‹ La folie devant les tribunauxChapitre 35 sur 62 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

DE L'EROTISME

Avant-Propos. — Classification. — Érotomanic. — Correspondance des érotomanes. — .Applications médico-lég'ales. — Complicalion de l'érotomanie. — Folie par amour. — Simulation de la folie par amour. — Satyi'iasis. — Examen médico-légal des salyriaques. — Nymphomanie. — Opinion médico-légale sur les nymphomanes. — Des dépravations erotiques : perversions horribles des sens; profanation de cadavres; attentats après la mort et sur la couche funèbre; violation de sépultures. — Actes licencieux dus à une démence sénile.

Avant-Propos. — Les tribunaux ont fréquemment à s'occuper d'affaires très-scandaleuses. En face de procès si riches en détails immoraux, en face de solutions juridiques si contradictoires, l'observateur est bientôt à même d'expliquer les interprétations confuses et erronées des magistrats, des avocats ou des gens du monde. On n'a pas encore, en effet, défini la situation en termes nets, et l'on a jusqu'à présent laissé péniblement cheminer le vice, le délit, le crime, la faiblesse d'esprit, le délire ou la fureur, sans s'être rendu suffisamment compte des nuances si tranchées qui, au point de vue des applications pénales, doivent séparer ces différents états. Toute

la difficulté consiste en une question de diagnostic différentiel, et il ne nous sera pas difficile de démontrer qu'on peut assez aisément la résoudre.

Nous aurons inévitablement l'occasion, dans ce chapitre, d'exposer des faits et de reproduire des observations capables d'alarmer certaines susceptibilités; mais il n'a pas dépendu de nous de rendre le sujet moins scabreux. Kacine a pu parer Phèdre d'une admirable poésie; mais tous les voiles tombent devant nous! Il y a, pour le médecin-légiste, nécessité d'appeler les choses par leur nom, de préciser les actes, et impossibilité de faillir à sa tâche. D'ailleurs, la science est comme le feu, elle purifie tout ce qu'elle touche.

« Aucune misère physique ou morale, dit M. Tardieu, aucune plaie, quelque corrompue qu'elle soit, ne doit effrayer celui qui s'est voué à la science de l'homme, et le ministère sacré du médecin, en l'obligeant à tout voir, à tout connaître, lui peiniet aussi de tout dire'. »

Classification. — Sous la dénomination générale dVVot'isnw, nous comprendrons :

1° L'érotomanie ; 2" La folie par amour; 5" Le salyriasis ; 4" La nymphomanie ; 5° Les dépravations erotiques; 6» Les actes licencieux dus à une démence sénile.

Érotomanio. — Aiiisiquc l'a tiès-nettcment définie Es-

• Drs Attentats aiij: mœurs, p. 8.

quirol, l'érotomanie est une affeclion mentale dans laquelle les idées amoureuses sont fixes, dominantes, et portent tantôt sur un être réel, tantôt sur un objet imaginaire. Il y a lésion de l'imagination, erreur de l'entendement. Le point de départ de cet état est dans l'encéphale, dans les fonctions cérébrales, et non pas dans les organes reproducteurs, comme dans le salyriasis et la nymphomanie. L'érotomane est le jouet de ses rêves et ne nourrit que des sentiments purs, chastes, honnêtes, exempts de toute appétence génitale; le satyriaque et la nymphomane, victimes d'un désordre physique, sont en proie aux plus lubriques ardeurs.

Montaigne a rapporté ainsi qu'il suit l'exemple d'un érotomane :

« Trasonides, dit-il, jeune homme grec, ayant gaigné le cœur d'une maistresse, fut si amoureux de son amour, qu'il refusa d'accepter ses faveurs, pour n'amortir, rassasier et allanguir par la jouissance cette ardeur inquiète de laquelle il se glorifioit et se paissoit. »

M. M..., âgé de plus de quarante ans, dont Marc a rapporté l'observation, devint fou à la vue d'une jeune dame, qu'il avait rencontrée une seule fois. Aucune appétence luxurieuse n'avait contribué à son délire; mais, quoiqu'il ne la connût pas, qu'il ignoi'àt son nom et sa demeure, il s'imagina trouver en elle toutes les perfections morales et physiques qui pouvaient le rendre le plus heureux des hommes. Ne l'ayant jamais revue depuis, il finit par se créer un être idéal auquel il doima, sans savoir pourquoi, le nom de Léonore, et qui devint l'objet exclusif de son adoration, tandis que toute autre personne du sexe lui inspirait de la répugnance. Aussi, bien que militaire, observait-il une chasteté

sévère. Le désir de s'unir à celle qu'il chérissait, et que des hallucinations lui procuraient le plaisir de voir souvent, développa en lui des idées de grandeurs et de richesses, fondées sur la prétention qu'il avait de donner à sa Léonore une position digne d'elle. 11 devint prodigue et commit plusieurs extravagances, qui ohligèrent sa famille de le placer dans une maison de santé.

Le culte de Férotomane porte quelquefois sur une personne qui par son âge, sa position élevée et l'état de sa fortune, ne veut ni ne peut répondre au sentiment si tendre qu'elle a inspiré et dont elle ignore même souvent l'existence et la signification propre. Le romanesque et platonique amour de l'érotomane est beaucoup plus fréquent chez la femme que chez l'homme et il s'accompagne principalement chez les jeunes filles de treize à vingt ans d'un état de langueur et de mélancolie qui dans quelques cas est suivi de mort.

Correspondance des érotomanes. — INOUS aVOUS 611

déjà l'occasion de signaler toute la valeur qu'acquièrent les écrits des malades ; l'importance de ce moyen d'investigation est considérable ici, car les rêveuses conceptions des érotomanes vont s'inscrire dans une foule de lettres, de pièces de vers et de déclarations qui dépeignent leurs soupirs, leurs larmes et leurs sanglots. Voici, par exemple, un billet remis par une dame, âgée de plus de cinquante ans, à un jeune interne de l'asile des aliénés de Maréville.

0 amour, quel est ton charme ! lu donnes de la vie, du sentiment, à un être froid comme le marbre, je crois sentir encore

un cœur vibrer en moi! mais ce cœur sec et froid, fait, hélas! de vains efforts. Comme une nouvelle Héloïse, j'étreins une ombre, je la combats après, je la quitte pour la ressaisir de nouveau, mais sans en obtenir plus de bonheur... Qui ne comprend pas le bonheur d'aimer et d'être aimé, est pour moi un être incompréhensible ; car l'amour élève, agrandit l'âme ; l'amour répand un charme sur tout ce qui nous environne, et par ce charme on voit les choses les plus abjectes de la nature sous une autre forme, une autre couleur; on est porté à aimer tout ce qui vous environne : si l'amour était complet, comme il devrait l'être, quel être pourrait se trouver malheureux, dût-on même ne jamais posséder l'objet de nos désirs ! Que d'embarras, que de futilités on pourrait se ménager, et auxquels on attache malheureusement une trop haute importance !

Pourquoi ne te dirais-je pas tout ce que tu me fais éprouver? ne suis-je pas environnée de dangers de toutes parts et à toute heure du jour? je sais que la damnation m'est inévitable... Malédiction! et tout me porte vers toi! je te cherche partout et tu me poursuis partout. J'ai commencé à rentrer dans ton temple par vanité ; maintenant c'est l'amour qui m'y entraîne : je te mange des yeux... à la vérité tu es un morceau friand, tu as encore une candeur dans ta physionomie qui pourrait faire croire... A celte candeur tu joins une gravité qui te sied à merveille ; tu as réellement, je crois, la fierté romaine, sans en avoir l'ambition. Serais-tu un être accompH?... cet être que je cherche depuis que j'ai compris ce que c'était qu'un cœur... et maintenant que je n'en ai plus, que je suis un être inanimé, je fais ta connaissance, et je te tiens un langage. Damnation ! Damnation ! Ton ascendant, ta science ont tant de force, que je me plie sous ton pouvoir; je te parle comme te parlerait une créature mortelle ; c'est toi que je reconnais et prends pour Dieu ; mais si je me trompais sur ton compte? 0! alors je n'aurais plus la force de nourrir un amour qui doit m'amener une damnation certaine...

maintenant je nie figure que lu me connais d'ancienne date, de celle où je vouhiis, où je croyais pouvoir embrasser la vie religieuse ', etc.

a Des jeunes gens, dit M. Trélat, des jeunes filles surtout, peuvent être érotomanes pendant quelque temps sans s'écarter ostensiblement de la raison. C'est l'érotomanie éphémère qu'aura pu produire la lecture des romans. Des écoliers ou de petits pensionnaires s'imagineront qu'on les aura regardés, qu'on les aime, et ils s'enfermeront pour écrire d'interminables lettres ; quelque courte que soit cette préoccupation, elle est au moins la marque d'une exaltation plus ou moins dangereuse pour l'avenir. Mais les choses sont loin de se passer toujours aussi impunément -. »

Nous avons connu dans un établissement public d'aliénés, un érotomane trés-bizarre et qui était atteint d'une véritable monomanie du mariage. Nous allons relater ici les principales phases qu'a subies son existence si accidentée.

Denis G..., issu de parents pauvres, a reçu, dans le village de Véronne-les-Grandes (Côte-d'Or), où il est né, un peu d'éducation ; il lit, compte et écrit bien. Mis en apprentissage chez un menuisier ébéniste, il apprit rapidement son état, fit preuve d'une certaine intelligence, et montra beaucoup de goût dans la confection de plusieurs objets de son art. 11 connnença son tour de France à l'âge de vingt ans, et s'acquit partout une réputation de rare probité.

• Dagonet, Trailé (les maladies mentales. ■ la folie lucide, p. 121.

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Denis travaillait à Paris, et avait alors vingt-trois ans, quand il donna le premier signe de folie. Tourmenté par une irrésistible envie do se marier, et ayant de kii-même et de ses propres talents l'opinion la plus ridiculement exagérée, il résolut de n'épouser qu'une femme jeune, riche et belle.

Après avoir vainement cherché dans la capitale, et s'être fait plusieurs fois rudoyer, Denis écrivit à l'impératrice Marie- Louise, en 1826, une lettre curieuse dans laquelle il s'évertuait à donner de ses avantages physiques la plus flatteuse opinion, énumérait avec emphase tous ses talents, et terminait en ces termes : « Oui, madame, si vous avez régné sur la France, si vous avez possédé pour mari le plus grand capitaine de tous les siècles, réfléchissez bien qu'il manque encore un fleuron à votre couronne, une gloire à votre gloire, et que Dieu veut que vous épousiez Denis G... (de Véronne-les- Grandes), afin que par ses talents et la réussite du petit commerce qu'il a le dessein d'entreprendre, il vous assure une position stable, et vous fasse devenir l'arbitre des destinées du monde. »

Pendant plusieurs mois, il attendit la réponse à cette lettre, et comme il n'avait pas un seul instant douté du succès de sa démarche, il avait épuisé toutes ses économies à se faire élégamment habiller pour le jour de son mariage. Las d'attendre, manquant d'argent, et ne voulant plus rentrer dans son ancien atelier, il prit le parti d'écrire, défaire imprimer et de vendre sur la voie publique ce qu'il appelait pompeusement ses Mémoires philosophiques .

