaient des soins.

« Actuellement, trois de mes malades de Quatrc-Mares ne sont considérés comme convulsifs que depuis dix-huit mois; ils ont passé plusieurs années à Saint- Yon et dans le nouvel asile, sans qu'on se doulàt de cette redoutable complication. Ces insensés sont les plus à craindre; leur fureur éclate tout à coup, se tourne presque toujours contre les personnes, se termine le plus souvent de la manière la plus prompte, et ne reparaît qu'à des intervalles tels, qu'on pourra'! croire à une guérison conqilètc après un simple accès de manie.

a Je me garderais bien d'aliirmer qu'il ne se trouve pas encore, dans l'établissement que je dirige, quelques malades dont l'aliénalion est intimement liée à de faibles crises nocturnes qui ont échappé jusqu'à présent à toute notre atlenlion. Un accès un peu plus forl ou un vertige syncopal venant pendant le jour peut tout à coup mettre sur In voie. C'est ce qui s'est produit pour les individus dont je viens de parler.

s Un prévenu pour vol, admis récemment à Qualic-Maro.<, dont le faciès

ractèrc peu tranché du trouble intellectuel qui précède ou suit immédiatement les attaques convulsives peut, malgré la constatation de ces attaques, laisser des doutes dans l'esprit des magistrats. On comprend dés lors quel secours précieux peut apporter, dans le jugement de ces cas difficiles, la connaissance préalable des symptômes propres à la folie épilcptique.

« Une dernière circonstance, dit M. Jules Falret, mérite d'être signalée relativement aux actes accomplis par les épileptiques pendant la durée d'une ou de plusieurs attaques successives d'épilepsie. Ces actes n'offrent ordinairement aucune diftîculfé d'appréciation ; leur caractère essentiellement automatique et involontaire est évident pour tous. Ils participent en quelque sorte de l'irrésistibilité des mouvements convulsifs eux-mêmes. Cependant il est certaines attaques incomplètes d'épilepsie qui tiennent le milieu entre le vertige simple et l'attaque complète, pendant lesquels les malades paraissent, dans l'intervalle des convulsions, en rapport avec le monde extérieur. Ils prononcent alors des paroles ou se livrent à des actes qui pourraient faire douter de la nature réellement épileptique de ces accès, et faire attribuer aux actes accomplis au milieu de cet état tout particulier du système nerveux un caractère de volonté et de liberté morale qu'ils ne possèdent à aucun titre. Cette situation mentale si singulière ressemble, sous

m'avnit frappé, et dont le délire présentait des caractères tout parliculiers, a pu être noté, il y a peu de jours, comme ayant des crises épileptiques pendant son sommeil. En ce moment, cet individu ne présente plus de signes d'aliénation, et ne se souvient guère du vol qu'il a commis, ni surtout des ciixonstances qui s'y rai tachent. »

plusieurs rapports, au somnambulisme et à certaines névroses extraordinaires, autres que l'épilepsie ; elle est également comparable à l'état de rêve.

« Un phénomène remarquable, qui a lieu fréquemment dans ces attaques incomplètes d'épilepsie ou dans l'intervalle de deux attaques complètes, mérite d'être signalé en passant. Le malade, dans ces conditions, paraît complètement revenu à lui-même : il entre en conversation avec les personnes qui l'entourent, il se livre à des actes qui paraissent commandés par sa volonté ; il semble, en un mot, rentré dans son état normal. Puis l'attaque épileptique recommence, et, lorsqu'elle a cessé et que le malade est alors réellement revenu à la raison, on constate avec étonnement qu'il n'a conservé aucun souvenir des paroles ni des actes qui ont eu lieu dans l'intervalle des deux accès. 11 ne peut donc être regardé comme responsable de ce qu'il a dit ot fait pendant cette période de temps intermédiaire. Un fait analogue se produit quelquefois dans les rêves : réveillé au milieu d'un rêve, on se lève, on s'entretient avec les personnes présentes, on se livre à des actes habituels qui nécessitent l'intervention de la volonté; puis on se rendort, on reprend son rêve interrompu, et, chose étonnante, au réveil, on n'a conservé aucun souvenir de l'intervalle de temps intercalé entre les deux périodes de sommeil. »

Abordons maintenant une autre diftlcullé diagnostique et médico-légale. Ainsi que l'a fort bien noté un aliéniste très-distingué, M.Renaudin, il est des cas, où l'attaque d'épilepsie n'est précédée d'aucun symptôme avantcoureur; elle frappe comme la foudre et, après une durée

peu prolongée, le malade se réveille, ignore ce qui lui est arrivé et reprend ses occupations ordinaires sans qu'on remarque autre chose qu'un sentiment de lassitude accompagné d'une irrascibilité excessive. Le trouble psychique se borne l;i, si les accès sont à iidervalles éloignés et s'ils ont lieu pendant la nuit. M. Renaudin a vu un militaire pouvoir dissimuler pendant quatorze ans cctie cruelle infirmité. 11 avait résisté aux fatigues de la guei're d'Afrique, et avait pu se faire admettre deux fois comme remplaçant. Quand les accès se rapprochent, quand l'abus des boissons alcooliques vient ajouter le del'mum tremens à l'afiection primitive, les conditions de causalité se multiplient, les sentimenls affeclifs se pervertissent, et l'irritabilité excessive mentionnée plus haut se transforme bientôt en une fureur aveugle qui se manifeste principalement dans les conditions suivantes: au lieu d'être prompte et subite, l'attaque est précédée d'une période d'incubation dont le travail est laborieux. Le malade, sans rien perdre d'un état de raison apparent, se montre inquiet, iriitable , sa face se colore, il est en proie à des illusions ; ses gestes, ses paroles trahissent les hallucinations les plus bizarres. On le voit sans cause connue se livrer à des violences contre ceux qui l'entourent; les fonctions digestives se fout mal, l'appétit disparait, la soif augmente. Le malade, ayant plus ou moins perdu la conscience de sa personnalité, sendjle sous le poids d'une autorité qui le pousse irrésistiblement. La nuit est sans sommeil, ou bien le sonuneil est fatigué par des rêves gflVayants, et M. Renaudin a vu plusieurs de ces malades poursuivis par le spectacle du sang versé autour d'eux.

DE LÉPILEPSIE. 407

Dans d'autres cas, le malade est en proie à un délire liypochondriaque ; il ressent au plus haut degré le désir excessif de la conservation, et il réagit avec énergie contre les causes de destruction dont il se croit menacé. Enfin l'accès éclate et devient la cause de ce délire dont le malade ne conserve plus qu'un vague souvenir. L'aliéniste de Maréville a eu surtout occasion d'observer ces diverses ■ nuances chez un malade dont l'affection avait été suspendue par la suppuration prolongée d'une blessure qu'il avait reçue dans une lutte avec un autre aliéné. On ol)servait dans cette rémission complète le caractère le plus doux, le plus docile, en contradiction évidente avec les manifestations du délire épileptique, et plus la plaie approchait de sa guérison, plus ou voyait se dessiner les symptômes avant-coureurs de la crise épileptique. C'est à cet état précurseur qu'on pourrait comparer avec raison la situation de certains maniaques qui se livrent aux actes de violence les plus dangereux, et dont l'accès se termine par une sorte de crise convulsive. Ne devrions-nous pas ranger dans le même ordre de faits les individus qu'un délire d'action entraîne au meurtre et qui sont soustraits à l'influence de cette impulsion par un bain prolongé, l'usage du taljac à fumer ou à priser, l'apposition d'un exutoire; et en examinant avec attention les phénomènes que présentent ces malades, ne nous serait-il pas possible d'y rencontrer quelquefois les rudiments de ce vertige épileptique qui fait des ravages d'autant plus grands qu'il passe plus inaperçu et qu'on le découvre plus tard? C'est à la suite du vertige que se manifestent les aberrations déli-

rantes instinctives, et l'on a vu plusieurs malades accuser un malaise d'autant plus grand, et prévoir une situation morale d'autant plus pénible que leur maladie ne sortait pas. Aussi observait-on alors que les accès maniaques survenaient quand l'attaque épileplique n'avait pas lieu -, quand celle-ci au contraire était complète, il ne se manifestait aucun délire.

Toutes ces circonstances rendent souvent extrêmement ardue la tâche du médecin-légiste dans ces cas délicats. Il est donc pour lui de la plus haute importance, de pouvoir joindre à l'exposé des caractères tirés de l'acte lui-même et de ses motifs le tableau complet de l'état maladif au physique et au moral, et l'histoire entière du malade pendant toute son existence, au lieu de détacher purement et simplement le fait incriminé du groupe d'éléments explicatifs qui est seul capable d'éclairer la situation. On se rend compte de la sorte d'actes réputés mystérieux.

Pourcomplélerl'examen des divers états dans lesquels les épileptiques peuvent se présenter devant la justice, nous avons encore à dire quelques mots des actes accomplis dans les intervalles des accès convulsifs et des accès de délire. « Ces malades, dit M. Jules Falret, ont souvent de longues périodes de raison, et, malgré la bizarrerie de leur caractère et le niveau variable de leur intelligence, on ne peut les considérer comme aliénés, et partant comme irresponsaldes, pendant les intermittences souvent très-prolongées où ils se conduisent à peu près comme la plupart des hommes. Dans ces circonstances, -le degré de leur responsabilité morale ne peut être

DE LEPILEPME. 409

apprécié d'après des lois générales ; on est obligé de se guider sur les faits observés dans chaque cas particulier, et cette appréciation est nécessairement vague et douteuse. Une large part doit donc être fuite, dans ces cas, au jugement du médecin. Lorsqu'un épileptique commet un acte violent dans ces conditions (comme cela est arrivé par exemple, il y a quelques années, à celui qui a tué le médecin de l'asile des aliénés d'Avignon), le malade peut être considéré, dans certains cas, comme partiellement responsable de son action; il ne reste plus alors au médecin qu à plaider les circonstances atténuantes et à demander au tribunal la diminution de la peine. »

Faits criminels. — Portous maintenant la conviction dans l'esprit de tous et déroulons une partie de nos archives criminelles. Si les contrastes dans l'état mental des épileptiques sont aussi frappants, on ne s'étonnera pas que la justice, placée en face d'une maladie jusqu'à présent si peu saisissable, ait rendu des jugements ou des arrêts d'une indulgence inexplicable ou d'une sévérité iniijue. Nous avons la prétention de vouloir loyalement éclairer les tribunaux; eh bien, après avoir formulé, comme nous l'avons fait, tous nos arguments scientifiques, que l'on nous laisse exposer le côté judiciaire de la question : la vérité y est à côté de l'erreur, mais à la simple lecture, il sera facile de la dégager.

