UO.MANCE
Sur la tombe d'Isidore L'amitié jette des fleurs; Au ti'op malheureux Zamore Elle donne aussi des pleurs..
Tous deux jeunes, tous deux tendres, Devaient-ils sitôt mourir ?
Honorons au moins leurs cendres Et gardons leur souvenir.
Ce fut un cruel roi maure Qui jadis donna le jour A la sensible Isidore Victime d'un triste amour.
Sans fortune et sans naissance, Zamore n'avait qu'un cœur ; C'est bien peu pour l'espérance, C'est beaucoup pour le bonheur.
L'amante savait se taire.
Et l'amant savait jouir; Le voile heureux du mystère Embellit jusqu'au plaisir.
Au sein d'une nuit profonde
94 LA FOLIE EtSPAGNOLE
L3 roi maure les surprit ; Bonheur passe comme Tonde, Et le malheur lui survit.
L'infortunée Isidore Fuit de rochers en rochers; J^e tendre amant qu'elle adore La soutient dans les dangers.
Mais le père outré de rage Parait avec ses soldats ; Nos amants perdent courat^e, Un tori-ent retient leurs pas. L'œil eirravé d'Isidore
En sonde la profondeur ; Cet œil revient sur Zamore Et sur son père en fureur.
Elle hésite. . . elle s'écrie:
Rien ne peut nous secourir; Pour toi seul j'aimais h vie, Te perdre est plus que mounr.
Les bras de la tendre amante Pressent Tamant qu'elle aimail, Et sur sa bouche brûlante Sa bouche encor s'attachait...
(les déplorables victimes Du roc s'élancent enfin ; L'onde entr'ouvre ses abimes. ..
Ils terminent leur de.slin.
En ce temps-là on aimait les lonoues chansons qui voulaient dire quelque chose, témoins la romance de Geneviève de Brabant, de Joseph, du Mauvais Riche et autres, qui heureusement ont été recueillies dans le Ccnitique de ^Marseille, gros xoiwraç in-octavo, que personne ne lit plus, et dont les chansons pourtant sonthien aussi insignifiantes que celles qu'on fait tous les jours avec des roses fraîchement écîoscs, des soupirs doux comme zéphirs^ des fJammes qui brûlent les âmes, de très innocentes beaulcs et des torrents de voluptés. Chaque siècle a son goût : on voulait des choses alors; aujourd'hui on se contente de mots, pourvu
LA l'ÛLlE ESPAGNOLE 95
qu'ils soient mis en roulades, avec un accompagnement de timlniles : hcnè sit.
Quoi qu'il en soit, les vers de Mendoce, qui n'étaient pas très mauvais pour des vers du douzième siècle, ses vers Fétonnèrent à un point, le transportèrent tellement qu'il se leva comme un inspiré, une. main sur le front et l'autre sur le cœur, qu'il courut à l'oratoire pour faire passer sa verve dans les veines de Trufaldin. et lui faire produire à la minute un chant digne d'accompagner ses paroles.
Pauvre Trufaldin ! il était dans un embarras tout autre que celui de la composition. Le père d'une petite fille charmante, à qui Termite qu'il représentait avait fait pieusement un enfant, vengeait à grands coups de IjAton l'honneur de sa famille outragée. Le palefrenier, effrayé de la vivacité de l'attaque, avait pris la fuite et ne reparut plus, ce qui était assez égal à Mendoce, car enlin, quand on n'a pllis de mules, on n'a plus besoin de palefrenier, et son état présent ne lui permettait pas de garder de bouches inutiles. Il n'en était pas ainsi de Trufaldin, qui devait mettre ses vers en musique, les chanter avec lui, et aider la sultane à faire la cuisine, quand il faudrait dîner en plein champ. Mendoce, outré de la manière dont on traitait son camarade en Apollon, prit le paysan par un bras, l'envoya à l'autre ])out de l'oratoire et sentait une forte démangeaison de le crosser ; mais Trufaldin lui représenta que le cas s'ébruiterait, que les paysans des environs viendraient toml^er sur l'ermitage et les ermites et qu'il aimait mieux pardonner les coups qu'il avait reçus que de se voir exposé à être échiné tout à fait. Pour la première fois, Mendoce écouta cette remontrance pleine de sens, et commença à parlementer avec le paysan. A peine a-t-il commencé le récit du tour perlide que leur a joué le véritable ermite, qu"un<^ jeune tille, jolie comme un ange, et la t-aille
rondelette, entre, le petit panier au bras, dans lequel est le fromage à la crème. .Le père, indigné que sa fille reparaisse à l'ermitage malgré ses défenses, n'écoute plus le troubadour et "tombe sur elle : Mendoce tombe sur lui ; le futur de la petite, qui avait promis de tout oublier, et qui Tépiait, entre et tombe sur elle : quatre à cinq femmes qui apportaient leur ofîrande. s'indignent (jue les pères et les maris trouvent mauvais que les ermites fassent des enfants, et elles tombèrent sur le père et sur le futur : on se môle, on se pince, on se mord, on s'égratigne : la sultane, qui accourt au bruit, est renversée d'un soufflet de jambon, qui était destiné au papa. Une autre femme s'embarrasse dans sa cotte, tombe sur elle, et une seconde sur celle-là: elles saisissent les paysans aux jambes, les entraînent après elles, et les paysans entraînent après eux ce qui reste de femmes debout. On se bat sur le carreau : toutes les cottes sont en l'air. L'une découvre une jambe, une autre sa cuisse : celle-ci son devant, celledà son derrière. Mendoce riait aux éclats, et rirait peut-être encore, s'il n'eût pensé que sa sultane, qui était dessous, allait être suffoquée. Mais comment la tirer d'entre sept à huit personnes accrochées les unes dans les autres ? Il se fait aider par Trufaldin : ils apportent une grande jarre pleine d'eau, et la vident sur les combattants. On se relève. on s'écrie, on se disperse; on renverse en fuyant piie-Dieu, crucifix, tètes de morts et rosaires; en deux secondes il ne restait sur le champ de bataille que le bénitier, les deux paysans, lesdeux troubadours et la sultane. Toutes les femmes ont disparu et ont pris la route du jardin. ]\Iendoce regarde et ne voit personne. Cependant le jardin est petit, pas de grands arbres, et la grotte est sans profondeur. La frayeur leur a-t-elle fait sauter le rocher qui domine "à pic sur, un précipice effroyable ? Mendoce monte sur un ceri-
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sier planté sur le bord de la roche ; il avance bravement le long d'une forte branche qui s'étend au-dessus du précipice ; il regarde et ne voit rien. « Allons, dit-il en descendant, elles sont parties par la voie des airs . » Gela aurait été croyable, si les ballons eussent été inventés.
Trufaldin, qui s'embarrassait fort peu de ce qu'étaient devenues ces femmes et qui ne se souciait plus de jouer à l'ermite, avait été reprendre ses habits, et faisait tranquillement sa toilette au pied de la statue de la sainte Vierge. 11 la priait dévotem^ent de le garantir de nouvelles alcarades. Il baisait avec respect sa robe de bois, lorsque le très petit bout d'une chaînette de laiton, qui dépassait la robe: l'embarrassa dans ses doigts. En retirant maladroitement sa main, il tire la chaînette, la sainte Vierge fait un grand mouvement, et Trufaldin fait un saut en arrière ; il relève les yeux, et ne voit plus de sainte Vierge. Il aperçoit sur une surface beaucoup plus large trois diables très bien faits, car ik étaient fort" laids. A leurs pieds étaient un trou étroit, mais qui paraissait jtrofond. Il ne doute pas que l'enfer, ne vienne de s'ouvrir pour le punir d'avoir endossé une robe qu'il était indigne de porter. Il fit un second saut en arrière, et tombe dans l'oratoire en poussant un cri atïreux . Mendoce accourt : Trufaldin, dans des transports à se faire crever lui même et à faire mourir les autres de rire, lui montre delà main l'enfer prêt à l'engloutir : les deux paysans, terriliés à ce spectacle, nouveau pour eux, s'écrièrent que le diable a pris possession de l'ermitage pour punir l'ermite de ses crimes, et qu'il a emporté les femmes qui se donnaient à ce malheureux : ils se plongent le visage et les mains dans le bénitier de quinze ou vingt pintes, et ils sortent à genoux, et à reculons,, en se promettant bien de ne jamais re-» mpttve ]pM pieds dnn.H of» li«u de terreio's
Mendoce, qui ne craint ni le diable, ni l'enfer, s'approche des trois figures, et reconnaît, en riant selon sa coutume, que la sainte vierge et son saint piédestal s'ouvraient du haut en bas, et démasquaient l'entrée d'un petit escalier grossièrement taillé dans le roc. Il démêle avec sa sagacité ordinaire, que les diables sont en dedans pour effrayer les bons chrétiens du douzième siècle, qui par hasard, ou par curiosité, tireraient la chaînette : il conclut enfin que toutes ces dames sont descendues par l'escalier à un lieu qui leur est parfaitement connu, et où l'ermite se dédommageait amplement de la sévérité de mœurs qu'il affectait en haut.
Mendoce saute sept à huit degrés, décidé à vérifier les faits ; les ténèbres le forcent à s'arrêter. Il écoute, le plus profond silence régne partout. Il est Jn'ave, mais le cas. est épineux ; il se consulte, il remonte, renferme les diables sous l'enveloppe extérieure de la bonne Vierge, et assemble une seconde fois son conseil. -
Il fait part à Silvia et à Trufaldin de ses observations et de ses idées. Trufaldin n'entendait plus rien, et il fallut ouvrir et fermer plusieurs fois la machine devant lui pour le convaincre qu'un escalier n'est pas l'enfer, et que les diables qu'il a vus, sont de la façon de quelque l)atier de village. Les têtes remises, la discussion s'engagea.
Mendoce concevait bien que la petite fille se fût réfugiée là pour échapper à son père et à son futur : mais il ne devinait pas pourquoi des femmes, qui ne devaient de compte à aucun des spectateurs, s'étaient réfugiées dans les entrailles de la terre, au lieu de s'aller lionnement sécher au soleil. Le cas parut extraordinaire à Silvia, et Trufaldin déclara modestement qu'il n'y comprenait rien.
Mendoce, qui avait à lui seul de la tête pour trois, pensa que quelque motif qui eût déterminé
ces dames à descendre, il n'était pas probable qu'elles passassent la journée entière loin de ceux à qui elles devaient compte de leur conduite : que sans doute elles attendaient pour sortir le moment où elles croiraient que l'ermitage serait évacué par des hommes qui n'avaient plus d'intérêt à y rester, et il jugea qu'il fallait provoquer leur sortie par une retraite simulée, sauf à revenir ensuite faire une inspection exacte des lieux, le flambeau d'une main et la hache de l'autre. Trufaldin trouvait très bien qu'on se retirât, et ne jugeait pas à propos qu'on revint : Silvia ne s'en souciait pas non plus. Mais Mendoce observa que, depuis trentesix heures qu'ils avaient quitté Saragosse, ils n'avaient eu d'autre aventure que de se laisser platement voler, et que, si le souterrain ne promettait ni monstres, ni génies à combattre, il pourrait au moins satisfaire sa curiosité. Il ajouta d'ailleurs qu'il le voulait ainsi, et il commença le déménagement qui ne fut pas long.
Il enveloppa le pAté de sanglier, les andouillettes, les guitares et les castagnettes dans les robes de troubadours, qui étaient à peine coupées, il mit le paquet sous un bras, prit la sultane sous l'autre, et Trufaldin suivit en branlant la tète et disant entre ses dents :
La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est utile
On descend le rocher : on monte un rideau couvert de bois ; on coupe des branches qu'on iiche en terre autour de soi pour n'être pas vus, et on se ménage des jours pour pouvoir tout observer.
Au bout du rideau était un terrain sa])lonneux, et à travers les énormes racines d"an vieux chêne, on voyait un trou qui annonçait l'entrée du terrier d'un renard ou d'un blaireau. Nos aventuriers n'y tirent pas grande attention en passant. Mendoce cependant aimait la chasse ; mais il n'avait ni
meutes ni furets, et il était occupé d'autre chose.
Ils n'avaient pas passé deux heures au milieu de leurs branchages, qu'ils aperçurent dans la campagne les six à sept paysannes, qu'ils reconnurent à leurs habits : mais ce qui paraissait inexplicable à Mendoce, c'est que ces habits, qui avaient été couverts d'eau et de terre, paraissaient de la plus grande propreté : le bavolet et le bas de coton étaient d'un blanc à éblouir , les cheveux étaient en ordre et retroussés avec grâce : il s'y perdait.
Par où d'ailleurs étaient-elles sorties, puisqu'elles avaient paru d'un côte, opposé à l'ermitage ? On soupçonnait bien qu'elles n'étaient aussi propre que pour ne pas donner des soupçons chez elles ; mais la petite ne pouvait en imposer ni à son père, ni à son futur. Et puis il y avait donc dans ce trou quelque bonne fée compatissante aux faiblesses des femmes, et réparant d'un coup de baguette le désordre de leur toilette.
« Il est évident, seigneur, disait Trufaldin, qu'il y a de la diablerie là-dedans. — Il n'y a pas de diablerie, mais il y a quelque chose d'inconcevable que j'éclaircirai, dussé-je ne pas sortir du trou. — Ali ! seigneur, au nom de votre digne père, qui est un peu sévère mais qui vous aime, au nom de votre mère, de ses maux de cœur de neuf mois, et de ce qu'elle a souffert en vous mettant au monde... Il ne m'écoute seulement pas. ■» En effet, Mendoce était déjà l)ienloin.
Silvia. qui l'aimait vraiment, courait à côté de lui. et Trufaldin était resté à sa place, parce qu'il fallait, disait-il, qu'il en restât au moins un pour garder les écfuipages.
En repassant devant le prétendu terrier à blaireaux. Mendoce s'arrêta, et trouva le fond tapissé de mousse, ce qui ne lui parut pas naturel. Il écarte avec quelque peine des racines entrelacées, il s'engage Hirr Jes genoux et sur les inains I le troii
s'élargit insensiblement. « Je suis heureux, dit Mendoce, voilà le commencement d'une véritable aventure. »
Le sexe aime aussi les aventures : mais d'un genre tout diflerent. et Silvia oublia sa tendresse, à l'aspect des difticultés, et par la peur des ténèbres, toutes puissantes sur les esprits faibles. Elle retourna près de Trufaldin, qui lui passa la main sous le menton, et qui lui dit : « Consolezvous, consolons-nous. Je vous épouserai quand nous serons sûrs que Tinsensé aura trouvé sa fin.» Un soufflet fut la réponse de Silvia, parce que s'il est vrai qu'une femme puisse se décider à tout, il est au moins des propositions quel'amour-propre ne saurait entendre.
Mendoce n'avait pas fait trente pas, qu'il était absolument privé de la lumière, et que la voûte était assez élevée pour qu'il pût se tenir debout. Le vent qui soufflait au visage, annonçait un souterrain tortueux et prolongé. 11 se repentit de s'être engagé dans ce mauvais pas. Il se rappela les dernières paroles de Trufaldin, et balança s'il retournerait en arrière. Une fausse gloire lui lit tout mépriser, il tira son épée et avança tète baissée.
Bientôt des soupirs se font entendre : Mendoce s'arrête, et un malheureux caillou qui roule sous ses pieds le décèle. « Est-ce vous, frère Pacome,dit une voix argentine ? Oui, oui, c'est moi, répond Mendoce à voix basse. — Ah ! que vous vous êtes fait attendre.— Il a bien fallu donner à ces malencontreux chevaliers le temps d'évacuer mon pauvre ermitage.— Mon père m'a trouvée là-haut, et il m'a battue. Je n'ose plus retourner chez nous. — Tu n'v retourneras plus, et il ne te trouvera pas ici » En écoutant, en répondant, Mendoce s'avançait. Il approcha si près, qu'enfin la petite lille se trouva sous sa main. Elle était étendue sur un lit
de feuilles sèches; Mendoce l'avait trouvée fort jolie: il était jeune, et il n'y avait pas d'apparence que Silvia vint le déranger. Ce qui est nouveau est toujours le plus beau, et l'amour de la nouveauté fait faire des prodiges . Mendoce en lit tant, que la petite s'écria à la tin : « Xon, tu n'es pas frère Pacôme . »
La paix est bientôt conclue quand on fait mieux ({ue son rival. Mendoce et la petite s'expliquèrent, amicalement. Il raconta, lorsqu'il ne put plus agir, ce qui lui était arrivé à l'ermitage, et la petite lui dit sans rougir, parce qu'il ne la voyait pas, que l'ermite était un homme de trente ans au plus, qui portait une fausse ])arbe pour inspirer la confiance aux femmes : qu'il amadouait celles-ci avec de belles paroles, les engageait à revenir, leur faisait boire de bon vin, dans lequel sans doute il mettait quelque chose : qu'alors on se laissait aller : « et vous savez bien, ajouta la petite, que quand on a eu une fois ce malheur-là, on n'est pas fâché de recommencer. »
« Hé, depuis quand ce chien d'ermite demeuret-il ici ? — Depuis cinq à six ans. — Et pourquoi ce souterrain, puisqu'il peut, quand vous êtes seules là haut avec lui, vous rendre malheureuses tout comme ici-bas. — Oh ! le souterrain était fait, et la. sainte Vierge aussi. — C'est-à-dire qu'il a pris tout cela des mains de son prédécesseur. .Je les crois aussi fripons l'un que l'autre. Mais encore une fois, à quoi bon ce souterrain?— Je vais vous le faire voir. » La petite tire de sa poche un briquet et de l'amadou : une lampe s'allume : la petite tixe le chevalier et lui sourit; le chevalier la rend malheureuse encore, et la petite sourit de nouveau. « Oli! oli ! dit-il, je ne saurais faire face à de nouveaux malheurs. Voyons, examinons ceci. » C'était le roc brut, sans arf, sans apprêts; mais le coquin d'ermite y avait réuni toutes les commodités de la
vie. Excellente couchette, sièges douillets, provisions délicates, hal)its de femme, qui tous étaient laits alors d'une grosse étoffe de laine noire. » J'y suis, dit Mendoce. Ces dames n'ont fait que changer de vêtement ; ce qui leur arrive sans doute quand le frère Pacôiiie les a un peu trop chiffonnées. Il n'est pas bête du tout cet ermite-là : làliaut, l'apparence de l'austérité, et ici tout ce qui fait le prix de l'existence. Ah ! ah ! qu'est-ce que cette grande armoire ? — Je n'en sais rien, seigneur chevalier; frère PacOme ne l'ouvre jamais devant nous . — Je vais le savoir à la minute * , et le chevalier fait sauter la porte avec le pommeau de son épée.
Mendoce et la petite voient d'abord quelques rouleaux d'étoffe noire-, des ciseaux, du fil, des aiguilles, des bavolets tout coupés. « Fort bien, dit Mendoce ; l'ermite s'occupe de ses femmes, voilà de la reconnaissance. — Oh î nous faisons cela nous-mêmes à nos moments perdus, et les habits que nous rapportons à la maison sont des dons que frère Pacome a reçus à la ville pour les pau- ' vres du pays. — Hé bien ! voilà qui est tout à fait vraiisemblable. Et ces chapelets, ces scapulaires, ces agnus Dei?— C'est ce que nous rapportons aux enfants ... — Du frère Pacôme ? — - Et à ceux de nos maris. Ils en font aussi quelquefois, seigneur chevalier. — C'est bien heureux, en vérité.»
Deux tiroirs fixent l'attention de Mendoce. Ils étaient fermés à clef, et les clefs ne se trouvaient pas. Mendoce se servit de la pointe de son épée et fit sauter les serrures : les tiroirs étaient remplis d'argent. « Oh ! oh ! je ne suis pas le seul que ce coquin-là ait volé. — On l'a dit, et je commence à le croire. — Il reviendra sans doute, car il n'est pas présumable qu'il abandonne ici la moitié au moins de ce qu'il m'a pris. »
La petite regardait cet argent d'un air ébahi, et
loi LA rOLIE ESl'AGNOLE
réllécliissant à ce que venait de dire Mendoee, elle pensa comme lui, d'autant mieux que Termite ignorait encore que son père eût découvert sa grossesse. L'entrée du souterrain qui donuciit dans le bois, lui permettait de retourner la nuit à l'ermitage sans être aperçu, et il pouvait voir par une petite fente que la sainte Vierge avait au bas du ventre, s'il devait se rétablir dans son domicile.
Il y avait lieu de croire cependant que son absence durerait quelques jours, car il devait penser qu'un jeune homme alerte ne manquerait pas de courir le pays après son voleur, comme il était présumable qu'il s'en éloignerait après avoir fait des recherches inutiles. Ces raisonnements étaient fondés ; mais une chose embarrassait Mendoee. Ceux que Termite avait volés avant lui devaient avoir fait de l'éclat dans les environs, et avoir nui singulièrement à la réputation du personnage. « Ils" ont crié en effet, dit la petite : mais les femmes raccommodent tout. Le premier était un menteur. — A la bonne heure pour le premier; mais les autres . — L'un était un hypocrite qui voulait faire chasser Termite pour s'emparer de l'ermitage. Celui-là se vengeait, disait-on, de ce que le frère Pacôme lui avait refusé l'hospitalité, parce qu'il avait tenu des propos irreligieux : enfin, les femmes exigent une autre fois que leurs maris fassent perquisition dans l'ermitage, quand le frère est disposé à les recevoir, et que tout annonce la ferveur et la pauvreté.
Après cette courte explication, la petite prit la main de Mendoee, et le pressa de sortir et de s'éloigner, parce qu'elle craignait que son })ère ne revînt quand sa frayeur serait passée. Elle craignait bien aussi que Termite rentrât. Il avait pris de l'ascendant sur elle, et elle n'avait pas envie de quitter Mendoee pour le frocard.
Le jeune homme avait grande envie d'attendre
son ermite, et de lui donner une de ces leçons dont on se souvient toute la vie. Mais il fallait passer une nuit ou deux à la belle étoile, et le seigneur Mendoce aimait ses aises. D'ailleurs il ne voyait pas grand honneur à étriller un ermite. Il se 'disposa donc à céder à l'empressement delà petite, et il commença à se faire restitution aux dépens des deux tiroirs, ce que le rigoriste le plus sévère ne peut certainement blâmer.
Il avait scrupuleusement compté un nombre de marcs égal à c-'ux qu'on lui avait pris, et il s'éloignait la lampe k la main. La petite le tira par son pourpoint. « Et ce reste-là, que deviendra-t-il ? Je ne m'en inquiète guère. —Vous le laissez ? — Prendre au delà de ce que j'ai perdu, ce serait me dégrader. — Mais j'ai perdu aussi, moi, et il est naturel que je me rembourse. — Oh ! cela, c'est une autre ali'aire. — Dix marcs pour mon pucelage. — Ce n'est pas trop. — Vingt pour mes complaisances. — A la bonne heure. — Et le reste pour mon douaire. — C'est trop juste. » Et le reste fut en effet emporté.
Mendocp, enchanté de 'ce retour en fonds au moment où il y comptait le moins, aussi charmé d'avoir conquis une jolie fille qui jetterait de la variété dans ses amours, Mendoce rejoignit, en chantant. Trufaldin et S'ivia. La vue de l'argent opéra dan^ les esprits un changement aussi rapide qu'lieureux.Mais la sultane fronçale sourcil quand Almanzor lui annonça que l'humanité ne permettant pas d'abandonner la petite au ressentiment de son père, ils allaient la prendre avec eux. Il eut beau lui observer qu'elle avait besoin d'une aide qui pai'tageàt avec elle les petits soins de la cominunauté : il eut beau lui protester que son attach^^ujent pour elle l'avait déterminé autant que le désir de rendre service à la pauvre petite fille, lioxane crut voir en elle une rivale, et les femmes
se trompent rarement sur cet article. Elle regardait la petite en dessous, et ses charmes et sa fraîcheur, et certains regaixls qu'elle interceptait au passage confirmèrent bientôt ses soupçons. Que pouvait-elle dire ? Pden : elle appartenait à Mendoce. Que pouvait-elle faire? Barrer cette nouvelle intrigue : c'est le parti que prennent toutes les femmes, et c'est ce qui ne manque jamais de faire d'une fantaisie une inclination sérieuse.
Tout le monde se mit en route, les uns forts contents, les autres feignant de l'être. La petite, qui connaissait les bois comme le souterrain de l'ermitage, conduisit la caravane par des sentiers qui l'éloignaient de la cabane de son père et de la ville de Plasencia, oùfrère Pacôme allait ordinairement faire ses emplettes, et où sans doute il était allé vendre les mules en habit de cavalier.
En marchant, en sautant, en chantant. en buvant, en mangeant, on arriva à la vue d'une ville qu'on ne connaissait pas : mais comme on est bien reçu partout avec de l'argent, il était assez égal d'entrer dans cette ville ou dans une autre. Mendoce était bien aise qu'il s'en présentât une, parce qu'il voulait équiper sa troupe d'une manière digne d'un troubadour de distinction. Le chant était fait, il en était content, et il se proposait de commencer dès lendemain l'exercice de l'honorable profession. Il le commença, en effet, mais non pas précisément comme il se l'était proposé.
La ville qu'il voyait est la bicoque appelée Longarés. Il suivait les bords riants d'une jolie petite rivière qui y conduit, et dont j'ai oublié le nom, lorsqu'il distingua dans l'éloignement un grand homme d'assez mauvaise mine et assez bien armé qui venait droit à lui. On ne se connaît pas dans ce monde, et précaution est mère de sûreté. Mendoce avait à défendre sa personne, son argent, ses deux femmes, le camarade Trufaldin, et les
débris de son pâté. Des intérêts aussi niajenrs exigeaient qu'il fût sur ses gardes. Il rendit le paquet à Trufaldin. et s'avança le premier pour reconnaître les dispositions de l'arrivant. Celui-ci s'arrête à quelques pas, fixe Mendoce, fait un saut en arrière, et met la main sur la garde de son épée, La petite, qui ne quittait pas Mendoce, lixe l'inconnu, jette un grand cri, fait un demi-tour à droite, et s'enfuit en criant : c'est l'ermite.
L'ermite, reconnu, tire l'épée : Mendoce, honteux de s'être laissé prévenir, tire la sienne et se précipite. Bientôt il s'aperçoit que son adversaire a autant d'adresse et plus de force que lui. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre pourquoi ils se battaient, car Mendoce, avait repris ce qu'il avait perdu, et l'ermite ignorait qu'il eût fait restitution : mais enfin, c'est ainsi qu'on se bat d'ordinaire d'homme à homme et de peuple à peuple.
Frère Pacùme serrait vivement le chevalier. Il écarte son fer d'un vigoureux coup de talon, fait une passe sur lui, jette son pied gauche sur le pied droit de son adversaire, le pousse rudement de la poitrine, le renverse, saute par-dessus lui. allonge un coup de pied dans les côtes de Trufaldin qui priait Dieu sur le paquet pour le succès des armes de son maître, charge le paquet sur son épaule, s'élance dans la rivière, la traverse en plongeant, reparait à la rive opposée et montre son derrière à son ennemi stupéfait, qui n'a pu le suivre parce qu'il ne sait pas nager.
La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est utile,
disait Trufaldin en se frottant le côté. La petite a conservé son argent, parce qu'elle a pris la fuite ; vous avez fait le bravaclie, et vous avez^ perdu le vôtre. Que ne vous sauviez-vous aussi. — Malheureux ! — Hé, sans doute, je suis poltron et je m'en trouve bien : je me tirade tout avec quelques coups
de pied ou de l)àton : mais vous vous exposez à vous faire tuer ! Si ce chien d'ermite ne préférait le l)utin au sang, j'aurais une Jjelle nouvelle maintenant à porter au château d'Aran. Voyez-vous votre père au désespoir, votre mère mourante, dont la malédiction vous poursuit au fond de la rivière, où cet enragé-là n'eût pas manqué de vous jeter?... Voyez-vous... Voyez-vous un valet maladroit, qui raisonne quand je suis furieux. Viens coquin, viens te placer à coté de Silvia, veille à sa sûreté autant que le peut un poltron, et je vais châtier de la manière la plus éclatante ce coupe-jarret qui m'atïronte. Attendez-moi tous deux ici. »
Trufaldin n'osait plus parler raison : mais il eût donné sa vie, si elle lui eût été moins chère, pour prévenir un second combat. Il ne trouva pas d'autre moyen pour arrêter son maître que de flatter son goût dominant. « Observez, lui dit-il, votre précepte d'hier : bravez la misère, jouissez du présent, et moquez-vous de l'avenir. Renoncerez-vous, parce qu'un insolent vous a montré son derrière, au plaisir de chanter vos vers si harmonieux et si coulants ? Qu'est devenue cette émulation qui allait faire de vous le premier ménestrel de l'Espagne ? — Je le serai toujours corbleu !— Vous ne le serez pas si vous vous faites tuer. — Les armes sont journalières : et je n'aurai pas été impunément volé et insulté par un coquin. »
11 partait en effet, lorsque Silvia qui, pour ne pas user son crédit, ne faisait de remontrances que dans les grandes occasions, lorsque Silvia prit la parole, et représenta à Mendoce que la présence de la petite et le contenu du paquet prouveraient à l'ermite que tous ses secrets étaient connus. Qu'il se garderait bien de retourner à Termitage. où il ne pouvait s'attendre qu'à un mauvais parti, et que tout le fruit (|ue Mendoce retirerait de sa démarche serait de brûler, s'il voulait, une cabane.
ce qui n'est ni bien difficile, ni bien glorieux. (' lié bien, chantons, reprit Mendoce. Nous avons encore mes vers, ta musique, vos guitares et les castagnettes: allons, chantons et marchons. »
« Loin de nous la prospérité, « Des sols éternelle manie ;
« La médiocrité
« Est mère du génie .
« — Tiens, mets-moi cela en musique. — Pardon, seigneur, mais il y a dans vos vers quelque chose qui n'est pas exact. — Qu'est-ce, docteur? — La médiocrité soupe, et nous, nous ne souperons pas; on n'héberge pas les troubadours dans les villes. — Non? hé bien, faisons une chanson de table, et célébrons au moins des plaisirs que nous ne pouvons goûter, nous dormirons ensuite, et vive la joie, quoi qu'il arrive. Écoute:
« Pour bannir le chagrin « Et jouir de la vie, « Buvons d'excellent vin, « Prenons femme jolie .
(.< Moquons-nous d'un oison « Qui condamne l'ivresse :
« Ce qu'on perd en raison, « On le gagne en tendresse.
a Allons, mes amis, avec ces trois morceaux et ma fécondité, nous sommes en fonds pour notre début; nous n'avons pas d'habits de costume: hé bien! nous nous en passerons. Marchons et chantons. »
Un vieux château, dont les donjons n'étaient pas si élevés que les clochers de Longarès, se montra tout à coup au détour d'une colline. « Nous souperons. s'écria Trufaldin ; nous souperons, répètent Mendoce et Silvia. Accordons nos guitares, faisons un bout de répétition en pleins champs, et alloris enchanter b ««igneuv chùtelaint »
Le pont est levé selon l'usage. Le nain qui veille au haut de la tour, prend son arbalète, ajuste la flèche, et crie: qui vive! Les guitares et un chant chevaleresque répondent pour les troubadours. Les sons mélodieux parviennent jusqu'à la salle basse où le seigneur châtelain sommeillait en digérant un copieux dîner. Il secoue l'oreille, ouvre ies yeux, se lève, court à sa fenêtre, et ordonne qu'on baisse le pont, et qu'on introduise les trouvères.
Mendoce se présente avec les grâces que donne l'éducation : Silvia avec la modestie piquante de la beauté; Trufaldin avec sa bonhomie accoutumée. <^' Voyons d'abord un essai de vos talents, dit le seigneur, car je suis connaisseur et on ne m'en fait accroire sur rien. Si vous êtes vraiment des troubadours, ce château sera votre demeure autant de jours qu'il vous plaira y rester. »
On commence la fameuse romance: Sur la tombe d'Isidore, avec accompagnement en deux part es, ce qui ne s'était pas entendu jusqu'alors et à laUin de chaque strophe, le châtelain s'ét-riait: ce sont parbleu, ce sont des troubadours.
€ Nous souperons, disait tout bas Trufaldin: nous souperons. reprenaient Silvia et Mendoce. — Mais comment, poursuivit le seigneur, des trouvères voyagent-ils dans cet équipage? L'un ressemble à un chevalier... — Je le suis en effet, seigneur, répond Mendoce.'» Et il raconte avec emphase les fariboles ([u'il a arrêtées avec Silvia et Trufaldin.
Un chevalier troubadour, un chevalier qui a été delà seconde croisade, un troulnidour qui s'accompagne en deux parties, était un être précieux pour le châtelain. Ce qui surpassait tout à ses yeux, c'était la sultane favorite qui avait rendu la liberté au chevalier : c'était le chevalier qui, par reconnaissance, avait épousé la sultane ; c'était
enfin raumùnier qui les accompagnaient partout pour attirer sur eux les bénédictions du ciel. Dès ce moment les égards se joignirent aux marques d'intéi'èt : il fut décidé que les trouljadours feraient une neuvaine au château, et qu'il leur serait donné des mules, des valets et de l'argent pour les conduire ensuite ou ils voudraient se rendre .
Le seigneur châtelain prend la main de la Ijelle Roxane, et la conduit à la chambre où s'ennuyait sa jeune et belle épouse, en faisant semblant de travailler, mais en pensant à ce qui occupe les jeunes femmes qui ont de vieux maris. Il fut décidé encore que la sultane reposerait sur une couchette qu'on dresserait à côté de celle de madam.e, ce qui arrangeait le seigneur, qui avait toujours besoin de repos, et le preux Almanzor qui avait bien acquis le droit de se reposer avec sa petite qui lui plaisait tant, et à laquelle il ne pensait plus.
Pendant qu'on apprête un somptueux souper, le patron fait passer Mendoce dans un vaste cabinet ; et comme l'amour propre est toujours la première sensation qu'on cherche à satisfaire avec des inconnus, il lui montra les portraits en pierre de ses nobles aïeux. Il les avait fait enlever de leurs tombeaux, et en avait garni le pourtour du cabinet : ce qui faisait un coup d'œiltout à fait divertissant. Il raconta au brave Almanzor les exploits de chacun, ce qui fut bien aussi ennuyeux que l'histoire de Mézerai sans pourtant être aussi long. Il raconta que. déjà surchargé de la gloire de ses ancêtres, il avait jugé inutile d'en acquérir pour son compte joarticulier ; qu'il avait passé sa vie à faire enrager ses vassaux, ses domestiques, et à tromper ses maîtresses. « A propos de cela, dit-il. je vais vous prouver la multitude et les agréments de mes conquêtes. » Il prouva la quantité par autant de bracelets en cheveux, accrochés chacun à un clou doré
et rangés par ordre chronologique. Il prouva ses plaisirs par les obstacles qu'il avait eus à vaincre. les ruses qu'il avait fallu employer : il conta si longuement, qu'Alm an/or allait s'endormir, malgré son appétit, si le châtelain n'eût fini de la manière la plus propre à réveiller l'attention d'un amateur. Il apprit au jeune troubadour que depuis six mois il avait épousé une jeune personne, jolie au delà de l'imagination, parce qu'une belle femme ne coûte pas plus qu'une laide : il ajouta qu'il n'était pas jaloux, parce qu'il avait éprouvé que cela ne servait à rien ; il conclut en disant qu'il amusait sa femme avec des fêtes, parce que femme dont la tète est occupée a le cœur en repos, et il conclut en invitant le chevalier à imaginer quelque chose aussi galant que nouveau .
Mendoce, dont la tète et le cœur étaient également ardents, prit feu à la minute pour la châtelaine, qu'il ne connaissait pas. et ne pensa plus qu'à prolonger son séjour pour mettre à fin une intrigue qui ne devait pas se terminer avec une dame du haut parage comme avec la petite du souterrain. Il proposa de l'amuser deux ou trois jours avec des chansons nouvelles, et pendant ([u'elle les apprendrait, de lui préparer la plus piquante des surprises.
(( On voit tonsles jours, dit Mendoce, des événements inattendus, extraordinaires, attachants. On entend des conversations vives, pressées, spirituelles. Pourquoi ne mettrait-on pas cela en action en ôtant aux conversations ce qu'elles ont de trop long, et en ajoutant quelque chose aux événements trop communs? — Bien, seigneur Almanzor, bien, très bien, de par Dieu. — .J'ajoute à la prose languissante la force et le charme des vers. — C'est cela, mon ami, c'est cela. — Et pour inspirer plus de vénération pour mon talent, je le consacre à des «ujet*^ révér«^s du vulj?aire« — ^ De mieux en mieux*
sur mon Ame. — Le mystère de la Conception, par exemple. — Oh ! que ce sera beau. — Avezvous des vassaux intelligents, adroits ? — Par centaines, mon ami. — Je fais construire une maison tout a fait semblable à Notre-Dame de Lorette. La Vierge est en prières, et se détourne à Faspect de la Volupté que le Diable lui présente. Elle va céder, car elle est femme ? mais le beau Gabriel entre par la croisée, son rameau de lis à la main. A son aspect, la Volupté et le Diable disparaissent, la Vierge conçoit sans plaisir pour accoucher avec peine, et le spectacle finit par un Stabat Mater sur un air nouveau. — Embrassezmoi, homme étonnant, embrassez-moi encore. Votre idée aura des imitateurs. je vous en réponds . » Et en effet, Mendoce fut l'inventeur de ces mystères qu'on joua dans toute l'Europe chrétienne, jusqu à l'époque où la renaissance des lettres tira de la poussière les Grecs et les Romains, et fournit des modèles que nous avons surpassés, quoi qu'en disent les vieux admirateurs des vieilles choses.
