‹ La folie devant les tribunauxChapitre 8 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'ALIENE DEVANT LE M ÉDECI N - EX P E R T

Do l'exercice de la médecine légale.^ — Des expertises médico-légales; de leurs difficultés. — De l'examen médico-légal. — Position parfois embarrassante des magistrats. — Caraclères qui diflérencienl l'aliéné du criminel. — De l'interrogatoire des aliénés. — Correspondance et écrits des aliénés. — Corps de l'écriture des paralytiques. — Observation suivie. — De la mission des experts. — De la perversité et de la perversion. — Des points de repère relatifs au diagnostic médical de la responsabilité.

De rcxercîec de la inédceine légale. — Anlre''ois, dcS

mt'Mlecins, des chirurgiens et même des pliarmaciens et des sages-femmes jurés, étaient altachés aux tribunaux et chargés de résoudre les questions scienlifiquos ou d'observalion pratique qui leur étaient présentées parles magistrats. « La nécessité, dit Yerdier, où les juges et les jurisconsultes sont si souvent d'avoir recours aux connaissances etauxsecoursdela médecine, rend le ministère deceuxqui sont les dépositaires de cet art très-commun dans le barreau. Les principaux tribunaux de Paris ont été dans l'usage, de tempsimmémorial, d'avoir à leurs gages des médecins et des chirurgiens particuliers pour remplir ces fonc-

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lions : ce. sont eux que Milxus qualifie : annms slipendiis auto»Y/fi. Les lois ont confirmé cet usage, et l'ont même étendu aux provinces par l'établissement de médecins et chirurgiens royaux '. » Ainsi que l'a rappelé M. Bonfils ', un édit d'ocfobre 1G55 porta création d'un office de médecin ordinaire de la chancellerie de France. Le parlement s'est toujours choisi des médecins et chirurgiens pour élre sur de leur capacité et fidélité. Il leur faisait prêter serment de « Lien et loyalement ef fidèlement faire et rapporler. » Un arrêt du 25 février 1542 défendit de faire faire les visites et rapports par tous autres médecins que ceux qui ont prêté serment au parlement. Ces derniers prenaient le titre de médecins et de chirurgiens ordinaires du roi en sa cour du parlement. D'après Verdier, la création des chirurgiens du Châtelct remontait à une époque extrêmement reculée.

Aujourd'hui, la pratique de la médecine légale est accessible à tous, à ce point que des officiers de santé, et dans ccrlains cas des sages-femmes, sont officiellement chargés d'expertises , rédigent des rapports et figurent avec honneur dans les procès ciiminels. Carrière est ouverte à tous les membres de la famille médicale, même aux étrangers ayant obtenu leur diplôme en France : ainsi l'a décidé la Cour de cassation, à })ropos du rccommandable médecin de l'ambassade anglais e, M. le docteur Oliffe. Cependant un très-grand nombre de médecins, trouvant dans la pratique de la médecine légale des difficultés avec lesquelles ils sont peu familiarisés, déclinent llionneur

' I.ri jiirispniclcncc de la médecine en France. 1. II, p. 105. - Essai sur lu jurisprudence mcdicale, 1S'20.

do remplir un mandat judiciaire. Ils ont évidemment tort. La médecine légale n'est qu'une application des sciences médicales à l'élude et à la solution de toutes les questions spéciales que peuvent soulever l'institution des lois et l'action de la justice, et les qualités requises pour être médecin légiste consistent simplement dans le bon sens, l'instruction et l'honnêteté. Or, ces conditions, dans la plus grande majorité des cas, étant loin de faire défaut au corps médical, il est regrettable qu'un excès de modestie ou qu'un éloignement irréfléchi pour les formalités usitées dans les procès criminels déterminent si fréquemment l'abstention systématique d'hommes instruits, honorables et dignes, sur lesquels le choix du juge d'instruction devrait naturellement se porter.

Des expertises médico-légales: de leurs difGciiItés. —

M. le docteur Vingtrinier, médecin en chef des prisons de Rouen, praticien aussi consciencieux que distingué, chargé depuis plus de quarante ans d'un très -grand nombre d'expertises médico-chirurgicales, a très-nettement détuii les difficultés d'une enquête ayant pour but la constatation de la folie. Voici ce que sa grande expérience lui a appris :

« r Un criminel habile peut simuler la folie, quoique ce soit là un rôle bien difficile à soutenir, et un fou véritable peut paraître la simuler.

« T II aura pu arriver qu'un accès de folie instantanée ait porté à un acte homicide, aussi bien qu'à un acte seulement bizarre, et que le malheureux meurtrier ait recouvré son intelligence quelques instants après.

« 5° La folie pourra èlre encore difficilement reconnaissable, lorsqu'elle sera resiée circonscrite dans quelques idées folles ou même dans une seule idée fixe irrésistible, marchant de pair avec toutes les facultés intellectuelles demeurées intactes, mais dominées par cette idée qui sera devenue une véritable possession, un obstacle incessant à toute action des facultés réflectives qui cou stituent la liberté morale.

« 4" Il peut arriver encore que, malgré la présence d'idées fixes ou d'un certain degré de folie générale, l'accusé ait pu rester complètement capable d'exercer le libre arbitre, en commettant sciemment un fait répréhensible, qui ne se rattache en rien à ses idées fixes, et à l'influence qu'elles ont pu prendre, à un certain point de vue, sur la volonté '. »

On le voit, voilà autant de cas possibles qui ne font plus de doute en médecine pratique, et pour lesquels ce n'est pas trop des examens les plus minutieux, de l'observation de chaque jour, des recherches incessantes et de l'appréciation la plus scrupuleuse, si l'on veut prononcer en connaissance de cause et dans le calme de la conscience.

Est-ce dans le cabinet du juge d'instruction et pendant le temps consacré à un interrogatoire, qu'il est possible de se former une conviction éclairée? Je n'hésite yàs à affirmer que non.

Sera-ce alors devant le tribunal ou la cour, pendant Ja durée des débats? Il est évident que c'est impossible.

• Des aliènes dans les prisons, p. 7.

D'ailleurs, et c'est là un fiiit reinai'quable, ton! ce qui frappe un fou réveille ses facultés réflectives jusque-là paralysées, Tintimide, suspend presque toujours les signes extérieurs de son délire, le jette dans une sorte de réserve, le concentre et le comprime. L'appareil de la justice exerce surtout sur le fou cette influence : la crainte le domine et le soumet. L'œil le plus habitué pourrait s'y tromper, et ne voir en lui qu'un coupable en proie à l'anxiété du sort qui l'attend ; tandis qu'en réalité on n'a devant soi qu'un malheureux effrayé, inerte et dépourvu de tout sentiment de ce qui se passe, aussi bien que des conséquences graves dont il est menacé.