Arrêté et jugé en police correctionnelle pour avoir signé de folles élucubrations hostiles au gouvernement de la Restauration, qui n'appréciait point ses talents, Denis fut condamné à la prison. La révolution de 1830 l'en fit sortir. Devenu libre à ce moment d'effervescence populaire, Denis, dont le caractère était doux et très-pusillanime, eut peur; il quitta Paris et se fit colporteur.

Pendant treize ans, il voyagea, faisant partout les plus sin-

gulières demandes en mariage, et finissant toujours par avoir maille à partir avec la police et les gendarmes.

En traversant le département qui l'avait vu naître, il fut conduit par hasard dans une maison de prostitution, et y demanda la main de la première fille qui vint à sa rencontre. Croyant à une plaisanterie, cette femme accepta d'un air fort sérieux, et poussa la comédie jusqu'à donner ses noms et prénoms, et à promettre pour le soir même les papiers indispensables à la célébration de son mariage.

Heureux d'avoir enfin trouvé une femme, Denis se rendit à à l'hôtel de ville pour la publication de ses bans. Son langage bizarre excita d'abord la curiosité ; mais l'immoralité de sa démarche mit bientôt sur la trace de son état mental, et séance tenante il fut arrêté et dirigé sur l'asile public d'aliénés de Dijon, où il arriva le 29 mars 1845.

Denis a maintenant quarante ans, il est d'une taille moyenne, d'une assez faible constitution, d'un tempérament lymphaticonerveux. Ses cheveux sont châtains et épais, ses yeux sont bruns : sa peau est très-blancho.

A son entrée dans l'asile, il entretient qui veut l'entendre de ses projets de mariage, de ses voyages, de ses procès, de sa captivité, de ses écritures en prose et en vers, mais ne présente pas la plus petite trace d'excitation ou de dépression.

Soumis pendant un certain temps à la minutieuse et habile observation du médecin distingué de l'établissement, M. le docteur Dugast, Denis a présenté les particularités suivantes : il est propre, soigneux, et s'occupe un peu aux travaux delà menuiserie, qu'il a une grande tendance à délaisser pour se livrer à ses écritures, auxquelles il attache une grande importance, et qu'il distribue sans cesse à toutes les personnes qui viennent visiter l'asile ; il n'abandonne point ses projets de mariage, et toujours il s'adresse ou veut s'adresser aux plus riches héritières. Ce malade s'énonce avec beaucoup de facilité et conserve des sentiments affectueux pour les membres de sa famille; il a une grande vénération pour le soleil, qu'il ne

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manque jamais de saluer plusieurs fois par jour, et devant lequel il se prosterne souvent.

On le voit de temps à autre quitter sans cause connue l'atelier où il travaille, se diriger sur un point où il puisse apercevoir le soleil, le saluer, faire une génuflexion, revenir, et se livrer de nouveau à ses travaux, comme s'il avait accompli un acte important, ce qui ne l'empêche pas de croire en Dieu ou les dieux, qu'il invoque toujours dans tous ses écrits. Il est nourri d'un grand désir de reconquérir sa liberté : aussi ses paroles et ses écrits ont-ils toujours pour objet sa mise en liberté et son mariage.

Les antispasmodiques, les moyens fournis par l'hygiène, le traitement moral furent trés-utilement employés, et, bien que l'améhoration obtenue ne fût pas de nature à faire croire à une guérison, Denis, sur la demande de sa famille, quitta l'asile le 28 octobre 1845.

Surveillé et même gardé à vue dans un atelier d'ébénisterie où il fut placé, Denis ne connnit aucun acte déraisonnable pendant un certain temps; mais de nouveau poursuivi par ses projets matrimoniaux, auxquels il lui était par trop difficile de renoncer, il alla demander en muriage mademoiselle de ***, puis trés-peu de temps après mademoiselle de ***, fdle d'un riche magistrat. Dans ces deux maisons, il se présenta en sabots et couvert de haillons. Les coups de canne, les coups de cravache, les coups de fouet qu'il reçut dans maintes circonstances analogues, ainsi que les avertissements de la police et du procureur du roi restant sans effet, Denis fut réintégré à l'asile de Dijon le 11 août 1846.

Dans l'état actuel de sa monomanie, ce malade n'offre aucune lésion générale des facultés. Il raisonne trés-sainement sur toutes les choses étrangères à son délire, soutient une conversation avec beaucoup de facilité, emploie des expressions choisies, recherchées; nous pouvons presque ajouter qu'il a une certaine élévation dans l'esprit. Si la corde sensible est agitée, il divague de suite. L'idée première qu'il émet est

erronée, illogique, il paît d'un principe faux; mais il discute Irès-sainenient à son point de vue, et arrive toujours à prendre une conclusion irrationnelle. De même qu'à sa première entrée, Denis n'a jamais présenté d'excitation ni de dépression, et ce fciit est caractéristique.

L'état physique est celte fois beaucoup moins bon qu'auparavant, et bien que le malade ait les voies digestives en bon état, qu'il mange avec beaucoup d'appétit, il est atteint d'une affection de cœur très-grave. Pendant les neuf ou dix mois qu'il a été hors de l'asile, il a cruellement souffert, nous dit-il, mais il n'a tenté aucun moyen pour se soulager. Il mourut îe 19 juin

Applications médico-légales. — Taiit qiie rérotomanie n'entraîne que des larmes , de l'attendrissement , des extravagances ou du désespoir, la maladie reste silencieusement enfouie dans l'intérieur des familles ; mais lorsque des actes graves sont commis, ils viennent nécessairement velenlir devant les tribunaux. Il n'est pas très-rare, par exemple, lorsque l'amour est mutuel et qu'il est menacé d'être invinciblement enlravé, que l'un des amants lue l'autre et se suicide immédiatement après. Les catastrophes de cette nature sont considérées le plus souvent comme entachées d'égarement, comme involontaires, et celui qui, par hasard, vient à survivre et passe en justice voit diminuer d'ordinaire de plusieurs degrés l'échelle de la pénalité.

L'exemple suivant est certainement l'un des plus curieux qui aient été consignés dans les annales judiciaires :

François-Antoine Ferrand, commis drapier, âgé de dix-huit ans, tomba éperdument amoureux d'une jeune ouvrière don-

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nue SOUS le nom de Mariette. L'affection fut mutuelle, les intentions restèrent pures. Les familles s'opposèrent au mariage des jeunes gens et Mariette, menacée d'être conduite au couvent des dames Saint-Michel si elle ne rompait avec Ferrand et n'épousait un sieur Roux, déclara qu'elle ne consentirait pas à se séparer de l'homme qu'elle aimait el quelle préférait plutôt mourir.

Ferrand et Mariette, bien convaincus de l'opposition formelle de leurs parents, se donnèrent un dernier rendez-vous pour en finir. Après avoir froidement arrêté toutes les dispositions de leur fin tragique, ils se rendirent ensemble, à onze heures du soir, dans le bois de la Groue, près Chars, et après des adieux touchants et des scènes émouvantes d'attendrissement, « Mariette me rappela, dit Ferrand, la promesse que je lui avais faite de ne rien lui refuser. Mariette voulait être frappée en dormant, mais elle ne put s'endormir. Elle m'a dit de lui tirer un coup de pistolet; j'ai balancé longtemps. Mes deux pistolets étaient chargés : il yen avait unpour elle et l'autre pour moi. Je lui ai tiré un coup de pistolet dans la tête, qui n'a fait que l'étourdir; elle m'a engagé à lui en tirer un second. Je ne voulais plus la frapper; alors je lui dis : « Demain matin, à « huit heures, je te remettrai dans la voiture. » Je voulais mourir seul... Mais elle a persisté, et je lui ai tiré un second coup de pistolet dans la tête ; je l'ai crue morte. Je l'ai prise sur mon épaule pour la descendre dans le bas du bois. Je me suis arrêté une fois, et je l'ai déposée à terre où elle est restée cinq minutes; je l'ai chargée de nouveau sur mes épaules, et je l'ai portée à l'endroit où elle a été trouvée. C'est vers quatre heures du malin que cela est arrivé ; lorsqu'elle a été déposée à terre pour la seconde fois, je me suis aperçu qu'elle n'était pas morte. Elle paraissait beaucoup souffrir, elle médisait : « Achève-moi, achève-moi! »

Ferrand plongea alors un couteau-poignard dans le sein de Mariette, puis il se trouva mal, ne reprit connaissance qu'au grand jour et voulut se tuer. « Je suis remonté en haut du bois

pour reprendre mes pistolets, qui y étaient restés. Je suis redescendu, j'ai accroché ma chemise à une branche de pommier, je m'y suis pendu par le cou et je me suis tiré un coup de pistolet dans la bouche. La détonation m'a fait tomber sur le bord du fossé sans connaissance. J'étais, lorsque je repris connaissance, à quarante pas de Mariette. Je voulus lui arracher le poignard pour m'en frapper, mais elle le serrait si fortement que je ne pus l'arracher de sa main. J'ai voulu faire usage des pistolets, mais le froid, la souffrance m'avaient saisi et il m'a été impossible de charger mes armes. Je connaissais dans le ruisseau qui était près de là un endroit très-profond ; j'y allais, lorsque j'aperçus deux hommes ; je me détournai alors, et, après avoir ôlè ma redingote, je mis mes deux mains dans les goussets de mon pantalon, je me précipitai dans le ruisseau, à l'endroit même où je me trouvais. »

Ferrand fut trouvé là sans connaissance et mis en état d'arrestation.

Devant la cour d'assises de Seine-et-Oise (mars 1838), le docteur Peyron fut interrogé sur l'état où se trouvait l'accusé, peu de temps après l'événement : « Ferrand, dit-il, semblait avoir perdu toute conscience de sa situation ; il écoutait sans entendre, il regardait sans voir ; ce ne fut qu'au moment où M. le juge de paix me demanda si la jeune fille n'était pas enceinte, qu'un indicible mouvement d'indignation illumina son regard. Puis il retomba dans l'abattement. Plus tard, il demanda par signe de l'eau pour laver ses plaies, puis quelques aUments qu'il ne put prendre. ^)

Les docteurs Peyron, Bastide, David et Deshons affirmèrent devant la cour que l'infortunée Mariette était morte avec tous les caractères révélateurs de la virginité.

Ferrand fut acquitté *.

Les doubles suicides par asphyxie, dans la même

' Extrait de la Gaz-eUe des tribunaux.

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chambre, sur le même lit, s'observent volontiers. Quelques lignes à l'adresse d'un ami ou de l'autorité tentent la justification de cette mort volontaire et en assignent l'unique cause au mauvais vouloir des deux familles ou seulement de l'une d'elles. Dans deux cas parfaitement authentiques, les deux jeunes gens étaient tout habillés, la main dans la main, et les investigations médico-légales ont démontré que la jeune fille avait été chastement respectée.

Lorsque l'amour n'est point partagé, on voit parfois l'un des amants s'armer résolument et attenter violemment à la vie de l'autre ; c'est là un acte de profond désespoir et qui n'est digne d'égards qu'autant qu'il est bien avéré que le meurtrier n'a point cédé à des sentiments d'inique jalousie , qu'il n'a pas été poussé à l'homicide par une implacable haine ou qu'il n'a pas satisfait une horrible vengeance. L'état mental de l'inculpé demande à être examiné avec maturité, et il ne faut point se hâter de conclure.

Henri Feldtmann, âgé de cinquante-six ans, ouvrier tailleur, est traduit à la cour d'assis3s de Paris, le 24 avril IS^Ô, accusé d'avoir tué sa propre fdle, pour laquelle il avait conçu d-»puis six ou sept ans une violente passion.