(( Ah çà! reprit le châtelain, qui jouera le Dia- ])le? c'est un vilain rôle. — Mon aumônier; il est déjà habillé de noir. — Et il n'est pas beau. J'ai un bois de cerf qui lui ira à merveille. — Sans doute: cette coiô'ure va à tout le monde. — Et la Volupté? — Ma sultane. Elle a un petit air fripon qui caractérisera le personnage. — Et l'ange Gabriel? — Moi, si vous voulez. — Vous. Chevelure blonde et bouclée, œil bleu, taille élancée; avec cela une tunique blanche, de longues ailes faites avec les queues de mes paons, et ce sera parfait. Et la sainte Vierge? — Ah ! voilà où je suis un peu embarrassé. Il faudrait une seconde femme... — La mienne, chevalier, la mienne. Personne n'a l'air aussi virginal, et entre nous soit dit, elle est encore vierge, ou peu s'en faut. Ah ça ! mais ne faudrait-il
pas, pour la bienséance, que je jouasse avec Madame... une jeune épouse... — Ah! vous avez raison, il ne faut pas que vous perdiez vos droits sur Madame, même en plaisantant. L'honneur, la réputation... Hé! m'y voilà. Vous serez saint .Joseph.— .Justement c'est mon patron. — Je vous en fais mon compliment. »
La grosse cloche annonce que le souper est sur la table, et le châtelain invite Mendoce à descendre. La jeune Séphora était déjà placée. Elle leva sur Mendoce un grand œil humide, qu'elle baissa en s'inclinant légèrement : Mendoce salua profondément, et se mit auprès d'elle : le châtelain s'assit auprès de la sultane: Trufaldin. enchanté, entonna un Benedicite sur v\\ air de sa façon, et se mit à jouer de la mâchoire à sa manière ordinaire, c'està-dire de façon à étonner les plus gourmands. Mendoce partageait le temps entre deux appétits; les meilleurs morceaux pour son estomac: les propos les plus délicats, les plus fins pour la dame. La dame ne répondait pas directement: mais un sourire payait la louange adroite. Insensiblement la modestie céda aux charmes d'une conversation enjouée : elle répondit par de simples mots à la vérité, mais de ces mots heureux, soignés, qui annoncent l'esprit joint au désir de plaire. Le châtelain était enchanté. « Bravo! criait-il à chaque instant, iu'avo. C'est un combat, un carrousel, un tournoi d'esprit. Corbleu, madame, je ne croyais pas que vous en eussiez tant, et je rends grâce au gentil trouvère qui l'a développé tout à coup. Il vous en fera bien voir d'autre. L'ange Gabriel, saint .Joseph... Ah! ah! ah! mais ceci est encore un secret. Ah çà! contez donc à Madame comment vous vous êtes tirés des mains de ce vilain soudan d'Egypte . cela doit être curieux, et les dames aiment l'extraordinaire. »
Mendoce n'était pas préparé à conter, et d'ail-
leurs il avait à dire à madame des choses plus intéressantes que ce qu'il pouvait imaginer. Il répondit que son aumônier, qui narrait parfaitement bien, allait satisfaire la curiosité du seigneur châtelain : Trufaldin. aui avait l'imagination paresseuse, se défendait de toutes ses forces. Un geste impératif de Mendoce lui ouvrit la bouche, et pendant que Trufaldin contait, le chevalier jasait avec la dame, qui riait quelquefois en regardant son mari, qui écoutait la bouche ouverte et qui gobait les niaiseries que débitait M. l'aumônier. • Mendoce ne savait pas trop comment il profiterait des heureuses dispositions qu'il avait remarquées dans la belle Séphora. Les uKi^urs espagnoles'sont sévères, et pénétrer dans son appartement sans son aveu, c'était s'exposer à un éclat qui le perdrait dans l'esprit du mari, aui n'était pas dangereux, mais qui avait bien le droit de mettre l'ange Gabriel à la porte. Silvia avait trop d'intérêt d'ailleurs à ne pas laisser Séphora seule, pour ne pas manquer de lui faire assidûment sa cour. Tout cela était embarrassant, mais l'amour trouve toujours quelque moyen conciliatoire. Mendoce écrivit une lettre passionnée, qu'il se promit de glisser pendant le dîner sur les genoux de la dame. Probablement elle n'oserait pas la lui rendre en présence de son mari, plus probablement encore elle la lirait quand elle serait seule, et la lecture d'une lettre, aussi agréablement tournée, la disposerait à en recevoir une seconde. L'intri2:ue sp lierait alors, car enfin c'est répondre à des bibets doux que les recevoir et les lire. Il passa la matinée à donner ses idées et ses ordres aux charpentiers, menuisiers et décorateurs du seigneur Gonzalve. Les quittait-il un instant, il venait écrire une scène : était-il las de composer, il retournait presser l'établissemeut des, ateliers: il marquait dàris le parc les arbres dont la ^rossetir et la di-
rection des branches pouvaient abréger la maind'œuvre: il faisait les billets d'invitation pour la noblesse du voisinage: il envoyait avertir les ménétriers des environs de se tenir prêts à la première sommation: le seigneur Gonzalve suivait ses opérations, admirait sa vivacité, la clarté de ses plans, voyait déjà tous les tableaux, et jouissait d'avance.
()n sonne enfin le dîner, et chacun se rend à la salle commune. Mendoce remarqua que Séphora était plus parée que la veille, et il en augura bien. Elle rougit encore en le voyant, un sourire imperceptible effleura ses lèvres de rose: et lorsqu'elle s'assit, son pied se trouva, par hasard sans doute, sur celui de l'aimable chevalier. On ne connaissait pas les serviettes, qu'on étend à volonté sur ses genoux et même sur ceux de sa voisine, et qui permettent à deux mains qui se cherchent de se rencontrer et de se touche i* un moment. Un gros chien favori, portant le collier doré aux armes du maître, suppléa aux serviettes ; tout sert à l'amour. Le chien était couché paisiblement sous la table : Mendoce lui pressa vivement la queue du pied qu'il avait libre, le chien se leva en jetant un cri ; Mendoce prétendit qu'il lui avait mordu la jambe : il se baisse pour y regarder; Séphora se baisse aussi par un intérêt bien naturel : Mendoce lui prend la main, l'ouvre, y met son billet, la referme, se lève aussitôt, fait quelques tours par la salle, en disant à Gonsalve inquiet: « Ce^ n'est rien, ce n'est rien: ses dents n'ont pas perc^ ma bottine. »
Que devait faire Séphora de ce billet caché d ans sa main ? Le rendre était impossible, le remettre à son mari était d'une imprudence impardonnab le. C'était troubler son repos sans nécessité ; c'était compromettre unétourdi, très blâmable sans doute, mais qui n'était pas coupable au premier chef,
parce qu'il aimait une jolie femme. Il n'y avait qu'un milieu dans tout cela, c'était de mettre le billet dans sa poche, et ce fut ce qu'elle fit.
On se remit à table, et Mendoce ne retrouva ni le pied ni le genou. 11 ne s'en étonna point : il avait donné l'éveil à la pudeur, qui devait combattre au moins pour la forme ; mais l'agitation du sein, l'incarnat des joues, lui prouvaient que ces combats étaient trop vifs pour être durables.
Après le dîner, il reprit ses travaux. Silvia s'attacha plus que jamais à obséder la jeune dame; Trufaldin chercha à se lier avec un vieux écuyer, dont il comptait faire son confident, et Gonzalve fut faire sa méridienne, et s'endormit en chantonnant un nouveau couplet du jeune troubadour.
Au souper du soir, au dîner du lendemain, à tous les repas qui suivirent, Mendoce remettait un billet. On les prenait tous, on ne répondait à aucun, et le silence de femme qui aime ne saurait être éternel.. L'amoureux chevalier pensa enfin que Séphora recevait ses lettres, parce qu'il y aurait du danger à les refuser, et que sa complaisance n'irait pas plus loin.
Séphora, de son côté, pensait que le chevalier n'avait épousé la sultane que par reconnaissance, comme elle n'avait épousé Gonzalve que par intérêt. La froideur du jeune homme pour cette Roxane, ses empressements auprès d'elle, annonçaient clairement de l'indilïérence pour l'une et de l'amour pour l'autre. Il est agréable pour une femme sage d'être aimée d'un petit être charmant, qui en vingt-quatre heures est devenu l'ami delà maison. Mais à quoi cela peut-il mener? Se manquer à soimême, quelle horreur ! Et puis le chevalier doit bientôt partir: point de ressources.
Trufaldin avait empauméson écuyer. Intendant des châteaux et domaines du seigneur Gonzalve, il avait toujours un prétexte qui autorisait des
il8 La FoLiK EîspagSulë
courses plus ou moins longues. Il partit avec la lettre de monsieur l'auuKjnier pour rendre le calme à un pèi-e au désespoir.
Gonzalve, vieux, cassé, n'ayant plus que le souvenir de ses qualités physiques, avait cependant conservé un liJjertinage de tète, qui ne va pas loin, mais qui ne laisse pas d'amuser celui qui'est forcé de s'en tenir là. Il savait sa femme par cœur: il continuait de fourrager par habitude, mais sans plaisir, et le sixième jour de l'arrivée du chevalier, il lui passa par la tète que de nouveaux appâts pouvaient être piquants à parcourir, et opéreraient peut-être une espèce de résurrection, 11 était d'ailleurs naturaliste, et l'histoire naturelle d'une princesse africaine ne doit pas ressembler à celle d'une aragonnaise. 11 n'y avait qu'une difliculté, c'est que Mendoce était jeune et beau, qu'il était vieux et laid, et femme qui se prête à une infidélité veut pouvoir compter sur un bénéfice clair.
Cependant ce beau chevalier était le mari de la princesse : les maris jeunes et beaux négligent leurs femmes, et les femmes n'aiment pas à être négligées. Un vieillard bien empressé, bien tendre, faisant peu, mais essayant l'impossible, prouve au moins sa passion, et les femmes aiment les hommes passionnés. t)'ailleurs le preux Almanzor faisait voyager sa princesse à pied, lui faisait faire maigre chère, et elle trouverait au château le nécessaire et le supertlu, motif tout puissant sur une femme qui aiaison de craindre que la pauvreté • n'altère sa fraîcheur. A la vérité, Séphora pouvait trouver extraordinaire qu'une étrangère s'établit chez son époux: mais un vieillard madré a tant de moyens d'en faire accroire à une femme de dixiiuit ans, qui n'a d'expérience que celle qu'il lui a communiquée, vX c'est si peu de chose que cela ! II était possible (iu'Almanzor prit de l'humeur en se vovant souiller sa femme : mais si cette femme
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s'obstinait à rester, ou si elle partait pour revenir, qu'aurait à se reprocher le bon châtelain, et qu'entreprendrait un jeune homme contre un sexagénaire qui ne pouvait plus soutenir une lance ? Et puis, n'avait-on pas main-forte au château ? Gonzalvo arrêta donc à part lui qu'il saurait comment sont faites les princesses africaines.
Il lit l'empressé auprès de Silvia, et Mendoce n'eut pas l'air de s'en apercevoir: il fallait qu'il jouât le mari. Mais il s'applaudissait intérieurement d'une fantaisie qui lui donnerait plus de liberté. 11 se conduisit cependant avec une extrême circonspection parce qu'il savait que le mari le plus convoiteux de la femme du prochain ne se soucie l)as du tout que le prochain convoite la sienne.
L^n jour pourtant que Silvia et Gonzalve se promenaient dans le parc, Séphora, qui les voyait de sa chambre, descendit sans autre intention sans doute que de savoir ce qui occupait si fort le chevalier avec les ouvriers du château. Mendoce la voit, va au-devant d'elle, lui remet une quinzième ou seizième épître que Séphora lui rend avec les précédentes, en lui disant à demi-voix : « Parlez-moi si vous avez quelque chose à me dire, mais ne m'écrivez plus : je ne sais pas lire. »
Elle avait cela de commun avec la plupart des belles dames de ce temps-là ; mais ce n'était pas moins diabolique pour Mendoce. Que de peines, que d'esprit il avait perdu ! « Hé Inen ! madame, puisque vous ne savez pas lire, il faut s'expliquer clairement et surtout brièvement : je vous adore. — Ah ! c'est là ce que vous m'écriviez ! — Que puisje espérer ? — Rien. — Quoi ! mon amour. . . — Il m'olfense, il outrage mon époux, qui vous a reçu comme un père. » Sépliora ne pensait pas précisément tout cela : mais sa gouvernante lui avait apl)ris ces expressions banales qui éloignent l'homme ({ui aime faiblement et qui font faire à l'amant pas-
sionné les extravagances qui prouvent la sincérité de son amour, distinction qu'une femme sage est toujours bien aise de pouvoir faire.
Gonzalve et Silvia, qui aperçurent Mendoce et Séphora, se hâtèrent de les joindre pour n'avoir pas l'air d'être en tète à tète : Mendoce, toujours maître de lui, se plaignit amèrement de ce que Sépliora répétait de travers son rôle de la sainte Vierge ; Sépliora, qui ne savait de quoi il était question, mais qui avait, comme toutes les femmes, l'esprit du moment, répliqua avec aigreur à Mendoce qu'elle ne pouvait savoir des vers qu'il ne lui avait lus que deux fois : Gonzalve se plaignit de ce que Mendoce avait trahi son secret ; Mendoce répliqua que la Vierge ne pouvait écouter l'ange Galoriel et lui répondre convenablement s'ils ne commençaient par s'entendre. « Oh ! oh! oh! dit Gonzalve en riant, la princesse jouera parfaitement la Volupté, et sans leçons. — Et vous jouerez aussi saint Joseph à miracle. — Vous croyez ? — Je vous en réponds. — Bon, bon. Continuez vos leçons à la Vierge moi je vais faire travailler la Volupté. »
Les deux couples se séparent. Le châtelain et la sultane s'enfoncent dans un bosquet : Mendoce en cherchait un opposé ; mais Séphora voulait savoir ce que faisaient les charpentiers, elle voulait avoir une idée générale de la fête, elle voulait surtout que Mendoce lui répétât plusieurs fois quelques tirades saillantes de son rôle, et pour cela il n'était pas nécessaire de chercher l'ombre elle secret. Mendoce insista, elle se défendit en femme décidée : il céda, persuadé qu'elle évitait toute espèce de conversation particulière : moi je ci-ois qu'elle n'était que prudente et qu'elle voulait seulement avoir l'air de s'être occupée de la fête, et pouvoir répondre à son cher époux, s'il lui plaisait de lui en parler. Le rusé Mendoce jugea qu'avec une pareille femme il n'y avait rien à attendre que d'une circonstance heu-
reuse, qu'elle éloignerait, qu'il fallait faire naître, et dont il était essentiel de savoir profiter. Trufaldin avait pris sans difiiculté le rùle du diable, qui choquait son amour propre, parce qu'il voulait entretenir Mendoce dans une parfaite sécurité. Il passait à l'étudier le temps qu'il employait ordinairement en remontrances, il était assez avancé ; Silvia avait peu à dire et était prête ; Gonzalve n'avait que quatre vers : mais il y avait beaucoup d'action dans tous les rùles. Mendoce représenta la difficulté de prendre de l'ensemble, la gloire qu'il y aurait à surprendre la noblesse des environs^ par l'exécution vraie et précise d'une chose tout à fait nouvelle ; il conclut en déclarant qu'on n'arriverait à ce but qu'à force de répétitions.
Gonzalve fut entièrement de cet avis ; une seule difiiculté l'arrêtait : c'est que la copie de la sainte maison de Lorette n'était pas terminée. Mendoce répondit qu'il arrangeait quelques chambres du château, de manière à pouvoir répéter son mystère. En effet, il coupa une vaste salle en deux avec des tapisseries de haute-lice très exactement cousues ensemble. D'un côté il établit l'oratoire de la Vierge, et de l'autre le laboratoire de saint .Joseph.
Une croisée en face de l'oratoire ouvrait sur un beau verger: c'est de là que la Volupté et le Diable devaient tenter la brune Marie; pour l'ange Gabriel, qui n'avait pas encore ses ailes, il convint d'entrer tout bonnement parla porte. Le public devait voir commodément tous les acteurs, en supposant abattu le mur qui fermait la maison du côté du verger, et qui ne se trouverait pas à la cellule qu'on bâtissait dans le parc.
La leçon bien faite à chacun, saint Joseph passe dans son laboratoire, prend sa hache et se met à équarrir un chevron. Deux ou trois polissons, qui devaient figurer des chérubins, étaient autour de lui. L'un retournait la pièce de bois quand le
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saint personnage l'avait suffisamment hachée (.ruil côté; l'autre ramassait précieusement les copeaux: le troisième recevait, dans une bouteille, les Juins que le saint charpentier poussait à chaque coup de hache, taJjleau aussi piquant que varié, et qui enchantait le seigneur cliàtelain.
La croisée était ouverte, et le Diable présentait à la Vierge la Volupté, dans un désordre et dans des attitudes propres à faire naître certaines idées. La sainte Vierge, à genoux, ne levait pas les yeux de dessus son livre, et faisait force signes de croix, qui ne produisaient aucun effet sur Lesprit tentateur. Le dial)le. plus entlammé, plus entrepreuant (]ue jamais par les cliarmes que son rùle lui permettait de découvrir et de toucher, attendait avec impatience que l'apparition de Gabriel le cliassat avec la Volupté dans le fond du verger. Un moraliseur est un liomme comme un autre.
Le beau Gabriel parait enfin, })rononce un exorcisme en vers pompeux, les ennemis du salut disparaissent, et saint Joseph, qui ne doit rien savoir de l'étonnante visite que reçoit sa femme, continue à travailler. Gabriel s'approche de la Vierge, et sans préambule, sans perdre de temps, il débute avec la pétulance d'un petit maître et la vigueur d'un Alcide. La Vierge prie, conjure à voix basse : (Taijriel n'écoute rien et ne lui dit que ces mots : « Votre mari est là. et je suis déciclé à tout. »
11 était aimé, la Vierge était [>rudente. sa tète était échauffée... Elle la perdit tout à fait.
Saint Joseph, tout à son rôle, dit en soufflant et appuyé sur sa hache :
« Non, inou e=poU- ncst pas déçu :
Honneur à ma rare indus ti-îe, Ma pièce est enlin cquanio.
— Et la sainte Vierge a cujiçu.
reprend l'ange Gabriel.
La folie espagnole i2o
(rétait le dénouement, et certes il n'était pas malheureux. (Tonzalve passe pardessous la tapisserie, et vient emljrasser sa femme en se frottant les mains. Il la trouve sur son prie-Dieu, qu'elle n'a pu quitter, le corps voluptueusement penché en arriére, soutenu sur ses deux coudes, son visage, rouge comme du feu, qu'elle s'efforçait de cacher dans ses mains. «Bravo ! hravo ! s'écria-t-il, quelle vérité ! Oh ! je n'en reviens pas. Je crains que madame ne retrouve pas devant le public ce ])eau mouvement d'émotion. Je ne le crois pas non plus, dit Mendoce en souriant. Mais il n'est pas nécessaire, pour que la représentation plaise, qu'elle soit portée à ce degré de vérité. Faisons de suite une seconde répétition, pour ne rien perdre des effets que nous avons trouvés. — Excellente idée. mon ami, et si ma femme n'est pas fatiguée... — Oh ! madame ne saurait l'être encore. » Séphora n'était pas remise, elle ne savait que répondre, ni que faire ; elle resta sur son prie-Dieu, et regarda le chevalier d'un air moitié tendre, moitié colère. Après tout, elle n'avait consenti à rien : ce qui était fait était fait ; le caractère imprimé aux Joseph ne peut s'eff'acer, et quelques fois de plus ou de moins ne feront rien à l'affaire.
Gonzalve court pesamment après la Volupté et le Diable qu'il fallait ramener pour commencer une seconde répétition. Séphora, la belle, la trop sensible Séphora, saisit ce moment pour donner un libre cours à son désesp'^ir, à ses larmes, à ses reproches, ou peut-être pour jouer tout cela. Mendoce n'était pas novice. 11 savait que femme qui aime pardonne toujours ce qu'elle n'a pas dû permetti'e, et (ju'il n'est qu'un moyen de mériter le pardon. Il mérita le sien d'une manière si coml)lète (jue Sépliora lui donna d'elle-même le baiser de paix.
Gonzalve avait trouvé la vulu[)té dans un désor-
dre un peu plus caractérisé que celui qu'il fallait pour la scène. Cependant il n'avait rien vu qui pût établir des soupçons fondés. D'ailleurs, il n'était pas possible qu'une sultane préférât un pauvre chapelain à un seigneur d'importance : ainsi raisonne l'amour-propre. La vérité est que l'ardente Silvia se voyait négligée par ]\Iendoce : elle avait éprouvé que Gonzalve'ne pouvait rien : Trufaldin n'était pas beau, il n'était pas jeune, mais il était homme, très homme. Il ne s'était pas> arrêté à des propositions qui valent des souftlets : il avait agi tout bêtement, et, ma foi, on l'avait laissé faire.
On répète une seconde, une troisième fois. On répéta le lendemain, le surlendemain, et Séphora finit par demander elle-même des répétitions. Mendoce n'en pouvait plus; Trufaldin marchait courbé sur sa canne; Gonzalve se moquait d'eux, et jurait qu'il était infatigable, et qu'il répéterait cinquante fois par jour ; je le crois.
Ce jour qu'on attendait si doucement, et pour lequel on avait fait de si grands préparatifs, parut enfin. La sainte maison était placée sur une éminence couverte de gazon. Derrière lamaison étaient les ménétriers qu'on avait soigneusement cachés dans les arbustes, pour que cette musique invisible parût tout à fait céleste. Elle devait avoir toute l'harmonie que nous supposons à celle des anges, car il faut toujours et partout que le spectateur aide un peu à la lettre et cherche à se faire illusion.
Sur un côté de la sainte maison était une toulïe de coudriers, dont Mendoce avait fait abattre le centre. C'était la loge où devaient s'habiller les acteurs, et où devait être un buffet de rafraîchissements.
En avant de la maison étaient des gradins en amphithéâtre. Les premiers étaient couverts de tapisseries dont on pouvait se passer au château,
et de toutes les housses des mulets, brodées aux armes du châtelain. Ces gradins étaient réservés à la haute noblesse. Les autres, en simples planches, étaient destinés aux écuyers. aux gentillàtres, aux gens de service, aux manants que la curiosité attirerait.
Dans un coin du pare on avait établi les cuisines : il fallait que tout tut champêtre. Un bœuf entier tournait embroché par un baliveau de quatre ans : trente serfs étaient commandés pour le servir sur un brancard garni en dessous de terrinespour recevoir le jus que ferait couler à flots monsieur Fécuyer tranchant. Près du bœuf, rôtissait un veau de très belle apparence : à dix pas de celui-ci cuisaient modestement trois moutons : enfin on avait enfilé dans trois vieilles lances, suspendues les unes sur les autres, faisans, perdreaux, oisons, poulets et autres volailles.
Autour d'une table de six cents couverts, qu'ombrageaient de vieux chênes, étaient rangées debout vingt à trente pièces de vin. et une salle verte avait été percée, battue et sablée pour le bal.
Déjà le cornet sonnait à chaque instant du haut de la tour ; déjà le château s'emplissait de gens, et les écuries de mules. Gonzalve. enchanté des dispositions de son cher ami Almanzor. recevait ses convives avec l'empressement que donne la vraie gaieté et leur promettait une journée miraculeuse. Mendoce s'était échappé de la foule : il était monté chez Séphora, qui se formait de jour en jour, et qui savait déjà éloigner ses femmes sous des prétextes si naturels, que les plus fins eussent été en défaut. Ils se dédommageaient bien innocemment de la contrainte qu'ils éprouveraient dans la journée, et dans les intervalles d'un dédommagement à un autre, Mendoce, qui n'avait pas de raisons de rien cacher à une femme dont il s'était assuré, et qui, peut-être, était flattée de lui appren-
« Messieurs, criait-il. messieurs, j'ai imaginé ces fêtes parce qu'il faut des plaisirs innocents à une femme sage. » Ici Sépliora rougit « L'homme qui les dirige, l'homme que vous applaudissez et *[ui vous étonnera encore davantage, n"a pas reçu de récompense. Je lui réserve à vos yeux celle qui doit flatter le plus un chevalier. Allons, Almanzor. levez-vous, et pour la première foisembrassez madame, je le permets. »
Mendoce se lève en riant de tout son cœur. « Voyez, voye?., disait Gonzalve à un seigneur qui était près de lui, ce baiser ne lui fait pas la plus légère impression. Oh! c'est un garçon sage, réservé... Voyez, voyez comme madame rougit. Ils ont pourtant répété souvent ensemble. Mais c'est qu'elle est d'une pudeur, d'une chasteté !.. IJeureux, mon amii. cent fois heureux l'homme à •qui le ciel accorde une pareille femme. »
Les tambours battent, les fifres jouent, les trompettes sonnent, tout annonce des plaisirs nouveaux. On quitte la table, on court, on s'empresse, les acteurs s'habillent, les spectateurs se rangent, les invisibles ménétriers commencent. Quarante violons raclent à la fois la même partie d'une vieille chanson faite en l'honneur du Gid, et on s'extasie et o i applaudit des pieds et des mains. Ce n'est pas que l'air eût rien de bien étonnant, mais jamais quarante violons ne s'étaient trouvés ensemble depuis l'invention de l'instrument, et ces sons aigus qui sifflaient à travers les branches ou qui arrivaient sur les ailes du vent de bise avaient quelque chose de si extraordinaire pour des gens qui n'avaient vu aucune de nos merveilles, qu'il n'est pas permis de se moquer d'eux. Ce n'était rien encore : des hérauts d'armes annoncent que la maison qu'on voit est celle de la sainte Vierge, et qu'on va représenter le mystère de la
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dre qu'il n'était rien moins qu'un aventurier, Mendoce contait à Séphora sa véritable histoire.
Séphora jouissait du plaisir d'avoir fixé un des premiers seigneurs de la Catalogne . elle s'applaudissait surtout de ne trouver dans cette épouse, qu'elle craignait tant, qu'une esclave dont on disposerait si on avait intérêt à l'éloigner : elle voyait dans la sécurité de son mari, son goût pour les fêtes et la féconde imagination de Mendoce. des moyens sûrs de perpétuer une intrigue qui faisait le bonheur de sa vie. Elle couvrait son amant de caresses ; elle souriait aux serments qu'il lui faisait, d'aimer toujours, serments qu'il prononçait de bonne foi. bien qu'il en eut violé mille de cette espèce, et que rien ne dût lui faire croire qu'il tiendrait plutôt ceux-ci que les précédents. Mais notre cœur est fait ainsi ; la passion voit tout éternel, et la yiatiire humaine veut que tout finisse.
La grosse cloche du château a sonné : on se rassemble de toute part. Mendoce présente à une assemblée aussi nombreuse que brillante sa Séphora, parée des mains de l'art, et embellie par celles du plaisir, sa Séphora, qui ne voit que lui dans une foule de jeunes cavaliers, qui semblent se disputer un seul de ses regards, sa Séphora. qui n'a qu'une attention, qu'un travail, qu'une gène, c'est de cacher l'amour qui la consume et qui la nourrit.
On dîne, on mange, on boit, on rit. Gonzalve prie son cher Almanzor de commencer l'enchantement : il avait fait des couplets délicieux : le bonheur n'en dicte pas d'autres. Silvia et Trufaldin l'accompagnaient de leurs guitares. Cette nouveauté enchaînait toutes les langues, flattait toutes les oreilles. Pas un vers sentimental que chaque femme ne pût s'appliquer, pas un qui ne fût fait pour Séphora, pas un qu'elle ne s'appliquât.
Gon^calve s'était enroué à force de crier bra"^o.
Conception, rendu par des figures vivantes. On ne se possède plus : le délire est au comble.'
La sainte Vierge est en costume, sa figure céleste est voilée, ses mains officieuses ont attaché les ailes à Tange Gabriel, et sa ijelle bouche a dit bien bas : pour fa première fois Tamour les coupera ce soir. Le Diable s'est coiffé de son bois de cerf, saint Joseph a pris sa hache, ses chérubins l'entourent : douze rideaux, qui n'en font qu'un, se tirent sur un long cordeau de la l^uanderie de madame : des mains déjà enflées applaudissent à la bonhomie du représentant du patron des bons maris : on regarde la Vierge : toutes les fe«imes envient ses charmes, tous les hommes voudraient être l'ange Galjriel. Personne, hélas ! ne se doutait de Taccident dont il était menacé.
On avait à peine débité dix vers, que le majordome annonça un grand seigneur catalan, que la renommée avait instruit de la magnificence de la fête et qui venait pour y prendre part. Il était suivi de ses écuyers et de cinquante hommes d'armes, ce qui n'était pas suspect alors, parce que les grands voyageaient ainsi, et en mettant pour le souper un bœuf de plus à la broche, on était sûr de traiter dignement ce seigneur et son escorte.
Saint Joseph oublia un moment son rôle, et vint féliciter l'arrivant. L'arrivant lui dit à l'oreille qu'il avait quelque chose de la plus haute importance à lui révéler : saint Joseph répondit qu'il ne pouvait donner audience à personne que lorsque la sainte Vierge aurait conçu, et que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de recommencer les dix vers qu'il avait dé])ités. Il retourne à sa place, reprend sa hache et recommence. C'est de cette époque que ses prédicateurs ont pris l'usage de recommencer leur sermon lorsqu'un personnage distingué entre, même à la fin du discours.
Tout alla fort bien jusqu'à l'entrée de l'ange Ga-
bi'iol. Il était monté à la croisée sur une échelle, ainsi que cela se pratique encore à présent, et il s'était couché sur le ventre, les ailes étendues, au bout d'une planche frottée de savon vert, qui allait en baissant jusqu'au pied de l'oratoire de Marie, et qui était barl^ouitlée en jaune, pour figurer un des rayons de gloire qui accompagne ou qui précède l'ambassadeur du ^Saint Esprit.
L'ange galant s'agenouille devant la séduisante Mtirie et salue d'un Ave Maria. Toutes les femmes se disent à l'oreille que le bel ange est digne d'être le père du sauveur ; les hommes se disent que la' Vierge mérite d'en être la mère et l'épouse, ce qui à la rigueur pouvait être sans inceste, puisque c'était le bon Dieu qui se faisait lui-même. Oh ! si nous avions tous cette faculté, que de perfections nous rassemblerions sur nous ! Taille, tournure, fraîcheur, jeunesse éternelle, fortune immense, que de choses nous nous donnerions !
Au milieu de ces murmures d'approbation, le seigneur catalan s'était levé, regardait l'ange Gabriel, le reconnut au son de voix, et s'écria : « Parla sambleu ! je crois que voilà mon drôle. » Le fripon d'ange, frappé de l'organe qui a articulé ces paroles, regarde aussi, et s'écrie à son tour : « Par la sambleu, je crois que c'est mon père ! » Il repasse par sa fenêtre, prend son échelle, la jette dans les jambes des chevaux de quelques hommes d'armes du papa qui voulaient lui disputer le passage : sans . chausses, sans haL!--de-chausses, il court à travers le bois en petite tunique blanche qui ne descend qu'aux genoux, et il est arrêté à chaque pas par ses grandes ailes, qui ploient, qui cassent, qui se déplument, et qu'il n'a pas le temps d'arracher tout à fait.
A ces terribles mots : voilà mon père, Séphora, qui sait ce qu'a à craindre son amant, se trouve mal ; Trufaldin, qui veut recueillir le prix de soa
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zèle, n'entend pas que le jeune homme s'échappe ; il court après lui en habit de diable, son bois de cerf noué sous le menton, et l'appelle en feignant de vouloir l'accompagner, mais en elfet pour avertir les hommes d'armes de la route qu'il prenait ; les hommes d'armes que le comte d'Aran avait mis prudemment en vedette avaient vu passer un ange et un diable, et ne sachant rien de ce qui se faisait à cent pas devant eux, ils avaient été terrifiés et restaient immobiles. La Volupté cherchait à faire revenir la sainte Vierge: saint Joseph, avec sa bonhomie ordinaire, les fourrageait toutes deux : les spectateurs, empressés de l'aider, sautèrent pardessus les bancs, renversèrent, éteignirent quatre flambeaux qui éclairaient la scène. Quand on est dans les ténèbres, il faut nécessairement jouer des mains, et ce jeu-là mène promptement à un autre. On était mêlé : celui qui rencontrait une femme s'accrochait à elle quand les formes ne le repoussaient pas: celle qui trouvait à prendre s'accrocliait, et ne lâchait prise que lorsqu'il ne restait plus rien. Alors on accrochait, ou on se laissait accrocher ailleurs. Le tumulte dura jusqu'au jour, et personne ne s'en plaignait, parce que chacun y trouvait son compte. Quelle nuit pour les vieilles, dont les ruines se soutenaient encore ! quelle nuit pour les jeunes, qui avaient rencontré leur amant ! (luelie nuit pour les amants qui soupiraient après l'instant du Ijonheur ! quelle nuit pour les amants qui brûlaient d'être infidèles ! quelle nuit pour les maris qui désiraient un héritier de leur nom, et qui, par amour-propre, croyaient leurs femmes stériles ! Oh ! mais, c'est qu'il y eut des enfants de faits : il yen eut. il y en eut ! Vous seul ptnivez les compter, mon Dieu, et tout cela pour célébrer la Conception de madame votre mère.
Laissons le Diable et l'auge Gabriel courir les
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cliamps. Revenons aux comtes d'Aran et de Cerdagne, depuis si longtemps ouljliés.
D'Aran avait fait arranger la tour du nord pendant que Trufaldin était allé chercher son fils. Les portes étaient réparées, les serrures rouillées étaient frottées et huilées, des grilles neuves étaient posées aux fenêtres, un domestique bègue, sourd et ne sachant pas lire était chargé des fonctions de geôlier. Il devait fournir au jeune captif d'excellents aliments parce qu'il ne faut, dans aucun cas, altérer l'estomac d'un lils unique: il lui était enjoint, en outre, d'ouvrir sa fenêtre deux heures par jour pour renouveler l'air de ses poumons. Quant à l'exercice, on jugea qu'il en avait assez prisa Saragosse et de toutes les manières, pour pouvoir s'en passer pendant quelques mois.
La comtesse d'Aran n'avait pas vu d'un bon œil ces rigoureux préparatifs. Elle était mère, bonne mère, et ce sexe indulgent le devient davantage quand le coupable est aussi cher. Elle avait essayé plusieurs fois de fléchir son mari, qui était bon père aussi, mais qui avait delà fermeté et même de la froideur dans le caractère, et qui termina les sollicitations par un : Je le veux, prononcé avec la dignité d'un héros du douzième siècle.
Depuis quinze jours on attendait le prisonnier, et on n'en avait pas de nouvelles. On comptait les minutes : M'"e d'Aran ne dissimulait plus ses alarmes, le comte renfermait les siennes, mais le Diable n'y perdait rien.
Il était, en effet, extraordinaire que Trufaldin n'écrivit pas s'il était arrivé quelque chose de funeste ; il n'était pas vraisemblable que sept à huit hommes armés qui l'accompagnaient eussent tous péri : et auucun n'avait reparu. Le comte voulait faire partir quelques écuyers pour Saragosse; la comtesse oljservait que la goutte laissait du relA-
che à son mari, etjqu il est des cas où on ne doit
s'en rapporter qu'à soi-même. Le comte se décida donc à se n^ettre dans sa litière : il se lit accompagner d'une forte escorte, et partit pour aller luimême aux informations.
Son premier soin, en arrivant à Saragosse, fut d'aller présenter ses respects au prêtre-roi, qui le reiMit fort bien, mais qui ne put lui donner des nouvelles de son lils, parce qu'on n'avait pas encore imaginé les lieutenants de police, les exempts, les inspecteurs, les mouchards, le guet, les réverbères, et tant d'autres moyens de servir les uns et de désoler les autres. Aussi se couchait-on à sept heures dans la^ capitale du royaume d'Aragon, parce que les rues n'étaient point pavées, qu'on risquait, en sortant la nuit, de se mettre dans la boue jusqu'aux aisselles, ou d'être dépouillé par les filous, ou de recevoir sur la tête des cassolettes, que chacun avait le privilège de vider par sa fenêtre.
