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La folie espagnole

Le Cid, si fameux encore en Espagne et que nous ne connaissons guère que par l'un des chefs-d'œuvre de notre grand Corneille, le Cid îi^vait chassé les Musulmans de Valence et de Tolède. Quelques efforts de plus et le niahométisme disparaissait de ce continent ; mais il fallait de l'union, etLEspagne était divisée en plusieurs royaumes dont les rois ne s'accordaient point entre eux, ce qui souvent est arrivé depuis et arrivera encore : modération et royauté ne seront jamais synonymes.

Don Ramire. roi d'Aragon, avait pris les armes contre celui deCastille. Il avait appelé sous ses drapeaux ses.grandset sa nol)lesse. Les comtes d'Aran et de Cerdagne, jeunes seigneurs catalans tous deux )»eaux, fiers, pleins d'ardeur et brûlant de se signaler, étaient cependant retenus dans leurs domaines par des motifs bien excusables. Le comte d'Aran était marié depuis un an à unejeune dame cju'il aimait passionnément. Elle venait de le rendre père d'un tîls qui annonçait, dés le berceau, les traits touchants et chéris de sa mère. Cerdagne adorait Léonore de Lampai'dan, jeune veuve riche, aimal)le, et qui unissait la sensibilité naturelle à son sexe aux singularités qui distinguent les siècles de la chevalerie.

D'Aran était lieureux, Cerdagne allait le devenir

et souvent les plaisirs du cœur l'emportent sur les jouissances de la gloire. L'appel de leur roi avait réveillé en eux Tantique valeur espagnole : mais ils mettaient dans leurs apprêts cette lenteur qui annonçait le regret de s'éloigner des vallées de la Catalogne.

Mme de Lampurdan mit un terme à tant d'incertitudes. « Partez, dit-elle à Cerdagne, ou je romps avec un amant qui semble me préférer à l'honneur. Partez, et ne me revoyez que quand vous aurez mérité ma main, que je jure de vous conserver.» Son caractère était un mélange de tendresse et d'héroïsme : elle était ferme dans ses résolutions : elle se renferma dans son château, en interdit l'entrée à Cerdagne, et, pour dernière expression de sa volonté, elle lui envoya une écharpe décorée de ses couleurs .

Les châteaux de Cerdagne et d'Aran n'étaient guère qu'à quinze lieues l'un de l'autre. L'amant de la fière Espagnole vole chez son ami; il en attendait des consolations : il le trouve occupé à vaincre la résistance d'une épouse, qui, pour le retenir, usait des moyens les plus forts; elle pleurait et lui présentait son tils. Qui pourrait la condamner! elle était mère. D'Aran la chérissait tendrement, je l'ai dit : mais aime-t-on son épouse de la même manière que sa maîtresse? Il s'arrache des bras de la comtesse, il revient à elle, il la comble des plus tendres caresses, il s'éloigne de nouveau ; un cri de l'enfant le ramène, il s'échappe enfin en essuyant une larme, et il entraîne Cerdagne sur ses pas.

Leurs écuyers. leurs bannières, leurs armures, leurs palefrois, se rencontrent au village de Cenet. D'Aran y avait envoyé les siens, et ceux de Cerdagne le suivaient de loin'par ordre de Mme de Lampurdan. Ils traversent la Catalogne et arrivent à Saragosse, où don Ramire assemblait son armée.

Le bon roi Ramire, qui avait été moine pendant quarante ans. n'avait pas appris à faire la guerre dans un cloître : il ne se souciait pas trop d'en braver les dangers, mais il voulut au moins en avoir une idée, et ce fut au milieu des tournois et des fêtes quïl prépara une invasion en Gastille.

Gerdagne et d'Aran étaient partout, et partout on ne voyait qu'eux. Personne ne brisait une lance avec autant d'adresse ; personne ne dansait une sarabande avec autant de grâce: personne' ne donnait autant d'inquiétude aux pères et aux maris. Gerdagne surtout, plus vif, plus sémillant, d'un esprit plus cultivé, n'avait qu'à se montrer pour plaire, et plus d'une matrone lui fit même des avances de la part de très belles dames qu'il n'avait pas distinguées, car enfin un joli homme n'est pas de fer.

Ge n'est pas qu'il oubliât sa charmante veuve, ni d'Aran sa respectable épouse : mais il est des privations que la jeunesse ne supporte pas, et le moyen de refuser quelques complaisances à des princesses qui veulent bien les solliciter? Mme de Lampurdan avait donné à Gerdagne un écuyer qui lui était tout à fait dévoué, et qui lui rendait un compte exact des infidélités de son maître. Toujours singulière, elle s'en applaudissait. « Il est bon, disait-elle, qu'il connaisse plusieurs femmes, je" gagnerai à la comparaison, et, s'il en est qui m'égalent en beauté, je les surpasserai toutes en tendresse^ en égards, en prévenances, et surtout dans l'art heureux de chasser l'uniformité qui tue le sentiment, en me montrant toujours nouvelle. »

Quand Gerdagne était dans l'ivresse d'une nouvelle passion, elle ne lui écrivait pas ; quand il commençait à bâiller auprès de sa belle, la correspondance s'engageait de nouveau. Le jeune comte rendu à lui-même écrivait des lettres de feu, et

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Mme de Lainpurdan disait en souriant : « ( ies femines-là ne llattent que les sens: moi seule ai su touclier son cœur. »

Après avoir bien fait la petite guerre, il fallut entrer en campagne. A peine Cerdagne et d'Aran furent-ils sortis des murs de Saragosse, qu'ils oublièrent les plaisirs frivoles qui volaient pouj- ainsi dire au-devant d'eux. Cerdagne regardait son écharpe blanche et rose qui lui rappelait sa chère Léonore : il répétait les derniers mots qu'elle lui avait adressés : il soupirait après les conil)atspour se montrer digne d'elle : il faisait des vœux pour la fin de la guerre d'où dépendait l'instant de son ])onlieur.

Il est plus aisé de conduire un diocèse qu'une armée. Après trois ans de combats, dont je ne vous ferai pas le détail, dans lesquels d'Aran et Cerdagne se signalèrent constamment.mais dans lesquels aussi le prètre-roi eut presque toujours le désavantage, la Navarre fut enlevée à la couronne d'Aragon, passa depuis, par des mariages, aux comtes de Champagne, ensuite à Philippe le Bel, fut annexée à la couronne de Franco, et se fondit entin dans la monarchie espagnole.

Pendant ces trois années, le galant Cerdagne avait séjourné dans plusieurs ciladelles, où l'amour s'introduisait avec lui. Son armure bronzée et damasquinée en or. son panaclie Ijlanc. sa contenance liére frappaient d'abord les yeux: levait-il la visière de son casque, il fixait tous les cœurs. Le raisonnement de sa belle Léonore fut justifié à la fin. € Ma foi, <Ut-il unjour à son ami d'Aran. les femmes qui me recherchent n'aiment en 'moi que le plaisir. Celle-là seule sait aimer, qui sacrifie ses désirs à sa vertu, à l'estinie puldirpie, et surtout à celle de l'homme qu'elle a l'intention de fixer, et cette femme est Léonore de Lampurdan: elle est la plus respectable, comme la plus belle de

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toutes celles que le hasard a présentées à mes yeux. La paix est faite, je me fixe à jamais et je i'épouse. »

Bien que le prètre-roi eût perdu dans cette ouerre une assez belle partie de ses États, il n'en prétendit pas moins récompenser dignement les guerriers qui l'avaient suivi. Au défaut de terres, de pensions que l'état de ses affaires ne lui permettait pas de donner, il se rejeta sur les décorations, qui ne coûtent rien, et qui flattent bien plus les grands qu'une augmentation de fortune dont ils n'ont que faire.

Pendant qu'on se battait en Aragon et en Castille, les Maures, habiles à profiter des divisions des Ghétiens, avaient repris Valence. Des moines de l'ordre de Gîteaux, assez nombreux et assez puissants pour fournir aux frais de la défense de la ville de Calatrava, armèrent leurs frères lais, leurs domestiques, leurs paysans, qui combattirent sous le scapulaire. Telle fut l'origine de cet Ordre militaire et religieux de Calatrava, qui eut tant de lustre pendant plusieurs siècles, dont les statuts permettaient de se marier une fois, et dont il ne reste plus que quelques Commanderies que le roi d'Espagne confère à qui bon lui semble.

L'Ordre de Calatrava avait besoin, à. son origine, d'un grand maître qui lui donnât autant de consistance que d'éclat, qui en ennoblit la marque distinctive la portant lui-même, et qui la fît ains désirer aux seigneurs de sa cour. Les moines de Cîteaux devaient la préférence au roi d'Aragon qui avait été leur camarade, et le bon Ramire, flatté de leur déférence, accepta un titre qui l'allait mettre à même de récompenser ses chevaliers sans frais. D'Aran et Cerdagne retournèrent dans leurs châteaux, avec la croix de l'Ordre au cou.

Mme d'Aran et la belle Léonore. tendres, sages, et par conséquent fidèles, ne purent résister au dé-

sir de se réunir plus tôt, l'une à son époux, et l'autre à son amant. Elles se voyaient fréquemment pendant l'absence de leurs messieurs : confidences d'amour sont un besoin pour deux cœurs sensibles: soirées d'hiver sont moins longues quand la conversation est attachante.

Nos deux belles travaillaient dans une des salles du château d'Aran. Les petites maîtresses de ces temps reculés ne connaissaient pas la bougie, et la chandelle ne s'allumait que les grands jours. Une lampe à trois becs, d'un cuivre très clair, était suspendue par une chaîne de laiton à une voûte rembrunie, que décoraient des étendards et des timbales pris sur les Maures par les premiers comtes d"Aran ; des chaises d'érable à grands dossiers, une grande table de noyer formaient l'ameublement : le fauteuil du sefgneur était là, et personne ne s'y était assis pendant son absence : c'eût été une espèce de profanation dans un siècle où les femmes ne rougissaient pas encore de reconnaître leur maître dans leur époux.

Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus, car je veux être lu de nos beautés modernes, qui trouvent tout simple de mener leurs maris par le nez, de dissiper leur fortune, de faire assez souvent pis, qui crient au ridicule, au scandale, si le cher homme pense seulement à rétablir chez lui l'ordre et la décence, et qui ont incontestablement raison : car enfin, d'autres temps, d'autres mœurs.

Les deux dames étaient donc assises sur de simples chaises, brodant près de la table : leurs demoiselles, placées à une distance convenable, cousaient en silence (les suivantes de ce temps-là savaient se taire), lorsqu'un homme armé de pied en cap se présenta dans la salle. C'était l'écuyer que Mm'^ de Lampurdan avait donné à son cher Clerdagne. II s'était détaché à l'instant où la paix venait d'être conclue, et avait marché aussi vite qu'on le

peut faire sans relais et sans chevaux de poste: nos aïeux n'avaient pas toutes leurs aises.

Pendant que l'écuyer festoyait sur le bout de la table un reste de pâté de sanglier que lui avait présenté avec une jolie révérence une des demoiselles de M'"'^ d'Aran, il contait, dans certains intervalles, les faits et oestes des deux amis, et les dames laissaient tomber leur ouvrage, se penchaient vers lui, l'œil fixe et leurs lèvres purpurines entr'ouvertes : leur sein palpitait à la peinture vive et animée des dangers, le sourire reparaissait au détail d'une victoire : une noble fierté parut sur leur visage quand elles se représentèrent un époux et un amant recevant de leur roi et l'accolade et la Croix de l'Ordre de Galatrava ; mais au mot yaix, que personne n'avait entendu encore dans ce canton, à la nouvelle du licenciement de l'armée, Mme d'Aran tombe à genoux pour remercier le ciel, et la belle Léonore oi-donne qu'on apprête à l'instant sa plus vigoureuse haquenée. « Où voulezvous aller ? lui dit son amie. — Au-devant de Gerdagne . — Il fait nuit. — Que m'importe ? — Et les brigands ? — Graint-on quelque chose quand on aime ? »

Mn^e d'Aran eût rougi de ne pas faire pour son époux ce que Léonore faisait pour son amant. Suivantes, pages, valets, tout est en l'air dans le château. Les armoiries sont renversées pour chercher des équipages de voyage ; le pavé des écuries raisonne sous les grosses bottes des piqueurs ; les cuisiniers chargent le fourgon de viandes froides et de bon vin : les valets s'arment à la hâte ; le cornet à bouquin se fait entendre, le pont-levis se baisse, nos amazones sont en route.

La nuit est froide, l'amour l'échaufïe de son flambeau , le chemin est difficile, l'amour l'aplanit ; on mesure l'intervalle qui sépare encore du bonheur, l'amour le remplit en y plaçant l'espérance.

En pcirlant, chantant, mangeant le jour, en reposant la nuit dans le fourgon, on avançait sur les renseignements que donnaient des pelotons de soldats qui s'en retournaient gaiement chez eux. et qu'on rencontrait de distance en distance. Quelquefois il fallait payer leur avis par l'al^andon d'une hure ou d'un lilet de chevreuil : quelquefois il fallait entendre des propos grivois qui déplaisent toujours aux dames, à ce qu'elles disent : Mais Léonore avait du caractère, et se mettait au-dessus de ces détails: elle inspirait son courage à Mmi^d'Aran. Cependant elles avisèrent de se voiler et firent bien, car la soldatesque, qui peut tout, respecte moins une femme de qualité qu'une grisette.Un certain capitaine Diego, surnommé le dévirgineur, accompagné d'une trentaine de drôles de sa trempe. se trouva au point du jour en face du fourgon, et lorgna les demoiselles suivantes. Tout était bon au capitaine en temps de paix : mais, après trois ans de guerre et de privation, à une grande distance de toute habitation, dans un temps où il n'y avait ni grands chemins fréquentés ni maréchaussée, où les différends se terminaient à la pointe del'épée, quelle trouvaille pour le capitaine et sa l^ande, que sept à huit filles, toutes jolies, bien qu'elles ne valussent pas leurs maîtresses !

Il les invite à descendre sur l'herbe verdoyante. Des cris d'abord, comme cela se pratique, et ensuite la résignation ; car enfin toutes les femmes ne sont pas obligées d'être des Lucrèce. 11 est des cas, d'ailleurs, où ce joli péché cesse d'enètreun. selon l'avis des plus savants casuistes ; témoin Judith, qui forniqua en sûreté de conscience avec Holopherne. l^arce qu'il fallait sauver Béthulie : sainte Marie j^]gyptienne qui, faute d'argent, paya de sa personne le ])atelier qui la passait, car toute peine mérite salaire : et notre grand'maman, Kve elle-même, n'at-elle jvas commencé à mettre la fornication t-n

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lioniieur : car enfin, lorsqu'elle était seule avec le f^rand-papa,. qui dial)le avait pu les marier ?

Les pages et les valets des deux dames s'étaient présentés d'abord pour s'opposer aux desseins du capitaine, et sa redoutable épée les avait dis})ersés, coiume le vent chasse et roule les feuilles mortes. Quelle extrémité pour des fdles d'honneur ! Elles faisaient de leur mieux pour ne pas pécher, en ne s'unissant point d'intention, et n'y réussissaient pas toujours. Les dames qui occupaient le fond du iouroon. s'étaient hâtées, avant que les demoiselles en descendissent, de se tapir sous une couverture de soie verte brochée d'or ; les demoiselles, jalouses de prouver leur dévouement à leurs maîtresses, en supportant seules ces outrages multipliés, ne disaient pas un mot qui put déceler les dames: les dames, fatiguées d'une position très gênante, l'une avait le manche d'un gigot qui lui rentrait dans les reins, l'autre s'était assise sur une paire d'éperons qui si trouva là par mallieur, les dames faisaient des mouvements qui ne furent aperçus que lorsque le capitaine et ses gens furent susceptibles de quelque attention. Heureusement pour elles, les coml)attants étaient absolument hors de combat, car elles eussent obtenu la préférence qu'elles méritaient à tant d'égards. Le capitaine Diego passa son chemin, en jurant de dépit de n'avoir pas fait perquisition dans ce chariot, en se plaignant de la nature qui mettait des bornes à ses exploits : les dames le virent s'éloigner avec un sensible plaisir, ])ien qu'un homme aussi valeureux ait toujours quelque attrait pour le sexe ; mais nos dames n'avaient de leur sexe que les vertus.

Elles consolèrent leurs demoiselles qui prétendaient être au désespoir de cette aventure, et qui ne se cachaient pas quand on rencontrait un nouveau peloton, parce qu'il était de leur devoir de s'immoler pour leurs maîtresses. A quelque chose

malhettr est bo7i. Des œuvres du capitaine Diego naquirent, au bout de neuf mois, deux chenapans qui ne valurent pas mieux que leur père, qui eurent des enfants qui ne valurent pas mieux qu'eux, et à la sixième génération sortirent de cette illustre souche Gortez et Pizarre, qui allèrent en Amérique égorger, à la plus grande gloire de Dieu et de l'Espagne, douze millions d'hommes qui n'avaient qu'un seul tort, celui de n'être pas les plus forts.

Deux femmes échappées à un semblable péril, le plus terrible qui puisse menacer des femmes d'une certaine façon, doivent nécessairement de la reconnaissance au ciel qui les a visiblement protégées. Nos dames promirent une neuvaine à saint Jacques de Gompostelle, le plus grand saint du paradis, à ce qu'on assure en Espagne ; et en entrant dans cette ville de Benavarri, dont je vous parlais tout à l'heure, elles mirent pied à terre pour se rendre à l'église principale, et commencer l'exécution de leur vœu. Une pluie époiiv^antable survint, les incommoda beaucoup, mais ne leur parut qu'un moyen dont le patron se servait pour éprouver leur ferveur. Deux chevaliers, bien montés, accompagnés d'une suite nombreuse, se montrent dans l'éloignement ; nos belles comtesses distinguent leurs couleurs, les armures, et enfin Gerdagne et d'Aran. Elles oublient le capitaine Diego, saint Jacques de Gompostelle, et la pluie : elles courent, elles prononcent les noms chéris; d'Aran et Gerdagne les entendent, les reconnaissent, sautent de leurs palefrois ; ils sont dans les bras les uns des autres ; ils se pressent, ils s'enlacent : un doux frémissement agite tout leur corps : soupirs brûlants sont le seul langage qu'ils emploient : quel autre vaudrait cehii-là ?

Gependant d'Aran. qui n'était plus que le mari de sa femme, la conduisait insensil)lement dans un lieu où ils pussent au moins causer à couvert.

Cerdagne, malgré ses infidélités, n'avait pas cessé d'aimer sa belle Léonore, et le premier coup d'œil de la charmante veuve avait ajouté à la vivacité de ses feux. Cependant l'eau qui tombait à Ilots s'amassait entre sa cuirasse et sa cotte de mailles ; bientôt elle perça le pourpoint et emplit le hautde-chausses. Il n'est pas d'amour qui tienne contre cette froide et subite immersion. L'ivresse de Cerdagne se dissipa aussitôt ; il présenta la main à sa belle pour la conduire dans un endroit plus convenable. « Il y a trois ans que vous ne m'avez vue, lui dit Mme de Lampurdan, et vous vous apercevez qu'il pleut !... vous ne m'aimez pas. — Je ne vous aime pas ! ô ciel ! — Point de mots : des choses. — Quelle preuve exigez-vous de mon amour ? Faut-il armer mes vassaux et mes domestiques, aller seul avec eux attaquer et reprendre Valence, défier le roi maure en combat singulier, le pourfendre ou l'amener à vos pieds reconaaitre que vous êtes la plus belle, et qu'il s'estime heureux d'être vaincu par vous ? faut-il... — Il faut vous taire pendant un an. — Comment ? Madame... — Je vous aime trop pour exposer votre vie, et je me soucie fort peu que votre roi maure me trouve l)elle ou non , mais je veux qu'un etïort pénible me prouve que vous ne me confondez pas avec ces belles dames qui ont cru avoir votre cœur que peut-être je ne possède pas plus qu'elles. — Vous me feriez l'injustice... — Si vous proférez un mot de plus avant le délai prescrit, Léonore de Lampurdan est perdue pour vous. »

Quelque amoureux qu'on soit, il est dur de se soumettre à une épreuve aussi bizarre, surtout quand on joint aux formes aimables qui nous font rechercher, cette gaieté naturelle qui a sans cesse besoin de s'épancher. Cependant, si les maris du douzième siècle trompaient, tourmentaient, désolaient leurs femmes, comme ceux du dix-huitième.

les amants tremblants devant leurs Lelles, aveuglément soumis à leurs moindres volontés, ne savaient qu'obéir quand elles avaient prononcé. Ce respect extraordinaire était un reste du culte que les Gaulois et les Germains rendaient à un sexe en qui ils reconnaissaient quelque chose de divin. Un amant rebelle ou parjure était dans les fastes de la chevalerie une chose inouïe, qui entraînait nécessairement la dégradation. Aussi, voyait-on alors autant d'amants parfaits, qu'on voit maintenant d'usuriers en France, de penseurs en Angleterre, de paresseux en Espagne, de buveurs en Aliemagne, de fourrures en Ptussie, etc., etc.