Louis-Auguste Guillaume, soldat au o^ régiment des vétérans, a été accusé d'avoir, le 9 tliennidor nn XII, tué à coups de sabre un de ses camarades noiuiné Joseph Landau. Traduit dès le 21

410 LA FOLIE DEYAÎsT LES TRIBUNAUX.

du même mois devant le conseil de guerre permanent de la 0° division militaire séant à la citadelle de Grenoble, il y a été déclaré convaincu cl avoir assassiné Joseph Landau.

« Mais ce qui prouve que cette expression assassiné n'a pas été employée par le conseil de guerre dans son sens littéral, c'est que le jugement dont il s'agit déclare quil résulte des pièces de la procédure et du rapport des officiers de santé^ que Louis-Auguste Guillaume est atteint d'épilepsie, et que cette maladie lui avait occiisiouné, avant et dans le moment du crime, des transports de rage et de fureur qui n étaient pas naturels; ce qui fait bien reconnaître que Guillaume n'a eu aucune intention coupable en tuant Josepli Laudau ; qu'il n'y a eu de sa part qu'un délit matériel, et par conséquent, il n'a pas encouru la pleine portée par la loi contre l'homicide volontaire. )) (Merlin, 3, 51 '2) En conséquence, le conseil de guerre a décidé que la peine de mort n'était point applicable à Guillaume.

Un jeune homme va, avec quelques amis, dîner dans un restaurant du Palais-Roynl. Arrivé place Louvois, il tombe tout à coup à terre, se relève bientôt et se pi écipite sur les passants qu'il frappe avec violence. On le conduit au poste, et, pendant quelque temps, il accable d'injures les soldats qui le conduisaient, leur crache au visage, et, s'il n'y avait pas eu des témoins de l'attaque épileptique qui avait été le début de cette scène étrange, si le malade eût été seul quand l'accident était arrivé, si M. le docteur Jozat ne fût intervenu, ce jeune homme aurait eu à répondre devant les tribunaux, tout au moins du délit de rébellion.

On comprendra aisément combien il sera difficile d'arriver à la véi'ité, si l'épileptique et sa victime se sont trouvés seids'.

Gall a rapporté qu'un paysan de \ingt-sept ans, sujet à des accès d'épilepsie, éprouvait depuis deux ans un penchant irré-

' Trousseau (Discours à l'Académie).

DE LEPILEPSIE. 411

sislibleau meiirirc. Dès qu'il sentait l'approche de ce désir, il demaiiduit dos chaînes, avertissait sa mère de se sauver; il était abattu pendant l'accès; il savait très-bien que le meurtre est un crime, il se faisait délier après l'accès, et se trouvait heureux de n'avoir pas tué.

J. P., âgé de vingt-huit ans, d'une figure maladive et hébétée, est épileptique, et, au dire des témoins, dans les moments qui piécèdent son accès, il ne se coyinaît point. 11 est accusé de s'être laissé aller plusieurs fois à des voies de fait envers son père. Une fois, entre autres, irrité par quelques reproches que ce dernier lui adressait, il l'injuria grossièrement et le frappa violemment avec un carreau qui lui était tombé sous la main. Un médecin, consulté par le tribunal, a soutenu que J. P. jouissait de toute l'intégrité de ses facultés mentales K

Joséphine D..., atteinte d'épilepsie suivie d'imbécillité, coiiduisil une jeune fille de si\ ans dans les champs, l'étrangla en lui serrant le cou avec la main et lui enleva les boucles d'or de ses oreilles,

Joséphine D... fut acquittée par la cour d'assises de Laon.

Le nommé D. P..., fort doux, fort intelligent, devint épileptique à quatorze ans, à la suite d'une frayeur, et, comme cela arrive ordinairement chez ces malheureux lorsque les crises sont violentes et rapprochées, ses facultés s'affaiblirent beaucoup. Scandalisé de la toilette soignée d'une jeune fille de quinze ans, il la frappa avec un instrument appelé cjuyai-de qu'il tenait à la main ; la décollation fut presque complète.

B. P... fut renvoyé de toute poursuite comme atteint d'épilepsie et de démence furieuse.

Un individu qui avait donné des signes d'une fureur aveu-

' Gazette (tes Iriluniaii.v, 19 seplcmLre 18i3.

glo, à la suite de plusieurs attaques d'épilepsie, est pris uu jour de cet état; il se livre d'abord à plusieurs actes de violeucc chez lui et dans une église; il s'échappe dans la campagne, poursuit plusieurs personnes, en lue trois. Au moment de son arrestation, il se souvient d'avoir tué trois honnnes, et surtout un de ses parents qu'il regrettait beaucoup. 11 ajoute que, dans son accès de frénésie, il voyait partout des flammes. Sa fureur étant revenue, il se jeta avec rage sur le concierge de la prison qui lui apportait à manger, et il brisa tout ce qui se trouvait autour de lui '.

A. H., soixante ans, épileptique et maniaque. Les paroxysmes surviennent à intervalles d'environ six semaines, et durent dix ou douze jours. Ils commencent subitement. Le malade s'agenouille, prie et chante à très-haute voix, et bientôt il devient violent et dangereux. Dans l'un de ses accès, il se saisit malheureusement d'une femme qui lui donnait à manger, et il la tua -.

La femme Girauda été mariée à un misérable qui la maltraitait indignement, et qui est mort au bagne, où il subissait une condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour complicité dans un crime d'empoisonnement. Il y a trois ans environ, elle reçut de son mari un coup de serpe à la tempe droite, et c'est depuis cette époque qu'elle a été sujette à des accès épileptiques. Depuis cette époque aussi et surtout depuis l'arrestation de son mari, qui a eu lieu à peu près vers le même temps, celle femme a vécu très-misérablement; elle dut vendre à vil prix le peu d'objets iriobiliers qu'elle possédait. Ces objets lui furent payés le prix convenu, mais elle prétendit que les acquéreurs ou l'avaient trompée, ou ne l'avaient pas soldée complètement et elle les poursuivit de ses obses-

* Oïlila, Médecine légale, t. II, p. 57.

- Alexander Mor^son, Tliep/iysioi^nomy of mental di^cases, London, 1858, p. 55.

sions continuelles. Sous prétexte de s'indemniser, elle se mit à voler, et fut condamnée trois fois en police correctionnelle pour ce fait. Enfin, un de ses voisins, qu'elle prétend être son débiteur, ayant déposé contre elle dans une de ces affaires de vol, elle mit le feu à la grange de ce voisin.

Lorsque le maire qui procédait à l'enquête judiciaire relative à cet incendie se présenta chez elle, il la trouva roulée d ms ses couvertures, et comme il connaissait toutes les bizarreries de son caractère, il renonça à l'interroger, sachant d'avance qu'il ne retirerait d'elle aucune réponse sensée. Elle fut arrêtée quelque jours plus tard dans une maison isolée et inhabitée, dans laquelle elle s'était réfugiée pour se soustraire auxpoursuites.de la gendarmerie.

M. le docteur Grenet, médecin de l'hôpital de Barbezieux, commis par la justice pour apprécier son état mental, a rédigé un rapport très-judicieusement motivé, dont voici quelques extraits 1 :

« La femme Giraud est âgée de cinquante-cinq ans, elle est de petite taille, maigre, d'apparence chétive; elle a cessé d'être mensi ruée à l'âge de quarante ans. Elle se plaint de céphalalgie et d'une faiblesse générale que témoigne ea marche lente et mal assuiée. Elle accuse des sensations de malaise et de douleur qui, s'élevant des jambes et des cuisses, s'irradient dans divers points du ventre et de la poitrine.

« Etleporle, à la tempe droite, au niveau de l'angle de l'œil, une cicatrice linéaire, résultant d'un coup de serpe que son mari lui aurait asséné, il y a trois ans. C'est depuis cette époque seulement qu'elle prétend avoir été atteinte de crises nerveuses. C'est aussi depuis cette époque qu'elle a subi trois

' Il est assez rare, surtout en province, que la magistrature puljse obtenir de bons l'apports médico-légaux, à moins qu'ils n'aient été demandés à ceux de nos confrèi'es qui dirigent des établissements d'aliénés. Nous sommes heureux de faire une honorable exception en faveur de M. le docteur Grenet, qui, dans la circonstance, a fait preuve d'un rare et excellent esprit d'observation.

41 1 LA FOLIE DEVA^"T LES TP.IBUNÂLX.

condamnations pour vol, 6 novemlirc 1857, 18 août 1858 et 5 décembre 1860. Elle soutient qu'aiicnn de ses parents n'a été affecté de mal caduc.

« Ses crises nerveuses, attestées par diverses personnes de sa commune, se sont renouvelées à la prison de Barbezieu.v, où elle a séjourné à trois reprises différentes. Depuis qu'elle est soumise à mon examen, elle a eu de fréquentes attaques, siu'tout la nuit. Elle en a eu jusqu'à trois dans les vingt-quatre heures ; elle est restée jusqu'à huit jours sans s'en ressentir.

« Chez cette femme, le caractère des accès est fianchemenl êpileplique : ceux-ci, dans leurs manifestations, varient selon le degré des paroxysmes, depuis les simples absences et les vertiges ']usquavi\ chutes complètes.

« Les absences, api'és lesquelles la mémoire est confuse, le caractère iinpatient, susceptible, agacé, sont palhologiquemcnt, en raison de leur fréquence, d'un inquiétant diagnostic.

(( Les vertiges se bornent à une circunuluclion forcée de la tète du coté gauche (côté opposé au coup qu'elle a reçu à la tempe), à des convulsions légères, rapides et généralement partielles des jambes et des bras; dans ce cas, elle fléchit les genoux ; s'étend à terre ou sur son lit, si celui-ci se trouve à sa proximité, et, après quelques secondes, il ne reste plus qu'un tremblement nerveux qui dure au plus cinq minutes. .Alors l'oblusion intellectuelle n'est pas complète : bien que ses réponses manquent de lien, elle comprend assez les questions simples qui lui sont adressées ; sa parole est vague, embarrassée, mais sa pensée n'est pas délirante.