En récompense, c'était une ville charmante le jour. Le boulanger vous vendait à faux poids, le boucher vous donnait de la viande pourrie, le marchand de vin vous faisait boire du poiré pour du vin blanc ; on vous égorgeait chez les filles, on vous volait dans les tripots ; vous opposiez votre poignard à ces petits inconvénients ; il servait vos liaines personnelles, votre ambition, votre intérêt, et si vous pouviez, après avoir poignardé sept ou huit personnes, gagner la porte d'une église, d'ane chnpelle, d'un couvent, il n'était plus question de rien. Oh ! que nous avons raison de regretter le bon vieux temps.
Ce n'était pas tout à fait la même chose dans le quartier de la cour. On n'y était assassiné qu'en duel, parce qu'une garde nombreuse veillait sur toutes leb avenues qui conduisaient juscju'au jnince ; on n'y craignait que les indigestions, parce que les pourvoyeurs se faisaient donner ce
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qu'il y nvait de mieux: les dames ne vous volaient point, parce que vous leur prêtiez volontairement de l'argent qu'elles vous rendaient en toute autre monnaie: on n'osait vous accuser d'un crime, parce que vous appeliez au jugement de Dieu, que vous faisiez venir votre accusateair en champ clos, et que, si vous aviez le bras bon, vous prouviez évidemment votre innocence en lui passant votre lame au travers du corps. Aussi le quartier de la cour était celui de tous ceux qui laissaient àla canaille les petites friponneries, les forfaits obscurs dont j'ai parlé plus haut. C'était là que le comte d'Aran avait pris un logement. Tous les matins, il montait sur sa mule et parcourait les dilTérents quartiers de la ville suivi de quatre officers. Il prenaitdes informations, n'apprenait- rien, revenait s'ennuyer orgueilleusement auprès du monarque, qui tombait dans l'enfance :de ses courtisans, qui le regardaient comme un provincial, et des dames delà cour, qui ne prenaient pas garde à lui parce qu'il était vieux.
Fidèle à la loi qu'il s'était imposée de passer ses matinées en recherches, il aperçut un jour un des gens qui avaient accompagné Trufaldin. Ce drôle, ainsi que ses camarades, s'étaient bien trouvés du séjour et de la licence d'une grande ville. Ils l'avaient occupé leur première jeunesse, et ils avaient pris chacun un maitre qui les habillait, les nourrissait, les payait bien, et ne leur donnait rien à faire.
Le comte d'Aran n'eut pas plus tôt aperçu celuici. qu'il poussa sa mule, le fit entourer par ses estafiers, et lui ordonna de lui dire ce . qu'était devenu son fils. Le drôle répondit qu'il appartenait à M. le comte de Pardés, qui ne soulïrirait pas qu'on insultât sa livrée, et qu'il exigeait, au nom de son maître, qu'onlui 1 aissat passa g;|^elibj'e. Comme il était convenu, entre gens d'un certain
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rang, qu'un père infortuné, ou tout autre, ne pourrait faire parler un coquin qu'autant que son maître le trouverait bon, le comte d'Aran fut trouver le comte de Pardès, commença par l'informer des égards qu'il avait eus pour son nom, lui exposa ensuite le sujet de son voyage, et apprit, selon toutes les règles de l'étiquette du temps, que son fils et Trufaldin étaient disparus et couraient le pays. Le malheureux papa n'était plus en état de courir comme eux . il reprit tristement le chemin de son manoir, et voulut en passant avoir la consolation de s'affliger avec son cher Gerdagne.
Cerdagne avait cinquante ans, mais nulle infirmité. Il ne jouait plus que rarement avec la petite Rotrulde. qu'il gardait à peu prés par reconnaissance. Tous ses goûts, tous ses plaisirs, tous ses vœux se réunissaient sur sa fille, belle au delà de l'expression, aimante comme sa mère, douce comme M'"'' d'Aran. aimable et polie comme son père. Seul capable de faire l'éducation de Séraphine. il avait formé son esprit, et lui avait communiqué ces qualités séduisantes auxquelles il avait dû tant de Ijrillantes aventures, et dont elle était incapable d'abuser.
Tout à fait revenu des étourderies de sa jeunesse, Cerdagne ne haïssait pas les jeunes gens étourdis. Il prétendait qu'un sage de vingt ans doit n'être qu'un sot à trente, et au lieu de se répandre en doléances pendant le long récit de l'ami d'Aran, il rit bf aucoup des extravagances de son gendre futur, et en plaisanta tant, que d'Aran, étonné, s'arrêta au moment où il allait assaisonner sa péroraison de quelques larmes, qui, selon lui, devaient faire un grand effet sur son auditeur.
« — .Je n'aurais pas cru. dit-il, en remettant son mouchoir qu'il avait tiré d'avance, je n'aurais pas cru qu'il y eût le mot pour rire dans tout cela. — Je ne vois pas qu'il y ait de quoi pleurer. Ton
lils fait des sottises îi dix-huit ans? tant mieux. — Comment, tant mieux ! — Aimerais-tu mieux qu'il en fit après être marié? — Je ne veux pas qu'il en fasse du tout. — Un jeune homme vif, enjoué, aimable, ne pas faire de sottises ! — Je n'en ai pas l'iit, moi. — Eh bien ! il paye ta dette. — îi me payera la sienne. La tour du nord l'attend. — Es-tu iou ? — Je suis juste. — Tu ne sais ce que tu dis. La justice n'est autre chose que l'action de rendre à soi-même et aux autres ce qui leur est dû- Ton lils ne mérite pas d'être enfermé dans une vilaine tour, parce qu'il t'a mangé de l'argent, et qu'il court l'Aragon pour se soustraire à ta sévérité : voilà pour lui. Tu ne te donneras pas le chagrin de le voir souffrir, tu ne t'exposeras pas à perdre son C(eur par une rigueur inutile : voilà pour toi. — Inutile, dis-tu?— Très inutile. Mon ami, la nature seule fait les tètes folles et la nature seule les mûrit; renverse tes grilles et tes verroux, embrasse ton fils quand tu le verras, recommande-lui d'être sage; il te le promettra, et il tiendra parole s'il le peut ; voilà tout ce que je vols à faire dans cette circonstance. — Et tu lui donneras ta fille ? — Oui, parbleu, je la lui donnerai. J'en ai fait ]jien d'autres à son Age; en ai-je moins été excellent mari, bon père, bon ami? Tu ne sais pas, toi, qui as toujours été sage, quel ascendant prend sur une jeune tète une femme belle, aimable et vertueuse. — Ce malheureux Mendoce, que fait-il à présent? — Des étourderies. Que veux-tu- qu'il fasse? — Pas de ressources! pas d'argent! — Ah ! avoue donc que tu serais trop heureux de pouvoir lui en envoyer. Tu me fais pitié avec ta tour du nord. — Il tombera dans la misère. — Tant mieux encore. — Je ne vois pas cela. — Eh! mon ami, l'infortune est le grand précepteur des jeunes gens; il n'y a pas de sermons, de verroux qui vaillent ses utiles leçons. — Mais s'il pàtit? -r-
Xoiis le remettrons. — S'il est rejeté ? — Il poussera plus loin. — Outragé? — X'a-t-il pas une épée? — Tu me fais frémir. - Allons, toujours extrême! Tout à l'heure tu étais un homme dur : te voilà maintenant père pusillanime. — Si du moins je savais où il est! — Il faut le chercher. — Puis-^je courir sans cesse, m'exposer à être repris de ma -goutte dans un bois, dans un village ? — Je courrai pour toi. — Ah! mon ami ! mon digne ami! — Pas de remerciements, tu ne m'en dois pas : il faut Jjien que je tâche de retrouver mon gendre. Retourne dans ton château, envoie quelques-uns de tes gens, car je ne connais pas ton fils : je me mettrai à la tète de tout mon monde, nous nous partagerons en quatre troupes; nous fouillerons la Catalogne, l'Aragon. les deux Castilles, et quelque .sottise d'éclat nous le fera trouver. »
Le comte d'Aran repartit p3ur son château, persuadé par Gerdagne qu'il ne faut exiger de la jeunesse que ce qu'elle peut donner, et que les pères les plus sévères ne sont pas les plus heureux. Il consola un peu sa femme en lui rappelant l'adresse et lavigilance de son ami: ils espéraient tout de l'avenir en pensant que la raison cachée sous l'anialjilité de Gerdagne pourrait Ijeaucoup sur leur cher Mendoce: une seule chose leur paraissait inexplicable, c'était que Trufaldin. qui leur devait tant. <iu'ils croyaient digne de leur contiance. eût consenti à partager les travers de son jeune maîtie. (l'était sur lui que devaient retoml^er les elTets d'une colère que Gerdagne avait détournée de Mendoce. On ne trouvait pas de châtiments assez sévères pour punir sa perlidie, quand le vieux écuyer ile saint Joseph parut avec la lettre de ce pauvre Trufaldin.
p]lle lit passer tout à coup cette famille désolée, de l'excès de la douleur au comble de la joie. Lé comte d'Aran no connaissait pas le seigneur Gon-
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zalvo, qui avait passé les deux tiers de sa vie dans une entière obscurité : mais il comptait avec raison sur les ép-nrds que personne ne pouvait refuser à un nom illustré par ses aïeux et par lui. Cependant un héros a la goutte comme un chanoine; d'Aran sentait quelques picotements provoqués par le voyage assez péniljJe qu'il venait de terminer. Il écrivit une belle et longue épitre au seigneur Gonzalve, et il fit partir le plus leste de ses écuy« rs sur le meilleur de ses chevaux, pour porter lé paquet à Gerdagne, qu'il rendait dépositaire de l'autorité paternelle.
Dés ce moment M'»^ d'Aran pria moins le bon Dieu, elle ouJjlia sa Bible, elle délaissa sa tapisserie, elle sourit à ses gens, elle caressa son mari; son mari, aussi gai qu'elle, répondit à ses agaceries. Des appas, qui pouvaient passer encore pour un hasard supportable, et que trois épais fichus dérobaient depuis des années à tous les yeux, eurent pour lui les charmes de la nouveauté. Les jésuites n'étaient pas encore inventés: mais on connaissait déjà certaine grâce efficace, dont la femme la plus réservée fait toujours un certain cas. M^*' d'Aran avait la main très belle: il est des circonstances où le devoir conjugal peut s'étendre un peu loin, et le comte se trouva enfin en état de grâce. ;\lme d'Aran, bien sûre de lui, le quitte et va, les yeux baissés et rougissant à demi, ordonner à. sa femme de confiance de préparer la couche nuptiale, abandonnée- depuis quinze ans à la poussière et à. son chat favori. Il n'était pas impossilde encore qu'un i)etit frère ou une petite sœur vînt dans neuf mois punir le fougueux Mendoce. et M">e d'Aran caressait cette idée. Une fille surtout comblerait tous ses vœux : elle ne ferait pas de sottises, eUe lui tiendrait fidèle compagnie, et la piété filiale lui fermerait les yeux.
Le souper fut animé comme l'imagination des
deux époux. Propos galants, petits soins, attentions fines, tout fut mis en usage de part et d'autre: les domestiques étaient émerveillés: d'Aran était étonné de lui-même, et Madame s'applaudissait de son ouvrage. Elle se frottait les mains, qu'elle regardait avec complaisance, et elle se promettait in peflo d'en faire quelquefois encore des instruments de grâce efficace. Enfin on se met au lit, dans ce lit jadis le théâtre de plaisirs purs et multipliés, et qui va l'être encore, à la multiplicité près.
En elïet, tout allait au mieux. La bonne comtesse avait déjà été heureuse, le comte touchait au moment de l'être, et sa laborieuse épouse le secondait de son mieux. Tout àcoup. .. crac, crac, crac... une des barres de la couchette casse, elle entraîne le dossier; les deux colonnes de la tète se brisent, les colonnes du pied ne peuvent plus soutenir un ciel de six pieds en carré, elles rompent aussi. Les matelas étaient descendus assez mollement à terre ; les époux s'étaient prêtés à une chute assez indifférente jusqu'alors et le brave d'Aran n'avait pas perdu les arçons. Mais le dossier lui tombe sur la tête, le ciel cïu lit lui couvre tout le corps et le tient cloué à son poste; Mm« d'Aran crie qu'elle étouffe, le comte d'Aran crie qu'il ne peut faire le moindre mouvement, et comment remuer sous un ciel de lit on bois de noyer à moulures d'or, entouré de grosses verges de fer qui supportent huit rideaux d'un point de Hongrie d'un quart de pouce d'épaisseur?
Les malheureux époux continuaient de crier, et eussent crié jusqu'à extinction de forces et de chaleur, si un f]"ipoa de page qui les avait servis à table, et qui comptait sur une scène comique, n'eût été après souper écouter à la porte de la chambre nuptiale. Le bruit occasionné par la chute du lit, et les premières exclamations du comte et de la comtesse, le mirent d'abord au fait. Mais comment
entrer, lui, qui devait être couché à l'autre extréluité du château, sans déceler sa petite curiosité et s'exposera être chassé ? Il étaitplus simple d'aller avertir une des femmes de Madame avec qui il n'était pas mal, et qui trouverait peut-être un prétexte poui' entrer chez sa maîtresse. Il cherche en tâtonnant la chambre de sa belle, et sa belle, qui ne l'attendait pas cette nuit, s'était levée doucement et était allée au bout de la grande galerie chercher un bel écuyer qui ne pouvait la venir trouver, parce que sa chambre n'était séparée de celles des autres femmes que par une mince cloison. Le page ne concevait pas où pouvait être sa maîtresse à pareille heure : il ne soupçonnait pas qu'elle eût, ainsi que Inen d'aimables friponnes, l'art de mener deux intrigues de front. Il ne savait quel parti prendre : il allait, il venait, Pt ses niciîtres sulïoquaient, victimes de ses irrésolutions. « Si du moins j'avais fini, disaitlemalheurcux comte en haletant. Hélas! j'allais iinir pour la seconde fois, reprenait la comtesse en mots entrecoupés. Qu'il est dur* d'être étouffés dans un semblable moment ! »
Une demi-heure de plus, et ils l'étaient infailliblement. Mais le Dial)le, qui aime les pages, leur souffle toujours quelque expédient. Le démon familier de notre espiègle lui suggéra d'aller mettre le feu à un tas de bourrées qui était dans le fournil, précisément au-dessous de la salle des pages. Il était tout simple alors de sonner la grosse cloche, de crier au feu, de mettre tous les gens sur pied, et de se faire un mérite d'avoir été le premier levé. A la vérité ce moyen pouvait incendier tout le château : mais le Diible ne donne pas un conseil qui ne soit une méchanceté.
Au tapage infernal que fit le page quand il eut allumé ses bourrées, il eût réveillé toute une armée. L'uncourait, son haut-de-chausses à la main: cellelà. en se couvrant un sein d'une mnin, découvrait
l'autre : celui-ci, pour se cacher le derrière, démarquait le devant. On allait, on criait, on se heurtait, on ne s'entendait pas : les fagots brûlaient toujours; madame était toujours écrasée pnr monsieur, qu'écrasait à son tour le fardeau qu'il portait.
Quand le page vit que les femmes ne s'occupaient que de leurs tétons, dont la plupart ne valaient pas la peine d'être cachés, il courut lui-même àla chambre des maîtres, car enfin ce ne peut-être un crime que de sauver son seigneur de la grillade. Lorsqu'il vit leur situation diabolique, il hurla, paice que personne ne l'eût entendu s'il n'eût fait que crier. Deux ou trois valets vinrent, et mêlèrent leurs hurlements à ceux du page. En un instant, palefreniers, écuyers, mai mitons, filles d'iionneur, filles suivantes, toute la maison est dans la chambre. Six hommes vigoureux enlèvent le bois de noyer, le fer et le point de Hongrie. Monsieur et madame respirent, mais dans quel état, grand Dieu, s'ofi'rentils à tous les regards ! Monsieur, pour s'ébattre plus voluptueusement, avait quitté sa chemise en laine, et la honte empêche madame de penser à sa position. Monsieur, enragé que le point conjugal paraisse au grand jour, court comme les autres parla chambre, et cherche de quoi se couvrir. Il veut arracher un juste, un fichu, une cotte à quelqu'une des femmes : toutes se sauvent devant lui . il les traite de folles, d'imbéciles, et il ne rélléchit pas qu'il est nu. et loin de cet état qui détermine quelquefois une femme à s'arrêter. 11 continue do les poursuivre : elles s'obstinent à le fuir : il traverse une salle basse, il croit voir un vieux manchon sur le carreau, il le prend, remonte, s'a})proche de madame, applique le manchon au point central, et madame se lève bru>quement en poussant des cris affreux, et elle se met à courir comme les autres, précisément dans l'état ou était Eve avant qu'elle pensât à la feuille de figuier, mais n'ayant
pas les cheveux aussi longs que la grande maman du genre humain.
Lé comte la regardait avec étonnement. et ne concevait rien à la conduite de ce modèle de chasteté. II ne savait pas que ce qu'il avait pris pour un manchon était un liérisson qu'il avait saisi par la tète, et dont les pointes avaient chassé la pudeur jusqu'au lin fond de sa grotte rosée.
Lorsqu'on parvint à s'expliquer et à s'entendre, car c'est toujours par là que se termine le désordre le plus extraordinaire, lorsque chacun eut cach»^, tant bien que. mal, ce qu'on montre avec tant de répugnance ou avec tant de plaisir, lorsqu'on eut humecté avec de l'eau-de-vie de lavande les piqûres multipliées qu'avait faites le bien innocent hérisson, on s'aperçut que le feu avait gagné la salle des pages. On s'empressa pour l'éteindre. Mais comme on n'avait ni administration des eaux, ni pompiers, ni seaux de cuir, ni échelles pour les incendies, toute l'aile brûla, avec trente pauvres mules qu'on oublia dans l'écurie qui touchait au fournil, et tout le château eût brûlé sans doute, si les gros murs de l'aile incendiée, déjà très vieux et soutenus debout par les poutres qui portaient les planchers, ne se fussent écroulés d'eux-mêmes, et n'eus&enten grande partie étoutïé le feu. Il ne périt sous les décombres que sept palefreniers. On donna de petites pensions aux veuves de ceux qui en laissaient, et on ne s'occupa plus des maris, qui en effet n'étaient que des roturiers, qu'on appelait alors des vilains.
Pour le page qui avait sonné le tocsin, à qui monsieur et madame croyaient devoir la cimservation du reste de leur château, et à qui ils devaient en effet de n'être pas mort de suffocation, il fut élevé au grade d'écuyer, et admis à la familiarité du maître.
Cependant un lit cassé, un enfant manqué, le
papa contusionné, la maman lardée, nne aile brûlée, etc., étaient aiitnnt de présages funestes auxquels s'arrêtait péniblement Mï"e d'Aran, et qui lurent justifiés par l'événement. Le courrier revint le lendemain du château de Gerdngne, et rapporta que le comte, ami ardent et esclave de sa parole, était parti la veille pour courir après son gendre, qu'il n'avait laissé chez lui que le nombre de gens nécessaire à la gai'de de son manoir, qu'il s'était réservé la Castille neuve, jaloux de prouver son zèle en cherchant Mendoce dans la province la plus éloignée: et le courrier observa qu'avant qu'il eut pur4e joindre, le jeune seigneur aurait peut-être pris congé du bon châtelain Gonzalve.
Le comte d'Aran sentit tout cela, .et bien que moulu par son ciel de noyer doré, bien que tourmenté par sa jambe goutteuse qui le dardait fréquemment, il monta, en soupirant, dans sa litière, et se fit porter à petites journées chez Gonzalve, ce qui donna le temps à l'ange Gabriel de répéter tant que le jeu plut à lui et à la brune Marie.
Vous avez vu comment Mendoce a esquivé la férule paternelle, comment le traître Trufaldin l'a suivi, comment on se mêla d'abord pour rendre la connaissance à la Vierge, et ensuite pour avoir du plaisir. Mais ce que vous ne savez pas et ce que je dois vous apprendre, car je n'ai rien de caché pour vous, c'est que le bonhomme Gonzalve et le sage d'Aran avaient été tâtonnes par de jolies petites menottes, qui s'étaient vite retirées en trouvant une barbe épaisse, un gros ventre, et un haut-de-chausses vide. D'Aran. qui n'avait plus l'esprit tourné à la plaisanterie, criait à Gonzalve de faire monter ses convives à cheval ou à mule, et de les mettre à la poursuite de son fils. Gonzalve, qui ne se doutait pas que d'Aran fut le père de l'ange Gabriel, et qui était bien aise de profiter des ténèbres, n'écoutait pas le seigneur catalan.
LA FULIE ESPAGNOLE It)
Le seigneur catalan, las de crier en pure perte, 'rentra'connne il put au château, appela en vain ses gens et ceux de Gonzalve, qui tâtonnaient aussi de leur mieux ; il parcourut vingt ou trente salles ou chambres ; ne sachant enfin à qui s'adresser et pressé du besoin de se reposer, il se déshabilla et se coucha dans un lit assez beau, après avoir poussé la porte et fermé le pêne d'une serrure saillante. Gonzalve. beaucoup moins sage que lui. restait dans la foule, tàtait partout, était bien reçu d'abord, et entendait avec un dépit mortel la jeune ou vieille déité s'éloigner de lui en riant aux éclats. Jaloux de jouer son rùle comme un autre, il glisse son poignard dans son haut-de-chausse, en fait passer le manche par la brayette, et le fait prendre elfrontément à la première dondon qui se présente. La dame enchantée, ne pousse pas plus loin ses recherches ; Gonzalve, très Gascon sur l'article, veut que la méprise lui fasse honneur, il se nomme et pousse l'aventure à bout. La dame se sent inondée au visage, aux cuisses, à toutes les parties nues, et ne conçoit rien à cette immersion qui ne devait p^s éire extérieure. C'est que le bon Gonzalve n'était pas absolument maître de ses voies urinaires, et certaine évacuation s'opérait d'un côté, pendant que le manche du poignard jouait au remplaçant de l'autre. La dame trouve un pli de sa robe chargé de quelque chose dont la limpidité annonçait de la supercherie ; elle démonte son écuyer, et se sauve dans un autre coin . Elle éprouve Inen quelque embarras dans sa marche, mais elle l'attribue aux exercices répétés de la nuit.
Un cavalier la saisit. Son menton est à peine couvert d'un léger duvet, ses formes masculines ont encore les contours gracieux de la jeunesse. Il couvre de baisers le plus beau sein du monde, la nature et la force de son imagination font le reste. Il culbute sa donzelle, se présente en vrai brave,
14i LA FOLIE ESPACxXOLE
recule et court eu criant partout qu'il y a conspiration contre le sexe masculin, et que les femmes viennent de se mettre des éperons. . .,,
Aussitôt tous les hommes s'arrêtent, les femmes se relèvent et crient à la calomnie. Les valets, qui craignent d'être éperonnés par telle ou telle comtesse, courent, cherchent des 11 an!)eaux ; Tordre se rétablit aussitôt. « Que diable, s'écria Je chevalier blessé, je ne sais qui c'est ; mais je n'ai pas calomnié. Si la dame est si sage, elle pouvait se retirer de la foule, et il n'était pas nécessaire, pour prouver sa vertu, qu'elle me fit une boutonnière au ventre.
« Seigneur, lui dit Séphora, il est possible que, pendant que nous étions dans les ténèbres, une de nos lilles suivantes... — .Je ne sais si elle est maîtresse ou suivante, mais c'était la septième à qui je faisais la cour, et je me présentais assez bien à celle-ci pour qu'elle ne me jouât pas un tour de cette espèce. — La sixième, la septième, reprit Séphora d'un petit air prude î vous avez rêvé cela, seigneur, ou vous seriez donc le seul pour qui on ait eu des bontés, ce qui n'est pas présumal)xe. Voyez si ces chevaliers parlent de quelque chose. — Gorbleu, madame, s'ils ne parlent pas, c'est qu'ils n'ont pas trouvé de femmes éperonnées. — C'en est trop, seigneur Gonzalye, on perd vôtre maison d'honneur. Le combat à outrance, voilà le noble moyen d'imposer silence à ce malencontreux chevalier. »
Gonzalve aimait beaucoup sa vie casanière ; il ne s'était jamais battu et nese souciait pas de commencer. « Venez, madame, venez, disait-il, que je vous parle en particulier. j> Et pendant qu'il la tirait à l'écart, qu'il lui représentait qu'il était ridicule de jouer s:i vie contre un préjugé, qu'il se serrait contre elle pour lui parler plus bas, quelque chose d'aigu lui entra dans la cuisse et lui lit
luire un saut de six pieds. Séphora, déjà intriguée par les plaintes du chevalier, ne sacliant à quoi attribuer le saut de son mari, et se sentant coupable de quelques peccadilles nocturnes, laissa Gonzalve geindre et prendre le parti qu'il voudra. Elle regagne le château clopin-clopant, monte à sa chaml)re, tire la clef, ouvre sa porte, la referme, se déshaioille seule pour la première fois de sa vie et se jette dans son lit, espérant trouver le repos dont elle avait tant besoin. Un cri perçant part à ses oreilles, un animal, quel qu'il soit, saute pardessus elle, et renverse tous les meubles, en répétant vingt fois : je suis mort.
C'était le comte d'Aran, qui, ne connaissant pas la distribution des appartements, s'était fourré dans la couchette de Séphora : c'était le diable de poignard, dont la pointe lui était entrée dans la fesse, qui le faisait sauter comme un chevreuil. Séphora, plus étonnée que jamais de ce troisième accident, s'inspecta d'un tour de main, et trouva que sa difficulté de marcher, attribuée mal à propos à un exercice forcé, était l'effet de ce chien de poignard, qui s'était glissé là, sans qu'elle sût comment. La présence d'un être quelconque l'autorisait à appeler ; elle ouvrit sa fenêtre sous ce prétexte, mais son but principal était de jeter le poignard dans le fossé fangeux du château, sauf à laisser trouver les causes de tant do blessures par les gens qui ont assez d'esprit pour tout expliquer.
On avait conduit dans une salle basse le chevalier qui avait une boutonnière au ventre. Il jurait pendant c]u'on le pansait, que, s'il connaissait la donzelle, il tuerait son père, son mari, ses frères et tous les mâles de sa lignée . Pendant qu'il se répandait en menaces, on amena dans la même salle Gonzalve, qui traînait sa cuisse, qui ne pensait plus à son poignard, qu'il croyait perdu. 11 était loin de s'imaginer qu'il l'eût planté à sa femme
elle-même, qui lui avait paru bien plus séduisante, lorsqu'il l'avait prise pour la femme d'autrui. Vous savez la chanson : On veut avoir ce qu'onn'apas, et on était monté aux cris de Séphora,. et on amena encore dans cette salle le malheureux d'Aran, tenant sa fesse à deux mains, protestant qu'il ignorait comment il avait été blessé, assurant qu'il n'avait vu ni armes ni éperons à madame, dont il se repentait bien sincèrement d'avoir pris le lit par méprise.
Tous les hommes se rassemblèrent insensiblement dans cette salle ; chacun donnait son avis sur cette aventure : on déraisonnait à qui mieux mieux : Gonzalve voulut émettre son sentiment tout comme un autre. « Messieurs, dit-il, messieurs, je vois ici un miracle. « Le lecteur rit peut-être de l'idée de Gonzalve. Hé bien ! monsieur le lecteur, ses auditeurs ne rirent pas du tout. C'était le temps où on commençait à faire liquéfier tous les ans le sang de sainl Janvier à Xaples, où on montrait en France la sainte Ampoule, que le Saint-Esprit avait incontestablement apportée dans son bec pour le sacre de nos rois ; c'était le temps où on montrait ailleurs le prépui:e de Jésus-Christ, et nous avons vu de nos jours le diacre Paris faire des cabrioles dans le cimetière de Saint-Médard, sans avoir eu de longtemps l'envie d en rire. Nos Aragonais ne rirent donc point, et ce n'est pas étonnant : mais la première donnée de Gonzalve demandait des développements, qu'il s'empressa de donner. « Messieurs, reprit-il, c'est sans doute une œuvre méritoire que d'avoir représenté d'une manière sensible le saint mystère de la Conception. Le ciel, touché de cet hommage nouveau, a voulu qu'à l'avenir madame fût pure comme la mère du Sauveur qu'elle a rendue visible à vos yeux. Il a frappé et il frappera sans doute à l'avenir tous les hommes qui l'approcheront de trop près, comme
il a frappé de mort subite les Philistins qui osèrent mettre la main sur l'arche sainte. Pour moi, je jure que, dès ce moment, je renonce à mes droits de mari. » Le bonhomme ne promettait rien que de très facile à tenir.
' Les uns s'écrièrent hautement que son explication était toute naturelle ; quelques mécréants, car il y en a partout, doutaient un peu que le ciel lui-même eût perforé un ventre, une cuisse et une fesse, mais ils se gardèrent bien de dire ce qu'ils en pensaient, parce qu'ils savaient que des chrétiens d'une foi robuste mutilent, brûlent, tuent ceux qui ne sont pas de leur avis. Le chevalier donna pourtant à entendre que Séphora n'était pas de moitié dans le châtiment que lui avait infligé le ciel, et qu'il concluait de ses manières accortes qu'elle ne désirait pas qu'il fût puni aussi cruellement. « Gomment donc, je le crois, reprit Gonzalve ; madame est la douceur môme, et je suis sûr qu'elle est désespérée de tout ceci. Pauvre petite mignonne, il t'en coûtera de renoncer aux caresses conjugales; mais, semblable à l'Église, tu abhorres le sang, et tu ne consentirais pas à répandre le mien une seconde fois. »
Qu'arriva-t il de tout ceci ? que les chevaliers et leur suite s'en allèrent chez eux, après avoir épuisé les provisions du château ; que d'Aran remonta dans sa litière avec un emplâtre au derrière, et retourna chez lui plus aflligé que jamais; que Silvia, abandonnée à elle-même, s'attacha exclusivement à Gonzalve ; que Gonzalve, persuadé que nul homme ne pouvait approcher sa femme sans avoir un trou au ventre, renvoya ses duègnes, la laissa aller partout, et recevoir chez elle qui lui plairait; que la petite femme, qui avait pris goût à la chose, renia sa patronne, et suivit le sentier battu par Madeleine pécheresse ; qu'elle se trouva grosse sans que Gonzalve sût comment, ni elle non plus;
.car enfin, disait-elle, aucun de ceux que je vois n'a de trou au ventre, et c'était très vrai: que Gonzalve, enfin, persuadé que le Saint-Esprit s'était encore mêlé de cette alïaire, attendit avec la dernière impatience la naissance de cet enfant, qui devait être pape pour le moins... Mais cette fois la sainte Vierge accoucha d'une fille.
Il y avait de quoi dérouler la confiance la plus opiniâtre, et Gonzalve ne voulut pas démordre de son opinion. On se moqua de lui, et vous vous en moquez peut-être aussi : hé bien ! tous les railleurs eurent tort, et cette fille fut cette fameuse papesse Jeanne, qui a fait tant de bruit de son vivant, et qui fut cause, après sa mort, que le pape nouvellement élu est mis sur une chaise percée pour constater qu'il a en effet les pièces dont il a promis à Dieu de ne se servir jamais.
Le comte et la comtesse d'Aran avaient perdu l'envie de donner un frère ou une sœur au fu,ûitif Mendoce. Ils n'avaient qu'un désir, de le revoir et de lui pardonner : qu'un espoir, que la division de la troupe de Cerdagne qui courait l'Ara gon, pourrait enfin le ramener. Il était écrit là-haut que son retour ne serait pas si prochain, et qu'il s'opérerait d'une toute autre manière.
Xous l'avons laissé courant avec Trufaldin. l'un habillé en ange, et l'autre en diable. Mendoce sautait les halliers, les buissons, pour éviter les épines : Trufaldin, qu'on avait mis dans une peau de sanglier, passait partout et allait aussi vite que Mendoce, qui se piquait de temps en temps, et qui s'arrêtait pour se frotter les jambes.
Après quelques heures de course. Mendoce, excédé de fatigue, s'arrêta et s'assit. Il repassait dans sa tête les événements de la nuit, et ne comprenait rien à la brusque apparition de son père. Gonzalve ne l'avait pas mis sur la liste des invités, il ne lui en avait jamais parlé, jamais son père ne lui avait dit qu'il connût Gonzalve: il était donc clair qu'il n'était pas attendu chez le châtelain : il était donc évident qu'il n'y était venu que pour le faire transporter dans sa chienne de tour. Mais comment avait-il su qu'il trouverait son filsdansce château? Mendoce n'avait été rencontré par personne qui pût instruire son père. Toutes réllexions faites, le jeune homme jugea que Trufaldin avait protité d'un séjour de plusieurs semaines pour dépêclier
150 LA FOLIE ESPAONOLE
quelqu'un au chAteau d'Aran. Il était fort aise que cette aventure l'eût débarrassé de Silvia, mais il regrettait la dame du lieu, dont il se croyait tendrement aimé, qu'il avait vu s'évanouir, et. qu'il ne soupçonnait pas capable de l'avoir oublié cette nuit dans les bras du premier consolateur : il ne se doutait pas non plus que le premier minois piquant lui ferait ouJ^lier Séphora : ce que c'est que de nous !
Quoi qu'il en soit,- Mendoce, plein d'amour, à ce qu'il croyait, furieux contre Trufaldin, qui s'était assis prés de lui, dédaignant d'entrer en explication avec le traître, lui assène un coup de poing terrible sur l'oreille. Une des poinlos du ])ois 'de cerf, auquel il ne pensait plus, lui rentre dîxns la main et le rend plus furieux encore. Il se jette sur Trufaldin stupéfait, étourdi, tremidant : une force surnatui'elle l'arrache de ses mains : Ti'ufaldin ne court plus, il vole ; Mendoce craint qu'il n'aille encore le trahir et le livrer, et il vole SU)' ses pas. L'œil sans cesse fixé sur lui, pour ne pas le perdre dans l'obscurité, Mendoce le voit d'une taille, d'une grosseur prodigieuse, et lui semble qu'il a quatre pieds, « Oh ! oh ! dit-il en courant, le diable, pour le punir de l'avoir joué, lui aurait-il en etïet donné sa figure ? Mais, eusse je atfaire au diable lui-môme, je n'en démordrai pas, et je déchirerai avec mes dents et mes ongles l'animal que j'ai devant moi, »
Il continue a courir, et tout à coup il voit le monstre s'abîmer dans les entrailles de la terre. (( Je te suivrai jusqu'en enfer, s'écrie Mendoce : les comtes d'Araime connaissent pas la frayeur, » Il fait quelques pas encore, et il roule, non pas en enfer, mais sur une vieille femme, sur Trufaldin et sur une mule, qui vient de manquer des ([uatre pieds.
La vieille avait été vendre quelques denrées à
I.ongarès, et elle revenait de nuit pour traire se^^ vaches au point du jour. Elle approchait avec sécurité du lieu où Mendoce assis rétléchissait . FAle s'était trouvée presque en face de lui. lorsqu'il gourma Trufnldin ; Triifaldin. en voulant esquiver les coups, avait gagné le bord du chemin ; la vieille etïrayée de l'apparition subite d'un ange- qui battait un diable, avait piqué vivement sa mule : la mule, en passant devant Trufaldin, avait accroché le bois de cerf dans ses angles et avait traîné le diable après elle ; cédant entin au poids qui la tirait âe cùté, et qui détruisait l'équilibre, elle s'était laissée aller à terre.
Mendoce était naturellement bon. Ce tableau, si ditïérent de celui qu'il attendait, dissipa sa colère, il éclata de rire ; Trufaldin se rassura, il avoua sa perlidie, que le motif rendait excusable ; il jura par tous les saints du paradis, par son àme, par celle de Mendoce qu'il se bornerait désormais à le servir lldèlement : Mendoce pardonna et s'approcha de la vieille. « Mon bon ange gardien, lui dit-elle à genoux, renvoyez le diable en enfer et ordonnez à' ma mule de' se relever. « Mendoce se remit à rire, conta ensuite à la vieille les raisons du déguisement.
Et, comme on ne peut pas toujours rire, quand on est à peu près nu, sans argent, que la nuit est fraîche et qu'on n'a pas de gîte, Mendoce interrogea la vieille sur sa localité et ses moyens.
ce Hélas î mon seigneur, il n'y a pas de château dans ce canton ; mais, au bout de cette percée, à un quart d'heure de route, vous trouverez un joli manoir nouvellement bclti. et dont la maîtresse est tout à fait revenante. —Trufaldin, gagnons le manoir. — Mais, reprit la vieille, le maître est un peu brutal. — Je le mettrai à la raison. — Et vous n'avez pas d'armes. — Ah ! c'est vrai. Trufaldin, tu te présenteras, et nous lui ferons peur, puisque
nous ne pouvons le battre. — Ma foi, seigneur, présentez-vous vous-même. S'il y a des coups à recevoir, ils vous reviennent de droit, à vous qui êtes le plus brave. — Marchez devant, sans observations, monsieur le faquin, ou vous allez recevoir par derrière les coups que vous craignez pai* devant. »
Avec quelques mots énergiques, on faisait de Trufaldin ce qu'on voulait. Il prit le devant : la vieille releva sa mule, lui remonta sur le dos et s'éloigna lestement des originaux qui lui avaient d'abord fait tant de peur et dont la présence continuait à lïntriguer. Elle alla traire ses vaches, et Mendoce et Trufaldin arrivèrent avec le crépuscule à une porte de chêne doublée en fer, qui ouvrait sur la cour de la maison, qu'entourait un ruisseau d'eau vive qui servait à la fois de fortification et d'étang.
