CHAPITRE XII
Delà monoinaiiie en général. — De la nionuniaiiie incendiaire ou pjminanie. — Des variétés de la monomanie incendiaire. — Des aliénés incendiaires, mais non monomanes. — Pyromanie incomplète. — Complications. — Pyromanie complète. — Du degré de responsabilité des pyromanes. — De la séquestration des monomanes.
De la monoinanie en général. — La monOmanie est
caractérisée par des conceptions délirantes, des hailnciriations, des impulsions insolites, des désordres dans le développement naturel des passions, sans dépression ni A excitation des facultés intellectuelles.
La monomanie peut se diviser en quatre genres, d'après la nature des troubles prédominants observés dans chacun d'eux.
Le premier genre renferme les mouomanies dans lesquelles le délire repose sur une ou plusieurs conceptions délirantes, c'est-à-dire sur « une idée fausse, extravagante, ridicule ou absurde, d'une exécution impossible »^ ou imaginaire^ » (démonomanie, lycanthropie, cynanthropie) .
* Baillarger, Essai de classiflcalion.
La monomanie par hallucinations compose le deuxième genre.
Au troisième, nous rapportons tous les troubles qui apparaissent dans l'exercice de la volonté et qui anéantissent la liberté morale : manie sans délire de Pinel, folie morale du médecin anglais Prichard, monomanie raisonnante d'Esquirol, inspirations passives de Leuret, monomanies instinctives de quelques auteurs (monomanie destructive, monomanie homicide, pyromanie ou monomanie incendiaire, kleptomanie ou monomanie du vol).
Toutes les nuances de délire partiel causées par le dérèglement des passions sont comprises dans le quatrième genre (lypémanie, monomanie gaie ouexpansive, érotomanie, satyriasis, nymphomanie, dipsomanie, monomanie religieuse, monomanie d'orgueil, monomanie ambitieuse, etc.).
De la mononianie incendiaire on pyronianie. — La HIO-
nomanie incendiaire, ou pijromanie, consiste en un penchant instinctif pour le feu, en une envie irrésistible, suivie ou non d'effet, d'incendier sans motif. Et d'abord traçons une ligne de démarcation bien tranchée entre les malades atteints de monomanie incendiaire et les maniaques ou les imbéciles qui) pour satisfaire leurs vengeances ou se procurer des moyens d'évasion, portent un tison enflammé dans l'habitation voisine ou au milieu même de l'asile qui les renferme.
Les déments et les idiots, soit par défaut de discernement, soit par insouciance, deviennent souvent incendiaires, et il est arrivé plus d'une fois à des malfaiteurs
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de profiler de l'éial de déraison et de faiblesse de ces malheureux, pour assouvir leurs haines et favoriser leurs rapines; c'est là encore une différence essentielle à établir. Le véritable pyromane obéil à une impulsion, il incendie aussi bien l'habitation de son voisin qu'il se dépouille et se ruine totalement en livrant la sienne propre à la proie des flammes. Les maniaques, les déments, les imbéciles et les idiots, ne mettent au contraire le feu qu'accidentellement ou à l'instigation de quelques misérables.
La pyromanie nait de causes multiples : l'âge, le sexe, l'influence de Ihérédité, le développement de la puberté, les difficultés de la menstruation, la nostalgie, le penchant à l'imitation, etc.
Les prodromes doivent être, dans tous les cas, d'une fort courte durée, et par cela même impossibles, ou du moins très-difficiles à être attentivement observés.
Sans entrer, quant à présent, dans de plus amples détails sur la pyromanie, et nous réservant de déduire du fait qui va être cité des réflexions médico-psychologiques qui achèveront de tracer le tableau de cette affection, heureusement très-rare, nous allons narrer de suite l'ob^ servalion d'un cas de monomanie incendiaire que nous avons été à même d'observer.
Marie-Anne B... est âgée de quarante ans, et exerce la profession de lavandière; c'est une femme robuste, aux cheveux roux, au teint très-coloré.
D'un tempérament sanguin, elle a toujours joui d'une santé physique habituelle excellente, mais, comme la menstruation se produit insuffisamment chez ^Ue, Marie B... a l'habitude de
se faire saigner deux fois par an. A défaut de cette précaution, elle est prise de maux de tête, de bourdonnements d'oreille et d'éblouissements. Fille d'un père épileptique et d'une mère qui passait pour une femme bi%arre et originale, Marie B... est mariée depuis six ans avec un ouvrier manouvrier dont la conduite a toujours été irréprochable.
Dans le cours de l'année 1850, plusieurs incendies éclatèrent en fort peu de temps dans le village qu'habitaient les époux B... ; leur propre maison fut la proie des flammes. Les agents de l'autorité, effrayés de la tréquence des sinistres, les attribuèrent à la malveillance, et se livrèrent aux plus actives recherches pour découvrir les coupables. Ils commentèrent de diverses façons mille petites particularités de la conduite de Marie B... au miheu des incendies qui venaient de désoler la commune ; ils épièrent ses moindres démarches, la firent questionner en différents sens, et lorsque leurs soupçons furent fondés, ils procédèrent à son arrestation. Le juge d'instruction interrogea Marie ; il fut surpris de son calme impassible, de sa sérénité d'esprit, et surtout de sa nue franchise.