La passion de Feldtmann pour sa fille Victoire parait remonter à 1815, et n'a fait que s'accroître jusqu'en 1825 par fopiniâtre résistance opposée à la séduction. Le pasteur Gœpp, instruit, dès le commencement, de l'horrible dessein de ce malheureux père, eut plusieurs entretiens à ce sujet avec lui; Feldtmann, au lieu de se justifier, s'emporta contre sa fille ; il promit cependant de ne plus l'inquiéter, mais il ne tint pas ses promesses. De 1817 à 1818 les attentats étant devenus plus

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directs et plus alarmants, les emportements de cet homme contre sa femme et ses filles, plus fréquents et plus violents, celles-ci se déterminèrent à se réfugier chez une parente ; elles finirent cependant par se réunir à Feldtmann, qui, loin de s'être corrigé de son funeste penchant, tint la même conduite envers sa fille. Plusieurs fois il eut recours à la violence pour satisfaire sa passion; un jour Victoire fut obhgée de lui donner deux soufflets, pour se dérober à ses importunités, et une autre fois, sa seconde fille ne parvint à secourir Victoire qu'en s'emparant du pouce de son père et en le renversant sur le poignet. La mère et les deux filles quittèrent de nouveau Feldtmann, en lui laissant ignorer le heu de leur retraite. La police, prévenue de cette affaire, menaça Feldtmann, qui était étranger, de le renvoyer dans son pays, s'il ne changeait pas de conduite à l'égard de sa fille; il répondit qu'il aurait toujours le droit d'emmener ses enfants.

Feldtmann, ayant découvert la retraite de sa femme et de ses filles, s'y rendit, frappa deux heures à la porte avant d'y être introduit, et fil ensuite d'inutiles sollicitations auprès de Victoire. Le 23 mars iS'io, il pria M. Gœpp de faire revenir sa fille avec lui, disant que sans cela il se porterait à des actes de violence. Le lendemain il achète un long couteau pointu qu'il cache dans sa poche, va trouver sa famille, déjeune avec elle; il renouvelle ses instances auprès de Victoire pour la déterminer à le suivre ; sur son refus il s'écrie : u Eh bien ! ' tu es cause que je périrai sur l'échafaud! » Il lui perce le cœur et blesse sa femme et son autre fille.

L'avocat général qui porta la parole dans cette affaire, repoussa énergiquement l'assimilation d'une violente passion à la folie : « Confondre, a-t-il dit, l'égarement des passions vicieuses avec l'innocent délire de l'aliénation mentale, ce serait proclamer l'impunité de tous les plus grands forfaits, placer leur justification dans leur inunoralité même, et livrer Tordre social à un bouleversement universel. »

Feldtmann fut guillotiné.

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D'autres cas se présentent encore lorsque la passion n'est pas réciproque : ou bien, l'un des amants altère les traits de l'autre, le défigure, le prive de ses charmes ou le mutile, ou bien il assassine un rival préféré. Ces faits-là méritent-ils compassion, réclament-ils l'indulgence? Évidemment non, ou il faudrait alors qu'un état maladif de l'intelligence, analogue en quelque sorte à une monomanie instinctive, vint à être bien clairement démontré,

Marc a rapporté que trois jeunes gens de la campagne, désespérés des rigueurs de leurs amantes, leur firent prendre des cantharides : les trois jeunes filles moururent. Ily a eu, dans ce cas, homicide par imprudence, ciccidenl ayant occasionné la mort sans intention chez les auteurs de la donner. Disons, à propos de ce fait, qu'une dose assez forte de cantharides est susceptible d'amener les désirs vénériens les plus effrénés, le délire et la fureur, et que dans cet état le libre arbitre peut complètement faire naufrage. Lorsque la préparation aphrodisiaque a été prise volontairement et à dessein, la justice n'a point à protéger des actes commis à la faveur d'une perturbation mentale tout intentionnelle. Tout dépend donc de l'appréciation du fait et des circonstances de ce fait : si des cantharides ont été prises dans le seul but d'attenter à la vertu, de triompher de l'innocence ou de satisfaire des goûts immondes de débauche, il y a culpabilité entière ; si, au contraire, elles ont été administrées à un individu, à son insu, et que ce dernier vienne, sous cette influence, à outrager la morale et à commettre des attentats obscènes, n'y aura-t-il pas de grandes chances

pour que l'acquittement soit prononcé? Dans la majorité des cas, une ordonnance de non-lieu interviendra purement et simplement.

Complication de l'érotomanie. — Bayard a rapporté

un exemple intéressant d'érotomanie compliquée de nymphomanie et qui a été suivi de mort.

Une jeune fille, de dix-neuf à vingt ans, était depuis plusieurs années domestique chez une dame, et menait la conduite la plus régulière.

Un des fils de cette dame vint demeurer chez sa mère; la jeune domestique s'éprit d'amour pour lui; mais, honteuse de sa folle passion, elle faisait tous ses efforts pour la dissimuler : soins empressés, attentions délicates, regards tendres, c'est à cela que se bornait son amour, qui n'était même pas soupçonné du jeune homme. Pour vaincre son penchant, elle eut recours aux pratiques de la dévotion. Presque constamment à l'église, elle cherchait dans les sermons, les offices religieux, un soulagement à sa maladie. Le départ du jeune homme diminua son amour, mais ne l'éteignit pas.

Au bout de quelques mois, un second fils de la dame vint habiter chez sa mère, à la fin de ses éludes. Sa vue ranima la passion assoupie de la jeune fille, qui concentra sur lui toutes ses affections, et ne fut pas toujours assez maîtresse d'ellemême pour ne pas chercher à lui en donner des preuves. La religion devenant impuissante pour la distraire, elle restait le plus possible enfermée dans sa chambre, lorsqu'elle avait remph tous les devoirs de son état.

Un jour, sa maîtresse ne la voit pas à l'heure accoutumée: le temps s'écoule, elle ne paraît pas. On enfonce la porte de sa chambre, qui était fermée, et on la trouve plongée dans un état comateux. Les soins qu'on lui prodigue, en la faisant sortir de cet assoupissement, donnent lieu au délire, pour lequel

on ramène à l'hôpital de la Charité, dans le service de M. le professeur Fouquier. Tantôt, avec une volubilité extraordinaire, elle déclame des sermons presque entiers, faisant à chaque instant des citations tirées de la Bible et des ouvrages mystiques, qu'elle entremêle de reproches à son amant, qui la repousse, elle, si belle et si tendre.

Tantôt, proférant les propos les plus obscènes, se livrant à tous les gestes les plus dégoûtants, elle appelle à grands cris son amant, ou provoque les assistants. Pendant un moment de calme, qui avait permis de relâcher un peu la camisole, elle s'élance de son lit, se jette à terre, et là, toute nue, s'abandonne aux actions les plus révoltantes.

Les saignées, la glace sur la tête, toutes les ressources de la thérapeutique, que M. Fouquier varie avec tant d'habileté, ne produisent pas d'amélioration. Les forces diminuent, et la malade, dont les idées rehgieuses se confondent avec les idées erotiques, conserve un mouvement automatique de tout le corps que l'on ne peut réprimer. Par le frottement des cuisses, ou les seules oscillations du bassin, elle se procure les jouissances les plus vives, que traduisent les expressions de sa figure.

Cet état singulier persiste pendant deux jours. La malade meurt, et l'autopsie ne montre rien de satisfaisant*.

L'observation suivante, relatée par Esquirol, démontre qu'il n'y aucun âge dans la vie de la femme qui soit mis absolument à l'abri de l'érotomanie compliquée d'excitation génitale.

Une dame âgée de quatre-vingt-quatre ans, qui, dans sa jeunesse, avait vécu dans les illusions du grand monde, réduite à une fortune médiocre, jouissait d'une excellente santé. A la

* De Vutéromanie, 1856.

suite des événements de d850, cette dame est prise d'érotomanie. Son amour a pour objet un jeune homme qui a joué un grand rôle à cette époque ; elle se croit aimée, assure que la menstruation est rétablie chez elle ; elle fait de grandes toilettes, attend son amant au rendez-vous, fait préparer des aliments qu'elle porte elle-même dans les champs, persuadée que l'objet de son amour viendra les prendre, etc. K

Folie par amour. — Nous désignons par ces mots l'influence fatale exercée par un amour contrarié sur les facultés intellectuelles. Il n'est pas rare d'observer dans cette exaltation maladive des sentiments religieux poussés jusqu'aux pratiques les plus auslères. Comme l'a trèsjustement fait remarquer M. Morel, la folie par amour est rare dans les classes inférieures de la société : les habitudes immorales, en effet, les unions précoces et illicites des deux sexes, ne font plus guère rechercher dans l'amour qu'une satisfaction des sens qui amène l'abrutissement de l'esprit, une triste et dégradante indifférence à propos d'une position perdue sans retour, et qui, dans un trop grand nombre des circonstances, ne laisse en perspective aux jeunes filles que la misère, la prostitution et les maladies honteuses.

Afin de bien préciser les faits, citons quelques observations concluantes :

Une demoiselle de Lyon devint amoureuse d'un de ses parents à qui elle était promise en mariage. Les circonstances s'opposèrent à l'accomplissement des promesses données aux deux amants; le père exigeait l'éloignement du jeune homme. Or, à

* Aitn. (l'hi/f). piil'l. et de me'd. léçi.

DE L'EROTISME. 505

peine fut-il parti que cette jeune fille tomba dans une profonde tristesse, ne parla plus, resta couchée, refusa toute nourriture. Les sécrétions se supprimèrent ; mademoiselle X... repoussa tous les conseils, toutes les prières, toutes les consolations de ses parents, de ses amis. Après cinq jours employés à vaincre sa résolution, on se décida à rappeler son amant ; il n'était plus temps, elle succomba et mourut dans ses bras le sixième jour : « J'ai été frappé, dit Esquirol, de la rapidité de la marche de la maladie chez une femme qui mourut si promptement, après avoir acquis la conviction de l'indifférence de son amant. »

Une jeune fille de haute naissance, dit Descuret, fit à son père le sacrifice de son amour pour un roturier, mais ce sacrifice élait au-dessus de ses forces, une fièvre lente la mine et la consume et elle meurt avec tous les symptômes de la consomption pulmonaire « .

Une jeune fille de dix-sept ans, rapporte M. Morel, devint aliénée après avoir vu manquer un mariage qu'elle ambitionnait avec ardeur. Elle guérit de ce premier accès de folie, mais depuis elle est restée singulièrement impressionnable, et il a suffi qu'elle ait appris le mariage d'une de ses amies de pension pour être en proie à une jalousie qui amena une rechute ^

Un officier de cavalerie du caractère le plus doux, devint fou à la suite d'un amour contrarié : il croyait avoir reçu du ciel la mission de convertir les hommes, voulait les tuer pour l'expiation de leurs crimes, promettant de les ressusciter aussitôt et d'assurer ainsi leur bonheur. Ce malheureux avait le sentiment de son état ; il est mort après quelques mois de maladie ^.

* Médecine des passions, p. 5Ô8.

* Traité des maladies mentales, p. '219.

' Esquirol, Ann. d'hyg. pub. et de méd. lég.