« Si nous frappons à la porte, dit Mendoce. on ne nous ouvrira point, dans l'état où nous voilà. — Hé bien, seigneur, tournons d'un autre côté. — Non pas, s'il vous plaît, la maîtresse est jolie. — Il y a de jolies femmes partout. — .Je veux voir celleci. — Mais pourquoi chercher des difficultés. . . — Elles ajoutent un cliarme au plaisir. Allons, on t'a cousu dans une peau de sanglier, descend le fossé, je te sauterai sur les épaules, et nous passerons à l'autre bord. — Ce malheureux goût pour les aventures ne sera donc jamais satisfait ? — Oh ! que de raisons, monsieur, portez-moi et passez. »
Trufaldin obéit. Au milieu du fossé, il trouve une foène qui servait à piquer les anguilles : « Voilà une arme, dit Mendoce, qui doit mettre à la raison le mari le plus brutal. Il relève les trois pointes de la foène. en appuie le manche contre son épaule et ressemblerait à Neptune armé de son trident, s'il était vieux et laid comme le dieu, s'il
LA FOLIE ESPAtiXOLE i^^)
portait une couronne, et si son joli corps était drapé, au lieu crètre nu.
Les voix de nos voyageurs avaient pénétré jusque dans la maison ; la maîtresse était seule, elle n'avait rien distingué de ce colloque, mais surprise d'entendre des hommes à pareille lieure, lorsque Thumeur connue de son mari les éloignait même en plein jour, elle descendit dans une première enceinte fermée par une grille de fer, et cria qui vive, à travers les liarreaux.
A ce cri, que Triifaldin crut sorti du plus mâle des poumons, il se jeta la face contre terre. Mendoce se retint au manche de sa foéne, monta sur les reins de son écuyer et, se plaçant en héros de théâtre, il répondit qu'il s'appelait saint Michel, qu'il venait une seconde fois de terrasser le démon qui rodait sans cesse autour de cette maison, sur laquelle, lui, archange, veillait, qu'il priait la maîtresse d'ouvrir la grille, aiin qu'il jetât l'esprit immonde dans sa mare, parce que la bouse de vache à une vertu particulière ignorée en Europe et très connue sur les bords du Gange.
La dame ne savait pas ce que c'était que le Gange : et elle trouvait que saint Michel pouvait tort bien jeter son diable dans un puits qui était dans la première cour. Trufaldin, qui ne voulait pas jouer Satan jusqu'au bout, se dérobait de dessous les pieds de Mendoce et courait sur ses genoux et sur ses mains, Mendoce répondait à la maîtresse du logis, la maîtresse lui répliquait : plus le colloque se prolongeait, plus les idées superstitieuses s'éloignaient, et moins saint Michel espérait que la grille s'ouvrirait. Il allait essayer de la faire sauter avec son trident, quand Trufaldin poussa un cri à épouvanter tous les loups de la forêt. Mendoce se retourne et voit un homme vigoureux qui brisait à grands coups de tléau les épaules de son écuyer, et qui disait en grinçant des dents : « Je vais ar-
loi LA FOLIE ESPAGNOLE
ranger saint Michel comme le diable et leur apprendrai à tons deux à venir faire des contes bleus à ma femme quand je n'y suis pas. — Hélas! disait le dialjle, en faisant des grimaces vraiment diaboliques, jamais je ne fais de mal à personne, et je suis battu par tout le monde. » Gomme il finissait ce mot, son redoutable adversaire tombe sur lui de toute la pesanteur de son corps, en poussant un profond soupir. Mendoce qui trouvait fort mauvais qu'un autre que lui battit sonécuyer, venait, sans autre formalité, d'enfoncer sa foène dans le flanc du batteur, sans réfléchir que, sur les bords du Gange comme en Europe, chacun est maître chez soi, et que celui qui viole un domicile doit s'estimer heureux, dans tous les pays du monde, d'en être quitte pour quelques coups de bâton. Quoi qu'il en soit, l'homme au fléau se mourait, et, bien que le tragique n'appartienne pas à cet ouvrage, vous conviendrez qu'on ne fait pas un roman de chevalerie sans tuer quelqu'un, et il vaut mieux que ce soit un fripon qu'un autre.
'Mendoce se repentait amèrement de sa vivacité, Oter la vie à un liomme lui paraissait un acte horrible quand la nécessité y forçait ; c'était un crime irrémissible quand on le commettait desang-fioid ou par un simple mouvement d'orgueil. 11 sentait des larmes qui allaient s'échapper, lorsque la dame du logis ouvrit la grille avec vivacité, courut à son mari en sanglotant, le jugea mort, le retourna avec son pied pour s'en assurer tout à fait, et jetant ses bras au cou de Mendoce, elle lui couvrit le visage de baisers, en lui disant avec elïusion : « Ah ! de quel homme tu m'as délivré ! »
Mendoce regardait cette femme, la bouche ])éante, les bras tombants, et à chaque baiser son étonnement reboul)lait. « Allons, dit-il, si j'ai fait une l)onne œuvre, à la bonne heure ; mais, sur ma foi, je ne m'en serais pas douté. » Il relève Trufaldin.
LA FOLIE ESPAGNOLE loo
ot la dame dit qu'elle va le coucher dans son propre lit et lui bassiner tout le corps avec de l'eau-de-vie camphrée ; autre stupéfaction de la part de Mendoce. Trufaldin. qui était rancunier et qui ne craignait plus le défunt, le prit par les deux jambes, et le porta sur le bord du puits ; la dame l'aida à l'y jeter, et Mendoce ne concevait pas que la haine conjugale pût aller jusque-là. « Que dial)le, disaitil il va des cocus partout ; mais accabler de caresses le meurtrierde son mari, aider à lejeter dans un puits, c'est un peu fort. A quel monstre ai-je donc affaire ? »
Il avait pris Trufaldin sous un Jjras, pour l'aider à marcher, et la jeune femiîie s'empressede le sou tenir sous l'autre. « Ah, mon Dieu ! ah, mon Dieu ! répétait-elle à chaque pas, de quel homme je suis (h'^livrée. »
]Mendoce, dont la conscience se calmait par ces exclamations réitérées, revenait à son caractère, et clierchait à démêler, autant que le permettait la fai])lesse du jour, les traits de cette femme que la vieille avait dit si jolie. Il crut trouver quelques rapports entre ce visage et certaine fillette.. . Pour la taille, il était difficile de la juger, la dame était grosse, très grosse, et cetétat n'es\ pas avantageux.
En entrant dans la maison, lalumière d'une lampe, qui brûlait encore, termina les incertitudes de Mendoce. « Hé, c'est toi, ma chère enfant ! — Ciel, juste ciel, c'est le gentil chevalier de l'Ermitage ! ~ Hé, par quelle aventure ?. .. Par quel heureux hasard?... Depuis quand mariée? — Depuis quand changé en saint Michel ? — Mais ce mari que j'ai tué... — N'empêchera plus que je sois au seul homme que j'aie jamais aimé. — Maisenfin ((uel était-il ? — L'ermite. — L'ermite ! Oh, le co- ([uin, je lui devais bien cela. Embrassons-nous, ma chéi-e petite : je t'assure que je ne t'ai pas oubliée
instant. — Ah, mon Dieu ! ni moi non plus. « Ils disaient aussi vrai l'un que l'autre. »
Elle allume un grand feu. elle fait chauffer des restaurants, et Mendoce etTrufaldinse restaurent. Elle couvre le blessé de compresses d'eau-de-vie, elle Lassine un bon lit. et elle aide à l'écuver, qui avait à peine la force d'y monter. En allant et en venant, en servant, en caressant Mendoce, elle lui contait Thistoire du frère Pacume.
Ce drôle avait servi en qualité de soldat dans la seconde croisade. Il avait contracté en Syrie l'habitude de la bonne chère et de la licence. De retour en Espagne, il trouva très dur de travailler beaucoup, de manger peu, de dormir moins encore, et il se lit voleur. Il avait une bande nombreuse à la tète de laquelle il faisait un butin considérable. Mais ce métier, qui paraît si avantageux dans un pays sans police, avait pourtant ses inconvénients. Les seigneurs du pays armèrent contre Pacôme : il était obligé de se battre fous les jours. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, il n'était plus occupé qu'à se défendre.
Il jugea qu'il ferait bien de jouir des douceurs de la vie. "et pour cela il commença par voler ses camarades, les abandonna ensuite, et chercha les moyens de se dérober à toutes les recherches. Il trouva l'ermitage habité alors par un honnête homme, car on n'en disait ni bien ni mal. Il lui proposa d'un ton hypocrite de faire son salut avec lui. L'autre ermite était vieux : ii avait besoin de quelqu'un qui pût aller à la quête et faire ie gros ouvrage de la maison : il admit Pacôme, et il mourut le troisième jour, probablement parce que le genre de vie que comptait mener le nouveau venu demandait qu'il fût seul.
Lorsque, pour la seconde fois, il eut dévalisé Mendoce et passé la rivière à la nage, il se trouva dans un canton qu'il ne connaissait pas, et il tal-
lait qu'il déposât son or quel(iue part. Il était bien décidé à ne pas retonrner à son ermitage ; mais il connaissait à l'antre rive des grottes, des chênes creux, où il avait souvent fait des dépôts quand il exerçait la charge de capitaine. Il repassa donc la rivière, quand Mendoce fut éloigné,, il se jeta dans le bois, et rencontra la petite que le poids de sa dot empècliait d'aller bien lestement.
En allant et venant avec elle, il avait rencontré la maisonnette si agréable que venait de faire bâtir un prébendier de Longarès. Le ten-ain relevait du seigneur Gonzalve^ qui, moyennant un léger tribut annuel, promit au prébendier sûreté et protection. La maison plut à Pacûme, et il proposa au propriétaire delà lui vendre. Le propriétaire répondit qu'il l'avait fait bfitir pour son usage, et qu'il n'entendait pas s'en défaire. Pacôme eut envie de le tuer pour terminer la contestation ; mais il pensa qu'il ne fallait point se brouiller avec un seigneur dont il aurait besoin à son tour s'il s'établissait sur des terres de sa relevance. Il jugea qu'un prébendier devait avoir quelque vice capital, et il espionna celui-ci II ne découvrit rien, et il envoya la petite elle-même le tenter, avec l'ordre de lui donner toutes sortes de facilités. La petite accepta volontiers une mission qui lui donnerait quelque relâche. Elle espérait même trouver les moyens de s'échapper ; mais Pacôme rôdait sans cesse autour delà maison. Ce n'est pas qu'il aimât encore la petite ; mais il trouvait du plaisir à la tyranniser.
Cette petite avait souvent envie d'avertiré le pauvre prébendier de ce qu'on machinait contre lui ; mais il y allait de sa vie, et la crainte lui glaçait la langue. Douce, bonne, elle caressait son hôle, qui était paisible et aimant. Ce qui devait arriver arriva ils finirent par coucher ensemble.
Pacôme était convenu avec elle d'un signal exté-
158 LA roLlE E si '.\ UN OLE
rieur quand ils en seraient là. La petite ne le donna pas la première, la seconde, la troisième nuit ; mais, le jour qui suivit, elle aperçut de sa fenêtre le redoutable Pacôme qui lui faisait des gestes furieux ; et le soir, elle attacha, en pleurant, son flchu blanc en dehors de la maison, et descendit ouvrir le verrou d'en lias quand le prébendier fut endormi.
Pacôme avait employé utilement ces trois ou quatre jours. Lorsque la petite le croyait caché sous un rnur, derrière un arbre, il rassemljlait des trmoins aussi honnêtes gens que lui, et un tabellion qui l'avait deux fois tiré d'alfaire, en percevant pourépices la moitié deselïets volés. Ils entrèrent à petit bruit, et ilsentouraient le litdu prébendier avant qu'il fût éveillé. Le taljellion le tira par la barbe, et lui dit avec dignité qu'il avait été informé de ses désordres, auxquels il refusait d'ajouter foi, et que sa visite n'avait eu pour but que de le justilier aux yeux de ses accusateurs. Mais qu'une jeune femme dans son lit était une preuve sans réplique, et qu'il ne pouvait se dispenser de faire son devoir. Il commença un procès-verbal, qu'il allait, disait-il, envoyer à l'évéque de Saragosse.
Pacôme intercéda vivement pour le prébendier. « Il ne faut pas, disait-il, que cet ecclésiastique perde sa prébende et sa liberté, parce qu'il a été faible. On assure d'ailleurs qu'il n'est pas coutumier du fait. Il ne faut pas non plus que le scandale qu'il cause reste sans punition : le cliatiment le plus chrétien, parce qu'il sera le plus utile, c'est de lui ôter une maison qui lui procure la facilité de pécher. .le lui en ai offert un bon prix. .l'en vais donner moitié, qui sera partagé en vacations entre le seigneur tabellion et ses gens : le contrat qu'on va faire portera quittance du total, et tout sera dit. j)
Le fripon de Pacôme s'établit aussitôt dans son
nouveau domaine, et paya le prix convenu à ses lidèles amis. Satisfait delà docilité de la petite, il voulut lui donner la marque la plus llatteuse de sa satisfaction, le don de sa main.
La petite n'osa le refuser, en partie par timidité, un peu par l'espoir d'un soi't avantageux, du moins du coté de la fortune, et par l'idée assez vraisemblalde que l'opulence pourrait faire de son mari, comme de tant d'autres que nous connaissons, un homme à peu prés honnête.
Le mariage fait, elle vit qu'elle s'était trompée sous tous les rapports. Les prodigalités de Pacôme le réduisaient sans cesse aux expédients. 11 jurait, il Lattait alors, et menaçait souvent de faire plus : c'était un enfer anticipé que la vie de la petite.
Une des grandes ressources de son mari, était d'exercer l'hospitalité et de dévahser ses hôtes sans qu'ils pussent se plaindre, car il avait grand soin de se maintenir dans les bonnes grâces du seigneur Gonzalve, qu'il achetait, à la vérité, un peu cher : il avait triplé, quadruplé le tribut que lui payait le prébendier, mais il savait s'en dédommager.
Un étranger égaré ou surpris par la nuit, se piésentait-il chez lui, la petite était obligée de lui faire les yeux doux. Cent coups de fouet si elle y manquait, cinquante si le voyageur ne se prenait pas dans ses filets, et jamais ^ acômene manquait à sa parole. Grande cïiére et b on vin achevaient ce «jue les œillades de madame avaient commencé. Pacôme alors feignait d'être dans l'ivresse, il gagnait en chancelant une chambre voisine, se jetait sur une couchette, et ronflait bientôt à tout faire trembler. L'état présumé du mari faisait naître la confiance du voyageur ; il devenait entreprenant, la petite se montrait facile, et au moment le plus intéressant, Pacôme arrivait, sa longue épée à la main, et paraissait prêt à percer d'un même coup
l'ingrat qui outrageait la sainte hospitalité, et la l)ei'îide qui le déshonorait. Ce coquin avait un extérieur imposant et une voix forte ; il ne manquait pas d'esprit, et il avait arrangé un protocole tel qu'un seigneur ne se serait pas exprimé autrement. 11 intimidait le pauvre voj^ageur, qui se trouvait trop heureux de composer avec le mari outragé, de se retirer sain et sauf en lui laissant son argent, et il gardait le silence sur le tout, parce qu'on ne se vante jamais d'une aventure galante dont on a été la dupe.
Ptien ne s'oublie aussi aisément que le mal passé'. I.a petite se voyait une veuve très opulente pour son état : l'avenir ne lui promettait que des jouissances, et le présent luiolî'rait un joli homme à qui elle avait souvent été infidèle, mais qui avait fait une forte impression sur son cœur. Elle lui proposa tout bonnement de l'épouser et de partager avec lui ce qu'elle avait. Mendoce s'était promis de ne jamais se marier que pour un mois ; il rit beaucoup de la proposition de la petite veuve, l'épousa sur-lechamp, l'épousa plusieurs fois encore dans un lit bien chaud qu'elle consentit à partager avec lui, mais sans notaire et sans prêtre. Il protestait à la petite que cette manière valait mieux que l'autre, et la petite convenait qu'au moins les résultats étaient les mêmes.
Trufaldin, qui n'avait rien de mieux à faire que de rétléchir dans son lit. et que la peur rendait prévoyant, les interrompit pour leur demander ce qu'ils comptaient faire de feu frère Pacôme (jui gisait dans le puits, et que le premier venu pouvait reconnaître. « Que m'importe ce drôle ? disait MendOce. — Et à moi, ajoutait la petite. — Que diable, reprenait Trufaldin, soyez donc conséquent une fois dans votre vie. Vous avez tué un fripon, c'est fort Inen ; mais vous n'ignorez pas qu'il est défendu de se faire justice soi-même. — Et quand
on ne nous la fait pas ? — Il faut souffrir. — Je ne souffre rien. — 11 n'est pas question ici de faire l'aimable. 11 faut tirer Pacome du puits, l'enterrer de votre mieux, puisque je suis hors d'état de vous y aider, et dire à ceux qui viendront le demander qu'il est disparu, et qu'il a al)andonné sa pauvre petite femme. Sans cela, partons à l'instant, et je vous suivrai comme je pourrai, ou bien il faudra vous suivre en prison, dont votre père vous tirerait sans doute : mais il n'est pas agréable d'avoir un procès criminel sur le corps quand on peut se l'épargner. — Allons, tais-toi, bavard, nous allons suivre ton conseil pour l'engager au silence. — Bavard ! bavard ! on bavarde toujours quand on vous parle raison
La petite prend un croc et une corde, Mendoce la suit, et essaye à repêcher le défunt. Il y mettait toutes ses forces mais: il était m al adroit comme un seigneur. La petite secondait ses efforts, et elle fit tant, que le fils de Pacome, de Mendoce, ou de tel autre, incommodé de cet exercice, demanda à sortir d'une manière si positive que madame sa mère jeta les hauts cris, et rentra en tenant son petit ventre à deux mains. Mendoce jeta sur Pacome quelques paquets d'osiers, destinés pro])a]jIement à attacher des treilles, qui grimpaient 1p long des murs et qu'il était assez naturel d'humecter. 11 courut après la petite embarrassé comme un jeune homme qui ne connaît de l'amour que la partie agréable et qui jusqu'alors s'était fort peu inquiété des suites de ses plaisirs. <( Ah ! mon Dieu ! disait-il en courant çà et là, ah î mon Dieu ! pas de matrone et où en aller chercher une ? Trufaldin, entends-tu quelque chose à cela? — Oui, sans doute, je sais qu'il faut rendre douloureusement ce qu'on a pris avec volupté, d'après l'arrêt de Dieu qui prononça que puisque Eve avait mangé une pomme, les femmes enfanterq-ient avec douleur. — Et comment enfai;
taient-elles auparavant, butor ? — Avec délices, seigneur. — Il faut que leur construction ait diablement changé. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il faut aider cette chère enfant, Lève-toi, et viens ici — Hè ! je ne saurais me remuer. — En ce cas, je vais faire la sage-femme. — Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! que je voudrais voir cela. »
Mendoce retrousse ses manches, et se met à genoux devant sa petite qui Teffrayait par ses cris. Faites ceci, faites cela, lui disait-elle, et Mendoce éperdu faisait tout le contraire. Il avait les mains partout, il suait sang et eau, et il allait probablement tuer l'enfant et la mère, lorsqu'il aperçut quinze à vingt cavaliers dans la cour, dont probablement Pacome avait laissé la porte ouverte en rentrant. Il les prend pour des compagnons du défunt ; il laisse sa petite crier, saute sur une hache, et s'avance bravement au-devant de cette troupe en criant : Vinci aiit mori, reste précieux du latin que lui avait appris Trufaldin.
Vi72ci aiit mori, est excellent à la guerre, lui répond un homme qu'il reconnaît pour le frater du château de son père, mine est bibendum.
Mendoce sentit d'abord c[ue c'était lui qu'on cherchait, et il ne concevait pas que le frater ne le reconnût point. Il y avflit de bonnes raisons pour cela. En faisant la sage-femme, en portant ses mains partout, il les avait aussi portées à son visage couvert de sueur, et il avait plutôt l'air d'un boucher que du fils du seigneur propriétaire d'un cinquième de la Catalogne.
(( Nu7ic est bibeiidum. répète le frater. — Il s'agit bien déboire, répliqua Mendoce, persuadé qu'il n'était pas connu, par un prodige qui le confondait ; aidez-moi si vous pouvez à sortir du plus gi'and embarras où je me sois jamais trouvé. — Qu'est-ce que c'est? — Ma femme accouche... — Ah ! et vous avez voulu faire un métierauquelvousn'entendez rien.. Te
croyais que vous veniez d'égorger un bœuf. Voyons votre femme. — Le Seigneur est homme de l'art ? — Cliirurgien-major des villes et villages du comte d'Aran. — Ah ! Gomment se porte ce cher comte ? — Mal. 11 a un libertin de fils qui le mettra nu tombeau. Mais voyons votre femme. — Et croyez-vous que le fds ait des torts ? Un père qui veut l'enfermer... — Qui vous a dit cela ? — La renommée. — Et ce fils n'a pas passé par ici ? — .Je ne crois pas. — Nous le cherchons partout avec les hommes d'armes du comte de Cerdagne. et malheur à. lui si nous le rencontrons. — Prenez garde, frater. qu'il ne vous châtie lui-même. — Oh ! je suis en force; nous sommes vingt contre un. ]\rais voyons votre femme. »
Mendoce ne se souciait pas trop que le frater entrât, parce qu'il ne pouvait manquer de reconnaître Trufaldin, que le mal tenait cloué dans son lit. D'un autre côté, il sentait le besoin qu'avait la petite d'un secours urgent, et il trouvait plaisant de faire accoucher sa maîtresse par le chirurgien de son père. Il pesait le pour et le contre, et l'accoucheur était déjà en position et commençait son office. Mendoce, intrigué, prit une couverture, la jeta sur le lit de Trufaldin, et dit bien près du traversin : « Si tu remues ou si tu parles, tu es mort. »
Niinc est bibencliim. redit le frater, en recevant un enfant gros et gras, qui ne se sentait nullement des cliagrins de madame sa mère. Mendoce, enchanté de voir la petite délivrée, conduisit l'accoucheur au gai-de-manger, lorsqu'une seconde troupe l)arut dans la cour. C'était l'intendant de Gonzalve qui chercliait à réparer le vide que la dernière fête avait fait à sa caisse, qui faisait une tournée chez ses redevables dans une litière bonne et commode, et qui faisait escorter d'une manière imposante ses sacoches qu'on portait devant lui.
I6i L\ FOLIE ESPAGNOLE
Mendoce, que tout intéresse on intrig-ue, s'arrête, regarde ; le frater ouvre l'armoire, et voit quelque chose de velu derrière une moitié de cochon; il examine de plus près, distingue une figure humaine et s'écrie : « Le voilà, le voilà. — Qui donc, reprennent ses hommes d'armes ? — Trufaldin, celui qui accompagne notre jeune maître, et il va nous dire où il est. » Mendoce rougit, Trufaldin mit le doigt sur sa boucha pour indiquer qu'il ne pouvait rompre le silence ; le chef des hommes d'arnies, impatient, s'avance vers lui la masse levée : Mendoce se jette en avant avec sa hache, et jure qu'il ne souffrira pas qu'on porte la main sur un homme qu'il a ve*-\i chez lui. et qu'il a trouvé dans la forêt moulu des coups que lui a donnés son maître en le quittant.
Ce conte assez vraisemljlable, d'après la violence connue du jeune d'Ara n. l'air naturel du conteur, en imposèrent aux cavaliers, qui allaient s'en retourner, en se contentant de ramener Trufaldin, lorsque l'intendant de Gonzalve entra dans la maison, entendit des cris d'enfant et fécilita la petite. Il ne fallut qu'un mot pour mettre le frater sur la voie ; il conta le plus prolixement qu'il put, que le mari de la jolie petite femme avait failli la tuer par un zèle malentendu : qu'heureusement lui, chirurgien, était arrivé assez à propos pour prévenir un malheur. Vint ensuite l'énumération des bévues du mari et des difficultés étonnantes que l'art avait surmontées a Tout cela est fort bien, reprit l'intendant, et je vous fais mon compliment; mais je n'ai pas de temps à perdre : voyons où est le mari ? — Hé ! parbleu, le voilà, dit le frater en lui montrant Mendoce. — Cette ligure barbouillée ! lui ; PAcome est plus grand que lui de toute la paume de la main. »
Mendoce sentait bien qu'il était inutile de chercher à en faire accroire à l'inteiidant, et qu'il fal-
LA iroUE ËsPAGXoLt: 165
lait enfin prendre la route da la tour du nord. Il se mit à siftler un petit air en homme décidé, qui a fait ce qu'il a pu pour éviter la prison, mais qui a le courage de la ])raYer.
Pendant qu'il siftlait au milieu des hommes d'armes qui formaient un cercle exact autour de lui, l'intendant interrogeait la petite, qui mentait, comme de raison , et le frater s'approchait de son jeune seigneur, un bassin d'eau claire à la main. « J'ai eu l'honneur, lui dit-il respectueusement, de faire l'accoucheur à votre sollicitation Permettez que je fasse maintenant le barbier. Je ne vous épilerai pas la moustache, puisque vous n'en avez pns encore, njais je m'assurerai du moins si la jolie ligure, que je soupçonne sous cette marqueterie rouge, y est en etfet. — Allons, soit, dit Mendoce en riant, viens mon cher Domingo, viens me débarbouiller
Le frater saute de joie en s'entendant nommer, et ne doute plus dé rien. Il persuade à Mendoce en le décrassant, que son père lui pardonnera Inentut, que sa mère le tléchira sans doute, mais (|u'à tout événement, il fallait qu'il marchât avec ses hommes, dont il serait traité avec le respect (jui lui était di^, s'il n'était pas récalcitrant.
Cette scène, qui avait pu être orageuse, allait se terminer avec simplicité, résignation et bonhomie, lorsqu'un homme de l'escorte de l'intendant entra en criant: « Au meurtre ! au meurtre ! En voulant faire boire nos chevaux, nous avons tiré Pacûme mort du puits. »
A ces mots, le tableau change en un clin d'œil. Mendoce pâlit. Trufaldin trembla et la petite se mit à pleurer. L'intendant, assez bon diable, ne condamnait encore personne; mais le chef de son escorte, homme madré et considéré de Gonzalve, s'érigea aussitôt en juge, et interrogea sévèrement la veuve. Mendoce, trop généreux pour la laisser
sans le soupçon d'un crime dont elle était innocente, prit la parole, s'accusa avec fermeté, fournit en preuves contre lui-même l'habit mouillé encore avec lequel Trufaldin avait passé le fossé, la foéne, dont le manche couvert d'une humidité verdàtre, n'avait jju être trouvée que dans l'eau, les dents de cette foéne faisant autant de blessures au tlanc du défunt, le tléau avec lequel Pacôme avait éreinté Trufaldin, qui. douze heures auparavant, se portait à merveille et jouait les saints Mystères au cJuUeau même de Gonzalve, enfin il conclut que la petite veuve n'avait pu être d'intelligence avec eux. qui avaient passé un mois chez le châtelain, et que le seul tort qu'on pût leur reprocher, c'était d'être entrés par un autre cliemin que par la porte, et qu'au reste Pacôme, dont il cita les hauts faits, avait bien mérité sa triste lin.
L'officier, après avoir réfléchi, pesé, commenté chaque phrase et vérifié chaque fait, proclama la petite veuve innocente, et il ajouta que le seigneur (lonzalve ne souffrait pas qu'on tuât impunément des vassaux qui lui payaient soixante marcs d'argent par an, que ce seigneur avait sans doute beaucoup d'amitié pour Mendoce, mais que son devoir à lui était de le conduire provisoirement dans les prisons de sa juridiction... «Dans tes prisons, faquin, interrompit fièrement Mendoce. — Qui osera l'y conduire, reprit plus haut encore l'officier de Gerdagne, et faire un tel affront au nom d'Aran ?
— Ce sera moi. — Toi ! — Il ira. — Il n'ira point
— Il ira, vous dis-je. — Par saint Jacques, tu en as menti. » Un vigoureux soufflet est la dernière réplique de l'officier de Gonzalve, et celui de Gerdagne tire aussitôt l'épée.
(( Amis, dit-il à ses hommes d'armes, nous devons rendre ce jeune seigneur à son père, et vous devez venger rafi'ront que' votre chef a reçu. En avant, marche ! »
Mendoce était bien loin de vouloir du niai à Gonzalve et même à ses gens. Il se jeta dans la mêlée, il parla, il cria, il proposa des voies d'accommodement : peine inutile. L'officier de Gerdagne était brave comme son seigneur et incapable de pardonner un soufflet; l'autre n'était pas homme à se laisser tuer sans se défendre, et toutes que Mendoce gagna à vouloir arranger des gens décidés à se battre, ce fut un coup de poitrail de cheval qui le jeta à dix pas.
Il prit de Thumeur à son tour, et se rangea du parti de ceux qui appartenaient à l'intime ami de son père, et qui voulaient lui sauver la honte d'être emprisonné comme un criminel. Sans casque, sans cuirasse, sans la plus légère cotte de mailles, il se jette au milieu des hommes d'armes, couverts de fer, et joue de sa hache en déterminé.
I/aiïaire fut longtemps à se décider. Ces armures complètes rendaient les guerriers presque invulnérables: il était plus facile de les assommer que de les blesser. Cependant les troupes de Gerdagne, exercées, aguerries, devaient l'emporter sur celles du pacifique Gonzalve, et ce fut ce qui arriva. Mendoce s'était emparé d'un cheval qui errait çà et là, sans cavalier, et il acheva de tlxer la victoire. Quand il la vit certaine et qu'il crut pouvoir quitter le combat sans honte, il prit un parti fort simple: il lit une volte de côté, enfila au grand galop la porte de la cour et se jeta dans le bois en s'écriant : « Ma foi, me voilà encore une fois revenu de la tour du nord. »
Quand les combattants eurent brisé bien des lances, et qu'ils eurent épuisé leurs forces, il fallut qu'ils s'arrêtassent. Ils convinrent qu'ils s'étaient tous comportés en braves gens, et que, puisque Mendoce s'était échappé, ce qu'ils pouvaient faire de mieux, c'était de s'aller refaire chez eux, et ils en avaient besoin : il n'en était aucun qui ne fût
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couvert (le contusions, heaucoup étaient blessés, heureusement il n"y avait, pas de morts. Le frater lit les premiers pansements du mieux qu'il put, et on les sépara, ])ons amis, en apparence, et sans avoir rien gagné que des coups, ce qui arrive comiiiunément'àla fin de toutes les guerres. L'intendant seul perdit à celle-ci: il ne retrouva pas sa litière.
La troupe de Gerdagne trouva, en arrivant au château, les trois autres corps rentj-és. La longueur, l'inutilité des recherches, les fatigues continuelles avaient dégoûté jusqu'à Cerdagne luimême : la mauvaise saison approchait, les chemins devenaient impraticables: il licencia son monde jusqu'au printemps, selon l'usage du siècle, où les vassaux ne devaient de service que pendant un temps limité.
Cerdagne fut rendre compte du triste succès de son entreprise. Il raconta à d'Aran comment on avait trouvé son tils près du château de Gonzalve, comment il s'était échappé de nouveau. Il jugea de son séjour dans ce canton, qu'il y était retenu par quelque amourette. Il espérait qu'un autre moyen, (|u'il avait imaginé, réussirait mieux que le premier. Le comte "d'Aran n'y comptait guère, et la réserve de la comtesse ne permettait pas qu'on s'ouvrît à elle sur cette dernière ressource. Cerdagne prévoyait que, dans tous les cas, Mendoce resterait aux environs de Longarès jusqu'à la belle saison, puisqu'il était à peu prés nu. et sans argent, et il conclut qu'au pis aller, il fallait prendre patience jusque-là.
> Gourons maintenant sur les traces de Mendoce, que nous avons laissé galopant sur son grand cheval de bataille.
Il suivait un sentier aussi riant que le permet la nature à la fin d'octobre. Les arbres verdoyaient encore, et un soleil, faible, mais pur, dardait ses
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rayons à travers les branches qui se dépouillaient à chaque coup de vent. Mendoce était sur une éminence, où quatre chemins se croisaient : « Lequel prendrai-je? disait-il. Ma foi, pour les affaires que j'ai à suivre, la route est bien indifférente. » Et il se décide pour celle qui lui offrait les sites les plus piquants.
Il descendait, {galopant toujours, quand il aperçut une litière dans le fond du vallon, sur lequel il dominait. Elle allait au pas, comme vont toutes les voitures portées sur le dos de deux mules, et l'aimable polisson devait la joindre en dix minutes. « Je trouverai là-dedans, disait-il encore, quelque prélat, queb^ue douairière, quelque médecin. Le premier doit nourrir son prochain, le second sera sensible à mes charmes, et je ne crains le troisième qu'au coin de mon chevet ; avançons. »
En avançant il reconnaît des panaches de mulets aux couleurs du seigneur Gonzalve : bientôt il aperçoit sa bannière flottant à la tète de la litière. « Parbleu, dit-il, c'est Séphora qui se promène, et (|uoiqu"il fasse un peu frais, je peux jouer à l'ange Craljriel ici comme ailleurs. Elle n'a pas de suite, et cela ne laisse pas d'être commode. » Il pousse vivement encore, il approche et il voit deux ou trois individus mêlés dans la litière, c? Adieu, ditil, adieu flatteuse espérance de doux plaisirs : c'est un hôpital ambulant que j'ai devant moi. » Il arrive, il voit son cher Trufaldin. Il regarde de plus près ; c'est la petite veuve et son enfant. « C'est un prodige — C'est un miracle. — Je suis ravi. — Je suis comblé. — Et pourquoi... — Comment... — Raconte toi-même. »
La petite, effrayée du carillon infernal qu'on faisait dans sa cour, craignant pour elle, pour le précieux et do'nier rejeton du sang de Pacôme, la petite s'était levée comme elle avait pu. Tout le monde se battait, hors Trufaldin, qui tremblait
des quatre membres. Ils s'étaient mutuellement entr'aidés, et ils s'étaient juchés dans la litière à laquelle personne ne pensait plus; ils étaient sortis à la barbe des combattants, qu'occupaient le désir de tuer, la nécessité de se défendre, et comme Mendoce, ils avaient pris le premier chemin qui s'était présenté devant eux.
(( Hé! où vas-tu comme cela, ma petite?— Je n'en sais rien, mon petit, et toi ? — Je n'en sais pas davantage. Je bénis le hasard qui nous réunit. — Tiens, cher Mendoce, ne nous quittons plus. — C'est bientôt dit, madame, je n'ai rien, et vous voulez que je me charge d'une femme en couche et d'un enfant, auquel, à la vérité, je peux avoir contribué... — Bah! reprit Trufaldin, ne savez-vous pas que les femmes pensent à tout. Nous avons dans la litière l'or et l'argent du défunt ; madame n'a laissé que des habits'dont elle se soucie peu, et sa maison que personne n'emportera. — Allons, soit, voyageons. Je peux, sans scrupule, manger quelques marcs du trésor du frère Pacôme : ce sera une restitution. Sur quelle route sommes-nous ici ? — Je n'en sais rien. — Ni moi. — Ni moi. — Quelle est la ville la plus prochaine ? — Je n'en sais rien. — Ni moi. — Ni moi. — Quel parti allons-nous prendre ? — Je n'en sais rien. — Ni moi. — Ni moi. — Voilà un voyage qui commence Ijien. Tâchons au moins de nous orienter. A six lieues devant nous, un peu n droite, un peu à gauche, doit être la ville de Longarès qu'il faut éviter, de peur de trouver le château de Gonzalve, que je ne me soucie pas de revoir, depuis que nous avons échiné ses gens. En tournant du côté du levant, nous trouverons lagrande rivière d'Kbre, sur laquelle nous voguerons. Nous la descendrons jus- (\nk son eml)0uchure, où nous nous embarquerons pour la Catalogne: c'est prendre le long tour ; mais [personne ne nous suivra par là. Nous nous tien-
(li-ons ù dix OU douze lieues des domaines paternels, et certes, ceux à qui il prendra envie de me cliercher encore étendront leurs courses plus loin, parce qu'ils ne me soupçonnent pas l'audace de me teni)' aussi près : ainsi voilà un plan bien arrêté.