Bien que Gerdagne fût un parleur et un parleur aimable, il tenait à ses éperons, à sa croix de Galatrava, et surtout à sa charmante veuve. Un mot l'aurait fait traduire devant une cour d'amour qui lui eût tout ôté à la fois. Il se décida donc à se taire, mais il tenta un dernier effort qui ne pouvait pas le compromettre. 11 tire ses tablettes, car il était savant pour le temps où il vivait : il lisait fort bien, et écrivait assez lisiblement. « Je vous peimets de m'écrire, lui dit Mme deLampurdan : je vous promets de vous répondre, et même de vous parler; mais je vous défends de faire connaître à qui que ce soit, que c'est par mon ordre que vous êtes muet, ni de penser à l'hymen avant l'expiration de l'année. > Sans s'occuper davantage du mauvais temps, Gerdagne, désespéré delà double peine, improvisa quatre ou cinq vers, aussi mauvais que tous ceux qu'on faisait alors. Il les présenta sa Mme de Lampurdan qui, charmée de se voir célébrée en vers pour la première fois, lui présenta sa main à baiser: elle lui devait quelque adoucissement. Elle s'appuya sur son poignet, couvert de son gantelet, et le' conduisit dans le palais où s'étaient retirés M. et ISIme d'Aran. L'eau coulait de toutes les parties de leur corps : on rit beaucoup de

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cette ardeur, (lui les avait rendus insensibles à un orage tel qu'on n'en voit pas un semljlal)le en dix ans. Pour toute réponse, Mme de Lanipurdan lit avancer le fourgon et ses iennnes, et fut se séclier dans une salle voisine. Gerdagne, qui voulait paraître aimer la pluie depuis uii moment, n'entendait pas se clianger ; il regardait d'Aran et sa femme dun air bète": il se pinçait les lèvres pour ne pas rire, et répondait par signes à tout ce qu'on lui disait. IVAran l'aimait vérita])lement ; il s'alarma tout à coup, s'écria que l'amour avait rendu Gerdagne fou. Gerdagne répondit à cela par un grand éclat de rire, qui confirma son ami dans son opinion : l'alarme se répandit dans le château : on courut clierclier le médecin le plus renommé de Benavarri, qui accourut, suivi d'un.frater et de deux apothicaires : car ces gens-là courent toujours où il y a beaucoup à gagner. Le médecin prit la main de Gerdagne, qui le laissa faire. Inspection faite du pouls, le docteur déclara (ju'il y avait dérangement à la glande pinéale, et Gerdagne lui rit au nez: le docteur plus convaincu que jamais par cette irrévérence, («rdonna au frater d'ouvrir la veine et aux apothicaires de préparer et de mattre en place des laxatifs : Gerdagne n'entend pas pousser la plaisanterie aussi loin ; il jette la trousse du frater au feu, la perruque du docteur par la fenéti-e, et les deux apotliicaires à la porte.

Lé docteur prononce que ce genre de démence vise à l'hydrophobie. et qu'il faut lier le malade. A ce mot. Gerdagne entre vraiment en fureur et saute sur son épée. Bes gens désolés s'arrêtaient devant lui sans savoir quel parti prendre : d'Aran pleurait, et' avait aussi tiré son coutelas à tout événement ; le docteui-, le frater, les apothicaires, des harts à la main, sautillaient autour de Gerdagne qui les écartait à grands coups de plats d'épée ;M'»e d'Aran inutile jusqu'alors au tableau, avait.pris le

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parti de s'évanouir pour le compléter. Le désordre était au comble, lorsque M^e de Lampurdan rentra, brillante de son propre éclat et de celui de Thabit qu'elle avait été prendre. « Comte, dit-elle à Cerdagne, je n'ai pas plus d'envie de vous voir enrhumé que de vous envoyer reprendre Valence : allez changer de vêtements.» Gerdagne sortit avec une profonde révérence, et personne ne concevait comment ce fou, qui était menacé de la rage, obéissait au moindre mot de la beauté .

Cependant le membre de la faculté et ses suppôts n'entendaient pas désemparer. Ils redemandaient à grands cris leur malade : il fallait qu'il fût saigné et clystérisé, parce que les arrêts d'un médecin sont sans appel. « Je paie la cure et je vous dispense de la faire, dit Mme de Lampurdan. en tirant sa bourse : qu'avez-vous à ajouter ? — Rien sans doute, que des révérences. » Et ces messieurs se retirèrent à reculons, la tète penchée sur leurs genoux.

Mme d'Aran était revenue à elle et parlait à son mari de l'inconcevable état du pauvre Cerdagne ; d'Aran avouait tout bonnement qu'il n'y comprenait rien, mais que leur ami ne pouvait être dangereux, puisque Mme de Lampurdan avait sur lui un empire absolu : ils arrêtèrent tous à la fois qu'on prendrait certaines précautions contre un nouvel accès qui pouvait n'être pas éloigné. Mme de Lampurdan écoutait avec une feinte indifférence, et s'enorgueillissait intérieurement de la soumission d'un homme dont le bras avait souvent fait trembler la Castille : Cerdagne, en changeant d'habit, pensait à la singulière punition que sa maîtresse lui avait inlligéc : il en murmurait mentalement : il en riait rinstant d'après, et il reparut dans la salle commune le front serein, et beau comme l'Apollon du Belvédère.

11 fut s'asseoir près de sa ])elle Lèonore ; il lui peignait son amour et la joie qu'il avait de la revoir,

par les gestes les plus expressifs : sa Léonore lui répondait de vive voix les choses les plus tendres et les plus pathétiques : l'étonnement des spectateurs allait toujours croissant. « S'il n'est pas fou, qu'est-il donc? s'écria enfin d'Aran. — Je suis muet, écrivit Gerdagne. — Muet ! reprend son ami. — Muet! continue son épouse. —Et comment? — Et par quelle aventure?... — Ah! dites-moi?... — Expliquez- vous de grâce?... — Je suis muet, je ne puis vous en écrire davantage. — C'est une paralysie sur la langue. — Il faut faire revenir le médecin. — Sans doute, »

A cette menace, Gerdagne reprend ses taLlettes : « S'il reparait devant moi, je le tue. Je ne veux pas guérir. Voyez les regards d'amour que m'adresse ma Léonore. Il semble que je lui devienne plus cher par mon accident. — N'en doute pas, mon ami, répond la belle veuve, et elle offre sa joue à son amant. — Oh ! à pareil prix, écrit de nouveau Gerdagne, je serais muet toute ma vie. »

On soupa très gaiement. L'aventure des tilles d'honneur empêcha de se remettre en route la nuit. Mme d'Aran d'ailleurs était bien aise, après trois ans d'absence, de causer de prés avec son mari. L'agrément particulier et l'intérêt général exigeant donc qu'on passât la nuit à Benavarri, chacun se retira de bonne heure. M. et Mme d'Aran firent ce qu'ils voulurent : Mme de Lampurdan se rappela ses nuits passées, et celles que l'amour lui réservait: Gerdagne causa tout seul: c'est une jouissance quand on s'est tu forcément pendant la journée.

On arriva sans mésaventure au château d'Aran. Les amants y laissèrent les époux, et se retirèrent dans leurs donjons. Pas un voisin qu'on pût voir décemment : c'étaient de pauvres gentillâtres, des bûcherons, des laboureurs, quelques chapelains. Il y avait, par-ci, par-là, des jouvencelles qui mé-

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ritaient rattention du comte de Cerdagne : mais; il lui était défendu de parler, et elles ne' savaient pas lire : il fallait donc être tidèle malgré soi. Le pays était abondant en giljier : mais on ne chasse pas sans parler à ses chiens et à ses piqueurs ; il fallut donc renoncer à ce plaisir-là. Un pouvait aller voir Mme de Lampurdan : mais la décence ne permettait pas qu'on eoucliAt chez elle. On n'avait alors pour ressource qu'un mauvais lit offert de bon cceur par un pauvre curé, et on se lasse d'être mal couché; les séjours n'étaient donc pas très prolongés. Le château de Lampurdan était à douze lieues de . celui de Cerdagne : les voyages ne pouvaient donc pas être très fréquents. La seule jouissance qui restât à Cerdagne était d'écrire tant que ])on lui •semblait à sa iière veuve: mais cette jouissance même lui rappelait ses privations, et puis quand on a écrit tout ce qu'on pense, tout co qu'on sent, qu'on a dit tout ce qu'oli peut dire, il parait insipide de recommencer. Cerdagne s'ennuyait, oh ! il s'ennuyait comme un écolier en classe, comme un juré à l'audience, comme un rentier qui attend son quartier, comme un mari prés de sa femme. Quand il était bien sur d'être seul et de n'être pas entendu, il parlait, il parlait tout haut contre la fantaisie de sa Jjéonore, et, sans son attachement à ses éperons et à sa croix de Calatrava. je ne sais pas trop ce qui en serait arrivé.

Mme de Lampurdan n'était pas plus heureuse. Quand elle ne voyait pas Cerdagne, elle brodait et se dépitait : l'ouvrage va mal quand on n'est pas à ce qu'on fait. Elle (|uittaitle métier et relisait sans intérêt des lettres qu'elle savait par cœiu". Lorsqu'elle en eut écrit elle-même une trentaine, elle se répétait à chaque mot. et déchirait le poulet, de peur de donner à Cerdagne une mauvaise opinion de son esprit : femme, belle et riche, elle devait avoir tous les genres d'amour-propre.

Si Gerdagne paraissait, elle volait au-devant de lui, lui disait des choses charmantes, et s'ennuyait l)ientôt de runiformité de ses signes. Elle regrettait antérieurement de ne plus entendre cette voix si touchante, qui arrivait si sûrement à son cœur. Elle se rappelait certain moment assez doux de son premier hymen, et convenait à part elle, qu'il y aurait de la duperie à reculer le second d'un an: la nature ne perd jamais ses droits. Que faire cependant ? Revenir sur ses pas ? rendre la parole à Gerdagne? Ne serait-ce pas marquer un empressement qu'il pourrait interpréter à son désavantage? Son orgueil permettait-il d'ailleurs qu'elle transigeât avec son amour, et l'orgueil n'est-il pas, soit dit sans méchanceté, le sentiment dominant chez les femmes ? Tout cela était embarrassant, cruel, diabolique. « Je languis, je sèche, se disait-elle quelquefois; maisjemourrais plutôt que de céder. » Et pour se dissiper elle faisait enrager ses femmes.

Cet état de choses ne pouvait durer longtemps. L'amour, la jalousie. des craintes assez fondées peutêtre rapprochèrent, raccommodèrent tout. G'était la fête de iMme de Lampurdan, et ces jours-là se célébraient alors avecune pompe qui devait llatter singulièrement riiabitani de la voûte azurée. Gela se réduit à présent à un bouquet, à une mesquine sérénade ; la belle fait servir, en reconnaissance, la tourte de frangipane : on lui chante, en buvant son vin, quelques couplets assez plats, et on s'en retourne bâiller au coin de son feu : aussi nos patrons célestes, justement choqués de cette parcimonie, nous aljandonnent tout à fait, et il y parait bien,

Mme de Lampurdan avait rassemblé chez elle la haute noblesse de vingt lieues à la ronde. Un prodigieux abatis de gibier avait été fait la veille dans ses parcs et dans ses forêts ; ses gens étaient habillés de neuf, et elle venait de tinir de sa main ]jlanchettela])roderie d'une robe qui devait habiller

le lendemain l'image de sa patronne, qui figurait en pied sur le maltre-autel, et qui foulait d'un air de dignité les dieux du paganisme qui, selon moi, sont tout aussi bons que d'autres.

L'aurore de ce grand jour ne fut pas annoncée au Jjruit du canon, parce qu'on ne connaissait pas la poudre en Europe : mais les timbales, les cjTnbales. les clairons et tous les instruments qu'on avait imités des Maures, et qui ont au moins l'avantage de ne pas ébranler les maisons de ceux qui ne veulent pas prendre part à la fête, ces instruments, ])ion ou mal emljouchés, résonnèrent à la fois. Les comtes, les barons, les chevaliers, les dames, les jouvencelles sortent de leurs couchettes, revêtent leurs habits somptueux, leurs armes, leurs joj^aux. La nombreuse assemblée se réunit gaiement dans une salle où était servie une table de cent cou-, verts, chargée de toutes sortes de mets, au milieu desquels figurait Voila podricla. qu'entouraient vingt llacons d'un excellent vin de la Manche. Il n'était encore que huit heures, mais alors on se levait matin et on déjeunait fort.

La comtesse de Berga, la plus jolie de toutes les dames, après celle du château, était, par hasard ou autrement, auprès de Gerdagne, qu'aucun cavalier n'égalait en bonne mine. Le dangereux fripon se livrait à un goût pour la variété, et pariait, de ses yeux, à Mme de Berga. mais d'une manière si positive qu'elle ne pouvait s'y méprendre. Mme de Berga avait un mari vieux et infirme : Cerdagne était cliarmant, et un muet ne laisse pas d'indiscrétion à craindre, car un galant liomme n'écrit jamais ce qui peut lui échapper dans la vivacité de la conversation. ]\Ime de Berga faisait toutes ces réllexions, et regardait aussi Cerdagne d'une manière très significative. jNIme de Lami)ur<lan, à qui rien n'échappait, avait de l'humeur et faisait fort mal les iionneurs de chez elle.

On savait par toute la Catalogne les engagements qui existaient entre Cerdagne et sa belle. Mme de Berga ne voulait pas être l'objet d'une fantaisie, et pour former avec le paladin une liaison durable, il fallait le détacher de ses premiers nœuds. Elle crut avoir trouvé un moyen innocent de jeter delà défaveur sur Mme de Lampurdan. Elle plaignit en général les jeunes seigneurs qui s'attachent à des dames, qui répondent i)lutôt à leur amour par vanité que par véritable tendresse.

Un coup d'cêil ti'ès vif de Mme de Lampurdan la convainquit que le paquet était arrivé a son adresse. La réponse ne se lit pas longtemps attendre. « Je ne conçois pas, moi, reprit la belle veuve, qu'on se permette des observations aussi directes, sans un motif qu'il est facile de pénétrer. » La glace était rompue, et Mme de Berga s'était trop avancée pour reculer. « 11 est permis, poursuivit-elle, de plaindre un chevalier qu'une infirmité suJjite...

— Prive du cœur de sa maîtresse, n'est-ce pas là ce que vous voulez dire ? Madame. — Il me semble au moins que son accident m'eût fait hâter un hymen nécessaire à sa consolation. — Je ne suis pas faite, moi, Madame, pour consoler un mari infirme.

— Quoi ! Madame, des applications ! — La patience est une vertu que je vous souhaite et que le Ciel m'a refusée. Eli l)ieu. ^Madame, vous vous taisez ! je vous mets cependant à votre aise. Allons, déclarez franchement à Cerdagne que ma conduite doit lui inspirer de l'indifférence, qu'il peut chercher ailleurs des dédommagements, et que peut-être il n'ira pas loin pour en trouver. »

Les convives stupéfaits laissaient tomber leurs fourchettes à manche de bois de cerf. Mme de Berga était atterrée; Cerdagne croyait presser de son genou celui de sa jolie voisine, et l'engager à continuer un combat qui lui assurait une épouse adorée ou une maîtresse piquante; Mme de Lampurdan

se pinçait les lèvres et réfléchissait profondément. Le tréteau que Gerdagne avait pris pour le genou de Mme de Berga et dont la pression soutenue lui paraissait si flatteuse, le tréteau céda à la fin, il tomba et entraîna la table; Mme de Lampurdan, tirée de sa rêverie par l'éclat de la chute, éclairée sur le manège de Gerdagne par la rougeur et l'embarras extrême de sa rivale, poussée par sa sensibilité alarmée, et peut-être par un mouvement de justice, Mme de Lampurdan se leva, et, prenant cet air de dignité qui en imposait même à l'amour: « Je ne donnerai pas lieu davantage, dit-elle, aux plaintes qu'une compassion bien innocente m'adresse en faveur de mon amant; je n'autoriserai plus par mes délais des galanteries dont je ne pourrais raisonnablement m'oâ'enser. Gerdagne. je vous épouse aujourd'hui ; et Madame, qui s'intéresse si vivement à vous, me saura gré sans doute de ma condescendance. Elle me plaindrait proDablement si j'avais des intirmités à vous faire oublier, et pour la mettre absolument à son aise, je vais lui faire juger la différence qui existe entre l'attrait du plaisir et l'amour fondé sur l'estime ; pour cela je n'ai besoin que d'un mot et je le prononce : parlez, Gerdagne. »

Gerdagne, hors de lui, tombe aux pieds de sa Léonore et ne voit plus qu'elle. Des exclamations sans suite, mais très distinctement prononcées, prouvent qu'il n'est pas muet; Mme de Berga, poussée à bout par son lieureuse rivale, se croit jouée par le ti'op aimable chevalier : elle monte sa haquenée, et pousse à grands coups de fouet une pauvre bête bien étrangère à tous ces démêlés. Très heureusement le comte de Berga était retenu chez lui par la goutte, et elle n'avait à Lampurdan aucun chevalier qui s'intéressât assez à elle pour jeter à Gerdagne le gage du combat.

Le tragique de la scène avait fait perdre de vue

les détails; comiques, les plats et les l)outeilles cassées, les limiers se jetant sur les débris du festin, les pages s'empressant de réparer le désordre, culbutés par les chiens et les cull)utant à leur tour, la selle de la haquenée de Mme de Berga. placée à la hâte, tournant au bout de cinq pas, l'amante mallieureuse renversée les jambes en l'air, et son éciiyer lui tournant respectueusement le dos, tirant sa llamberge pour écarter les indiscrets, et laissant sa maîtresse se dépêtrer de son mieux, ou subir le sort de la reine Brunehaut, plutôt que de souiller ses charmes d'un regard téméraire. On ne voyait que la belle, que la fortunée Léonore : on ne pensait qu'à féliciter Cerdagne. L'effort qu'avait fait sur lui-même un jeune homme aussi léger était la preuve la plus incontestable de l'amour le plus vrai, et le garant le plus sûr du bonheur futur de Mme de Lampurdan. Elle oublia la robe brodée de sa patronne, la patronne elle-même, et conduisit son chevalier à l'autel.

D'Aran et son épouse, enchantés d'un dénouemenl qu'ils étaient loin de prévoir, présentèrent le plus beau couple de toutes les Espagnes au chapelain, qui. s'attendait à chanter l'office du jour et qui ne s'était pas préparé à célébrer des épousailles. Mais, comme il étfiit le seul qui sût le latin, il récita les Oremus en l'honneur de sainte Léonore et prononça à haute et intelligible voix,r£'^o vos conjungo, qu'on entend à merveille dans tous les pays, et qu'on se repent parfois de s'être fait prononcer.

Vous présumez bien que la fête changea absolument d'objet. Cerdagne fut le patron du jour, il en fit le charme par un mélange de sentiments et de gaieté qui s'échappèrent comme un torrent qui a brisé les digues qui l'arrêtent. De ce jour aussi M'^e de Cerdagne abjura l'autorité qu'elle a\'ait prise sur son amant. Elle ne prétendit d'autre empire sur son époux que celui de la beauté et des grâces,

des iitlcntioiis et de hi douceur. Gerdagne avait souvent murmuré contre son despotisme : sa délicatesse le charma., et il s'empressa de la justifier par tout ce que devait attendre de lui une épouse accomplie. On assure même qu'il lui fut fidèle. .. autant qu'un mari peut l'être.

Neuf mois s'écoulèrent dans des plaisirs toujours .vifs et qui paraissaient toujours nouveaux. ]\I"ie de Cerdagne allait resserrer les liens qui l'unissaient à son époux: un gage de l'union la plus douce était attendu avec impatience, et on attendait le moment heui-eux, en faisant de ces rêves de bonheur si naturels à déjeunes époux. Ce serait un garçon, il aurait la beauté, la sensibilité de sa mère, l'esprit et la valeur de Gerdagne. On le voyait s'échapper des bras de la comtesse pour hasarder quelques pas sur le gazon : on l'entendait baljjutier ces noms chéris de père et de mère; on souriait à ses saillies enfantines: à ces illusions succédaient des plans d'éducation qui ne ressemljlaient en rien à celle qu'on donnait alors aux enfants. Puis on l'envoyait faire ses premières armes contre les Maures, et Tétaldissement le plus beau d'Aragon était le prix de ses exploits.

Hélas ! il vint trop tôt ce jour si ardemment désiré. Après des douleurs horrildes. M""' de Gerdagne donna une fdle à son époux et mourut dans ses bras.

. Les caractères vifs sont plus iortemcnt frappés que d'autres, et par une juste répartition de la nature, les chagrins les plus violents sont aussi les moins durables. Gerdagne, désespéré, ne voulait pas survivre à son épouse; il l'appelait à grands cris, il couvrait de baisers ses restes insensibles : il fallut employer la force pour l'en séparer II la suivit, baigné de larmes, dans la sépulture de ses pères, et l'instant où on finit de murer le caveau amena une crise terrible: il tomba sans connais-

sanct' aux [)i('(ls de. son clier d'Aran qui était accouru pour adoucir, pour partager ses peines. Une salle, tendue en noir, éclairée par une lampe funéraire, fut la retraite où C.erdagne s'ensevelit: d'Aran eut le courage de s'y enfermer avec lui, d'entendre pendant plusieurs jours, et de répondre à des soupirs et à des })laintes continuellement répétés. C'étaient ses soins et ses prières qui déterminaient Cerdagne à prendre quelque nourriture; c'était sa conversation simple et attachante qui forçait l'attention de son ami, et qui faisait diversion à sa douleur.

D'Aran n'avait pas cette fmesse, ce tact exquis qui distinguaient Cerdagne; mais il avait un sens droit, et son caractère réfléchi lui avait donné le loisir d'étudier les hommes. Il sentit d'abord qu'entreprendi'e de fermer une plaie aussi fraîche, c'était vouloir la déchirer; il savait qu'une perte aussi cruelle suspendait toutes les fonctions de l'Ame; mais aussi, lorsque les larmes se tarirent, que les soupirs devinrent moins fréquents, que le nom de Léonore était prononcé avec une sensibilité profonde, mais sans aucune marque de désespoir, d'Aran jugra qu'un attachement d'unautre genre, mais aussi fort sans doute, balancerait d'abord le premier: l'emporterait bientôt sur de simples souvenirs, et il prononça le nom de sa fille.

Au nom de cet enfant, dont Cerdagne ne s'était pas occupé encore, il parut sortir d'une longue léthargie. 11 demanda instamment à voir sa Séraphine, et d'Aran, habile à profiter du moment, lui représenta que l'aspect de ce lieu lugubre pourrait agir trop fortement sur des organes si faibles encore. 11 prit la main de son ami, et l'amour paternel l'arracha de l'espèce de tombeau où l'avait renfermé l'amour conjugal.

La vue de Séraphine rappela l'idée de sa malheureusemère: mais insensiblement cet enfant ré-

nuit tous les sentiments dont son père était occupé. Il n'oul^lia jamais sa tendre, son incomparaJJe Léonoi'e, mais il l'aima dans sa fille: et, sacrifiant à la mémoire de la première, à Fintérèt de la seconde, le reste d'une jeunesse très brillante encore, il jura de ne jamais former d'autres nœuds et fut fidèle à son serment.

