DE L'USAGE DE L'OPIUM
la volonté, mais ce surcroît d'activité n'est dépensé que dans la sphère des idées habituelles. L'ambitieux voit ses rêves réalisés, l'avare ses coffres pleins d'or; le poëte savoure les délices enchanteurs de l'idéal, le libertin songe à des plaisirs inconnus, etc. Les passions prennent de l'essor sous l'influence de la stimulation cérébrale, mais les phénomènes obtenus sont purement individuels et sans affinité élective sur tel ou tel penchant.
Lorsque le narcotisme est invétéré et qu'il est devenu un état pathologique chronique, les fonctions psychiques, dont l'altération s'était d'abord hmitée à l'obnubilation intellectuelle et à l'affaiblissement graduel de la mémoire, se pervertissent plus radicalement. Le malade éprouve alors des sensations étranges : son jugement se fausse, ses idées cessent de se coordonner, sa conversation est mobile, son langage incohérent ; puis il devient la proie des hallucinations les plus diverses et les plus terribles. Au lieu de ces sortes d'extases agréables qui avaient marqué le début et la période d'état de l'intoxication, le fumeur chinois, par exemple, n'a plus devant les yeux que des images dégoûtantes, que des scènes atroces. Pendant la nuit, alors qu'il cherche vainement le sommeil, les visions le poursuivent et l'obsèdent : il est entouré de crapauds et d'animaux immondes; un dragon de feu tourne autour de lui et le précipite dans un gouffre béant ; les tortures de l'enfer bouddhique lui sont tour à tour appliquées, et s'il cherche un refuge dans les bras de sa femme, il ne caresse bientôt plus qu'un spectre hideux dont les informes débris vont joncher la couche conjugale !
Est-ce dans une action spécitique de l'opium ^ju'il faut aller chercher la cause de ces affreux tableaux d'optique psychologique? Cela n'est pas présumable, mais bien plutôt dans le défaut de nulrilion du cerveau, — résultat fatal du narcotisme chronique — et surtout dans cette grande loi du système nerveux qu'on pourrait appeler la loi des effets contraires, et qui veut qu'à l'excitation succède le collapsus.
Il y a entre l'empoisonnement par l'opium et l'intoxication par l'alcool de très-nombreux rapprochements à faire. Pendant la période de narcotisme chronique, il se développe chez les fumeurs des goûts et des habitudes de brutalité, une altération des sentiments affectifs, une diminution de l'instinct de la conservation et une propension accusée au suicide. Ces caractères ne rappellent-ils pas l'attitude morose de l'ivrogne, qui a conscience de ses excès, mais que sa passion entraîne; qui mesure l'abîme où il va sombrer, corps et esprit, et qu'un suprême effort de désespoir vient inopinément soustraire à la vie?
L'opium est fréquemment employé en Chine comme instrument de suicide. Le fumeur s'étend sur son lit de camp, allume sa pipe et fume jusqu'à ce qu'il perde complètement connaissance. Ce résultat n'est souvent obtenu qu'au bout de vingt-quatre ou de trente heures. La mort est déterminée alors par une congestion cérébrale.
Dans le Céleste-Empire, la folie n'est pas rare, mais la philantrophie locale n'a point ouvert encore de refuge à cette grande infortune : les malades errent en liberté, sont renfermés dans leurs familles ou réduits au dénùtnent le plus hideux, sans que la police s'en occupe.
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Sous l'influence delà puissante excitation de l'opium, le Chinois sort de son calme habituel et se trouve porté à des actes de violence tout à fait en dehors de ses inclinations naturelles; aussi voit-on souvent des querelles et des rixes suivies de sévices graves. Un fumeur, après une débauclie, se saisit un jour d'un couteau, et, dans un accès de rage aveugle contre ses parents, il les assassina tous. Des faits de ce genre se reproduisent trop souvent et expliquent les précautions que l'autorité hollandaise a été obligée de prendre à Java, où des agents sont placés à la porte des boutiques à opium, avec la consigne de tuer comme des chiens enragés les fumeurs menaçants et violents.
Sur 218 enfants de fumeurs que M. le docteur Libermann a observés en Chine, 49 étaient affectés de dégénérescences physiques ou morales (scrofules, rachitisme, imbécillité, idiotie), d'infirmités, en un mot, devant entraver chez eux le libre développement des facultés, et priver ainsi la société du concours qu'elle est en droit d'attendre de chacun de ses membres. L'influence héréditaire est donc mise hors de doute.
Il n'y a point en France de fumeurs d'opium : mais il n'est pas extrêmement rare de rencontrer maintenant des individus qui, à la suite de souffrances très-vives, ont contracté l'habitude de prendre des pilules d'opium ou de boire un petit verre de laudanum. La nécessité a con^ duit au besoin et le besoin à la passion. D'aulres, à bout de débauches, s'enivrent aveC de l'opium, et ce sont principalement les femmes qui recourent à ces sortes de léthargies éb rieuses. Il y a là une curieuse étude à faire^
mais les matériaux en sont très-disséminés. Peut-être quelque hardi psychologue la tentera-t-il un jour; mais formons du moins des vœux pour que les abus isolés que nous signalons chez nous restent d'insigniliants spécimens d'habitudes ou de débauches dont la Chine va peut-être conserver longtemps encore le triste monopole.