« L'accès complet dure prés de cinq minutes; il est précédé d'un cri aigu et suivi de sterlor et d'accablement. Elle en a eu trois depuis le commencement de décembre dernier; rien ne lui fait supposer l'imminence d'une attaque, elle n'a qu'un vague souvenir des signes qui ont précédé sa chute.

« Dans l'état de rémission, la physionomie do cette femme est empreinte de placidité à laquelle de temps à autre succède

une grande mobililé. Quand on l'excite, elle est très-loquace et finit, dans son interminable narration, à confondre les choses et les dates ; mais elle n'oublie jamais de faire ostentation de sa probité et de sa moralité. Elle ne paraît avoir d'autre idée fixe que celle d'être victime des tromperies et mauvais traitements de ses voisins. Son sonjmeil, quand il n'est pas interrompu par des crises, n'est point agité par des rêvasseries. Elle répond avec assez de justesse à toutes les questions qu'on lui fait, mais il faut souvent la ramener au sujet qui fait l'objet de ces questions. Interrogée plusieurs fois par moi sur les causes de son arrestation, le sens de la réponse était diamétralement opposé selon que la demande était posée avec un ton de compassion ou avec un ton de sévérité : dans le premier cas, elle avouait sa culpabilité et proférait des. menaces de vengeance; dans le second, elle niait avec obstination.

« Les malaises qu'elle ressent dans divers points de l'économie lui ont fait supposer la présence d'un mal qu'elle pourrait chasser à l'aide de vésicatoires ; aussi avait-elle fait, avant son arrestation, provision de garou. Il paraît que, dans une seule nuit, elle s'était appliqué, au cou, aux bras et aux jambes, cinq exutoires. Huestionnée à ma première visite, sur les motifs qui l'avaient poussée à cette détermination, elle prétendit que c'était par ordonnance d'un médecin; je lui demandai le nom du médecin et elle me nomma, moi, qu'elle n'avait encore jamais vu. J'eus bien de la peine à la faire revenir de son erreur.

« A part quelques mouvements d'irascibilité, elle n'a point offert à l'observation de symptôme tranché d'aliénation. Néanmoins, il est bon de rappeler que, dans la première enquête, le maire de la commune de Palluaud a refusé de l'interroger après l'incendie, prétendant ([n'il n'aurait aucune bonne raison d'elle. Dans la seconde enquête, il lémoigne qu'au mois d'octobre, elle a voulu, après un accès de mal caduc, tuer son propre fils, et qu'à la moindre contrariété elle entre dans un tel état de surexcitation que ses menaces sont promplement

suivies de coups. Le iiiaii'o de la coniinuue de Bord dit que le raisonnement de celte femme est plein dincoliérence, que n'ayant pas la conscience de ses actes, elle parle haut pendant la messe et panse ses vésicatoires en pleine église. Le maire de cette même commune ajoute qu'elle n'a pas de suite dans les idées, et que, dans un accès de colère, elle a failli donner un coup de couteau à un cochon.

« Dans l'observation qui fait le sujet de ce rapport, on ne doit pas oublier quele mal caduc dont est atteinte la femme Giraud, a eu pour cause déterminante un coup porté à la tète ; que les accès, parfois très-rapprochés, varient d'intensité; que, depuis celte époque seulement, elle prononce des paroles singulières; qu'elle se livre à des actes bizarres, à des accès de colère furieuse; que, sans antécédents judiciaires, elle a commis trois délits de vol et un crime d'incendie; et qu'enfin elle est, comme on dit dans la pratique médicale, d'une grande susceptibilité é[iileptique. M. Delasiauve, qui fait ici autorité, dit : « La susceptibilité é|)ileptique ne sert pas seulement de véhicule aux penchants mauvais; elle peut les mettre ellemême, directement en jeu, susciter et fomenter l'idée du mé. fait, conduire fatalement à sa réalisation. »

« En résume, puisque l'excitation maniaque, chez les épilepliques, altère à ce point la rectitude des fonctions cérébrales, qu'il peut y avoir, chez eux, confusion des notions du juste et de l'injuste ; et comme la femme Giraud a manifestement offert, à diverses reprises, des symptômes d'excitation maniaque, je n'hésite pas à conclure :

« 1" La femme Gii'aud est épileptique; les crises, chez elle, variant depuis les simples absences jusqu'aux chutes complètes, sont très-rapprochées.

« 2° Les actes blâmables qui lui sont reprochés sont probablement sous la dépendance de celte maladie. Contre le retour de ces actes, je pense que celte femme devrait être mise en surveillance dans ur.c n.oiïon de travail. »

La chambre des mises en accusation de la cour de Bordeaux,

DE LKPlI-EPSlt;. 417

adoptaiil les conclusions de ce très-net et très-lucide rapport, a rendu un arrêt de non-lieu.

M. Jules Falret a résumé ainsi qu'il suit le fait suivant du meurtre commis par un èpileplique, dans un accès de délire survenu trois jours après plusieurs attaques d'épilepsie.

Joachim H.. , àgè de vingt-neuf ans, a été èpileplique dès l'âge de six ans. Depuis la puberté, la maladie s'est aggravée, et dernièrament elle survenait une fois toutes les trois semaines. 11 restait longtemps sans se relever des suites de ses attaques. Il était atteint de douleurs de tête et de vertige, et manifestait une grande aversion pour la nourriture, sans être toutefois ni furieux ni aliéné. Dans le mois de juillet 1826, il eut une attaque ; dans le cours des trois jours suivants, il en eut plusieurs autres, paraissant dans l'intervalle tout à fait sans conscience et refusant toute nourriture.

Le troisième jour, il se leva de son lit, descendit dans la cour où il rencontra le fils de son frère, âgé de dix ans, et la fille d'un de ses parents, à laquelle il était attaché, âgée de onze ans. Le petit garçon lui demanda s'il ne désirait pas manger ; le malade ne répondit pas, mais le frappa; les enfants s'enfuirent; il les poursuivit, s'empara de la jeune fille, la renversa, et, prenant une hachette qui se trouvait par terre, il lui fractura le crâne en plusieurs endroits. Les voisins accoururent, et, après une résistance considérable, ils parvinrent à le dominer...

Trois jours après la raison revint; il n avait aucun souvenir de ce qui était jirrivè.

Louis Lecouffe, âgé de vingt-quatre ans, accusé d'assassinat et traduit devant la cour d'assises de la Seine le 11 décembre 1823, est èpileplique depuis l'enfance. Toutes les personnes qui se sont trouvées en relations habituelles avec lui disent qu'elles le regardaient comme un fou ou un imbécile. .\ quinzj

LLGll. KOLIE. 'il

ans, il avilit domié des marques de folie et il prétendait alors de temps à autre que Dieu venait le voir.

Aux yeux du médecin de son quartier, l'accusé n'avait pas toujours la tète à lui.

Lecouffe subissait, à un point extraordinaire, la pression de sa mère : l'empire que cette dernière exerçait sur lui était absolu ; il se privait de tout pour elle et lui donnait tout son argent.

A l'instigation de sa mère, Lecoul'fe est allé assassiner une vieille femme ; il lui vola ensuite son argenterie, laquelle fut innnédiatement mise en gage moyennant 250 fr. Sur cette sonnue, ia mère Lecouffe préleva seulement 40 fr. en faveur de son fds afin qu'il pût acquitter les frais de son mariage qui se célébrait le surlendemain.

Pendant l'une des nuits qui ont suivi le meurtre, il s'est éveillé, a vu l'ombre de son père, ayant à sa droite un ange qui lui a commandé de faire l'aveu de son crime. Dieu a aussitôt mis la main sur son cœur en lui disant : Je te pardonne^ et en lui ordonnant de tout dire sous trois jours. 11 est resté éveillé le reste de la nuit, et le matin on le trouva à genoux, en chemise, priant Dieu.

11 déclare que sa victime l'aimait beaucoup et qu'il le méritait bien, car il avait pour elle toute la complaisance possible et lui rendait toute sorte de petits services. Il est resté cinq heures sans connaissance après lui avoir ôté la vie.

L'un des gardiens de la conciergerie a déposé que Lecouffe tenait des propos dècousu.> dans la prison, même à sa charge; qu'il changeait plusieurs fois de système dans une demi-heure. L'accusé, a-t-il ajouté, a paru un témoin idiot et faible d'esprit, mais pas précisément atteint de folie : souvent // se trouvait mal.

Aux débats, Lecouffe est pris, à chaque instant, de violentes attaques, de convulsions ; il en est atteint en entrant à l'audience en entendant lire l'acte d'accusation, quand il voit paraître une fonnne qu'il avait voulu épouser, etc. Il dit que lors-

DE L'EPILEPSIE. il'J

<|u il éprouve des contrariétés, il lui passe une espèce de llannne devant les yeux.

Lecouffe a été condamné à mort et exécuté peu de temps après.

Les nommés Jean-Paul S... et Charles T..., tous deux détenus dans la maison centrale de Mimes, vivaient depuis quelque temps en assez mauvaise intelligence; plusieurs fois, et notamment le 24 juin 1850, de vives discussions s'étaient élevées entre eux, à l'occasion desquelles des reproches amers et mêmes blessants avaient été adressés par Je.Tn-Paul à Charles; mais tout, jusqu'alors, s'était borné à des paroles plus ou moins grossières, plus ou moins injurieuses, échangées de "part et d'autre.

Le 29 juin, dans la journée, une nouvelle altercation, pour une cause insignifiante, éclata entre ces deux détenus, à la suite de laquelle Charles fut pris d'une attaque d'épilepsie, maladie à laquelle il est sujet. Pendant son accès, Charles voyant Jean-Paul sourire, crut qu'il se moquait de sou mal, et cette opinion, rapprochée des ferments d'irritation que les rixes précédentes avaient jetées dans son esprit, mit le comble à sou exaspération. Le couteau qu'il avait en sa possession ne lui paraissant pas propre à l'exécution des projets de vengeance (ju'il méditait, il l'échangea contre un autre appartenant à un Arabe nommé Mohamed-ben-Ab, détenu comme lui. Peu après cet échange, on vit l'accusé affder, à deux reprises, la lame de ce couteau, à l'aide d'une hme qu'il avait empruntée à un autre Arabe. Il était alors environ trois heures de l'après-midi.