Cet endroit nous plaît. Hé bien, nous y coucherons. Demain, autre habitation, autres^ mets. Je bâtis une cabane en roseaux sur le bord de rÉbre, je fais des lignes avec la queue de mon chevai, et je vous sers un souper tout en poisson. Après-demain... — Après-demain, nous ferons comme nous pourrons: tachons seulement de nous arranger un abri pour ce soir ». Et Mendoce se met à l'ouvrage, travaille beaucoup et fait peu de chose. Il s'arrête, et voit à quelque distance une tète qui se montrait derrière un gros orme et regardait fixement. Il court de ce côté, la hache à la main, et trouve un jeune homme d'une ligure très agréal)le, qui lui sourit avec douceur.
La jeunesse inspire la contiance, et la hache de Mendoce tomba delle-même à la vue de l'étranger. L'étranger s'avança vei-s Mendoce, lui présenta la inainet voilà la connaissance faite. « Je suis surpris parla nuit coinnie vous, lui dit le jeune homme. J'ai poussé mon cheval, guidé par les coups de votre hache qui retentissaient dans la forêt ; je croyais trouver un bûcheron, que j'allais prier de me conduire à sa hutte, et je me suis arrêté à l'aspect de votre litière, et des personnes qui sont avec vous. Votre conversation, que j'ai entendue, m'avait donné sur vos moyens d'existence et vos principes des soupçons qui m'ont déterminé à me cacher : mais une figure comme la vôtre dissipe à l'instant toutes les craintes, et je vois que vous êtes simplement un ami du plaisir qui se dérobe à la sévérité paternelle. — Précisément, seigneur, et peut-être y a-t-il quelque analogie entre vos goûts et notre situation. — C'est absolument la' même
Ir2 LA FuLlL ËSPAGXULE
chose. — Parbleu, seigneur, je suis enchanté de ces rapports. — Je passerai la nuit avec vous, si vous le permettez, et je vais vous épargner bien du travail. — Vous me rendrez service, car je suis sur les dents. »
Mendoce croyait que le jeune liomnie allait prendre la hache à son tour : point du tout. Il remonta à ciieval, s'éloigna au grand galop et revint Tinstant d"après avec un énorme paquet derrière lui. « Mon valet, dit-il, portait en croupe cette tente et ces provisions.
Aussitôt le jeune homme et Mendoce déroulent une assez belle tente, les piquets sont enfoncés, la toile est tendue, et on a une maison. On y porte les matelas, de la litière, et voilà des lits ou on couche les malades. Le jeune homme exhibe un fort joli souper, et Mendoce, qui ne veut pas lui céder en générosité, allume un bon feu, embroche son quartier de lard à un bâton bien effilé, assied Trufaldin sur un tas de feuilles sèches, et le charge de tourner le rôt. Pendant qu'il cuil, on cause, on plaisante, on se plait mutuellement, la confiance s'accroît, et on se raconte ses aventures.
Pendant que ces messieurs se faisaient des conlidences réciproques, la petite veuve rétléchissait sérieusement à sa position critique. « A la vérité, disait-elle, c'est un joli homme, mais on en trouve partout : c'est un seigneur, et il me quittera au premier jour. Un bon mari, qui me plaise, et dont je ferai la fortune me conviendrait bien mieux. 'Mais comment quitter Mendoce. après lui avoir proposé moi-même de le suivre ? »
En etfet. ce changement subit devait la faire accuser d'inconséquence, et je ne sais pourquoi on brave plus aisément la peine, les fatigues qu'un ridicule.
Cependant ils ne parlaient ni l'un ni l'autre. Les amants se quittaient au Xlle siècle comme au
XVTII'î siècle, mais ils ne se disaient pas en face qu'ils s'ennuyaient mutuellement, et qu'ils seraient enchantés d'être débarrassés l'un de l'autre.
C'était au plus adroit à amener une rupture, dont personne n'eût à se plaindre, et dans les jeux de caprice, les femmes ont un tact, une finesse qu'il a plu à la nature de nous refuser.
La petite trouva un moyen qui conciliait tout. Elle se plaignit un peu d'abord, beaucoup ensuite, très fort dans le milieu de la nuit. Mendoce, qui avait eu bien de la peine à s'endormir, fut réveillé par ses gémissements continuels : il s'approcha d'elle d'unnir touché ; il lui dit. en s'etïorçant de pleurer, qu'il l'aimait trop pour souffrir qu'elle devint victime de son amour, et il la conjura de retourner chez elle. La petite lui répondit en pleurant tout de bon, car la nature a accordé à ce sexe charmant le don de pleurer à volonté, la petite répondit qu'elle mourrait peut-être du regret de le quitter, mais qu'elle mourrait sûrement si elle continuait le voyage, et qu'elle prenait par excès d'amour le seul parti qui pouvait la lui conserver. La vérité, c'est que cette petite, Séphora et toutes les femmes que Mendoce avait trouvées jusqu'ici n'aimaient que le plaisir, à qui elles donnaient le nom d'amour, beaucoup plus décent, ainsi qu'il a plu au charmant Boufflers d'appeler des cœurs... ce que vous savez bien . Une autre vérité, c'est que Mendoce avait donné de bonne foi dans la même erreur. Il trouvera peut-être une femme qui lui fera connaître le véritable amour.
Au point du jour, la petite, après avoir rendu à Mendoce l'or que feu Pacôme lui avait volé, se laissa porter dans sa litière. Elle sanglotait pendant le court trajet, elle sanglotait quand elle fut dedans, elle ne pouvait détacher ses bras du cou de Mendoce, elle sanglotait après l'avoir quitté, on l'entendit sangloter après qu'elle fut partie, et
quand elle eut fait quatre pas, on n'entendit plus rien.
Trufaldin avait voulu monter à côté d'elle, parce au il n'était pas encore, disait-il, en état de marcher. Le jeune homme avait observé qu"il était utile à son maitre, qu'il commençait à se rétablir : il avait otïertd'accompaoner la petite veuve, et il avait instamment prié Mendoce d'accepter, comme une marque de sincère amitié, son cheval pour son écuyer, et sa tente pour les nuits qu'ils seraient obligés de passer en plein vent. Cette générosité n'était pas trop naturelle : mais Trufaldin y trouvait son compte, et Mendoce n'en était pas étonné, parce qu'il se sentait capable, en pareille circonstance, d'un semblaljle procédé, il avait un peu résisté pour la forme, et le jeune homme avait levé toutes les difiicullés, en l'assurant que son valet gardait deux forts chevaux, et qu'il recevrait avec phiisir les mêmes secours de Mendoce, s'il le rencontrait un jour dans un état de détresse, ce qui n'était pas impossible.
« Le drôle de garçon, disait Trufaldin à ]\Iendoce, quand ils se mirent en marche ! Me voilà Jjien monté, je porte notre maison derrière moi, vous avez devant vous des sacoches qui valent un buffet complet, et qui sont garnies au moins pour deux jours, et ce jeune homme nous atout alDandonné avec autant de facilité que si cela ne coûtait rien. Tenez, seigneur, jeunesse, générosité, ou insouciance à part, cette conduite ne me paraît pas très naturelle, et il y a quelque chose là-dessous. — Et que veux-tu qu'il y ait ? — Moi, je ne veux nen. Je désire que tout ceci soit aussi simple que vous le croyez. — Va. tu n'es qu'un sot, et tu liniras par avoir peur de ton onibre. — Je ne suis qu'un sot, c'est bientôt dit. Si vous aviez voulu écouter à Sara gosse le sermon que j'avais composé pour vous, vous auriez de moi une opinion
toute différente. — Hé bion, voyons ton sermon, aussi bien je n'ai pas reposé de la nuit, et un chevalier errant doit dormir à cheval comme dans un lit. -• C'est trop flatteur en vérité. N'importe, je commence, et les beautés d.e mon discours vous tiendront éveillé. Et il reprend : « Semblal^le à l'enfant prodioue, mon très cher frère... » Et il n'avait pas finis le premier point, que Mendoce dormait d'un profond sommeil, et il le tira par la manche, et Mendoce ouvrait les yeux, écoutait une ou deux phrases, bâillait et se rendormait, et Trufaldin se mord les lèvres, et il veut punir son cheval, qui n'avait pas besoin de sermon, du mépris que Mendoce faisait du sien. Il lui allonge un coup de houssine sur les flancs, et le cheval prend le grand galop et l'emporte à travers la forêt, et Trufaldin qui n'a galopé de sa vie, jette les hauts cris, et Mendoce se réveille en sursaut, et il galope après son écuyer. Ils traversent des hallie'rs, des ravins, ils arrivent à un chemin qui paraît assez fréquenté, le cheval de Trufaldin se jette de lui-même dans cette route, et court plus vivement encore. Trufaldin, désarçonné, se tient d'une main à la crinière, et de l'autre à la queue. Il fait des .grimaces épouvantables et finit par faire dans son haut-de-chausses.
IMendoce le suivait toujours et riait aux éclats: Trufaldin indigné de cette gaieté hors de saison, lui tirait la langue, ne pouvant faire mieux. Dans la violence de ses etïorts, il relève la queue de son cheval, à laquelle il se tenait, la croupière sort, la selle tourne. Trufaldin tombe, et le cheval galope tout seul. Mendoce, qui sent le besoin^^de monter son écuyer, galope après sa monture et le laisse geindre et se frotter le derrière contre un arbre.
A force de galoper, le beau chevalier découvre les bords riants de l'Ebre un peu au-dessus de la ville
de Qiiinto. « Le cheval de Trufaldin, disait Mendoce, sem}3le avoir deviné mes intentions. Il m'a conduit à merveille. Sans doute, il s'arrêtera, à moins qu'il ne passe la rivière à la nage. » Le chevaine s'arrêta point. Il tourna à droite, continua à galoper sur le gazon qui bordait l'eau, et entra dans une maisonnette, dont Mendoce était encore éloigné de deux cents pas.
A peine le cheval est-il entré par une porte, qu'il ressort par une autre, conduit par un homme monté sur un cheval pie. Mendoce enfonce ses éperons dans le ventre de son coursier, en criant au voleur : le voleur gagne le bois et disparaît ; Mendoce arrive au lieu d'où ce malheureux clieval venait de repartir : il met pied à terre, il entre la hache à la main : ce n'est pas une maisonnette, c'est une écurie assez vaste, dont les mangeoires encore garnies annoncent que dix ou douze chevaux viennent d'en sortir. Pas d'habitation auprès, par conséquent personne à qui on puisse demander des renseignements. Et pour comble de malheur, la tente et les provisions du jeune homme sont derrière le cheval qu'on vient de voler avec tant d'efïronterie.
Mendoce écumait de fureur ; il frappait de sa hache les râteliers elles mangeoires, qui volaient en éclats. Fatigué de ce jeu, qui ne le menait à rien, il sort pour rei^rendre son palefroi, il ne le trouve plus. Il s'étonne, il jure, il tempête, il regarde de tous côtés : un autre homme, sorti, il ne sait d'où, s'enfuyait dessus à toute bride. « Allons, dit Mendoce, Trufaldin avait ma foi raison. Ce jeune homme se sert des avantages de sa figure pour gagner la confiance des voyageurs. Il m'a donné son cheval, bien sur qu'il me conduirait ici, et que de gré ou de force, on m'y prendrait le mien. Il faut pourtant avouer, ajouta-t-il en riant, que le tour est bien joué : j'aime qu'on montre de l'esprit
LA FOLIE ESPAGXOLK 177
et môme à mes dépens. Après tout, j'ai mon or dans mes poches, je comptais voyager sur Teau, cet événement rend nécessaire ce que j'avais décidé comme chose d'agrément, et je ne verrais pas le moindre mal à tout ceci, si j'avais déjeuné. »
Pour tromper son appétit, il usa de sa ressource ordinaire: il commença la chansonnette, en retournant vers l'endroit où il avait laissé Trufaldin, dont la société lui devenait plus nécessaire que jamais : c'était un être bien heureusement organisé que ce jeune Mendoce. Après un quart d'heuro de marche, il aperçut son écuyer, qui débouchait du bois .
En descendant du chemin vert au bas bord de la rivière, ils aperçurent un autre homme qui dormait, ou qui en faisait semblant. « Encore un voleur, dit Trufaldin. — Hé ! tu nerèves que voleui's. Ne vois tu pas ces lignes tendues, ce poisson dans cette poche ? C'est un pêcheur. Bon homme, l)on homme, éveillez-vous et dites-nous le nom et la distance de la première ville en descendant la rivière. » Le pêcheur, véritable ou supposé; ouvre les yeux, étend les Ijras, baille avec assez de vérité pour dissiper les soupçons de Trufaldin, et il nomme à nos aventuriers la ville de Quinto, distante encore de deux lieues. « Je vous y conduirai, si vous voulez, mes bons seigneurs, dans la nacelle de mon maître. — Et où est cette nacelle ? reprit Mendoce. — Là-bas derrière cette roche. — Va la chei-cher, reviens en diligence, et tu seras content de moi. • J'y cours. »
*Le pêcheur revient, il fend vigoureusement l'onde ({ui s'oppose en vain à ses eiforts, il remonte, il arrive, il s'arrête. « Allons, dit Trufaldin, des ha- Ijits dans le fond de la ])arque ! Il y a de la dia- Ijlerie là-dessous. — Il n'y arien quedetrès simple, répondit en souriant le pêcheur. Ce sont des ha- ])its dont mon maître se couvre pour se garantir du
froid quand il va à la pêche. — Veux-tu nous les prêter ? reprit Mendoce. — Bien volontiers, mes bons seigneurs. Ils sont grossiers, mais propres. »
Mendoce et Trufaldin font leur toilette en descendant rapidement la rivière. Ils passent devant l'écurie où Mendoce était entré. « Mon ami, dismoi pourquoi cette écurie est ainsi isolée ? Je l'ignore, mon bon Seigneur. — A qui appartient elle? — .Je l'ignore. — Par quelles gens est elle fréquen- • tée? — Je rignore. — Hé! que diable, tu ignores tout. — C'est queje suispêcheur. etque jenem'occupe que de mon métier. — Cette écurie ne dépendrait-elle pas de cette jolie habitation queje vois là-bas? — Oh l non. cette maison est celle de mon maître. — Diable, il est donc riche ton maître ? — Il est du moins fort aisé. — Et sait-il que tu nous mènes àQuinto ? — Non, il est à Ampesta : mais en passant je préviendrai sa lille. — Il a une lille ! — La plus jolie du canton. ^- Ah ! oui, oui. il faut prévenir sa fille. Je veux la saluer, la remercier, la... — Hé! monsieur, lui dit tout Ijas Trufaldin, ce sera encore quelque coupe- gorge que cette maison-là. — C'est le pis-aller. Mais je ne passerai pas sans voir la jolie fille. — Oh ! quel homme, quel homme ! » Et le pêcheur, qui prêtait l'oreille, entendait tout, à peu prés, et souriait, penché sur les avirons.
On arrive devant la maison rustique. Rien de simple, et en même temps rien de gai, de propre comme cela.
Il n'attend pas que la barque soit tirée et attachée à terre ; il franchit, avec la légèreté d'un oiseau, l'intervalle qui le sépare du bord. Une fille, âgée de vingt quatre ans à peu près, fraîche comme la rose, piquante comme toutes les brunes, vive comme elles, se lève et demande modestement au chevalier à quoi elle peut lui être bonne. « A tout, bignora, à tout, et il tourne le compliment le
plus agréable, le plus spirituel, et la jolie fille baisse les yeux, et elle rougit, et elle fait une révérence qui n'est pas gauche du tout, et elle se remet sur sa chaise, et Mendoce assis déjà auprès d'elle sans y être engagé, sans même qu'on lui ait répondu iin mot, Mendoce continuait à la faire rougir, à lui faire baisser les yeux, et quelquefois la jolie lu'une les relevait tout à coup, regardait Mendoce, et.se pinçait les lèvres pour ne pas rire.
Trufakïin entre, en se traînant lourdement. Il fait à peine attention à la jolie brune, et il commence une inspection exacte de la maison. Chambres, cabinets, armoires, il ouvre tout. « Que faistu là ? — Je m'assure qu'il n'y a pas des hommes cachés ici. — Insolent ! — Comme il vous plaira. Des injures font njoins de mal que des coups. .le me moque des unes et je suis bien ai^e de me garantir des autres. — Tu manques de respect à madame. — Bah ! vous lui en manquerez bien davantage, si elle vous laisse faire ; rappelez-vous seulement que partout où vous avez trouvé une jolie femme, il vous est arrivé une catastrophe. »
Mendoce se lève pour châtier Trufaldin, la jolie brune le retient, lui proteste que les propos de l'écuyer ne l'empêchent pas de rendre justice au mérite du maître, et elle pense qu'on peut par donner bien des choses à un vieux domestique, a Tenez, tenez, dit Trufaldin, en jetant un grospaquet au milieu de la chambre, j'avais tort, n'est, ce pas. d'avoir mauvaise opinion de cette demeure ? Voilà vos haijits et les miens que j'avais liés dans une serpillière, lorsque vous vous disposiez à partir de chez la petite veuve pour la tour du nord. Le paquet y était resté, oublié par vous qui vous battiez, et par moi qui me sauvais. Qui diable l'a apporté ici ? Des voleurs, qui sont entrés chez la petite après notre départ, et qui établissent leur magasin dans cette maison, »
180 LA FOLIE ESPAG-XOLE
La preuve jetée sur le plancher était d'une certaine évidence : Mendoce prit le ton sérieux, et fixa la jolie brune. Loin de paraître embarrassée, elle sourit avec plus de grâce que jamais, et raconta qu'un chevalier fort bien monté était passé, il y avait environ une heure : qu'il portait devant lui ce paquet, qui l'embarrassait, et qu'il l'avait priée de le garder jusqu'à son retour. « Monté sur un cheval pie ? reprit Trufaldin. — Précisément, répondit la jolie Ju'une. — C'est le coquin qui m'a volé ; il fait sans doute une tournée générale : mais, d'après le proverbe : on prend son bien où on le trouve, permettez que nous reprenions nos habits, dont nous avons le plus grand besoin, et que nous partions pour Quinto avant le retour de ce drôlelà, avec qui vous vous arrangerez, madame, comme bon vous semblera . »
La jolie brune se plaignit alors amèrement d'un incident, dont elle n'avait pu prévoir les conséquences, et qui allait la perdre dans l'estime d'un jeune seigneur qui ne l'aurait jugée que sur les apparences Elle ajouta qu'il était permis sans doute de reprendre son bien, que l'air de Mendoce ne lui permettait pas de douter de l'assertion de son écuyer : mais qu'une femme seule, avec un valet sexagénaire, ne pouvait rester exposée aux outrages du brigand qui devait repasser dans le jour. « Mon père est à Ampesta, dit-elle : ce que je peux faire de mieux, c'est de l'aller joindre, et si je ne craignais pas d'être incommode, ajouta-t-elle en regardant Mendoce (comme vous a peut-être regardé quelquefois femme qui était bien aise de vous plaire, si pourtant, lecteur, vous en valez un peu la peine), je vous proposerais, continua la jolie brune, de me permettre de vous accompagner. — Vous incommode, signera, vous, demander comme une grâce la plus précieuse faveurquevous puissiez m'accorder! Ma hache, mon bras, mon sang, mon
C(t'Ur, tout est à vous. — J'accepte votre secours, seigneur: pour votre cœur... — Eh bien! mon. cœur?... — Je ne suis ])as faite pour être votre femme, et je suis trop lière pour être votre maîtresse. — Voilà qui s'appelle parler, interrompit Trufaldin ; vous ne seriez pas dans tous ces eml)arras si vous eussiez toujours rencontré des femmes comme madame, en supposant toutefois qu'elle ne vous tienne pas la dragée haute, pour vous faire sauter après. — Faquin! — Faquin... C'est répondre à des choses par des mots, »
\ Pédrillo, dit hi jolie brune au bon pécheur, îiussi tranquillement que si elle n'eût rien entendu, apprêtez la barque couverte, portez-y ce que nous avons de meilleur, appelez un aide, et partons. »
Mendoce se promenait par la chambre, quand on l'avertit que la barque était prête. Il passa avec Trufaldin dans la chambre voisine : ils ouvrirent leur paquet, et s'habillèrent plus convenablement. Mendoce mit dans son costume une recherche qui annonçait le désir de plaire; il rentra dans la chambre où ils avaient laissé la jolie brune, et il la trouva vêtue d'une manière aussi éloignée de son état, que propre à relever sa beauté. Mendoce resta interdit devant elle : la jolie brune lui lança encore un de ces regards qui font naître l'amour, ou qui le portent jusqu'au délire; elle lui sourit sans baisser les yeux, lui montra les plus l)elles dents du monde, et lui dit: « Ici je suis la fille d'un pêclieur ; à Quinto et ailleurs je suis l'unique héritière d'un homme aisé; l'extérieur est ce qui frappe d'abord les yeux, et pourquoi ne pas donner de soi une certaine opinion, quand on le peut sans déranger ses affaires ? ))
Elle présente la main à Mendoce avec cette grâce, cette aisance qu'on n'acquiert que dans le plus grand monde, et que le jeune chevalier nenuinque pas d'attribuer aune éducation soignée. Trufaldin
182 Lk Folie ëspagS'olè:
lui-même ouvrait de grands yeux., et se repentait presque de l'indiscrétion de ses propos : ce n'était rien encore.
Un monte sur un bateau, au milieu duquel s'élève une chambre ; on entre dans cette chambre : on la trouve décorée de ce qu'avait de plus recherché le luxe de ce temps ; partout la commodité se trouvait alliée à la richesse. « Quel pêcheur que ce pècheur-là ? disait Mendoce. C'est quelque prince maure qui s'est réfugié dans ce canton. »
La jolie brune, la princesse maure, ou telle autre que vous connaissez bien, et que vous ne devinez pas. était coui'hée sur une chaise longue et brodait. Mendoce observait ses doigts et se disait : « .Jamais cette femme-là n'a été à la pèche. Cette peau d'une blancheur, d'un moelleux ! . . DiabUj emporte si je me doute qui elle peut être : mais quelle qu'elle soit, il ne faut pas qu'elle m'échappe: cette conquête manque à ma gloire, et je la crois disposée à orner mon front d'un myrte de plus. »
Il prend un pliant et s'assied près d'elle. Jl attaque, on se défend. Ce n'est plus la modestie d'une petite bourgeoise qui combat le plaisir : c'est une femme qui parle un langage analogue à ses habits, qui persifle avec finesse, qui rit d'un soupir, qui prévient le découragement par un mot, et qui d'un mot arrête l'indiscret qui va s'égarer. Mendoce s'est joué de toutes les femmes ; celle-ci le joue à son tour, il s'étonne de plus en plus, la diflîculté ajoute au désir, la tète s'embrase, pour la première fois le cœur est effleuré : il devient timide, et la jolie brune lui dit avec un sourire enchanteur ; a .Te conçois en etïet qu'une femme jolie, spirituelle, aimable et aimante pourra tout faire de vous. — Ordonnez, madame, ordonnez. — .Je ne suis pas la femme que je viens de dépeindre. — Vous les surpassez toutes. »
Le battjau s'arrête. La jolie brune sort : Mon-
LÀ FÔLÎË ESt^A'.lXOLt': 183
iloce se précipite poiu* lui offrir la main : il la conduit à une maison apparente située sur le bord de la rivière. On entre, on ne rencontre personne; la jolie brune parcourt les appartements aussi librement que si elle eût été chez elle. Un domestique se présente enfin, un second, un troisième. « Oh ! signora, dit le premier, que votre cousin sera fâché de ne s'être pas trouvé ici pour vous recevoir. — .T'en suis fâchée moi-même, mais je serai plus heureuse une autre fois. Cependant Alvaro, il faut me traiter, moi et mes compagnons de voyage. — Commentdonc, madame, avec un sensible plaisir. Vous dînerez sans doute ? — tt de grand appétit, n'est-il pas vrai, chevalier ? — Nous n'avons que peu de chose A vous offrir, mais du moins vous n'attendrez pas. » Et les domestiques sortent en souriant.
Que diable, disait Mendoce, le rire est donc uuq maladie particulière à cette famille et à ceux qui la servent, car enfin loin d'être ridicule, je suis au contraire... » Il est interrompu dans ses réflercions satisfaisantes par les deux domestiques qui apportent une table toute servie et chargée des mets les plus d'Hicats. « Comment recevez-vous donc, s'écria Mendoce, ceux que vous attendez ? Votre cousin, madame, est donc un seigneur de la plus haute distinction ? — Mon cousin est pêcheur.
— Cela n'est pas croyable. — Je vois ce que c'est, reprit Trufaldin. Ce" sont des pêcheurs comme était pasteur Abraham, qui couvrait toute la Mésopotamie de ses troupeaux et de ses serviteurs.
— Présisément, répondit la jolie brune, » et elle sourit encore.
Elle fit placer Mendoce vis-à-vis d'elle ; sa belle main lui servait ce qu'il y avait de mieux et lui versait les vins les [)lus recherchés. Rassurée en apparence par une distance convenable, elle répondait plus directement aux choses, tendres qu'il lui
18 i LA FOLIE ESPAGNOLE
adressait, elle ne dissimulait pins le plaisir qu'elle se promettait à voyager quelques jours avec lui, et Trufaldin, qui ne parlait jamais à table, disait en lui-même : « Encore une de prise. » Jusque-là Mendoce n'avait pas eu la peine de désirer, et il sentit ce que le désir a de charmes. Son ivresse était au comble, il le croyait du moins, quand la jolie brune demanda un tuorbe. Elle en joua, elle chanta avec une délicatesse, un goût, une précision dont Mendoce avait à peine l'idée. Il se jeta à ses genoux : il la conjure de ne pas se cacher davantage, de lui faire connaître celle qui était digne de son amour, de son respect, de sa main. Il se nomma lui-même pour lui prouver qu'il pouvait élever ses vœux jusqu'à elle. Il embrassait ses genoux, il baisait ses mains, il les baisait encore, et dans ce trouble, dans cet aimable désordre des sens, rien n'^échappait à l'aimable fripon. Il remarquait un œil humide, la rongeur de la volupté, un sein agité, qui semblait vouloir s'échapper du corset, et toujours suppliant, toujours soumis, il devenait actif, entreprenant même... La jolie brune lui saisit les deux mains, l'embrassa sur la joue, et lui dit : « Je ne vous ai pas caché l'impression que avez faite sur moi. Je me la reprocherais si vous ne m'aimiez pas et souvenez-vous qu'on ne cherche pas à déshonorer, l'objet qu'on aime. Levez-vous reprenez votre place, et voyons comment vous chantez. »
Mendoce obéit sans résistance, sans murmure ; il chante, et fort inal. la jolie brune rit : il se déconcerte et chante pins mal encore, elle rit plus fort ; il se pique, l'amour-propre Idessée l'occupe seul, ses sens s'apaisent, il se remet, il chante, il chante bien très bien, à merveille : Trufaldin. qui a diné, prend sa partie et fait ronller sa bassetaille, le tuorlje s'nnit aux vuix, et la voix de la jolie ijrune au tuorJjo : nu moment où on n'est pas
rassasié de plaisir, mais où il va diminuer, Alvaro entre avec une guitare : il pince une sarabande ; Mendoce prend la jolie brune, et elle danse comme elle chante, comme elle parle, comme elle fait tout.
« Quelle folie! s'écrie la jolie brune. Des voyageurs perdre ainsi un après-dîner. — Elle ne l'est pas pour moi, madame. — Xi pour moi, chevalier, sous un certain rapport. Mais enfin nous pouvions coucher à Sastago. — Nous y déjeunerons demain.
— Vous faites tout oublier, méchant liomme que vous êtes. — Ah, si vous disiez vrai ! — Pas d'é- ([uivoques, je les déteste: c'est le cachet du faux ]jel esprit. — 11 est certaines choses cependant qu'il faut bien gazer un peu. — N'ayez à exprimer que des sentiments louables, et vous direz clairement ce c{ue vous n'avez pas craint de penser. Soupezvous. mon cher ami ? — Et beaucoup même, répondit Trufaldin. — Alvaro, faites servir ces messieurs, moi. je n'ai besoin de rien, je vais me retirer.
— Quoi, sitôt, madame ? une nuit entière loin de vous ! — Vous me retrouverez demain avec plus de plaisir. D'ailleurs, j'ai quelques ordres adonner pour notre voyage. Émbrassez-moi, et restez : je vous l'ordonne. »
Mendoce ne numgeait pas. malgré les soins attentifs de M. Alvaro. qui chargeait ses assiettes, elles desservait pleines. Il se levait, il marchait à grands pas, il se frappait le front, il s'asseyait, il se relevait encore. Trufaldin s'endormait lès confies sur la table, et Alvaro. ennuyé du manège de Mendoce, lui proposa entin de s'all<^r coucher. Mendoce le suivit sans répondre, trouva une belle chambre, un bon feu, et deux excellents lits. Il demanda à Alvaro, d'un petit air assez inditférent où était l'appartement de madame. « Seigneur, elle m'a défendu de vous le dire. — Et i)Our([uoi cela ?
— Pour vous mettre dans l'impossiljilité de rien
186 LA 1-oLlE ËbPAGN'OLK
tenter qui vous ])roiiille avec elle. — Voilà une femme qui pense à tout. N'importe, tu me le diras, n'est-ce pas ? — Non, Seigneur. — Un marc dor ? — ]\Ion maître le pêcheur ne me laisse manquer de rien. — Que le diable t'emporte. Vas-tu me faire aussi des coûtes , toi ?» Et Mendoce le met dehors par les épaules
Mendoce se couche et ne dort pas, c'est la règle. Il passe deux heures à se tourner, à se retourner dans son lit, et, jetant tout à coup les couvertures au ndlieu de la chambre, il se lève, dans une espèce de rage damour. et s'écrie : Je la trouverai.
Trufaldin rontlait à tout faire tremljler. Mendoce n'éprouve donc aucune espèce d'opposition. Il sourit en passant son haut-de-chausses, il prend une lampe qui continuait de brûler, il ouvre sa porte, il avance, il enfile un long corridor, il écoute à toutes les serrures, il n'entend rien, il ne voit pas de lumières, il continue de marcher, il va, il vient, il retourne, il saute, il trépigne, il fait tant que sa mèche descend et s'éteint au fond de la lampe, chargée d'huile.
Le voilà dans les ténèbres et il rit. L'emljarras où il se trouve peut être attribué à d'autres besoins que le besoin d'amour: cette idée lui sourit encore, et il frappe à toutes les portes. Personne ne lui répond, et il appelle, il crie, il écoute, et le plus in'ofond silence règne autour de lui. il cherche à regagner sa chambre. Il tâtonne, les bras étendus en avant, et il croit s'apercevoir qu'il est dans un corridor beaucoup plus large que celui où on l'a logé. Il se llatte qu'il sera entendu dans une autre ]>artie de la maison, il crie à tue-téte, il fait retentir les voûtes prolongées. 11 entend un long éclat de rire : « C'est elle, dit-il, ou c'est le dialjle. » Et il court vers l'endroit d'où le bruit lui semble partir. Il tondre de vingt pieds de haut au moins et roule sur un tas de" paille. Il se relève, il remue
Là i-'oLîi:: ËsiUGNoLt; 187
tous SCS membres, a Allons, dit-il, je ne suis pas blessé. Voyons à peu près où je suis. » Il marche avec beaucoup de précautions, il descend de son tas de paille, et il se trouve dans l'eau jusqu'à mi-jam- ]>e. 11 lève la tète, et, à la lueur des étoiles, il démêle un bâtiment carré qui ferme de toutes parts une petite cour au milieu de laquelle est une mare où il est allé se jeter. Il sort de Teau, faitle tour des Làtiments, trouve quelques portes, mais de ces portes telles qu'on en voit aujourd'hui aux prisons, et contre lesquelles il s'use la peau des mains sans en ébranleî" un clou. « Diable, dit-il, voilà une tentative qui finit d'une manière bien désagréable. N'importe, il faut tirer parti de tout, et un chevalier errant doit dormir sur la paille comme dans le meilleur lit. » Il remonte sur ses gerbes, en dérange quelques-unes, fait un trou, se glisse dedans, se couvre avec deux ou trois bottes, ferme la paupière en disant : « Dormons, puisqu'il n'est pas possijjle de faire mieux, demain nous verrons. » Et il dormit en elïet d'un profond sommeil.
Il était grand jour lorsqu'il se réveilla. Il sort de son trou, il se regarde, il se tâte. Ses jambes sont teintes de l'eau jaunâtre dans laquelle il les a plongées, ses cheveux bouclés sont pleins de paille, son haut-de-chaussGS est froissé, taché, perdu. « Impossible de me présenter ainsi devant elle, et ce coquin de Trufaldin qui ne pense pas à me chercher, à me tirer d'embaras . > Et l'instant d'après pensant à sa grotesque ligure, il riait comme un fou.
Il fallait cependant prendre un parti, et il ne savait pas à quoi se décider. Il entendit enfin un grand bruit dans un des bâtiments qui environnaient la cour. Une porte s'ouvrit enfin. Il se tapit de nouveau dans son trou, il regarde à travers la gerbée. . . 0 douleur ! ô désespoir ! C'est la jolie brune qui riait des injures de Trufaldin d'aussi
bon cœur que Mendoce avait ri lui-même un moment auparavant: c'était Trufaldin, qui prétendait qu'on avait attiré son maître dans un coupe-gorge, (|ui jurait très énergiquement qu'il prétendait le ravoir, ou que le comte d'Aran viendrait brûler la maison et les fripons qui l'habitaient ; c'étaient Alvaro et ses camarades, qui suivaient la jolie brune, et qui riaient comme elle.
Plus on riait, et plus Trufaldin jurait. 11 protestait que si la dame était seule, il l'étrillerait de la bonne manière, et les éclats de rire redoublaient, et Mendoce s'enfonçait davantage dans son trou : il eût voulu se cacher dans les entrailles de la terre. Tout à coup il s'élance, il parait sur le haut des gerbes en s'ècriant : « Ma foi, il faudra toujours que je sois vu dans cet équipage : autant à présent que plus tard. »
Tous les yeux se tournent vers lui, les rieurs rient de plus belle, Trufaldin se joint à eux, Mendoce rit comme les autres: il a le bon esprit de tourner son aventure en plaisanterie. On ne connaissait alors ni Ifs tables de nuit, ni les meubles utiles qu'elles recèlent : il composa une histoire sur.la nécessité où il avait été de sortir de sa chambre sur sa lampe éteinte par le vent, et il mentait avec beaucoup de facilité. A mesure qu'il racontait, la jolie brune retrouvait son sérieux, elle prit insensiblement un front, un regard si sévère, que Mendoce, décontenancé, s'embrouilla, se coupa dans sa narration. l)albutia et resta court. « Mon cher ami, lui dit-elle, le mensonge se peint dans votre embarras, dans vos contradictions et surtout dans un reste de pudeur qui vous empêche de continuer. Souvenez-vous toute votre vie qu'on pardonne une faiblesse à un homme d'honneur et que l'habitude du mensonge le dégrade à jamais. Je sais comme vous ce que vous prétendiez faire. Vous venez d'éprouver, et vous éprouverez tuu-
jours, qu'il n'est aucune faute qui n'entraîne une Dunition )3lus ou moins prompte, plus ou moins forte. Je me rendrai quand le moment sera venu, et votre triomphe sera pur, parce que mon cœur le partagera, et qu'il ne sera pas suivi des regrets qui accompagnent toujours les moyens indignes d'un homme délicat. Allez, suivez Alvaro 11 vous aidera à reparaître dans un état décent.
Mendoce, rouge jusqu'aux yeux, avait écouté la mercuriale, sans penser même à interronîpre la charmante prêcheuse. Il suivit Alvaro sans répondre un mot, fit sa toilette à la hâte, rentra dans la salle commune, se jeta aux pieds de la jolie brune et allait commencer un discours expiatoire qu'il avait arrangé en s'habiliant : « Levezvous, lui dit elle, en le regardant avec tendresse, et ne parlons plus de rien. .Je n'aime pas à me rappeler ce qui ne fait pas honneur à mes amis. Déjeunons. »
On déjeuna et on repartit. Mendoce fut embarrassé quelques moments : mais deux ou trois saillies de la jolie brune le mirent à son aise. Ces mots heureux : Je me rendrai quand le moment sera venu, se retracèrent à sa mémoire : il redevint tendre, empressé, galant, aimable : il redevint Mendoce.