Le fou , devant la solennité de l'audience, procède quelquefois par un autre extrême. Il éprouve la jouissance de la vanité satisfaite ; il rapporte à sa propre importance l'appareil qu'on déploie, son amour-propre y Iriomplie. Son banc d'accusé se transforme dans son imagiiialion, et devient une place d'honneur, une tribune d'où il pourra se faire entendre. Il puise dans l'idée qu'on le regarde une force qui le contienl, et le renferme dans une retenue qui peut paraître de l'adresse : vous le verrez faire preuve d'une raison supérieure jusque dans l'ariogancc des réponses que son orgueil o))posera à ses juges.

I>c l'exr.iiM'n mt-dico^lésal. — LorsqUC la jUSticC a dcS

doutes snr l'état mental d'un individu, qu'elle désire, élre éclairée sur la léalilé du délire oU sur la simulalion, il y a pour le médecin-expert désigné différents

moyens qui peuvent le conduire à la découverte de la vérité.

L'examen médico-légal d'un aliéné doit nécessairement porter sur les antécédents pathologiques et psychiques, sur les circonstances qui ont accompagné le fait incriminé, et sur la conduite de l'inculpé après la perpétration du crime.

Bien qu'il soit tout à fait hors de notre pensée de regarder l'aliénation mentale comme une affection fatalement héréditaire, nous devons néanmoins interroger le passé avec une sérieuse attention et rechercher dans quelle situation d'esprit ont vécu ou vivent les ascendants de l'inculpé et ses collatéraux. Il faut ensuite s'informer de l'âge, des ha])itudes ordinaire.-?, de Télat mental antécédent, des conditions de la snnlé physi(juc, des modifications survenues dans le caractère et les allures, et se faire autant que possihle préciser l'époque où des anomalies ont été remarquées pour la première fois. On doit tenir un certain compte chez l'homme de l'hypochondrie, des pertes séminales, des excès alcooliques OU' vénériens et de l'épilepsie, et prendre en considération chez la femme les troubles menstruels, l'hystérie et la grossesse. Ces caractères généraux une fois indiqués, on comprend sans peine que le médecin-expert doive descendre avec un soin vraiment scrupuleux dans une infinité de détails, selon la nature el le caractère de l'affaire sur laquelle il est appelé à émettre Uli avis. Ainsi, irès-récenunent, à l'occasion d'une jeune fille qui s'éhiil rendue l'auleur d'un acte totil à fait inex}»lical)lc, noUs avons dû, afin d'arriver à la vérité,

80 Li FOLIE DEVANT LES TniBUNAUX.

apprécier tour à tour les })liénoraènes intellectuels qui avaient accompagné chez elle la puberté, analyser la \iolente surexcitation des fonctions du système nerveux sous l'influence des règles ; noter, l'anestliésie cutanée, la dyspepsie, l'irrégularité du pouls, les désordres cardiaques, le Lruit de souffle dans les carotides ; expliquer le retentissement possible de la chlorose sur le jeu des facultés et interroger tour à tour la malade ou la famille sur l'existence ou l'absence d'afflux sanguins vers le cerveau, de vertiges, d'angoisses, d'oppression, de stupeur, de tremblement, de mouvements involontaires des muscles, de spasmes, de convulsions, d'hystérie, d'épilepsie, de catalepsie, d'extase, de visions et de somnambulisme; nous informer enfin si l'imitation avait pu exercer quelque influence ; s'il existait des motifs de haine, d'envie, de jalousie, de vengeance, etc.

La circonstance en apparence la plus futile vient projeter parfois sur l'enquête une très-vive lumière; en voici un exemple : J'ai eu l'honneur de me trouver en consultation, il y a trois ans, avec MM. Caffe et Tardieu, auprès d'une dame âgée, menacée par des parents avides d'être pourvue d'un conseil judiciaire ou d'être frappée d'interdiction. Les apparences physiques de cette dame ne laissaient absolument rien à désirer ; l'inlelligence était ordinaire, sans que son niveau fût cependant audessous de la moyenne; la mémoire seule s'affaiblissait. Après un long interrogatoire, très-concluant en faveur de l'état mental de la malade, nous songions à nous retirer, lorsqu'une personne présente à l'entretien crut devoir nous prévenir que M"*' X... était affectée d'une

maladie des voies iirinaires. M'emparant aussitôt de ce renseignement, je formulai une série de questions, et voici ce que nous apprîmes, mes confrères et moi : Depuis une quinzaine d'années, M'"^ X... était sujette à des brouillards, à de petites migraines, d'une durée prodigieusement courte, de trente, quarante ou cinquante secondes, par exemple, s'accompagnant invariablement d'émission involontaire d'urine. La malade ne tombait point ; elle chancelait, prenait un point d'appui contre le mur ou contre un meuble, et reprenait aussitôt ses occupations. Était-elle assise et en train de tricoter, le bas et les aiguilles s'échappaient de ses doigts; elle se baissait, ramassait ces objets, et s'apercevait alors que sa chemise et ses jupons étaient mouillés. D'autres fois, en se levant le matin, elle remarquait que ses draps avaient été souillés par de l'urine. Ces phénomènes étant compatibles avec la meilleure santé habituelle, M™^ X. ne s'en était jamais préoccupée; elle s'accusait simplement de vieillir.

En présence de cette révélation tardive, il fallait nécessairement appeler les choses par leur nom. Les brouillards et les petites migraines n'étaient autres que des vertiges épileptiques, et la malade avait pu méconnaître son état pendant quinze ans. La névrose n'avait point empiré; les facultés de l'intelligence s'étaient soutenues à leur degré normal ; la vivacité des souvenirs seule avait périclité. Aucune mesure conservatoire n'était donc possible, et nous nous appliquâmes, dans la consultation écrite, à repousser toute éventualité judiciaire.

LEGR. roUE. 6

m LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.