Entre cinq heures et cinq heui-es et demie, Jean-Paul vit l'accusé s'avancer vers lui ; il remarqua qu'il avait la main dans son sein où il semblait manier quelque objet. Charles, en l'abordant, lui demanda pourquoi il s'était moqué de lui, e( sur la réponse négative de Jean-Paul, il lui proposa de se battre. Jean-Paul refusa en lui disant qu'il ne voulait pas se

ballre avec un hoiniiie Ici que lui, ajoutant que, (/m reste il l'excusait à cause de sa maladie. Après ces paroles, Jean- Paul allait se retourner pour s'éloigner, lorsque Charles fondit tout à coup sur lui, et, tirant de son sein un couteau, lui porta rapidement six coups. Les blessures ne furent point mortelles.

L'affaire se présenta à la cour d'assises du Gmd : le jury, en déclarant Charles coupable d'avoir tenté de conniiettre un homicide volontaire sur la personne de Jean-Paul, admit des circonstances atténuantes. La cour, sur la demande du défenseur, abaissa de deux degrés la peine, et Charles fut condamné à six ans de réclusion ^

Jean Thomas, ancien matelot, dojniciUé à Bordeaux, âgé de quarante et un ans, est en proie à des hallucinations et au mal épileptique qui, chaque mois, lui doinie de violents accès. Déjà une fois il avait été arrêté pour des coups et blessures portés à une femme, et après trois mois de détention il fut mis en liberté. Depuis, il avait été assez tranquille, lorsqu'un dimanche matin il sortit de son domicile, armé d'un couteau qu'il cacha dans sa manche et qu'il sut dérober aux regards des personnes qui étaient avec lui dans un omnibus. Bientôt il frappe une des personnes qui sont dans cette voiture; il cherche à blesser le cheval qu'il finit par mordre aux naseaux; il rencontre une femme portant un enfant et la frappe d'un double coup de couteau. Arrivé au coin de la rue Lafontaine, il se précipite sur un individu qui se voit protégé par sa femme, laquelle eut trois doigts coupés ; de là, il se jette sur une dame et son mari, placés à une fenêtre du rez-de-chaussée ; la fenniie est dangereusement blessée à l'épaule ; puis, frappant à droite et à gauche, il arrive chez la dame D... et lui porte deux coups de son arme. La fille de cette dame veut défendre sa mère,

* Ph. Boileau de GasteliKui, de l'Epilepsie dans ses rapports avec raliénatioH mentale.

mais elle reçoit trois blessures et tombe : ses jours sont en danger. Un jeune homme eut enfin le courage de se jeter sur le meurtrier, il s'en rendit maître, mais, dans la lutte, il fut lui-même blessé au poignet. Il livra ce furieux à la police, qui le mit en lieu de sûreté. Il a répondu avec calme et sang-froid aux questions qui lui ont- été adressées par les magistrats".

Le jeune D..., âgé de dix-sept ans, employé à la lithographie du port de Toulon, à la suite d'une querelle avec un de ses camarades, essaye de le tuer en lui déchargeant un pistolet dans la figure, puis il fait plusieurs tentatives pour se suicider. Des lettres trouvées sur lui établissent d'une manière péremptoire, que D... avait également projeté le meurtre de trois autres ouvriers employés dans le même atelier que lui. Voici l'une de ces lettres qu'il adressait à sa mère :

« Ma mère, si je vous écris ces deux mots de lettre, c'est « pour vous faire savoir tout ce qui s'est passé dans cette ma- « tinée, et ce qui m'a obligé de faire ce que j'ai fait. M. Ard..., « comme le chef de l'atelier, me traite très-mal, il fait des « rapports faux contre ma personne ; c est pour cela que je me « suis proposé de Im lever la vie. M. Hipp... a eu l'air de parie 1er envers moi comme s'il m'avait trouvé à la rue, et comme « je vous ai déjà dit que je n'étais l'escdave de personne, pas « même de Dieu, et que je suis hbre de moi, j'ai jugé à propos (( de faire à lui comme au précédent. B..., comme le plus pol- « tron de l'atelier, et qui se croit le plus spérimenté, et qui « a toujours iaire de tourner les choses en ridicule, qui se fi- (( gure parce qu'il se voit grand et gras, il croit que personne « ne peut le dompter, ces pour cela que j'ai jugé à propos « de le mettre au même rang que les autres, si cela m'est pos- « sible. Ensuite, si je me suis brûlé la cervelle, c'est que vous « me traitiez très-mal, quoique je le méritasse un peu...

' (]azette des tribunaux, 1\ août isr)7.

« Dites à M. S... que s'il passe franc, s'il a passé, ce n'était « pas faute d'envie de le déiruiro, car dites-lui qu'il n'est pas " digne de vivre; c'est moi qui la lui dit. Parce qu'il est con- .( tre-inaîlre; il se ligure d être général, et que c'est un grade « que personne ne peut atteindie'.

« Ma mèio, après la mort pas de rancune. Je vous fais ma « confession; je pense que vous me pardonnerez, je m'excuse « envers vous, avoir fait; car s'il y a un Dieu, comme l'on dit, « je pense qu'il me pardonne parce que je m'en accuse.

M. Moreau (de Tours) qui a rapporté cette observation, ajoute : « Ainsi qu'il en est convenu dans le cours des débats, D... n'avait jamais eu à se plaindre des individus dont il avait résolu la mort. Il était même intimement lié 'avec celui d'entre'eux auquel il avait tiré un coup de pistolet. » Notre confrère termine par ces mots très-significatifs: « D... était épileptique^. »

Ropgiers, âgé de trente ans, d'une forte constitution, est né de parents sains. A sept ans, à la suite d'une frayeur subite, il fut atteint d'un premier accès d'épilepsie auquel succéda bientôt un deuxième, puis un troisième, de telle sorte qu'au bout de quelque temps, les accès se répétèrent avec une fréquence vraiment effrayante, et en augmentant cbaque fois d'intensité et de durée, à tel point qu'ils ont dégénéré en une véritable rage; tout le monde avait peur de lui, et malheur h celui qui se serait opposé à l'exéculion de sa volonté lorsqu'il était sous l'empire du malaise avant-coureur d'un accès. Cependant il a le pressentiment de cet accès, et prévient ceux qui l'entourent.

Celte fureur èpileptique passée, le malade perd le souvenir de tout ce qui a eu lieu, et revient à son étal normal qui est

* AiDifilfs mèdko-psiichologiqiies, \'><W

DE L'EPILEPSIE. 'tSÔ

celui d'un homme calme et pacifique, quoique d'une irascibilité extrême.

Les accès de Rœgiers se reproduisent particulièrement la nuit; ils s'annoncent de la manière suivante: sa figure s'anime et devient d'un rouge pourpre ; ses yeux brillent et semblent vouloir sortir des orbites; bientôt sa vue se trouble, tout est confusion autour de lui ; sa tête s'alourdit, devient douloureuse ; les veines du cou se gonflent, et jusqu'au moment où l'accès parvenu à son apogée le jette dans un état d'insensibilité complète, il se débat comme un furieux et se porte à toutes sortes d'actes dangereux si on n'a soin de le maintenir.

Rœgiers avait eu des démêlés avec un nommé B... Traduit devant le tribunal de première instance de Courtrai, il fut condamné à quelques mois d'emprisonnement. Rœgiers soutient qu'il était innocent du fait dont on l'accusait. Néanmoins, en sortant du tribunal, il donna une poignée de main au sieur B... en lui assurant qu'il ne lui en voulait pas pour cela, attendu qu'il n'y avait pas de sa faute si le tribunal avait mal jugé. Cependant, c'est ce même B... qu'il veut assassiner; et, à cet effet, le jour même de l'attentat, l'on voit Rœgiers, pendant quelques heures, et sans discontinuer, repasser tranquillement un couteau sur la meule, en répétant sans cesse : Je t'aurai bien. 11 sort en plein jour, le couteau à la main, court chez B... qui habite un quartier très-populeux et pénètre hardiment dans la maison. Mais B... voyant arriver Rœgiers armé d'un couteau se sauve par une porte de derrière. Rœgiers le poursuit, porte un coup de couteau à la sœur qui cherche à défendre son frère, l'atteint enfin et se rue sur sa victime comme un tigre. Il lui fait une profonde entaille à la gorge et y enfonce ses ongles pour l'agrandir. Une foule immense accourut, mais les plus audacieux reculèrent devant l'idée do voler au secours du malheureux B... Ce n'est que lorsque Rœgiers tomba de lui-même, qu'on s'est assuré de sa personne en le garottant sur une brouelto. A toutes les ques-

.',>ii LA FOI,IE DEVANT LES TRinHINATX.

t'ons que lui adressa le présidonl de la cour d'assises, et en réponse à tous les détails qu'on lui rappelait sur sou horrible crime, Rœgiers n'avait qu'une réplique : « Puisque vous me le dites, monsieur, je dois bien le croire, mais je l'ignore complètement. »

Le premier médecin qui fut interrogé sur l'état mental de lîœgiers, répondit qu'il jouissait de la plénitude de sa raison.

Rœgiers fut condamné à mort, mais celte peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité et une heure d'exposition. Pendant qu'il subissait cette dernière peine, il fut saisi de convulsions tellement violentes, que l'exécuteur fut obligé de le placer sur une chaise où l'on eut toutes les peines du monde à le maintenir ^

Des crimes sans motifs. — Lorsqu'iin acte justiciable .des tribunaux vient à être commis, sans motifs apparents, le médecin légiste doit songer, dans certains cas, à la possibilité d'accès méconnus d'épilepsie. « Si un individu, dit M. Trousseau, a commis un meurtre sans but, sans motif possible, sans profit pour lui ni pourpersonne, sans préméditation, sans passion, au vu et au su de tous, par conséquent en dehors de toutes les conditions où les meurtres se commettent, j'ai le droit d'affirmer devant le magistrat que l'impulsion au crime a été presque certainement le résultat du cboc épileplique ; je dis presque certainement si je n'ai pas vu l'attaque; mais si j'ai vu, si des témoins ont vu le grand accès où le vertige comitial précéder immédiatement l'acte incriminé, j'affirme alors d'une manière absolue que le prévenu a été poussé au crime par une force à laquelle il n'a pu résister; ce

* Annales mMicalcs belges, 18 in.

DE L'EPII.F.l'SIF.. i?5

qui l'absout aux tenues de l'arlicle 64 du Code pénal '. » M. Trousseau a raison et il a tort : le fait qu'il signale est souvent vrai, mais notre savant maître est beaucoup Irop affirmatif. Si la médecine légale lui était aussi familière que la clinique, il mitigerait certainement ses conclusions. Toutefois les deux observations suivantes donnent gain de cause à sa manière de voir.