Marca connu, dans une maison de santé, un pauvre employé aux appointements de 900 francs, appelé L.... Il était devenu éperdument amoureux d'une actrice de Paris connue par son talent, sa beauté et la sévérité de ses mœurs; cette dame était d'ailleurs épouse d'un artiste des plus distingués. L... partageait la soupente d'un portier, ne se nourrissait, le plus souvent, que de pain et d'eau, s'imposait, en un mot, les privations les plus dures, afin de pouvoir acheter un billet d'avantscène toutes les fois que madame X... remplissait un rôle. Un jour ses manifestations d'amour, pendant que madame X... paraissait devant le public, devinrent si vives, qu'on fut obligé de le mettre à la porte. Peu de temps après, il suivit madame X... dans toutes les promenades qu'elle faisait avec son mari, qu'il ne voulut jamais reconnaître pour tel, disant que madame X... n'était pas mariée, qu'elle n'épouserait que lui, et continuant de la nommer par son nom de demoiselle. Enfin, malgré une vigoureuse correction qu'il avait déjà reçue du mari, il se permit un jour, dans un lieu public, envers madame X..., des actes tellement répréhensibles, qu'on fut obligé de le renfermer. La passion qui le dominait a duré jusqu'à sa mort.

Simulation de la folie par amour. — L'exagération esl

recueil naturel que ne savent point éviter les simulateurs; aussi, les reconnait-on assez facilement, grâce à leurs extravagances et à leurs vaines menaces de suicide. En présence de circonstances analogues, il y a d'abord lieu de rechercher si le trouble de la raison résulte d'un calcul ou d'un amour vraiment capable de produire de semblables effets. Le véritable érotomane est timide, réservé, et il ne fait qu'à un ami bien intime l'aveu de sa tristesse, de sa passion. Le faux érotomane parle à tout le monde de l'objet de sa tendresse, et, par ses exubérantes confi-

dences, il cherche à exciter l'intérêt et la compassion. L'un garde malgré lui l'empreinte de la rêverie mélancolique; l'autre, par un facile oubli, laisse s'enfuir son chagrin au milieu des plaisirs. Le premier a très-fréquemment les traits pâles, amaigris, altérés, et il perd insensiblement l'appétit et le sommeil; touche-t-on son pouls, sa circulation s'accélère dés qu'on lui parle de l'objet aimé. Le second jouit de sa physionomie ordinaire et conserve, quoi qu'il fasse ou dise, les apparences normales de la santé.

Du Satyriasis. — En général, les cas de satyriasis sont peu communs. L'homme est loin d'être placé, comme la femme, sous la dépendance de ses attributs sexuels : moins sensible, plus maître de lui, libre de donner à sa guise un libre cours à ses appétits et de s'affranchir de cette exquise réserve qui s'appelle pudeur et sans laquelle la femme est un être grossier et vil, voué enfin à une vie de labeurs, il se soustrait par cela même aux désirs tumultueux, aux impératives sollicitations que le sens génital pourrait développer en lui.

Le climat, la vie molle, sédentaire, l'abus des excitants, l'onanisme, la polygamie, les habitudes des harems et le début de la phthisie pulmonaire, sont susceptibles de provoquer le satyriasis, mais la continence en est souvent l'origine première. Buffon a consigné l'observation du curé de Cours, près la Réole, homme d'une stature vigoureuse, élevé par des parents rigides dans les préceptes d'une chasteté immuable, et qui, après avoir victorieusement lutté contre les ardeurs viriles, vint à

prononcer ses serments solennels. La crainte de trahir sa parole lui fit éloigner de son imagination tous les objets capables de l'impressionner et de l'émouvoir, mais lorsque le sommeil avait annihilé une volonté aussi énergique, la nature, revendiquant des droits méconnus par devoir, ouvrait une issue à la sécrétion spermatique. L'abbé diminua alors la quantité de ses aliments, redoubla de précautions et finit par se réduire à un état de maigreur extrême. Vains efforts : à l'âge de trente-deux ans, de voluptueuses images l'obsédèrent, et un feu jusqu'alors inconnu s'empara de ses sens. Une sensibilité hyperesthésiée, désillusions lascives et des hallucinations provocatrices le plongent dans des transports furieux, lui font ressentir les plaisirs les plus doux ou le précipitent dans une sorte d'extase délicieuse. La vue, l'ouïe, le goût et l'odorat eurent tour à tour leurs vicissitudes. Le tact fut asservi le dernier, et « une catastrophe qui alarme la pudeur, étonne la nature et déconcerte la religion, » vint clore la scène névropathique. 1/abbé dont a parlé Ruffon a recouvré la raison et la santé.

Nous avons connu et observé dans les maisons d'aliénés trois satyriaques; deux d'entre eux avaient été frappés par-des condamnations judiciaires, puis mis un peu plus tard en traitement. Le troisième, âgé de soixante ans, avait été arrêté à la suite d'outrage public à la pudeur dans un wagon de chemin de fer, etcommel'on reconnut sans peine qu'il ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés, il avait été dirigé immédiatement sur un établissement spécial, où il mourut dans un état avancé de paralysie générale.

Une autre fois, et dans notre pratique urbaine, nous avons vu survenir du satyriasis chez un paralysé général âgé de soixante-quatre ans. Pendant trois jours il se livra à l'onanisme avec une salacité qui dépasse toute vraisemblance.

Marc a rencontré dans une maison de santé un homme de trente-six à quarante ans, petit et contrefait, fortement coloré, d'mi tempérament sec et irritable, ayant de belles dents, des cheveux tirant sur le roux, et qui, après de grands excès de libertinage, perdit la raison. Il se livrait à des actes d'un cynisme dégoûtant, ne parlait que de ses prouesses passées et futures, dans les termes les plus orduriers ; assurait avoir obtenu les faveurs des femmes les plus haut placées de Paris, et se complaisait à raconter les scènes les plus lubriques, qu'il affirmait s'être passées entre lui et les actrices les plus célèbres de nos théâtres, dont cependant plusieurs sont connues par leur sagesse. Comme, bien à tort, il se croyait comblé de tous les dons de la fortune, aucune femme ne lui résistait, et, comme il avait résolu déposséder même sa sœur, parce qu'elle avait la plus belle jambe qu'il eût jamais vue, il comptait obtenir du pape une dispense qui lui permettrait de consommer l'inceste. La pohce avait été obligée de le confiner provisoirement dans une maison de santé et de l'y laisser à la disposition de sa famille, à cause du scandale que sa conduite avait occasionné dans les promenades et autres lieux publics.

Chez les satyriaques, le désir se laisse à peine contraindre : il s'exprime avec emportement et va souvent jusqu'à la violence. En même temps, les organes génitaux sont excités, chauds et en action continuelle. Il est des hommes qui, dans cet état, répètent l'acte vénérien dans des proportions prodigieuses. « J'ai soigné un ma-

lade, dit M. Saadras, qui toutes les nuits recommençait avec sa femme le coït au moins douze ou quatorze fois; et, quand elle se refusait obstinément à tant de fatigues, il suppléait aux rapports sexuels en se masturbant à ses côtés... Les exemples de cinquante, soixante et même soixante et dix coïts complets en vingt-quatre heures, que les auteurs ont rapportés, ont tous été des cas de satyriasis aigus, mais celui que je viens de rappeler peut, à bon droit, passer pour un exemple de satyriasis chronique *. »

Examen médico-légal des satyriaqiies . — LorSque

le satyriasis sert de prétexte à quelques criminels, et que l'inculpé persiste à s'abriter derrière l'irrésistibilité, il faut bien distinguer si l'acte incriminé a été la résultante fatale d'une lésion de la volonté, ou s'il n'a été, au contraire, que l'œuvre du plus vicieux libertinage. Le satyriasis, à moins de l'usage d'une préparation cantharidienne, n'éclate pas soudain, et, pour qu'un fait soit digne d'atténuation, il faut qu'il y ait eu continence forcée, absolue, et trouble des facultés de l'intelligence. Les instincts charnels, en effet, sont placés sous l'empire de la raison : Castitas est virtns sub jîigo ralionis impetnm Hbiilinis refrenans'. Si, comme cela se voit quelquefois, on a devant soi un individu doué d'aptitudes viriles d'une ardeur exceptionnelle, il convient de ne point s'en laisser facilement imposer : on fait d'abord camisoler le pré-

Trailé pratique des maladies nerveuses, p. 605. Saint Augustin, de Finibus.

venu, et l'on établit ensuite autour de lui une surveillance intelligente et continue.

« La première question à se poser, dit M. Tardieu, dans des cas semblables, qui confondent à la fois le sentiment et la raison, c'est de savoir s'ils ne sont pas l'efTet d'un dérangement des facultés intellectuelles et morales, de cet affaiblissement sénile qui transforme en une sorte de délire erotique les mouvements des sens et ne laisse survivre dans les esprits éteints que des passions libertines. La constatation d'un état confirmé de démence peut restituer à ces faits leur véritable caractère ^ »

Nymphomanie. — Cet état cousistc dans des désirs tumultueux, une exaltation du sens génital et un penchant immodéré, presque irrésistible pour la fréquentation des hommes. On peut observer chez une véritable nymphomane une sorte de gène épigastrique, de suggestion utérine, d'angoisses et d'inquiétude, des agaceries gracieuses, des regards tendrement expressifs, des sollicitations sous toutes les formes, des attitudes provocatrices, des familiarités insolites, des paroles suppliantes, caressantes et lascives, des poses lubriques, puis l'état complet de nudité, la fureur vénérienne, les cris amoureux et les mouvements désordonnés des organes génitaux en proie à la plus violente excitation. L'orage se calme, des sensations insensées persistent cependant, et elles provoquent à la première occasion de nouveaux et impérieux désirs, que les plus grands excès n'assouvissent en rien!

' Des Attentats aux mœurs, p. 10.

Une enfant de quinze ans, soignée à la Salpêtrière dans le service de M. Trèlat, honnêtement élevée par ses parents, appelait par la fenêtre les soldats qu'elle voyait passer, pendant que son père, resté veuf, était occupé hors de chez lui.

Une autre, âgée seulement de douze ans, traitée par le même médecin, avait déjà mené une existence qui lui avait grossi la voix. Ses traits étaient prématurément vieillis ; elle avait des rides au front. Cette malheureuse sortait le soir sous le prétexte d'aller chez des amis de sa famille, et se tenait sur le trottoir pour arrêter et provoquer les passants. Elle les conduisait dans une maison qu'une autre jeune fille lui avait fait connaître. Ses parents ne furent instruits de sa conduite que par la poUce, avec laquelle elle n'était pas en règle et qui lui chercha noise ^

Sophie appartient à une famille d'ouvriers où la morale la plus sévère a été la règle constante, et cependant bien avant l'âge de la puberté on remarquait chez elle une précocité qui obligeait à une surveillance active, et qui même était allée assez loin pour que son père dût lui faire sentir toute son autorité. Menstruée avant l'âge de quinze ans, Sophie sentit se développer en elle des besoins plus précis et mieux déterminés, et dès qu'elle put se soustraire à la surveillance de ses parents, elle saisit la première occasion qui se présenta de goûter un plaisir qui, suivant sa propre expression, dépassa de beaucoup ce qu'elle s'en était promis. A partir de ce moment, le besoin devint plus énergique, et ses parents lui devinrent d'autant plus odieux que leur présence s'opposait à ce que ses rapports sexuels fussent aussi fréquents qu'elle l'aurait désiré. Aussi les quitta-t-elle furtivement pour venir s'installer dans une autre ville où elle put tout à son aise multipher les

* Voit' la Folie lucide, p. 41 et suivantes.