La prévenue eût été une grande criminelle, si, au milieu même de ses aveux, le magistrat n'avait rencontré des traces dedéhre. Désireux d'être éclairé sur létat des facultés intellectuelles de Marie, il appela auprès d'elle un médecin trèsexercé, qui, après le plus consciencieux examen, déclara que la prévenue présentait des signes d'aliénation mentale, et qu'il était urgent, dans l'intérêt de l'ordre public et de la sûreté des personnes, da la faire transférer dans un établissement spécial pour y recevoir des soins.
Marie, envoyée dans une maison d'aliénés, nous arrive sans présenter aucun caractère d'excitation ni de dépression ; elle répond très-sainement à toutes les questions qu'on lui adresse, demande à s'occuper, mange avec appétit, et dort très-bien.
Le surlendemain de son entrée, nous la fîmes venir dans une salle particuUère, et nous eûmes avec elle un très-iong
DE LA MONOMANIE INCENDIAIRE. im
entretien; ses paroles furent sténographiées, et nous ne saurions mieux faire, pour exposer nettement le délire monomaniaque de la femme B..., que de reproduire ici les réponses caractéristiques de la malade.
Demande. Savez-vous où vous êtes ?
Réponse. Au.^ Petites-Maisons.
D. Pourquoi ètes-vous ici?
R. Probablement parce que j'ai mis le feu dans mon pays. Que voulez-vous? j'y étais presque forcée, et puis cela me plaisait tant !
D. Qu'est-ce qui vous forçait donc à mettre le feu ?
R. Des raisons qui ne sont qu'à moi.
D. Et quelles sont ces raisons ?
R. La première, celle de me satisfaire.
D. Quelle satisfaction éprouviez-vous donc en mettant le feu?
R. Je me défaisais de mon cauchemar.
D. Qu'appelez-vous votre cauchemar?
R. Mon cauchemar est une espèce de fantôme, de spectre noir, d'ombre noire, que je vois très-souvent, soit adroite, soit à gauche, devant ou derrière moi ; il me poursuit, me tourmente, m'obsède et me donne sur les nerfs .
D. Votre cauchemar vous parle-t-il?
R. Pas habituellement, mais un jour il m'a insultée ; je l'ai si bien remis à sa place, qu'il ne m'a plus ouvert la bouche.
D. C'est pour vous défaire de ce cauchemar que vous mettiez le feu ?
R. Oui, parce qu'il s^en allait aussitôt que j'étais prés du feu, vers une cheminée, dans ma buanderie, ou que je lavais à la rivière au gros du soleil.
D. Depuis combien de temps ètes-vous poursuivie par voire cauchemar ?
R. Depuis que le feu du ciel a brûlé la maison du père F... C'était pendant la nuit; j'ai entendu du bruit, je me suis relevée, j'ai vu le feu, j'ai eu une frayeur horrible; puis après,
LEGR. FOLIE. 30
cela ne m'a plus rien fait; au contraire, quand tout a été éteint, j'aurais voulu voir encore les flammes. D. Aviez-vous vos règles dans ce moment-là?
H. Oui, elles avaient paru la veille, mais elles se sont brusquement supprimées pour ne revenir que trente-neuf jours après.
D. Est-ce aussitôt après l'incendie dont vous avez été témoin que vous avez remarqué l'apparition de votre caudtemar?
R. Je crois bien que c'est le lendemain. Cette masse noire me faisait peur. J'ai alors fait tout au monde pour m'en débarrasser; mais, n'importe où j'allais, mon cauchemar me suivait. Tout à coup j'ai remarqué que le feu le faisait fondre.
I). Avant davoir fait celte remarque, n'aviez-vous pas déjà pris la résolution de mettre le feu?
R. Oui et non; une foule de choses me trottaient dans la tête; je ne puis pas vous rendre ce que j'éprouvais, mais peutêtre bien aurais-je mis le feu quelque part.
D. Vous avez persisté bien davantage dans votre commencement de résolution, quand vous avez été convaincue que le feu éloignait votre cauchemar?
R. Oh! certainement.
D. Quand avez-vous mis le feu pour la pi'emière fois?
R. Une quinzaine de jours après l'incendie de la maison du père F .. Je n'ai pas pu me tenir-, j'ai eu beau me raisonner, je suis allée chez la femme D... en son absence, et j'ai allumé du fagot sous une chaise qui touchait à son ht. Je suis ensuite rentrée chez nous, et j'ai été horriblement inquiète jusqu'à ce que j'apprenne par les voisines et par les clameurs publiques que le feu était chez la femme D... Alors j'ai été comme guérie; je suis entrée dans la chambre, qui était transformée en un vaste brasier, j'ai sauvé plusieurs objets appartenant à cette pauvre femme D...; j'ai été ensuite dans la rue pour prendre un peu l'air : j'étouffais !
DE LA MUNOMAME INCENDIAIRE. i07
D. Avez vous éprouvé dans ce moment-là des remords de conscience?
R. Non, mais je n'étais pas à mon aise, et je crois que, si ion m'avait adressé la parole, je n'aurais pas pu répondre; j'ai dû être muette.
D Aviez-vous des motifs pour en vouloir à la femme D...?
R. C'est tombé sur elle comme sur une autre; je n'y ai pas mis de méchanceté, je n'ai pas choisi.
D. Vous a-t-on soupçonnée dans le village d'être l'auteur de l'incendie?
R. Cela se pourrait bien encore, le monde est si perverti!
D. N'avez-vous pas mis le feu dans votre propre habitation?
R. Oui, et tout a été perdu!
(Ici Marie paraît trés-émue, elle pleure et sanglote pendant quelques minutes.)