Un an ou deux s'écoulèrent, et Cerdagne les avait passés tantôt chez lui, tantôt au château d'Aran. Les plaisirs nécessaires à un homme de vingtcinq ans avaient repris leur cours ordinaire. Cependant leur uniformité fatiguaitun jeune seigneur, qui avait vu la brillante Saragosse ; sa jeunesse lui imposait laloi d'ajouter de nouveaux lauriers à ses premiers exploits : certain besoin de gloire, que l'amour ne contenait plus, se développait dans toute sa force : sa fille, très riche héritière, pouvait à la rigueur se passer de son père, et son intérêt semblait exiger quïl illustrât encore son nom déjà fameux. Sa vivacité naturelle lui faisait saisir avec avidité des idées qui l'avaient flatté dans tous les temps. Mais de quel côté tourner ses pas ? L'Aragon était en paix avec la Gastille : les souverains espagnols avaient conclu une trêve de trois ans avec les Maures ; un fou lui procura les occasions de se signaler.

Il était difficile alors, comme aujourd'hui, d'obtenir de la considération sans fortune, sans esprit et sans naissance : on y arrivait par la dévotion et il n'est pas de faquin qui ne soit flatté de sortir de la classe commune. Un malheureux d'Amiens nommé Goucoupêtre ou Cucupiètre, et que nous connaissons sous le nom de Pierre l'Hermite, fit longtemps à la porte de la cathédrale les jongleries que fit depuis à Rome .lean Labre, autre gueux de Boulogne-sur-Mer, qui ne fit et ne devait faire aucune sensation au dix-hnitième siècle, loi'squ'au douziè-

LA FOLTE ESPAGNOLE 25

me, maître Coucoiipêtre réussit à bouleverser YEurope et l'Asie.

Parvenu à une certaine réputation à Amiens, Goucoupètre courut un projet dicté par la démence : il se rendit à Rome, fut admis à baiser l'orteil du Saint-Pére, et lui lit une peinture si touchante des avanies que l'on faisait essuyer aux chrétiens en Palestine, c'est-à-dire de celles qu'ils s'étaient attirées, qu'Urbain IL assez bonhomme, mais chrétien aussi vain et aussi entêté que Coucoupétre, ne dédaigna pas de faire cause commune avec lui.

Urbain partit pour Glermont en Auvergne ; il pérora sur la grande place : les tètes s'échauffèrent ; les Syriens vaincus, conquis, dévalisés, leur pays partagé entre vingt ou trente seigneurs qui ne possédaient qu'un donjon entouré d'un fossé bourbeux, flattèrent plus les imaginations que la remise des péchés commis et à commettre que promettait le Saint-Père à ceux qui s'armeraient. On prit la croix à l'envie. Moines, femmes, marchands, vivandiers, ouvriers, tout voulut partir. On enrôla une infanterie innombrable. Tous ceux qui pouvaient disposer d'un cheval se réunirent en corps de cavalerie. Les moindres châtelains partirent à leurs frais, les pauvres gentilshommes leur servaient d'écuyers. Godefroy de Bouillon, Beaudoin. son frère, et plusieurs seigneurs se croisèrent. Tous vendirent leurs biens au clergé et ne le regrettèrent pas : ils allaient conquérir des royaumes. L'exemple d'une poignée de Normands qui venaient de soumettre Xaples et la Sicile, semblait justifier ces chimères : mais ces Normands étaient commandés par Guillaume Fierà-Bras. Drogon et Humfroi, et les Groisés l'étaient par Goucoupètre. La reconnaissance, la piété et la bêtise lui avaient déféré cet honneur.

Voilà où en étaient les choses, quand le bruit de cet armement extraordinaire pénétra dans la Gatalogne.Gerdagne, riche, désintéressé, ne pouvait être

cuiiduit pur rintérèt : ceux qui aiment le plaisir ne sont pas dévots, Gerdagne devait donc se soucier fort peu d'indulgences. Mais il était inquiet, inconstant, entreprenant : il voyait de la gloire à battre les Ottomans, qui étaient redoutables alors : sa fille était trop jeune pour l'intéresser beaucoup encore ; d'Aran trop rai.-onnable pour que sa conversation fût variée ; sa femme trop sage pour faire attention aux grâces de Gerdagne et consentir à lui rendre le séjour de la Gatalogne supportable. Il trouvait superbe d'être cité comme le plus brave, le plus beau, le plus désintéressé de l'armée des Groisés, de chercher Soliman dans la mêlée, de le pourfendre, d'entrei" à Xicée avec les fuyards, de s'établir dans le sérail du maître et de prouver à ces dames qu'un seigneur catalan vaut tous les soudans du monde.

Pendant plusieurs jours il entretint d'Aran et sa femme de ces folies. A force d'en parler, il se persuada à lui-même que son projet était le. plus beau qu'on eût jamais imaginé ; il proposa sérieusement à son ami de l'accompagner.

A cette proposition, Mme d'Aran jeta les hauts cris : il n'était pas nécessaire qu'elle fit tant de bruit : d'Aran était sage, et il avait les inclinations casanières. Il fit ce qu'il put pour détourner Gerdagne d'aller pourfendre des Turcs qui ne lui avaient rien fait : Gerdagne était têtu. Il lit ses préparatifs en secret. Il chargea du soin de sa fille et de sa maison, Théodora, la plus âgée, la moins jolie et la plus acariâtre, mais la plus atfectionnée et la plus intelligente des femmes qui avaient servi sa Léonore: il laissa pour d'Aran un écrit par lequel il le chargeait du gouvernement en chef de ses pro]>riétés; il sortit à la tête d'un train magnifique et d'une suite nombreuse. 11 traversa les Pyrénées, le Roussillon, et joignit ces héros chrétiens, dont il s'était fait une si haute idée.

Il fut un peu étonné de voir à la tète de cetle année Goucoupétre en uniforme d'hevmite, un chapelet dans une main, et une rouillarde dans l'autre. Ce qui convenait à Bouillon duc de Brabant, pouvait très Inen déplaire à un seigneur de Catalogne. ; mais il eût été dangereux de marquer du mécontentement et (^erdagne se résigna.

Il est assez inutile de vous raconter ces pieuses extravagances qui. pour l'esprit et la conduite, se ressemblent généralement, et je reviens à mon galant Espagnol.

Il s'était battu en brave paladin. 11 était lié avec Renaud et Tancréde. redouté d'Argant, aimé clandestinement d'Herminie, de Clorinthe, d'Armide et de toutes les belles de la famille du Tasse. Mais il i:»laignait intérieurement ce pauvre Soliman, dont on dévastait les États, uniquement parce qu'il portait un turl)an : le libertinage, la crapule de la plupart des Croisés le révoltaient : il était excédé des bénédictions et des Oremus de Coucoupétre, choqué de la morgue d'Amberto, légat du pape prés des Croisés : il avait cru faire la guerre en chevalier et les chrétiens se conduisaient en bouchers. Jl prit congé de Godefroy de Bouillon après la prise de Jérusalem, c'est-à-dire six ans depuis qu'il avait quitté son château. Il reprit la route de Constantinople avec ce qui lui restait de cette suite brillante qui l'avait accompagné. Alexis Comnène était un prince doux ; Anne, sa lille, était sensible ; Cerdagne fut reçu comme un homme qui reunissait l'amabilité grecque à la valeur qui séduit partout. Il acheva de se former à la cour d'Alexis et perdit jusqu'à cette rudesse qui distinguait encore les seigneurs d'Europe.

Après deux années de séjour à Constantinople, Cerdagne partit chargé des bienfaits de l'empereur. Plus riche, plus aimable que jamais, il prit la route de Catalogne. Il approchait de l'âge où on préfère

une vie tranquille aux plaisirs bruyants et aux rêves de l'ambition. Sa lille qu'il connaissait à peine, et qui entrait dans sa douzième année, lui promettait les jouissances du cœur, dont il se faisait .d'avance une idée délicieuse : son éducation devait être son ouvrage : quelques années encore et il s'occuperait de son "établissement ; tout concourait pour le fixer en Catalogne.

D'Aran avait quarante-cinq ans et quelques infirmités. Depuis longtemps son épée et sa cuirasse étaient rouillées : ses lièvres et ses chevreuils rongeaient en paix les récoltes que ses paysans n'osaient défendre : Mme d'Aran n'était plus que son amie : il passait le temps à écrire à son tils, espiègle déterminé, qui faisait ses exercices à Saragosse, Il se faire lire la Bible par Trufaldin. que je vous ferai bientôt connaître, et à boire de très bon vin en assez grande quantité pour avoir de fréquents accès de goutte.

Louis XI, qui ne naquit guère que deux cents ans après, n'avait pas encore pensé à rétablir les postes, si régulièrement servies sous l'empire romain: d'Aran n'avait donc reçu aucune nouvelle de Gerdagne. Il le croyait encore avec ces enragés qui avaient couru en Judée sans savoir pourquoi. Il s'était mis à la tète de ses affaires, les régissait en ami fidèle, montait à cheval quand sa santé le permettait, parcourait ses domaines, faisait réparer son château, et allait une fois l'an à Barcelone, visiter la jietite Séraphine qu'il avait mise dans un couvent fameux pour l'éducation des jeunes demoiselles. Là, elle apprenait à lire, à coudre, à prier Dieu, à rougir et à faire des confitures pour les malades. Depuis, tout a changé. Il faut aujourd'hui que les jeunes personnes sachent chanter, toucher du piano, peindre, danser, tout faire avec grâce, même un faux pas : aller au spectacle, lors même qu'on donne le mariage de Figaro, y paraître la

gorge et les liras nus, y recevoir, y glisser un billet doux, c'est charmant; mais au bon vieux temps on ne connaissait pas tout cela.

D'Aran était au coin de son feu, la jambe étendue sur un coussin couvert en cuir ; il sommeillait pendant que Trufaldin assis sur un tabouret, un pupitre devant lui et la Bible ouverte, lisait avec onction le saint inceste du saint homme Loth avec ses saintes filles ; M'»e d'Aran travaillait de l'autre côté de la cheminée à un morceau de tapisserie qui représentait le roi Agag haché en morceaux par ordre du saint prophète Samuel : une demoiselle suivante raccommodait derrière sa maîtresse une paire de haut-de-chausses, une autre jouait avec le faucon favori, tout le monde était occupé, lorsque cinq à six cornets sonnèrent à la fois en dedans et au dehors du château. On a eu à peine le temps de lever les yeux, et une troupe de cavaliers est entrée au galop dans les cours. D'Aran réveillé en sursaut s'écrie : ce sont les Maures. Il se lève pour sauter sur son épée de bataille ? la goutte le cloue sur le pavé : Trufaldin renverse son pupitre et se sauve à la cave ; M^ie d'Aran se jette sur une estrade, et les demoiselles suivantes qui n'ont pas oublié le capitaine Diego, vont Ijravement ouvrir la porte.

Cerdagne entre, en liant aux éclats du désordre qu'il a causé On le reconnaît, on se précipite dans ses bras, on le reçoit comme un ami qu'on ne comptait plus revoir. Après les embrassades vinrent les épanchements, ensuite on parla d'atfaires, car enfin on ne peut pas toujours s'embrasser et se dire des douceurs.

En écoutant ce que d'Aran lui racontait de ses soins pour sa fille et de l'entretien de ses châteaux, Cerdagne lorgnait la suivante qui avait repris le faucon au poing. Elle avait vingt-quatre ans, elle était fort jobe, avait beaucoup d'es-

prit naturel, copiait à merveille les grands airs de sa maîtresse, et sg livrait indistinctement à la volupté ou à la morale, selon que ses petits intérêts ou les circonstances l'exigea ient. En ]-épondant tant bien que mal à d'Aran, Gerdagne s'approchait de la belle, caressait l'oiseau d'une main qui en masquait une autre qui cherchait à s'occuper plus agréablement. Rotrulde repoussait doucement la main audacieuse, et regardait le paladin avec étonnement. l^'Ue ne concevait pas qu'un seigneur qui avait vécu dans la plus grande intimité avec de grandes dames, voire même des princesses, pût s'amuser à cajoler une suivante, et cela était tout simple : les empressements qu'on marque à une femme ne se mesurent guéi'e que sur les agréments. Cependant Rotrulde n'avait pas entendu l'ordre deux fois répété par la comtesse, d'aller dire au majordome de traiter plus splendidement encore que de coutume : elle était occupée à se défendre, ou l'attaque lui plaisait trop pour qu'elle fût à autre chose. La troisième invitation fut prononcée si haut et avec tant d'humeur, que Rotrulde fit un mouvement aussi rapide que la pensée pour obéir à sa maîtresse. Mais Gerdagne lui pressait fortement le genou ; elle perdit l'équilibre, fit une volte pour se remettre et ne pensa plus à l'oiseau. Elle làclia la cliaîne. et le faucon, ellrayé de ces tournoiements, s'enfuit à tire-d'ailes, traînant sa chaînette après lui. Il sortit par une croisée qu'on avait laissée ouverte pour donner issue à la fumée : on ne savait faire encore au-dessus des foyers que de larges conduits, par lesquels l'iiir ne tirait point, et on ne connaissait pas les fumistes.

Je voudrais bien voir nos belles d'aujourd'hui dans une halle de vingt pieds carrés, surmontée d'une voûte gothique, pavée de larges pierres; je voudrais les voir les mains, la figure enfumée,

If S veux rouges, et rire et clianler malgré cela. ( l'est pourtant ainsi que vivaient nos pères, et ils ('•taient liers comme on l'est aujourd'hui,

M""î d'Aran appelait l'oiseau cliéri, et l'oiseau n'entendait rien ; une terreur panique nous prive de tous nos sens. Il volait d'un donjon sur une tourelle, de là sur les créneaux de l'enceinte : il se percha ensuite sur l'écusson de la maison d'Aran, ([ui décorait l'intérieur de la principale entrée. Un liihou s'était retiré sous l'aile d'un aigle de pierre qui formait le support, et s'envola à l'approche de l'oiseau royal. Il se jeta dans la campagne : le faucon retrouve son instinct ; il vole après le hiliou ; jVjmo d'Aran le perd de viu^. et s'évanouit. Cerdagne, toujours galant, même avec les femmes dont il ne se souciait pas, Cerdagne appelle ses piqueurs, demande son palefroi, et veut se mettre à la quête du dia])le de faucon. iSes piqueurs, fêtés par la valetaille du château, n'entendent pas la voix. du mai tre. Cerdagne se décida au parti qu'on devrait toujours prendre pour être hien servi, celui de se servir soi-même. Il prend le chemin des écuries, et entend un carillon infernal dans la cave devant laquelle il passait. Il prête l'oreille, il croit distinguer une voix de femme, et comme une femme, quelle qu'elle soit l'intéresse plus que tous les oiseaux du monde. iloul)liele faucon, et descend, au risque de se casser le cou sur les degrés.

Vous vous rappelez qu'au cri terrible du comte d'Aran : ce sont les Maures ! Trufaldin s'était réfugié à la cave. Il s'était blotti comme un lièvre . derrière un tonneau de vin, tremblant de tous ses membres, et priant Dieu, comme on le prie quand on a peur. Rotrulde avait exécuté les ordres de madame : le majordome avait envoyé le sommelier à la cave, et Rotrulde y était descendue avec lui, parce qu'elle -wait les clefs des petits caveaux de madame, et qu'elle n'était pas fâchée d'avoir un pré-

texte pour se trouver tête à tète avec le sommelier.

Je ne finirais pas, si je détaillais les commodités et les douceurs de la vie qu'on ne soupçonnait pas au douzième siècle. Il faut pourtant que je vous dise qu'on était bien éloigné de mettre le vin dans des ])outeilles de verre, car, si on en avait eu, le sommelier n'aurait pas été remplir ses dames-jeanne de grés au tonneau derrière lequel s'était tapi Trufaldin.

Trufaldin, eii entendant jouer le robinet, ne doute pas que les Maures ne viennent boire le vin de son suzerain. Sa peur augmente un moment, mais le calme qui régnait autour de lui lui rend Tusage de la réflexion. Il pense que le Maure est seul, qu'il vient à la provision pour ses camarades, que s'il l'aperçoit il lui fera sauter la tète d'un revers de son cimeterre, et qu'il est facile de le prévenir, sauf à devenir ensuite ce quïl plairait à Dieu.

Trufaldin n'était pas liomme à assommer un Maure d'un coup de poing. Il lui fallait une arme et il n'en avait pas. Il invoqua Samson, qui, avec certaine mâclioire, se tira d'un pas bien plus épineux: et, comme il est dit dans l'Écriture : aide-toi et je t'aiderai, Trufaldin cherche doucement autour de lui. Une masse de bois qui servait à l)ondonner et à débondonner les pièces lui tombe sous la main ; il se glisse le long de la pièce. Le bon sommelier, le dos baissé, son bout de résine allumé d'une main, sa dame-jeanne de l'autre, pensait à sa petite Rotrulde, qui ne devait pas tarder à sortir du caveau de madame. Le maladroit Trufaldin fait quel({ue bruit : « Ah ! te voilà, ma belle )),dit le pauvre sommelier. Un coup terrible lui toml)e d'aplomb sur les reins, et lui arrache un cri qui fait nîtentir les voûtes souterraines : sa résine s'échappe et s'éteint dans le vin, qui continue de couler: Trufaldin ne veut pas laisser sa victoire imparfaite : il allonge autour de lui de nouveaux coups, qui d'abord ne frappent

que l'air; mais liientôt l'instrument à l)ondon.s lui meurtrit la rotule du genou avec une telle violence, que le cœur lui manque, et qu'il tombe à vingt pas du vaincu.

M"»^ Rotrulde, etïrayée du cri du sommelier, accourait à la liate, elle dirigeait son flambeau vers l'endroit où devait être son bien-aimé : son œil cherchait à percer les ténèbres dans l'éloignement, elle ne prenait pas garde à ce qui se passait à ses pieds. Elle accroche Trufaldin, elle chancelle, elle tombe, elle roule en criant à son tour; son flambeau, son panier, deux jolies dames-jeanne, tout s'échappe, se heurte, se brise, le vin de Pobla coule sous sa cotte, une obscurité profonde ramène la terreur dans tous les esprits.

Gerdagne était descendu aussi vite que le permettaient les ténèbres et un escalier tournant qu'il ne connaissait pas. Il appelle, il écoute: personne ne répond. Il avance, il met le pied dans la boue formée de la terre glaise qui garnissait la cave et du précieux vin de Pobla: il glisse, il tombe à son tour : mais il tombe assez heureusement. Des cheveux tressés et rattachés sur le haut d'une tète mignonne se rencontrent d'abord sous sa main. Il est assez naturel de connaître à quel ennemi on a affaire : et Gerdagne continue la plus exacte inspection. Une fraise plissée et droite garnissait le derrière de la tête et descendait sur quelque chose d'intéressant, qui cependant n'arrêta pas le paladin : les grands hommes ne s'amusent pas aux détails. Gelui-ci donna toute son attention à une cotte, d'un tissu d'écarlate bordée par le l)as d'un réseau d'or. Sous cette cotte était le plus joli petit pied, la jambe la mieux tournée, et proba])lement quelque chose de plus séduisant. Je ne sais pas ce que le paladin fit de tout cela : mais je puis assurer que Texamen fut long, que Rotrulde était très rouge et Gerdagne très gai lorsqu'ils rentrèrent dans la salle.

;Mme d'Aran avait son oiseau au poing et le couvrait de baisers : son retour était une espèce de miracle. Une demoiselle suivante, qui ne pouvait pas voler après lui, était montée sur la plus haute des tourelles pour suivre au moins son vol des yeux. Elle l'avait vu saisir et mettre en pièces le malheureux hibou, lorsqu'un vautour vint à tire-d'aile fondre sur le faucon. Un danger imminent fait bientôt oublier un danger chimérique. Le faucon jugea, comme bien d'autres, qu'il valait mieux fuir que soutenir un combat inégal. Il avait repris son vol vers le château, il était rentré par la fenêtre par laquelle il était sorti, et la joie de M"ie d'Aran ne lui permettait pas d'observer ce qui se passait autour d'elle.

Gerdagne faisait l'aimable en se chauffant les gras des jambes devant le foyer, et il ne s'apercevait pas que le devant de son pourpoint, de son haut-de-chausses, et le cuir rouge de ses bottines à entonnoir étaient couverts de terre glaise et de vindePolîla. Rotrulde. toujours rouge, et toujours les yeux baissés, avait pris de l'ouvrage pour lui servir de contenance, et elle ne se doutait pas que le vin de Pobla et la terre glaise couvraient le derrière de ses tresses, de sa fraise, de son juste et de sa cotte. Mme D'Aran, lasse de caresser son oiseau, jeta les yeux sur Gerdagne et partit d'un éclat de rire. D'Aran fit un effort, se tourna paisiblement de côté pour savoir de qui on riait ; il vit, malgré les oreillettes de son grand fauteuil, le devant glaise de son ami, et rit à son tour. Gerdagne, interdit d'abord, s'examina enfin et rit avec les autres. Il raconta l'aventure de la cave avec beaucoup de grâce et de facilité, mais il la raconta comme il voulait qu'on la crût. Les femmes sont pénétrantes, Mme D'Aran regardait Rotrulde pondant que Gerdagne contait. La petite, qui craignait que le paladin ne la sacrifiât au plaisir de dire un bon mot, était plus

embarrassée que jamais, et cet embarras ne parut pas naturel à sa maîtresse. Elle jugea que Rotrulde devait avoir enlevé aussi une certaine portion de terre glaise et du vin de Pobla. Pour savoir précisément à quoi s'en tenir, elle envoya Rotrulde chercher dans sa chambre à coucher son fuseau d'or et sa laine de Ségovie. Elle se pinça les lèvres en voyant le derrière de sa fille d'honneur jaspé d'une étrange manière, elle se recueillit pour décider ce qu'il y avait à faire dans une circonstance aussi importante, et jugea que, sans faire des reproches à Cerdagne, sans même entrer en explication avec lui, il fallait congédier Rotrulde, qui, bien certainement, n'avait pas provoqué le chevalier, et voilà comment les grands font justice.

Dans sa narration, Cerdagne n'avait pu parler ni de Trufaldin, ni du sommelier, parce qu'il n'avait pas laissé à Rotrulde le temps de lui en rien dire. Cependant d'Aran avait conclu, avec beaucoup de sagacité, que le bruit que son ami avait entendu à la cave devait nécessairement avoir une cause. Il fit venir quelques écuyers, ordonna à ses valets de porter des tlambeaux devant eux, et les envoya voir dans le souterrain ce qui avait pu donner lieu à ce vacarme.