PoMilîo» parfois onibarrassatite des magistrats. — Oll

aurait tort de croire qu'il est toujours aisé de trouver chez ccriaius aliénés le côté vulnérajjle : les médecins eux-mêmes n'y parviennent pas du premier coup. Il y a deux ans, le président si éclairé et si distingué du tribunal civil de Rouen disait à M. Dumesnil, après avoir passé une heure avec un aliéné dont on poursuivait riiiterdiction : « A'oyez, mon cher docteur, voici un jeune homn:e qui vient de répondre parfaitement à toutes les questions que je lui ai posées. Je connais sa famille, ses relations, toute son existence antérieure, et sur aucun point je n'ai pu le trouver en défaut ; ]»icn plus, il n'est pas étranger au mouvement qui s'opère autour de nous, il l'apprécie même assez judicieusement. Toutefois, je le tiens pour insensé; la rapidité avec laquelle il passe d'un sujet à un autre, sa loquacité, son attitude, sa physionomie, tout me frappe, mais ce n'est qu'une impression, impression que je ne puis faire passer dans mon interrogatoire, qui cependant ne contient que les réponses d'un homme sensé. Dites-moi donc où il faut frapper? »

C'était un point bien délicat et bien pénible; il fallait rappeler à ce pauvre jeune homme un malheur de famille qui a bouleversé sa vie. Il entend à chaque instant la voix de sa mère qui l'appelle; il sait qu'elle est descendue dans la tombe il y a dix ans, mais il ne peut douter qu'elle n'ait été rendue à la vie, puisqu'elle est là, derrière la porte, qui crie à son fils d'accourir dans ses bras. « // espère que le pouvoir de ili. Lizot va faire enfin tomber cet obstacle, et, réuni à celle qu'il aime, il

proclamera les merveilles des sciences modernes qui , fjrâce à la médecine, au magnétisme et au (jalvanisme^ font sortir de nouveau Lazare de son sépulcre. »

Cctfc scène déchirante était plus que suffisante; on dut l'abréger, les larmes de ce bon fils avaient gagné l'assistance.

Ne peut-on pas se demander ici ce qui serait advenu si un magistrat moins expérimente eût été chargé de cette enquête, et s'il n'eût pas jugé à propos d'avoir recours aux lumières et au tact de M. Dumesnil?

Pendant le séjour que fit cet habile praticien dans l'asile départemental delà Cùtc-d'Or, on vint examiner une jeune fille à laquelle il donnait des soins. M. le substilut du procureur impérial refusa d'abord de l'autoriser à l'accompagner : ce refus insolite fut ex})liqué ensuite; une lettre, signée de plusieurs personnes honorables, avait été remise au parquet; on y affirmait que mademoiselle X... n'était pas aliénée, et que ses parents avaient préféré recourir à une séquestration arbitraire, plulôt que de la laisser contracter une union qui était tout à fait selon son cœur. On conçoit que, dans cette circonstance, les magistrats pouvaient désirer se rendre seuls, et en dehors de tout contrôle médical, près de la jeune fille.

Après un long entretien, rien ne put mettre sur la Voie du désordre intellectuel; M. Dumesnil fut alors appelé, et, malgré ce qui venait d'avoir lieu, il déclara que non-seulement mademoiselle X... était folle, mais encore 'qu'elle ne guérirait probablement jamais. II pria sur ces entrefaites, M. le subsistut de demander à cctto

8i L\ FOME DLVAÎVT LES TRIDU.NALX.

personne si elle se croyait réellement la fille de M. X... : « Aon, répondit-elle sur-le-champ, je suis de la famille de Marie Siuart, de Louis XIV et de Henri IV. Des raisons secrètes, que je ne connais pas, ont forcé mes parents à me remettre, au berceau, entre les mains de mercenaires ; mais le jour de la délivrance approche, et je vais bientôt recouvrer le rang, les titres et la fortune de mes ancêtres. » Elle était tellement intarissable sur ce cliapitre, qu'il fallut clore là le procès-verbal. Les murs de sa chambre étaient littéralement couverts d'inscriptions ayant toutes trait à ses connaissances historiques combinées avec ses conceptions bizarres : elle était la petite-fille, rarrière-petite-fille, la nièce, la sœur môme de grands personnages dont quelques-uns étaient morts depuis plusieurs siècles.

Nous avons nous-môme soigné cette intéressante malade, à l'asile de Dijon, et nous l'avons plus lard retrouvée à Charenton : elle était tombée graduellement en démence, ce véritable trépas de la raison humaine.

« Mes rapports, dit M. Dumesnil, avec tous les membres du parquet ont toujours été si satisfaisants et si agréables pour moi, (jue je voudrais oublier qu'une fois, on m'a nettement signifié de ne pas me mêler d'une enquête que l'on venait faire à l'asile de Saint- Dizier, dont j'étais alors directeur-médecin. J'ignore comment l'allaire fut menée, mais je ne revins pas de ma surprise quand j'appris que le malade avait été trouvé il l'état normal. C'était un médecin polonais, séquestré depuis plusieurs années comme monomane, et qui même était déjà en démence. Sa famille produisit

les nombreuses lettres qu'il lui avait adressées , dont deux ou trois fort récentes, et insista pour obtenir l'interdiction. Le juge de paix du canton de Saint-Dizier, qui était aussi président de la commission de surveillance de rétablissement, fut désigné pour recueillir de nouvelles informations, et, après avoir été renseigne sur la marche à suivre, voici ce qu'il obtint de ce pauvre malade, qui écrivait à sa femme : « Mademoiselle , par « suite de la révolution de Pologne, j'ai connu à Paris « la physiologie de M. Richerand, qui m'a fait nommer « médecin de votre pays, et à laquelle vos deux filles « ont dû le jour ; je suis et je resterai donc compléte- « ment innocent. Il faut les faire marcher dans le che- « min de la bravoure et de la loyauté ! » On le voit, l'idée fixe de ce pauvre médecin consistait à méconnaître qu'il était marié depuis plusieurs années, qu'il avait deux enfants et même qu'il avait exercé sa profession avec un certain succès ^ »

Caractères qui différencient l'aliéné du criminel. —

Le médecin-expert doit se faire présenter toutes les pièces du dossier, tous les éléments de l'accusation, car il faut nécessairement qu'il sache si l'inculpé s'est entouré dans la perpétration de l'acte des précautions familières aux criminels ; si le prévenu a pu avoir des motifs pour frapper telle personne plutôt que telle autre, s'il a immédiatement fait des aveux, s'il a essayé de fuir, si le calme est rentré dans son être aussitôt après

' J.es aliènes et les enquêtes médico-légales, p. 20.

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le mcinirc, etc., etc. En général, le criminel compte un ou plusieurs complices : l'aliéné n'en a point. Le criminel choisit sa victime et il attente à la vie des gens qu'il liait, qui le gênent ou s'opposent à ses projets; l'aliéné tue le premier venu, ami, parent ou inconnu, absolument comme clans un autre moment il se tuerait lui-même. Il leste d'ordinaire auprès de sa victime, ne songe pas à fuir, ou s'il fuit, vient vite se livrer entre les mains des magistrats ; triste, abattu, désespéré du crime qu'il a commis, il se renferme dans un sombre silence, ne cherche nullement à pallier sa faute et raconte avec la plus naïve franchise toutes les particularités de son forfait. Cette dernière circonstance est précieuse pour le diagnostic, car, ainsi que l'a fait remarquer avec beaucoup de vérité M. le docteur AjaxBrunet, « les criminels qui veulent simuler la folie manquent rarement de dire qu'ils ont perdu tout souvenir ; ils font semblant de ne pas comprendre les questions qu'on leur adresse ou bien répondent des injures \ »

Ajoutons enfin qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'un aliéné nie le fait imputé, — ce qui peut très-bien arriver dans quelques cas, — qu'il soit par cela môme coupable et responsable, car il est des malades dont personne ne conteste la folie et sur les facultés desquels la crainte du ciiàtiment exerce encore une action terrifiante.