D. Qu'est-ce qui vous a particulièrement poussée à brûler votre maison?
R. C'est un je ne sais quoi, un besoin, un envie de brûler, de voir du feu; c'est si beau le feu! J'étais comme extasiée quand je voyais flamber tous ces vieux toits de chaume ! C'était si beau, que le bon Dieu ne peut pas l'être davantage.
(La malade se jette brusquement à genoux et lève les yeux au ciel.)
D. Et votre cauchemar, que devenait-il?
R. Il grillait, se fondait, se calcinait, et répandait tout autour de moi une odeur de roussi.
D. Avez-vous quelquefois songé à l'état de misère dans lequel est tombé votre mari après l'incendie de votre maison et de votre mobilier?
il. Oui, et tout bas je m'appelais coquine. C'est certainement bien mal; j'ai fait du tort à mon mari, qui est un brave homme, que j'aime beaucoup, et puis j'ai eu la sottise de brûler toutes mes affaires ;
m LA FULIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
D. N'aviez-Yous donc pas mis do côté vos objets les plus précieux?
R. Je l'ai oublié, aussi je n'ai plus rien.
D. Votre maison était-elle assurée?
U. Il paraît que oui.
D. Espériez-vous que la compagnie d'assurances vous dedonnnaj^erait amplement de la perte de votre maison, et altendiez-vous d'elle une somme d'argent supérieure à la valeur réelle de l'immeuble incendié ?
JR. Je ne me suis jamais occupée de cela; mon mari s'arrangeait je ne sais pas comment, mais il paraît que nous étions assurés. Dans tous les cas, je n'ai pas été chercher des raisons aussi loin.
D. Votre mobiher était-il assuré?
R. Je n'en sais rien ; je ne sais pas si le mobilier peut s'assurer comme une maison.
D. Où êtes-vous allée après l'incendie de votre maison?
R. Chez ma belle-sœur.
D. Et votre mari?
R. Je crois qu'il s'est dirigé du côté de la ville ; je ne l'ai toujours plus revu, le pauvre cher homme!
D. Pendant que votre belle-sœur vous accordait si généreusement l'hospitalité, n'avez-vous pas tenté de mettre le feu chez elle?
R. Oui, deux fois, mais cela n'a pas pris.
D. Avez-vous donc toujours compté sur l'impunité?
R. Je n'ai jamais réfléchi aux conséquences de ma conduite. On pouvait me mettre en prison, me juger, me guillotiner, je le sais bien ; mais alors mon sang serait retombé sur la tête du bourreau, car, telle que vous me voyez, je ne suis pas une méchante femme.
D. Accomplissiez-vous avec piété vos devoirs de religion ?
H. Oui; mais je n'osais plus aller à confesse, car j'aurais été obligée de tout dire à M. le curé, et il n'aurait peut-être pas compris mes raisons; il m'aurait sans doute repoussée comme
une méchante femme, moi qui suis innocente du mal! J'en ai fait cependant, mais je suis comme les hommes quand ils sont ivres , ils demandent encore à hoire ; moi, j'ai vu du feu, cela m'a donné envie de tout brûler. Tous ces ennuis-là ont beau me changer le caractère, il a fallu que j'aie la tê(e bien solide pour y résister. On m'a mise aux Petites-Maisons, mais je ne suis pas plus folle que vous. M'avoir mise aux Petites- Maisons ! moi qui étais si heureuse avant tout cela, si sans-soucis ; mais le bon Dieu est plus puissant que vous, et il me fera sortir ! . . .
Cette malade, dont l'interrogatoire révèle le degré relativement élevé d'inlelligence, a très-rapidement guéri, maisplus lard, de retour chez elle, elle a fini parle suicide.
Des variétés de la monomanie incendiaire. — i^a mo-
nomanie incendiaire se produit sous l'influence de causes si variées, se présente dans des cas tellement dissemblables, qu'il nous paraît utile de la distinguer :
1" En pyromanie incomplète ;
2" En pyromanie complète.
Appuyons cet essai de classification sur des signes différentiels bien tranchés.
Des aliénés incendiaires, mais non mononianes. —
El d'abord, sans nous préoccuper, bien entendu, du crime d'incendie que la loi pénale châtie si sévèrement, en faisant aux auteurs d'un pareil forfait l'application des articles 434 et 436, nous proposons de comprendre, sous la dénomination d'aliénés incendiaires, tuais non monomanes, tous les malade:^ (maniaques, dé-
inenls, imbéciles ou idiots), qui se rendent coupables d'incendies dans l'intérieur des asiles ou des maisons de santé '. Citons des exemples:
Un maniaque jeta un tison enflammé dans son lit, espérant recouvrer sa liberté à la faveur du désordre causé par l'incendie.
Un aliéné s'était placé sur des fagots et allait y mettre le feu, se croyant investi de la puissance céleste ; il était convaincu qu'à son commandement les flammes s'éteindraient aussitôt.
Un jeune homme avait entrepris, pendant les grandes chaleurs, un voyagea cheval; sa tète s'égare, on s'empresse autour de lui, et il se croit tombé entre les mains de voleurs; il met le feu à la maison où il a été recueilh, pour s'échapper de ce qu'il croit être une caverne de malfaiteurs.
Un monsieur, âgé de quarante ans, croit avoir des ennemis acharnés contre lui ; il craint d'être assailli dans sa propre maison, il entoure son appartement d'une traînée de poudre, décidé à y mettre le feu dés que ses prétendus ennemis se présenteront.