DE L'EROTISME. 511

relations, qui consliluent dès lors le mobile de son existence. Si, d'un côté, la satiété résulte des rapprochements fréquents avec le même individu, la promiscuité avec plusieurs la trouve constamment insatiable, et elle raconte elle-même comment, dans la même journée, elle passait successivement dans les bras de trois ou quatre hommes, vis-à-vis desquels ,'elle déployait une ardeur sans cesse renaissante. Autant son bonheur était grand quand elle était satisfaite, autant elle souffrait quand elle devait se résigner à une privation de courte durée. Après quelques mois, elle dut changer de résidence pour fuir ses parents qui avaient découvert sa retraite. Elle alla à Lyon, où elle se livra aux mêmes désordres avec un (nilrain d'autant plus marqué qu'elle y avait pour compagnes deux jeunes parentes, mais elle quitta bientôt celles-ci, parce qu'elles apportaient dans cette débauche un sentimentalisme qui lui déplaisait.

Pour un moment, cette situation sembla se modifier sous l'influence d'une grossesse, et sa liaison avec un jeune homme prit alors un caractère tel, que cette affection mutuelle les conduisit à se marier. Cette union fut heureuse pendant près de trois ans ; toute trace du passé semblait effacée, lorsque Sophie se fit de nouveau remarquer par une lésion profonde de ses sentiments affectifs ; on la vit de nouveau quitter son domicile, parcourir le pays, reprendre ses premières habitudes, céder à ses premiers entraînements. Un jour, elle rencontre un jeune homme auquel elle n^adresse pas la parole ; elle lui écrit plus tard pour lui exprimer le regret de ne pas s'être rencontrée avec lui pendant la nuit. Ses enfants, qu'elle avait vivement désirés sur l'assurance que l'allaitement serait une source de nouvelles jouissances, considérés par elle comme une entrave à la satisfaction de son instinct, sont de sa part l'objet des plus mauvais traitements qui compromettent leur existence ; elle vend diverses pièces de son mobilier pour satisfaire ses goûts de voyage, et c'est après l'avoir poursuivie pendant plusieurs mois dans ce vagabondage d'un nouveau

512 LA FULIE DEVANT LES TRIDUNAUX.

genre qu'on se décida à l'isoler. Ces faits embrassent une période de plus de six ans'.

Une jeune femme, âgée de vingt-huit ans, et dune bonne constitution, avait reçu une éducation brillante. Entourée des bienfaits de la fortune et douée des avantages physiques les plus remarquables, elle se marie à Tàge de seize ans. Elle ne connut d'abord que le bonheur, mais deux grossesses terminées par des accouchements avant terme l'affectèrent d'autant plus, qu'elle désirait avec ardeur d'être mère. Bientôt elle part pour l'Amérique et est assaillie par de nouveaux chagrins. Convalescente du typhus, elle se fit remarquer par une volubilité extraordinaire, mais sans aucune incohérence dans les idées; le cinquième jour, elle s'occupe d'achats inutiles, déraisonne, tient des propos indécents, et prend des attitudes lascives à la vue des hommes. Si elle se trouve avec des personnes de son sexe, elle exige qu'elles se retirent; seule alors avec un homme ou plusieurs, pourvu que leur mise soit élégante, elle s'épuise en suppHcations qui ont toujours pour objet les jouissances vénériennes et pour but le désir d'avoir un enfant. Un refus la porte à des accès de violence auxquels on est obligé dopposer la force. Au milieu de ce désordre, on reconnaît la faculté de penser ou de lier les idées. L'isolement, un traitement physique et moral bien dirigé la rendirent à une parfaite santés

Une jeune personne, appartenant à une famille honorable, éprouva et sut d'abord comprimer des désirs voluptueux, puis elle les satistit bientôt par l'onanisme. Des conversations d'une grande liberté décelèrent ensuite des dispositions qu'un reste de pudeur tenait encore cachées, et enfin des gestes provocateurs et des discours lascifs amenèrent des accès de désordre,

' Renaudin, Archives cliniques, 1862.

- L. Villermay, Dictionnaire des sciences médicales.

la fuile de la maison paternelle et l'inscription sur les registres de la préfecture de police ! Descendue au rang des plus abjectes créatures, elle parvenait à peine, dans son infâme et Irès-active industrie, à tempérer les feux de sa dévorante lubricité. Et tout cela sans aucun trouble apparent de l'intelligence, sans ballucinations, sans folie, mais aussi sans qu'aucun frein moral eût pu arrêter un pareil entraînement. En peu d'années, elle tomba dans le dernier degré de l'abrutissement.

Une dame, âgée de soixante-dix ans, était possédée de la plus dégoûtante fureur utérine. Sage et modeste jusqu'à l'âge de soixante-six ans, elle devint tout à coup d'une borrible impudicité. L'offre de sa foi tune était l'un de ses moyens de séduction les moins ridicules qu'elle employait. Les plus obscènes pratiques lui étaient familières pour apaiser la férocité de ses besoins '.

Opinion médico-légale sur les nymphomanes. — LQ

médecin expert, en présence d'un cas analogue à l'un de ceux qui viennent d'êtres rapportés, doit soumettre la femme à un examen minutieux et rechercher s'il n'y a point chez elle une affection vermineuse ou diverses maladies cutanées, dartreuses, par exemple, ayant leur siège dans les parties voisines des organes de la génération et même quelquefois dans ces derniers, et il s'assurera si une affection arthritique ou hémorroïdale n'a pas pu également exercer quelque influence.

Il nous est impossible, on le comprendra, d'appliquer aux besoins de la science et de la justice criminelle des préceptes généraux fixes et mathématiquement définis

* Beliiici", de la Nijmpliomaiiie, 1818.

LEGR. FOLIE. 55

relativement à la nymphomanie. Ce que nous pouvons dire cependant, c'est que le degré d'enchaînement de la liberté morale devra être inspiré par la nature plus ou moins insolite et insensée des actes commis, ainsi que parles manifestations intellectuelles qui ont accompagné leur accomplissement. Les nymphomanes peuvent trèsbien éprouver des phases suspensives ou n'avoir que des ardeurs utérines intermittentes ; le médecin légiste devra donc observer ces malades avec un grand soin et à plusieurs reprises, quelquefois même pendantlongtemps, afin de pouvoir se prononcer sagement surl'état mental et sur le degré d'impulabilité. S'il a remarqué des illusions des sens et des hallucinations, il en fera l'objet d'une men- .tion spéciale, car ces étranges erreurs ont leur part de retentissement et sur la raison et sur la responsabilité.

Des dépravations erotiques : perversions horribles des sens s profanation de eatlavres : attentats après la mort et sur la eoiiche funèbre : violation de sépultures. — iNoUS

voici arrivé à la relation de faits véritablement monstrueux. Après avoir jeté les yeux sur la hideuse et révoltante clinique qui va suivre, le lecteur trouvera sans doute que les troubles les plus profonds et les plus graves de l'entendement humain sont seuls capables d'excuser de pareils égarements. C'est triste à dire, mais nous ne sommes cependant pas convaincu que les auteurs des attentats qui vont être rapportés aient été tons des aliénés ; nous ne le pensons même pas. Enregistrons donc, sous toutes réserves^ ces observations dont quelques-unes renferment des détails d'un cynisme inat-

lendii, et qui, s'il n'était vrai, serait tout à fait invraisemblable.

Le maréchal Gilles de Rays, vaillant homme de guerre, contemporain et compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, prit une part active à l'expédition de cette héroïne pour la délivrance d'Orléans. M. Morel rapporte que les forfaits qu'il commit au château de Mâchecoul, en Bretagne, où plus de huit cents enfants furent sacrifiés par lui à ses appétits immondes, et avec des circonstances atroces qui dépassent tout ce que nous savons de la dépravation de certains empereurs romains ', ne le firent pas considérer comme un fou par la haute cour de Bretagne, présidée par le très-noble et très-sage messire Pierre del'Hospital, juge universel en toute la duché de Bretagne, ainsi qu'il est quaUfié dans le réquisitoire du lieulenant du procureur de Nantes. Le très-haut et très-puissant seigneur Gilles de Laval, sire de Rays et autres heux, conseiller du roi notre sire et maréchal de France, ne put éviter l'expiation de ses crimes. Il subit la peine de mort à Nantes, et ce fut justice.

Cependant il est peu de personnes qui, en lisant le procès du maréchal, ne soient tentées de le considérer comme un ahéné. Il écrit au roi de France Charles Yll : « Souvente fois je me lamente et me reproche d'avoir laissé votre service, mon très-vénéré sire, il y a six ans, car, en y persévérant, je n'eusse pas tant forfait; mais je dois néanmoins confesser que je fus induit à me retirer en mes terres de Rays, par certaine furieuse passion et convoitise que je sentais envers votre propre dauphin, tellement que je faillis un jour l'occire comme j'ai depuis occis nombre de petits enfants par secrète tentation du diable.

* Crimes (ellement étranges et tellement inouïs, dit M. H. Martin dans son Histoire de France, que cet âge de fer qui semblait ne pouvoir s'étonner de rien en fait de mal avait été frappé de stupeur. Yoy. pour les détails C«/7'0A77t'S de l'Histoire de France ^causes célèbres), par L. Jacob, Paris, 1858.

(( Donc, je vous conjure, très-redouté sire, de ne pas abandonner en ce péril voire très-humble chambellan et maréchal de France, lequel ne veul avoir la vie sauve que pour faire une belle expiation de ses méfaits sous la règle dos Carmes. »

Cette étrange lettre, d'après M. Morel, ne prouve pas, ainsi que le dit M. P. L. Jacob, que le sire de Wa\s avait ^jerdu Cusage de sa raison. Les fous ne croient pas avoir commis de méfaits. D'ailleurs, l'étude de cet étonnant procès révèle clairement que, depuis son arrestation, le maréchal employait la plus grande sagacité à conduire son affaire à bonne fin. On le voit communiquer à ses complices, cités comme témoins en cette horrible cause, ce qu'ils auront à déposer, leur enjoignant de tout nier, et surtout les crimes de sodomie avec homicide dont il s'était rendu coupable. Le maréchal n'avoua d'abord que les manœuvres et maléfices •auxquels il se livrait pour évoquer le diable en société et avec l'aide des astrologues qu'il faisait venir à grands frais d'Italie. Or ce ne sont pas là des actes d'aliénés. Ces derniers ne sont pas ordinairement capables de combiner les éléments d'une défense. Ils cachent souvent, il est vrai, les motifs qui les ont fait agir, mais ils n'en inventent pas de mensongers pour excuser un crime dont ils se croient innocents. Et quand même ils avouent être dignes de mort, ils se glorifient du résultat de leurs actes, puisque ceux-ci n'ont été commis par eux que pour avoir une occasion de se placer sur un piédestal d'où ils feront connaître au monde entier qu'ils sont des victimes injustement persécutées. C'est ainsi qu'agissent beaucoup d'hypochondriaques,qui en arrivent par degrés au délire des persécutions et à la perpétration d'actes homicides prémédités et accomplis souvent avec des circonstances atroces.

Pour revenir au maréchal de lîays, ce n'est que lorsque les aveux complets des deux principaux inculpés et complices, Ilenriet et Ponton, ne lui laissèrent plus aucun moyen de se sauver que le fier et puissant seigneur resta comme foudroyé devant ses juges; il fit alors l'aveu de ses crimes dans leurs

DE L'EROTISME. 517

détails les plus révoltants Ce grand coupable ne demanda plus qu'une seule grâce, cest quon lui permît de se retraire dans un couvent pour y amende)' ses vilains faits et y avancer le salut de sa pauvre âme.