Un jeune liomnw de vingl-deux ans, condamné à cinq ans de réclusion par une cour d'assises pour avoir porté sans provocation à un de ses meilleurs amis, un coup dont celui-ci avait failli mourir, était sujet à des attaques d'épilepsie pendant son sommeil. « J'ai pu, dit M. Morel, vérifier ce fait dans la prison où était renfermé ce malheureux, qui descendait d'une famille où l'on comptait des épileptiques, des aliénés et des individus morts d'hémorrhagie cérébrale. Une conservait du fait pour lequel il était incriminé, aucun souvenir précis, il n'en témoignait point le moindre regret, et cette insensibilité apparente, conséquence de la maladie, ne contribua pas peu à le faire condamner*. »

Jean-Jacques Jourdan, manœuvre âgé de soixante ans, avait été dans son enfance sujet à des attaques d'épilepsie; il fut réformé du service militaire pour cette cause. Des témoins, ses contemporains, en déposent, et l'on ne saurait mettre en doute cette affection, si 1 on se rapporte à l'époque dû cet homme avait été appelé à faire partie du contingent; jamais les conseils de révision ne se montrèrent moins faciles sur les causes d'exemption.

Depuis ce moment, les gens du village où était né Jourdan, et les membres de sa famille, avaient constaté que les attaques

* Discours à 1' .académie.

* Trait/ des maladies mentales, p. 69.t et G9C>.

«r, L\ FOI.IR HEVANT 1 ES TrsiBUNAUX.

étaient devenues plus rares et qu'elles avaient fini par disparaître.

Quarante ans environ s'étaient écoulés sans que l'on eût observé aucun accident convulsif.

Au dire de ses voisins, cet homme ne présentait rien de particulier, si ce n'est un penchant assez prononcé pour le vin et la bonne chère. Les dépositions d'un témoin mettaient sur le compte de l'ivrognerie certains faits dont il sera question plus loin.

Jourdan vivait avec sa mère, âgée d'environ qualre-vingls ans.

Le 13 mars 1855, cette femme rentrait chez elle vers midi, apportant de l'herbe qu'elle venait de ramasser. Elle passa dans un petit chai qui fait suite à sa chambre, et elle se baissa pour donner à manger à dos lapins. Jourdan qui était étendu dans ce chai, étendu sur de la paille, se leva par un mouvement rapide et, prenant son couteau, on porta plusieurs coups à sa mère dans la gorge. 11 s'assit sur elle, il semblait attendre qu'elle eût expiré.

Élisa])elh Faure, belle-mère de Jourdan, attirée par les cris étouffés delà victime, accourut sur les lieux. A sa vue, Jourdan ne changea pas d'abord de position, et il se mit à multiplier les coups de couteau dans le sein de sn mère qui expirait. La belle-sreur épouvantée sortit pour appeler du secours.

Pendant ce temps, Jourdan s'éloigna tranquillement. Des voisins l'arrêtèrent et lui reprochèrent son crime. Lui, sans la moindre émotion, leur répondit : « C'est une coquine qui m'a fait tout le mal possible ; j'aurais dû la tuer depuis longtemps. Je ne m'en repens pas, je le ferais encore. » L'enquête établit que nul motif connu ne peut expliquer cette frénésie du malheureux parricide.

Seulement, il est constant que, depuis plusieurs années, toujours à la même époque, vers le printemps, « aux fêtes de Pâques » dit un témoin, et sous l'influence de libations trop

copieuses, si l'on en croit les bruits publics, Jourclan se répandait en injures et en menaces contre sa mère.

Plusieurs fois il avait acheté un couteau dans l'intention hautement avouée de s'en servir pour commettre ce meurtre ; mais l'intervention de l'autorité n'avait jamais eu lieu pour le prévenir. Il ne paraît même pas que Jourdan ait reçu des réprimandes ou des admonestations de l'autorité locale; encore moins s'était-on préoccupé de rattacher ces propos du prétendu ivrogne à un dérangement des facultés mentales.

Était-ce en effet à l'ébriété qu'obéissait ce malheureux?

(t Dans nos campagnes, dit M. le docteur Desmaisons, où les cabarets font presque uniquement consommation de vin, l'abus des boissons ne produit que par exception un délire de nature dangereuse. En outre, la gourmandise, bien plus que l'ivrognerie, était le vice connu de Jourdan ; et d'ailleurs, au moment du crime, il était à jeun de toute liqueur alcoolique.

« Sur l'invitation du défenseur d'office, j'exposai les motifs qui devaient rattacher à une autre cause l'acte atroce commis par Jourdan. La date fatale concordait avec l'époque de l'année où s'éiait montrée périodiquement une exaltation semblable à celle qui avait armé la main du parricide. Cette périodicité amenait à la fois le besoin et l'abus des boissons et les menaces de mort. N'existait-il pas un lien entre l'épilepsie dont Jourdan avait été notoirement affecté jusqu'à l'âge de vingt et un ans, et le retour de ces fureurs insensées? Le défenseur n'avait pu obtenir de l'accusé un seul mot d'explication. ))

Aux débats, Jourdau a paru insensible, n'a point nié son crime ni cherché à l'expliquer, et de tous ceux qui assistèrent à l'accusation et à la plaidoirie, nul n'y parut plus étranger que lui.

Déclaré coupable par le jury et sans admission d'aucune circonstance atténuante, Jourdan fut condamné à mort le H juin 1855, peine qui fut convertie plus tard en celle de la ré-

;2S l\ FniTE DFA'ANT LES TlUniVAliX.

clusion perpétuelle. 11 n'éprouva aucune émolion visible en entendant sa condamnation'.

Les crimes sans motifs torturent l'imagination des magistrats et mettent souvent en déroute les investigations clairvoyantes des hommes de l'art. Si les exemples que nous vienons de citer n'ont laissé de doute dans l'esprit de personne, que dira-t-on des suivantes? Que les deux assassins étaient épileptiques? M. Trousseau l'aftirmerait sans crainte; mais nous devons déclarer, quant à nous , qu'en présence des attentats inexplicables et inexpliqués , il faut se montrer très-sobre d'interprétations, solliciter tous les délais possibles pour l'instruction, et, en cas d'insuccès, avouer honnêtement son revers.

Voici les faits auxquels nous venons de faire allusion : le lecteur appréciera.

Anne Lami et Louise Péchard servaient dans la même ferme , à la Peyrouse, près de Trévoux ; elles vivaient en bonne, intelligence, unies par leur condition et l'habitude d'une vie commune. Nulle haine ne paraissait les diviser, et Anne Lami passait pour être d'une grande douceur.

Par un jour brûlant d'été (l'2 juin), à midi, elles sont envoyées ensemble pour couper de l'herbe sur les bords de la Chalaronne. Ce travail fini, à trois heures environ, elles revenaient à la ferme, quand Anne Lami dit à sa compagne : « Tu es une paresseuse. — C'est bien toi qui es une plus grande paresseuse, » répond la jeune fille. Anne Lami lui donne un soufflet. « Je le dirai à ma mère, » s'écrie Louise. A ce mot, l'accusée tire son couteau, se jette sur sa compagne, l'en frappe à la gorge et au visage. « Amie, ma mie, tu es une malheu-

' Archives cliniques des maladies mentales, p. ">0B ol siiiv. 1860.

DK L EPILEPSIE. .i29

reuse, » dit en tombant reiifaiit,qui cherche à parer les coups; mais l'accusée redouble. Le ressort du couteau se brise ; elle saisit son sabot, l'en frappe sur la tête jusqu'à ce que le sabot se brise à son tour. Elle recule alors quelques pas, tourne la tête, voit sa victime palpitante, souffrir et se débattre contre la mort, en perdant tout son sang. L'idée lui vient de l'achever, afin d'abréger sa souffrance. Elle traverse le ruisseau pour saisir sa goyette (instrument avec lequel elle avait coupé l'herbe), lui fait de nouvelles blessures, et ne la laisse enfin que lorsqu'elle la croit sans vie.

La victime expira quelques instants après.

Anne Lami s'enfuit à travers champs, sans s'apei'cevoir que ses mains et ses vêtements sont ensanglantés. Elle va d'abord trouver son frère, qui refuse de la recevoir, puis elle se rend en prison, fait le récit de sa journée, et obtient enfin la faveur d'un cachot.

Dans le cours de l'instruction, Anne Lami a très-exactement raconté tout ce qui s'était passé, sans omettre la moindre circonstance. Lorsqu'on lui a demandé comment l'idée de meurtre lui était venue, elle a répondu qu'elle n'en savait rien, qu'elle vivait en bonne intelligence avec Louise, qu'elles avaient ri et plaisanté en faisant leur ouvrage, qu'elle ne lui en voulait pas du tout; puis elle a ajouté « quelle avait la tête égarée, qii elle 71 e savait comment cela s était fuit. »

Anne Lami a été condanniée aux travaux forcés à perpétuité, à l'exposition et à la flétrissure*.

Jean Schniilt montra, dès l'âge le plus tendre, des dispositions à la méchanceté, et même à la férocité. Dés qu'il put courir dans les rues du village, au milieu duquel coulait un ruisseau, il attendait que les gens conduisant leurs bestiaux le traversassent, et s'anmsail à jeter des pierres pour les couvrir d'eau et même les blesser. On se contentait d'engager ses pa-

' Botlex. De lu médecine légale, p. 25 et buiv.

renls à le surveiller, car déjà on le nonnnait coinniunéinent /<^ fou. Ayant eu une querelle avec sa belle-sœur, qui demeurait avec ses parents, il lui fit une blessure grave à la tète... Quelque temps avant l'événement qui le fit traduire en justice, il rencontra son cousin-germain, âgé de seize ans, qui péchait à la ligne sur le bord d'un étang; il l'engagea à se placer plus haut, vis-à-vis l'écluse, où il y avait plus d'eau, et où il pourrait prendre plus de poissons. L'enfant y consentit; mais, à peine y fut-il placé, que Schmilt le poussa subitement dans Teau, et se mita rire des efforts qu'il faisait pour se dégager. Ce malheureux y étant parvenu, Schmitt l'attendit sur le rivage, et lui demanda s'il était mouillé, et si l'eau avait pénétré jusqu'à la peau. L'enfant, pour le lui prouver, ouvrit sa chemise. Schmilt lui plongea alors son couteau dans le sein. Heureusement la blessure fut peu profonde.