Schlegel, dans son ouvrage sur la médecine politique (1819), rapporte qu'une femme atteinte de mélancolie religieuse chercha à se suicider en se brûlant sur son lit; elle ne manifesta aucun désordre intellectuel, à l'exception du dégoût de la vie et de l'exaltation religieuse ^
P.Tromanie incomplète. — Toules IcS fois qu'il Sera
* Le 25 novembre 1863, à minuit, la ville de Laon fut réveillée rn sursaut parle bruit du tocsin : un incendie venait d'èclaler au quartier des aliénés. Le bâtiment a été détruit en (jnelques heures, malgré la promptitude des secours, et l'on eût à déplorer la mort de six malheureuses malades qui ont péri dans les flammes. C'est à un aliéné, jeune homme de viiig-t-cinq ans, robuste et énergique, que l'on dut ce sinistre. U avait volé une allumette, puis mis le feu à son lit.
* Ces cinq observations sont empruntées à Esquirol.
clairement démontré qu'une nostalgie préexistante ou un désordre des passions aura poussé des enfants, des personnes faibles, des vieillards, des domestiques, à mettre le feu, sans que ces derniers éprouvent de penchant instinctif irrésistible, nous caractériserons cet acte de pyromanie incomplète. « Il peut se développer, a dit Marc, chez les enfants faibles, ou chez les enfants réduits à l'état de domesticité, traités durement par leurs maîtres, et ayant un vif désir de rentrer sous le toit paternel ; ce désir peut déterminer en eux un état de tristesse voisin de la mélancolie, accompagné d'un sentiment d'anxiété, et que l'on reconnaît à leur air sombre, aux larmes qu'ils répandent souvent, à l'agitation de leur sommeil et à leur amaigrissement. Or, il se peut que, dans cet état, le désir de se délivrer de l'anxiété qu'ils éprouvent, par l'aspect des flammes, puisse arriver au degré d'une propension irrésistible, et se terminer par une action où il n'y a pas de liberté morale. Lorsque cette situation a été observée, les enfants ne se sont pas enfuis ; ils se sont au contraire trouvés, ainsi qu'ils l'ont déclaré, délivrés de l'extrême anxiété qui les accablait \ »
Voici des faits qui se rapportent à la pyromanie incomplète :
Un garçon de moins de quatorze ans, après avoir reçu une correclion, et pour pouvoir retourner chez ses parents, met le feu à l'écurie de son maître.
Une tille âgée de moins de quinze ans, nommée Grabowska, atteinte de nostalgie, mit deux fois le feu, afin de pouvoir quitter ses maiti'es. Elle déclara que, dès le moment où elle enlr;i
' Onvra^o n\t\ t. 11. cliap. xii.
i) loin- service, elle fut sans cesse obsédée du désir dincendier. On a remarqué que cette fille a souffert pendant longtemps de violents maux de tête, et que la menstrualion était en retard chez elle K
Deux vachères, l'une âgée de douze ans et demi, et l'aulre de seize, devinrent incendiaires pour quitter un métier qui leur avait attiré des reproches et qu'elles détestaient".
Une femme mit le feu à une maison voisine de la sienne par jalousie pour une autre femme avec laquelle vivait son mari, et par vengeance pour les propriétaires de la maison, qui favorisaient cette inconduite^.
Une fille âgée de douze ans avait eu, quelque temps auparavant, une fièvre cérébrale qui avait affaibli ses facultés intellectuelles; néanmoins elle entra au service d'mi fermier de Barkingside, près Londres, et mit le feu à un lit de la maison du fermier chez qui elle servait; elle vint elle-même avertir ses maîtres, et le feu fut promptement éteint. Cette enfant, interrogée par le magistrat, fit les réponses suivantes aux questions qui lui furent adressées : « Je ne croyais pas faire de mal; j'ai voulu essayer si, en approchant une chandelle allumée du rideau du lit, on pourrait y mettre le feu...; j'étais curieuse de voir l'effet de la flamme, je supposais que cela devait être plus beau que le charbon de feu ou un fagot allumé dans la cheminée... Je n'ai point de haine contre mon maître, j'étais fort bien chez lui...; je n'ai pas cru lui faire tort en brûlant un méchant lit, il est assez riche pour en avoir un autre...; je n'ai point réfléchi que je commettais un grand crime en mettant le feu à la propiiété d'autrui, je voulais seulement faire un feu de joie...; si j'avais su que je serais pendue pour avoir allumé un feu de joie, je ne l'aurais pas fait*. »
* Marc, ouvrage cité, t. II, p. 550.
2 Esquirol, t. II, p. 84.
s Esquirol, t. II, p. 84.
* Esquirol, t. II, p. 87.