Un des témoins inculpés voulut sauver son maître en disant que son bon sire de Rays ne peut être accusé et puni, attendu qu'il n'était pas libre de ses intentions et de ses faits, car il se .trouvait soumis à la possession du diable, quoi qu'il fit pour s'en délivrer par messes, oraisons, jeûnes, aumônes et toutes sortes de bonnes œuvres. Pierre de l'Hospital lui-même, qui a cependant montré dans la conduite de ce procès une baute et impartiale justice, une raison supérieure, semble céder pour un moment aux préjugés de son époque. Il fournit même à l'avocat le tbème de sa défense, quand, effrayé delà franchise des terribles aveux de l'accusé, il l'interpelle en ces termes : « Qui vous a induit à ce faire? C'est assurément l'esprit du mal, le tentateur. »

Mais c'est précisément dans la réponse du maréchal à cette question qu'il faut admirer comment les plus grands coupables rendent parfois hommage à la vérité en cédant au cri de leur conscience. Leurs réponses acquièrent alors une netteté qui donne le moyen d'apprécier en quoi ils ont encouru la responsabihté de leurs actes. Si, dans l'exemple qui nous occupe, le prévenu parle de l'instigation du diable, il ne fait qu'employer un langage en rapport avec les idées superstitieuses de son temps, sans que cette croyance à l'intervention de l'esprit infernal soit de nature à faire croire qu'il ait agi d'une manière irrésistible, à l'instar des aliénés. Écoutons plutôt ses propres paroles :

« Je ne sais, dit le seigneur Gilles de Rays, maisj'ai de moimême et de ma propre tête, sans conseil d'autrui, pris ces imaginations d'agir ainsi seulement par plaisance et délectation de luxure ; de fait, j'y trouvais incomparable jouissance, sans doute par l'instigation du diable. Il y a huit ans que cette idée diabolique me vint; ce fut l'année même où mon aïeul, le sire

de la Suze, alla de vie à trépas. Or, étant d'aventure en la librairie dudit château, je trouvai un livre latin de la vie et des mœurs des Césars de Rome, par un savant historien qui a nom Suetonius ; ledit livre était orné d'images fort bien peintes, auxquelles se voyaient les déportements de ces empereurs païens, et je lus en cette belle histoire comment Tiberius, Caracalla et autres Césars s'ébattaient avec des enfants, et prenaient singulier plaisir à les martyriser. Sur quoi je voulus imiter lesdits Césars, et le même soir je commençai à ce faire en suivant les images de la leçon et du livre... Pour un temps je ne confiai mon cas à personne, mais depuis je dis le mystère à plusieurs personnes, entre autres à Henriet et à Pontou, que f avais dressés à ce jexi. Ce furent les susdits qui aidaient au mystère, et qui avisaient à trouver des enfants pour mes besognes. Les enfants, tués à Chantocé, étaient jetés au bas d'une tour en un pourrissoir, d'où je les fis tirer une certaine nuit, et mettre en un coffre pour être transportés à Mâchecoul et brûlés, ce qui fut fait. Quant à ceux occis à Mâchecoul et à Nantes en l'hôtel de Suze, on les brûlait en ma chambre, hormis quelques belles têtes que je gardais comme reliques. Or, je ne saurais dire au juste combien furent ainsi tués et ars, sinon qu'ils furent bien au nombre de six vingts par an... ' »

L'observation qui précède rappelle immédiatement à l'esprit les actes et les livres obscènes du trop fameux marquis de Sade, qui, sur un ordre de Napoléon I", fut séquestré à la maison de Charenton. D'après l'opinion généralement accréditée, il est bien permis de dire que dans ce cas Charenton a remplacé la Bastille. Le marquis de Sade, qui n'a été en somme qu'un très-pâle imitateur du maréchal Gilles de Rays, a donné, pendant son séjour à Charenton, un libre cours à sa verve ordurière,

' delà Folie héréditaire. Gazelte liebdoniadaire, 1861.

DE L'ÉROTISilE 519

et son dossier renfermait, dit-on, un certain nombre de pages inédites encore plus licencieuses que ce qui avait été précédemment publié. Ce dossier a été volé dans les dernières années de la Restauration, d'après ce qui nous a été affirmé lorsque nous avons demandé à en prendre connaissance. Le maréchal Gilles de Rays et le marquis de Sade ont été des types de monstruosité morale dont l'humanité n'a qu'à rougir, car ils la déshonorent ! Continuons à dérouler ces abjectes archives :

CharlesD..., âgé de trente et un ans, peintre en bâliinenls, est marié et père de famille. Ses traits ont quelque chose d'enfantin, d'indécis; sa marche est chancelante et le côté gauche est affecté d'un léger tremblement. 11 a aussi un certain embarras de la langue et l'on croirait, à première vue, qu'il est ivre ou atteint d'un commencement de paralysie générale. Il se plaint d'une violente douleur de tête, a un appétit irrégulier et bizarre, un sommeil agité.

Depuis quelque temps les agents de la police du Havre surveillaient ses démarches, quelques personnes l'ayant accusé de venir régulièrement au même endroit pour s'y livrera la masturbation. Cet outrage aux mœurs était accompagné, disait-on, de gestes et de paroles qui dénotaient les instincts les plus erotiques et alarmaient la pudeur des femmes et des filles qui venaient à passer. On ajoutait que, lorsque Charles D... se voyait surveillé, il dépassait lendroit où il s'arrêtait d'ordinaire, puis revenait invariablement après de longs détours à sa place de prédilection : il reprenait alors ses manœuvres onaniaques.

Le fait était vrai, et Charles D... fut pris en flagrant délit. Lorsqu'on l'arrêta, il poussait la dépravation jusqu'à mawf/er le produit de ses éjaculations !

Interrogé par ]\r le docteur Morel, il répond : « Je ne sais pas, je ne comprends plus, ma tête se perd. Je suis pris par

moments de frayeurs, de tremblements; je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je fais. » 11 est impossible d'être édifié sur les motifs qui ont déterminé cet homme. Si les questions qu'on lui adresse semblent le réveiller un instant, il retombe bientôt après dans un état de torpeur et d'anéantissement.

Des renseignements pris auprès de sa femme, il est résulté ce qui suit : Charles D... est tantôt d'une gaieté insupportable, tantôt d'une tristesse et d'une préoccupation indéfinissables ; il pleure souvent, parle seul très-fréquemment, s'arrête devant toutes les gravures, casse et démonte tous les objets qui lui tombent sous la main, a de violentes colères et aurait plusieurs fois sauté par une fenêtre si on ne l'en eût empêché. Il y avait des jours où il prenait des ahments avec exagération, mais, le plus souvent, rien ne lui semblait bon. Il buvait alors de l'absinthe pour se donner de l'appétit. Ses rapports matrimoniaux ont toujours été ceux d'un homme excessivement emporté et en proie à une grande exaltation du sens génésiaque.

Le père de Charles D..., livré à l'alcooHsme, est mort aliéné et avait de fréquents accès de fureur. Sa tante maternelle, tourmentée pendant de longues années d'un délire de persécutions, est aujourd'hui dans un état complet d'idiotisme.

Placé en présence de ses juges, le prévenu ne dit rien pour sa défense; il se montre aussi indifférent à sa situation que s'il s'agissait de la condamnation d'une autre personne. Bref, son altitude pendant les débats, où son hébétement dut être interprété comme une absence de tout sentiment, de tout remords, n'était pas de nature à lui attirer l'itidulgence du tribunal ; aussi a-t-il été condamné à un an de prison par la police correctionnelle du Havre.

M. le docteur Morel a déclaré qu'en cette circonstance la justice avait frappé un aUéné '.

M. Tardieu a rapporté un exemple de la plus épouvantable

* Gazelle hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 18G1, n» 48.

DE L'EROTISME. 521

perversion des sens. Une femme, jeune encore, avait défloré sa fille, âgée de douze ans, en lui introduisant les doigts trèsprofondément et à plusieurs reprises chaque jour, pendant plusieurs années, dans les parties sexuelles et dans l'anus. Cette femme prétendait qu'elle n'avait en vue, dans ces monstrueuses pratiques, que l'intérêt de la santé de son enfant et les soins d'une propreté singulièrement raffinée. Mais la passion coupable ou le délire se trahissait dans la nature même des attouchements et dans les circonstances du fait. L'enfant racontait avec un accent de vérité saisissant qu'il n'était pas rare que sa mère la réveillât, au milieu de la nuit, et se livrât sur elle à ces actes effrénés, qui se prolongeaient pendant une heure entière, et durant cette scène, devant laquelle l'esprit recule, la mère était haletante ; son teint, son regard s'animaient, son sein s'agitait; elle s'arrêtait, baignée de sueur. L'examen auquel M. Tardieu soumit l'enfant fut des plus concluants ', et il est bien permis de dire que, sans les constatations de la science, le fait n'eut sans doute pas pu être considéré comme possible.

Le sieur X..., âgé de vingt-sept ans, d'un tempérament lymphatique, mais doué néanmoins d'une très-grande force musculaire, a présenté, dès ses premières années, des signes non douteux d'idiotie. A mesure qu'il avançait en âge, l'absence d'intelligence devenait de plus en plus manifeste.

X... ne put jamais apprendre à lire; il était d'ailleurs violent, indocile, plein de bizarreries. Élevé parles soins de l'administration de l'hospice de Troyes , il fut successivement placé chez plusieurs paysans, mais aucun d'eux ne put le garder. On le ramenait à l'hospice, déclarant ne rien pouvoir obtenir de lui.

Plus tard, X... devient sujet à des accès de manie périodi-

' Voy. Études me'dico-le'gales sur les attentats aux nwurs, 4^oclilion, p. 53, "

que. Presque tous les mois il était, pendant plusieurs jours, d'une violence extrême, injuriant les personnes qui l'entouraient, proférant des menaces de mort et d'incendie. Il fallait alors quelquefois le renfermer dans une cellule , et même, dans quelques cas, le maintenir fixé par la camisole de force.

De temps en temps il quittait furtivement l'hospice, et, après avoir erré plusieurs jours dans la campagne, il revenait exténué de fatigue, les vêtements en lambeaux et couverts de boue. Cependant, dans les intervalles de ses accès, X... pouvait se livrer aux plus rudes travaux; il était infatigable et faisait à lui seul l'ouvrage de plusieurs hommes. Aussi, malgré son élat d'imbécillité, trouvait-on de temps en temps des cultivateurs qui consentaient à le prendre.

Cependant, un premier fait d'une extrême gravité vint mettre fin à ces essais de liberté. X... se trouvait alors chez un cultivateur du bourg d'Eslissac, lorsque, en présence de cinq où six personnes, il commit une tentative de viol sur une paysanne. On fut forcé de le réintégrer à l'hospice de Troyes, où bientôt se passèrent les actes monstrueux qu'il me reste à raconter.

X..., trompant la surveillance, s'introduisait dans la salle des morts, quand il savait que le corps d'une femme venait d'y être déposé, et il se livrait aux plus indignes profanations.

Il se vanta publiquement de ces faits, dont il ne paraissait point comprendre la gravité. D'abord on ne put y croire ; mais, appelé devant le directeur, X... raconta ce qui se passait, de manière à lever tous les doutes.