On descend. On trouve le sommelier étendu sur le ventre, l'épine du dos fracassée. On l'entoure, on le relève, et Trufaldin. plein de l'idée que les Maures sont maîtres du château, et qu'ils vont venger sur lui la mort de leur camarade, Trufaldin se relève à genoux, commence à haute voix son Confiteor, et se psalmodie un De profif.ndis. On avance à sa voix ; il reconnaît les commensaux de la maison, il juge que les Maures sont en fuite, il retrouve ses sens et ses forces, et il raconte gravement qu'il a tué un ennemi de six pieds de haut qui buvait le vin du patron. Un écuyer plus vif que les autres, lui répond qu'il a cassé les reins au somme-

lier et qu'il n'est qu'un imbécile, Trufaldin, très bon homme, fond aussitôt en larmes, et se jette sur le corps de son ami le sommelier, à qui il fait un mal épouvantable. On veut l'écarter : il serre le blessé dans ses bras en lui demandant pardon, et le serre si bien qu'il lui fait passer une vertèbre à travers la peau. Le pauvre sommelier, excédé de douleur, croit se défaire de Trufaldin en lui mordant vigoureusement l'oreille : Trufaldin croit mettre tin à son supplice en appliquant un vigoureux coup de poing sur la face du sommelier , celui-ci serre plus fort ': Trufaldin crie plus haut ; l'écuyer, dont j'ai déjà fait mention, s'impatiente, prend Trufaldin par l'autre oreille, et l'envoie rouler dans la terre glaise et le vin de Pobla.

On remonte le sommelier sur une espèce de brancard qu'on a fait en croisant quelques piques. Trufaldin suit en silence, son mouchoir sur les yeux. Il parait au grand jour et lixe tous les regards. Sa jaquette noire est garnie de haut en bas comme le devant deCerdagne, et le derrière de Rotrulde, et il a une épaule couverte de sang, parce que Técuver l'a tiré avec tant de violence par une oreille, que l'autre est restée darbs la bouche du sommelier.

On s'occupe aussitôt des blessés. Un frater, qui ne savait d'anatomie que ce qu'on en connaissait dans un temps où c'était un saciilége d'exhumer des morts, décida, et devina juste, que le sommelier en serait quitte pour être bossu, et Trufaldin pour la perte de son oreille.

Trufaldin était un pauvre diable, fils d'un cordelier d'Urgel et de la cuisinière d'un prébendier du chapitre de Sainte-Thérèse de la même ville. Il ne fut en conséquence reconnu par personne ; mais le révérend père veillait sur le fruit de ses amours, et payait les mois de nourrice avec l'argent que les fidèles destinaient à l'entretien des autels. A l'âge de quatre ans, il le mit chez une

La i'oLtË ËspAGi<ôLË oî

dévote, à qui il persuada de se charger du pauvre orphelin pour l'amour de saint François. A sept ans, Trufaldin servait joliment une messe ; à huit ans, il savait lire : à dix, il savait autant de latin que son papa avait pu lui en apprendre.

Les révérends pères cordeliers, étonnés de la prodigieuse facilité de cet enfant, délibérèrent en chapitre sur son sort, et l'admirent dans le couvent en qualité de marmiton. C'est là qu'il se perfectionna dans la belle latinité, au point d'entendre parfaitement les psaumes, et de soutenir facilement une conversation dans ce latin, vulgairement appelé latin de cuisine.

C'était plus qu'il n'en fallait pour être cordelier ; mais Trufaldin voulait devenir un des aigles de l'ordre. Dispensé à quatorze ans du service de la cuisine, à cause de son grand savoir ; il se livra •uniquement à l'étude. Il lut les Pères de l'Église, et les plus fameux théologiens ; il commenta l'Apocalypse, il fournit des articles à la Fleur des saints et à la Légende dorée : dans ses moments perdus, il apprenait le plein-chant ; et, comme il avait la voix très forte, il économisa bientôt un serpent à la communauté.

Tant de gloire ne pouvait être contenue par les murailles de la petite ville d'Urgel ; elle s'étendit jusqu'en Aragon. Le révérendissime évêque de Saragosse, car les évéques n'avaient pas encore l'orgueil anti-évangélique de se donner du monseigneur, le révérendissime voulut voir ce miracle nouveau de saint François. Il avait convoqué ce qu'il y avait de plus ergoté en théologie pour décider d'un cas important sur la conception de la vierge Marie. Ces assemJjlées se nommaient conciles provinciaux, et le prieur des cordeliers d'Urgel, qui se croyait très savant, ne manqua pas de partir pour Sciragosse, L'évèque l'avait invité à amener Trufaldin avec lui. mais les laï-

ques ne pouvaient être admis aux conférences. Trui'aldin, après un court examen et des réponses qui charmèrent le prélat, reçut de sa main les quatre mineurs, ou pour parler plus clairement, il fut tonsuré.

Le grand jour arriva entin, et l'évéque proposa la fameuse question an virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiriiii sancto ? La discussion s'engagea gravement d'abord, vivement ensuite, enfin tout le monde parla à la fois, et on eût parlé pendant des siècles sans s'entendre, si Trufaldin n'eût demandé humblement la parole, et, sans se jeter dans des discussions scientitiques, il trancha la question avec deux mots : Millier p.rat ; ergo semen emisit.

L'évoque, étonné qu'un enfant de quinze ans décidât avec autant de précision un cas qu'il ne devait pas même entendre, le fit mettre à genoux devant son fauteuil, lui donna sa bénédiction, y ajouta un pax tecum, un baiser au front, et prononça qu'un jour cet enfant s'assoierait sur la chaire de saint Pierre.

Pour aider lui-même à l'accomplissement de sa prophétie, le prélat notifia au prieur qu'il entendait garder le jeune néophyte au palais épiscopal, où il serait à la source des lumières. Cette notification déplut beaucoup au cordelier ; mais comme un moine n'a rien à refuser à un évoque , il fit de nécessité vertu, et s'en retourna seul à Urgel.

Voilà donc Trufaldin bien vêtu, bien logé, bien nourri, admis à la familiarité du révérendissime, occupé à faire ses mandements, à lui trouver des citations pour ses prônes, et ayant la perspective du premier bénéfice vacant et du saint ordre de prêtrise quand il aurait l'Age requis ; le diable en ordonna autrement.

Parmi ses familiers, l'évêquc avait un je.me clerc, de ceux qu'on a depuis nommés enfants de

chcMiir, et qui n'étaient pas tondus encore. Celui-ci avait des clieveux blonds, qui tombaient par Boucles sur ses épaules ; un sourcil noir bien ar- (jué couronnait un œil Ijleu plein de douceur et d'expression ; des lèvres rosées s'entr'ouvraient pour laisser voir les plus belles dents du monde ; sur ses joues le duvet de la pêche ; de l'embonpoint, la main charmante et beaucoup de piété, tel était le petit Pedro.

C'est lui qui habillait et déshabillait le révérendissirne qui, par humilité, ne voulait point de valet de chambre : c'est Pedro qui lui apportait son déjeuner, qui le revêtait des habits sacerdotaux,qui servait sa messe quand il lui plaisait de la dire, qui dînait à côté de lui pour couper ses morceaux et lui verser à boire. Mais, aux heures de travail, il laissait la place d'honneur à Trufaldin, allait assister aux offices, revenait souper et se coucher dans une chambrette que l'évêque avait fait arranger auprès de sa chambre à coucher, pour le trouv^er s'il avait quelque besoin la nuit, et pour établir de jour plus de facilité dans le service.

Pedro et Trufaldin étaient à peu prés du même Age. Ils se lièrent insensiblement, l)ien que le révérendissimefit ce qu'il put pour empêcher toute relation directe entre eux. Un jour que le prélat officiait pontiticalement, Pedro quitta sa stalle, et vint en occuper une vide à côté de Trufaldin. Deux jeunes gens qui ne peuvent se parler qu'à la dérobée, ont nécessairement beaucoup de choses à se dire quand ils peuvent causer en liberté. Ceux-ci allaient en venir aux confidences, et Pedro en pouvait faire d'assez extraordinaires, lorsque le prélat se retourna pour pousser un Bombius vobiscum.

Il chercha son Pedro des yeux et le trouva, en prolongeant un peu plus que de coutume l'exten-

40 Li FOLÎE Ëfet^AoKOLÏ:

sion de ses bras. Il fronça le sourcil en le voyant dans la stalle voisine de celle de Trufaldin, et lui fit signe de retourner à la sienne. Pedro, en quittant son camarade, lui dit que sa chanibrette avait un escalier dérobé qui descendait à l'oratoire de l'évèque, oùon entrait parla salle des conférences, qui communiquait à la salle des retraites, laquelle ouvrait sur la salle à manger qui était ouverte à toute heure. Il glisse à Trufnldin une clef qui ouvrait toutes les salles, et il ajoute qu'il l'attendait à minuit, si toutefois le révérendissime n'avait pas besoin alors de ses services ; mais que, dans tous les cas, il ne se ferait pas longtemps attendre.

Trufaldin n'entendait rien à cette manie de vouloir passer les nuits à jaser : jusqu'alors elles lui semblaient faites pour dormir, et la conversation du petit Pedro, bien qu'elle lui plût beaucoup, ne lui paraissait pas un dédommagement de son sommeil. Il ne s'occupa plus de cela, et se remit à chanter machinalement ses antiennes d'une voix qui faisait résonner comme un tambour les voûtes de la cathédrale.

Après l'évangile, le révérendissime était monté en chaire pour faire le prône. Il allait prêcher contre l'intempérance, et il avait arrangé une description très agréaljle et très poétique de la goutte qui en est la suite. Trufaldin avait trouvé dans le Psalmiste un texte qui renfermait tout le prune en quatre mots :P^fZe.s hahcnt et non am-. butabunt, et le prélat avait daigné sourire, à l'àpropos de la citation.

Mais ce prélat était un pauvre latiniste. Il débita avec emphase : Pcdcs habent et nonanibidarunt. (( Anibalabunt, s'écria tout haut Trufaldin. Oue dial)le, révérendissime, quand je vous donne un texte, je n'y fais pas de solécismes.» Tout l'auditoire se mit à rire : le révérendissime se décon-

Là t-'OLlE ËSPAGXULE àî

derta, lu mémoire lui manqua net, il fut obligé de descendre et de retourner continuer sagrand'messe. En passant devant Trufaldin, il lui lança un regard foudroyant : Trufaldin sentit bien qu'il venait de faire une sottise : mais ce n'est pas à quinze ou seize ans qu'on est maître de contenir sa fatuité, ce n'est pas même rage des longs repentirs.

11 ne pensait plus au solécisme, ni même au prône, quand vint l'heure de se mettre à table ; mais la conduite du prélat lui fit sentir qu'il conservait de la rancune. Ce fut Pedro qui reçut l'ordre de dire le BoiedicHe, que récitait ordinairement Trufaldin ; ce fut l^edro qui resta enfermé avec l'évèque à l'heure où Trufaldin avait coutume de travailler avec lui : ce fut Pedro qui lit la prière du soir, de toute la journée enfin Trufaldin ne put approcher son révérendissime. Il jugea qu'on ne l'avait pas encore renvoyé de peur de paraître céder à un désir de vengeance, mais qu'on ne mancjuerait pas de saisir le plus léger prétexte. Il se rappela la vieille histoire de Gros- Jean qui veut en remontrer à son curé : il déplora sa funeste imprudence, il maudit sa vanité, mais il se consola en pensant que Pedro pouvait tout sur l'esprit du patron ; il se rappela la clef qui lui avait été donnée à l'église, et il partit à minuit précis pour aller trouver celui à qui il destinait l'emploi de médiateur.

Il n'a pas pris de lumière de peur d'être remar-' que : il ouvre et referme les portes avec l'adresse naturelle à son âge : il arrive à la chambrette de Pedro ; il appelle à voix basse, Pedro ne repond pas: il ..-herche, il tâtonne, il trouve un lit: le lit est chaud, mais il est vide. Il était clair que le révendissime avait eu besoin du service du petit clerc, et il étciit plus simple de se récluiulfer dans son lit, que de grelotter en l'attendant. En deux tours de main Trufaldin est déshabillé et étendu

sur une couchette beaucoup plus douillette que la sienne.

Il n'attendit pas longtemps. Pedro rentra, une lumière à la mnin, et parut fort aise de trouver son camarade : le camarade parut fort étonné de voir à Pedro un bonnet de nuit de femme. Pedro rit de l'étonnement du camarade, souffla son flambeau et se coucha sans autre formalité. La main du camarade, guidée par un soupçon qui n'était pas sans fondement, éclaircit le plus piquant des mystères. Le petit Pedro était une très jolie lille qui ranimait quelquefois la vieillesse de monseigneur, qui était toujours vierge, qui se lassait de l'être, et qui avait conjecturé que Trufaldin ferait mieux qu'inspirer le désir. Trufaldin était sage ; mais qui pourrait résister à une semblable occasion? il eût fallu être un .Joseph, Trufaldin était un homme et il paya les dettes du prélat.

Ce jeu, tout neuf pour tous deux, leur parut si joli qu'ils résolurent de faire chaque nuit leur petite partie, siTévèque n y mettait obstacle. Il s'agissait de le ramener sur le compte de Trufaldin, et ce n'était pas chose aisée. Il avait déjà senti quelques mouvements de jalousie, et le reproche public de se faire fournir des textes tout faits avait excité une colère d'autant plus forte qu'il s'etlorçait de la concentrer, et qu'il en cachait même le véritable motif. Lui proposer de faire grâce, c'était montrer du goût pour le coupable, c'était au moins annoncer une sorte d'intérêt qui pouvait donner plus de force encore à sa jalousie. La petite Batilde était femme, et par conséquent adroite : elle s'y prit à merveille,

Cette petite Batilde était la tille d'une sonir du pot, qui avait été élevée à l'iiopital à peu près comme Trufaldin l'avait été aux cordeliers. Le prélat faisait un j"'ii' sa visite dans l'intérieur de

LA FOLIE ESPAGNOI,E 48

bi maison, et la beauté de Batilde le frappa. Il lui releva le menton, lui iit quelques questions de catéchisme, et la sœur Maman, llattée des marques de Ijienveillance du révérendissime, s'était approchée de la petite, et lui soufilait les réponses avec un air d'intérêt qui éclaira le prélat, grand connaisseur en peccadilles. Il tira la sœur Thérèse à part, lui parla de sa chute, comme s'il en connaissait les détails, la troubla, la terrifia, lui arracha son secret et lui souriant ensuite d'un air ])énin, il rendit le calme à son âme en l'assurant qu'il était toujours des moyens de trouver grâce aux yeux du Dieu des miséricordes. Vous vous doutez bien de celui qu'il proposa. Thérèse tenait à l'honneur de sa lille : le prélat jura de la ménager, et il était incapable de manquer à son serment. Il ajouta qu'à dix-huit ans elle serait mariée convenablement ; et, comme il est dans la règle qu'une mère qui traite de la pudicité de sa lille y trouve son compte, le prélat examina la communauté danslesplus petits détails, jugea la supérieure coupable de petites négligences, tellement multipliées, qu'elles équivalaient à une faute grave, la destitua, et nomma sœur Thérèse à sa place.

Il vaut mieux, disait César, être le premier dans ime bicoque, que le second dans Rome. Sœur Thérèse, flattée d'être promue à la première dignité de son h(jpital, ne trouva plus de scrupules à opposer au saint évéque. Elle s'occupa pendant quelques jours à styler la petite, à qui la figure du prélat ne revenait point, et qui rétorquait les raisonnements immoraux de sa mère avec des syllogismes théologiques : mais, quand on l'eut convaincue, la Bible à la main, que David, le plus saint <les rois, avait assassiné le bonhomme Urie pour s'approprier sa femme Bethsabée, quand on lui prouva que ce saint roi David faisait réchauffer ses vieux pieds par une très jeune et très jolie

44 LA t'DLÎË ËSPAGisOLt:

fille, quand surtout on lui montra dans sa perspective un mari beau, galant et vigoureux, et une dot rondelette qui serait le prix de quelques complaisances, Batilde se rendit en soupirant.

Il était incontestable que l'évèque de Saragosse avait de droit divin la faculté de se permettre dans sa vieillesse ce que s"était permis le prophéte-roi dans la sienne. Mais, comme les usages étaient un peu changés depuis David, il parut convenable de dérober au public ce petit commerce charnel. La maman supérieure, qui disposait de tout, avait escamoté de la sacristie un habit de clerc complet, qui alla tant ])ien que mal à Batilde, et qui ne la rendit que plus jolie. Pendant les vêpres, où elle s'était dispensée d'assister, sous prétexte d'une migraine, elle avait métamorphosé sa fille en garçon, et l'avait présentée à l'évèché comme un jeune clerc, son neveu, pour qui elle venait implorer les bontés du révérendissime : vous savez le reste.

A la Im de celte nuit délicieuse dont j'ai supprimé tous les détails par égard pour votre pudeur. Batilde. embellie des roses du plaisir, s'était levée pour aller faire son service ordinaire auprès du prélat, l^lle ne savait trop comment faire tomber naturellement la conversation sur Trufaldin. Un de ses manuscrits se trouva sous sa main ; elle le jeta au feu en prononçant son nom avec colère, et le prélat rougit de fureur en l'entendant nommer. Batilde s'écria qu'elle ne concevait point comment le révérendissime laissait son otîense impunie, et le révérendissime déclara tout bonnement qu'il le chasserait, s'il ne craignait pas que le public ne crût que c'était une victime qu'il immolait à son amour-propre blessé, ce qui nuirait essentiellement à la l'éputation de sainteté dont il jouissait dans la ville, uiais gue, dans quelques mois, il lui appi-en- «Irait ce (ju'on gagne à se jouer de son maître. Batilde répliqua que le crime de Trufaldin était le

péché d'oi'o-ueiLque l'apostat devait punir publiquement, et que la punition ne pouvait être regardée comme une vengeance du prélat, qui, d'ailleurs, gardait le coupable chez lui, mais comme une expiation nécessaire envers le ciel. Le prélat, qui trouvait fort bon d'humilier Trufaldin en l'éloignant de Batilde, prononça que le délinquant se rétracterait au premier prône, que, pendant trois mois, il assisterait aux offices, à genoux, au milieu du chiHur que, pendant ce temps, il serait privé de sa table et d'approcher de sa personne, et qu'à l'expiration du trimestre, il entrerait au séminaire.

Le corps de la sentence convenait beaucoup à Batilde, parce que Trufaldin avait conservé la clef des salles : la dernière partie la contre-carrait, parce qu'elle ne pouvait lui donner celle de la porte du palais : mais, dans trois mois, on a le temps d'arranger bien des affaires: d'ailleurs, Batilde savait compter, et quatre-vingt-dix nuits bien employées lui paraissaient un très passable pis-aller.

Elles furent si bien employées, en effet, que le prélat, qui avait la peau très douce, et par conséquent le tact très fin, crut remarquer de certains changements qui ne déposaient pas en faveur de la sagesse de Batilde. Des yeux cernés, une sorte de pâleur, un dégoût marqué, confirmèrent ses soupçons. Il était bien sûr de n'être pas l'auteur du cas: mais qui diable pouvait-ce être? Depuis que Trufaldin était relégué dans les cuisines, Batilde ne parlait à aucun homme qu'à l'église, et ce n'est point à une grand'messe qu'une fille coiffe un révérendissime. Il se douta de quelque aventure de nuit : et blessé à l'endroit sensible, il eut la force de dissimuler, et se décida à observer de quel côté ce coup pouvait venir.

Trufaldin n'avait pas manqué une nuit d'aller visiter sa petite Batilde, et son embompoint naissant était le sujet de leurs inquiétudes et de leurs

conversations, quand ils ne s'occupaient pas plus agréablement. Il n'y avait pas d'apparence à se llatter que le saint évèque pardonnât la plus cruelle des offenses ; il ne leur était plus possible de vivre l'un sans l'autre, et il n'y avait qu'un mo^^en de tout concilier : c'était de s'enfuir ensemble par la salle des conférences cjui donnait sur le potager, de monter sur un cerisier qui paraissait planté exprès contre le mur, de sauter dans la rue, de sortir de la ville et du royaume d'Aragon, de se réfugier en Castille, et comme on ne voyage pas sans monnaie, et que l'état de Batilde exigeait des soins, il fut convenu qu'elle ferait le lendemain une visite au coffre-fort du prélat, selon le précepte de l'Evangile: Prenez ce que vous tro7tverez. passage qui n'a rapport qu'à la nourriture des apôtres, mais que Trufaldin interpréta à son avantage, ainsi qu'on a toujours interprété les Saintes Ecritures .

On ne discute pas sur une affaire majeure sans s'échauffer un peu. On avait parlé plus haut que de coutume, et le révérendissime, qui ne dormait plus, avait entendu quelque chose. Il avait pris ses pantoufles de buftle fourrées, sa simarre de molleton de laine, car on ne se servait pas alors de douillettes faute de coton, parce que l'Amérique n'était pas découverte, et que la soie, très rare encore, se vendait au poids de l'or en Europe : il avait à la main son bâton pastoral avec lequel il se proposait de châtier son fortuné rival; il s'était approché doucement de la chambrette de Batilde; mais, quand il entendit tourner son amour débile en ridicule, quand il entendit Batilde partager des transports réels au lieu des chimères avec lesquelles il avait cru assoupir les premiers feux de la jeunesse, quand il entendit concevoir, mûrir, régler le plan d'évasion, il ne fut plus maître de lui. 11 sauta lourdement, appuyé sur sa crosse, et

renversa un prie-Dieu; les amants, avertis par le bruit, sautèrent lestement de leur couchette et les ennemis furent en présence.

Le révérendissime avait l'air d'un satyre en fureur. Ses jambes et ses cuisses ramassées%étaient couvertes d'un poil épais; la moitié de ses cheveux gris et crépus s'échappaient de dessous l'énorme calotte de drap qui lui emlDoitait la tête; ses lèvres pendantes étaient chargées d'une écume qui coulait et tombait aux deux extrémités; ses petits yeux ardents ressemblaient à des escarboucles; son bâton pastoral dont il menaçait l'amour complétait le tableau.