On arriva prés de Miquineça, petite ville encore très éloigné de la mer, mais où la Ségre, qui prend sa source au-dessus du château de Gerdagne, se jette <lans l'Ebre. Pédrillo paraît et demande si madame ne verra pas son oncle en passant. « Gomment, si je le verrai! il ne me pardonnerait pas de passer ainsi. — Oh! dit Mendoce en riant, est-ce à cet oncle qu'appartient ce vaste parc et ce château situé à mi-cote ? — Précisément. — Et c'est sans doute encore un oncle pécheur ? — Précisément. — Ah, ah, ah, ah! tenez, mon aimable amie, vous oubliez à votre tour la leçon que vous m'avez faite. — Si je mentais, mon cîier Mendoce.
j'aurais, du moins, un motif bien louable. — Et lequel? Celui de vous conduire au bonheur par la route la plus douce. »
Mendoce, ivre d'amour, lui présente la main. La jolie Ijrune lui donne deux baisers, s'appuie sur cette main, la presse dans la sienne, et la porte à ses lèvres. Mendoce ne se possède plus, mais on est sorti de la barque. Pèdrillo, Trufaldin, un vieillard qui s'avance d'un air gai et prévenant, tout l'oblige aux plus violents efforts. Il se contient en répétant: « Quand le moment viendra-t-il donc? »
Le vieillard et la jolie brune sont dans les bras l'un l'autre. « Ah, mon oncle ! — Ah, ma nièce! — Que diable, disait Mendoce en les suivant, ce n'est pas là un pécheur. — Et que vous importe, reprenait Trufaldin. pourvu qu'il nous reçoive bien et nous fasse bonne chère. »
En effet, si le goût avait régné au souper de la veille, la profusion et la magnilicence distinguaient celui-ci. Le pécheur avait les manières et le langage de la cour, et Mendoce disait à part lui : <i Quand le moment sera venu, elle ne me cachera plus rien. Attendons jusque-là. et ne l'indisposons point par des questions auxquelles elle n'a pas jugé à propos de répondre. »
Pendant le repas, on parla beaucoup du père de la jolie brune. Il avait logé chez son frère, et il y avait appris que l'homme qu'il allait chercher à Ampesta était allé à Urgel, à peu de distance de certain château que nous connaissons tous. La jolie brune rêva quelques instants en apprenant cette nouvelle, et elle déclara qu'au lieu de descendre l'Ebre jusqu'à la mer et de faire soixante lieues de trop, elle allait remonter la Ségre jus(iu'au fond de la Catalogne. « .J'en suis fâchée, ajouta-telle avec un soupir, car je perdrai un compagnon de voyage bien intéressant. — C'est moi qui perdrais tout en vous quittant, madame. Je remonte-
rai la Sègre avec vous. — Mais il me semble, chevalier, que votre intention était de vous enibarqueà Ampesta pour Bayonne. —Je ne connaissais pas cette route, madame, et je n'aurais qu'un regret en raljrégeant, ce serait devons perdre plus tôt.» Le fripon ne pensait pas à la quitter, mais la présence d'un oncle donne nécessairement à la conversation le ton do la plus grande réserve. « Mais, reprit cet oncle, vous ne trmiverez pas un seul gite supportable le long de cette rivière. — Oh ! mon oncle, j'ai une grande barque , vous savez qu'elle est commode, vous y ferez arranger un cabinet pour le chevalier et son écuyer, et nous passerons les nuits. — Oh ! disait Mendoce tout bas, c'est là que viendra le moment tant attendu. »
On quitta la table le plus tôt possible, parce que l'amour aime la liberté, que la présence des grandsparents Tenchaîne. et que des amants déjà s:\rs l'un de l'autre préfèrent la solitude à la contrainte. Mendoce se laissa conduire à sa chambre, après avoir salué sa jolie brune de la manière la plus respectueuse et la plus froide. La jolie brune se retira dans la sienne, • après avoir rendu une révérence jusqu'à terre, une de ces révérences qui ne signifierait rien du tout, sinon qu'on a appris à danser, si un coup d'œil de la plus douce expression ne l'avait accompagnée et n'avait dit : Je suis pour vous, et la révérence pour mon oncle.
La jolie brune dormit, ou ne dormit point. Mendoce. malgré son amour, malgré ses désirs, qu'irritaient les difficultés. Mendoce se dédommagea des fatigues de la nuit précédente : Trufaldin reposa comme un homme qui a parfaitement soupe et qui n'a pas de soucis; ils dormirent si bien qu'il fallut les éveiller pour leur dire que la bar(^ue était prête, les cabinets et les lits arrangés, qu on avait embarqué des provisions suflisantes à la
longueur du reste du voyage, et que le pécheur châtelain les attendait pour déjeuner.
La jolie brune causait avec son oncle, dans une embrasure de croisée. La porte de la salle était ouverte, Mendoce et Trufaldin entrèrent sans être entendus. « Vous croyez donc, disait Fonde, que vous le conduirez jusque-là ? — Si je le crois, seipfneur, je suis sure de lui maintenant, et je le conduirais au boutde Tunivers. — Et avec vous, s'écrie Mendoce, je n'y voudrais trouver qu'un autel, pour vous jurer un amour exclusif, et une cabane, où vous seriez l'objet de mon culte, de mes soins, de mes complaisances, j» L'étourdi ! s'il eût pu se taire, il en eût entendu davantage.
L'oncle et la nièce rirent beaucoup de son exaltation amphigourique : Mendoce, piqué, dit assez brusquement à l'oncle que l'hommage d'un cœur telque le sien n'avait rien de ridicule. et pouvait être même considéré commehonorable. L'oncle répondit avec aménité cfue sa nièce ne méritait pas cet honneur insigne, et qu'elle serait trop heureuse que le seigneur "Mendoce persistât dans de semblables sentiments. La nièce ajouta modestement qu'elle ne prétendait qu'à fixer près de lui le repos et le l)onheur. et Trufaldin finit par un ainsi soit-il.
On se rembarque en sortant de table. On trouve le ])ateau arrangéavecun soin particulier. Ontrouve des lignes, des hameçons, des amorces. On trouve des arcs, des flèches, et deux ou trois couples de chiens courants. On trouve deux rameurs de plus, et ce qui ne tlatta pas du tout le jeune homme, on trouva une femme assez laide, destinée à servir la jolie brune. « Ah ! diable, dit Mendoce, l'oncle a prévu les accidents. Trufaldin ? — Seigneur ? — Tu fera>^ ta cour à cette guenon. — Mais elle estafl'reuse. — Vous faites le diflicile, je crois! cette femme me gène, il faut m'en débarrasser, ou je vous envoie l'un et l'autre au fond de la
Ségre. — Seigneur, je lui ferai ma cour. — Mais d'une manière marquante. — Oli ! très marquante, seigneur. — A la bonne heure, faquin. »
Vous vous doutez bien que depuis le contluent de la Sègre, jusqu'à sa source aux Pyrénées, on trouve des villes,-Lérida,Agramais,Pobla,sanb compte]- les bourgades, les villages, les hameaux. Mais la jolie brune avait fixé le moment ; Mendoce était retenu dans la chambre pendant qu'on voyait dehors un endroit habité, et en vérité, les fatigues et les soins de l'enchanteresse méritaient bien un dédommagement.Elle avait cherché à inspirer de Tamour; mais on ne joue pas avec son cœur Le sien était pris : elle ne pensait plus à se défendre, elle ne prêchait plus, la volupté éteignait tout autre sentiment, et cette femme qu'elle-même avait demandée, sans doute pour ne pas se perdre dans l'esprit de son oncle ou de tel autre, cette femme la gênait autant qu'elle déplaisait à Mendoce.
Bien que vaincue dans tous ses sens, Rotrulde avait amené son amant au point de n'oser rien entreprendre. Elle sentait le besoin de céder, mais la dignité du rôle qu'elle avait pris ne lui permettait pas d'encourager l'amour qu'elle avait constamment arrêté. Elle voyait avec un plaisir indicible la grosse et laide Inès écouter les sornettes de Trufaldin, les premières très probablement qu'on lui eût contées de sa vie . Elle laissait parler Mendoce, elle lui répondait avec l'accent de la volupté, elle l'attirait par mille riens séduisants, car enfin la plus belle défense a des bornes en amour comme en guerre : et après plusieurs combats glorieux, il faut bien se résoudre à être vaincu. La jolie brune était d'autant plus à plaindre, qu'elle savait que sa défaite ne lui laisserait que le regret d'avoir cédé. Mais raisonne-t-on avec son cœur et avec le plaisir ?
Cependant, l'amour-propre ne perd jamais ses
droits sur ce sexe charmant, et elle voulut au moins se rendre dans les formes. <« Incapable, disait-elle, de céder uniquement à vos sens, j'ai prétendu vous étudier et vous connaître. Je vous ai déclaré que je n'étais pas faite pour être votre femme, et que j'avais trop de fierté pour être votre maîtresse : mais je le sens, mon ami, on ne s'avilit point en partageant des transports qu'on a fait naître. .J'aime à me flatter que les vôtres seront durables, je vous ai promis de fixer le moment ; le voilà, cher Mendoce, soyez heureux. »
Mendoce, au comble de ses vœux^ justifia la faiblesse de sa belle par les hauts faits qui pouvaient seuls la forcer à s'applaudir du sacrifice que la pudeur faisait à l'amour. Toujours nouveau, le chevalier effaçait jusqu'à la trace des scrupules qu'on lui opposait quand on retrouvait la parole. « Ah ! malheur, disait la jolie brune, malheur à qui t'a connu pour te perdre. — Nous sommes inséparables, répondait Mendoce. — Oui, en ce moment. Mais... un désert, et ton cœur. — Tu l'embellirais pour moi. Ma vie s'écoulerait dans une ivresse continuelle. — Tu le crois ! — Je te le jure. Mais de grâce, femme unique, femme vraiment enchanteresse, de grâce, apprends-moi au moins ton nom. — Hélas ! mon ami, je ne suis que Rotrulde. »
Mendoce n'était pas plus avancé pour savoir que sa maîtresse s'appelait Rotrulde, mais le lecteur y gagne au moins d'être au courant de l'action. Il ne peut avoir oublié cette Rotrulde. qui eut des Jiontés pour Cerdagne au château d'Aran, qui fut chassée par la trop clairvoyante comtesse, et recueillie parle galant et sensible père de Séraphine. Avant que Cerdagne partît avec ses hommes d'armes, pour aller à la recherche de son gendre, il avait pensé qu'avec un liomme de ce caractère les moj'ens doux pouvaient être les plus sûrs. 11 con-
naissait les agréments de Rotrulde, elle était propre à jouer toutes sortes de r^.les, et il ne doutait pas qu'elle ne remplit très l)ien celui qu'il lui destinait, quand il lui aurait donné quelques instructions. La petite vérole, qu'elle venait d'avoir assez légèrement, avait changé ses traits sans les gâter, et devait la rf^ndre méconnaissable à Trufaldin, avec qui elle avait vécu au cliàteau d'Aran. D'ailleurs, à la moindre marque d'étonnement de monsieur l'écuyer, elle devait le mettre dans la conlidence, et la lettre qu'il avait écrite au père de Mendoce ne permettait pas de douter de sa lidélité. Guzman, le plus beau et le plus adroit des pages de Cerdagne, devait accompagner et seconder Rotrulde. Inès, grosse fille de basse-cour, devait lui rendre les petits services dont une femme a toujours besoin : quelques domestiques intelligents et sûrs avaient l'ordre de suivre aveuglément ses ordres : de l'or fourni avec prodigalité devait aplanir les obstacles. Il était enjoint à la jolie brune de plaire à Mendoce, de le séduire par toutes sortes de moyens, de lui promettre tout pour se l'attacher et s'en faire suivre, de le ramener chez Cerdagne. conduit par le désir et l'espérance ; mais il était expressément défendu à Rotrulde de lui rien accorder, de crainte que l'inconstance naturelle au jeune hîomme ne lui fit tourner ses pas d'un autre côté : vous avez vu comment elle avait suivi cette dernière partie de ses instructions.
L'expérience de Cerdagne ne lui permettait pas de rien ou])lier. Il avait donné à Rotruld-- des lettres pour tous les seigneurs sur les terres desquels elle pourrait passer. Il leur dépeignait le jeune homme, l'intérêt qu'il avait à le rendre à sa famille ; il leur demandait assistance et protection pour ses émissaires. Il ne restait «{u'une difficulté, c'était de savoir de quel coté tournerait la petite caravane.
196 LA FOLIE ESPA(tNOLE
Il fallait tout donner au hasard, et le hasard seconda toutes les tentatives.
On ne prenait pas la peine de demander son chemin. Ils sont tous également bons, quand on ne sait où on va, et qu'il est inditférent de marcher d'un coté ou d'un autre. Kotrulde et Guzman prirent le chemin de Longarés, couchèrent dans cette ville, et le lendemain matin ils suivirent la rivière qui passait devant le château de Gonzalve.
C'était le jour de cette fameuse fête dont je vous ai si longuement entretenu. La foule commençait à se rassembler, et des espions gagnent toujours à se glisser dans une cohue. Rotrulde détacha le chevalier au cheval pie, qui n'était qu'un domestique de Gerdague, assez richement vêtu pour jouer un rôle au besoin. Le drôle était insinuant, effronté, et ne manquait pas d'un certain esprit. Il se mêla parmi les conviés, passa à l'instant pour l'un d'eux, se fourra partout, écouta tout, causa longtemps avec Mendoce lui-même, interrogea sans affectation Trufaldin, qui répondit, comme tous les sots, avec cet air énigmatique, mystérieux, qui décèle ce qu'ils croient Ijien ca-cher.
Pendant que l'homme au cheval pie était chez Gonzalve, Rotrulde, Guzman et leurs gens s'étaient retirés dans l'intérieur du bois, avaient tendu leur tente, Inès faisait la cuisine et on se divertissait en attendant le retour de l'émissaire. La longueur de son séjour au cljAteau ne leur permit pas de douter qu'il ne fût sur la voie de quelque découverte importante, et, en effet, il les rejoignit au milieu de la nuit, leur conta comment le père avait reconnu le fils, comment le fils s'était sauvé habillé en ange Gabriel et Trufaldin en diable ; comment il avait essayé de courii' après eux, lorsque les autres coururent à la Vierge évanouie, et comment le hourvari général l'avait retenu quelque temps
dans la foule. Il ajouta qu'il était cependant sûr que Mendoce avait suivi la lisière du bois, parce qu'il avait souvent entendu une voix assez douce se plaindre devant lui, à dilïérentes reprises, des jambes et des bras, que Mendoce avait eflfectivenient nus, et que les ronces pi([uaient sans doute.
A ce récit on leva le camp, on chargea la tente et les provisions sur un cheval, et on suivit la lisière du Ijois au petit pas, parce qu'on ne devait employer d'autre arme qne la persuasion, et que plusieurs chevaux galopant aux oreilles de Mendoce, le détermineraient à se jeter dans le bois où l'obscurité le déroberait à toutes les recherches.
Ils arrivèrent à la vue de la maison de la petite veuve , peu de temps après que les hommes d'armes de Gonzalve et de Cerdagne y furent entrés. Guzman allait y entrer lui-même, parce q^u'il était vraiseml)lable que Mendoce presque nu s'était réfugié dans ce manoir, le premier sur cette route depuis le château de Saint-.Joseph , le l^eau page approchait du fossé, et arrangeait sa fable d'introduction, lorsqu'un cliquetis d'armes, aussi subit que violent , lui fit juger que deux partis nombreux se battaient dans la cour avec fureur. Il était à craindre que Mendoce ne fût entre deux bandes de voleurs : et que pouvaient cinq à six domestiques de Cerdagne, que se faire tuer sans fruit, et ajouter l'or de Rotrulde aux dépouilles qu'on se disputait là-bas ?
Guzman, très inquiet, était revenu conter à la jolie l)rune ce qu'il avait entendu, lui faire part de ses craintes et de ses rétlexions. On tint conseil. On décida que Rotrulde s'enfoncerait dans le bois avec les domestiques et les effets les plus précieux ; que l'homme au cheval pie changerait sa monture, trop remarqualjle. contre la meilleure de ses camarades : qu'il resterait avec Guzman, parfaitement monté, à la lisière du bois ; qu'ils se reploieraient au galop
sur leur petite troupe pour aider à la défense commune, dans le cas où les brigands tourneraient de leur côté : que, dans le cas contraire, ils se tiendraient cachés et descendraient à la maison après le départ de ces gens, auxquels l'éclat qu'ils avaient l'ait ne permettait pas un long séjour dans le canton.
Vous vous rappelez comment Trufaldin et la petite veuve se sauvèrent dans la litière. Le chevalier au palefroi pie reconnut aussitôt l'écuyer. et il ne fut plus douteux que Mendoce ne fût dans la maison : mais était-il mort ou vivant, c'est là ce qui tourmentait les deux observateurs, lorsqu'un jeune homme très bien mis passa à quatre pas d'eux à grande course de cheval, et fut aussi, malgré la rapidité de sa marche, reconnu pour l'ange Gabriel.
Guzman s'attacha à ses pas, et le suivit à une certaine distance. Lorsque Mendoce s'arrêtait ou paraissait seulement en avoir l'intention, le beau page se jetait avec son cheval derrière quelques arbres. Son compagnon était allé rejoindre la troupe, et la faisait marcher, par l'intérieur du ])ois et dans la direction que suivait Mendoce, aussi vite que le permettaient les difficultés d'une route qui n'était pas Ijattue.
Vous n'avez pas oublié comment Guzman gagna sur le soir la confiance de Mendoce, connut ses projets de voyage, le quitta pour aller prendre la tente de son domestique et procurer un cheval à Trufaldin. qui en avait un besoin réel. Vous vous doutez bien que Rotrulde et sa suite partirent aussitôt pour prendre sur les bords de TÈlu-e les arrangements nécessaires : vous vous doutez l)ien que le cheval de Trufaldin l'avait jeté bas, tout naturellement, parce qu'il était vif. et que le coup de houssine l'avait vigoureusement piqué, qu'il avait galopé dans le chemin qui s'était trouvé
devant lui et qu'enlin il était entré dans la première écurie qui s'était présentée. Mais voici ce que vous ne savez pas.
Rotrulde avait loué cette écurie et la maison d'un riche muletier, qui en était à peu de distance, pour deux jours seulement. Il fallait mettre Mendoce et son écuyer à pied pour les forcer d'entrer dans la maison. Il ne me reste à vous dire que Rotrulde, en s'établissant chez le muletier, avait envoyé les domestiques qui ne devaient pas paraître chez le seigneur dont elle voulait faire son cousin ; que la lettre de Gerdagne, très connu, ti'ès considéré partout, l'avait fait consentir à ce badinage, dont il s'était amusé toute la nuit, caché tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, mais à portée de tout voir : que la réception favorable de l'oncle avait été arrangée une nuit d'avance et de la même manière ; que l'homme au cheval pie, à qui Mendoce devait en vouloir beaucoup, avait été renvoyé droit au château de Gerdagne: que la jolie brune se promettait de faire prendre la même route à Guzman quand il reparaîtrait aux environs de la barque, d'abord parce que Mendoce avait fait sur elle une forte impression, que le page ne pouvait être qu'un témoin incommode, et qu'ensuite le jeune chevalier ne manquerait pas d entrer avec lui, sur les chevaux pris, dans des explications qui ne laisseraient pas d'être embarrassantes et qu'il était bon de l)révenir.
Rotrulde et Mendoce passaient leur temps fort agréablement dans la chambre ; Trufaldin s'occupait à la proue avec sa grosse Inès : Pédrillo et les autres rameurs qu'avait donnés l'oncle, et qui étaient aussi des domestif^ues qui n'avaient pas encore paru devant Mendoce, manœuvraient à la poupe, et ne voyaient rien de ce qui se passait : la journée s'écoula ; Trufaldin vit avec peine le moment de rentrer pour souper, et Rotrulde remar-
qiia avec plaisir qu'il était parfaitement d'accord avec sa grosse. Cependant il n'y avait que deux cabinets et deux lits ; l'arrangement était tout simple, mais il n'était pas dans l'ordre que la jolie brune en fit l'observation : Inès n'était pas scrupuleuse, mais elle était Inen aise de dérober ses plaisirs à Rotrulde, qui avait sur elle une sorte d'autorité, et dont elle ne soupçonnait pas encore la faiblesse : Trufaldin, trop timide pour proposer publiquement de certaines choses, regardait du coin de l'œil le cabinet le moins élégant, et pensait aux moyens de s'y introduire clandestinement : Mendoce, toujours^ persuadé qu'il avait affaire à une princesse, se gardait bien de dire un mot qui pût compromettre sa gloire. On mangeait, on buvait, mais toutes les cervelles travaillaient d'une étrange manière.
Rotrulde fit semblant de s'endormir : cet expédient a souvent été utile aux belles : Inès, de peur, disait-elle, de gêner madame, se retira dans son cabinet, et tira scrupuleusement la porte : Trufaldin sortit en disant qu'il passo'ait fort bien la nuit à la proue, enveloppé dans un manteau : Mendoce le suivit, en déclarant qu'il comptait la passer de la même manière : les deux amants s'arrangèrent aune certaine distance, et commencèrent à ronfler tous les deux, sans dormir ni l'un ni l'autre.
Mendoce, persuadé que Trufaldin va faire sa nuit d'un seul somme, se lève en tapinois, rentré dans la chambre, trouve la jolie brune, qui n'avait pas perdu de temps, couchée, ronflant, et ne dormant pas plus que les autres. Il écoute à la porte d'Inès, elle ronflait aussi comme une contrebasse. Mendoce ferme soigneusement la porte du cabinet, plus soigneusement celle qui ouvrait sur la proue, non qu'il craignît Trufaldin, mais Pédrillo et ses camarades, qui pouvaient faire à l'oncle prétendu
un rapport désavantageux sur sa nièce. En deux tours de main le fripon est déshabillé, il partage le lit de Rotrulde. qu'il réveille du réveil le plus doux. P^Ue se plaint de Timprudonce de cette démarche, et il lui ôte lusage de la voix ; elle se récrie sur le tort que Mendoce peut faire à sa réputation, et ces derniers mots viennent encore expirer sur ses lèvres : elle, se plaignit tant, et Mendoce lui coupa si souvent la parole, qu'ils s'endormirent dans les hras l'un de l'autre, mais d'un sommeil véritable et profond.
Trufaldin avait prévu dès le premier jour comment le dangereux Mendoce finirait avec la jolie brune. Il n'avait pas été surpris du tout de le voir sortir de son manteau, rentrer dans la chambre et éteindre la lampe : mais ce qui ne l'arrangeait pas, c'étaitfde passer à la proue une nuit qu'il se promettait 'd'employer agréablement. Cependant frapper à la porte, était un moyen qui déplairait sûrement à son maître, assez brutal parfois. Il pensa à la fin qu'il pourrait se glisser le long de la chambre sur le plat-bord de la barque, frapper doucement à la petite fenêtre d'Inès, entrer par là, coucher avec elle, et ressortir avant le jour.
Ce superbe plan est à peine conçu, que Trufaldin commence à l'exécuter. Il avance le dos courbé, pour ne pas être vu des rameurs, qui lui envoient d'abord une rosée, ensuite une vraie pluie, et qui le mouillent jusqu'aux os, à mesure qu'il avance, en retirant l'aviron à la fin de chaque coup. Trufaldin se console, parce qu'il va se déshabiller, et puis le petit homme était tenace comme un autre quand il voulait fortement quelque chose.
Il parvient à cette fenêtre, qu'il croyait le terme de sa marche ; il frappa ; la prudente Inès, qui l'attendait, veut avant tout s'assurer que ce soit en efifet son bien-aimé qui ait frappé : elle entrebâille son châssis : et malgré les ténèbres, elle re-
connaît Tnifaldin ployé en deux, le dos tourné au rivage, et la tête disposée à s'allonger par la croisée. Dans le premier mouvement de sa joie, incapable de refléchir que Trufaldin ne tenait à rien, elle pousse vivement sa fenêtre et le jette à l'eau. Saisie d'etfroi, elle passe le corps, allonge le bras . Trufaldin qui ne sait pas nager, et que l'eau qui le suffoque empê^.he décrier, Trufaldin trouve ce liras ; selon l'usage des malheureux qui se noient, il le serre, il le tire avec force : Inès, qui se sent entraîner dans la rivière, jette des cris perçants et inutiles : la voilà dans la Sègre se débattant avec Trufaldin.
A ces cris, les rameurs quittent leurs avirons, ceux qui les avaient déjà quittés pour dormir se réveillent en sursaut, Rotrulde et Mendoce se réveillent de même: celui-ci faitim paquet de ses habits, les prend sous son bras et court à la proue. On lui crie de la poupe qu'il y a des gens qui se noient : il répond avec présence d'esprit qu'il les a entendu tomber, et qu'il se déshabille pour aller à leurs secours. On lui réplique que cela n'est pas nécos saire, que l'eau est froide, et que d'excellents nageurs sont déjà dans la rivière : Mendoce se rhabille, en se plaignant amèrement que d'autres l'eussent prévenu : Rotrulde, qui a tout entendu, et qui croit son intrigue à couvert, nasse une robe, fait du feu. rallume la lampe, vient éclairer, et on reconnaît avec la plus grande surprise Trufaldin et Inès qu'on venait de repêcher : mais dans quel état, grand Dieu !
Trufaldin est'suspendu la tête en bas : il rend l'eau par ses souliers, par son haut-de-chausses. par son pourpoint, par la bouche, par le nez, par les oreilles: il est violet. Inès, qui s'était mise en état de le recevoir, était absolument nue, ses gros appas eussent fixé l'attention, sans un nez épaté que la pâleur faisait paraître plus gros encore,
sans des cheveux roux foncé qu'elle cachait soigneusement sous son bonnet, et qui brillaient collés par mèches sur ses épaules et sa poitrine, et enfin sans un cautère au bras gauche, qui sentait très fort, parce qu'elle n'avait pas voulu le panser dans la Marque, pendant le jour, et bien moins encore dans son cabinet, de peur d'être surprise par Trufaldin à qui la chose pouvait inspirer du dégoût.
Au bout d'un quart d'heure cependant, on cessa de craindre pour la vie des amants infortunés, et les éclats de rire succédèrent aux alarmes. Trufaldin, qui avait repris tous ses sens, trouva très mauvais qu'on insultât à sa disgrâce. Il rappela tous ses malheurs dont aucun, disait-il, n'avait été mérité, et il ajouta en regardant Mcndoce. que ceux qui avaient passé la nuit dans les plaisirs les plus vifs, devaient au moins compatir au sort de ceux qui avaient failli se noyer en cherchant à se procurer la même satisfaction. Mendoce, irrité de cette sortie indiscrète, prit son écuyer aux cheveux, et allait le renvoyer dans la Sèg're : Rotrulde s'opposa à cet acte de violence, et déclara avec beaucoup de dignité qu'elle ne s'offensait point d'une inculpation qui venait d'un cerveau affecté par le danger, ou du désir méprisable de se venger des ris qu'avait provoqués un accident dont la cause était très condamnable, et sans donner le temps à personne de prendre la parole, elle chapitra Inès avec tant de vérité, elle peignit les suites du vice sous des couleurs si vraies, que les domestiques de Gerdagne restèrent convaincus que Trufaldin avait extravagué. Voyant enfin la persuasion dans tous les yeux, Rotrulde ordonna à Inès et à son amant de descendre dans la chambre, et à l'une de s'habiller et à l'autre de changer d'habit. Inès ne savait rien de ce qu'avait vu son amant, prenait la mercuriale à la lettre et pleurait amère-
ment. Rotrulde sécha ses larmes, en convenant tout simplement de ce qu'elle avait fait, mais en observant que Trufaldin était un sot, qui devait sentir qu'un pareil secret ne se confie jamais qu'à ceux qu'on a intérêt de mettre dans sa confidence, et qui sont intéressés eux-mêmes à se taire, parce qu'ils partagent les mêmes torts ou les mêmes plaisirs. Le résumé de ce discours philosophique fut qu'à l'avenir on ne se gênerait plus, que pour mettre un terme aux poursuites de l'écuyer, elle ferait coucher Inès avec elle, et que Mendoce prendrait le petit cabinet dans lequel on étendrait des manteaux pour Ti'ufaldin. qui serait ain^i surveillé de son côté.
Cette déclaration répandue sans affectation parmi l'équipage, les deux ménages ne pensèrent plus qu'à vivre de bon accord et attirer parti du temps. La plus parfaite égalité régna dans l'intérieur de la chambre, à la grande satisfaction d'Inès et de Trufaldin, qui sentirent que le besoin du plaisir rapproche les conditions, et qui se promettaient bien de se dédommager la nuit prochaine des désastres de la précédente.
Depuis que Mendoce était heureux, il avait moins d'empressement à connaître sa jolie brune: il ne la questionnait guère que par pure curiosité et de loin en loin. On lui faisait des réj^onses évasives : on l'assurait que dans trois ou quatre jours il n'y aurait plus de secret pour lui et il se contentait de cela. Mais quand Rotrulde se trouvait seule avec Inès, elle lui recommandait une discrétion absolue, et elle lui montrait les inconvénients du moindre mot hasardé. Inès, à qui tout était indifférent, pourvu qu'elle couchât avec Trufaldin. promit de se taire et se tut en effet. La jour' née se passa ainsi, et Mendoce attendait très patiemment cette nuit (jue les autres désiraient aveo tant d'ardeur..
LA FOLIE ESl'AGXULK '2i)~)
11 était à la poupe : il causait avec les rameurs ; il caressait les chiens courants, dont il déclara (fu'il se servirait le lendemain pour procurer des vivres frais à Madame, avec qui il sentait déjà qu'il ne pouvait toujours converser. Le jour tirait à sa tin, et l'approche de l'hiver ramenait les oies sauvages. Il en aperçut une troupe qui nageait sur le Lord de la rivière assez escarpé en cet endroit. Il hande un arc, il ajuste une tlèche ; il tire, le coup porte juste : une seconde, une troisième flèche sifflent et frappent : trois oies se débattent dans l'eau; les autres prennent leur volée. Mendoce, enchanté de son coup d'essai, découple une paire de chiens, leur montre son gibier, les prend par le cou et les jette à l'eau. Les chiens courants ne sont pas nageurs par goût : ceux-ci ne faisaient d'efforts que pour regagner la barque. L'impatient Mendoce saisit le gouvernail et veut se diriger sur ses oies. « Gare la pierre ! » lui crie Pédrillo. Mendoce aurait passé dans le feu et ne regarde seulement pas où est cette pierre. Il met le bateau directement dessus, et une planche du fond s'entr'ouvre. Les rameurs redouldent d'activité pour gagner le bord ; on dépasse la pierre, on arrive au rivage : Mendoce ne voit pas que l'eau couvre déjà le plancher de la chambre, que Rotrulde, Inès, Trufaldin en sont sortis effrayés ; il n'est occupé qu'à virer et à revirer le bateau pour saisir ses oies ; il les tient enlin, il est heureux, et il présente la main à Rotrulde, qui s'aperçoit en soupirant qu'elle ne tient plus la première place dans les pensées de son amant.
L'accident arrivé à la barque, qui n'était rien en lui-même, l'aJarmait pourtant singulièrement. On était encore à plusieurs journées du château de Gerdagne, et si elle ne fixait plus Mendoce qui ne voyait qu'elle, que serait-ce si on continuait le voyage par terre ? Elle se repentait intérieurement
d'avoir cédé : mais il n'y avait pas à revenir : il ne restait qu'à éviter les dangers (qu'elle prévoyait.
Elle fit décharger le bateau pour l'alléger, ensuite elle ordonna qu'on le tirtit à terre : on le mit sur le côté, on découvrit la voie d'eau ; c'était peu de chose ; mais il fallait du bois, du chanvre, du goudron, des outils, et on n'avait rien de tout cela.
On se trouvait à quelques lieues encore de Pobla, on n'ti percevait que quelques pauvres villages ; Rotrulde ne devait pas craindre d'y trouver de rivales : elle proposa en conséquence à Mendoce d'aller coucher au plus prochain de ces hameaux, pendant que les gens remettraient la barque en état.
La proposition acceptée sans difficulté, Rotrulde, Mendoce, Trufaldin et Inès se mirent en marche, précédés par Pédrillo et deux de ses camarades qui portaient les matelas, les effets précieux, et qui devaient rapporter ce qu'il fallait pour réparer le frêle bâtiment. Rotrulde était appuyée sur le bras de Mendoce et lui disait les choses les plus tendres. Inès tenait par la main son Trufaldin qui ne perdait pas un mot de ce qu'elle lui disait.
On approchait du village lorsqu'on rencontra un pauvre homme qui se désespérait à côté d'une mule couchée à terre. Le premier mouvement de Mendoce fut de lui donner de l'or, le second d'apprendre le sujet de cette douleur si vive. Le pauvre homme revenait de Pobla où il avait chargé sa bête de quatre outres d'excellent vin qu'il allait vendre à Balaguer. La mule avait fait un faux pas, s'était abattue et avait crevé deux outres dont le vin s'était répandu. Le maître en la relevant avec vivacité n'avait pas réfléchi que les deux outres qui restaient n'avaient plus de contre-poids; leur pesanteur avait aussitôt entraîné de l'autre côté la mule qui les avait encore écrasées, et le pauvre homme se désespérait en voyant son vin former une mare
boueuse. Rendu à la gaieté par la munilicence de Mendoce, qui lui avait payé deux fois sa charge, il se remit en route en comblant de bénédictions le jeune homme, qui ne s'occupa plus autrement d'un événement qui amena pourtant une aventuie bien incroyable et bien vraie, puique je vous en garantis l'authenticité : nous y viendrons.
Nos voyageurs entrèrent dans la chaumière la plus apparente du hameau. Ils contèrent l'accident arrivé au bateau. Ils demandèrent en échange de quelques doublons un asile et les commodités qu'on pourrait leur procurer: le maître et la maîtresse s'empressèrent de les servir, aidèrent Inès à plumer et à apprêter les oies de Mendoce : ils portèrent à souper à Pèdrillo et aux deux autres qui travaillaient sur le bord de la rivière: ils se retirèrent ensuite dans leur grange, se couchèrent sur la paille et laissèrent Mendoc'e et Rotrulde, Inès et Trufaldin maîtres absolus de leur humble domicile.
Tout s'arrangeait au mieux. On avait fort bien soupe, on avait chanté la chansonnette, l'écuyer et la grosse servante touchaient au moment heureux: Rotrulde prenait à son tour, pour s'assurer une nuit agréable, les peines que Mendoce s'était données avec tant de vivacité lorsqu'il attendait le prix de son ardeur. S'il était moins empressé, il paraissait au moins très sensible aux attentions de Rotrulde, et s'il n'avait plus d'amour, il avait sa jeunesse et des désirs.
On était couché, et Mendoce dè])utait d'une manière assez brillante pour que Rotrulde espérât de le conduire jusqu'au château de Gerdagne. s'il ne se présentait pas quelque minois fripon qui traversât ses desseins, ce qu'elle se promettait bien d'empêcher par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Inès, après avoir couvert le feu, éteint la lampe, était allée joindre dans un réduit voisin son écuyer qui l'attendait dans l'état le plus respecta-
ble. Elle entre au lit. et Trufaldiu, toujours malheureux, l'entend pousser tout à coup les cris les plus violents. Il TinteiTOge : c'était une colique affreuse occasionnée parle bain froid et forcé qu'elle avait pris la veille : le pauvre Trufaldin s'épuisait en raisonnements pour lui prouver que ce n'était qu'une bagatelle à laquelle il ne fallait pas faire attention :"il cherchait à arriver à son but, et Inès qui souffrait horriblement le repoussait, l'égratignait, mordait son traversin, et continuait de crier à tue-tète.
Mendoce, qui entendait tout, et à qui ce tapage infernal déplaisait beaucoup, et peut-être un peu moins qu'à Rotrulde. Mendoce cria à Trufaldin de rallumer la lampe, de faire chaulïer du vin à sa belle, et de s'en aller avec elle dans la grange si le remède n'opérait pas. Trufaldin. désespéré de tous ces contretemps, balançait entre la grosse Inès dont les charmes le retenaient, et un maître qui aimait ses aises au delà de toute expression, lors toutefois qu'il pouvait se les procurer. Trufaldin ne bougeait pas. Inès criait toujours, et Mendoce jurait que si ce carillon ne Unissait pas. il allait jeter l'amante et l'amant dans la mare où on abreuvait le bétail. Trufaldin. plus poltron encore qu'amoureux, se lève, cherche le foyer, prend une porte pour une autre, et au lieu d'enti'er dans la chambre où étaient couchés Mendoce et Rotrulde. il va chercher dans le poulailler une cheminée qui n'y était pas.