DE LA MONOMAME INCENDIAIRE. i7"
Un apprenti charron, âgé de dix-huit ans, habitant la campagne, avait mis seize fois la feu dans l'espace de quatre mois. Il portait toujours avec lui une éponge avec un fil enduit de îoufre, et quoique pour satisfaire sa gloutonnerie et ses plaisirs il eût appris déjà à voler et qu'il manquât d'argent, il s'abstenait toujours de voler pendant les incendies qu'il avait allumés; il n'était mû par aucune passion, mais à l'éclat des flammes il prenait un grand plaisir, qu'augmentaient le son des cloches, les lamentations, les clameurs, les cris, le désordre des populations ; dès que le son des cloches annonçait l'explosion de l'incendie, il était forcé de quitter son travail, tant son corps et son esprit étaient violemment agités ^
Une tille âgée de vingt-deux ans était tourmentée d'une agitation intéiieure qui la poussait à incendier, quoiqu'elle fît parfaitement bien son service, au dire de ses maîtres; cette agitation augmentait beaucoup si cette fille passait quelque temps sans voir son amant, avec qui elle avait eu un enfant ^
MM. les D''^ Rousselin et Chevalier ont observé, en iSb'l, le nommé S.... (Louis), détenu à hi maison d'arrêt de Poitiers, sous prévention d'incendie. Dans leur rapport médico-légal, ces hommes de l'art s'expriment en ces termes : « Ce qui frappe dans l'interrogatoire du prévenu, c'est la smiplicité naïve avec laquelle il avoue son action, sans détouis, presque sans crainte; il n'en connaît la gravité que par la peine qui l'a suivie; l'emprisonnement seul lui a ouvert les yeux sur son crime. Un obstacle se présentait à lui, on lui a dit de le déiruire; le moyen le plus expéditif pour y parvenir était d'y mettre le feu. Tous les jours on lui indiquait ce moyen; il s'en est servi, d'autant plus tranquille, dit-il lui-même, qu'il n'y avait aucun danger pour les maisons, qui étaient éloignées de là... Chez ce malheureux, il n'y a point d'idées délirantes, il n'y a que fai-
» Esquirol,!. II, p. 90.
- Esquivai, t. II. p. 89,
i7i LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
blesse morale, défaut de réaction; il a obéi, il s'est i^oumis à l'arrêt prononcé par ses camarades '. » S.... a été immédiatement remis en liberté.
Complications. — La pyromanle incomplète, qui reconnaît si souvent pour causes la nostalgie, le développement de la puberté, etc., peut parfois se compliquer de kleptomanie; en voici un cas bien remarquable :
Catherine Lambert, âgée de quinze ans et demi, non encore menstruée régulièrement, est amenée de la province à Paris par une de ses tantes, qui est domestique. Catherine a toujours montré jusque-là le meilleur naturel; on ne lui a reconnu aucun mauvais penchant; elle est soumise et affectueuse pour ses parents. Quelques semaines après son arrivée à Paris, sa tante remarque, à plusieurs reprises, qu'elle a perdu sa gaieté; plusieurs fois même elle remarque qu'elle a pleuré, et ne peut en savoir la cause. Un jour Catherine rentre à la maison', toute on larmes, disant à sa tante qu'elle a vu passer dans une voiture une amie qui est de son pays, mais qu'elle n'a pas pu lui parler; elle passe toute la journée à pleurer. Enfin sa laule la fait entrer en maison. Quelques jours après l'ariivée de Catherine, ses maîtres s'aperçoivent que beaucoup d objets disparaissent de chez eux, malgré une surveillance active. Un soir, ceux-ci étant sortis, Catherine reste enfermée quelque temps dans l'appartement, puis sort à son tour; elle rentre bientôt, puis descend prier le concierge de venir l'aider à ouvrir la porte, prétendant qu'on a forcé la serrure. Le concierge monte, ouvre la porte, et en entrant il trouve l'appartement rempli de fumée; il cherche d'où elle peut provenir, et découvre bientôt qu'elle provient d'un placard fermé, où ^e trouvent du linge et des effets d'habillement. Ou trouva les chaises et les meubles en désordre ; beaucoup d'objets, de lîardes, sont
' Ainmles me'dico-psycliolog/qiies juillet ISiSi, p. il7.)
DE L.\ MONOMAME LNCENDIAIRE. 475
répandus sur le parquet; un chapeau de femme est plongé dans un seau d'eau qui se trouve dans la cuisine; on retrouve, dans la fontaine, beaucoup des objets qui avaient disparu, et entre autres les bijoux de la maîtresse de la maison. On remarque que le secrétaire, qui a été ouvert, contient encoi-e toutes les valeurs en argent et en billets qu'on y avait laissées; il ne paraît inêinepas qu'elles aient été dérangées. Les maîtres étant arrivés sur ces entrefaites, Catherine ne tarda pas à avouer qu'elle est l'auteur de tout ce dégât. Elle est mise à la disposition de la justice, qui, sur un rapport de M. OUivier (d'Angers), déclare Catherine non coupable, comme ayant été atteinte d'une perversion passagère des facultés morales'.
Pyromanie complète. — Enfin la pyromanle complète comprendra tous les actes incendiaires dus à un penchant instinctif irrésistible pour le feu, à des troubles dans l'exercice de la volonté, à des conceptions délirantes, des hallucinations, etc., sans dépression ni excitation des facultés intellectuelles.
Marie B..., dont nous avons si longuement rapporté l'interrogatoire, nous fournit un exemple de pyromanie complète. En voici d'autres encore :
Une religieuse, de l'ordre de la Visitation, mit sept fois le feu au couvent de Dijon, il y a quelques années. La justice, frappée du très-bon état apparent de ses facultés, la fit comparaître devant la cour d'assises de la Côte-d'Or. M. Dugast, ancien interne de Bicêtre (service de M. Ferrus), fut chargé de procéder au minutieux examen de la prévenue.
Avec ce tact si remarquable qui le dislingue, M. Dugast, dont le talent égale la modestie, vit bientôt qu'il avait affaire à une monomane incendiaire. Dans une brillante déposition,
' Annules d'Inigunie et de médecine légale. 1. XXV.