Trufaldin, bon garçon, qui allait toujours droit devant lui, et qui n'entendait finesse à rien, Trufaldin se crut perdu sans ressource et tomba à genoux devant le révérendissime. Batilde eut de la présence d'esprit pour deux. « Je ne peux nier, ditelle, que j'ai un amant puisque vous l'avez surpris, et j'ai eu raison d'en prendre un puisque vous êtes nul. Vous allez faire un éclat ? qu'y gagnerezvous? Les grands-vicaires, les diacres, les sousdiacres, les clercs, les valets, accourront au bruit, et que verront-ils? une fille au lieu de Pedro' une fille grosse et qui depuis six mois est constamment renfermée jour et nuit avec vous. Ils trouveront Trufaldin à qui vous ferez les honneurs de la paternité, mais je sais seul que vous n'}- êtes pour rien. Que deviendra alors le manteau de l'hypocrisie? Il sera soulevé en entier. Allons, révérendissime, exécutez-vous de bonne grâce, payezmoi la dot que vous m'avez promise, nous partons à l'instant, et vous ferez demain sur l'évasion de vos clercs une histoire telle que vous pourrez l'imaginer. »

Le révérendissime avait toujours sa crosse levée et il brûlait de bâtonner les amants. Cependant les raisonnements de Batilde, bien qu'outrageants

pour lui, revenaient à sa pensée. Il sentait intérieurement qu'un évèque ne peut rien gagner à être ^Y\^ flagrante delicto. «. Allez, dit-il, canaille maudite, allez fouiller dans mon coffre-fort, emportez mon argent, mon bonheur, et partez chargés démon excommunication: Batilde se moquait complètement des foudres de l'Église : Trufaldin ne les redoutait guère, sa maîtresse était sa divinité, son cœur était son temple, ses faveurs la suprême béatitude. Ils remplirent leurs poches des doublons du prélat : Batilde lui souhaita plus de continence ou plus de moyens ; elle s'appuya sur le bras de Trufaldin, et sortit avec lui de Saragoss'e sans regretter ni sa mère, ni son hôpital, ni le sort heureux dont elle jouissait à l'évèché ; Trufaldin était tout pour elle, et la somme qu'ils emportaient lui paraissait inépuisable.

Le pauvre évèque passa le reste de la nuit dans d'assez tristes réflexions. Il s'occupa même des projets de vengeance, qu'il eût sans doute exécutés, si. en faisant arrêter monsieur Pedro, il eût pu cacher son sexe, dont la publicité lui ferait un tort irréparable. Il eut entin le bon esprit de se prêter à la nécessité : il eut même quelques idées philosophiques, chose assez rare dans un prélat du douzième siècle, et il convint avec lui-même ([u'une tille de seize ans ne peut pas plus s'attacher ù un podagre de soixante, qu'un corps vivant ne s'attache volontairement à un corps mort.

L'évasion de Trufaldin devint publique le matin à l'évèché, et l'évèque ne manqua pas de dire que le petit vaurien avait voulu se soustraire à la pénitence qui lui était infligée. Il joua assez bien l'étonnement en ne trouvant plus Pedro, et il ne manqua pas d'ajouter que le malheureux Trufaldin avait abusé de la facilité de ce petit garçon pour l'engager à le suivre. Il ne dit mot d'une trentaine de marcs d'argent qui manquaient (dans

sa cassette et, après s'être entretenu deux heures de cet événement, on l'oulîlia pour aller chanter la messe. Le révùrendissime renonça aux petites filles et iit bien . mais il devint plus gourmand que de coutume, et il eut tort, car il mourut d'une indigestion .

Laissons décrire de magnifiques obsèques à ceux qui aiment les tal)leaux rembrunis, et suivons nos jeunes gens, gais, heureux, se croyant riches, et persuadés qu'ils s'aimeront éternellement. Ils sortent de Saragosse, et se jettent dans la campagne sans savoir encore de quel côté ils tourneront. Trufaldin, qui n'était pas fat du tout, consulta Batilde dont l'imagination vive lui avait déjà été utile, etBatilde décida qu'il fallait mettre les frontières d'Aragon entre eux et les suppôts du révérendissime. En conséquence il fut arrêté qu'on se rendrait à Burgos, capitale de la Gastille vieille, et qu'on y passerait le reste de ses jours dans l'al)ondance et les plaisirs à Taide de l'argent du rôvérendissime.

Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'ils ne connaissaient pas les sentiers qui conduisaient en Gastille. Des chemins, il n'en était pas question, les sentiers même variaient selon le temps des moissons, du labourage ou des semailles. Trufaldin était très embarrassé ; Batilde, toujours inventive, conduisit le petit ami sous un taillis que la lune éclairait à peu de distance : elle se coucha gaiement sur la mousse. Trufaldin se coucha près d'elle, et, comme il n'était pas brave, et que le lieu n'avait rien de rassurant, il ne pensa pas à dormir, et j)arla très haut à Batilde, pour faire peur à de plus poltrons, si par hasard il pouvait s'en trouver là. « Pourquoi nous arrêter ici? — Pour attendre le jour. — Alors que ferons-nous, ma chère petite ? — Nous irons à la première hutte. - Et alors que ferons-nous, cher amour ? — Nous

bO LA FOLIE ESPAGNOLE

demanderons notre route, mon cher cœur. — Et si on a couru après nous ?.... — C'est le pis-aller. — Si on nous trouve?... — C'est le pis-aller. — Si on nous arrête ?... — C'est le pis-aller. — C'est le pis-aller, c'est le pis-aller ; et notre évèque ? — S'il a été assez maladroit pour faire courir après nous, je parlerai, moi : le haut clergé s'empressera d'étouffer mes plaintes, et tout s'arrangera pour l'honneur du corps. D'ailleurs, mon ami. quand on craint tout, on n'entreprend rien. Laisse-moi dormir, je suis fatiguée et décidée à ne plus te répondre. «

Vous voyez que la petite avait d'heureuses dispositions. Elle s'endormit tranquillement, et Trufaldin se mit à chanter les litanies des Saints d'une voix si forte qu'un lièvre et quelques coqs de bruyère qui reposaient aux environs, en furent effrayés et commencèrent un carillon qui fit taire le chanteur. Le lièvre, aussi troublé queTrufaldin, vint lui passer surit ventre : les coqs enchercliant à éviter les branches, volaient au niveau du sol, et l'un d'eux lui rasa le nez du bout de son aile. Trufaldin ne doute plus que le bois ne soit enchanté : il se lève vivement, il oublie Batilde et fuit sans savoir où il va.

Les premiers rayons du soleil dorent l'horizon, et il court encore. Il s'arrête, il regarde derrière lui, il ne voit qu'une nature riante : il se rassure, il retourne sur ses pas et il se met à la recherche de Batilde, qu'il est désespéré d'avoir perdue pour deux raisons: la première, c'est qu'il l'aimait de tout son cœur : la seconde, qui avait bien aussi son importance, c'est qu'elle portait le petit trésor.

Il appelait, et les angles des rochers répondaient seuls à sa voix ; il montait sur les arbres les j)lus élevés, il regardait et ne voyait rien : il couruit au hasard, changeait de route sans motif, s'arrêtait, trépignait, s'arracJiait les cheveux, pleuï'ait... Une bonne vieille, qui filait au fuseau, et

qui arrachait alternaiivement une poignée de poils à cinq ou six chèvres qu'elle faisait paître, moyen économique de filer, une bonne vieille sortit de dessous un couvert de coudriers, attirée par les plaintes du jeune Trufaldin, elle fit trois ou quntre révérences en voyant sa calotte et son aube blanche comme la neige, elle s'agenouilla en approchant le ministre subalterne des autels, et lui demanda respectueusement si elle pouvait lui être utile.

Trufaldin était sans finesse ; mais Batilde ne disait pas un mot qui ne s'imprimât dans son esprit. Il jugea que, si elle ne le prenait pas pour un sot, elle gagnerait, ainsi qu'ils en étaient convenus, la première cabane, à moins toutefois que le diable, qui l'avait houspillé, n'eût fait pis à la petite amie. Il pria la vieille de le conduire à son humble domicile, et, comme il était indifférent à la pastourelle de faire paître ses chèvres à droite ou à gauche, elle marcha devant en répondant pieusement à un Miserere que chantait Trufaldin 230ur intéresser le ciel à ses amours illicites.

Cependant Batilde qui ne craignait ni les revenants ni les lièvres, s'était profondément endormie au chant du petit ami. La fraîcheur du matin l'avait réveillée. Étonnée de se trouver seule, elle avait appelé, ainsi que Trufaldin, et aussi inutilement. Elle eut la plus grande envie de monter comme lui sur un chêne, qui semblait défier les siècles ; mais l'écorce dure et inégale lui déchirait les mains, dont une femme fait tant de cas, et pour cause, quand elle les a jolies : ses cuisses rondelettes mais courtes, n'embrassaient pas l'arbre à moitié, et puis elle éprouvait certaine pression, dont la continuité pouvait priver l'Espagne d'un petit Trufaldin . Elle renonça à l'entreprise en soupirant : mais, revenant bientôt à son caractère, elle sortit dû bois en chantant la petite chanson.

Un père dominicain cheminait sur sa mule, et s'était détourné en entendant les cris de Batilde. Chargé d'amulettes et dWgnus Dei, il ne craignait pas les voleurs, et ne risquait au plus que départager avec eux un civet de lapin qui pendait dans une boite de fer-blanc au bat de sa mule. Il fut assez étonné de trouver en ce lieu solitaire un jeune clerc, beau comme l'amour, et dont les vêtements religieux étaient d'une élégance peu commune. 11 interrogea le pauvre petit, qui avait une présence d'esprit admirable, et qui aussitôt composa un roman.

Il était parti de Saragosse avec un diacre, que le révérendissime envoyait en mission à Epila ; c'était une des villes par lesquelles il fallait passer pour gagner la vieille Castille. La nuit les avait surpris , ils avaient gagné le taillis, avaient soupe . sur l'herbe fine, et se disposaient à s'endormir, après s'être recommandés à la Providence, lorsqu'une louve vint se jeter sur la mule qui les portait tous deux, pendant que trois louveteaux s'acharnaient après le diacre. Tout cela fut déchiré à ]jelles dents. « Et moi, ajouta Batilde, moi dont les faibles mains ne pouvaient défendre l'oint du Seigneur, par la vertu de saint Jacques de Gompostelle et de mes jambes, je me suis trouvé à une grande distance de cette horrible scène, et j'appefais à mon secours les fidèles qu'il plairait à Dieu d'y envoyer, quand vous m'avez entendu.»

« Par saint Dominique, reprit le religieux, vous m'intéressez, et je vous le prouve en vous offrant la croupe de ma mule pour vous conduire à Epila, puisque vous n'êtes pas pressé de retourner à Saragosse. >•

Une pareille proposition n'était pas à rejeter dans la position où se trouvait Batilde. « Si Trufaldin n'est pas un sot, se disait-elle en appuyant son pied mignon sur celui du révérend Jjour en-

fourcher la mule, si Trufaldin n'est pas un sot, il se rendra comme il pourra à Epila, où il sait que nous devons passer, et le premier arrivé attendra l'autre. A la vérité, il n"a pas un grain d'argent: mais avec une aul)e et une calotte rouge on ne manque de rien. Les paysans lui ofl'riront eurs poules, leurs lapins, leur vin. et le fripon aurait leu rs femmes et leurs filles, qui se dévoueraient pieusement, si mon petit homme pouvait m'ètre inlidèle. j

Pendant ce monologue la mule trottillait, et Batilde, qui n'avait pas de principe d*équitati(»n, se collait au dos du révérend. Celui-ci remarqua d'abord un ventre rondelet que n'ont pas ordinairement les jeunes garçons: deux boules, blanches comme l'albAtre, dures comme elles, appuvaient sur ses omoplates et fixèrent son attention. 11 lit aussi son monologue. « Par saint Dominique, se disait-il, il y a du micmac dans le fait de ce petit clerc. Dieu sait si j'ai jamais cherché des aventures: mais, puisque celle-ci se présente tout naturellement, je serais bien dupe... et puis rien n'arrive ici-bas que par ordre de la Providence. La Providence a voulu que cette jolie petite fille prit un habit de clerc : la Providence a voulu que le fripon de diacre, qui sans doute abusait de son innocence, fût mangé par les loups ,• la Providence a voulu que je me trouvasse à point nommé pour tirer la petite de ce bois malencontreux : la Providence veut que j'aie des désirs; la Providence veut donc que je les satisfasse: obéissons à la Providence. »

Le révérend passe sa jambe droite par-dessus le col de sa mule, et le voilà assis sur son bat. Il regarde, il fixe Batilde, il détaille les jolis traits de son visage, et, sous prétexte de remettre en ordre les plis du devant de son aube, il s'assure delà vérité de ses conjectures. Il pousse sa mule à travers le taillis, il s'enfonce dans un fourré. « Mais mon révérend, dit Batilde, je ne crois pas que ce soit

54 La Folie espagxull

là le cliemln d'Epila. — Xon, mon cher petit, mais vous avez passé une mauvciise nuit, vous avez besoin de vous remettre, et j'ai un civet admirable, plus deux petits gâteaux et une excellente bouteille de vin d'Estramadure. » Batilde avait en effet besoin de restaurants, et elle sauta gaiement de sa croupe à terre. Le révéïend exhiba ses provisions avec une sorte de galanterie, et ce premier besoin satisfait, il entra en matière. « Ah ça, friponne, conte-moi ton histoire. — A qui croyez-vous parler, révérend? — A une petite espiègle, qui n'est pas novice du tout, et avec qui je ne perdrai pas le temps dans un vain cérémonial : » et en etfet, il se mit à jouer des mains d'une terrible manière. Bathilde faisait sans elïort une superbe défense. Le moine n'avait rien de séduisant et elle tenait à son Trr.faldin. Le frocard se démenait comme un dia- ])le au fond d'un bénitier, et n'avançait pas. On ne viole pas aisément une tille décidée à se défendre, et qui porte un haut-de-chausses sous sa jaquette et son nube. Le dominicain écumait; Batilde lui mordait les doigts et lui égratignait le visage: le dominicain et elle avaient également besoin de reprendre haleine, et les hostilités cessèrent un moment.

Batilde, plus jeune, plus agile, et <]ui d'ailleurs n'avait employé que ses dents et ses ongles, était la moins fatiguée. Le moine essuyait avec un morceau de serge blanche la sueur qui filtrait à travers sa barbe le long d'un double menton, et il jurait très énergiquement qu'après s'être refait un peu, il allait mettre en pièces aujje, jaquette et haut-de-chausses. Batilde que la présence d'esprit n'abandonnait jamais, commença sur la continence un discours pathétique dont le jjut était d'endor- Jiiir la vigilance du frocard, et elle portait à la ronde un œil observateur, disposée à saisir. la moindre cii'constance.

LA iOLIË ËSt^ÀCrS'OLË u3

La mille, étrangère à ces débats, paissait en liberté la tendre feuillée, et s'était éloignée de quelques pas . Batilde s'interrompt au milieu d'une superbe période, elle se lève, et le moine aussi; elle court, il la suit; elle gagne du terrain, il enrage: elle saute sur ia mule, il blasphème, elle presse la monture, elle sort du fourré, et le moine la regarde aller, les bras pendants, la bouche ouverte et n'ayant plus la force de renier Dieu!

Trufaldin suivait la vieille, et continuait de chanter. Il aperçoit de loin un objet... Il s'arrête, se tait et regarde. « Ah! mon dieu, c'est un paladin armé de toutes pièces, dit-il à la bonne femme.. . — Eh, non, eh, non, c'est un homme d'Église. — Monté sur un palefroi bardé de fer? — Monté sur une bonne mule. — Vous ne voyez pas sa cotte de mailles blanche? — C'est une aube. — Son casque teint de sang? — C'est une calotte rouge. — Son bouclier pendu à l'arron de sa selle? — C'est une jjoîte de fer-blanc. — Vous croyez ? — Si je le crois! mais saint homme de Dieu, la peur vous a ])rouillé la vue. » Trufaldin regarde de nouveau, il croit distinguer des traits, des formes... Il se remet, il se rassure, il court, il vole, il tient une jambe de Batilde, il y colle sa bouche, il la presse contre son cœur. « Ce n'est pas le moment, dit la petite. Saute lestement derrière moi. nous n'avons pas de temps à perdre . » Et voilà Trufaldin en croupe, s'abandonnant à la conduite de Batilde, et dévorant ce que le bon père dominicain avait bien voulu laisser dans la boite de fer-blanc.

Après avoir emporté Targent d'un évêque et volé la mule d'un dominicain, il n'y avait plus de quartier à attendre des gens d'Églis^e. 11 fallait devancer Sa Révérence à Épila, il fallait surtout un guide et la Providence, qui avait sauvé Batilde des grilfes du dominicain, permit que la vieille

eût un petit-fils de dix huit à vingt ans qui connaissait parfaitement les sentiers.

On arrive à la hutte et le jeune pâtre ne sut pas plutôt ce qu'on attendait de lui, qu"il passe, en faisant le signe de la croix, son pourpoint des dimanches: il coiffe sa capeline, ornée de plumes de coq, et le voilà en route. Il trotte, il court, pour seconder rimpatience des voyageurs et ne pas céder à la prestesse d'une mule.

On entra sur le soir à Épila, et, comme toute peine vaut salaire, Batilde donna sa bénédiction au jeune guide, qui s'en retourna sur ses pas, enchanté de sa journée.

Nos jeunes gens plus enchantés encore, soupèrent et se couchèrent gaiement sans craindre la crossg bénite de leurevèque. Ils se levèrent de grand matin, et se joignirent à un muletier qui conduisait des voyageurs à Aranda. Il n'était pas probable que le dominicain vînt prêcher contre le roi d'Aragon avec un visage sillonné par les ongles de Batilde; mais on aime à respirer en paix, et pour cela il faut s'éloiguer du péril.

Les voyageurs que conduisait le muletier étaient trois marchands très âgés, très intéressés, très occupés de leurs affaires, et qui ne firent aucune observation sur les formes arrondies de Batilde, ni sur l'amitié un peu trop prononcée qui paraissait unir les deux petits clercs. Il n'en fut pas ainsi du muletier, égrillard exercé, qui ne tarda pas à démêler la partie intéressante de la vérité, et qui se garda bien de hasarder pendant la journée le moindre mot, le moindre geste qui annonçassent des projets. Mais la nuit... Nuit désastreuse, nuit terrible que je voudrais passer sous' silence, si la véracité d'un historien s'ariiingeait de ces restrictions.

Nos petits amants soupaient à table d'hôte, l'un à coté de l'autre; une jambe de Batilde était passée

entre celles de Trufaldin, en attendant mieux ; le doux sourire de la sécurité était sur leurs lèvres, rimpatience de l'amour se réveillait au fond de leurs cœurs. Étrangers aux objets de commerce que traitaient leurs compagnons de voyage, ils oubliaient et le danger que la petite avait couru la veille, et le jeûne, et la fatigue ; ils jouissaient du bonheur présent et de celui dont ils . se faisaient pour l'avenir une si délicieuse idée. 0 vicissitudes des choses humaines, qui peut vous prévoir et vous éviter!

Dans le cabaret où ils soupaient servait une grosse tétonnière d'Andalousie, rousse et puante, sale et d'un tempérament fougueux. Elle avait prodigué longtemps ses faveurs au muletier, qui avait justifié ses bontés par des exploits qui auraient honoré une princesse. Mais, comme on se lasse de tout et même du bonheur, la servante andalouse avait formé d'autres engagements à la grande satisfaction du muletier qui commençait à s'en lasser. Mais aussi, comme l'amour chez les honnêtes gensest toujours remplacé par une amitié solide, le muletier et la servante se rendaient mutuellement des bons offices de tous genres.

L'Andalouse avait fait les lits des petits clercs dans une chambre à l'extrémité de la maison, et pendant qu'ils soupaient, le muletier avait fait sauter le seul verrou à l'aide duquel ils pussent se fermer en dedans, et il avait mis dans sa poche une double clef de la serrure. Nos deux pauvres enfants avaient fermé les deux tours, et déposé la clef qu'on leuravait donnée sur une escabelle vermoulue ; Batilde avait déposé ses habits de clerc, et n'offrait plus qu'une fille charmante aux yeux émerveillés de son amant ; l'empressé Trufaldin se hâtait de suivre un si doux exemple; Batilde est dans un des lits, Trufaldin croit le partager, et pourquoi en douterait-il ?... Il entend mettre une

u8 LA FOLÎË ËSJPACXOLË

clef dans la serrure, il s'étonne, il attend... La porte s'ouvre, le muletier paraît-

C'était un grand drôle de vino-cinq à trente ans, au sourcil noir et épais, au tein brun, aux cheveux crépus aux épaules larges, et au jarret tendu, a Or ça, dit-il, en prenant un air menaçant, vous êtes de petits libertins qui avez fui de chez vos parents, (pii ne voulaient pas vous marier : vous avez pris de saints habits que vous profanez, et je ne peux me dispenser en arrivant à Aranda. de vous mettre entre les mains de l'inquisition. » Batilde, très pénétrante, vit d'abord où cet exorde la conduirait, et le muletier n'était pas un homme dont on pût se défaire avec les ongles ou les dents. Trufaldin ne voyait pas si loin, et toujours poltron, il crut désarmer le terrible muletier en lui racontant naïvement et avec vérité les circonstances essentielles de leur histoire. « C'est bien pis que ce que je soupçonnais, s'écria le rusé coquin. Elnlever la concubine d'un saint évoque, et lui escroquer de l'argent : voler la mule d'un dominicain, qui lui avait honnêtement offert sa croupe î Brûlés, brûlés vifs, et sans miséricorde. — Ah ! seigneur muletier, n'y aurait-il pas quelque moyen de vous engager au silence? — Je n'en connais qu'un. » Ici Batilde s'enveloppe, se roule dans la couveture. « Et quel est ce moyen, seigneur muletier ? .J'embrasse vos genoux. — Hé, que m'importe tes prières ? Ah!. ce n'est pas cela. Voulez-vous que nous partagions l'argent du révérendissime ? voulez-vous le tout? voulez-vous la mule du dominicain? — C'est bien de tout cela qu'il s'agit — Hé, que voulez-vous donc? — C'est moi qu'il veut, dit Batilde en pleurant. — Ou brûlés au premier autodafé. — Et j'y consentirais, reprend Trufaldin ! Ou brûlés, vous dis-je. — Je ne te laisserai jias l)rùler, mon cher petit ; l'etfort est cruel, mais il s'agit de ta vie, » et la couverture se déroulait, et le muletier avait

LA FOLIE ESPAgKOLE olj

refermé la porte, et, Truialdiii, qui perdait de vue les luichers de rinquisition à mesure que son rival devenait plus entreprenant, Trufaldin, dont le sang s'échautïa un moment, Trufaldin saisit d'un bras ferme le muletier, qui, d'un coup de poing- sur l'oreille l'envoya rouler sous l'autre lit. où il se tint coi jusqu'au jour.