De linterrogafoire des alk'nés. — L'interrogatoirc CSt

une ressource très-précieuse : il permet d'examiner le

* Di'S iiiipiihloiis auiomat'.ques, clisscrt'.ilion inaugurale, p. 54.

L'ALIE.NE DEVANT LA ^lEDLCiN-EXrEllT. 87

maintien de l'aliéné, l'expression de son \isage, et fait ressortir l'incohérence de ses paroles, l'étrangeté de ses iilées ou l'embarras de sa prononciation. Cela n'est pas infaillible, mais quand l'interrogatoire est dirigé avec iiilelligence, il est décisif, surtout s'il s'agit de démence avec ou sans paralysie et de manie. Il faut interroger les malades avec soin sur les sujets qui les préoccupent et les amener avec précaution et adresse à parler de leurs convictions délirantes. Lorsqu'on a gagné leur confiance, ils se livrent et mettent à découvert les motifs de leur crime, les incertitudes de leur esprit, la mobilité de leurs impulsions. On les questionne alors sur les objets qui les entourent : mauvais observateurs en général, ils donnent sur l'asile, sur leurs compagnons, sur les chefs de la maison, des renseignements faux.

L'interrogatoire par les magistrats doit porter sur les faits les plus ordinaires de la vie, et il faut autant que possible en écarter les matières abstraites ou spéculatives, ou les choses relatives aux sciences, à la politique. « Tel homme qui peut veiller suffisamment à ses affaires domestiques^ tombe tout à coup dans des égarements de raison très-marqués, lorsque son imagination est frappée d'une idée qui l'absorljc et le tourmente. » (Dalloz.)

Les magistrats sont dans l'habitude de présenter aux aliénés diverses pièces de monnaie d'or, d'argent ou de cuivre, et la Cour d'Angers a refusé de prononcer l'interdiction, en se fondant sur ce fait que le défendeur avait reconnu la valeur de différentes pièces. Or, il n'est nullement nécessaire d'être capable d'un raisonnement siihi

pour dire que telle pièce a Iclle valeur, pas plus que cela n'est rigoureusement indispensable pour comprendre qu'on n'a pas le droit de s'approprier le bien d'autrui, d'incendier la maison des voisins ou d'assassiner son père. Enchaîner avec une logique précise une suite d'idées est la faculté la plus élevée de l'intelligence ; c'est la plus rare parmi les hommes et c'est aussi celle qui éprouve habituellement l'altération la plus profonde quand la raison tout entière subit des atteintes. L'affaiblissement ou l'absence de cette faculté ne suffisent pas pour déterminer qu'un homme doit être réputé irresponsable ou qui) doit être iuterdit ; il faut encore que le malade ne soit pas en état de comprendre aucun devoir social et d'apprécier des faits qui n'exigent pas de la part de l'esprit des aptitudes étendues.

L'interrogatoire, lorsqu'il est dirigé parles médecins, doit reposer sur des données fixes et pratiques. Les investigations médicales, comme l'a très-bien dit M. II. de Castelnau, « devront porter sur tous les ordres d'idées, sur toutes les facultés intellectuelles, parce que la soience a intérêt à réunir sur chaque question qui lui est soumise le plus grand nombre de lumières possible, et parce qu'il ne faut pas que des hommes de science s'exposent au reproche d'avoir laissé échapper des faits importants soumis à leur observation ; mais lorsqu'ils en seront arrivés à formuler en conclusions les résultats de leurs recherches, au lieu de conclure, d'une manière générale, comme on le fait presque toujours, que telle personne est incapable de se diriger et d'administrer ses biens, les

i;ai.ié.né devant i.e médecin-expert. 89

médecins devront déterminer quelles sont les facultés qui sont ou perdues ou affaiblies, quelles sont celles qui sont conservées; si celles qui ne sont qu'affaiblies ou celles qui sont conservées suffisent pour permettre à l'aliéné d'apprécier les faits les plus simples et de comprendre les premiers devoirs de la vie sociale; enfin, si l'état de l'individu qu'ils ont examiné offre des chances de guérison, ou si, au contraire, il doit, d'après les données de la science, rester pendant longtemps stationnaire ou s'aggraver progressivement. C'est ainsi que le médecin élèvera la science dans la considération publique, et qu'il remplira dignement la mission humanitaire qui lui est dévolue dans la société*. » Nous ne pouvons que nous associer à cette manière de voir et engager nos collègues à ne point s'en départir.

L'interrogatoire des monomanes est souvent très-difllcile. L'un de ces malades écrivait, du fond de sa prison, à M. Dupin, la lettre la mieux raisonnée, la plus adroite, prétendant entre autres choses que celui qui le persécutait voulait supposer le délit réel pour prouver la monomanie, et supposer la monomanie pour prouver le fait imputé. M. d'Arjac était accusé de jeter depuis longtemps dans la voiture de la duchesse de Berry des lettres d'amour d'un cynisme révoltant et remplies des plus grossières obscénités. Arrêté et conduit à la Force, il nia constamment, dans les divers interrogatoires qu'il y subit, qu'il eût lancé les papiers dans la voiture, bien que les officiers et les gens de la princesse affirmassent l'avoir re-

* De rinterdiction des aliénés, p 121.

connu. Le docleur Marc, qui fut cliargé de le visiter, ne fut pas peu surpris de reconnaître le même individu qu'il avait interrogé dix aus auparavant pour des fails analogues. Transtéré à Charenlon, d'Arjac fut reconnu comme y ayant été séquestré en 1800, en 1805, en 1814 et en 1821, toujours à l'occasion de lettres obscènes adressées à des princesses de la famille régnante.

Lorsqu'on procède à l'inlerrogatoire d'un individu que l'on soupçonne de simuler, il faut poser ses questions de manière à ne pas indiquer la réponse qui doit éti'e faite. Il faut, au contraire, suivre une marche opposée, l'inlerroger sur les symptômes qu'il éprouve, en entremêler adroitement de faux et d'incompatibles, afin de le surprendre et de lui faire répondre affirmativement à tous. M. Malle a rapporté' que les docteurs Marc et Denis avaient été chargés un jour d'interroger un sieur Renard, détenu à la Force pour vol et soupçonné de simuler l'imbécillité. Les experts lui firent des questions relatives à des symptômes plus ou moins bizarres, puisées dans leur imagination: l'accusé déclara qu'il n'en éprouvait aucun. On fut dcp disposé à croire à la réalité de l'imbécillité, mais on le fut bien davantage quand on vit qu'il n'avait point uriné le lendemain dans son lit, alors qu'il avait été cependant prévenu que le signe le plus irréfiagable de l'imbécillité consistait en cela.