§ 5. De la grossesse.
Certaines femmes enceintes commettent parfois des actes contraires à Tordre social et sont appelées à en répondre devant les tribunaux. On sait que la femme qui, dans son état habituel, brillait par la douceur et l'aménité de son caractère, est souvent exposée à devenir morose, emportée, irascible, alors qu'elle est grosse. La moindre provocation est capable d'enflammer sa colère et de l'exalter jusqu'à la fureur. Telle autre, excellente mère, tendre épouse, voue, pendant la période de gestation, une haine implacable à son mari ou à un de ses enfants.
Parmi les excès auxquels le trouble de l'imagination peut entraîner la femme enceinte, il n'en est pas qui aient plus fréquemment préoccupé la justice que le penchant au vol; mais, ainsi qu'on va le voir, il convient de n'accueillir cette excuse qu'avec une timide réserve.
Une femme enceinte, accusée d'avoir voulu ouvrir la porte d'une chambre où étaient certains objets de prix, prétexta pour sa défense un motif violent de jalousie contre son mari, qu'elle croyait enfermé dans cette chambre avec une de ses maîtresses.
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Une couturière emporte un couvert d'argent qu'elle aperçoit dans un saladier sur un buffet; accusée de vol, elle répond que ce couvert s'était malheureusement trouvé dans une poignée de laitue qu'elle avait prise en passant pour satisfaire une envie de grossesse*.
Une voleuse très-adroite avait été surnommée la femme enceinte : toutes les fois qu'elle était prise en flagrant délit, elle prétextait un état de grossesse qui la poussait au vol d'une manière insurmontable; mais rien dans ses antécédents, rien dans son état mental ne justifiait cette allégation, que jamais les tribunaux ne prirent au sérieux^.
Les faits qui précèdent ne supportent évidemment pas la discussion. Le médecin expert doit démasquer la ruse et le mensonge et livrer sans pitié la coupable à la juslice. Cependant il existe des cas où des impulsions irrésistibles apparaissent réellement pendant la grossesse, et les auteurs qui en ont observé des cas les ont rangés sous la dénomination de monomanies impulsives, instinctives. Marc, par exemple, a rapporté le fait d'une dame riche et appartenant à une classe élevée de la société, qui, étant enceinte, déroba une volaille exposée chez un rôtisseur, dans le but d'apaiser le vif appétit que l'odeur et la vue de ce plat avaient développé chez elle. M. Girard de Cailloux a fait acquitter une dame qui, au milieu de symptômes nombreux d'aliénation mentale, était affectée de kleptomanie pendant ses grossesses.
Georget a parlé d'une femme de Mons, mère de cinq enfants et enceinte de cinq mois, qui a précipité dans un
* Capuron, Traité d'accouchement.
- Gazette des tribunaux, nov. i8o7.
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puits trois de ses enfants et s'y est ensuite jetée elle-même. Elle avait fait demander celui de ses enfants qui était encore en nourrice, et avait envoyé au cinquième, qui était en pension, un gâteau empoisonné'.
M. Marcé a rappelé le procès qui fut porté en 1854 devant la cour d'assises de l'Aube. Une femme enceinte, ayant des antécédents héréditaires fâcheux, présentant parfois de la tristesse et paraissant comme idiote dans certains moments, fut accusée d'avoir tenté d'empoisonner son mari. Aucun motif ne l'avait portée à commettre ce crime, et elle en avouait tous les détails, disant qu'elle avait formé son projet sous l'influence d'une impulsion irrésistible. Le jury rendit un verdict d'acquittement^. • Leuret a été consulté au sujet d'une femme R. qui, pendant sa grossesse, avait fait des blessures mortelles à deux de ses enfants. On allégua une maladie mentale. Leuret constata que la mère de la femme R. et plusieurs de ses parents avaient élé aliénés, que la femme R. ne délirait sur aucun point, qu'elle n'avait ni hallucinations ni impulsions homicides, qu'elle ne présentait, en un mot, aucun signe évident d'aliénation mentale ; néanmoins, prenant en considération les antécédents hérédi' taires de cette femme, son tempérament nerveux, son caractère violent et emporté, rendu plus irritable encore par l'état de grossesse, Leuret déclara qu'il n'était pas impossible que la femme R, eût agi par suite de quelque affection avant momentanément troublé l'exercice de ses
' Considérai, mèdic. Ic'g. sur la liberté moral" '^ Traite de la folie des femmes enceintes.
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facultés intellectuelles. La cour, tenant compte de cette opinion, reconnut l'inculpée coupable de coups et blessures, mais sans intention de donner la mort*.
Le médecin ne doit jamais perdre de vue la possibilité de phénomènes intellectuels bizarres' pendant la grossesse : sa mission consiste à les apprécier à leur juste valeur. En présence d'un acte d'un ordre tout à fait inattendu et en complet désaccord avec la moralité antérieure, les habitudes ordinaires et la position sociale de l'accusée, il y a lieu de s'assurer si l'état mental n'a point été réellement lésé. L'examen médico-légal est dans ce cas trèsdifficile, et l'expert doit formuler ses conclusions avec circonspection. Si la justice n'a point à punir certains faits commis sans liberté morale, elle ne doit pas, d'autre part, accorder aux femmes enceintes une trop facile impunité.
*iH«. d'iiyg. piibt. et de méd. kg.