Batilde se prêta avec r»^pugnance d'abord, et par pur attachement pour Trufaldin, aux emportements du muletier. Mais quand elle eut reconnu, admiré ses qualités secrètes, quand cet athlète terriljle, infatigable, l'eût en vain réduite à demander quartier, elle compara ses deux amants, et se promit bien de remarquer à l'avenir les hommes aux épaules larges et aux sourcils épais Rien ne forme la jeunesse comme l'expérience.

Le muletier, rassasié de plaisir, se leva entin, prit Trufaldin par une jambe, le tira de dessous son lit, l'enleva comme une plume, et le jeta à côté de Batilde. « Ah çà. leur dit-il, je suis honnête homme à ma manière, et je veux vous donner des avis dont je vois que vous avez besoin. Le premier, c'est que la petite quitte ses habits d'homme, qui ne sont bons qu'à donner des soupçons, et toi que tu prennes un habit de cavalier, puisque tu veux l'accompagner. Tu auras une épée au côté, tu n'oseras pas t'en servir, mais cela en impose toujours. .Je vais courir le village pendant que mes mules déjeuneront : j'ai un ami à qui j'emprunterai ce (ju'il aura de mieux. Vous me rendrez cela à Aranda, où je dirai que vous êtes deux enfants que je conduis chez une vieille tante à Burgos, et que leur mère m'a confiés à Épila. Pour que nos trois marchands ne se doutent de rien, je leur dirai ({ue vous m'avez quitté ce matin, et vous nous suivrez à deux cents })as sur votre mule, et dans votre nouveau costume, qui vous rendra méconnaissables à ces yeux à lunettes. Si quehiu'un vous

attaque, je suis à vous, et pour tout cela je me contente des nuits que nous avons encore à passer dans trois ou quatre mauvais gîtes. Voilà de la probité, voilà de la raison. Au reste, il faut que cela soit, car je le veux ainsi. » Batilde s'était trop bien trouvée de la première épreuve pour en refuser une seconde: la joue entlee de Trufaldin ne lui donnait pas envie d'oser dire non. Tous deux gardèrent le silence, et le muletier en conclut que le traité était accepté, selon le vieux proverbe : Qui ne dit rien consent.

Fidèle à l'exécution de ses promesses, il rapporte des vêtements assez propres et qui n'allaient pas trop mal. Il enjoint aux jeunes gens de se vêtir à la hâte, de le laisser partir avec ses trois marchands et de suivre sur leur mule à la distance convenue. Il était bien star que Tenvie de lui échapper ne les porterait pas à rétrograder vers Épila. où ils pouvaient rencontrer le dominicain. Batilde d'ailleurs s'était comportée de manière à ce qu'il dût compter sur elle, et il s'était aperçu qu'elle menait Trufaldin par le bout du nez.

Les voilà donc en route : Batilde, jolie comme un ange sous ses nouveaux habits, très résignée aux événements, mais n'osant pas en rire par égard pour Trufaldin, et Trufaldin, triste, pensif, la regardant la larme à l'œil et la trouvant plus séduisante depuis qu'il avait un coadjuteur.

La petite ciut lui devoir quelque consolation, et les fatigues delà nuit n'empêchaient pas qu'elle ne pût faire une libation à l'amour : le ciel qui a voulu gâter les femmes a permis que certaine source soit intarissable chez elles. Elle tire une des rênes de la mule et la dirige vers un ombrage épais ; bien que Trufaldin fût un peu nigaud et qu'il ne pénétrât pas l'intention de la belle, il lui vint pourtant à l'esprit qu'il devait profiter des journées, puisque le droit delà force lui enlevait les

nuits, Il saute lestement à terre, présente la main à sa belle et s'assied avec elle sur le gazon. .. 0 malheureux, u incroyable voyage ! à peine TrufaMin s'est-il érigé en sacriticateur, à peine des doigts de rose ont-ils entr'ouvert l'entrée du sanctuaire, qu'une vigoureuse taloche tombe d'aplomb sur la joue que le muletier a épargnée. Trufaldin jette un cri, se relève et reste ébahi, son haut-de-chausses sur ses talons et la main sur sa joue, devant un chevalier beau comme Batilde, vigoureux comme le muletier, et qui était descendu de cheval à l'aspect du couple amoureux. « Ote-toi de là, maraud, dit-il à Trufaldin. Il te convient bien de t'amuser dans mes forêts ; ôte-toi de là, te dis-je, où je te perfore de ma lance. — Mais c'est ma femme, monseigneur. — Ah ! c'est ta femme, petit coquin. Hé ! m'as tu payé les droits de jam- ]3age, de cuissage, de markette et de prélibation ? Ces droits charmants s'acquittent sous la feuillée, comme dans un palais : éloigne-toi, il y va de ta vie »

Trufaldin avait renoué ses aiguillettes pendant cetteharanguedesesperante.il avait une rouillarde au côté, mais il n'avait ni le courage, ni l'adresse de s'en servir. Il remonte sur la mule, pour se soustraire aux déportements du chevalier s'il lui prenait envie de le maltraiter autrement que par des paroles, et il le regardait faire en soupirant. Pour Batilde, elle avait été si violemment frappée des prétentions insolentes du nouvel assaillant, qu'elle n'avait pas eu la force de changer de position, ni môme de faire un mouvement. Malheureux Trufaldin ! il faut que tu sois témoin de tes infortunes, et que tu n'y puisses mettre un terme.

Le pauvre diable attendait, les yeux levés au ciel pour ne rien voir des choses terre^stres ; il espérait au moins que, lorsque Batilde aurait acquitté le droit, il lui serait permis de rentrer dans les

siens. Vaine espérance ! le chevalier ne se lassait pas dnns ses prétentions, et Batilde toujours pins étonnée, disait à mots entrecoupés. « Ah ! Trufaldin. reçois encore ce sacrifice, c'est à toi seul que je l'offre ; mais en vérité, ta n"es ni un muletier ni un prélil^ateur. »

Le muletier cependant s'était impatienté de ne pas voir arriver sa belle. Il crut que les jeunes o-ens cherchaient à lui échapper à travers les ^3ois. Il se sentait encore très en fonds, et il avait la meilleure envie de les faire valoir. Il prétendit avoir perdu une valise, pria ses marchands de l'attendre un quart d'heure, et poussa vigoureusement sa mule, en rétrogradant et en regardant de tous cotés. Il n'a pas fait un quart de lieue, qu'il aperçoit à la lisière du bois Trufaldin sur sa monture, les yeux toujours en l'air et les bras croisés sur sa poitrine. Il pousse à lui. « Eh ! que fais-tu là. imbécile ?— Hélas ! je ne fais rien. — Que fait Batilde ? — Elle ne fait rien non plus, elle laisse faire. — Et où est-elle ? — Sous ces arbres, à vingt pas. — Donne-moi ton épée. — Oh ! de grand cœur. Échinez-moi cet homme là ; et, puisqu'il faut être cocu, j'aime mieux Tètre de la façon d'un seul que de deux. »

Le muletier saute à terre, et court en jurant, espadonnant de l'épée, qu'il ne sait pas manier, mais dont le coup sera terrible, s'il porte juste. Le bruit de sa course et de ses jurons avertit le chevalier, qui se relève aussi sot que Trufaldin, mais sans le moindre mouvement de frayeur. Sa lance n'est qu'à quelques pas mais un homme ne marche pas facilement dans l'état ou il était. Il avait l'épée au côté, il la tira, et regretta sa dague restée à l'arçon de sa selle, mais il s'aperçut que le muletier n'en avait pas, qu'ainsi la partie était égale ; H se disposa bravement au combat, et pria

seulement Batilde de lui rattacher quelques aiguillettes pendant qu'il parerait quelques coups.

Batilde était assez satisfaite de lui pour lui rendra ce petit service : il était d'ailleurs trop beau pour que ses vœux secrets ne fussent pas en sa faveur : mais le muletier lui lança un coup d'œil si furieux, qu'elle jugea bien qu'il la rendrait responsable de l'aventure s'il était victorieux, et le sort des armes est si incertain ! Elle jugea qu'il était plus sage de s'enfuir, et pour aller plus vite, elle détacha'le cheval du paladin, et sauta dessus. En passant près de la monture du muletier, elle coupa les sangles avec la dague du cher prélibateur, pour ralentir" au moins les poursuites, c'était une fille qui pensait à tout : enfin elle rejoignit Trufaldin. « Au galop, marche, lui cria-t-elïe, » et Trufaldin de galoper à ses côtés. « Je t'ai trompé, mon ami, lui "disait- elle, je t'ai trompé dix à douze fois, bien involontairement. Mais à quelque chose malheur est l)on. Nous avons gagné à cela une belle mule, et des habits laïcs assez passables et un superbe cheval, sans compter ce quïl y a dans la valise du chevalier. » Dans tous les temps et dans tous les pays du monde, le cocuage rapporte quelque chose.'

Ce raisonnement ne paraissait pas péremptoire à Trufaldin. Mais que diable faire ? Il n'y avait pas de remède au passé, il fallait se prémunir contre les événements futurs : et tout en galopant, il priait, il suppliait Batilde de tâcher de ne plus le faire cocu. Batilde le promettait de la meilleure foi du monde et se promettait de tenir parole, bien que convaincue par son second essai que Trufaldin était un homme fort ordinaire. Mais que peuvent les résolutions d'une jolie fille contre la méchanceté des hommes !

Toujours galopant, la Iringante Batilde et son triste compagnon avaient dépass é les trois mai*-

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chands, dont les mules, chargées de ballots, n'étaient pas propres à courir après des fuyards. Ces marchands d'ailleurs, avaient autre chose à penser que des amourettes, et ne les avaient pas seulement remarqués. Xos jeunes gens allaient, au hasard de s'égarer, suivre le premier sentier qui se présenterait lorsqu'ils aperçurent un homme qui trottillait sur sa monture : ils le joignirent bientôt, et lui demandèrent le chemin d' Aranda, Trufaldin voulait passer après sa réponse, mais son extérieur le rassura. C'était un bon papa de soixante ans qui cheminait, son rosaire d'une main et l'autre appuyée sur des sacoches bien attachées sur le devant de son bat, et dont la vieillesse et les yeux calmes n'annonçaient aucune mésaventure f Trufaldin, tourmenté de la crainte d'avoir à ses trousses le muletier ou le paladin, hasarda de lui faire quelques questions. Il lui demanda, entre autres choses si, pour aller à Burgos. il était nécessaire de passer par Aranda. Le vieillard répondit que la routa la plus courte et la plus sûre était par Moncayo, que c'était celle qu'il allait prendre à demi-lieu de là et que, s'ils voulaient, ils feraient route ensemble.

.Jamais proposition ne vint plus à propos et ne fut acceptée avec plus de plaisir, insensiblement la contiance s'établit et la conversation s'engagea. La vieillesse est curieuse et la jeunesse inconsidérée. Nos amants apprirent que le bon Ferez était un riche marchand de bœufs, qui en avait été vendre cent cinquante à la foire d'Epila, qu'il en rapportait le prix dans ses sacoches, que ses valets revenaient à pied à petites journées, qu'il disait son rosaire en route pour que Notre-Dame du Mont- Carmel le garantit des voleurs, et qu'il allait à Burgos joindre le magot qu'il rapportait à d'autres fonds déjà considéraljles, avec lescjuels il se proposait de linir tranquillement ses jours. En échange de sa courte histoire, Trufaldin, qui avait besoin

de se décharoer le cœur, lui conta longuement ce que vous avez lu, malgré les signes de Batilde qui jugeait cette confidence au moins inutile.

« Mes chers enfants, leur dit le vieillard, vous n'avez éprouvé tant de disgrâces, que parce que vous n'avez pas fait consacrer vos nœuds par un saint prêtre aussit<H que vous l'avez pu. Mais enfin à tout péché miséricorde. Promettez au bon J)ieu de vous marier en arrivant à Burgos, et sûrement il vous garantira d'ici là de tout accident. Mais, comme il est dit dans l'Écriture que je n'ai pas lue, parce que je ne sais pas lire, aidez-vous et je vous aiderai, il est à propos que, le long de la route, vous passiez pour le frère et la S(eur, à cause de • votre jeunesse qui donnerait des soupçons, et pour rendre le tout plus vraisemblable, je dirai que la signora est ma femme. C'est un mensonge, mais le ciel le pardonnera en faveur du motif. — Ah ça, dit Trufaldin, vous ne me donnerez pas de taloches sur les mâchoires. — J'en suis incapable, mon petit ami. — Vous ne coucherez pas avec Batilde? — Xon: ni vous non plus, jusqu'à ce que vous en ayez reçu la permission de notre mère la sainte Église. »

Ce nouveau traité, qui arrangeait parfaitement Trufaldin. et qui ne déplaisait pas à Batilde. ([ui sentait bien qu'une épouse n'est pas plus responsable des accidents qu'une maîtresse, ce nouveau traité fut solennellement accepté et l'observation en fut jurée. Il paraissait tout simple au bon; jeune» homme, qu'on respectât une femme en pouvoir de mari, et d'un mari aussi riche que vénérable par son âge. Les galants avaient bien la ressource de la séduction, mais Batilde avait promis de ne pas se laisser séduire.

On avait quitté la route d'Aranda, on marchait dans celle de Moncayo, on était gai, on riait, on chantait un psaume, on accolait la gourde que le

bon Ferez portait toujours avec lui, lorsqu'on aperçut sur une hauteur un gros de cavaliers. A cet aspect, Ferez descendit de sa mule, la donna à conduire en main à Trufaldin. monta le cheval de Batilde, la mit derrière lui, l'enveloppa dans son manteau, et baisa en se recommandant au ciel un morceau de la culotte de saint Fancrace, qu'il portait dévotement sur lui. Il craignait les voleurs, Trufaldin le cocuage: nous allons voir ce qui en était.

Les deux troupes s'approchent. Trufaldin se met provisoirement à trembler, et la richesse des habits rassure le bonhomme Ferez. « Ne craignez rien, dit-il aux jeunes gens, c'est le comte deCiria: celui-ci n'en veut qu'aux vierges, il s'en faut bien que vous le soyez, signora. » Et il leur conta en quatre mots l'histoire du comte.

Ce seigneur gros, court, mal bâti, velu et fort comme un ours avait, par je ne sais quel hasard, fait à la comtesse sa femme une fille qui passait à seize ans pour la merveille du canton. Le comte de Moncayo l'avait demandée en mariage ; mais il avait eu le malheur de solliciter et d'obtenir, dans une cérémonie de cour, le pas sur le comte de Ciria. Un tel aâront ne se pardonne jamais, et la proposition de Moncayo fut rejetée d'une manière olfensante. Outré du procédé de Ciria, Moncayo vint attaquer ses donjons, les enleva d'assaut, et viola la belle Léonore. Ciria jugea qu'une fille de qualité qui a été violée ne mérite plus de vivre, et il passa paternellement son épée au travers du corps de la sienne. Le lendemain, il fut assiéger le château du comte, le prit et le tua de sa main. On croirait que tout finit là: pas du tout. Ciria jura de faire de fréquentes courses dans le comté de Moncayo, de violer toutes les vierges qu'il rencontrerait ' et de les éventrer ensuite, en expiation du crime de leur seigneur, qui ne les regardait pas du

LA FOLIE ESPACiNOLE 67

tout. Quand Ciria en avait violé et tué une trentaine, il retournait dans ses terres, réparait ses forces et recommençait. Les gens de Moncayo se plaignaient au roi d'Aragon, et ce roi, qui' avait bien de la peine à se soutenir contre celui de Castille, et qui avait intérêt à ménager ses grands vassaux, n'écoutait pas les paysans. Ceux-ci ne trouvèrent pas d'autre moyen pour soustraire leurs lilles à la fureur de cet enragé que de les dévirginer eux-mêmes avant qu'elles pussent tenter personne. Cet usage s'étendit aux pays voisins, et s'est conservé, à j^eu de chose près, et c'est ce qui fait que partout les pucelles çont si rares.

0 comljien, en écoutant cette admirable histoire, Trufaldin s'applaudit que Batilde ne fût pas neuve ! il s'applaudit presque d'être cocu, et improvisa sur l'air du Pange lingua dix ou douze vers latins sur les dangers de la sagesse. Ces vers sont perdus, depuis que les petites lilles n'ont jdIus besoin de les lire pour savoir prendre leur parti.

Cependant nos voyageurs et la cavalerie du comte sont en présence. Le comte courait depuis quatre jours, il n'avait rencontré que des femmes ou l'équivalent, et il avait de Fhumeur. « Quel est, dit-il d'une voix terrible à Ferez, ce paquet que tu portes derrière toi? — Monseigneur, c'est ma femme. — Lève-moi ce manteau. Comment, cette jolie personne est la femme d'un vieux reitre comme toi! — Hélas! monseigneur, on fait des folies à tout âge. — Prends garde de me mentir, car je te pourfends des épaules à la ceinture. — C'est ma femme à qui, même, j'ai eu le bonheur de faire un petit enfant. — .Je ne m'aperçois pas de cela. — C'est qu'elle n'est pas très avancée, et puis, monseigneur, l'étoffe de sa cotte est grossière... — Tais-toi, tes détails m'ennuient. Tu m'assures qu'elle est ta femme, il faut me le prouver : use à l'instant de tes droits de mari. »

Perez alléguait un vœu de continence lait 'à saint François pour en obtenir un heureux voyage, et le comte avait tiré son épée qui tournoyait déjà sur la tète du vieillard. Il descend de cheval, et représente humblement au comte qu'à son âge on n'épouse pas sa femme à commandement. « Épouse, te dis-je. et si tu ajoutes un mot, tu es mort. Dans un semblal)le embarras, quelle ressource restait-il au lionhomme Perez ? Faire semblant d'obéir, s'il ne pouvait davantage.

Il donne la main à Batilde, qui se laissa conduire et qui dit en passant à l'oreille de Trufaldin : « Ne te fais pas de peine, mon petit: cette fois, ce ne sera que pour rire. »

A soixante ans, on n'est pas homme tous "les jours, mais on l'est encore quelquefois. Les attraits de Batilde, que Perez fourrageait par obéissance, commencèrent une espèce de résurrection : la chaleur d'un corps céleste auquel il accolait ses ruines le ranima tout à fait ; il demanda pardon à Dieu et se tira assez gaillardement d'atfaire. Batilde fut très étonnée d'être épousée tout à fait, Trufaldin ne concevait rien à cette force de courage, et le comte, outré de ne faire que de vaines recherches, s'avisa de chercher une ([uerelle d'allemand au bonhomme. Il prétendit que Perez ne s'était marié avec une jouvencelle, qui était à peine nubile, que pour la sauver de sei mains. Fa contestation s'échautîait d'un côté, l'embarras de Perez qui ne mentait pas avec farilité. augmentait de minute en minute : la scène allait devenir tragique. Trufaldin, toujours prudei. i, prenJ le galop avec sa mule et celle du marchand de b(euf ; Batilde remonte à cheval pour courir, après Trufaldin, et laisse. Perez s'arranger comme il pourra avec l'excellence.

'( Allons, disait-elle, mon cher petit, ce qui est fait, est fait. Quand tu pleureras, quand tu te dé-

LA l''(3LIE ESPAGNOLE 69

sespéreras, qu'y gagnenis-tu ? Il faut prendre le temps comme il vient. Je vois dans tout ceci deux motifs de consolation. Fort heureusement j'étais grosse : tous les seigneurs ou goujats que nous rencontrerons ne sauraient empêcher que tu ne sois véritablement le père de ton enfant., et nous tenons les sacoches du marchand que nous pouvons emporter sans scrupule, puisqu'enfm il a eu du plaisir pour son nrgent. »

Tls apercevaient les clochers de Moncayo, ils pouvaient y arriver sans guide, et ils avaient heu do se ilatte'r que la police s'y faisait plus exactement que dans les bois, ce qui n'était que trop vrai.

Le factionnaire qui gardait la porte de la ville, trouva extraordinaire que deux jeunes enfants voyageassent seuls avec deux mulets et un cheval dont la beauté et l'embonpoint ne s'accordait pas avec les habits de villageois. Les sacoches, dont il fit résonner le contenu, et l'énorme valise du chevalier lui donnèrent des soupçons ; il fit entrer Trufaldin et Batilde au corps de garde. L'oflicier les interrogea séparément, et ils se coupèrent: il les envoya chez le corrégidor. qui, en voyant une si jolie fille eut envie de la trouver innocente, et fit sortir tout le monde. Interrogés de nouveau sur ce qu'il y avait dans la valise et les sacoches, les jeunes gens ne surent que répondre. Atteints et convaincus au moins d'escroquerie, Trufaldin se mit à pleurer, et Batilde, qui ne perdait jamais la tète, fit les yeux doux au magistrat.

Il était difficile à celui-ci de faire fouetter et marquer le jeune homme, sans que la jeune fille subît la même punition : il lui paraissait cruel de laisser macérer un aussi beau corps, et pour s'assurer à quel point il méritait ses égards, le seigneur corrégidor en fit une inspection exacte, qui se termina comme l'aventure du muletier, du chevalier, et du bonhomme Ferez. « Si, du moins, je ne le

voyais pas, » disait Trufaldin au désespoir, et il lui fut impossible de rien ajouter. La crainte des verrous, des cachots, du fouet et de la marque, lui glaçait la langue.