Les magistrats et les médecins sont mis quelquefois en présence d'individus qui dissimulent avec soin leur délire et qui ne sont, en définitive, que des bîen-porlants

' Ilisto're médico-Ii'fjale de VaViénalion mcn'a'e, 1850.

inuKjïnciires ; beaucoup d'hallucinés sont clans ce cas, et ils prennent le parti de masquer leur état maladif lorsqu'ils comprennent qu'on ne leur rendra leurs droits civils ou leur liberté qu'autant qu'on sera persuadé qu'ils n'entendent pas telle ou telle voix, qu'ils ne voient plus tel ou tel objet, qu'ils ne trouvent plus dans leurs aliments le goût du soufre, de l'opium ou de l'arsenic, etc. Le malade tente alors de vous convaincre; et, avec une grande bonhomie apparente, il cherche à vous persuader qu'il est parfaitement revenu de ses erreurs passées ou de ce qu'il appelle lui-même ses anciennes bizarreries et ses absurdités. Pour pouvoir apprécier sainement l'état mental de ces dangereux et rusés malades, il ne faut rien précipiter , renouveler plusieurs fois l'examen et faire épier tous leurs mouvements soit par les employés de l'établissement, soit par les gens de service. 11 est très-difficile de dissimuler habilement et longtemps ; aussi la vérité finit-elle par se faire jour.

Il est d'observation commune que tandis que certains aliénés subissent l'interrogatoire, et que par cola ménie leur attention est vivement frappée, ils semblent avoir presque recouvré la raison. Ce n'est pas tout : la nécessité où se trouve le magistrat de répéter au greffier, fcur qu'il les inscrive, chaque demande el chaque réponse, fait tenir le malade sur ses gardes, lui donne le temps de réfléchir et de modifier même ses expressions, s'il croit s'être compromis ou avoir été mal compris. Ces pauses inévitables amènent de la confusion dans le dialogue; et le magistrat, ne pouvant pas presser son

interlocuteur, l'accabler d'arguments, détourner sa préoccupation, briser sa volonté et ramener le retour des paroles incohérentes et des actes insensés, finit parfois par marcher à tâtons. Bien plus, et suivant M. Dumesnil, le mélancolique, qu'on a enfin disposé à parler de ses illusions et de ses hallucinations, s'arrête soudain s'il s'aperçoit qu'on veut par écrit prendre acte de ses paroles. Afin d'obvier aux sérieux inconvénients que nous venons d'indiquer, ne pourrait-on pas remplacer le greffier par un sténograplie assermenté? Il y a là une utile réforme à apporter, et nous appelons sincèrement l'attenlion de la justice sur ce point important.

Dans le dix-septième siècle, Paul Zacchias, médecin du pape Innocent X, prétendait qu'il n'existait pas de preuve plus certaine de la folie d'un homme que de le voir aimer ce que les autres haïssent, haïr ce qu'ils aimeni, désirer ce qu'ils rebutent, rebuter ce qu'ils désirent, n'avoir pas de honte de ce qui est honteux : « Ilœc omnia non sanœ, ac omnino errantis mentis humana;, certissima indicia ac iiifaillibilia sunt. » La démence, ajoute-t-il, ne peut pas mieux se prouver, que parce que ceux qu'on en accuse font tout ce que les gens de Ijon sens ne font pas. « Probetur per ex omnia quœ in hominemsanœ mentis non caduut'. » En exhumant cette citation, M. II. Bonnet nous a démontré que la médecine légale des aliénés, tout en étant encore dans renfanco, reconnaissait déjà, il y deux cents ans, quelques principes, et se trouvait sur le chemin du vrai.

• Qu{vsf. niedic. légales, liv. II, (it. I", qiucst. I. Amsterdam, 1051.

i;AI,IÈNÉ devant le MÉDECI.VEXPERT. 93

Correspondance et écrits des aliénés. — Lgs L'Cl'itS

des aliénés sont dos pièces qui sont loin de manquer de valeur et qu'il importe de lire et d'examiner. Les aberrations de l'esprit et les comictions délirantes se réllécliissent en quelque sorte dans ces documents : le monomaniaque, par exemple, énumcre avec emphase toutes les particularités qui peuvent, de près ou de loin, se rapporter à ses idées fixes ; il donne volontiers à ses phrases une tournure, une accentuation et une ponctuation insolites ; il souligne beaucoup de mots, multiplie les synonymes, prodigue les épithètes, invente de nouvelles expressions, se sert au besoin de locutions empruntées au latin, aux langues étrangères, au dialecte de l'atelier, au patois du village ou à l'argot de la prison. Le corps de l'écriture reste à peu prés normal et il n'accuse simplement que la rapidité.

Le mélancolique obsédé par des idées de persécution exhale dans ses lettres la douleur qui l'oppresse et il retrace, dans des redites nombreuses , les intrigues ourdies contre lui, les guets-apens dont il a été victime ; il dresse la liste de ses ennemis et va même jusqu'à les catégoriser, selon qu'ils en veulent, d'après lui, à son honneur, à sa fortune ou à sa vie. Il écrit à M. le préfet de police, lui confie ses inquiétudes, lui fait part des périls qu'il court, lui désigne les hommes qui le suivent dans la rue et qui l'insultent en passant, et il demande à ce magistrat l'autorisation de porter constamment une canne à épée ou un revolver.

Le malade est-il déjà dans un établissement spécial, il adresse à M. le procureur impérial une longue série

9i LA FOI.IE DEVANT LES TRIBUNAUX.

de plaintes : on le bat, on le torture, on veut l'empoisonner, et on Ta privé de sa lilierté uniquement pour s'emparer de son argent, a])user de sa femme ou violer ses filles. Il proteste avec la plus exubérante amertume contre autant d'infamies, exige sa sortie immédiate et menace le magistrat de le dénoncer à l'Empereur et de le faire révoquer, si justice ne lui est pas rendue sur l'heure.

Le mélancolique est-il en proie à un délire religieux et craint-il d'être damné, il écrit à son confesseur, avoue ses fautes imaginaires dans les termes les plus déchirants, demande que les pénitences les plus sévères lui soient imposées, sollicite des prières et des messes, bien qu'il continue à regarder son pardon comme impossible, puis il promet de s'imposer mille privations et forme les vœux les plus extravagants : loi'sque le malheureux malade vous présente sa lettre, elle est tout humide et souvent indéchiffrable, tant les larmes ont altéré le papier, pâli l'encre et défiguré les caractères.