Les poules dormaient juchées sur leurs bâtons, et une oie, qui peut-être avait aussi la colique, barbottait dans la partie inférieure, et gobait ce qui se présentait. Trufaldin, nu, tâtonnait, cherchait les allumettes, et l'oie attirée par l'odeur de certain Ijijou, que l'écuyer ne lavait pas tous les mois, l'oie s'approche enVlandinant, allonge le cou, ouvre un grand bec, et croyant trouver un boyau de volaille avale d'un trait ce que vous savez bien,
ciipital et accessoires. L'infortuné Tnifaldin, etïrayé de ce genre d'attaque, couvre de ses hurlements les cris d'Inès. Il court çà et là, et ne conçoit rien au poids énorme qui lui pend entre les cuisses: c'était l'oie qui était victime de sa gourmandise, et qui avait avalé un morceau assez fort pour qu'il ne pût pas ressortir aisément. Trufaldin se cognait la tète contre les perches qui servaient de lit aux poules : et les poules, elïrayées comme lui, s'envolaient pour tomljer à quatre pas contre un mur, contre une porte, contre Trufaldin qu'elles écorchaient de la tète aux pieds avec leurs ailes, leurs becs et leurs ongles. L'écuyer ne savait pas où il en était, il ignorait à quels ennemis il avait atfaire, lorsque le chat de la maison, qui avait trouvé la porte du poulailler ouverte, et qui s'avançait en tapinois pour surprendre un poulet, lorsque ce malheureux chat troublé, comme les autres animaux, de ce désordre aussi subit qu'inattendu, et cherchant à s'échapper, veut sauter à travers la porte, rencontre Trufaldin devant lui, et lui enl'once les quatre griffes dans le bas des reins et le gras des fesses. Trufaldin. à qui les expressions manquent, et que ce dernier supplice pousse àJjout, Trufaldin blasphème à faire abîmer la maison. Mendoce, qui ne sait rien de ce qui se passe dans les ténèbres, saute de son lit, prend un gourdin, qui était dans la cheminée, et en cherchant à assommer son écuyer, il renverse, il casse, il brise d'un seul coup toute la poterie du paysan ; il rompt une cuisse au gros chien, et le chien, le chat, les poules, Trufaldin, Inès, tout crie à la fois. Le paysan, sa femme se réveillent enfin, ils s'imaginent (ju'on met le feu à leur chaumière, ils entrent :1e gourdin de Mendoce leur meurtrit tout le corps, et la masse des cris augmente à un point que Rotrulde se lève, et cherche à sortir de la malencontreuse cabane. Un grillon était descendu de la cheminée, et sou-
[)iiit à son loui" des miettes qui étaient tombées suite pavé. Les cris, le tumulte, lesiftlement des ailes, le miaulement des chats, les aboiements du chien, tout concourait à faire enfuir dans son trou le timide et gourmand grillon.
Il trotte, il sautille aussi vite que peuvent le porter des pattes élastiques, mais courtes : Rotrulde " se i-encontre entre le foyer et lui ; il se cramponne à sa jambe . elle éprouve une sorte de démangeaison, elle y porte la main, et le grillon saute à la cuisse ferme, blaiichette et dodue : la main monte avec l'insecte, et l'insecte, tout à fait éperdu, se réfugie... et au désespoir de s'être enferré dans cette espèce de cul-de-sac, il joue des pattes, et ces pattes inquiètent, tourmentent, désespèrent Rotrulde, qui crie plus liant que tous les autres ensemble.
L'ordre ne pouvait se rétablir qu'autant que Mendoce, qui seul avait toute sa tète, voudrait prendre la peine de débrouiller ce chaos. Il finit par où il aurait dû • commencer, il rallume la lampe, il fait beaucoup, mais beaucoup de poli-" tesses aux paysans qu'il a éreintés ; il donne encore quelque argent, les renvoie dans leur grange, et le gros chien les suit sur trois patte.-?, et le chat suit le chien, et les poules s'envolent dans la cour. Rotrulde avait introduit un doigt avec dextérité, elle était parvenue à écraser l'insecte contre une des parois du charmant réduit, et elle s'était recouchée. Enfin le calme commençait à se rétablir ; il n'y avait plus que Trufaldin et Inès- qui criassent. '
Mendoce, dont la colère était dissipée, examine son ecuyer par tous les bouts, et rit pendant un quart-d'heure en voyant l'oie aussi gênée au moins que Trufaldin. Prenant enfin pitié des tourments du pauvre diable, il tire la volaille ]iar les pattes,, la volaille ne veut rien rendre, et Trufaldin suit
tous les mouvements de Mendoce en criant qu'il va lui arracher... A ce cri terrifiant pour une femme, Inès oublie ses douleurs, elle arrache son petit couteau et le jette à Trufaldn, en lui disant: « Surtout, mon ami, coupe-lui le cou bien long. »
Il n'était pas nécessaire de faire cette recomman dation à Trufaldin, qui trembhiit quand il courait risque de perdi'e seulement un cheveu. Il décapite Toie contre les épaules, se débarrasse du cou avec assez d'adresse, et essuie de la part de Mendoce, sur les dangers de l'incontinence, un long discours imité de son propre sermon. Trufaldin trouvait la morale déplacée. Il observait, en grondant et en repassant son haut-de chausses, de peur d'un nouvel accident, il observait que le très incontinent Mendoce n'avait jamais été jeté à l'eau, et n'avait pas trouvé d'oies qui lui eussent englobé... Il ralluma le feu en jurant une guerre à mort à toutes les oies qu'il rencontrerait. Le vin chaud guérit radicalement la grosse Inès, et personne ne pensant plus ni à dormir, ni à autre chose, on s'habilla, on déjeuna, et lorsque le jour commença à poindre, on se mit en marche pour regagner la barque qui devait être en état de voguer.
On n'était plus qu'à quelques toises de l'endroit où on avait rencontré la veille le pauvre diable qui avait vu la terre couverte de son vin. La petite mare qu'il avait formée paraissait tarie, et on appercevait autour une douzaine de grosses boules grises sur lesquelles on s'épuisait" en raisonnement. On approche, on reconnaît des oies sauvages, tout à fait privée du mouvement. Trufaldin, (]ui ne peut se procurer le petit plaisir de les tuer, se promet, au moins, de régaler les rameurs. Il prend deux ou trois lanières, il attache les oies par les pattes, se fait du tout une superbe ceinture qu'il lie fortement autour de ses reins, et enchanté d'une victoire qui ne lui a coûté que la peine de
se Ijaisser et de prendre, il iiiarche en avant, empressé de se montrer à Pédrillo et aux autres dans ce brillant équii)age.
Il était à cent pas d'Inès, de Rotrulde et de Mendoce, quand il crut s'apercevoir qu'une de ses oies avait fait quelques mouvements. Il tire de sa poche le petit couteau d'Inès, et se dispose à la déco- 1er, lorsqu'une autre remue sensiblement ; il quitte la première pour s'attaquer à celle-là; une se conde, une troisième battent des ailes ; il se trou ]jle, il ferme les yeux, que menacent les bouts des plumes, et il sent tout en mouvement autour de lui : il appelle Mendoce à son secours, son cri elfraye toutes les oies, il éprouve une secousse violente et se sent enlever de terre.
Il est porté à vingt, trente, quarante pieds de haut, avant que Mendoce soit arrivé au lieu où avait commencé l'ascension. I.e jeune homme voit son écuyer parti pour la voûte azurée, ou pour la mer glaciale. Il ne doute pas que le bonhomme ne soit perdu sans ressource, et il veut lui donner une dernière preuve de son attachement, en tuant au moins une de ses ennemies. 11 ajuste la llèche, il tire au hasard d'enfiler Trufaldin : Inès, à genoux, prie le ciel de conduire la flèche, comme il dirigea jadis celle de Tell. Deux oies sont embrochées, elles cessent de voler, et ne font plus qu'un poids qui embarrasse le vol des autres : par un mouvement machinal, le bonhomme en tenait une au cou, de chaque main, les suffoquait sans s'en apercevoir, et diminuant ainsi la masse des forces, il commença à descendre sans s'en douter, car il n'avait pas encore osé ouvrir les yeux. Mendoce un peu rassuré, apprêtait une seconde flèche; Inès lui arrêta le bras, en oljservant qu'on pouvait employer un moyen moins dangereux. Trufaldin n'avait pas lâché le petit couteau ; elle lui crie de couper le cou aux oies à quelque temps Tune de
Taiitre. et qu'ainsi il descendrait sûrement jnsqii'à terre. Il était déjà considéraLIenient descendu: mais Inès, qui n'était })as plus géomètre que Men doce, ne calculait point le poids de Trufaldin avec les forces de liuit oies qui faisaient de vains efforts pour remonter, et elle craignait toujours que ces malheureux oiseaux ne parvinssent à l'enlever de nouveau. Il n'était plus qu'à quinze pieds de terre, lorsqu'il entendit le conseil dix fois répété de couper des cous. Incapable de rien juger dans la frayeur qui le possède, il prend sa lanière pour une oie , il tranche : les oiseaux remontent à tired'aile, et il tombe lourdement le cul sur l'herbe, assez épaisse pour le garantir des suites de sa chute. Lorsqu'il fut rendu à ses amis, qu'ils eurent constaté qu'il n'avait éprouvé aucun accident, les plaisanteries recommencèrent.
Les oies furent l'objet de la conversation et des railleries du jour et du lendemain. Les nuits furent employées à dormir parce qu'on était fatigué, et l'écuver, \~)\us dégoûté que jamais de ses essais galants, se retirait à la poupe chaque soir, bien (lécidé à renoncer à sa grosse, dont l'approxima tion lui était constamment fatale. La grosse, loin de renoncer à rien, sentait son appétit piqué par les difticultés : elle (>bsédait pendant le jour Trufaldin. qui faisait la plus belle défense. Enfin elle le mit au pied du mur, en lui confiant le secret du comte de Gerdagne, et en l'assurant qu'il ne trouverait au château ni rivière pour se noyer, ni oison pour avaler ce dont un homme fait autant de cas. que de la vie .
Cette confidence mit Trufaldin au comble de la joie : il voyait le terme des sottises de son maître, celui de ses voyages et de ses aventures désastreu ses; il avait à se taire un intérêt égal à celui d'Inès et de Rotrulde : il se tut en effet, et promit à sa grosse, en reconnaissance de la bonne nouvelle
qu'elle lui apprenait, toutes les joies quïl pourrait lui procurer.
On arriva à Pallarols, où la Xoguera cesse d'être navigable. La jolie l)rune refusa obstinément d'entrer dans la ville, et le galant Mendoce fut obligé de lui tenir compagnie. Elle dépêcha Pédrillo pour avoir des nouvelles du père qu'elle s'était donné, et le rusé vieillard revint annoncer que le père était parti pour un château situé à six lieues de là, et il avait dépêché un exprès à Gerdagne pour lui annoncer l'arrivée de son gendre pour le lendemain.
Rotrulde représente à Mendoce que, puisqu'il voulait se cacher dans la Catalogne même, il ne lui refuserait pas de l'accompagner à ce château où il serait en sûreté et où il verrait la plus ])elle personne de l'Espagne. Aces derniers mots. Mendoce. déjà fatigué de sa jolie brune, prit feu selon sa coutume. D'ailleurs la proposition de Rotrulde entrait dans son premier plan, qui était d'éviter les villes où il pourrait être reconnu, et de chercher dans les campagnes des aventures agréables. Il était bien aise aussi de voir enfin tomber le voile dont Rotrulde s'était constamment enveloppée. Il avait jusqu'alors voyagé à ses frais, et jaloux de lui marquer sa reconnaissance, il envoya Trufaldin arrêter à Pallarols les litières les plus' ])elles.
Trufaldin part, il entre à Pallarols : un nouvel accident l'attendait dans cette ville, où il n'avait jamais mis le pied. Le corrégidor de Pobla était parti pour Urgel. Il devait passer par Pallarols : il y était arrivé de la veille, et il avait raconté à tous les oisifs de la ville, qu'en remontant le cours de la rivière il avait vu, à deux cents pieds de haut pour le moins, un homme qui avait douze douzaines d'ailes autour du corps. On se moquait du corrégidor, qui donnait pour preuve les détails les ]3lus minutieux. L'homme-volant avait une capeline verte, surmontée d'une plume rouge, un pour-
point noir avec des crevasses jaunes, un haiit-dechausses cramoisi et des ))ottines souci. Il était ]»ositifque l'iionime-volant était sorcier et devait être traité comme tel.
Le bon écuyer entrait d'un pas pesant dans la ville. Un apothicaire, dont la boutique était le rendez-vous des vieilles tètes édentées comme la sienne, avait entendu parler de Thomme-volant et savait tout jusqu'aux moindres circonstances. Il était sur sa porte lorsque Trufaldin passa devant cette malheureuse boutique. Mon apothicaire voit une capeline verte, la plume rouge et tous les vêtements indiqués par le corrégidor. Il s'approche de Trufaldin en riant, et il lui demande, en lui crachant au visage, si ce n'est pas lui qui a volé dans les environs de Pobla.
Trufaldin s'incline devant l'apothicaire et lui dit avec un petit air de satisfaction qu'il s'était élevé à quinze cents toises, qu'il avait vu sous ses pieds la terre comme un atome, et qu'il s'était tellement approché du paradis, qu'il avait entendu les anges péter : tout voyageur doit mentir.
L'a])Othicaire, aussi fourbe que fripon, comblait d'honnêtetés le voyageur aérien, qui ne s'apercevait pas que la canaille l'entourait.
Or, la canaille, qui aimait infiniment alors à voir pendre, rompre, brûler, goût détestable, bien loin des mœurs du dix-huitième siècle, où on a toujours eu le sang en horreur, cette canaille s'empara de Trufaldin, le traîna nuilgré ses plaintes, malgré ses pleurs, dans les prisons du saint-office, et l'apothicaire envoyait, par les rues détoirmées, un grand llandrin de garçon au teint blême, aux joues caves, avertir le révérend père inquisiteur que le sorcier qu'on amenait était livré par lui. et «{u'il comptait en récompense sur la pratique du révérend et de ses suppôts.
Mendoce, impatient de ne pas voir revenir son
écuyer, avait envoyé Pédrillo après lui. Pédrillo, en entrant en ville, avait demandé à tout le monde des nouvelles de Trufaldin, et il l'avait si bien désigné, qu'on jugea qu'il le connaissait parfaitement, qu'il pouvait y avoir entre eux complicité de sorcellerie, et on avait fourré Pédrillo en prison. Mendoce, plus impatient que jamais, avait envoyé un rameur après Pédrillo, un second rameur après celui-ci. et ainsi jusqu'au dernier. Ils nommaient Trufaldin ; on leur demandait s'ils ne parlaient pas de riiomme-volant, et, sur leur simple affirmative, on les mettait au cachot les uns après les autres. Mendoce. irrité de ces lenteurs, saute de la barque, marche fièrement vers Pallarols, et PiOtmlde, qui ne veut pas le perdre de vue, Rotrulde, après avoirenvain essayé de l'arrêter, finit par le suivre de fort mauvaise .humeur, et Inès les suivit de loin tous les deux.
Le jeune comte n'était pas homme à s'informer avec précaution, à garder des ménagements, à supporter l'oppression. Il entra à Pallarols d'un air menaçant, se fit conduire chez le corrégidor, lui déclara que son écuyer et d'autres gens à lui avaient disparu, qu'il entendait qu'on les lai retrouvât à l'instant. « .Je suis, lui dit Mendoce. toujours très franc quand il avait la tète montée, je suis le lils du comte d'Aran, assez puissant pour vous couper les oreilles, à vous et à tous les gens de la ville, si je n'obtiens justice à Tinstant. »
Au nom du comte d'Aran, le corrégidor s'était un peu déridé, mais la menace d'avoir les oreilles coupées lui rappelant les égards dus à son rang, ouvertement violés, et devant témoins, il répliqua d'un air aigre-doux, qu'il avait entendu ])arlerche/. M. le comte de (lerdagne de ce lils unique, assez mauvais sujet, qu'on cherchait depuis longtemps, et qu'une preuve du respect que lui. coi-règidor,
portait au comte d'Aran, c'est qu il allait faire arrêter le fils pour le rendre à son père.
A peine le mot arrêter est-il lâché que Mendoco a appliqué un viooureux soufflet au magistrat et qu'il a tiré l'épée: à peine le soufflet est-il reçu, que le magistrat appelle main-forte : à peine le cri est-il poussé, que trois ou quatre invalides entrent avec des hallebardes rouillées ; à peine sont-ils entrés, que Mendoce les juge indignes de son épée, saisit une des hallebardes par le bâton, l'arrache à celui qui la tenait, le bâtonne avec les autres, l)âtonne le corrégidor, les renverse tous, saute par dessus eux, et, en cinq ou six élans, arrive au milieu de la place pu])lique, où il voit sur ses pas Rotrulde, qui ne le quitte pas plus que son ombre, et le peuple qui commence à se rasseml)ler.
Mendoce, l'épée à la main, marche vers la prison. Un l^edeau, un frère lai, un marguillier. l'approchent de trop près, et le marguillier et le liedeau, et le frère lai reçoivent des coups de plat d'épée sur le visage ou sur les épaules.
.Fusqu'alors la canaille s'était intéressée au beau chevalier, car tout ce qui est au dessus de nous a, comme le soleil, le privilège de nousé])louir: mais les paroissiens du marguillier, les compères du bedeau, les dévotes qui faisaient l'aumône au frère lai crièrent à la fois que le maître était aussi sorcier que le vnlet, et qu'il fallait les brûler tous ensemble.
Aussi le bon peuple de Pallarols entra dans la plus sainte fureur, et, n'osant pas attaquer Mendoce en face, on fut chercher les chaînes de tourne) )roches, les cordes à puits : on les tendit sous ses pas, et, pendant qu'il regardait à ses pieds, on lui passait des nœuds coulants aux bras, au cou, on le renversa lui et sa Rotrulde, qui montra dans sa chute... mais on ne prit pas garde ù cela,
parce que toutes les affections terrestres se taisent devant l'amour divin.
Mendoce, renversé, écumait de fureur, et plus il enrageait, et plus- on serrait les nœuds. On le porta avec la jolie brune dans les prisons du redoutable tribunal : chacun de ceux qui avaient seulement touché son habit, prétendaient â des indulgences que le ciel accorde sans doute aux êtres féroces qu'il a en horreur.
Pendant que toute la ville était en rumeur, la grosse Inès, qui avait une tète froide, bien que le reste fût très vif, la grosse Inès avait senti que ce n'est pas avec des injures et des coups qu'on persuade son innocence : elle savait qu'on ne se tire pas aisément des griffes de l'inquisition, et que les vérités articulées contre le père inquisiteur s'expieraient infailliblement par le feu, si une protection majeure n'arrêtait tout. En conséquence, elle avait été avec un petit air indifférent louer un bon cheval, dont elle avait consigné le prix, et elle était arrivée d'un temps de galop chez le comte de Gerdagne, auquel elle raconta du voyage commun, seulement ce qu'il avait intérêt d'en savoir, et elle termina son récit en lui apprenant que son gendre. Trufaldin, Rotrulde et tousses gens étaient dans les prisons de l'inquisition de Pallarols, parce que des oies sauvages avaient bu du vin de Pobla.
Au nom de l'inquisition. Gerdagne trembla 11 connaissait l'empire ijue ce tribunal exerce sur le vulgaire, et employer la force pour délivrer Mendoce, c'était se perdre dans l'esprit de ses vassaux, les pousser à la révolte et exposer sa vie et sa fortune. Prétendre aussi sauver Mendoce par \à voie de la conciliation, c'était se livrer à un espoir chimérique : les moines ne pardonnent jamais. Cependant le danger était pressant, il n'y avait pas un moment à perdre, et Gerdagne jugea con-
venable de se faire accompagner d'une manière imposante. Ce moyen en effet, ne peut nuire en aucun cas.
Il lit courir ses pages de tous les côtés, il leur ordonna de ramener à l'instant ce qu'il y avait de plus brave et de plus considéré parmi ses hommes d'armes : la nuit entière fut employée à ces allées et venues ; et au point du jour, Gerdagne partit poiir Pallarols, à la tète de deux cents hommes disposés à se faire tuer au premier mot de leur chef, sans qu'il sût lui-même à quoi ils lui serviraient .
Les habitants reconnaissent leur seigneur, le corrégidor vient le complimenter, et Gerdagne, persuadé qu'il est des préjugés que la jeunesse se glorifie de braver, et devant lesquels l'homme raisonnable s'incline en les méprisant. Gerdagne n'écouta personne, poursuivit sa marche d'un pas grave, mit pied à terre à la porte de l'église des Dominicains, et remercia Dieu à genoux de ce qu'il avait permis que ses ennemis fussent reconnus et prêts à être immolés à sa gloire.
Le peuple, ravi de la pié té de son seigneur, se pressait autour de lui, s'agenouillait à ses cotés, joignait ses prières aux siennes, et le corrégidor. son premier officier de justice, était tombé à genoux avec lui, faisait avec lui des signes de croix, répondait à ses antiennes et à ses oremus, trop heureux d'en être remarqué.
Après avoir fait toutes les momeries usitées alors, après avoir dépensé en bienfaits un an de son revenu, avoir fixé l'attention générale, s'être concilié les suffrages et les esprits, Gerdagne observa aux habitants de Pallarols qu'il est incontestablement des sorciers qui méritent le dernier supplice, mais que le fils du comte d'Aran ressemble plutôt à un ange qu'à un diable. Qu'à la vérité, il avait grièvement offensé le très saint père inquisiteur, qu'il lui doit une réparation authentique, mais
que faire périr par le feu un jeune homme, ardent catholique, c'est exposer le salut de son àme. tandis qu'en lui faisant grâce, au nom d" Dieu de paix, on lui laissera le temps de se sanctifier par la pénitence.
Pendant cette hai'angue. Tintendant de Gerdagne répandait l'argent à pleines mains : celui qui faisait la grimace avait à l'instant même ses poches garnies : et qui diable résisterait aux langages de la raison, soutenu par la générosité. Les parents, les amis du président, de l'avocat, des autres détenus faisaient aussi leurs petites largesses, et le fanatisme religieux céda enfin à celui des richesses. On s'écrie que le père inquisiteur s'était trompé-, qu'il n'y avait pas de sorciers parmi ses détenus, et ([u'il fallait l'aller supplier de faire grâce.
Aussitôt quatre à cincf cents personnes se précipitent dans le couvent et cherchent le père inquisiteur pour lui faire des représentations qu'il lui eût été impossible d'entendre.
Le peuple a une foi robuste, aveugle, stupide : mais quand il est convaincu qu'on se joue de sa simplicité, il devient implacable, féroce, terrible. Un portefaix saisit le révérend par la partie coupable, le traîna au milieu de la rue, criant qu'il fallait le lirûler sur le bûcher même où il voulait immoler tant d'innocentes victimes : ce cri se répète, les torches s'allument: Cerdagne, toujours à genoux, disait du ton de simplicité que la voix du peuple est la voix de Dieu, et qu'il désirait que la llamme du bûcher, en lavant le Ijon père du péché mortel qu'il avait voulu commettre, lui épargnât mille ou quinze cents ans de purgatoire. Les fagots s'allument, le révérend est jeté au milieu du bûcher, ses assesseurs se taisent de peur d'être grillés avec lui. les prisons sont enfoncées, les captifs s'échappent, le majordome de Cerdagne amène deux ou trois litières ; on v entasse Men-
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doce, llotriilde. Trufaldin. Inès, Pédrillo et les autres avant ({u'ils aient le temps de se reconnaître. Les hommes d'armes de Cerdagne entourent les litières ; on sort de la ville, et lorsqu'on a gagné la campagne, les hommes d'armes, Cerdag-ne, Rotrulde, Inès, Pédrillo et les autres disparaissent à grande course de cheval. Mendoce reste seul avec Trufaldin, qui est hors d'état de lui parler; Mendoce lui-même est étourdi de sa délivrance ; il ne pense pas à demander où on le conduit, et il arrive dans le parc de Cerdagne sans s'en douter et avant que sa tête soit remise.
JV
Le conducteur de la litière s"ari'ète devant une maisonnette fort jolie, bâtie au milieu du parc et entourée de jardins riants. Elle était habitée par une espèce de concierge. ])on homme, obligeant comme tous les autres domestiques de Cerdagne, chargé comme eux de faire tout ce qui plairait au beau chevalier, avec Tinjonction commune à tous les autres, d'observer une discrétion absolue.
A peine Mendoce eut-il mis pied à terre, que le concierge lui servit un repas dont il avait le plus grand besoin, et auquel Trufaldinn'eutpas la force de toucher. En mangeant, en buvant. Mendoce classait ses idées. Il trouvait étrange que Rotrulde, Inès et les autres eussent aussi brusquement disparu. Cet article lui était à peu prés indifférent, il n'avait plus d'amour poui- la jolie Jjrune : ce qui l'affligeait sensiblement, c'est que le seigneur qui l'avait tiré de la ville, qui l'avait escorté en route avec ses hommes d'armes, se fût dérobé à sa reconnaissance . Au reste, comme il n'était pas lîomme à éprouver des sensations bien durables, il sortit après son repas, laissa son écuyer aux soins du conciei'ge. et se promena dans le parc, chantant la petite chanson, et s'applaudissant de retrouver son or dans ses poches.
Une grande allée qu'il suivit jusqu'au bout le conduisit en face d'un très grand, très gothique et très respectable château. Le pont était levé, les fossés })leins d'eau, il regardait, il examinait tout. Un nain, qui était sur une tourelle, lui cria qu'eu
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ne s'arrêtait pas là. A ce mot, Mendocie s'assit sur l'IierJje. Le nain renouvela l'ordre de passer, Mendoce lui rit au nez. Le rain, furieux, disparut, et revint avec quelques archers, qui ajustèrentla flèche \i l'arc. Mendoce était brave; mais il était sans défense, et dans tous les cas la partie n'eût pas été éoale. 11 se repentit de s'être engagé si avant, et il jugeait qu'il ne lui était cependant pas permis de céder à la menace, incertain, irrésolu, il ne savait quel parti prendre. Les archers l'ajustaient d'un air déterminé, lorsqu'une jeune dame parut et ordonna, de la part de son père, aux liommes d'armes de se retirer. Ils obéirent avec soumission, et la jeune dame, adressant la parole à Mendoce, le pria de passer, d'un ton, d'un air, qui lai allèrent à l'âme.
La beauté de la jeune personne l'avait vivement frappé; sa voix acheva l'enchantement. Il se leva, lui lit une profonde révérence et s'éloigna, plein de l'objet qu'il venait de voir, et que selon les apparences il ne re verrait plus.
Cerdagne ordonna en rentrant chez lui que son château, toujours ouvert, fût fermé à tout le monde. Sa fille n'avait jamais usé de la liberté décente qu'on lui accordait, et cette espèce de contrainte lui déplut. Cependant, respectueuse et docile, elle ne se permit aucune réflexion. Sa charmante figure se couvrit d'un léger nuage, son père s'en aperçut et s'en applaudit en secret.
Il sourit quand le nain vint lui dire qu'un jeune seigneur, fort bien mis, refusait de s'éloigner des environs du château. Il fît des questions sur ce jeune audacieux. Il était beau comme un ange, d'une taille, d'une tournure parfaites; et sa voix était pleine d'expression, quoiqu'il fût opiniâtre et même impertinent. Séraphine écoulait en paraissant s'occuper d'autre chose : elle souriait ausbi au tableau que le nain faisait de Mendoce,
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tableau d'autant plus vrai qu'il n'était pas étudié, car Cerdagne n'avait pas mis le petit homme dans dans sa confidence. Elle jeta à la dérobée un coup d'œil sur son père. Il l'observait d'un air riant : mais tout à coup sa figure se rembrunit, son sourcil se fronça, ses yeux s'allumèrent, et il ordonna d'un ton terrible à ses archers de monter sur la tourelle et de percer de leurs flèches le téméraire qui osait lui désobéir. A ce\ ordre, Séraphine pâlit et représenta avec douceur à son père qu'il est cruel de tuer un beau jeune homme parce qu'il regarde un château . Cerdagne répéta l'ordre : les archers partirent, mais leur chef avait le mot.
Séraphine, seule avec son père, continua d'un ton timide ses premières observations. Elle ajouta que probablement le jeune seigneur était galant, et que sans doute il accorderait à la première demande d'une femme ce qu'il refusait à la force, et que ce moyen était bien plus dans le caractère de son père, que celui qu'il se proposait d'employer. Cerdagne ne répondit rien: sa fille le regarda tendrement, lui baisa la maîn, et jugeant par son bilence de son acquiescement à ce qu'elle proposait, elle courut sauver la vie d'un homme pour qui Cerdagne eût volontiers exposé la sienne.
Dés que ce père, aussi prudent qu'adroit, eût perdu sa fille de vue, il se laissa aller à la joie que lui causaient des commencements aussi heureux. « Ils se verront, disait-il. Charmants tous deux, ils se plairont : le temps et l'étourderie de Mendoce feront le reste. »
Il fit partir secrètement Pédrillo pour le château d'Aran. Il était bien naturel de rassurer un père et une mère désolés, et de les faire renaître à l'espoir de l'avenir le plus heureux.
Trufaldin, lui, se remettait insensildement cliez le concierge. Ses idées reprenaient de la suite et son estomac parla d'une manière énergique. Il se
restaura, il jasa ensuite, et le concierge ne répondait que par oui ou par non. Cependant quand il vit Trufaldin s'afUiger sérieusement de ce que les oies avaient empèclié l'enfant prodigue d'être rendu à ses parents, quand il entendit l'écuyer regretter sa grosse Inès, il jugea qu'il savait le secret • du voyage de Rotrulde, et il pensa qu'il est plus dangereux de jouer au fin avec des gens instruits que de risquer à les gagner tout à fait par la franchise. Il instruisit donc Trufaldin qu'il était chez le comte de Gerdagne. A cette nouvelle, Trufaldin plus dégoûté que jamais des aventures, but six coups de plus, et dévora un faisan en quatre ])ouchées. Dans les intervalles, il interrogea le concierge sur les desseins ultérieurs du comte de Cerdagne, et le concierge, qui ne savaitque ce qu'il fallait pour remplir ses ordres, ne put satisfaire le curieux écu ver.
Pendant que ces deux bonnes tètes se perdaient en raisonnements, Mendoce riant, chantant, rêvant, rentrait à la maisonnette. Son premier soin, comme vous le pensez tien, fut de demander le nom du seigneur qui avait une fille si accomplie et qui ne voulait pas qu'on regardât le haut de ses tourelles. Le concierge répondit qu'il se nommait Ripai, c'était en effet le nom de famille de Cerdagne, et personne ne pouvait être accusé d'avoir uséde finesse quand tout se découvrirait.
^lendoce savnit que (Cerdagne était l'ami le plus intime de sa fainille. et jamais il ne l'avait entendu désigner ([ue sous ce nom. Il fut un peu étonné d'en entendre un qui lui était inconnu, à aussi peu de distance des domaines de son père. Trufaldin lui rappela qu'il avait quitté très jeune les foyers paternels, qu'il ne se souvenait pas des noms de tous ses voisins, et que le seigneur de Ripai n'étant peut-être pas lié avec le comte d'Aran, il n'était pas extraordinaire que ce nom ne l'enljamais frappé.
Enchantant, en dansant, en riant, ^Mendoce déclara au concierge qu'il était tout à fait livré à la philosophie, qu'il fuyait le commerce des hommes, qu'il clierchait une retraite isolée où il pût librement méditer, et il lui proposa, en faisant une pirouette, de le prendre en pension chez lui.
Le concierge lit des diflicultés. Il était logé petitement, sa table était frugale, Mendoce manquerait des soins auxquels il était sans doute accoutumé, elle philosophe répondait à cela qu'un homme raisonnable devait se contenter d'une chambre et d'un lit, que la sobriété entretient la santé du corps et la clarté des idées, et que le sage, n*a besoin des soins de personne. Le concierge se défendit. Mendoce insista, il donna de For, et il crut avoir remporté une grande victoire quand le bonhomme lui eut accordé une chose à laquelle il avait ordie de l'amener si elle ne venait pas naturellement de lui. S'il s'y refusait, ]e concierge devrait donner un signal. d'apréslequelGerdagne se déterminerait.
Le lendemain, Mendoce se leva de ])onne heure et sortit pour aller méditer. La méditation le conduisit vers le château, non pas du côté du pontlevis. le nain l'aurait distrait des grands objets qui l'occupaient, et les tourelles voisines du pont servaient sans doute de casernes aux soldats que le seigneur de Ripai entretenait pour sa garde. Le philosophe tourna les derrières du château, et tout en regardant le ciel, source de toutes vérités, ses yeux se rabattaient de temps en temps sur le haut des tours, sur les créneaux, sur les croisées des bâtiments renfermés dans cette enceinte. Une ja lousie s'ouvrit !... ,
A dix pas derrière Mendoco était un tertre assez élevé. Il y court, il se lève sur la pointe des pieds; son œil pénétre dans l'appartement, il reconnaît la fdle du redoutable châtelain. Elle est assise ; d'une main elle carosse son épagneul, de l'autr'^elle tient
un livre qui parait l'occuper sérieusement . Hélas ! la pauvre entant ne lisait pas. Ses regards étaient tixés sur le chevalier, sans doute par pure curiosité.
Son ainour-propre fut flatté de la manière décente et pourtant pleine d'intérêt avec laquelle Mendoce la regardait . Elle le trouvait au-dessus de ce que le nain en avait dit; elle l'examinait dans le plus grand détail, parcequ'elle avait à peine eu le temps de le voir lorsqu'elle lui avait sauvé la vie, à ce qu'elle croyait au moins. Elle disait : quel dommage de tuer un homme comme cela, et elle faisait des caresses de plus à son épagneul. Était-ce bien lui qu'elle caressait?
L'aprés-diner, Mendoce revint méditer au même endroit. Séraphine. qui trouvait beaucoup de charmes à la lecture du livre que son père lui avait donné, demanda la permission de se retirer chez e!le. Son père l'accorda en l'embrassant de tout son cœur, et en se félicitant intérieurement : ce livre était le plus ennuyeux de sa bibliothèque, et il l'avait choisi à dessein.
' Ce manège durait depuis quelques jours, Mendoce ne se contenait plus qu'à peine ; Séraphine commençait à s'interroger sur la situation de son petit cœur, et liUe qui s'interroge sur ce sujet aime déjà beaucoup, ou je me trompe fort. Pédrillo ne revenaitpas. Cerdagne s'impatientaitet ne concevait pas davantage que (iuzman. le beau page qui accompagnait Rotrulde, ne fût pas rentré au château avec ses gens. Il ne lui paraissait plus douteux qu'il ne fût arrivé à ce jeune liomme, qu'il affectionnait, quelque chose de funeste. Il y rêvait un soir, quand on lui dit qu'une petite femme fort jolie demandait à être introduite dans le château. Cemot, une jolie femme, faisait encore une sorte d'impression sur Cerdagne, Il ordonna qu'on la fit entrer, et fut assez étonné de la voir toml)er à ses pieds.
C'était la petite veuve que le seigneur Guzman s'était si obligeamment charoé de reconduire chez elle.
« Seigneur, j'ai fait une grande faute. — Vous n'en pouvez faire que de très agréables. — Je me suis mariée sans votre consentemeat... — Vous n'êtes pas ma vassale ; je vous connaîtrais. — Non, seigneur, mais... mais... — Mais, ma petite, vous n'aviez pas besoin de mon consentement. — Non pas moi, seigneur, mais votre page Guzman... — C'est lui que vous avez épousé. — Que voulez-vous, seigneur, il est si beau, si aimable. . . — Et vous si tendre... — Que je me suis laissée persuader. — Par])leu. le fripon n'est pas maladroit. lime renvoie notre déserteur, et il me ramène une jolie femme. — Monseigneur ne m'en veut pas. — Xon, sans doute- — Xi à mon petit mari. — Pas davantage. .Je vomirais, ma petite, que mes domaines fussent peuplés de femmes comme vous. — Qu'y gagneriez vous, monseigneur? — Au moins je n'y perdrais rien : et il n'est pas sûr qu'aussi bien que mon page.. . ))
.Te n'ai jamais su la suite de la conversation. Ce qu'il y a de certain, c'est que la petite, en quittant Cerdagne, parut extrêmement contente de lui : que le suzerain érigea en sa faveur une nouvelle charge dans sa maison, celle de coadjutrice à Mme Théodora : il éleva Guzman au grade d'écuyer, en faveur, dit-il. des soins qu'il s'était donnés pour ramener Mendoce, et il se proposa bien de l'occuper au dehors d'une manière si suivie que sa femme manquât tout à fait d'occupation, ce qui pourrait le faire passer, lui, pour un passable pis-aller. Indépendamment de cela, l'intérêt ne perd jamais ses droits sur les femmes ; et puis, elles trouvent' toujours, je ne sais pourquoi, quelque gloire à fixer un grand seigneur dont souvent elles ne se soucient guère.
sa pa; de la
Giizman venait de sortir pour aller se féliciter avec sa femme des bontés de monseigneur, lorsque le vieux Pédrillo entra, la Ëgure rayonnante, le rire sur les lèvres, un l)ras et une jambe en Fair, annonçant l'arrivée du comte d'Aran et de son épouse. Ils n'avaient pu résister à l'envie de revoir plutôt un méchant, un libertin, un ingrat, mais un enfant toujours adoré. Infirmes, avant Fàge de la caducité, ils étaient montés en litière : Pédrillo les avait conduits, les avait introduits au château au déclin du jour et les avait cachés dans sa chambre.