Le seigneur corrégidor, enchanté des appas, de la courtoisie, de la résignation de Batilde, notifia qu'il faisait grâce à l'amant en faveur de la maîtresse, qu'il gardait celle-ci, et que l'autre pouvait se retirer où il voudrait avec ses mules, son cheval, sa valise et ses sacoches ; mais que, de peur de quelque nouvel accident, il ferait bien de sortir de suite et à petit bruit de Moncayo. « Allons, mon cher petit, lui dit tendrement Batilde. soumets-toi à la nécessité. Si le chevalier, le muletier, ou le l3onhomme Ferez to trouvent ici et t'accusent, le seigneur corrégidor, malgré ses bontés pour toi, ne pourrait te sauver: tu m'entraînerais dans ta chute, et tu m'aimes trop pour vouloir que je sois fouettée et marquée. Va, mon cher ami, vends tes mules et ton cheval au premier maquignon, faistoi promptement conduire à Burgos, et sois sûr que je ne t'oublierai jamais. »

Trufaldin n'avait rien de mieux à faire que de suivre ce conseil, et cependant le démon de la concupiscence le retenait prés de Batilde. Le corrégidor le poussa hors de son cabinet : il sortit de la maison la tête basse, vendit ses trois bêtes à peu près pour rien, selon l'usage des jeunes gens, et se mit en route pour la capitale de la Gastille vieille.

Batilde resta avec son corrégidor qui l'aima à la fureur pendant quinze jours, qui la passa ensuite à un inquisiteur, qui la repassa au gouverneur de la ville, qui la céda à un président du conseil d'Aragon des bras duquel elle tomba dans ceux d'un gros cantayor, puis d'un médecin, d'un usurier dévot, d'un notaire, d'un vieux licencié, d'un ])etit mnrclumd, d'un vieux sergent, de tous les laquais

de Moncayo, et enfin du public, où nous la laisserons, si vous le voulez bien.

Ti'ufaldin se consola bientôt de la perte d'une fille qui l'avait si facilement abandonné, et que tout le monde caressait, hors lui. Une somme très forte pour ce temps-là, et pour un jeune homme qui n'avait jamais eu rien en propre, la dissipation à laquelle il se livra à Burgos lui firent totalement oublier l'objet de ses premières amours. Il goûta avec avidité tous les plaisirs qu'on pouvait se j^rocurer au xiie siècle avec de l'argent, les femmes* exceptées, qu'il n'aimait pas essentiellement, et auxquelles peut-être il n'eût jamais pensé sans les avances très prononcées de la signora Batilde.

Vous sentez bien qu'un homme de seize à dixsept ans qui veut jouir de tout, qui ne connaît la valeur de rien, et dont s'emparent les escrocs de tous les genres et de tous les sexes, voit bientôt la fin de sa fortune. Celui-ci, simple et bonasse, était plus facile à attraper qu'un autre, et on lui joua des tours très plaisants, dont je vous fais grâce, parce que l'ingénieux auteur de Gil Blas ne vous a rien hiissé à désirer à cet égard.

Il restait quelques ressources encore à Trufaldin, lorsqu'il eut le bon esprit de se jeter dans la réforme. Il acheta une guitare, meuble utile en Espagne de temps immémorial, il apprit à en jouer sans maitre, et se proposa de tirer parti de ce talent quand les circonstances Texigeraient, ce qui ne tarda pas à arriver.

Il commença par montrer la guitare à la jeune femme d'un très vieil officier, qui le chassa parce qu'il avait interposé ses bons offices pour le faire cocu la centième, ou la millième fois.

Il entra dans un couvent de nonnes pour copier des missels et enseigner^le plain-chant. Il était fort bien là ; mais il eut le malheur de trouver l'abbesse dans une posture équivoque avec le directeur, et

Tabbesse le chassa de peur qu'il ne fût indiscret .

Un célèbre médecin, qui ne savait pas le latin, le 23rit pour lui enseigner cette langue, et le cliassa parce qu'il n'était qu'un l)eau garçon sans complaisance.

Une vieille dévote s'en accommoda pour se faire expliquer les saints pères et le chassa parce que ses mains décharnées n'opéraient aucun effet sur lui.

Un vieux seigneur le mit auprès de ses enfants pour leur apprendre à lire et à écrire, et le chassa p^rce qu'il eut la bêtise de remarquer, en présence d'une courtisane qui le ruinait, qu'il avait des poils gris dans sa moustache.

La courtisane le reprit et le chassa bientôt parce , qu'elle s'aperçut, ainsi que Batilde, qu'il ne vahiit pas un muletier.

Un gros négociant, qui voulait sacrifier sa fdle très jolie et très éveillée à un grand benêt de fds et qui la destinait au cloître, le mit prés d'elle pour lui apprendre le plain-cliant, et le chassa encore, parce que la petite égrillarde l'avait conduit derrière un paravent pour savoir un peu ce qu'était le monde qu'elle allait quitter tout à fait.

Enfin il vendit le jour sa voix aux chœurs des différentes églises, et sa guitare la nuit aux donneurs de sérénades : il vieillit en faisant ce triste métier, et l'aurait fait toute sa vie, si le comte d'Aran ne se fût servi de lui lorsqu'il n'était que l'amant de sa femme à Burgos. En réglant la sérénade, Trufaldin fit parade de son érudition, il ne parut alors qu'un original au comte: mais, quand il fut père, il crut qu'un original pouvait donner d'excellentes leçons, et comme les maîtres étaient rares, il s'attacha celui-ci au moyen d'un traitemeut lionnète, et tira de lui le parti le plus avantageux. Trufaldin était revenu de toutes les erreurs de sa jeunesse, et à sa niaiserie, sa poltronnerie et son pédantisme près, c'était un homme comme un autre.

Revenons auconitede Cerdagne. Fêté longtemps et las de Tètre, il prit enfin congé du comte d'Aran et de sa famille, et. poussé par le désir si naturel .de revoir sa lille, il prit avec sa suite la route de Barcelone. Le jireuiier olijet (jui se présenta à lui en sortant du château d'Aran fut cette même Rotrulde qui avait été faible sans le prévoir, sans le vouloir, et que ]\Ime d'Aran n'avait pas manque de congédier ainsi qu'elle se l'était promis parce qu'une femme sage ne se contente pas du témoignage de sa conscience : il faut qu'elle joigne la pruderie à la sagesse, et qu'elle ne pardonne rien aux autres.

Depuis que la gentille Rotrulde était sans condition, et par conséquent sans ressource, elle attendait dans un hameau voisin le jour du départ de Cerdagne, que les apprêts nécessités par une suite nombreuse, ne pouvaient lui laisser ignorer. Elle se para du mieux qu'il lui fut possible, se mit sur son passage et lui peignit son triste état, dans une harangue qui passa pour nn impromptu, mais qui était préparée à loisir. Cerdagne était peu constant dans ses goûts et ne pensait plus à Rotrulde : mais il était galant, aimable, généreux ; une femme qui perdait tout pour lui et par lui, devait l'intéresser : d'ailleurs elle était jolie, et pouvait être l'objet d'une seconde et même d'une troisième fantaisie, quand il ne trouverait pas mieux. Il l'envoya au château de Cerdagne, sous la garde d'un écuyer et de quelques valets, et, comme une ft^mme qu'il avait honorée de ses bontés, devait y être sur im certain pied, il envoya à l'acariâtre Théodora l'ordre de la commettre à l'entretien des tapisseries, des crépines, des estrades et des lits, et à la garde et distribution des vins tins.

Rotrulde partit, bien ])ersuadée que ses charmes la mènei-aient plus loin que l'entretien du lit du maître, et Cerdagne continua sa route pour Barcelone.

Il se présenta au couvent qui renfermait Séraphine, plutôt comme un souverain qui vient répandre des grâces, que comme un père qui redemande saillie. Enclianté de la beauté, des grâces modestes, du jugement de la jeune personne, il combla les religieuses de présents, il fit renouveler tous les ornements de Téglise, doubla le nombre des vases sacrés, donna un missel en vélin, écrit et décoré de vignettes par la main du premier artiste de Tempire grec . il fit célébrer une grand'messe chantée par toutes les contrebasses de Barcelone, et, au lieu de s'y occuper de Dieu, il lorgnait les dames qu'avait attirées la pompe de cette cérémonie.

Son retour de Barcelone à Gerdagne ressembla plutôt à une marche triomphale qu'à un voyage. Ses gens étaient couverts de fer et d'or ; ses chevaux, les plus beaux de l'Andalousie, semblaient partager la fierté de ses écuyers : on allait à très petites journées pour ne pas fatiguer Séraphine, l'oJjjet de tous les soins, de toutes les prévenances et de tous les respects. On arrêtait aux heures des repas : des tentes magnifiques étaient tendues : des bannières de cent couleurs et d'une recherche inconnue jusqu'alors étaient plantées devant le pavilllon sous lequel se retirait Séraphine: son père seul y entrait, y mangeait avec elle ; c'était à qui les servirait, à qui préviendrait leurs goûts. Le site était-il romantique ? paraissait-il fixer l'attention de la jeune personne ? était-il abondant en gibier ? on y passait des heures, des jours : remarquait-on la satiété dans les yeux de Séraphine ? les tentes étaient ployées à l'instant, les palefrois caparaçonnés et les instruments de guerre donnaient le signal du départ.

C'est ainsi qu'on arriva au château d'Aran. Gerdagne, fier de sa fille, avait voulu la présenter à son ami qui ne l'avait pas vue depuis deux

ans. L'enthousiasme qu'elle excita fut tel que d'Aran dans un moment d'eiïusion proposa à Cerdagne d'arrêter Funion des deux familles, et de resserrer de la manière la plus agréable les nœuds d'une antique amitié. Gerdaone accepta avec joie une proposition dont TetTet remplirait tous ses vœux. Les domaines de d'Aran étaient immenses, il jouissait de la plus haute considération, sa noblesse remontait à rétablissement même de cette distinction, et son fils joignait, disait-on, à la plus aimable figure, un esprit vif, enjoué et une amabilité peu commune. Les deux pères fixèrent à trois ans l'exécution de leurs projets, et convinrent de les cacher à leurs enfants, qui ne répondraient peut-être aux vues de leurs parents que par des contradictions, et qui ne pouvaient manquer de s'aimer quand le hasard paraîtrait seul les réunir. Gerdagne conduisit dans son château sa Séraphine qui fixa prés de lui les jouissances douces et ce calme du cœur, si préférables aux plaisirs tumultueux des passions. De temps en temps il s'égarait encore avec Rotrulde dans ses longues galeries, dans ses bosquets solitaires: mais ce n'était qu'un reste d'habitude qu'on ne surmonte pas facilement ; il mettait d'ailleurs dans sa conduite Cette décence que commandait la présence de sa fille, et qui n'accommodait pas trop Rotrulde. Elle ambitionnait le titre avoué alors de concubine; mais Gerdagne notifia sa volonté et il fallut qu'elle ployât de toutes les manières.

Don ]\It'nrloce (VArnii continuait ses exercices à Saragosse. et on n'y parlait que de lui. Personne ne rompait une lance avec autant de grâce, n'attaquait l'épée à la main avec autant de vigueur, ne parait avec autant d'adresse le coup d'estoc et de taille. Personne n'ajustait une flèche avec autant de justesse et ne lançait aussi sûrement la javeline dans un combat de taureaux. Entrait-il dans une assemblée? il fixait tous les regards. Dansait-il une sarabande ? accompagnait-il sa guitare de sa voix ? il attirait tous les cœurs. Gerdagne ne pouvait choisir un gendre qui lui rappelât plus sûrement les agréments de sa brillante jeunesse, et dont le caractère eût plus de rapport avec le sien.

Cependant le charmant Mendoce entrait dans l'Age des passions. Persuadé de ce qu'il valait, et des facilités qu'il rencontrerait de toutes parts, il était difficile qu'il ne s'égarât pas : il lui eût fallu, à cette époque dangereuse, un guide sage et prudent, et malheureusement, il n'avait près de lui que des valets destinés à obéir, et un écuyer qui aimait trop le plaisir lui-même pour contrarier ses goûts. Mendoce se livra bientôt à tous les travers. Il commenrfi par donner des fêtes aux dames et finit par les déshonorer. Il se battit avec des' époux et des frères qu'il tuait ou estropiait, ce qui donnait encore plus d'éclat aux fredaines de leurs so-urs ou de leurs femmes. 11 jouait aux dés, jeu rcs})ectaljle par son anti(]uité et (]ui remonte au

LA FOLIE ESPAGNOLE It

moins ù.Jésus-Chrit, car l'Évangile nuus apprend (jiie les soldats de Caïphe Ou de Pilate jouèrent aux dés la tunique sans couture du Sauveur. Ur, comme on ne donne pas de fêtes et qu'on ne joue pas aux dés sans dépenser beaucoup, Mendoce, dont la pension était forte, mais bornée, fut bientôt réduit aux expédients. Ses orAceslui avaient donné des facilités auprès des dames, son nom lui valut des avances de la part des usuriers. 11 empruntait ■(l'une main pour répandre de l'autre, et il eût fini par dépenser au delà du capital de son père, si les premiers préteurs, alarmés de ses prodigalités, et tremblant pour leurs créances, n'eussent député un des leurs au château d'Aran pour instruire le papa-comte de la conduite de son cher fds.

D'Aran était plein d'honneur, et, dans ces temps à demi barbares, l'honneur consistait autant à. payer ses dettes qu'à se inittre courageusement. Il fut effrayé de Ténormité des sommes qu'avait dépensées son fils. 11 ne se décida pas moins à payer ; mais il voulut, comme de raison, mettre un terme à cette inconduite. Il rappela Mendoce par une lettre foudroyante (]ui chassait l'écuyer qui avait favo- ]-isé ses désordres, et, pour s'assurer que les dettes seraient exactement ])ayées. il remit ses fonds à 'i'rufaldin. le lit partir pour Saragosse. lui ordonna de satisfaire les créanciers et de ramener son fils.

Trufaldin ne pouvait pas prendre un grand ascendant sur l'esprit d'un jeune homme qui avait contracté l'habitude de l'indépendance : mais les infirmités du comte ne lui permettaient pas d'entreprendre le voyage de Saragosse, et Trufaldin était celui de ses gens en qui il avait le plus de confiance. D'ailleurs il avait élevé la première enfance de Mendoce, il avait été à la fois son maître et le compagnon de ses jeux. INIendoce pouvait négliger ses avis ; mais il ne pouvait le confondre avec un domestique ordinaire, que probablement

il n'écouterait pas du tout. Trufaldin partit donc, accompagné de manière à ne pas craindre les voleurs.

Le bon homme aimait beaucoup Mendoce, qu'il regardait comme son ouvrage. Mais il sentit que c'était, ou jamais, le cas de réveiller son éloquence assoupie dans un long repos. Les bonnes gens ont leur petite vanité comme les autres. Fier de porter les ordres et l'argent du papa, flatté de la commission de chapitrer le fils, il jugea qu'il convenait de l'aborder avec une harangue d'un style relevé, où la sévérité fût tempérée par l'indulgence. Il employa à écrire ce discours le temps que son escorte passait à manger et à dormir: il le lisait, le relisait en marchant pour trouver des inflexions de voix propres à donner plus de force, de grâce ou de noblesse à ses phrases, et les paysans devant qui il passait se mettaient à genoux, persuadé que Trufadin était un prédicateur ambulant. Figurez-vous le bon homme, monté sur sa mule, les jambes pendantes, criant, gesticulant, suant, et perdant de temps en temps la parole, parce qu'il n'avait pas fait une étude de l'art de respirer à propos.

c( Semblable à FEnfant prodigue, vous avez fait, « mon très cher frère, toutes les folies qui peuvent t désoler un papa, faire mourir une maman, et « vous n'annoncez encore ni le repentir, ni même « du penchant à la repentance. Il faut donc éclai- « rer votre esprit, purilier votre cœur par la vertu a. de la parole, et vous ramener aux vrais prin- € cipes dont vous vous êtes écarté. Établissons (( ces principes, discutons-les l'un après l'autre, et « soyons court et clair si nous pouvons.

« L'art d'être aussi heureux que notre nature en « est susceptible se réduit à quatre choses:

« lo Discerner prudemment ce que notre intérêt

« et celui de la société nous ordonnent ou nous dé- (( fendent ;

(( 2o Etre assez courageux pour lui obéir, quelce ques obstacles qu'on ait à surmonter ;

« o^ Préférer Thonnète à l'utile :

« 40 Mettre un frein à ses désirs.

(( Divisons donc notre sujet, ainsi que le bon (( sens l'indique, et traitons en quatre points, de la « p}'ucle7ice, delà force, de Injustice, de la tempé- « rance^ quatre vertus que vous n'avez pas prati- « quées du tout, quoiqu'elles valent bien les ver- « tus théologales, qui sont, ainsi que vous savez, « ou comme vous ne le savez pas, la foi, l'espérance ce et la charité, vertus qui ont pu faire des « saints, et qui n'ont formé que de petits hommes.

« Tels sont, mon crès cher frère, les résultats de « mes réflexions sur la sagesse et sur les vertus « isolées dont le rapprochement la constitue. Puis- « siez-vous profiter de cette leçon, que je crois sa- « lutaire dans toutes ses parties : c'est ce que je (( vous souhaite au nom du Père, du Fils et du <'. Saint-Esprit, kmen. »

Trufaldin arriva à Saragosse sans s'en apercevoir; il répétait sur la route les parties de son discours qui devaient faire le plus d'effet sur son pupille : il essayait les intonations les plus nobles et non les plus vraies ; et le temps passe vite pour un auteur que l'amour-propre enivre de ses fumées.

Trufaldin descend à un superbe palais, que lui indique son guide: et lui, qui entendait parfaitement la sagesse par divisions, ne concevait pas qu'on pût, sans une obole, se loger aussi magnifiquement. Il entre ; il est arrêté à chaque pas par des valets qui se multiplient de chamln-e en chambre, et il ne concevciit pas qu'on pût se charger de nourrir tant de monde, sans avoir pour soi-même des movens d'existence. Il arrive à la salle où Men-

80 LA Folie espac^nule

duce ])H(linait avec une jeune esclave maure, jolie comme les amours, et il ne concevait pas comment on acliète une jolie femme qu'on peut être forcé de revendre le lendemain.

Mendoce reconnut d'abord le complaisant de son enfance et son indulgent instituteur. Sa présence lui rappela mille souvenirs d'autant i)lus agréaljles qu'ils étaient innocents. Il laissa sa Mauresque, se leva, et vint avec cordialité jeter ses bras au cou de Trufaldin. Trufaldin. qui s'était préparé à jouer le maître d'école, ne pouvait se prêter à des caresses qui ne s'accordaient pas avec la sévérité d'un sermoaeur. Il écarta doucement Mendoce de la main, arrangea sa jaquette, sa cravate et sa moustache, toussa, cracha et commença.

A peine eut-il articulé ces mots : « Semblable à « l'Enfant prodigue, vous avez fait, mon très cher frère... » à peine eut-il débité cette phrase, que la jolie esclave maure éclata de rire. les tilles suivantes rirent, les valets rirent, et Mendoce prenant Trufaldin par un bras et lui faisant faire une pirouette, rit à son tour, et, s'écria : « Que vient me conter ce vieux roquentin ? — Je puis être un vieux roquentin, seigneur Mendoce, ce qui n'empêchera pas que mon discours en (fuatre parties ne soit très raisonnable. — (iarde tes prônes pour les prédicateurs qui voudront te les acheter. Je ne connais qu'une morale, jouir de la vie: qu'une occupation, jouir de la vie :' qu'une chose utile, jouir de la vie.

- - Mais, mon très cher fils, on se damne avec tout cela —Quittera dit? — L'Écriture. —Qui l'a écrite? — Des hommes. — Et pourquoi ces hommes auraient-ils plutôt raison que moi ? Mon cher Trur faldin, j'ai un estonuic pour digérer, des jambes l>our courir, un cœur pour aimer, et une imaginalion vive pour tout saisir, tout caresser. — Ah! mon cUer frère ! semblable à l'Enfant prodigue...

— Hé, va te promener avec ton Enfant prodigue ;

tu n"as pas fait soixante milles pour me parler uniquement de l'Enfant prodigue. Au fait : que viens-tu faire à Saragosse ? — Payer vos dettes ! méchant enfant que vous êtes. — Payer mes dettes! Ah! cela vaut bien mieux qu'un sermon. Un temps viendra sans doute où il sera du bon ton de ne pas les payer : mais ce temps est éloigné encore: il faut ployer sous les préjugés du siècle où l'on vit. Vite, qu'on assemble mes créanciers. »

Ce mot fait un etïet plus prompt que le tocsin. En cinq minutes les créanciers se rassemblent; on examine, on conteste leurs titres; on caresse les uns, on intimide les autres: on gagne un quart sur le tout, et les créanciers gagnent moitié sur le reste.

Mendoce avait pris les fonds des mains de Trufaldin; il avait payé lui-même, il avait serré le surplus; sa jolie Mauresque s'applaudissait d'avoir de l'or à dissiper ; Mendoce était enchanté de pouvoir faire de nouvelles folies, et Trufaldin ne concevait rien à une joie qui lui paraissait sans fondement.