476 LA FOME DhVANT LES TRÎP.UNALX.
qui émul tout l'audiloire; il exposa que la dame religieuse ue jouissait pas, au moment de l'accomplissement du fait imputé, de son libre arbitre; que ce trouble passager de la raison l'avait rendue inhabile à discerner les notions du juste et de l'injuste, du bien et du mal, et qu'elle devait être considérée comme étant complètement irresponsable de ses actes.
Après le fulminant réquisitoire de M. le procureur générai et l'éloquente plaidoirie de M. Vernier (aujourd'hui conseiller d'État), les membres du jury rendirent un verdict de noncidpabihté; la cour acquitta.
La fille Choleau fut traduite devant la cour d'assises de Seineet-Marne comme faisant partie de la bande incendiaire qui, en 1S50, désolait plusieurs départements de la France. Cette fdle, âgée de dix-sept ans, dit son avocat, pauvre, orpheline, qui depuis dix ans gagne sa vie, séduite, parce que les conseils et l^s secours manquaient à sa faiblesse, enceinte depuis sept à liuit mois, proleste, avec un accent de conviction qui ne saurait laisser de doute, qu'elle a mis le feu deux fois par instinct, par un irrésistible besoin, victime des suggestions auxquelles l'exposaient son état de grossesse et les récits incendiaires, les alarmes et les scènes d'incendie, qui tout autour d'elle épouvantaientla contrée et exaltaient son cerveau malade ^
La servante d'un paysan, nommée Kalinowska, âgée de dixsept ans, revenant de la danse, où elle s'était très-échauffée, fut prise tout à coup d'une propension incendiaire. Elle déclara avoir éprouvé une grande anxiété, dont elle n'a pu se délivrer que le troisième jour, en satisfaisant à son envie. Elle éprouva, en voyant le feu éclater, une joie telle qu'elle n'en avait jamais ressenti de pareille-.
Jonathan Martin comparut devant le grand jury du comté d'York, pour avoii' tenté d'incendier la cathédrale d'Yoïk.
• Gazette des Tribunaux.
- Marc, ouvrage cité.
Amené à l'audience, Jonathan, dont la figure est riante, cause avec les personnes qui l'entourent. « Êtes-vous fâché de ce que vous avez fait? lui demande une dame. — Pas du tout; si j'étais à le faire, je l'exécuterais encore. Il fallait hien purifier la maison du Seigneur des indignes niiiiislies qui s'éloignent de la pureté traditionnelle de l'Évangile... — Ce n'est point le moyen de corriger les prêtres. » Martin se mit à sourire et dit, après quelques instants de silence : « Pardonnez-moi, cela les fera réfléchir; ils verront que c'est le doigt de Dieu qui a dirigé mon bras. Les chrétiens, sévèrement convertis à la vraie religion, trouveront que j'ai bien fait. Le Seigneur procède par des voies mystérieuses, et c'est sa volonté qui fait tout sur la terre et dans le ciel. »
Les tambours annoncent l'arrivée du grand juge... «C'est drôle, dit Martin, on croirait entendre les trompettes du jugement dernier... » Dans le cours de l'audience, le solliciteur général déclara qu'il se désistait d'un autre chef d'accusation joint à celui d'incendie. Jonathan était accusé d'avoir enlevé des franges d'or et d'autres objets précieux qui entouraient la chaire... « Vous faites bien de vous désister de l'accusation de vol, elle n'a pas le sens commun. Je n'ai point eu l'intention de rien soustraire; mais, un ange m'ayant ordonné, de la part de Dieu, de mettre le feu à l'église, il fallait me munir de preuves que moi seul avais fait cette action, afin qu'un autre n'en eût pas le châtiment, ou, si vous aimez mieux, n'en portât pas la peine ". »
E. Platner rapporte que la servante d'un paysan avait deux fois mis le feu, excitée par une voix intérieure dont elle était constamment obsédée, qui lui ordonnait d'incendiei' et de se détruire ensuite. Cette fille assura qu'elle avait regardé avec calme et avec plaisir le premier incendie ; la seconde fois, elle s'empressa de donner l'alarme et essaya de se pendre.
• Esquiiol. I. Il, p. 85 et 86.
478 LA rOLIE DEVANT LES TRIRUNAIIX.
Ou n'observa chez cette fille aucun désordre intellectuel; mais, dès l'âge de quatre ans, elle avait eu des spasmes qui dégénérèrent en épilepsie. Un fort accès épileplique avait précédé de quelques jours le second incendie. Nulle insinuation étrangère, nulle contrariété, nul chagrin, n'avaient provoqué cette détermination; cette fdle avait hésité pendant plusieurs jours ^
Du degré de responsabilité des p^roiuaiies. — LeS dl-
visions que nous avons introduites dans la pyromanie, les différences essentielles que nous avons établies entre les aliénés incendiaires, la pyromanie incomplète et la [)yromanic complète, nous obligent à rechercher quel peut être devant la loi le degré de responsabilité du monomane incendiaire.
L'acte incendiaire consommé par wi aliéné déjà en traitement ne tombe pas sous le coup de la loi. C'est au chef de rétablissement dans lequel est renfermé le malade à prendre toutes les mesures susceptibles de prévenir un semblable accident; c'est à lui encore qu'incombe le soin d'en informer l'autorité judiciaire et administrative, et de réglementer la police intérieure de l'asile, afin d'éloigner toute cause d'incendie.