On prit, dès ce moment, des mesures pour mettre cet homme dans l'impossibilité de renouveler les profanations qu'on venait de découvrir; mais cet idiot, si privé d'intelligence pour toutes choses, déploya dans ce cas un instinct de ruse qui le fit triompher de tous les obstacles. Il avait dérobé une clef qui ouvrait la salle des morts, et les profanations de cadavres purent ainsi continuer pondant longtemps.

Il fallut enfin reconnaître l'inutilité des mesures employées

DE L'EROTISME. 525

jusque-là pour prévenir le retour d'actes si odieux, et X... fut envoyé à l'asile des aliénés de Saint-Dizier^

Peu d'années avant la révoliUion de 1789, un prêtre fut convaincu d'avoir assouvi une passion brutale sur le cadavre encore chaud d'une femme auprès de laquelle il avait été placé pour réciter des prières. C'est sur ce fait que M. Kéra- Iry a établi son roman intitulé le Dernier des Beaumanoir.

« En 1787, près de Dijon, à Citeaux, un mien aïeul, dit M. le docteur Michéa , qui était médecin de cette célèbre abbaye, sortait un jour du couvent pour aller voir dans une cabane, située au milieu des bois, la femme d'un bûcheron que, la veille, il avait trouvée mourante. Le mari, occupé à ses rudes travaux, loin de la cabane, se trouvait forcé d'abandonner sa femme, qui n'avait ni enfants, ni parents, ni voisins auprès d'elle. En ouvrant la porte du logis, mon grand-père fut frappé d'un spectacle monstrueux. Un moine quêteur accomplissait l'acte du coït sur le corps de la femme, qui n'était plus qu'un cadavre -. »

« Un homme fut arrêté, dit M. Brierre de Boismont, dans une petite ville de province, pour un crime auquel personne ne voulait croire, et qui cependant fut prouvé aux débats. Il venait de mourir une jeune personne de seize ans, qui appartenait ù une des premières familles de la ville. Une partie de la nuit s'était écoulée, lorsqu'on entendit dans la chambre de la morte le bruit d'un meuble qui tombait. La mère, dont l'appartement était voisin, s'empressa d'accourir. En entrant, elle aperçut un homme qui s'échappait en chemise du ht de sa fdle. Son effroi lui fit pousser de

* Cette observation, r. cueillie par M. le docteur Bé lor, de Troyes, a été, en 1857, l'objet d'un très-remarquable l'apport à l'Académie de médecine, de la part de M. Baillarger.

- Union médicale, 17 juillet 1849.

grands cris, qui réunirent autour d'elle toutes les personnes de la maison. On saisit l'inconnu, qui paraissait presque insensible à ce qui se passait autour de lui, et qui ne répondait que confusément aux questions qu'on lui adressait. La première pensée avait été que c'était un voleur ; mais son habillement, certains signes, dirigèrent les recherches d'un autre côté, et l'on reconnut bientôt que la jeune fille avait été déflorée et polluée plusieurs fois. L'instruction apprit que la garde avait été gagnée à prix d'argent; et bientôt d'autres révélations prouvèrent que ce malheureux, qui avait reçu une éducation distinguée, jouissait d'une grande aisance, et était lui-même d'une bonne famille, n'en était pas à son premier coup d'essai. Les débats démontrèrent qu'il s'étaitglissé un assez grand nombre de fois dans le lit de jeunes femmes mortes, et qu'il s'y était livré à sa détestable passion . Il fut condamné à une détention perpétuelle *. »

François Bertrand, âgé de vingt-cinq ans, né à Voisey (Haute-Marne), avait quitté le séminaire de Langres avant d'avoir terminé sa classe de philosophie et avait embrassé la carrière militaire. 11 devint sergent au 1¥ de ligne, passa dans son régimenl pour un excellent sous-officier et fit partie de la compagnie hors rang en qualité de secrétaire du trésorier, ce qui ne l'assujettissait pas aux appels et lui facilitait les moyens de s'absenter pendant quelques heures sans autorisation.

Bertrand comparut devant un conseil de guerre présidé par M. le colonel Manselon, sous la grave inculpation de violation de sépulture dans plusieurs cimetières. L'auteur de ces profanations était resté longtemps inconnu ; les gardiens avaient fait feu sur lui trois fois, mais les balles avaient seulement troué sa capote militaire. C'est alors qu'on imagina une machine infernale qui, au moindre effort, devait faire explosion.

1 Gazette mcdicale, 21 juillol 1849.

Dans la nuit du 15 mars 1849, il escalada la clôture du ciuielière Montparnasse et fut blessé en sautant.

Voici les révélations les plus importantes que nous trouvons dans l'interrogatoire du sergent Bertrand :

D. A la suite de quelle sensation vous livriez-vous à ces sortes d'excès?

R. Je ne sais pas ; je ne puis dire ce qui se passait en moi.

D. Vous avouez tous les faits?

R. Je reconnais m'étre rendu coupable de toutes les profanations de sépulture dont on m'accuse. J'ai été blessé dans la nuit du 15 au 16 mars dernier par un coup de feu, en sautant par- dessus la cloison en planches du cimetière Montparnasse, où je voulais m'introduire pour y fouiller de nouvelles sépultures. Ce coup de feu m'obligea de m'enfuir. Je me rendis à l'hôpital du Val-de-Gràce, pour me faire soigner des blessures que j'avais reçues. Je déclarai tout ce que j'avais fait à M. le chirurgien-major, Marchai (de Calvi).

D. Ainsi, vous reconnaissez bien être l'auteur des violalions qui ont eu lieu en février 1847, à Bléré, prés Tours; en juin, même année, au cimetière de l'Est; en juillet et août 1848, au cimetière du Sud; le 25 août, au cimetière d'Ivry; en septembre, une deuxième fois au même cimetière ; et en décembre, au même lieu, sur plusieurs cadavres?

R. Toutes ces dates sont exactes ou à peu près. Quand je m'introduisais dans un cimetière, c'était une rage, une folie qui me poussait. Il m'est arrivé de déterrer dans la même nuit de dix à quinze cadavres, et après les avoir mutilés, je les remettais en place.

D. Quel était votre motif ou votre but, pour violer ainsi des sépultures, et vous porter à des actes horribles?

R. Je n'avais aucun but; j'éprouvais le besoin irrésistible de la destruction, et rien ne m'arrêtait pour me lancer dans un cimelière, afin d'y assouvir cette espèce de rage de mutiler les cadavres, mais sans m'occuper ni sans rechercher le sexe. Je ne puis encore aujourd'hui me rendre compte des sensa-

lions que j'éprouvais en éparpillant les lambeaux de ces cadavres.

D. Avec quel instrument commettiez-vous les incisions et les lacérations des membres ?

jR, Le plus souvent avec mon sabre-poignard, et d'autres fois avec un couteau ou un canif.

D. Comment parveniez-vous à déterrer les corps?

R. Froidement : Avec mes propres mains, ou avec le premier instrument que je trouvais près de moi. J'avais quelquefois les mains en sang, je ne sentais les douleurs que le lendemain.

D. Que se passait-il en vous après avoir assouvi votre passion?

R. Je me retirais en proie à une fièvre qui me rendait tout tremblant ; puis j'éprouvais le besoin de prendre du repos. Je dormais plusieurs beures consécutives n'importe où ni en quel lieu. Pendant cet assoupissement, j'entendais tout ce qui se passait autour de moi.

D. Comment expliquez-vous cette préférence à cboisir, pour vos horribles mutilations, des cadavres de femmes plutôt que ceux des hommes ?

R. Je ne choisissais pas ; il est vrai que j'ai déterré plus de femmes que d'hommes.

D. N'éliez-vous pas, dans ces actes, dirigé par un sentiment autre que celui de la destruction des cadavres ?

jR. Non, mon colonel.

D. 11 est bien extraordinaire que vous cherchiez toujours à assouvir votre passion sur des morts, et jamais sur des êtres vivants ?

R. C'est une maladie chez moi : depuis que je suis à l'hôpital, je n'en ai pas eu d'atteinte ; mais je ne sais si je serai complètement guéri quand je sortirai de celte affaire.

D. Un témoin a dit dans Tinstruction que le cadavre d'une jeune fille avait été mâchonné : est-ce que vous attaquiez les cadavres Avec les dents?

DE L'EROTISME. 527

H. Non, monsieur Je président ; je n'ai jamais fait usage de mes dents. Le témoin a voulu dire que les corps déchirés par le couteau mal affilé ou par mon sabre laissaient dans les deux parties séparées des déchirures incorrectes qui faisaient comme si des rats avaient mordu ces parties.

D. Lorsque vous ouvriez les cadavres, ne plongiez-vous pas les mains dans l'intérieur?

R. Toujours avec impassibilité et sur le ton le plus calme. Oui, colonel, j'y mettais les mains pour en arracher les entrailles, et souvent j'allais jusqu'aux régions supérieures, d'où j'arrachais le foie. (Mouvement d'horreur dans l'auditoire.)

D. Mais de semblables actes devaient vous faire horreur à vous-même? Est-ce que vous n'éprouviez pas un sentiment qui vous fit comprendre toute l'énormité odieuse de vos actes ?

R. Oui, certainement, et plus que tout autre, j'éprouvais ce sentiment, mais je ne pouvais m'cmpêcher de recommencer au péril de ma vie. Ainsi, je savais que la machine existait pour m'atteindre et me donner la mort ; je n'en ai pas moins franchi le mur. Une autre fois, cette machine a raté; j'aurais pu la prendre et l'emporter, mais je me suis contenté de la démantibuler d'un coup de pied. Je suis entré dans le cimetière, où j'ai déterré plusieurs cadavres. C'était un soir qu'il faisait une nuit profonde; le temps était horrible, il pleuvait et tonnait très-fort. En sortant du cimetière Montparnasse, je me suis rendu au cimetière d'ivry , où j'ai commis les mêmes actes, et je suis rentré au Luxembourg vers trois ou quatre heures du matin.

D. Est-ce que jamais vous ne vous êtes demandé à quoi ser* vait cette destruction de cadavres déjà anéantis?

/{. Quand ma maladie se déclarait, j'éprouvais, sans m'en rendre compte, ce besoin de détruire.

D. Et cette maladie, vous prenait-elle souvent?

R. Environ tous les quinze jours ; elle s'annonçait par des maux de tête.

D. Eprouviez-voifS les mêmes désirs en voyant des animaux morts?

li. Non, mon colonel, je n'éprouvais rien.

D. Depuis que vous êtes à l'hôpital, avez-vous éprouvé ces alTreux désirs?

II. Non, mon colonel. Et je suis sûr maintenant d'être complètement guéri. J'avais vu des cadavres froidement... sans trembler... je n'avais vu mourir personne. Depuis que je suis à l'hôpital. .. plusieurs de mes camarades sont morls près de moi... Ah! je suis guéri, car aujourd'hui j'ai peur d'un mort. (Vive et profonde sensation.)