Dans la nuit du 17 juillet 18!2i, le père de Schmitt faisait cuire de la potasse. Vers quatre heures du malin, il appelle sa femme pour l'aider à descendre le chaudron de dessus le feu; elle s'y refuse et ordonne à Jean Schmitt d'aller aider son père. Celui-ci arrive en chemise, met le chaudron à terre, et, pendant que son père était baissé pour remuer la potasse, il lui assène un coup de hache qui se trouvait là, et l'étond sans connaissance. Il remonte au grenier, où étaient couchés son frère et sa belle sœur, frappe celle-ci avec sa hache et lui fait une blessure profonde. Son frère, réveillé par les cris de sa femme, poursuit le meurtrier, et, à l'aide d'un voisin qui venait d'entrer, il dépose son père sur le lit, où il expire presque aussitôt.

Jean Schmitt, déclaré coupable par la cour d'assises de Metz, fut condamné au supplice des parricides, et exécuté.

Il n'avait pas encore dix-sept ans'.

Instincts méchants, perversité préeoce. — iNoilS îlVOllS * Bolle.\, oiar. cité, \). 8. 9, 10

DE L'ÉPILEI'SIE. 431

été consulté, en 1861, par une famille, au sujet d'un petit gairon de neuf ans dont la méchanceté habituelle n'avait point de bornes, qui ne se plaisait qu'à tourmenter ses camarades, à maltraiter cruellement ses deux sœurs ou à faire souffrir des animaux ; fourbe, voleur, adonné à l'onanisme , il avait plusieurs fois essayé de mettre le feu et faisait en somme le désespoir de ses parents. Ayant appris que le père de l'enfant commettait de très-fréquents excès de boissons, et qu'un oncle s'était suicidé, je me plaçai au point de vue d'une épilepsie nocturne et je prescrivis du valérianate d'atropine. Au bout de six mois , sans que la mère du petit garçon eût pu saisir le moindre phénomène épileptique, alors que j'avais cependant appelé sur ce point toute sa sollicitude, une amélioration très-marquée se produisit et nous savons qu'elle a continué depuis. Ce résultat , sur lequel je n'osais trop compter, m'a confirmé dans l'idée que le jeune enfant dont il s'agit avait été atteint d'épilepsie légère, pendant la nuit, ou tout au moins de vertiges.

Nous formons des vœux pour que les médecins des colonies pénitentiaires recherchent activement si l'étiologie que nous leur signalons là ne joue pas un rôle important dans la perpétration des actes coupables qui amènent chaque jour tant d'enfants dans leurs établissements. Yoici, en attendant, une observation qui a beaucoup d'analogie avec celle que nous venons de rapporter : le sujet était très-vraisemblablement épileptique.

Claude C..., né à Briguais, de parents honnêtes, montra, dés sa plus tendre enfance, une indocilité extraordinaire; il cassait et détruisait avec une sorte de plaisir tout ce qui tom-

432 LA FOLIE DKVAM LES TRIBU NAIX.

bail, sous sa main ; il frappait les enfants de son âge, lorsqu'il se croyait le plus fort ; s'il pouvait avoir à sa disposition un petit chat, un oiseau, il semblait se complaire à les faire souffrir, à les torturer. En grandissant, il était devenu de plus en plus méchant ; il ne craignait ni son père ni sa mère, et ressentait surtout pour celte dernière une aversion des plus marquées, quoiqu'elle fût très-bonne pour lui; il l'injuriait et la frappait aussitôt qu'elle ne lui accordait pas ce qu'il désirail. Il n'aimait pas davantage un frère qui était plus âgé que lui, lequel était aussi bon que lui-même était méchant. Lorsqu'on le laissait seul, il ne songeait qu'à mal faire, à briser un meuble utile, à dérober ce qu'il croyait avoir quelque valeur; plusieurs fois il avait cherché à mettre le feu. A l'âge de cinq ans, il était devenu la terreur des enfants du voisinage, auxquels il faisait tout le mal possible, aussitôt qu'il croyait que personne ne pouvait l'apercevoir : ainsi il redoutait les châtiments que ses méchantes actions lui attiraient, mais ils ne pouvaient changer son naturel et n'avaient aucune prise sur lui, comme moyen de correction.

Des plaintes ayant été dirigées contre lui, M. le préfet le fit conduire à l hospice des aliénés, où nous avons pu, dit M. Bottex, l'observer pendant plus de cinq années. Là, connue il était surveillé très-exactement et retenu par la crainte, il a rarement eu la facihté de faire le mal, mais rien n'a pu modifier son naturel hypocrite et pervers. Caresses, encouragtunenis, menaces, punitions, tout a été employé sans succès : à peine a-t-il retenu quelques prières. Il n'a pu apprendre à lire, quoiqu'on lui ait donné des leçons pendant plusieurs années.

Sorti de l'hospice depuis un an, nous savons qu'il est devenu plus méchant encore et plus dangereux, parce qu'il est plus fort et qu'il ne craint plus personne. Ainsi, à chaque instant, il frappe sa mère el la menace de la tuer. Un frère plus jeune que lui est continuellement sa victime. Dernièrement, un misérable cul- de-jatte qui allait mendiant, traîné dans un petit char, ai rive à la porte de lu dem,eure de ses pa-

renls qui étaient absents: Claude G... a renversé ce pauvre malheureux, l'a frappé et s'est enfui après avoir brisé son char!

Ainsi, il est évident que cet enfant, qui a aujourd'hui douze ans, a peu de facultés intellectuelles, mais qu'il en a suffisamment pour distmguer le bien du mal ; il doit donc être responsable de ses actions. Cependant il est presque irrésistiblement porté au mal ; il est certain aussi qu'il jouit de fort peu de liberté morale. On sera obligé de le placer dans une maison de correction; plus tard, ses méfaits lui feront probablement passer sa vie en prison, heureux s'ils ne finissent par le conduire aux galères et peut-être à l'échafaud * !

Diagnostic différentiel de riiystérîe et de l'épilepsie. —

Des débats s'élevant quelquefois dans des procès criminels enlre la défense et le ministère public , au sujet de la nature de l'affection nerveuse qui a été mise en cause, nous croyons devoir tracer des points de repère qui permettront de distinguer très-nettement l'hystérie de l'épilepsie.

HYSTÉRIE. ÉPUEPSIE.

Les attaques qui n'ont pas heu à des intervalles trés-rapprochés ont presque toujours une cause appréciable.

Dans les seuls cas où les attaques ont lieu, soit plusieurs fois par jour, soit tous les jours, soit à des époques fixes, il n'y a pas de cause appréciable.

* BoUex, ourr. cite, [i. 28.

LKGU. FDLIl.,

Les attaques paraissent presque toujours sans cause appréciable ; elles viennent sans motif apparejit.

Les attaques n'ont jamais lieu aussi fréquemment ni à des intervalles aussi réguliers que les attaques hystériques.

L'attaque a presque toujours un point de départ, soit primitif, soit secondaire, et le plus souvent ce point est l'épiffastre. Dans les cas rares où l'estomac n'est pas le siège des premiers malaises, ceuxci partent, soit de l'encéphale, soit des membres.

Il y a toujours des malaises, un globe hystérique et de la strangulation quelques instants avant la perte de connaissance.

L'hystérique, avant de tomber, a le temps de gagner un abri.

Les convulsions se rapportent à la mimique des passions, des sensations ou des actes ordinaires de la vie.

Il y a rarement de l'écume à la bouche.

L'attaque se termine par des sanglots, par des pleurs, et dans quelques cas très-rares par le sommeil ; puis ont lieu les urines caractéristiques.

Après l'attaque, il y a toujours vingt-quatre heures de céphalalgie, de malaise et de courbature dans les membres.

L'attaque dure un temps

Jamais l'épigastre n'est le point de départ : il existe quelquefois une aura qui a ordinairement son siège dans les membres.

La perte de connaissance est instantanée, et n'est précédée d'une aura que dans quelques cas rares.

L'épileptique tombe subitementaumilieu des occupations qui lui offrent le plus d'intérêt.

La convulsion est une sorte de tétanos ne ressemblant pas aux mouvements qui ont lieu dans l'état physiologique.

Il y a toujours de l'écume à la bouche.

Rien de particuber à la fai de l'attaque, le malade semble seulement se réveiller.

Après l'attaque, il y a quel- (juefois de la céphalalgie qui n'a que quelques heures de durée, et point d'autres malaises.

L'attaque dure très-peu de

DE L'EPILEPSIE. i55

assez long, au moins un quart temps, quelques minutes au d'heure. plus.

La catalepsie peut-elle être confondue avec répilepsie?

— Parmi les diverses affeclions qui constituent le cadre nosologique, il en est une, heureusement fort rare, qui appartient au groupe des névroses extraordinaires, et dont les manifestations sont aussi étranges , aussi protéiformes, que ses phases sont variables et imprévues : je veux parler de la catalepsie. Le médecin qui n'a jamais eu l'occasion de donner des soins à un cataleptique accueillera toujours avec détiance les récits bizarres qui lui seront faits sur cette maladie, tant ils pourront lui paraître peu vraisemblables. Là, plus que pour toute autre chose, pour croire, il faut avoir vu. Cependant les faits n'en existent pas moins. Les auteurs ont rapproché l'éclampsie de l'hystérie et de l'épilepsie, et ils se sont fondés sur des raisons que nous n'avons point à apprécier ici. Disons seulement que la médecine légale doit bien rarement avoir à s'occuper des cataleptiques, malades d'ailleurs extrêmement rares et qui ne sauraient être confondus avec des épileptiques. Nous n'avons observé qu'un seul cas d'éclampsie, et il doit trouver sa place ici, car il porte avec lui plus d'un enseignement curieux et insolite.

Le 26 octobre 1857, l'un de nos plus honorables confrères de Paris, aussi connu par son érudition profonde et variée que par son esprit original etbrillani, M. le docteur Corisoj fit à la Société médico-psychologique une communication orale relativement à un malade atteint d'un état très -singulier de cata-

lepsie, qu'il avait observé quelques semaines auparavant à l'asile des aliénés de Rome. Je fus, à cette époque, vivement frappé de ce que nous rapporta M. Cerise ; mais j'étais loin de me douter alors que les circonstances me permettraient un jour de voir moi-même ce malade : c'est cependant ce qui est arrivé.