La pyromanie incomplète ne devra pas, il nous semble, jouir de la même immunité. Les jeunes incendiaires, par exemple, tels que ceux dont nous avons rapporté l'observation, devront être l'objet d'un sérieux examen, et nous pensons qu'il y a presque toujours lieu de leur faire l'application de l'article 66 du Code pénal, qui est ainsi conçu :
« Lorsque l'accusé aura moins de 16 ans, s'il est décidé
' Esquirol, t. U, p. 87 et 88.
DE lA MONOMA.ME INCENDIAlIiE. i70
qu'il a agi sans discernement^ il sera acquitté; mais il sera, selon les circonstances, remis à ses parents, ou conduit clans une maison de correction, pour y être élevé et détenu pendant tel nombre d'années que le jugement déterminera, et qui toutefois ne pourra excéder répo(jue où il aura accompli sa vingtième année. »
Le séjour dans une maison de correction peut être profitable aux jeunes incendiaires, en ce que l'éducation sévère qu'ils y reçoivent peut modifier leurs mauvais penchants; le travail agricole auquel ils sont la plupart soumis est de nature encore à les moraliser, à éloigner d'eux l'influence nostalgique, et à leur inspirer des habitudes d'ordre et de bonne conduite.
S'ils venaient cependant à retomber dans leur première faute, si la propension incendiaire prenait des racines, les soins spéciaux deviendraient indispensables , et l'homme de l'art demanderait aussitôt le transférement du détenu dans une maison d'aliénés.
L'atténuation de responsabilité n'entraînera pas moins une condamnation à un temps plus ou moins long de réclusion. Ce demi-criminel aliéné, si nous pouvons nous exprimer ainsi, auquel la justice aura épargné l'application d'une peine plus sévère, auquel la loi aura accordé des égards, verra disparaître ses privilèges en arrivant à la maison de détention; devenu l'égal de l'assassin, il partagera ses travaux et ses peines! Or, cette assimilation est immorale.
Le malade atteint de pyromanie complète, doit être très-sérieusement examiné par un médecin expert, qui, a})rès avoir dosé le niveau de l'intelligence et la somme
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de résistance morale, conclut, selon sa conviction, à la responsabilité, à la responsabilité partielle ou à l'irresponsabilité. Les tribunaux doivent s'en rapporter aux conclusions de l'homme compétent.
De la séquestration des nionomames . — Uu autrc
point de la question se présente maintenant à notre examen. L'action commise sans liberté morale emportant nécessairement l'acquittement, le magistrat doit-il ordonner la mise en liberté immédiate? Non, car il expose la société à un nouveau péril. Peut-on, en effet, répondre (ju'il n'y aura pas récidive? Pinel ne rapportel-il pas l'observation de ce malade de Bicêtre, qui, ayant égorgé ses enfants, assassina, au bout de seize ans, deux aliénés renfermés avec lui? Et Glénadel, dont M. Baillarger cite si souvent l'histoire dans son cours à la Salpêtriére, qui pendant vingt-six ans a été poursuivi par le désir irrésistible de tuer sa mère, puis sa belle-sœur !
Sans aller chercher nos exemples aussi loin, et en recueillant seulement nos propres souvenirs, nous citerons deux faits qui nous ont bien frappé, il y a onze ans. A l'asile de Quatre-Mares-Saint-Yon, près Rouen, était séquestré un riche cultivateur, M. F,.., monomaniaque très-dangereux, et qui avait déjà tenté de tuer sa femme et ses enfants. Bien qu'il fût d'une douceur et d'une docilité remarquables dans l'intérieur de l'établissement, et que tout portât à croire qu'il fût guéri de ses terribles impulsions, nous étions loin de le perdre de vue. Un jour, il s'évada. Pensant bien qu'il se dirigeait du côté de son domicile, et craignant qu'il ne roulât dans son esprit de
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sinistres projets, je partis sur-le-champ, sur le conseil de M. Dumesnil, et arrivai à destination deux heures avant lui. Je fis retirer toute sa famille, dont je n'essayerai pas de dépeindre l'effroi, et, quand M. F... pénétra dans ses foyers, il n'y trouva que la gendarmerie. Réintégré le lendemain, il nous a avoué qu'il n'était parti que pour faire maison nette.
Un peu plus tard, à la Maison impériale de Charenton, nous avons donné des soins à une jeune demoiselle anglaise, qui, à l'âge de onze ans, avait essayé de se couper la gorge avec un rasoir et qui ne cherchait même pas à en dissimuler les horribles cicatrices. Bien résolue à en finir avec la vie, il demeurait évident pour nous que la malade recommencerait ses tentatives de suicide. Aussi, lorsque la famille demanda sa sortie, nous dûmes, MM. Calmeil, Ch. Loiseau et moi, nous y opposer d'une manière formelle. L'ambassadeur intervint auprès de M. le préfet de police, et toutes les difficultés furent levées. Deux mois après, miss W... avait pu prendre sur ses deux sœurs un tel ascendant, qu'elle les décida à mourir avec elle : les trois jeunes filles s'asphyxièrent.
N'est-ce pas au danger de laisser encore trop librement circuler des aliénés, que l'armée française dut, il y a quatre ou cinq ans, la perte d'un de ses plus braves généraux de division, M. de S.?
D'ailleurs, dans les établissements spéciaux, et malgré toutes les précautions qui sont prises, combien n'avonsnous pas de malheurs à regretler, et quel est le médecin qui n'a pas constamment à défendre sa vie? Depuis quelques années à peine, nous avons vu succomber sous le
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couteau d'aliénés nos confrères des asiles d'Avignon, de Mons et de Lucques, et un infirmier de l'asile de Pontorson. A l'hospice de ***, une jeune religieuse a été outrageusement violée, etc., etc. Ces exemples, nous pourrions les multipliera l'infini.