M. le docteur Marchai (de Calvi) dépose ensuite et rapporte que Bertrand lui a tout avoué et qu'il l'a même chargé de faire au conseil une horrible confidence : « Il mutilait, dit-il, toutes les parties, fendait les bouches jusqu'aux oreilleset séparait les membres. Tout en reconnaissant qu'il ne touchait pas au corps des hommes, il ne pouvait expliquer la préférence que dans le principe il donnait au sexe féminin. Mais une nouvelle passion s'étant jointe à la première, il commit des actes qui expliqueraient naturellement cette préférence. »

M. le docteur Lunier, aliénisle très-distingué, a visité et interrogé le sergent Bertrand, et il a publié sur son état mental un mémoire qu'on hra avec le plus grand intérêt'. Nous y remarquons ce passage : « Quand pour la première fois, au cimetière de Bléré, en février 1847, Borliand fut entraîné comine instinctivement à déterrer et à mutiler un cadavre, il ne savait môme pas à quel sexe il appartenait, et il m'a posilivement affirmé qu'à celte époque il n'avait aucune idée de cohabitation avec les cadavres qu'il exhumait. C'est au mois de juillet 1848, au cimetière Montparnasse, qu'ayant délerré une jeune femme assez bienconservée (ce sont ses expressions) , l'idée affreuse lui vint de se livrer à l'acte inouï qu'il ne put avouer devant le conseil. Et cet acte, il était loin d'être calme

' Annales mc'dico-psijchologiqitcs, 18 W.

DE L'ËROTISME. 529

quand il s'en rendit coupable ; il venait de mutiler cinq ou six cadavres; et, comme s'il eût oublié ce qu'il venait de faire, il s'abandonna plus que jamais dans cette même nuit à son instinct de destruction. Bertrand m'a, du reste, affirmé n'avoir depuis cohabité que deux fois avec les cadavres qu'il exhumait, en décembre 1848 et en janvier 1849. »

Le conseil de guerre a rendu un jugement qui a déclaré à l'unanimité Bertrand coupable de violation de sépullures et l'a condamné à un an de prison, muximum porté par l'article 560 du Code pénal.

Bertrand a entendu avec impassibilité la lecture de ce jugement et le seul sentiment qui a paru l'agiter s'est traduit par un sourire qui est venu effleurer ses lèvres *.

Et maintenant, quelle opinion peul-on se faire sur tous ces outrages immondes ? Sont-ils fatalement une irréfagable preuve d'aliénation menlale? non, la folie n'est point une conséquence nécessaire de la dépravation, et il ne faut pas, sans un mûr examen, aller jeler sur la honte et le crime le manteau protecteur du délire et de l'impunité. Nous partageons donc l'opinion de M. Morel, lorsqu'il dit: « Il n'est, en réalilc, acte si dépravé commis par les aliénés, et je n'en excepte pas même la violation des cadavres, qui n'ait été accompli par des individus jouissant de leur raison. On peut invoquer, je le sais, pour excuser certaines monstruosités de l'ordre moral, la passion des individus, la force de l'habitude, l'entraînement de l'imitation ; mais, entre la tyrannie des passions etl'irrésistibilité, qui est le propre des maladies mentales, il existe une grande et énorme différence.

' Un oncle malcrncl de Bertrand était mort aliéné.

L/:cn. FOLIE. 34

Celle-ci se déduit de l'observation de symptômes d'un caractère exclusivement pathologique *. »

Actes lîeencîeux dus à une démence sénile. — On arrête à chaque instant, sur la voie publique, des vieillards, septuagénaires ou octogénaires, qui se livrent à des exhibitions ou à des attouchements obscènes. Leur état mental demande à èlre examiné, et il arrive très-fréquemment que le médecin légiste constate un affaiblissement sénile de l'intelligence et une compromission de la liberté morale. L'exemple suivant se trouve dans ce cas :

Le 29 mars 1862, à trois heures de l'après-niidi, le sieur Ch..., né le 17 août 1785, se trouvant au jardin des Plantes, s'est approché du jeune Félicien G..., âgé de treize ans et demi, occupé alors à examiner des reptiles et notamment des lézards, et portant la main sur le pantalon, à la hauteur des organes génitaux de l'enfant, il a répété, à plusieurs reprises : « Oh! le beau petit lézard! » Féhcien G... s'éloigna, mais Ch... se rapprocha de lui à quatre reprises différentes, et chercha à renouveler les mêmes attouchements. Surveillé déjà depuis quelque temps par des agents de l'autorité, Ch... fut arrêté et conduit devant le commissaire de police du quartier.

Le 7 avril suivant, nous l'interrogeâmes à la prison des Madelonneltes, conjointement avec JL le docteur F. Rochard, médecin-adjoint de cet établissement pénitentiaire.

Dans notre rapport médico-légal, nous mimes en relief les circonstances suivantes : « Le sieur Ch..., bien qu'âgé de soixante-dix-huit ans et demi, parait jouir d'une assez bonne santé habituelle, et il esl physiquenieni bien conservé. Les fa-

» De la Folie héréditaire, 1861,

cultes intellectuelles ont subi un certain affaissement, mais nous n'avons découvert aucune trace de délire. Le discours est parfois diffus, incohérent, et une lésion assez marquée de la mémoire vient de suite apporter un peu de confusion dans le fait qu'il a voulu énoncer. C'est ainsi qu'il se souvient difficilement si c'est hier ou avant-hier qu'il est allé à la messe, et si une personne dont il nous a parlé, a occupé dans l'armée le grade de capitaine ou celui de colonel. »

Le prévenu nous paraît avoir éprouvé un chagrin profond de la mort de sa femme, et il nous semble très- préoccupé en ce moment d'une maladie mentale dont il croit sa fille menacée ou atteinte. Ces deux circonstances, lorsqu'on vient à les lui rappeler, l'émeuvent visiblement.

Il comprend à merveille ses affaires d'intérêt, se souvient desjlocations qu'il a faites et du chiffre de ses ventes. Il a peur de manquer d'argent, de n'être point payé par ses locataires, et lorsqu'il se produit dans une foule, il a l'habitude de porter les mains derrière le dos, afin de protéger ses poches contre les manœuvres habituelles des filous. Nous estimons qu'il y a là un sentiment avaricieux exagéré, plutôt qu'un commencement de délire des persécutions.

Relativement à l'acte incriminé, il déclare qu'il ne sait pas comment on l'a anèté, et qu'il ne se souvient nullement des circonstances qui ont pu motiver les mesures prises vis-à-vis de lui» 11 proteste donc de son innocence, et invoque en sa faveur soixante ans d'une vie honorable à Paris.

Une chose nous a frappé cependant, c'est qu'il ne parait pas se faire une juste idée du délit odieux qui lui est reproché : nous ne pensons donc pas qu'il en comprenne toutes les conséquences possibles.

Il est, à notre avis, atteint d'un commencement de démence sénile, et il ne devait pas jouir, au temps de l'action, de toute sa liberté d'appréciation.

Une ordonnance de non-lieu a été rendue, mais Ch... a dû être transféré dans une maison de santé.

D'autres fois, ainsi que l'a indiqué M. Tardieu, c'est sous l'empire d'une excitation piiysique, en quelque sorte involontaire, que l'outrage a été commis, et l'inculpé ou ses proches savent invoquer, pour sa justification, quelque maladie cachée qui le porte, malgré lui, à des actes impudiques. Ce sera, le plus souvent, une affection cutanée, une dartre au pourtour de l'anus ou des parties sexuelles, y déterminant une démangeaison incommode, une chaleur insupportable, dont l'expert aura à apprécier la nature et les effets.

« Enfin, dit M. Tardieu, dans certains cas non moins dignes d'attention, ces actes qui ont paru outrageants pour la pudeur publique ne sont, en réalité, que la conséquence d'une infirmité qu'il appartient au médecin de reconnaître et d'expliquer. Des vieillards qu'un séjour prolongé en certains endroits de la voie publique, que certains attouchements en apparence immoraux, avaient désignés à l'attention des agents de l'autorité, cédaient simplement aux nécessités d'une affection chronique des voies urinaires, unique cause de l'émission lente de l'urine et des mouvements propres à solliciter et à hâter la miction. De telles conditions physiques sont de nature, on le comprend, à enlever aux faits tout caractère de criminalité, et c'est le médecin qui peut seul arrêter les poursuites commencées'. »

Dans les maisons d'aliénés, on voit persister parfois l'érotisme chez certains malades jusqu'à un âge extrêmement avancé. Des déments présentent notamment un

' Des Attentais aux mœurs, p. 11.

ordre d'idées et même un désordre sexuel fort peu en rapport avec la vieillesse. Lorsque la séquestration dans un asile n'a pas encore été accomplie, Thonneur des familles peut avoir à souffrir du retentissement scandaleux de certaines prouesses séniles. Il est bon que l'on soit prévenu et que l'on n'aille pas trop vite imputer à mal des dérèglements purement maladifs.

L'observation suivante porte avec elle un enseignement utile :

C... fJoseph-René), âgé de quatre-vingts ans, a toujours été amateur de bonne chère et souvent de débauche complète; mais il était essentiellement égoïste, et pour tout ce qui n'avait pas trait à ses plaisirs, il se montrait avaricieux. Les personnes qui le connaissaient l'appelaient souvent v/raa; voltairien... Vers soixante-seize ans et graduellement s'établirent chez G... un certain affaiblissement intellectuel en même temps qu'une perversion chaque jour croissante du sens moral. Il mit de la prodigalité dans ses débauches et n'eut plus que des habitudes crapuleuses. Il gaspilla dés lors son bien avec maintes tilles de joie qui ne manquèrent pas de l'exploiter. Sa raison, on le comprend facilement, ne devait pas résister longtemps à un pareil régime ; aussi ne tarda-t-on pas à le voir errer de côtés et d'autres, fréquentant surtout les maisons de prostitution ; puis, lubrique sans aucune retenue, allant de rue en rue, de porte en porte, demander en mariage toutes les filles ou femmes qu'il rencontrait et leur faire même ouvertement les propositions les plus immorales. C'est alors qu'on le fit entrer à l'asile de Sainte-Gemmes (mars 1856).

Il y a chez lui une tendance irrésistible, involontaire même, à l'onanisme. Même quand on lui parle, il porte ses mains à ses parties sexuelles, et, si on ne l'en empêchait, il se livrerait publiquement à cette pratique honteuse. Il raconte ses amours

à tout le inonde, et tour à tour en riant et en pleurant. Tous ses discours sont entremêlés des apostrophes les plus tendres à l'adresse de ses interlocuteurs et il leur fait à chaque instant les plus grandes protestations d'amour. 11 a d'ailleurs des illusions de la vue qui souvent lui font prendre des hommes pour des femmes ; alors il s'élance vers eux et veut les embrasser. Voyant un jour, de sa fenêtre, des dames se promener dans les jardins de l'asile, il brise plusieurs vitres pour les appeler. Quand, au milieu de ses transports amoureux, on le retient assis sur sa chaise pour l'empêcher de sauter au cou des gens, alors il leur envoie avec la main des baisers assaisonnés de mille tendres propos ; puis, si l'objet de ses agaceries est resté en sa présence, il éprouve une sorte de crise amoureuse, se met à pleurer, et supplie les gardiens de le laisser embrasser sa bien-aimce. Mais là ne s'arrête pas cet accès; l'exaltation monte encore, et G... ne tarde pas à se tordre sur sa chaise ; il crie, pleure, sanglote, se frappe la tête et s'arrache les cheveux ; puis il reste dans une sorte d'orgasme qui fait bientôt place à une véritable fureur. Le tout se termine alors par des flots de larmes, et, s'il n'était surveillé, par des tentatives de masturbation.

Ce malade a succombé le 27 juillet 185G, dans un marasme effrayant '.

* Combes, Archives cliniques, 1862. ^j \ ]

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