F. SAVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
24, nUE H.\UTEFEL'LLE, 24
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MONSIEUR THIÉBLIN
JUGE AU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE, CllEVALIER DE LA LÉGION d'HONNEUR
Mliil est quod nialim (|uain me graluni Cisc viileri.
Lorsque je débutai dans les établissements d'aliénés, j'avais vingt ans : j'étudiais en médecine déjà depuis quelques années et je commençais mon droit. Dès cette époque, je rapprochai des connaissances en apparence étrangères l'une à l'autre, puis, le temps et l'instruction aidant, je vis que la pathologie de l'esprit et la jurisprudence se prêtaient un mutuel secours et trouvaient même, dans la médecine légale de la folie, l'application la plus saisissante. Mon sillon professionnel était indiqué : au sortir des écoles, je restai voué à l'étude et à la pratique des maladies nerveuses et mentales, et toutes les fois que mes confrères le voulurent bien, je fus heureux de leur donner, comme médecin légiste, un avis motivé sur plus d'une affaire que des troubles mal définis de la raison environnaient de difficultés.
s PRÉFACE.
Ennemi de toute idéologie obscure et stérile, fuyant avec une égale répugnance et les abstractions métaphysiques et les inspirations rêveuses, entraîné de plus en plus vers les études sérieusement pratiques, sans cesse à la recherche des notions positives de la réalité, j'accumulai quelques notes, et voici que la folie devant les tribunaux sera déférée demain à l'examen des magistrats , des avocats et des médecins !
Quel but me suis-je proposé en écrivant ce livre? J'ai d'abord voulu combler la lacune si regrettable qui existait, au détriment d'intérêts pressants et douloureux , dans notre littérature aliéniste et juridique, et j'ai désiré ensuite déterminer sagement, sans enthousiasme philanthropique comme sans sévérité rigoureuse, la juste application des règles du droit aux égarements de la pensée, aux désordres de la volonté.
Un magistrat éminent, M. le conseiller Sacase, a fait, il y a treize ans, un éloquent appel aux hommes spéciaux, et il les a conviés sur le terrain mixte où nous avons résolu de le suivre, mais non pas de l'égaler. M. Sacase déplorait l'absence d'un ouvrage de psychologie légale, et il avouait avec franchise que la science judiciaire ne pouvait pas s'assimiler les choses de la médecine. En ré-
ponse à celle honorable, mais périlleuse provocation, j'apporle ma part contributive.
Bien que la justice n'ait point mission de remplacer la Providence, elle s'entoure cependant de tous les éléments susceptibles d'éclairer ses convictions, et c'est ce qui fait qu'elle assoit si souvent ses décisions sur des avis d'experts compétents. Les jurés, de leur côté, aiment à abriter leur verdict derrière une autorité qui apaise leur conscience.
Mais un point noir s'aperçoit encore à l'horizon : des opinions extrêmes sont souvent soutenues par l'accusation ou par la défense, et un antagonisme un peu vif se retrouve çà et là dans les deux camps. Il m'a semblé alors que, pour cimenter l'alliance sincère et durable de la justice et de la médecine, il fallait dérouler sous les yeux de l'une les archives de la folie et lui apprendre quels sont les écarts possibles de la raison, et qu'il suffisait d'initier l'autre au langage du droit, aux exigences nécessaires de nos Codes, au respect dû aux lois. L'aliénation mentale mieux étudiée ne donnera plus lieu à des erreurs de diagnostic médico-légal ; rendue plus accessible, plus tangible, elle ne servira plus d'audacieux prétexte au crime.