Le 10 avri^l859, j'ai visité l'asile de Rome, et mon premier soin a été de demander à M. le docteur Gualandi, médecin, en chef de cet établissement, de vouloir bien me faire voir — s'il vivait encore — le cataleplique dont il avait été un jour question à la Société médico-psychologique de Paris. Quelques minutes après, j'éiais introduit dans une infirmerie assez mal te" nue, où un seul lit se trouvait occupé au milieu de la salle, à gauche. Là, je me trouve en face d'un homme paraissant âgé de quarante-huit ans environ, au teint bistre, à la face trèsamaigrie, placé dans le décubitus dorsal, conservant l'innnobilité, ayant invariablement les yeux fermés aux trois quarts et respirant sans force et sans bruit ; sa bouche demeure à demi close et laisse apercevoir des dents horriblement sales et recouvertes de fuliginosités fort épaisses, et en examinant alteiitivement ce malade, il est très-difficile de savoir s'il est dans Tétat de veille ou s'il est plongé dans une espèce de demisommeil.

Je continuai à passer en levue l'habitude extérieure du corps, et, en découvrant le malade, je n'eus réellement devant moi qu'un véritable squelette. La maigreur de ce malheureux est si hideuse qu'elle dépasse de beaucoup celle que nous observons chez les phlhisiques ou les cancéreux qui succombent à la période ultime du marasme et de la cachexie. J'appliquai la main sur la région épigastrique et sur l'abdomen, afin de voir si je ne découvrirais pas par hasard la présence d'une tumeur spéciale ; mais tout me sembla parfaitement dans l'ordre physiologique. Je lui pris alors successivement un bras et une jambe, les deux bras ou les deux jambes, et je communiquai à ces membres une attitude étrauL^e et contraire à toutes les

lois de la pesanteur. Les mouvements imprimés par moi persistèrent jusqu'à ce que je les fisse cesser de mon plein gré.

L'insensibilité à la peau existe d'une façon très-notable, mais ce phénomène n'est cependant pas aussi développé que nous avons pu l'observer chez certains lypémaniaques à la plus haute puissance.

J'en étais là de mon examen, lorsque je m'informai de tous les commémoratifs de l'observation : ils é( aient à peine consignés sur une feuille volante, et l'on put seulement me dire que cet homme avait exercé à Rome la profession de sellier ; que l'invasion de sa névrose remontait à cinq années, mais qu'il n'était à l'asile que depuis trois ans et demi ; que lors de son entrée on avait remarqué qu'il était d'une constitution trécrobuste, d'un tempérament lymphatico-bilieux; que sans être obèse il était fortement musclé, gros et gras; qu'on l'avait d'abord vu sombre et taciturne, et qu'il était rapidement arrivé à être presque étranger aux choses du monde extérieur.

Je m'enquis sur ces entrefaites du régime alimentaire que l'on faisait suivre au malade, et il me fut répondu qu'il était absolument impossible de lui faire prendre sa part de la ration commune, et qu'il ne mangeait que du pain et très-rarement un peu de bœuf bouilli. C'est alors que le surveillant de la division des hommes me confirma ce que M. Cerise avait déjà relaté à la Société, à savoir : que le malade était entièrement insensible à la parole du médecin, de ses élèves, de l'aumônier et des infirmiers, et qu'au surveillant de la division seul avait été exceptionnellement dévolu le don de so faire entendre. Lui seul était obéi, lui seul pouvait le faire manger. En effet, je fis des tentatives multipliées sinon pour faire parler ce malheureux homme, du moins pour en tirer un son: il resta impassible et muet. Je priai que l'on me donnât du pain, et je le lui présentai : il conserva la même immobilité.

A bout d'efforts et un peu de patience, très-désireux d'autre part d'assister au repas du malade, je dis au surveillant de vouloir bien d'abord le faire parler devant moi. Le surveillant

l'appela par son nom : il répondit par un miaulement guttural et monosyllabique. Je lui fis demander s'il était malade, s'il souffrait quelque part, s'il désirait quelque chose, s'il voulait voir sa famille, etc., etc. ; à quoi il me fit savoir, toujours à peu près dans le même langage, qu'il ne souffrait pas, qu'il était bien, qu'il ne demandait rien, qu'il ne voulait rien. « Donnez-lui maintenant à manger, dis-je au surveillant. » 11 lui fut sur-le-champ présenté un morceau d'environ 500 gr. de pain bis: la malade avança la main, prit le pain, ouvrit la bouche, mordit énergiquement dans sa petite miche, mastica et déglutit.

Mais voici bien autre chose : pendant qu'il mange, si une personne autre que le surveillant vient à lui parler, il s'arrête soudain, et laisse inachevés les actes de la préhension des aliments, de la mastication et de la déglutition, jusqu'à ce que la voix amie lui intime l'ordre de continuer et de finir. A peine a-t-il repris son repas au point où il l'a laissé, que si un étranger lui adresse de nouveau la parole, il s'arrête encore et se remet en suspens. Cette expérience, on pourrait la renouveler indéfiniment.

J'aurais voulu qu'on le fît boire, mais on m'opposa cet argument que le malade — sans avoir pour cela le moins du monde horreur des liquides — ne buvait presque pas déjà depuis longtemps, et qu'on ne pouvait lui faire avaler qu'à grand'peine quelques centilitres de vin blanc.

Quant à raccomplissenient des actes abdominaux, voici ce qui arrive : une fois par vingt-quatre heures on le place sur la chaise, et il rend une quantité excessivement minime d'urine ; tous les quatre, cinq ou six jours, l'intestin s'exonère.

J'ai remarqué chez ce malade un abaissement considérable de température. Tous les physiologistes, en effet, ont insisté sur ce phénomène dçms les cas d'alimentation insuffisante, de jeûnes prolongés, de suicides par inanition. On a même été jusqu'à dire, si je ne me trompe, que l'on ne mourait pas de faim, mais que l'on mourait de froid. Toujours est-il que si

DE L'KPILEPSIE. 439

j'avais eu occasion de noter dans les maisons d'aliénés un certain retrait du calorique chez ces mélancoliques renforcés que l'on est obligé de nourrir au moyen de la sonde œsophagienne, je n'avais jamais perçu une aussi énorme perte de chaleur que chez le malade de l'asile de Rome. Je n'ai pas fait l'expérience, je le déclare, mais, a priori, je ne crois pas qu'une boule thermométrique introduite dans les orifices naturels eût pu accuser plus de 28 ou 50 degrés centigrades.

M. Cerise nous avait dit, il y a deux ans, que le malade, bien que souffrant depuis longtemps, n'avait pas notablement maigri. Mon savant collègue apprendra, par les détails dans lesquels je viens d'entrer, que d'affreux progrès se sont effectués du côté de l'état général. Du reste, la vie prolongée de cet homme, malgré les conditions si défavorables dans lesquelles il se trouve, a été vraiment pour moi quelque chose de tout à fait inexplicable, et je crois que tout le monde devra partager mon étonnement.

De l'épilepsie simulée. — A UHG époqUC OÙ la simula-

lion est devenue presque un art , il nous paraît utile d'entreprendre une excursion dans le domaine de la ruse et du mensonge, afin de tenir l'attention de nos lecteurs toujours en garde contre les actes de fourberie de certains malades , contre les pièges honteux tendus si souvent à la profession médicale par la malveillance ou l'intérêt.

L'histoire a pris soin de nous transmettre des faits nombreux et authentiques de maladies simulées , et Galien a certainement posé la première pierre de cette branche de la médecine légale, lorsqu'il est venu nous recommander l'examen attentif de l'èlat général du malade, et nous donner le conseil d'intimider le simulateur

par les moyens douloureux , le caustique, l'instrument tranchant, la privation des aliments.

Du temps d'Amboise Paré, la simulation devint trèsen vogue , et ce grand chirurgien en stigmatisa les indices avec la sagacité et la gaieté qui lui sont propres : « Les femmes feignent estre grosses, voire prestes d'accoucher, demandant du linge et austres choses nécessaires pour leurs couches. Austres se disent ictériques et avoir la jaunisse, se barbouillant tout le visage, bras, jambes et poitrine avec de la suye délayée en eau ; mais telle imposture est aisée à découvrir, regardant seulement le blanc de leurs yeux... Austres prennent une panse de mouton, l'appropriant sur le bas-ventre, disant être rompus et grevez , et qu'il les convient tailler. Austres ont une jambe pendue à leur col; austres contrefont estre aveugles, sourds, impotents, cheminant à deux potences, au demeurant bons compagnons, » etc., elc.

Dans le premier volume de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo consacre quelques lignes aux fréquentes simulations de l'époque. « C'était un espèce de faux soldat, un narquois, comme on le disait en argnt , qui défaisait en sifflant un bandage de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son genou, sain et vigoureux, emmaillolté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours , c'élait un mahngreux qui préparait avec de l'éclairé et du sang de bœuf sa jambe de Dieu du lendemain. Ailleurs, un jeune hidnn prenait leçon d'épilepsie d'un vieux sabou- Ieua\ qui lui enseignait l'art d'écumer en mâchant un morceau de savon. A côté, un hydropique se dégonflait en faisant boucher le nez à quatre ou cinq larronnesses.»

Les lois sur la conscription militaire et les règlements concernant la réforme ont spécialement appelé l'attention des chirurgiens de l'armée sur les moyens de reconnaître les maladies feintes. Nous leur sommes redevables d'une foule d'observations aussi intéressantes qu'instructives. Sur cent conscrits, vingt, disent Laurent et Percy, présentent le mal caduc. Celte proportion est extrêmement considérable. D'après M. Rayer, sur sept mille sujets qui ont passé devant un conseil de révision , dans l'espace de quatre ans, vingt-huit ont été réformés pour le même motif. Or, comme les statistiques de la population établissent qu'il y a un épileptique sur mille, on voit que d'habiles simulateurs réussissent souvent à s'exonérer du service militaire.

De Haën rapporte qu'une jeune fdle, supposant que le mariage pouvait guérir l'épilepsie , feignit cette affection pour sortir du célibat. D'après le même praticien , un moine , paresseux et friand , recourut à un semblable artifice pour se dispenser des austérités du couvent. Il en fut ainsi d'un jeune homme qui voulut éviter, par ce moyen , d'entrer en apprentissage. Ce dernier, pendant les crises , semblait en proie à un hoquet violent et à de terribles convulsions du bas-ventre. Mais on s'aperçut bientôt qu'elles n'avaient heu qu'en public.