Exact à remplir les missions dont le chargeait le suzerain et maître le comte d'Aran, il tira de son sein la lettre, qui était autrement énergique que le sermon, et qu'il était impossible de ne pas lire, comme on avait refusé d'écouter l'autre. 11 la présenta respectueusement à Mendoce. « Ah! ah! mon père m'écrit, je le croyais brouillé avec moi. Voyons ce qu'il me mande. Vous vous êtes conduit comme un insensé... J'en conviens. Je dois mettre ordre à vos déportements... Hé, de quelle manière? Je me gêne pour payer vos dettes... C'est bien paternel, assurément. Mais vous partirez sur l'heure... Pour aller où? Nous suivrez Trufaldin... Cela n'est pas sûr. 11 vous ramènera dans mon château... L'agréable séjour! Et du consentement de votre mère... Ah! ah! à quoi ma mère a-t-elle donc consenti? je

(^'2 LA FULIE ESPAGNOLE

v'.>us enfermerai dans la tour du nord... Dialjleî OVi vous resterez le temps nécessaire pour reconnaître vos erreurs,, et malheur à vous si vous vous permettez de nouveaux écarts quand mon indulgence vous aura rendu la liberté. »

u Oh î bien certainement, je ne partirai pas. — Mais, mon cher seigneur, la docilité tiliale... — N'exige pas que je me constitue prisonnier. — Mais votre père le veut ainsi. — Mon père a tort de le vouloir ainsi. — ^Nfais... — Trufaldin tu m'ennuies. — Semblable à fFuifant prodigue... — Vas-tu recommencer? — Non, je renonce, puisque vous ne voulez pas m'entendre, aux applaudissements que vous m'eussiez prodigués si vous m'eussiez entendu . .Te vais vous parler raison. Vous dépendez de voti-e père : partez puisqu'il le veut. — .Te ne partirai pas. — Hé, que ferez-vous ici ? de nouvelles dettes? .Te suis chargé de vous ôter le crédit. — C'est égal, je ne partirai pas. — Hé, de quoi vivrezvous ? — .Te n'en sai.s rien. — Flétrirez-vous la noblesse de votre origine en escroquant le tiers et le quart? — Trufaldin ! — Supporterez-vous la misère, vous qui avez l'habitude du superflu ? — Peut-être. — Consentirez-vous à tenir votre existence do la générosité de vos égaux? — .Tamais. <Juelle liorreur! — Partons donc. — Pour la tour du nord ? — Vous y aurez le grand nécessaire, et j'y adoucirai votre sort en trichant un peu votre papa, et en vous administrant les secours spirituels si nécessaires aux malheureux. « Semblable à l'En- « fant prodigue, vous avez fait, mon très cher c( frère... » — Trufaldin. je vais t'assommer. —.Te me tais, monseigneur.

Trufaldin se retire dans un coin, trend)lant, selon sa coutume ordinaire. Mendoce délibère cinq minutes avec sa Silvia, et Silvia qui est attachée :"i Mendoce, autant par inclination que par intérêt, Silvia qui jouit d'une sorte de considération à

LA FOLIE ESPAGNOLE 8o

Saragosse, parce que les époux, les. pères, les amants lui doivent quinze jours de repos, Silvia opine pour le départ, parce que le prêtre-roi a des obligations au comte d'Aran, et qu'il pourrait fort bien sacritier le lils par égard pour le père.

Où ira-t-on ? On n'en sait rien. De quoi vivrat-on ? On ne s'en inquiète guère. On congédie les valets, les servantes ; on vend son mobilier, on fait ses ballots, on ordonne au palefrenier qui reste de ])âter trois mules, et on se dispose à sortir gaiement de Saragosse. Qu'a-t-on à craindre ? on a de l'argent pour trois mois, si on veut vivre économiquement : et trois mois sont un siècle, dont on ne peut atteindre le terme.

Trufaldin, présent à ces arrangements, ne manqua pas de citer le passage de son discours, qui avait un rapport direct à la circonstance. « Pour la seconde et dernière fois, tais-toi, faquin. Je veux courir les champs. — Je les courrai avec- vous. — Pour instruire mon père? — Pour vous empêcher de faire des sottises majeures. — Tu te crois donc luen sûr de ton ascendant ? — Pour vous aider au moins, vous consoler quand vous les aurez faites.

— A la bonne heure . — Pour vous servir, puisque vous avez renvoyé vos valets. — Soit. — Je me l»erds dans l'esprit du comte d'Aran. — C'est clair.

— Mais il viendra un temps où vous pourrez me dédommager de mes sacrifices. .. — .Te n'y manquerai pas. En attendant, si mon père, instruit par d'autres ou par toi. envoie ses hommes d'armes <ur mes traces, avant qu'ils s'assurent de ma personne, je t'ouvre le crâne de ma haclie, et tu iras prêcher chez les morts. Voilà le traité que je te propose, accepte-le si tu veux. »

Trufaldin accepta sans balancer, non qu'il eùtenvie d'observer le traité dans tous ses points, mais il était timoré et incapable de s'opposer ouvertement aux projets de l'étourdi et fougueux Mendoce. Or,

puisque le jeune homme partait. que pouvait-il faire de mieux que de le suivre ? Il est certain que ses remontrances pouvaient être utiles, et qu'au moins le comte d'Aran aurait quelquefois des nouvelles de son fils. Trufaldin, en paraissant se détacher de ses intérêts, n'avait voulu que s'assurer la confiance du jeune homme. Cependant la menace d'être envoyé prêcher les morts avait opéré quelques changements dans ses idées . Il écrivit en cachette une belle lettre au papa, où il lui prouvait, par divisions et par subdivisions que les voyages formeraient bien autant son fils que le séjour de la tour du nord : que la misère qu'il éprouverait sans doute ferait plus d'etfet que ce qu'on pouvait lui dire de plus beau sur l'économie ; que las de souffrir, il soupirerait pour la maison paternelle et se croirait enfin trop heureux d'y rentrer : et, pour éviter que Tapparition subite des hommes d'armes n'autorisât Mendoce à jouer de la hache, Trufaldin se garda de doinier aucun renseignement sur le chemin que prendrait le jeune homme. Ayant accordé ainsi sa sûreté personnelle avec son devoir, il attendit l'occasion de faire remettre son épitre.

Quand on fut sorti de Saragosse et un peu avancé dans la campagne, Trufaldin essaya indirectement une dernière tentative. « L'alfreux pays ! — Superbe, Trufaldin. — Superbe ! des rochers, des ronces, des précipices, des torrents! — Rien de pittoresque comme cela. — Arrêtés à chaque pas... — Cela exerce la patience. — Accablés de fatigue... — - L'exercice fortifie le corps. — Et la signora, comment supportera-t-elle cela ?... — L'amour fait tout supporter. — Et quand il s'éteint. — On se quitte. » Allons, dit Trufaldin entre ses dents, je ne ferai jamais rien de cet homme-là, il se moque de tout.

Gomme on marchait à l'aventure, on se trouva bientôt dans des bois tellement fourrés, qu'on n'a-

vançait plu^; qu'en coupant ou en arrachant les broussailles dans lesquelles les mules entraient jusqu'au ventre. « Vous avez beau dire, dit Trufaldin, jamais vous ne vous accommoderez de ce genre de vie-là. — Vie délicieuse. — Fastidieuse, périlleuse, calamiteuse. — Des entreprises, des aventures piquantes, des plaisirs variés, les plus heureux souvenirs. — Ils seront beaux, nos souvenirs. Des dangers, des combats, des gourmades. Un jour^ couchés sur la dure. — Le lendemain sur le duvet. — Chassés d'un côté. — Accueillis de l'autre. — Ici un mari jaloux. — On le brave. — Plus loin des INIaures à pourfendre. — Oh ! rien n'est gai comme cela. — Je veux que le diable m'emporte si je vois là rien de plaisant. — Je n'y vois rien que d'enchanteur. — Ah cà, écoutez-moi donc, les chevaliers errants déjeunent quelquefois. —Et font déjeuner leurs dames, et n'ouljlient pas leurs écuA^ers. »

Aussitôt Mendoce étale sur l'herbe des provisions assez copieuses, et, comme on oublie assez facilement les distinctions au sein d'une nature sauvage, le palefrenier, le précepteur, le chevalier et la dame s'assirent sans façon autour d'une cuisse de chevreuil, et n'en laissèrent que les os. En mangeant et en digérant. Trufaldin faisait de nouvelles réflexions. Il pensait que le nom d'Aran était tellement connu dans le royaume d'Aragon, que le vieux comte serait tôt ou tard informé des lieux où son cher fds faisait le vagabond, qu'il ne manquerait pas de mettre des hommes d'armes à sa poursuite, et que lui, innocent envers Mendoce, n'en serait pas moins exposé au tranchant de sa liàche. Or, comme le sentiment de sa conservation est celui qui agit plus fortement sur un poltron, Trufaldin reprit la parole : « II. me vient une idée. — Et laquelle ? — Vous ne voulez pas retourner au château ? — J'ai pris mon parti et certaine-

ment je n'en changerai pas. — Vous ne voulez pas non j^lus être ol)ligé de l)atail]er avec les soldats du comte ? — Ce serait ma dernière ressource.

— Hé bien, il faut changerde nom.— Tu pourrais bien avoir raison. — Vous serez un jeune chevalier échappé des Sarrasins. — Des Sarrasins!

— Oui, du romanesque. Gela frappe l'esprit, cela intéresse. — A la bonne heure. — Il ne s'agit plus que de trouver un nom prépondérant, un nom qui en impose... Almanzor, par exemple. — Almanzor, soit. — Et toi? — Oh ! je veux continuer de me nommer Trufaldin : ce nom-là n'est ni fameux, ni connu. Mon habit est moitié ecclésiastique, moitié séculier; je serai votre chapelain; et la signora Silvia, qu'en ferons-nous ? — Hé ! parbleu, ce sera la belle Roxane, la sultane favorite du Soudan d'Egypte qui aura favorisé mon évasion, et que j'aurai épousée par reconnaissance. Ainsi nous pourrons coucher ensemble sans scandaliser personne : et le plaisir de faire un roman, de tromper la bonne foi des uns. de mettre en défaut la finesse des autres, oh ! cela sera charmant, délicieux. »

On remballe les dames-jeanne, les petits couteaux et les fourchettes de fer : on remonte sur les mules, et le palefrenier en avant continue d'ouvrir le passage la hache à la main. La journée passe gaiement : sur le soir, on découvre un ermitage bâti sur le haut d'un rocher, et on se décide à demander le couvert au saint ermite et à partager avec lui ce qu'on a encore de provisions. On tourne autour de la roche, on découvre un étroit sentier taillé dans la pierre, on y fait grimper les mules au hasard de rouler avec elles dans les précipices. Fait-on un faux pas, on rit : la sultane est-elle obligée de s'accrocher, pour avancer, à la jaquette de 'i'rufaldin.on rit: reculent-ils six pas après en avoir fait péniblement deux, on rit. On arrive,

LA FOLIE ESl'AdNOLE 87

excédé de fati<i:ue, liors d'haleine, trempé de sueur, à la porte du l)Oii ermite, et on y arrive en riant. La belle chose que rin.>ouciance !

Le bon ermite était à oenoux devant une image de saint Pacôme : il détourna un peu la tète à l'arrivée des bruyants voyageurs : il leur fit un signe léger de la main, et continua sa prière. « Voyez, disait Trufaldin, ce que c'est que l'amour, du devoir, rien ne détourne ce saint homme du sien, ni la l)eauté de la sultane, ni votre habit doré, ni ma mine vénérable. Prenez exemple, et profitez, seigneur Almanzor, »

Le seigneur Almanzor tourne le dos au prédicateur qui, pour passer le temps, se met à prier avec l'ermite : il prend la main de la belle Ptoxane. parcourt avec elle l'ermitage, et fait en deux minutes l'inventaire des lieux. Une tète de mort sur un prie-Dieu, un grand crucifix pendu an mur. un graliat assez propre d'ailleurs, et où on peut fort bien coucher deux : plus, un jardin garni d'assez beaux fruits, au fond duquel est une petite grotte où on a juché l'image de la Vierge, et derrière laquelle sont placés au frais le lait, le beurre, les œufs, et quelques outres pleines d'un vin vieux, destiné sans doute à fortifier l'estomac du vieillard.

Il s'avançait vers Almanzor et Roxane d'un air serein et calme lorsqu'ils sortirent de la grotte. « Vous cherchez un asile, leur dit-il, et j'ai bien i)eu à vous offrir. Disposez de l'offrande de la pauvreté pénitente. Dieu me récompensera demain; il ne laissera pas manquer son serviteur. — Voyez, disait Trufaldin, ce que c'est que l'amour de l'humanité. Vous n'avez jamais fait part aux malheureux de votre superflu, et le saint homme se prive pour vous du nécessaire. Prenez exemple et profitez. » Et pour passer le temps, ilflt un tour de jardin, et cueillit les plus beaux fruits.

Mendoce remercie poliment rannchorète : et comme il sent que ses provisions pourront lui être nécessaires le lendemain, il accepte avec cordialité ce qu'on lui offre avec franchise. Le lait, le l^eurre, les oeufs, les plus beaux fruits, le meilleur vin. passent de main en main, et arrivent en un clin d'œil à l'oratoire, où on avait pratiqué une petite cheminée. La sultane du Soudan d'Egypte prend une mauvaise poêle et la nettoie ; Mendoce casse les œufs. T]-ufaldin ramasse des brins de i^ois sec et fait du feu : Mendoce in^ite son hôte à partager un festin dont il fait seul les frais. « C'est jour de jeûne, répond l'ermite. Je resterai près de vous, et en vous regardant manger, je me mortifierai davantage. — Voyez, disait Trufaldin, comme l'homme de bien est toujours maître de lui-même. Le bon frère n'a rien pris depuis dîner, demain les fidèles ne lui apporteront rien peut-être, et il remplit ses obligations sans rien prévoir que le témoignage d'une conscience pure. Prenez exemple et profitez. » Et pour passer le temps. Trufaldin se mit à manger comme deux, et à boire à l'avenant.

Les autres, qui avaient aussi bon appétit, expédièi-ent promptement les provisions de l'ermite. Ce ne fut pas cependant sans s'interrompre quelquefois pour répondre aux cfuestions assez naturelles du frère sur le hasard qui les avait conduits à l'ermitage, sur leur naissance, leur état, leurs aventures. Mendoce improvisa une histoire très courte, très variée et très satisfaisante, et, après avoir trompé la simplicité de l'ermite, il ne pensa plus qu'au coucher.

La politesse exigeait qu'il refusât le grabat que l'ermite voulait absolument lui céder. Mais comment laisser coucher à terre une sultane qui a beaucoup fatigué lejour, et qui probaltlement fatiguera autant le lendemain? Tout fut arrêté, ainsi qu'il suit, par le bon frère. Le chevalier Almanzor et la

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digne épouse qui a sauvé un chrétien, occupent le grabat: Trufaldin et le palefrenier s'étendent à côté d'eux sur de la paille fraîche : et l'ermite à qui ses hôtes n'ont pas donné le temps de dire ses offices du soir, se retire auprès des mules pour les garder, et passer le reste de la nuit en prières. « Prenez exemple, disait Trufaldin en s'endormant, prenez exemple et profitez. »

Quand on a beaucoup marché et qu'on a l'estomac garni, on dort profondément et longtemps. Il était grand jour quand Trufaldin se réveilla. Il étend les bras, se frotte les yeux, tire le palefrenier par une jambe: et comme'ils n'avaient pas eu la peine de se déshabiDer, ils sont aussitôt prêts que debout. Ils laissent reposer les époux pendant qu'ils vont préparer les mules et relever le saint ermite, qui doit avoir souffert de la fraîcheur de la nuit. Ils arrivent, et le palefrenier se frotte les yeux une seconde fois, parce qu'il ne voit pas ses mules. Trufaldin ne doute pas que l'ermite, qui dort à terre, ne les ait laissé échapper. Il s'approche pour l'éveiller ; c'est en effet la robe de l'ermite, mais le frère n'est plus dedans. Près de la robe, sont quelques toiles de ballots, les provisions de bouche, la guitare de Trufaldin et celle de Mendoce, une paire de castagnettes à Mile Silvia ; mais l'or, l'argent, les effets' précieux, tout était parti avec les mules et l'ermite.

Trufaldin tombe d'abord dans un état de stupeur natuiel à un homme vulgaire que frappe un coup inattendu. Il lève les yeux au ciel, il serre les dents, il bat ses cuisses de ses mains, il trépigne, et tout à coup il prend sa course vers l'ermitage, et le palefrenier, machine passive, le suit en imitant ses gestes convulsifs.

« Nous sommes volés î nous sommes volés ! s'écria Trufaldin en entrant dans l'oratoire. Ce fripon, que je croyais un saint, a employé la nuit à

nous dévciliser, au lieu de la passer en prières. )>r Almanzor et Roxelane se réveillent en sursaut, se mettent sur le derrière comme deux singes, regardent, écoutent, et Trufaldin leur crie de nouveau aux oreilles: « Ce fripon, que je croyais un saint, a employé la nuit à nous dévaliser. Bah ! dit Silvia. Diable î' reprend Mendoce. Diable! bah ! réplique Trufaldin : est-ce ainsi qu'on se détache des biens de ce monde ? I.evez-vous, seigneur chevalier, prenez votre flamljerge et votre hache d'armes, et courez après le voleur. — Hé ! où veux-tu que je Taille chercher ? Il connaît le pays, et nous ne pouvons faire quatre pas sans arrêter. Allons, prêche donc, vieux rliéleur. Rien ne détourne ce saint personnage de son devoir... Il se prive pour vous du nécessaire... Il va passer la nuit dans le jeûne et Tc»raison... Prenez exemple et profitez. Hé! parbleu, profite toi-même : et apprends que les vertus exagérées ne peuvent être sincères. La perfection nest point le partage de Thomme, et celui qui en prend l'extérieur ne peut être qu'un fripon ou un charlatan. Oh çà ! ce drôle-là a-t-il en effet tout emporté ? — lia laissé quelques lambeaux de toile, le pâté de sanglier, des guitares, des castagnettes... — Il a laissé tout cela ? — C'est bien heureux, n'est-il ]>as vrai ? — Trop lieureux, sur mon honneur : et peut-on manquer de quelque chose avec ces etïets jirécieux? — Croyez-moi. seigneur, retournons au cliâteau : la sultaue favorite du Soudan d'Egypte pourra être reçue parmi les suivantes de votre mère, vous en serez quitte pour un séjour d'un mois ou deux dans latonrledunord, et cela sera infiniment plus doux que les liassard que vous pourriez courir. — Retourner au château, quand je suis sans ressources, donner lieu à mon père de croire que la misère et non le devoir me ramène auprès de lui ! Ton conseil n'a pas le sens commun. — Mais <{ue voulez-vous faire ? — Je n'en sais rien, mais

nous verrons. — Vous verrez, vous verrez. .. Mais il faut voir tout de suite. — Rien ne presse, mon ami. Nous avons un pâté de sanglier. — Quelques andouillettes... — Ah ! ah! — Plus les outres pleines de vin, qui sont cachées deiTière la statue de la Vierge. — Avec tout cela on a le temps de tenir conseil. Nous sommes ici à l'abri de la pluie et de la chaleur: nous ne craignons pas les voleurs, puisque nous n'avons plus rien. Déjeunons et délibérons. »

Trufaldin apporte le pâté en grondant : le palefrenier va prendre du vin sous les jupons de la sainte Vierge: on se met à table, on mange, on boit, on chante, on rit, comme si on était sûr du lendemain ; Trufaldin seul, Trufaldin dévot, et par suite gourmand, faisait la grimace. Conseil privé du chevalier, il ouvrit mille avis, qui tendaient tous à s'assurer une existence honnête et paisible : le palefrenier opinait de la tète et appuyait les ouvertures de Trufaldin : Silvia. vive, légère, inconsidérée, très attachée à Mendoce, qui était fort aimable, se trouvait bien avec lui dans un palais, dans un ermitage ; elle ne l'eût pas quitté dans un désert. Elle attendait donc qu'il lui plût de prononcer pour se ranger de son avis, et ]\Ienfloce prononça :

< Comme ton saint ermite nous a volé beaucoup au delà de la valeur de sa bicoque, la bicoque nous appartient de droit. — Après ? dit Trufaldin.

— Nous resterons ici jusqu'à ce que nous ayons fait les dispositions nécessaires pour le projet que. je vais vous communiquer. — Soit. — Les fidèles, qui apporteront les otfrandes à Dieu les consacreraient en effet au diable, puisque l'ermite est un escroc. Or, les clioses ne changeront pas de destination quand nous nous les serons appropriées.

— Mais vous n'avez pas l'air d'un ermite, et on ne vous donnera rien. — Je vais t'en donner l'air.

Tu endosseras la robe du papelard. Tu as son maintien réservé, pieux, la manie de parler de vertus que tu ne connus jamais, et en te faisant une barl^e des cheveux du palefrenier, le déguisement sera parfait . — Vite, vite, au pi'ojet, car je ne veux pas jouer éternellement Termite. — Pendant que tu occuperas Toratoire, que tu amuseras les imbéciles en regardant le ciel de travers, Silvia et moi nous nous occuperons utilement.

— Oui, à faire de petits ermites, peut-être ? Mais observez donc qu'on ne peut passer toute la journée à jouer à ce jeu-là. — Hé ! laisse-moi donc parler, bavard impitoyal^le. — J'écoute. — Avec nos morceaux de toile,' Silvia nous fait des habits longs et des toques, et moi, assis à côté d'elle, j'écris les vers qu'elle m'inspire. ' — Et à quoi cela ménera-t-il ? — Je me fais troubadour. — Autre idée biscornue. — Pas tant, pas tant, Nous vivons honorablement d'un talent recherché partout : il n'est pas de château où nous ne soyons accueillis, considérés, et nous offrirons aux seigneurs châtelains un assemblage de talents, tels qu'une troupe de troubadours n'en a présenté encore. Tu sais parfaitement le plain-chant : tu mettras mes vers en musique. J'ai une haute-contre passable, toi une très belle basse-taille. Silvia un dessus précieux, nous pinçons fort bien la guitare : en fautil plus pour vivre heureux et indépendants ! Voilà, mon ami, voilà comme l'homme que n'affecte rien brave la misère, l'écarté, jouit du présent, et se moque do l'avenir. Prends exemple à ton tour, et profite. »

« — Quoi, sérieusement, vous voulez vous faire troubadour ? — Très sérieusement. — Le fils d'un seigneur, propriétaire de trente lieues à la ronde?

— Le fils d'un seigneur peut n'être qu'un sot, et celui qui vit honorablement de ses talents est toujours recommandable. Prends exemple et profite.

— Mais... — Quoi ? — Vous ne serez pas troubadour toute votre vie. — Je ne sais pas même si je le serai dans liuit jours. Ne me romps pas la tète davantage et obéis. — Mais. . . » Ici Mendoce lève le l)ras d'une manière si expressive, que Trufaldin court, passe la robe, coupe les cheveux du palefrenier, se barljouille de mie] le bas de la figure, se colle une longue barbe, et se montre devant le patron, qui lui rit au nez, qui le plante à genoux devant le prie-Dieu, lui met un rosaire à la main, lui ordonne d'attendre les chalands dans cette attitude, et passe avec sa sultane, dans la grotte du jardin.

Pendant que Silvia taille et coud, Almanzor enlève la seconde écorce d'un cerisier, il arrache une des pointes de la couronne de fer de la Sainte Vierge et il laisse couler ses vers :

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