Voici le programme que j'ai cru devoir suivre: après avoir jeté un rapide coup d'oeil sur la législa-
tion romaine relative aux lésions de l'intelligence, j'ai introduit de suite, mais en termes généraux,^ l'aliéné devant la justice, et j'ai exposé l'influence que les principales déviations de l'entendement humain pouvaient exercer sur la criminalité : j'ai été naturellement conduit dans cette étude à tracer les points de repère capables de mettre en relief le degré de responsabilité (responsabilité absolue, responsabilité partielle ou proportionnelle, irresponsabilité). J'ai insisté sur les caractères qui différencient l'aliéné du criminel et j'ai montré comment devait être conduite une expertise médicolégale, de quelle façon il convenait d'interroger les malades, de démasquer les simulateurs, et à quels signes spéciaux il fallait attacher de l'importance, lorsque des lettres et des écrits étaient placés sous les yeux des juges ou des médecins.
Les intervalles lucides, l'intermission, la rémission, la dissimulation maladive , l'action sage d'un fou et l'aliénation mentale périodique ont étéensuite l'objet d'un sérieux examen. Ces questions si difficiles embarrassent souvent les tribunaux, et comme la conscience frémit toujours à la pensée de l'erreur, surtout quand il peut en résulter un dommage pour l'honneur, la fortune ou la vie des citoyens, j'ai tenu à ne point laisser d'équivoque dans les esprits,
PREFACE. •Il
J'ai consacré de très-longs développements à l'étude des testaments entachés de folie ou considérés comme tels. Ce sujet, dont l'importance est si considérable, a été jusqu'à ce jour passé sous silence; aussi ai-je dû, pour pouvoir écrire, en connaissance de cause, l'histoire médico-légale des dernières volontés, interroger pendant plusieurs années un très-grand nombre d'agonisants dans les hôpitaux de Paris ou en ville, et doser en quelque sorte la somme d'intelligence conservée par eux, aux moments avant-coureurs de leur dissolution physique. Cet examen m'a appris ce qui se passe souvent dans les heures qui précèdent l'agonie et la mort, et m'a inspiré le courage de dévoiler la cause malheureusement très-fréquente d'iniquités testamentaires. J'ai établi, en m'appuyant sur des données acquises à l'expérience, quelles sont les conditions intellectuelles, morales et affectives qui permettent de tester sainement et librement; j'ai énuméré les diverses solutions qu'ont reçues quelques testaments dont la validité était contestée, et j'ai rapporté les décisions judiciaires qui sont intervenues à propos d'actes bizarres, de dispositions excentriques ou insensées; j'ai étudié l'influence des congestions cérébrales et des attaques d'apoplexie sur la faculté de tester, et j'ai exposé enfin
l'état de la jurisprudence en matière de testaments. Ce chapitre, qui ne compte pas moins de 150 pages, m'a demandé tant de soin et de recherches, que j'en recommande avec prédilection la lecture.
J'ai abordé ensuite toutes les questions relatives au délire ébrieux, au somnambulisme naturel, à l'état mental des pellagreux, et j'ai rapporté quelques exemples de la plus étrange et de la plus terrible des aberrations, l'anthropophagie.
Il y a quelques années, à l'occasion de l'enlèvement d'un enfant, une discussion s'est ouverte à la cour d'assises de la Seine sur l'hystérie et le degré de responsabilité des hystériques. Le cas était nouveau, les documents manquaient de toute part, et d'éloquents orateurs improvisèrent une argumentation ingénieuse , mais extra-scientifique. Cette argumentation ne doit pas faire jurisprudence, et je me suis appliqué à définir le rententissement possible de l'hystérie sur la raison et sur la criminalité, de façon à ne point laisser désormais de prise à l'erreur.
Les habitudes et les mœurs des épileptiques, le degré de leur responsabilité et la capacité civile de ces malades, m'ont entraîné dans de longues mais indispensables discussions. Bien qu'il y ail trente-
huit mille épileptiques en France, c'est à peine si, en dehors des médecins spéciaux, l'on se doute de la soudaineté, de la gravité et du péril des lésions de rintelligence dans l'épilepsie. Or, les faits que nous avons rapportés déchireront peut-être de faciles illusions, mais ils éclaireront une situation dangereuse.