Un mendiant de Paris simulait des accès d'épilepsie dans les rues pour obtenir des aumônes plus abondantes. On eut soin de préparer près de l'endroit où il demeurait un lit de paille où on put le jeter au moment où l'accès le saisirait, sans qu'il se fît de mal. L'accès vint; on plaça le drôle sur le lit, mais dès qu'il y fut, on approcha du

feu aux quatre coins : alors il s'enfuit comme un éclair.

Un soldat, que Royer-Collard avait fait réformer, fit plus tard l'aveu de sa supercherie. Un autre, qui simulait l'épilepsie avec une habileté surprenante, mais qui fut démasqué par Percy, avoua que son père, étant possesseur d'un ouvrage spécial, avait étudié les moindres signes de la maladie et l'avait longtemps exercé à les figurer.

Un jour un villageois, entré à l'hôpital militaire pour y être traité d'une prétendue épilepsie, eut son accès justement à l'heure de la visite, et lorsque les officiers de santé n'étaient plus qu'à quelques pas de son lit. Il se trémoussait avec force, vociférait, se tourmentait de son mieux et s'applaudissait sans doute en secret de son industrie. Le chirurgien en chef s'écria devant dix de ses confrères qui l'accompagnaient : Bon! messieurs, il y a longtemps que je cherche cette occcision. Vous savez (ju'Hippocrate a dit que les eunuques ne sont sujets ni à la (joutle ni à r épilepsie. Il nous faut, en consécjuence, châtrer cet homme-ci ; en lui coupant les testicules^ nous le guérirons probablemeitt. Vite, qu'on m'apporte mes bistouris! — A ces mois et au moment où l'opérateur s'approchait, l'épileptique se jeta en bas de son lit, demanda pardon, et protesta qu'il aimait mieux garder son mal que d'être travaillé comme on en avait le projet.

Nous pourrions multiplier ces faits presque à l'infini, mais ce serait sans utilité , car, de quelque adresse dont fassent preuve ces simulateurs, leurs manœuvres sont constamment déjouées lorsque le médecin connaît bien l'épilepsie. Nous nous sommes trop appliqué dans ce

DE L'EPILEPSIE. 4i5

chapitre à présenter un tableau fidèle et complet de l'épilepsie, pour avoir à tracer, en ce moment, des règles particulières; elles rentreraient nécessairement dans l'exposé que nous avons déjà fait.

Du suii:idc chez les épileptiqties. — NoUS avOnS prOmis

de revenir sur la question de la mort volontaire chez les épileptiques, généralement regardée comme assez rare. Nous n'en avons point observé de cas , mais nous avons appris qu'un jeune malade , autrefois soigné par nous , s'était pendu l'année dernière', et l'un de nos confrères nous a remis une note concernant un employé de chemin de fer, âgé de quarante-sept ans, épileptique depuis son enfance, qui mit lin à ses jours en 1859, et dont le suicide a eu lieu également par suspension \ Voici d'ail-

* Puisque les mots suicide par suspension viennent de se trouver sous ma plume, je désire relater à cette place quelques particularités relatives à ce genre de mort; elles sont peut-être de nature à déraciner certains préjugés, et à l'edresser quelques notions médico-légales un peu erronées. On croit généralement, par exemple, que dans la mort par pendaison le corps doit nécessairement être suspendu, dans une position verticale, à une certaine hauteur au-dessus du sol et loin de tout meuble ou support capable d'offrir un appui aux pieds, et l'on incline volontiers à mettre sur le compte de manœuvres criminelles les cas de suspension incomplète terminés par la cessation de la vie. Des auteurs recommandables ont cepend:int déclaré que des individus s'étaient pendus, soit debout contre un mur et les pieds reposant à plat sur le sol, soit à genoux, soit ployés en deux, assis, accroupis ou prcsiiue couchés.

Des circonstances d'un ordre tout à fait exeptionnel, mais que de hautes convenances m'obligent à taire, m'ont rendu le témoin d'un fait digne d'être rapporté. Concevant un jour des soupçons sinistres sur le sort d'un malade extrêmement intelligent, mais affecté de temps à autre d'hallucinations del'ouïe; dévoré d'inquiétude en face de sa porte herméti(]uement close, je pénétrai violemment dans son appartement, avec l'assistance d'un commissaire de police. Je trouvai M. X... (dont la taille était de cinq pieds six pouces et demi) pendu à l'aide d'un foulard à l'espagnolette d'une porte-fenêtre située seulement à un mètre dix centimètres au-dessus du sol : il était à genoux, mais à demi accroupi et assis sur ses talons; il avait les mains jointes et la tête fortement inclinée à gauche. La mort devait

leurs quelle est là- dessus l'opinion de M. Morel : « Sur les nombreux malades que j'ai observés, je n'ai vu ces tendances bien prononcées que chez un seul, qui dans les intermittences jouissait de linlégrité de sa raison. Ajoutons que cet épileptique était en proie à des chagrins moraux bien réels, et qu'il avait tenté de se suicider avant de venir à l'asile. Une autre fois, une de nos épileptiques les plus remarquables par son irascibilité et sa méciiancetéa voulu se suicider en notre présence. Convaincue, malgré ses dénégations, d'avoir violemment frappé des malades, elle fut condamnée à recevoir la douche. Sa colère atteignit bientôt son dernier degré de paroxysme; elle prit un morceau de verre qu'elle tenait caché, et en se l'enfonçant dans le cou, elle s'ouvrit la veine jugulaire. Les soins les plus empressés préservèrent cette malade des dangers ulté-

remonter à cinq ou six heures, le cadavre était froid. Je dénouai le foulard et procédai à l'examen du corps : la face é:ait pâle, paisible et sereine; les yeux étaient à demi entr'ouverts, la bouche était béante, la langue rétractée. Il y avait eu émission de matières fécales, d'urine et de sperme. Les signes de la constriction cervicale manquaient, la peau était à peine un peu plissée en quelques rares endroits, le sillon circulaire faisait défaut et il ne s'était point produit d'infiltrations sanguines dans le tissu cellulaire sons-cutané.

Plusieurs médecins virent le cadavre le jour même de l'événement, et ces confrères parurent un peu surpris de la position prise [ar M. X... pour l'accompUssement de sa latale résolution et de l'incertitude des marques extérieures du suicide. Or, il est bon que l'on sache qu'il n'existe pas une seule ■position du corps dans laquelle la mort volontaire par pendaison ne soit possible. Les observations publiées par Marc, à l'occasion de la mort du prince de Condé, étaient déjà extrêmement concluantes. Les faits signalés depuis par M. le professeur Tardieu ne laissent plus aucun doute à cet égard.

11 ne faut pas se figurer non plus que tous les pendus aient forcément la (ace bouffie et livide, les yeux saillants et hors des orbites, la langue noirâtre, tuméfiée et sortie de la bouche, les traits contractés, les doigts crispés, etc. Il est possible que ce tableau rappelle l'aspect des criminels livrés au supplice de la corde ou celui des individus qui ont énergique-

rieurs; mais elle ne fut pas corrigée. Je n'ai pas connu de type plus frappant de ce caractère épileptique irrilable, perfide, menteur, qui se signale parla manifestation des meilleurs sentiments, par la religion poussée à l'excès, par les protestations les plus vives de zèle, de dévouement, et qui, à côté de tout cela, combine avec une astuce infinie des actes les plus pervers \ »

Les observations relatées aux pages 394 , 599 et 421 sont trop concluantes pour que nous ayons à y insister de nouveau. Citons seulement les trois cas suivants, où les idées et les tentatives de suicide n'ont qu'incomplètement réussi.

Le 22 mars 1858, la police arrêta dans Paris, à onze heures du soir, le nommé V..., âgé de vingt et un ans, qui, sans motifs appréciables et sans provocations, avait donné un coup

ment lutié contre des étreintes homicides; mais le suicidé cpii a froidement accompli son oemTe de destruction, a peu à peu perdu connaissance sous l'action d'un engouement cérébral, et sa figure n'est le plus souvent ni bouleversée ni horrible.

La justice pose quelquefois aux experts la question de savoir si la pendaison est le fait d'un suicide ou d'un assassinat. Eh bien, s'il est facile d'étrangler un homme avec les mains, il est très-difficile de Télrangler avec un lien cl à peu près impossible de le pendre. J'exceple bien évidemment les enfants, les imbéciles et les gens paralysés. La pendaison homicide exigenécessairement le concours de plusieurs mallaiteurs. et alors, ainsi que l'a indiqué Casper, on doit supposer une lutie et rechercher les traces de la résistance opposée par la victime, telles qu'égratignures, blessures, luxations, fractures de doigts, ecchymoses, cheveux dans les mains, etc.

Pour en revenir à M. X..., le L ndemain de sa mort, la face était devenue bouffie et violette, les empreintes cervicales étaient extrêmement apparentes, et la poitrine s'était couverte de larges ecchymoses.

En admettant donc Ihypothèse erronée que des doutes eussent été possibles le jour même de la mort, on voit qu'ils s'étaient convertis le lendemain en des signes d'une certitude irréfragable.

* Traité def maladies mentales, p. 701.

446 LA FOLIE DEVA>iT LES TRIBUNAUX.

de couteau à une fille publique qu'il avait rencontrée sur un trottoir. M, Jules Falret l'interrogea le lendemain et remarqua que ce jeune homme ne se souvenait de révénement que d'une manière bien confuse : il se rappelle d'une chose, cependant, c'est que le couteau est entré en quelque sorte tout seul.

V... appartient à une famille d'épileptiques et d'aliénés; luimême est sujet aux maux de tête et éprouve très-fréquemment des étourdissemenls. Il est alors obligé de s'appuyer sur une table ou sur le premier objet venu, pour ne pas tomber. C'est comme un nuage, dit-il, qui lui passe devant les yeux. Un jour il parlait, et l'étourdissement lui a coupé la parole. lia eu des idées de suicide ; depuis deux ans et demi, il lui prend souvent l'envie de se jeter à l'eau quand il passe sur les ponts. Ces envies de se tuer surviennent tout à coup, dit-il, sans qu'il sache pourquoi. Dans ces moments-là, il veut mourir, sans se Sentir triste ni malheureux. Son père est mort le 21 février dernier. Quatre jours avant la mort de son père, il avait cherché à s'empoisonner par un narcotique.

Le jour où il a commis l'acte violent pour lequel il a été arrêté, il s'était promené pendant toute la journée dans la campagne et n'avait rien mangé.

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