Cliez le maniaque, les pensées se pressent en foide, se poussent pêle-mêle; les phrases s'échappent sans liaison, sans suite, et l'on peut suivre le malade passant dans la même lettre avec la plus grande rapidité du ton le plus affectueux, le plus tendre, au style le plus injurieux j le plus menaçant. Les divagations qui remplissent ses écrits témoignent suffisamment de la difficulté avec lat}uelle les idées se lient les unes aux autres. Voici, par exemple, ({uclquos explications données par un malade à son médecin , M. le docteur Morel :

«... C'est pourquoi, le 26 novembre 1854 nous débarquâmes à Montevideo, nous finies main basse sur tous ces êtres monstrueux des crèches et des dépôts de mendicité, vivant de leurs propres illusions, dans Tordre physique, mystique, moral et positif. Ces petits élres honteux, infects et scrofuleux se tenaient poussemcnt dans l'attitude voulue pour les illusions sacerdotales. Ils s'aimaient dans eux, vivaient dans eux, et se faisaient constamment porter en chœur avec toute la batterie de leur être par cette eau d'hommes infects qu'on appelait Don Antonio Costro, cartouche de l'ordre Gréphiny, général des jésuites, frère Micos et tout le groupe de la collégiale de ces petits monstres, etc. »

Dans un cas de délire liypochondriaque provoqué par des pertes séminales, par un régime débilitant et des excès de travail, le malade, âgé de vingt-huit ans, écrivait à notre savant maître, M. Baillarger : « Si je

me décidais à monter à cheval, je me voyais tombant sur la tête et me la broyant sur des roches ; l'idée d'une excursion en mer amenait indubitablement celle du naufrage. A la campagne, c'était la peur des serpents qui me poursuivait ; il me semblait qu'il y en avait môme dans mon lit. Quelque sécurité que m'offrît la chambre, je ne pouvais me coucher sans faire une visite minu^ tieuse, et ce n'est qu'avec peine que je parvenais à m^en^ dormir. Cette crainte des serpents me suivait même à la ville. Quelquefois je me figurais qu'une personne était cachée sous mon lit pour me poignarder; le moindre bruit me tenait en éveil et me causait des frayeurs, et

je n'aurais jamais consenti à roiiclier seul dans une maison. J'ai toujours présents à l'imagination les objets, les personnes et même les lieux dont on me parle, et si on me raconte une scène, j'en vois immédiatement apparaître tous les personnages. M'annonce-t-on , par exemple, la mort d'une personne, je la vois immédiatement : on la met dans le cercueil, j'assiste à son enterrement, on la descend dans la fosse, eitout cela en esprit. Souvent moi-même je me suis vu mort et par avance j'assistais à mon convoi. Je m'étais fait dès mon bas âge une idée effrayante et monstrueuse du duel, à ce point que si j'apprenais que deux individus dussent se battre , j'éprouvais la même émotion que si j'eusse été Tun des combattants : immédiatement la scène du duel se déroulait dans mon esprit, et bientôt je voyais Tun des adversaires tomber mort ; si un duel devait avoir lieu, je ne pouvais m'ompécber le soir de prier Dieu pour les combattants ; il m'arrivait même quelquefois de sortir de mon lit pour le faire, et ce n'était certainement point là une cliose naturelle.

« Croiriez-vous que depuis dix ans il ne m'est pas arrivé de me coucher un soir sans penser à la mort; très-souvent j'étais convaincu que j'allais mourir la nuit. Cette idée de la mort me dominait sans cesse, et fort souvent, en quittant mon travail, je laissais tout en ordre par la crainte de ne pas revenir le lendemain; aussi, à la moindre indisposition cette idée était toujours là présente.

« J'entrevoyais mille dangers ; même en marchant je craignais de me casser une jambe ou un bras. J'étais

aussi préoccupé du malheur de devenir aveugle... » Cettelettre est évidemment l'un des plus curieux spécimens de ce genre. Dans notre collection personnelle d'autographes d'aliénés et d'autobiographies nous ne possédons rien d'aussi saisissant.

Un autre hypochondriaque, mais tombant déjà en démence, cité par M. Morel, écrivait: « Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau; le miasme cholérique est très-irritant, j'ai eu par conséquent le choléra cérébral. Je serai toujours un être très-original. Je ne me considère pas comme un saint ayant le pouvoir de ressusciter les morts, parce que je ne pourrais le faire que par l'autorisation de Dieu luimême, qui en donnerait la mission à de plus parfaits que moi. Je donne ma démission de saint. J'ai fait de grandes observations sur l'étiologie féminine ; je pense qu'une jeune fille ne devrait jamais aller au bal que gantée et vêtue d'un caleçon imperméable. Je vais me faire recevoir médecin. Que deviennent mes parents et mes amis? Car, nous autres savants ou apprentis savants, à peine avons-nous le temps de nous occuper des douleurs de l'humanité. Nous sommes parfois obligés d'imiter Périclès, au risque de passer pour des disciples de Zenon, qui prétendait que la douleur n'était pas douloureuse... Je vais essayer de me faire recevoir académicien... Oh ! si le hêtre me console, le chêne me rend grave, le tremble me rassure, le bouleau me fait pleurer, le tilleul me fait penser à mon frère mort si jeune, l'aulne me donne Texpérience, l'épine noire me

LEGB. FOLIE. 7

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fait pleurer sur les plaies de Notre-Seigneur, etc. etc. » Chez ce dernier malade, l'incohérence est, on le voit, le témoignage accablant d'une démence commençante, d'un état incurable, par conséquent.

M. Billod a observé un malade atteint de manie chronique qui, dans ses paroles ou ses écrits, présentait la plus étrange incohérence : son délire était caractérisé par la prédominance d'idées géographiques et historiques. 11 écrivait: «Pour aujourd'hui il n'y a rien; il n'y a que la Saintonge et le pays des Tartarcs Nograis pour l'assassinat duducdeBerri. Ça vient de Novogorod et de Varsovie, et de Meurain, et des murailles de la Chine, et du pays des Tartares carlomans, et des divisions territoriales de la grande Varsovie qu'on appelle les destinées épiscopales. Ça vient des parages de San Salvador ; c'est pour la réception du jeune Menuisc à l'hôpital des Ouinze- Vingts pour la Saxe-Bavière, lïi Souabe, la Pologne, les plaines du Caire. On appelle cela la réception du Cartori, saxon-bavarois, pour les épisodes de Nuremberg aux bocages de Puytrol , où s'est formée une seconde fois la Sainte-Hermandad pour la Moldavie turque. C'est là qu'est la source de la junte apostolique qui a été formée pour la Cracovie turque méridienne, qui enleva le Condom arabesque en 1801 et 1802 pour les marchands du village arabesque, où se fait aujourd'hui la fêle du Panégyre hollandais pour la forteresse de Bréda, d'Utrecht, d'Amsterdam et de Roberta. » Ce même malade, ex-greffier de justice de paix, adressa une pièce de vers à son médecin, avec cette lettre d'envoi : « Voici

cent petits vers, monsieur; ils sont bien uniformes, en costume bleu gris, avec de petits boutons d'étain. Ils viennent de la Lozère. »