J'ai dû, à propos de l'érotisme, entrer dans des détails d'une certaine étendue. Les tribunaux sont parfois saisis d'affaires licencieuses d'un ordre si exceptionnel qu'il m'a paru bon de séparer nettement des faits qui sont tantôt l'œuvre du vice, de la dépravation et du crime, et tantôt l'innocente manifestation du délire le plus complet, le plus hideux et le moins discutable.
Dans plusieurs chapitres, il m'a fallu multiplier les faits et étayer ma manière de voir sur des précédents. Lorsqu'il s'agit d'interpréter des paroles bizarres, des actes étranges ou des forfaits que répudie la raison humaine, il faut bien dresser le bilan du possible : on peut alors, quand l'occasion se présente, en appeler aux cas analogues, aux observations similaires, et démontrer péremptoirement que si la folie est la plus désolante des maladies comprises dans le cadre nosologique, elle est aussi celle dont les manifestations sont le plus inattendues, le
plus terribles. L'adage verba docent, exempta trahant a proclamé une éternelle vérité.
Ma constante préoccupation , en composant cet ouvrage, a été de rendre justice à chaque auteur et de citer honorablement son nom et ses travaux. De nos jours, on a trop souvent la témérité d'imprimer de gros volumes et de ne parler que de soi ; on s'approprie en silence les idées des autres, on les exprime en des termes à peine différents, et l'on se livre à la complaisante admiration de son œuvre d'emprunt. Ce procédé soulève la réprobation des honnêtes gens et est indigne de la science qu'il cherche d'ailleurs si peu à servir. Au risque de tomber dans l'excès contraire, j'ai textuellement reproduit toutes les opinions de mes devanciers et de mes confrères qui m'ont paru mériter une mention spéciale, et lorsque j'ai rencontré dans leurs travaux des observations plus curieuses, plus rares et plus concluantes que celles dont je pouvais personnellement disposer, j'ai donné avec empressement l'hospitalité aux documents d'autrui, et je me suis effacé. La science est un grand livre où les travailleurs doivent avoir un compte ouvert : c'est attenter à leur vie morale que de ne les créditer systématiquement que de pages blanches.
A chacun son œuvre. Si ce principe, qui est d'une
équité élémentaire, a trouvé son application ici, à plus forte raison sera-t-il mon guide dans le cours que M. le ministre de l'instruction publique a bien voulu m'autoriser à inaugurer à l'École pratique de la Faculté sur la médecine légale des aliénés. Le sur^ croit de travail, que m'a imposé 1 impression de ce livre, m'a obligé à ajourner au 25 novembre prochain l'ouverture de ce cours ; tout le monde aura gagné à ce retard, car j'arriverai mieux préparé.
J'ai tenté une entreprise d'autant plus difficile qu'il m'a fallu grouper des matériaux épars, donner une physionomie à des documents disséminés un peu partout, et communiquer la vie à des doctrines médico-légales encore dans le néant. Je me suis attaché de préférence aux sujets neufs et qui n'avaient jamais été décrits; aussi, ma tâche a-t-elle été hérissée d'aspérités sans nombre.
Je ne terminerai pas ces prolégomènes sans remercier M. le président Benoît-Champy, qui a bien voulu m'inscrire parmi les praticiens investis de la confiance du tribunal, et sans témoigner toute ma gratitude à des maîtres éminents, à MM. Parchappe, Baillarger et Oelasiauve, qui ont mis à ma disposition, avec la plus affectueuse bienveillance, des documents inédits d'une haute portée. Mon savant ami, le docteur Poinsot; mon excellent collègue
M. Jules Falret et M* Glasson, du barreau de Strasbourg, m'ont donné d'utiles conseils et je leur dois, à celle place, un sympathique souvenir.
Le public est maintenant mon juge. Je le prie d'accueillir avec indulgence, en faveur d'un zèle persévérant et sincère , ces premières pages de psychologie pathologique et légale. Puisse-t-il renvoyer à mon adresse celte épigraphe de Montaigne : c( Cecy est un livre de bonne Iby. »
Paris, 10 février 18Gi.