Toutes les fois qu'il s'est agi d'un crime, on devrait donc, à défaut d'une mesure meilleure \ Caire intervenir
' Nous ne cesserons d'appelei' l'altenlion des léyisLileurs et la sollicitude du gouvernement sur toutes les imperfections qui existent encore dans le fonctionnement judiciaire et administratif relativement aux aliénés dangereux et réputés criminels. 11 y a là quelque chose à l'aire, et c'est afin que l'État y songe sérieusement (jue nous avons cru devoir adresser, le 22 février 1865, la pétition suivante au Sénat :
« Monsieur le Président,
« Usant du droit que la Constitution accorde à tout citoyen français, j'ai l'honneur de signaler respectueusement au Sénat, par voie de pétition, une lacune extrèniemeiit regrettable dans notre législation.
« En vertu de l'article 64 du Code pénal, toute poursuite judiciaire s'arrête en face de la démence. Il n'y a point de faute à expier, mais une infortune à constater. La crainte du châtiment n a rien retenu, la peine guérirait-elle de l'erreur?
a A côté des aliénés proprement dits, certains individus, en proie à quelque idée fixe, à un délire léger, limité et très-nettement circonscrit, à une névrose convulsive ou à des mouvements passionnels voisins de la folie, commettent fréquemment des actes dont ils ont à rendre compte à la justice du pays. La mesure de leur liberté morale ayant été restreinte, au temps de l'action, les motifs d'excuse se puisent dans la cause et d'après les combats de l'agent avec lui-même ; le bénéfice des circonstances atténuantes est mvoqué, et la répression est adoucie dans de justes pro» portions. Ces demi-malades vont en prison : jetés parmi les maUaitcurs,, ils souffrent ou se pervertissent ; heureux si dans ce triste milieu ils ne voient pas s'évanouir les lueurs dernières de leur intelligence !
« D'autre part, si l'abaissement pénal diminue la criminalité, il laisse subsister la honte, et les familles sont condamnées à subir le déshonneur de la flétrissure judiciaire I
« 11 y a là une lacune digne d éveiller la sollicitude du premier corps de l'État, Aussi, reprenant en sous-œuvre un vœu émis déjà en 1846 par un médecin distingué, je demande qu'un article additionnel vienne compléter la loi du 30 juin 1858, et ordonne la création d'un établissement central uniquement consacré aux individus atteints ou soupçonnés de
un arrêt qui prononçât presque à fout jamais la séquestration très-prolongée de l'aliéné dans un établissement spécial.
Cette opinion, venant d'un médecin, semble avoir, il est vrai, quelque chose de grave, de contraire à notre législation, de pénible en quelque sorte pour la conscience; car l'incurabilité n'est jamais absolue, et un aliéné homicide ou incendiaire peut guérir en dépit de toute prévision, et le crime peut avoir été commis pendant un accès qui ne se reproduira plus. Faut-il alors condamner à un isolement perpétuel un pauvre malade dont le complet rétablissement est, après tout, dans les choses possibles? La loi du 50 juin 1858 ne dit-elle pas, d'ailleurs, que tout aliéné dont la guérison aura été constatée devra être mis en liberté?
Je ne me dissimule pas tout ce qu'a de dur un parti comme celui-là, et je sens même qu'il équivaut, sous quelques rapports, à une flétrissure judiciaire ; mais èst-il rationnel, est-il moral de se laisser seulement
quelque trouble psychique, et frappés de condamnations, ou tout au moins l'ouverture dans les principaux asiles publics d'aliénés d'un quartier spécial.
a II serait à désirer que les malades réputés parliellement responsables de leurs actions lussent à l'avenir directement conduits, après information judiciaire et enquête médicale, -^ mais sans jugements ni arrêts afflictifs ou infamants préalables, — dans la maison destinée à servir de refuge à l'élal. mixte de l'intelligence. L'autorité, en fixant le temps de la sé^ quesiraiion, pourrait prendre pour base la durée de la peine encourue.
«L'ensemble de ces mesures tranquilliserait les consciences, donnerait à la sécurité publique toutes les gai'anties désirables, et mettrait à l'abri la réputation des l'amilles.
« La France ne doit rien avoir à envier aux peuples voisins : l'Angle-' terre, il faut bien l'avouer, l'a sur ce point devancée.
(t Veuillez agréer, etc. »
M. le sénateur Ferdinand Barrot a été chargé du rapport;
émouvoir par le sentiment de la pitié, quand les intérêts de la société sont en présence, et que, par une imprévoyance qui va jusqu'à la témérité, on compromet la sécurité publique? Et ne devons-nous pas aussi protéger ces malades contre eux-mêmes, prévenir les mutilations qu'ils opèrent parfois sur leur personne, et les empêcher par une incessante surveillance d'attenter à leurs jours?
Il importe d'avoir désormais les regards fixés sur les améliorations possibles et il y en a là d'urgentes à réaliser, car ce qui existe est imparfait ou vicieux. Nous appelons de tous nos vœux une solution qui donne satisfaction à des intérêts réellement en souffrance et nous avons trop de confiance dans les progrès que fait chaque jour notre époque pour ne pas espérer que des mesures efficaces soient bientôt prises. Nous les attendons.