Nous partageons complètement l'opinion de M. Morel lorsqu'il dit * que si l'incohérence dans les idées et dans les actes est un fait propre à l'aliénation, il n'est pas toujours facile de s'en rendre compte. Il faut une grande habitude des aliénés pour démêler ce qu'il peut y avoir de faux, d'erroné, d'incohérent dans les lettres qu'ils écrivent à l'autorité, dans les accusations nombreuses que parfois ils formulent contre leurs parents, contre leurs meilleurs amis, contre les médecins qui leur donnent des soins. Quelques-uns paraîtront raisonner juste et émettront des idées lucides quand on les interroge, et les mêmes malades, mis en mesure de raisonner leurs idées par écrit, se livreront à des conceptions absurdes et incohérentes. Il faut de toute nécessité tenter celte double expérimentation lorsqu'il s'agit de porter le diagnostic d'un cas de folie, de prononcer une interdiction ou de statuer sur la valeur de certains actes, comme serait, par exemple, un testament fait dans un moment de prétendue lucidité.

M. Yingtrinier a rapporté l'observation de M. B..., qui s'appelait lui-même atmosphéro-dominateur, et qui prétendait tout simplement avoir trouvé le moyen de faire le beau et le mauvais temps. Sur tout ce qui ne touchait pointa ses convictions délirantes, M.B... rai-

' Traité des maladies mentales, p. 42 i.

sonnait iiès-sensénient, combinait non-seulement une série d'idées, mais les analysait, les soutenait de telle façon, que ceux qui ignoraient le point sensible de cet esprit malade l'eussent certainement tenu pour le plus sain du monde. Cependant M. B...a dépensé un demimillion en expériences sans faire la pluie et le beau temps ; il a ruiné sa famille sans qu'on ait pu le faire interdire assez tôt. Or, il est évident pour nous que si la justice s'est à plusieurs reprises trouvée dans l'embarras, à l'occasion de ce malade, il y avait un moyen tout naturel de vaincre ses scrupules et d'éclairer sa religion, c'était de faire écrire M. B... : il aurait sans nul doute exposé son système, développé ses théories, et serait arrivé nécessairement à prendre des conclusions dont l'insanité eût rendu les mesures conservatoires dé la dernière urgence, car la vérité n'est pas faite pour succomber longtemps devant l'erreur.

C'est principalement au début de la paralysie générale que les aliénés aiment à écrire. Si leur délire — ce qui arrive dans les quatre cinquièmes des cas — est gai, expansif et peuplé d'idées de richesses et de grandeurs, ils préparent des suppliques destinées aux ambassadeurs, aux ministres et à l'Empereur, exposent des projets de réforme , entassent chiffres sur chiffres, s'arrogent des titres et qualités qu'ils sont loin de posséder, ou bien, ils parlent en maitres, donnent impérativement les ordres les plus saugrenus aux préfets, aux chefs des hautes administrations et aux agents consulaires ; ils élaborent des arréb'^s et signent des décrets.

l.eur résidence sera désormais aux Tuileries ou à Saint- €loud, ils combleront le genre humain des félicités les plus inattendues, tout le monde sera heureux et content, chacun sera riche, l'âge d'or commence.

Dans cette période initiale de la paralysie générale, et dans cette forme particulière du délire, les idées ambitieuses revêtent mille nuances diverses : un malade s'improvise poëte tout à coup, et il couvre de prétendus vers toute une rame de papier ; un autre écrit son histoire et celle des membres de sa famille ; celui-ci prépare une pièce de théâtre, celui-là un roman. Mais le rêve qui leur est commun à tous quatre, c'est que leurs élucubrations sont des œuvres de génie ; qu'ils les vendront aux éditeurs les plus en renom, moyennant cinquante, cent mille francs, un million ; que la fortune leur a enfin souri ; qu'ils seront comblés d'honneurs, membres de l'Académie française et décorés de tous les ordres ; qu'on leur élèvera des statues et qu'une gloire impérissable les attend.

Certains paralytiques écrivent un grand nombre de lettres d'invitation et convoquent toutes les personnes dont ils ont retenu les noms à des dîners, à des soirées, à des bals ou à des fêtes de campagne. D'autres écrivent aux notaires et aux agents de change, et demandent à acheter les plus ])elles propriétés actuellement en vente, ou toutes les actions disponibles de telle valeur cotée à la Bourse; d'autres, voulant spéculer sur les vins, les bois, les cuirs, les laines ou les grains, transmettent les commandes les plus absurdes ; d'autres enfin prononcent la déchéance de telle religion, réforment toutes

les idées reçues, formulent des dogmes et élèvent la prétention d'imposer aux consciences des croyances nouvelles.

Un phénomène commun à tous ces malades, c'est leur immense activité. Si l'on ne maîtrisait cette incroyable propension à écrire, ils tiendraient constamment la plume.

Corps de l'écriture des paralytiques. — Non-Seulemeut

le médecin-expert doit faire son profit des fausses conceptions exprimées dans la correspondance et les écrits des aliénés, mais il est de son devoir encore d'examiner minutieusement le corps de l'écriture, de le comparer à l'écriture normale du sujet, de tenir compte de la direction et de la régularité des lignes, du style, de l'orthographe et de l'intégrité des mots. Ainsi que l'a judicieusement fait remarquer M. le docteur Marcé, « dans la paralysie générale, à mesure que les troubles intellectuels et les troubles musculaires font des progrès, l'écriture s'altère visiblement. Elle perd sa précision et sa régularité, et prend le caractère enfantin : les lignes deviennent divergentes, irrégulières, les linéaments sont tremblés, surtout aux jambages; les lettres sont mal dessinées, et leur ensemble offre à peine quelques traits lointains de ressemblance avec l'écriture du sujet avant qu'il ne tombât malade. En môme temps, les phrases sont mal construites, irrégulières; la ponctuation manque; on trouve des mots passés, des syllabes omises, des fautes d'orthographe inusitées, des erreurs de date grossières. Alors même qu'on ne rencontre renonciation

L'ALIÉNÉ DEVANT LE MÉUECIN-EXI'EP.T. 103

d'aucune idée délirante, l'aspect de l'écriture d'un paralytique, comparée à l'écriture du même individu en état de santé, est véritablement frappant, et suffit à lui seul pour établir l'état du sujet au moment où le document a été écrit'. » On comprend Timportance que peuvent acquérir ces signes, lorsqu'on soupçonne une captation,par exemple, et que le testament d'un paralytique est attaqué. On n'a pas jusqu'à présent fait une suftisante attention au caractère en quelque sorte spécifique que présente le corps de l'écriture chez les paralyli({ues; c'est un tort et nous ne pouvons qu'appeler les recherches de ce côté.

Observation suivie. — Lorsque l'intcrrogatoire et l'enquête n'ont pas suftl au médecin-expert et que l'existence de la folie n'est pas démontrée, il faut faire transporter le prévenu dans un lieu convenable, se famUiariser avec lui, chercher à capter sa confiance, entrer dans ses vues, partager ses sentiments, obtenir de lui l'aveu de circonstances qui le font considérer comme fou, lui demander des lettres et un mémoire sur le traitement qu'il a subi injustement. Lorsqu'il a révélé l'état de son âme, ouvert son cœur, expliqué ses motifs de conduite ou l'incohérence de ses projets, on arrive sans peine à l'appréciation du véritable état mental.

De la mission des experts. — Notre intervention dans les affaires criminelles a surtout pour mobile d'analyser

* Traité pratique des maladies mentales, p. Gol .

les actions qui demeurent imputables, et de déterminer autant que possible la somme d'intelligence qui restait au pouvoir du prévenu au moment de l'accomplissement du délit ou de la perpétration du crime. Non cre- (litur testibus de furore deponentibus, nisi causam reddant scienlix^. Le médecin légiste doit donc discuter le degré d'enchaînement de la liberté morale, mesurer la nature plus ou moins insolite et extraordinaire de l'acte commis, et opérer avec art la dissection des facultés de l'intelligence. Ces qualités doivent se refléter dans sa réponse aux questions que lui pose le magistral et qui sont habituellement conçues dans des termes analogues à ceux-ci :

Au moment où il a agi, X... avait-il la connaissance du bien et du mal? — Jouissait-il de sa liberté morale? — ^^-Ces deux facultés, quoique existant en lui, n'ont-elles pas été, l'une ou l'autre, amoindries dans l'exercice qu'il a pu en faire? — N'y avait-il pas quelque affaiblissement ou quelque désordre dans les autres parties de son intelligence, ou bien dans sa sensibilité? — Quelles étaient alors la nature et l'étendue de ces affaiblissements, etc.?

De la perversité et de la perversion. — UanS ICUrS

rapports, les experts établissent fréquemment une regrettable confusion entre les termes perversité ei perversion. Or, il y a lieu d'établir, ainsi qu'on va le voir, une distinction entre ces deux expressions.

La perversion est à la perversité ce que la folie

* Boerius, Dec, XXIII, n° 44.

LALIENÉ DEVANT LE MÉDEClN-EXTEflT. 105

est au L-riine. L'une résulte d'une organisation défectueuse, d'un état pathologique et doit être l'objet d'un traitement médical; l'autre provient d'une immoralité indigne des égards de la loi. Comme l'a dit M. Dagonet, « dans la perversité, l'homme n'y arrive que par degrés, sous l'empire d iniluences qu'il lui était toujours possible d'écarter ; la perversion, au contraire, se déclare et se développe malgré les moyens qu'on cherche à lui opposer, et quelquefois malgré les efforts de l'individu qui en est atteint; on ne saurait donc lui imputer les actes auxquels il sera nécessairement entraîné!

« La perversion est quelquefois congéniale, elle s'accroît avec l'âge et les passions que la puberté fait naître; on la voit ordinairement correspondre avec une lésion quelconque de l'intelligence, un raisonnement fautif, des idées étroites, une crainte et une défiance exagérées que ne peuvent justifier des motifs plausibles. L'individu, dans ses explications, se place à un point de vue dont on découvre facilement la fausseté; il ne nie pas ce qu'il a fait, et, suivant lui, il n'a eu que trop raison pour en agir ainsi... Chez quelques vieillards l'âge est une cause qui les prédispose à se laisser pervertir; réveiller une sensibilité qui a pu jadis avoir quelques charmes pour eux est un but vers lequel ils tendent leur esprit ; leur imagination travaille à la recherche de moyens capables de rallumer des feux à jamais éteints, et sur cette pente où ils se laissent aller insensiblement et volontairement, ils arrivent bientôt à commettre de déplorables attentats. Le médecin appelé à examiner l'individu doit tenir un compte scrupuleux de toutes ces différentes circon-

stances '. » En somme, la perversité est un état moral particulier, compatible avec la raison cl capable d'être maîtrisé par elle, tandis que la perversion est une lésion sans conséquences juridiques possibles, dans la plupart des cas.

De«« points de repère relatiffs au diagnostic médical

de la responsabilité. — En résumé , l'expcrt asscrmenté doit, avant de rédiger son rapport, pénétrer avec un soin scrupuleux dans la vie intime du prévenu, analyser ses actes antérieurs, les particularités de son caractère , les tendances habituelles de son esprit , et peser toutes les manifestations psychiques qui ont précédé, accompagné et suivi le fait incriminé. Le meilleur moyen de prévenir désormais le retour de conflits judiciaires fâcheux consisterait dans la fixation raisonnée d'un til conducteur, c'est-à-dire de quelques points de repère relatifs au diagnostic médical de la responsabilité, et aujourd'hui, dans l'état actuel de la science, il est possible de les énumérer très-sommairement, ainsi qu'il suit :

1° Le crime est-il un fait isolé dans la vie de l'accusé? 2" Quels en ont été les motifs?

0° L'accusé a-t-il suivi un certain plan dans l'accomplissement du fait qui lui est reproché?

4" L'accusé a-t-il essayé de sesousiraire au châtiment? 5° Notc-t-on chez lui des regrets et du repentir? 6" Peut-il raconter toutes les circonstances du fait?

* Comidérations médico-légales sur V aliénation mentale. 1849.

LALIÉ^JÉ DEVANT LE MÉDECIN-EXPERT. lOT

7° Quelles étaient les particularités de son étal mental, une ou plusieurs années auparavant?

8° L'accusé est-il ou a-t-il été halluciné? Dans ce cas, quels sont les sens qui ont été lésés?

L'application de ces huit éléments de diagnostic est de nature à faciliter singulièrement la tâche du médecinexpert, qui, en thèse générale, ne doit jamais sortir de sa sphère. S'il s'improvise avocat, il perd à l'audience tout son prestige, car le juge et le défenseur se croient alors beaucoup plus compétents que lui. Il doit exposer scientifiquement les faits, donner froidement et avec autorité son opinion et en appeler au besoin à des cas analogues antérieurement observés. Il surgit parfois tant de péripéties dans le cours d'un procès, que des embarras aussi grands qu'imprévus peuvent, à un moment donné, plonger le médecin dans la plus anxieuse perplexité ; mais comme il y a, ainsi que nous l'avons dit, entre un témoin ordinaire et lui, la différence qui sépare l'homme qui a des sens de celui qui possède une intelligence, il doit prendre conseil de son bon sens, de son instruction et de sa probité. Ainsi présentée, la cause de la science sera presque toujours celle de la vérité!

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