Cerdagne courut les y trouver. Épanchement de
part, remerciements, marques de reconnaissance leur, impatience d'embrasser le cher enfant, de lui pardonner, de le marier, de le ramener. Objections de Cerdagne. représentations, sollicitations, supplications. On pouvait tout perdre en précipitant quelque chose, et en laissant faire l'amour, on arriverait sûrement au but si longtemps désiré. « Ah, du moins, si nous pouvions le voir î — Vous le verrez demain. Je vais vous cacher dans une chambre au-dessus de celle de ma fille, où le père Pédrillo, homme sûr et discret, vous servira. Vous serez un peu resserrés... — Hé, qu'importe ! — Mais vous aurez toutes les commodités de la vie. Demain, aa point du jour, il viendra du fond du parc faire l'amour à Sérapliine ; Séraphine lui rendra ses révérences, répondra à ses signes, leurs soupirs communs se perdront dans les airs. La scène sera longue, elle se renouvellera le soir, vous verrez tout à votre aise le plus joli homme d'Espagne ; mais encore une fois pas d'indiscrétion, s'il vous aperçoit, il s'échappe, et ce sera à recommencer. »
Séraphine, dès le point du jour, lisait à sa croisée. Mendoce avait devancé le soleil. Il attendait un regard pour exprimer son amour, son impatience, son chagrin. Cerdaurne. enfermé avec le comte et la
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comtesse d'Aran. partageait leur joie, comme il avait partagé leur douleur. Le contentement était tel, que si ]\Iendoce eût paru devant eux, ils n'auraient eu que la force de Tembrasser, la morale ne fût venue qu'ensuite et elle n'eût pas été rigoureuse.
Mendoce avait fait des efforts incroyables pour Contenir jusqu'alors la fougue de son caractère. Il Sentait bien que la fille du seigneur de Ripai ne pouvait être menée comme une grisette: mais aussi il n'entendait pas faire éternellement l'amour avec les yeux. Cependant quel parti prendre? La belle demoiselle lit : on peut lui écrire ; il n'y a que ce moyen ; mais comment faire parvenir un billet dans un château toujours fermé, et dont les gens sont invisibles ? La chose paraît impossible. N'importe, il faut écrij'e, et si ces assiduités ne déplaisent pas à la belle Séraphine, elle trouvera peut-être... Il tire son crayon, un beau petit morceau de vélin, il s'assied et écrit sur son genou.
Séraphine avait tout vu. Elle devinait à qui s'adresserait le billet, elle brûlait de le lire, mais il fallait qu'il lui parvînt comme par hasard, sans qu'elle eût l'air de s'y prêter, et que sa fierté ne fût pas compromise. Elle avait une tourterelle très apprivoisée et qu'elle aimait beaucoup. A l'instant où Mendoce n'avait encore tiré que son crayon, elle avait pénétré son dessein, elle avait pris l'oiseau, elle le caressait sur le bord de la croisée, et sans doute le beau jeune homme ne pouvait pas soupçonner qu'on pensât à envo yer un courrier recevoir une lettre qui n'était pas écrite. L'ingénue et adroite demoiselle tire une plume à l'oiseau, la douleur agit sur la touterelle, elle s'envole dans le parc, Séraphine pousse un cri de désespoir qui n'avait aucune vérité, Mendoce lève la tète, voit l'oiseau chéri, etla demoiselle.
LA FOLIE ESPA(iNuLE "loi
les In-us tendus, semblait dire de l'air le plus suppliant : ah, par grâce, daignez me le rendre.
Mendocese lève, il appelle l'oiseau, il lui présente le doigt, le petit oiseau vient s'y percher. Mendoce le prend, le couvre de baisers, l'enferme dans son sein, achève son billet, l'attache sous une aile de la tourterelle, la baise, la rebaise et lui rend la liljerté. La tourterelle, déjà fatiguée de l'espèce d'esclavage qu'elle vient de subir, reprend sa volée, et va se percher sur l'épaule de sa maîtresse. Séraphine la prend, la baise à son tour, et Mendoce croit distinguer que ses baisers couvrent les ailes et le bec. qu'il vient de caresser si tendrement. Une seule chose l'afflige. C'est que Mlle de Rip;ilfait rentrer l'oiseau dans sa cage, sans avoir pris le billet. « Sans doute, dit-il. le trouble où elle était ne lui a pas permis de s'apercevoir que j'écrivais, et si quelqu'une de ses femmes, si son père impitoyable joue avec l'oiseau, et trouve une lettre, Séraphine sera compromise, grondée, maltraitée, peul-étre . . . Étourdi que je suis ! »
Séraphine voulait qu'il pensât tout cela, et elle s'était remise à lire en affectant beaucoup d'attention, et ayant constamment un œil sur Mendoce. Elle réfléchissait aux suites d'une indiscrétion qu'elle commençait à se reprocher. Ce billet tant désiré étaitensa puissance, elle pouvait le lire, elle n'osait, elle ne voulait même pas y toucher en ce moment.
Elle fit ce que toute autre aurait fait comme elle. Seulement elle usa d'une petite ruse qu'elle croyait insignifiante et qui pourtant signifiait tout. Elle tourna précipitamment la tète vers sa porte, comme si quelqu'un entrait chez elle, elle ferma vivement sa jalousie, et Mendoce jugea que son père venait la visiter, et qu'elle craignait qu'il ne l'aperçût dans son parc. Il en conclut qu'il inspirait une sorte d'intérêt, mais en même temps il trembla pour le malheureux billet. Il se retira derrière des
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arbres toufifus, et attendit que la jalousie se rouvrit : elle ne devait plus se rouvrir.
Les grands parents témoins de tout ce manège, riaient, applaudissaient, s'attendrissaient, pleuraient, s'embrassaient: c'était à n'en pas tinir. Ils ne voyaient pas Sérapliine. mais l'expérimenté Cerdagne tirait des conjectures certaines de l'excursion de la tourterelle, il expliquait tout, ne se trompait que sur des circonstances assez indifférentes, et il n'avait qu'une inquiétude, c'était de savoir si sa tille répondrait. Il désirait, il se flattait que non: et en effet elle en était incapable.
Cependant, quelque sensible que fût Séraphine, elle sentit que répondre à un inconnu, c'était outi'ager son père, blesser la bienséance, et elle aima mieux que le beau jeune bomme l'accusât d'indifférence, d'ingratitude, que de lui donner lieu de juger défavorablement de sa sagesse. Elle tint sa jalousie constamment fermée, et à un moment où elle sentit faiblir sa résolution, elle sortit brusquement de sa cbambre. et courut prés de son père rendre de nouvelles forces à sa vertu. Ali î si toutes les filles se conduisaient ainsi !
]\Iendoce était revenu dix fois dans la journée, dix fois il avait trouvé la cruelle jalousie fermée. Tantôt il craignait que le seigneur de Ripai n'eût vu son billet et n'eût renfermé sa fille î tantôt il craignait que sa fille elle-même ne l'eût lu enfin, et ne le punit d'avoir eu la témérité de lui écrire. Son imagination se monte, se volcanise. « J'étais heureux, dit-il, je la voyais, cette jouissance me suffisait, et je sens que je ne peux m'en passer. Allons, il faut faire un coup de tète.» Et il va trouver Trufaldin .
« Mon ami. disait Cerdagne au comte d'Aran, nos affaires vont à merveille, et la réserve de ma filir, sa défiance d'elle-même, qu'annonce son assiduité près de moi, tout cela me comble de joie.
La i'uLlE ESPAGNOLE 283
Mais il faut prendre garde que des oljstacles insurmontal)les ne rebutent enlin notre cher Mendoce. Je ne veux pas qu'il aille trop vite, mais il ne faut pas le désespérer. Donnons-lui quelque facilité. Il a écrit un billet, et il ne s'en tiendra pas là. « (^erdagne ordonna qu'on liaissà t le pont-levis, que les gens de la maison allassent comme de coutume; il recommanda seulement à ceux qï'.e Mendoce avait vus, de garder exactement leurs chambi es. 11 déclama, devant l'acariâtre Théodora, contre les jeunes gens qui cherchent à plaire aux demoiselles contre le gré de leurs parents. Théodora prit feu, et apprit à Gerdagne que le jeune téméraire, que ses archers avaient été sur le point de percer de leurs tiédies, ne cessait depuis quelques jours de rôder dans le parc: Gerdagne fut très surpris d'ap- })rendre une semljlable nouvelle, il protesta qu'il veillerait sur les démarches du jeune audacieux: Théodora répliqua qu'elle veillerait mieux que personne : c'était ce que demandait Gerdagne. Il voulait laisser les portes ouvertes: mais il fallait un cerbère qui, sans rendre nulles les petites ruses de Tarnour, le tint en haleine quelque temps encore, et personne n'était plus propre à remplir ce rôle avec vérité et exactitude que Théodora, (|ui était méchante, et qui ne se doutait pas des arrangements des deux familles.
Mendoce avait abordé Trufaldin avec sa vivacité ordinaire, qu'augmentaient, qu'irritaient encore les obstacles imaginaires qu'on lui présentait à cha- (jue pas. Trufaldin, heureux et tranquille, sans inquiétude sur les suites de ce qu'entreprendrait son maitre, était disposé à le seconder de tout son pouvoir, u Mon cher ami, lui dit Mendoce, je suis amoureux, décidément amoureux, la tète m'en tourne. — Amoureux comme vous l'avez toujours été. — Gomme il est impossible de l'être. — En vérité ! — et d'une personne accomplie. — Gela
va s'en dire. — Je n"ai pu encore juger de son caractère ni de son esprit. — Ah ! jusqu'à présent, vous ne lui avez parlé que des yeux. — ^lais elle entend parfaitement ce langage. — Et elle y répond d'une manière positive ? — Elle y répondait d'abord: mais je crois que je suis un peu brouillé avec elle. — C'est de bonne heure : et cette beauté se nomme ? — Tout ce que je peux t'en dire, c'est qu'elle est probablement la iille du seigneur de ce château. — Du seigneur de Ripai ! Prenez garde, monsieur, prenez garde à ce que vous allez faire. Le seigneur Ripai a fait du bruit dans le monde, et je doute qu'il entende raillerie sur le chapitre de riionneui. — Ce n'est pas cela qui m'embarrasse. — En effet, du caractère dont vous êtes, je ne vois pas ce qui pourrait vous embarrasser. — .Je ne le suis que sur les moyens d'avoir accès auprès de la demoiselle. — Demandez à voirie papa, donnez-vous pour ce que vous êtes, il serait bien difticile, s'il vous refusait. — Imbécile, est-ce au père que je veux faire la cour ? Et puis ces pères sont quelquefois ?i bizarres. Si je ne convenais pas à celui-ci... — Ce qui. au frit, n'est pas impossible. — Il m'amadouerait, il m'amuserait, il écrirait au comte d'Aran, et une belle nuit... La tour du nord, tu sais lùen. — Oui. cela est eml)arrassant. — Très embarrassant. D'abord, je reprendrai le nomd'Almanzor, je répéterai à raimal)le objet l'histoire (jue tu as dé])itée au Seigneur Gonzaive, avec quelques changements .'-ependant. car elle n'était pas trop vraisem])lable. — Dame, monsieur, quand on improvise... — Voyons d'abord à nous mtroduire — Par où ? — .Te n'en sais rien, mais 'il faut entrer, voir M^'f" de Ripai, étudier ses inclinations, ses qualités. — Comment, diable, delà prudence ! — Oli ! je neveux plus faire de sottises. — Ali ! à la lionne heure. — Et si elle est digne du sacrilice de ma jeunesse. — Vous
LA FOLIE ESPAGNOLE \tÔD
répouserez ? — Avec un plaisir inexpriiiuiJjlo. — Cherchons, monseigneur, cherclions le chemin de la chapelle, et engagez votre belle à vous y suivre. »
En causant, ils arrivèrent sur le revers du fossé. Plus de nain, d'archers: tout est calme, on parait sans défiance. et Mendoce s'avance le jarret tendu, le n<'Z au vent. et la main sur la garde de son épée.I7ne iHinme assez laide passe le ponl, elle voit nos chevaliers errants, et elle fait une mine qui ajoute à sa laideur. « Quelle est cette guenon, dit Mendoce?
— C'est probablement une lille suivante ? — On l'a donc prise pour relever les appas de sa maîtresse?
— Il est certain qu'elle n'a pas l'air alfectueux. — Tu l'apprivoiseras. — Ma foi, j'en doute. — Abordela. fais-lui des contes. — Eh, bon Dieu, que lui dirai-je ? — Ce que tu as dit à ta grosse Inès. — Quelle dilïérencelJnès a quinze ans de moins. — P^dtes votre cour, monsieur, endormez cet argus, noyezle s'il le faut, et moi je me glisse partout où je pourrai passer. »
A peine a-t-il lini de parler, qu'il a traversé le pont-levis, la première cour, la salle des gardes. Qn court après lui, il va comme le vent, il tourne, il revient, il ouvre dix portes, il entre dans une salle basse, où il trouve Cerdagne entor.ré des premiers de ses vassaux. La ligure noble du comte, ses manières grandes et aisées, le luxe qui brille })artout en imposent au jeune homme : il se remet à la minute. « Je vous avoue, seigneur châtelain, que ce n'est pas vous que je cherchais : mais je suis enchanté que le hasard m'ait procuré l'honneur de vous voir, et je me ferai un plaisir de dissiper les impressions défavorables que vous avez pu concevoir de moi. >
Pendant qu'il s'explique avec autant de facilité (|ue s'il eût pu compter sur un favorable accueil. Trufaldin était fort emlv.irrassé de sa personne
auprès de Théodora, qui était restée immobile prés de lui, les poings sur les hanches, et qui le regardait d'un air à le faire trembler. « Permettezvous, madame... - Je suis fille. — Soulîrez donc, mademoiselle... — Je m'appelle Théodora. — Vous n'aimez pas les politesses. — Ni les longues conversations . — Il y a de la sympatliie entre nous.
— Oii^ppelez-vous de la sympathie ? — Je parle peu, et je déteste les compliments. — Finissez donc, que voulez-vous ? — Quel diable de caractère ! Je voudrais... — Vous voudriez... Vous vous taisez? Vous êtes embarrassé ? — C'est que.. . — C'est que?
— Je cherche le commencement de mon histoire.
— Je vais vous la raconter. Il y a dans ce château une très jolie personne que je suis chargée de surveiller : votre maître l'a vue par hasard, il en est amoureux, il veut l'obtenir, il ne l'aura pas : voilà ma conclusion. — Elle ne sait rien : quelle école j'allais faire ! — Que dites-vous, en vous tournant de l'autre côté ? — Qu'il est inutile que j'aie l'honneur de vous entretenir davantage. » Et Trufaldin fait un demi-tour à droite, comptant gagner paisiblement la maisonnette, et laisser son maître se débrouiller comme Ijon lui semblerait. Théodora court après lui, le prend par une oreille d'une main, lui applique de l'autre une paire de soutflets, lui ordonne d'expliquer dans le plus grand détail les vues de son maître : elle lui demande qui il est, ce qu'il fait, d'où il vient, où il va. Trufaldin. étourdi de tant de questions, ne répond jjas, et cherche à •lébarrasser la seule oreille ([ui lui reste. Théodora trépigne, tempête, tire plus fort, et Trufaldin éperdu commence l'histoire du siège d'Antioçhe, d'Ârgant d'Abaquaba et d'ibiquibi, des dauphins,
du corsaire de Tripoli, et il repète toutes les niaiseries qui avaient délicieusement occupé unesoirée du seigneur (ionzalve. Mais Théodora n'était pas simple comme saint Joseph. Plus Trufaldin extra-
vaguait, plus elle allonoeait sa pauvre et innocente oreille. En se démenant, Trufaldin rencontra aussi celle de la dame, et ne la lâcha plus. Elle tirait de son Coté, il tirait du sien, tous deux criaient, juraient, faisaient des grimaces à disperser une procession de possédés.
Gerdagne avait écouté d'un air plein d'aménité ce qu'il avait plu à Mendoce de lui débiter. Le petit fripon mentait avec une grâce, il parlait avec une chaleur, une pureté qui enchantaient le beaupére. Il se reconnaissait, c'était lui qu'on représentait à vingt ans. et vingt fois il fut tenté de jeter ses bras au cou de Mendoce, et de terminer ce badinage. Un chevalier armé de pied en cap. la visière baissée, était derrière le fauteuil de Gerdagne." Rappelez-vous vos résolutions, seigneur, lui dit-il: il est essentiel d'y tenir. » (le chev^alier était le comte d'Aran. Il avait vu son lils approcher du pont-levis, il s'était masqué à la hâte, et il était venu très vite, pour un goutteux, rassasier ses yeux et son cœur.
Mendoce trouva très mauvais qu'un tiers s'ingérât de donner des conseils contre lui. « Et de quoi diable vous mêlez-vous, dit-il au chevalier ? êtes-vous l'émissaire de quelque rival favorisé, êtes-vous ce rival lui-même ? Dans l'un ou l'autre cas nous romprons une lance ensemble, et je demande le champ clos au seigneur de Ripai. »
A ces mots, le seigneur de Ripai, et le chevalier éclatèrent de rire. Mendoce, outré qu'on osât l'insulter tira l'épée sans s'embarrasser du nom])re des vassaux qui entouraient le châtelain. Gerdagne, plus enchanté de lui que jamais, sentit cependant la nécessité de mûrir une pareille tête par des épreuves : il reprit cet air de dignité qui lui était familier, et qui imposait à tout le monde; il s'avança vers son gendre futur, prit son épée, la remit dans le fourreau, lui présenta la main, et en lui disant de
ces clioses vaguement flatteuses, que les grands ont toujours à leur disposition, il se faisait suivre par Mendoce étonnô de l'ascendant auquel il cédait.
Il avait cru tout gagner en slntroduisant dans le château, et il en sortait sans résistance. Si le seigneur de Ripai prenait de nouvelles précautions, il était probable qu'il n'approcherait jamais celle qu'il aimait au-delà de toute expression, et cependant il se laissait conduire par un père quïl croyait contraire à ses projets, et ce père augurait ].)ien de sa docilité.
En repassant le pont-levis cependant, le petit comte d'Aran opposa quelque résistance. Il faisait la mine, il avançait de mauvaise grâce. « Venez, venez donc, seigneui* Almanzor, lui disait Gerdagne, votre histoire est tout à fait intéressante ; mais chacun a ses habitudes, la vôtre est de faire l'amour, la mienne est de respirer le grand air après dîner. .Je vous attendrai dans mon parc, si vous le trouvez bon. » Il eut peur en voyant Théodora Elle pouvait le nommer de son nom ordinaire : elle pouvait parler du comte d'Aran : mais Gerdagne était trop avancé pour reculer, et la civilité puérile le servit bien. La vieille fiUe avait appris dans son enfance qu'il est messéant d'appeler les gens par leur nom, et elle s'en était souvenue.
Il était temps que Gerdagne parût: Théodora et Trufaldin allaient finir par s'arracher chacun une oreille, sans compter les gourmades qui commençaient à aller. A l'aspect du maître, Trufaldin lâcha prise, Théodora aussi, et ils furent tous deux se ranger près de leurs patrons respectifs.
« Mais, seigneur, reprit Mendoce, il y a de la cruauté à entraîner hors de chez soi un hôte de cinq minutes : faire courrir un guerrier fatigué sous prétexte de l'entendre plus commodément ! —
LA FOLIE ESPAGNOLE 2o9
VouK trouveriez beaucoup plus poli que je fusse resté chez moi. que j'eusse fait appeler liia fille.
— Oui, j'aime passionnément votre fille, je lui plairai, je l'espère ; vous me pardonnerez un mouvement de vivacité, vous vous rendrez à mes vœux. » Et il rejoint Trufaldin en deux sauts, enchanté d'avoir fait une espèce de réparation au seigneur de Flipal et de lui avoir déclaré ses sentiments.
Théodora n'avait jamais imaginé qu'on put mener l'amour ainsi. « Ouoi, dit-elle, vous croyez ce que vous dit ce petit scélérat ! » — Bornez- vous à observer ce jeune homme et ma fille, et ne vous inquiétez pas d'autre chose. — Observer, oijserver. C'est bien de cela qu'il s'agit. Doublez-moi la garde, et si notre amoureux approche, qu'on l'enlève, qu'on le mette sous les verrous et que provisoirement le pont soit levé, les fenêtres grillées et Séraphine consignée chez elle jusqu'à ce que le mariage projeté soit fait : voilà, seigneur, voilà comme on mène les alïaires... Hé bien, qu'est-ce ? Vous riez encore, vous levez les épaules, vous me tournez les talons. Et vous êtes Espagnol ! et vous êtes père ! »
Cerdagne rentra, et ordonna à ses gens aussi surpris que Théodora de laisser toutes les portes ouvertes. 11 monta chez M. et Mme d'Aran, s'amusa avec eux de ce qui venait de se passer, imagina de nouveaux obstacles à opposer à la vivacité du jeu.ne homme ; il trouva même un incident de nature à le rendre sage pour le reste de sa vie, si la beau té. la candeur, l'amabilité de Séraphine, ses soins, à lui, et l'honneur bien connu de Mendoce ne suffisaient pas pour le rendre à hi raison. Cet incident viendra à temps.
Cerdagne voulait éclaircir encore un doute qui suspendait la félicité des deux familles. 11 était difficile de penser qu'un homme comme Mendoce ne plût pas à une jeune |)ersonne qui avait le cœur
libre : mais le cœur d'une femme est sujet à tant de bizarreries, et puis il est si agréable de s'assurer de ce qu'on désire î. . . Gerdagne passa chez sa fille. « Ali ! voilà, mon papa. — Oui, j'ai beaucoup de choses à te dire. — Et j'ai tant de plaisir à vous entendre î — Parce que tu sais combien je t'aime.
— Oh ! vous ne seriez pas aimable sans cela. » Gerdagne l'embrasse, s'assied auprès d'elle et lui prend la main. « Je t'ai Jaissée pressentir, assez légèrement à la vérité. . . — Quoi, mon père? — Gertain projet de mariage. . . Oh ! oui, bien légèrement Vous ne m'avez pas nommé le prétendu... Quoique je fusse cependant à peu près décidé. — Si, en elîet, ce mariage est décidé. . . — Poursuis, mon enfant. —Je connais mon devoir, et je le remplirai.
— Des devoirs! Tu ne dois connaître de chaînes que celles du plaisir, et je me garderai bien de t'en faire porter d'autres. — Il m'est donc permis de répondre avec franchise ? — Permis, ma Séraphine. Eh ! n'est-ce pas à ton meilleur ami que tu parles ?
— Qu'est-ce que le bonheur ? que l'idée qu'on s'en fait. Pourquoi, lorsqu'on est bien, se laisser aller à l'espoir du mieux, et courir après une ombre fugitive, qui échappe presque toujours ? Ma tendresse parait vous suffire : je suis heureuse, complètement heureuse de votre alïection, et vous pensez à m'èloigner de vous, et vous croyez que je puisse vous quitter? — Il résulte de ton petit discours métaphysique, que tu n'as pas de goût pour le mariage. — Pas le moindre, mon père. — ïu es ])ien sûre de cela? — Oh ! je vous le proteste. — J'ai besoin de tes protestations pour le croire. En etïet, comment accorder l'indifférence dont tu te flattes avec tes seize ans, avec des yeux... Oui, ma foi, sans ces protestations, je pourrais penser que ce lien, qui ne te promet rien de flatteur avec celui que je te propose, pourrait être aussi bien séduisant avec quelqu'un...!
— Avec quelqu'un ?... — Avec quelqu'un que la de-
moiselle la plus franche ne nomme pas toujours, mais qu'un père devine aisément. — Je ne vous entends pas, seigneur. — Oh ! que si. oh ! que si. tu m'entends à merveille. Tu sais bien que je parle d'un étourdi qui cherche à s'introduire dans le château. — Ah! mon père, vous m'embarrassez à un point !... — Et je n'en vois pas la raison. Ce jeune homme t'est indifférent, je dois être tranquille. C'est une affaire terminée. — Et vous me dites cela d'un ton d'ironie qui me pique... qui me désole. — Des larmes, mon enfant ! — Donnez, seigneur, un libre cours à vos soupçons, prenez les mesures... — Voilà celles que je veux prendre: les portes resteront ouvertes : ma fille ira partout sans être suivie, sans être observée : c'est à elle seule que je confie le soin de son honneur, et le repos du reste de ma vie. »
Ce ton de loyauté et de franchise émut vivement Séraphine. Elle se reprocha d'avoir eu un secret pour son père. Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, fixa ses yeux sur les siens. Elle voulait parler. Une fausse timidité glaçait sa langue, et peut-être l'amour combattait-iî encore le devoir... Tout-à-coup elle se lève, et cachant son charmant visage dans le sein de Cerdagne : « Je la reconnaîtrai, cette noble confiance, et je vais m'en montrer digne. L'aveu est pénible sans doute : mais le moyen de rien cacher à un père tel que vous ! Oui, seigneur, ce jeune homme m'a touchée; j'ai désiré en secret qu'il pût me convenir. Vous désapprouvez cette inclination naissante... Hé bien, pour vous prouver combien je suis sincère en ce moment, j'éviterai les occasions de voir ce dangereux mortel : je ne passerai plus les ponts, je m'interdirai ia partie du château qui donne sur le parc, je vous dévoilerai mes plus secrètes pensées, mes com]>ats et mes peines : votre tendresse me consolera, et votre sagesse m'aidera à me vaincre. »
On se figure aisément l'efifet qu'un tel aveu devait produire sur un père. Cerdagne, plus heureux à chaque moment, mêlait des larmes de joie aux j.leurs de sa fille, et se laissant aller à la bonté de son cœur : « Rassure-toi, ma chère enfant, c'est assez t'éprouver. Ce jeune homme... ce jeune homme... — Par grâce, achevez, mon père. — Ce jeune homme. . . — Hé bien ? — Il ne te convient pas, peut-être : mais du moins je ne te donnerai pas à un autre sans ton consentement. » Et il s'enfuit : il était temps. « Diable, disait-il en luimême en traversant ses appartements, j'allais tout dévoiler, et Séraphine, forte de mon aveu, n'eût pas manqué d'instruire mon espiègle de tout. Non, seigneur Mendoce. vous n'aurez pas un bonheur facile. Je veux que vous aimiez longtemp.>. »
Il court chez le comte et la comtesse, a Bonheur partout, leur cria-t-il, bonheur particulier, bonheur général, et il raconte l'entretien qu'il vient d'avoir avec sa fille, et on s'applaudit, on se caresse, on se félicite mutuellement. »
Le bouillant Mendoce était auprès de Trufaldin, persistant à rentrer dans le château, imaginant cent projets plus absurdes ou plus dangereux les uns que les autres. Son amour allait jusqu'à la frénésie, ou plutôt il aimait véritablement, il aimait pour la première fois, et sa vivacité ne lui permettait pas de se modérer.
Trufaldin, bien sûr qu'il n'avaii rien à craindre chez le "omte de Cerdagne, rassuré, d'ailleurs, par la conversation que ce seigneur venait d'avoir avec son maitre, Trufaldin chercha quelque expédient, à la faveur duquel on pourrait entrer au château sans passer pour avoir le diable au corps. 11 ruminait à cela, lorsque Mendoce lui demanda à quoi il pensait : lui ordonna de le suivre et se remit en marche. « Où allez-vous ? lui dit Trufaldi n. — Je suis piqué au jeu. — Mais c'est le «he-
min du château que vous prenez-là. — Je le sais bien. — Et le danger? — Je le brave. — Et cet honnête homme? — Je Thonove. — Ah! vous ne voulez pas le tuer ? — Fi donc, l'horreur. — Et s'il vous tue, vous ? — C'est le pis-aller. — On a laissé les portes ouvertes: c'est fort bien... et j'en profite. — X'est-il pas plus sûr et plus commode, puisque décidément vous voulez parler à Séraphine, de vous introduire la nuit, et. .. — Et par où, balourd. —Gomment par où? Avec une imagination comme la vôtre, vous ne trouvez aucun mo3^"en ? Mais ces ponts seront levés, les fenêtres sont à vingt pieds. — Hé ! qu'importe ! Ch(u-chez, seigneur, cherchez, et vous trouverez. »
Trufaldin avait ses petites raisons particulières, qui lui faisaient préférer la nuit au jour. 11 comptait retrouver sa grosse fille à la faveur des ténèbres, de la solitude qui l'accompagne : il comptait sur l'amour inquiet d'Inès, qui, sans doute, ne lui permettait pas de dormir, et lui faisait tenir l'oreille au guet : il comptait sur les hasards, sur quoi ne comptait-il pas ? Mendoce rêvait, se frottait le front, l'œil tantôt fixé sur la place qu'il voulait forcer « J'y suis,j'y suis, s'écria-t-il tout à coup. — Ah ! contez-moi cela".— Nous employons le reste de la journée à couper des fascines dans le bois. — Après ? — Vers minuit nous les chargeons sur le mulet de notre hôte. —Bon. — Nous les jetons dans le fossé. — Bien. — Nous les couvrons de pierres, que nous arrachons du parapet. — A merveille. — Nous passons à pied sec, nous faisons sauter la grille d'un soupirail de cave, nous descendons comme nous pouvons... — Non, non pas, s'il vous plaît : nous descendons avec une corde, une lanterne sourde d'une main... — Une pince de fer de l'autre. — J'y suis à mon tour. Nous soulevons les portes. Nous montons dans les cours. — Nous cherchons... — Nous trouvons. — Nous
parlons... — Nous persuadons, nous enlevons, nous épousons... — Ta, ta, ta, ta! Nous retournons au château d'Aran ; le comte sera trop heureux de nous revoir : il fera la demande dans les règles, elle sera accueillie. . . — Ta, ta, ta, ta ! j'ai le temps d'attendre, n'est-ce pas ? — Mais seigneur. .. — Paix. — Permettez... — Paix, faquin, paix et à l'exécution. Le tnulet, les bourrées, la lanterne, la pince, et vive l'amour et les amants déterminés. »
Mendoce court vers la maison du concierge, et Trufaldin le suit d'aussi près que le permettent son gros ventre et ses jambes courtes. Mendoceretourne tout dans cette maison. Haches, couperets, cordes, ferrements, sont trouvés au grenier, à la cave, et sont rassemblés en un tour de main ; il Jnîte la mule lui-même, et Trufaldin conte en quatre mots au concierge la grande entreprise qui se prépare, et il rejoint son maître : et le concierge, aussitôt qu'ils sont partis, va tout redire au sien, et Gerdagne va faire une longue histoire du tout au comte et à la comtesse d'Aran. et ia comtesse tremble que son fils ne se casse le cou, etCerdagne l'assure qu'il est un Dieu pour les amants.
Mendoce est entré dans le bois avec son écuyer. Il toml)e à grands coups de hache sur un jeune tallis du beau-père: Trufaldin le seconde : ils font un abatis épouvantable. Le jeune homme sue sang et eau pour entrer dans un château où on brûle de le recevoir : il lie ses bourrées ; il en fait de quoi combler un bras du Danube ou un fossé de Vienne : il charge le mulet, il le charge à le faire tomber sur place. Il arrive à la lisière du parc, en soutenant le pauvre animal d'un coté, pendant que Trufaldin le tenait en équilibre de l'autre. 11 était nuit close. Ils tirent, ils poussent le mulet jusqu'au revers du fossé, en face de l'appartement de Seraphine. Mendoce s'arrête, il écoute, il regarde si la
lune, qui coniinence à paraître, ne les trahit pas. Il n'entend rien, il ne voit personne. Trufaldin l'aide l)ravement à décharger les fascines.
Cerdagne, averti, taisait beau jeu à notre amant. Sous divers prétextes, il avait retiré tout son monde de cette partie du château où était l'appartement deSéraphine et où devait se diriger l'attaque. Il voyait tout avec le comte et la comtesse, et les rassurait par sa gaieté et ses saiJlies.
Séraphine ne se tenait plus chez elle pendant le jour ; elle y rentrait le soir et s'occupait à ces petits ouvrages qui remplissent les loisirs des femmes. Une de ses suivantes travaillait avec elle, lorsqu'un certain bruit se fit entendre sur le bord du fossé. Elle éloigna la femme qui brodait avec elle ; elle entr'ouvrit sa jalousiedoucement. si doucement que Mendoce ne put l'entendre.
L'intéressante demoiselle reconnut d'abord son iimant, et pénétra son dessein. La première idée qui lui vint fut de lui ordonner de se retirer; mais s'il n'obéissait pas. si elle était entendue... Elle avait d'ailleurs solennellement promis à son père non seulement de ne jamais parler à ce jeune homme, mais d'éviter mémeles occasions de le voir. Cependant si elle se taisait, Mendoce poursuivrait son entreprise, il se perdrait, ou son père serait victime du plus juste ressentiment : il n'y avait qu'un parti à prendre : il était cruel, il lui coûta des larmes ; mais elle ne pouvait balancer entre son amant et son père : « Oui, s'écria-t-elle en sortant, je vais tout dire au comte, je le dois, je le veux, et je recommanderai cet insensé à sa clémence. »
Cerdagne l'emljrasse avec une joie indicible, remonte avec elle, et regai'de à sa croisée. Mendoce et Trufaldin sont disparus ; il était sage de bien souper avant de commencer un siège qui pouvait tourner en longueur, et ils étaient allés prendre
des forces. Les bourrées étaient sur le bord du fossé.et déposaient évidemment contre le téméraire. Cerdagne entra dans une colère, mais dans une colère... qui céda cependant aux prières douces et insinuantes de Séraphine. '<■ Puisque tu le veux, mon enfant, il ne lui arrivera aucun mal. Tu prendras pour cette nuit un autre appartement, et nous laisserons faire cet audacieux. 11 entrera, je le ferai saisir, et on le reconduira à ses parents, qu'il faudra bien qu'il me nomme : voilà, je crois, Tanique moyen de nous en débarrasser. — Mais mon père, si ses parents étaient dignes de vous ? — 11 n'aurait pas pris un nom supposé. — Peut-être des raisons particulières, légitimes même... — Chimère que tout cela. »
Cerdagne conduit sa fille dans la salle à manger, et ordonne de servir. Sa fille, triste et pensive, ne mange pas, n'entend rien des choses obligeantes qu'illui adresse. Elle se retire de très bonne heure: Théodora la conduit à la chambre que son père lui a fait préparer: elle se jette habillée sur un lit d'où l'inquiétude écarte le sommeil.
Cerdagne doit être prêt à tout. Il reste à table, il boit, ou il en fait semblant; il répète toutes ses vieilles romances, et il en sait assez pour chanter jusqu'au jour. Ses domestiques, étonnés, n'entendent rien à une fantaisie si éloignée de ses habitudes, mais il faut qu'ils restent, qu'ils servent, qu'ils écoutent.
Pédrillo a le doul)le emploi de fournir aux besoins du seigneur d'Aran et de son épouse, et de venir rendre compte des moindres démarches de Mendoce : confidents et autres, tout le monde est occupé.
Mendoce et Trufaldin reviennent avec une nouvelle ardeur. Les fascines sont saisies, lancées: elles surnagent ; mais on attaque le mur extérieur du fossé: la pince de fer fait sauter la ])remiére
pierre, les autres cèdent au moindre elfort: en peu de temps on fait brèclie aux retranchements du beau-père ; il n'est pas une heure du matin, et un pont étroit, mais solide, est établi sur ce fameux fossé. Mendoee s'avance le premier, l'épée au C(5té, la hache à la ceinture. Trufaldin le suit, la pince sur l'épaule et la lanterne sourde accrochée à une boutonnière de son pourpoint.
Nos héros passent le fossé : ils suivent les tours, les murs à créneaux ; Trufaldin, Ijaissé, présente sa lanterne : on arrive à un soupirail; il y en a d'autres sans doute; mais pourvu qu'on entre, il n'importe par où, quand on ne connaît pas l'intérieur de la place. Ce soupirail est fermé par deux barres de fer. Il est aussitôt décidé qu'on en fera sauter une, et qu'on attachera la corde à l'autre. La pince joue; la barre, à demi rongée par la rouille, résiste peu ; on examine l'ouverture, elle est plus que suffisante ; la corde est fixée, comme on fait tout quand on ne prend le temps de rien. Le fougueux Mendoee s'accroche et se laisse couler dans la cave ; Trufaldin, que l'âge a rendu pesant, descend avec précaution, et il est encore à vingt pieds de terre que son maître a reconnu les lieux en partie et se récrie sur les charmes de son expédition. « Les belles voûtes ! Gomme elles sont humides! Gomme elles sont noires ! Gomme ces conduits paraissent prolongés ! Allons donc, un peu de légèreté. Tu es aussi lent à agir qu'à te déterminer. Faisons une reconnaissance exacte des lieux. Ah ! ah ! un grand escalier î — Ge n'est pas celui-là qu'il faut prendre. Il mène peut-être à la salle à manger ; voilà l'heure du souper et on ne compte pas sur nous. Voyons par ici, s'il vous plaît. Tenez, voilà une porte grillée, qui ouvre peut-être sur quelque escalier dérobé. — IJonne-moi ta lanterne. »
Mendoee passe sa lanterne à travers les bar-
reaux de la porte et il trouve un caveau au vin. 11 tourne d'un autre côté, et vis-à-vis de la grille, il voit une seconde porte ; il en voit une troisième, une quatrième, une cinquième... « Que de portes, s'écrie Trufaldin, et laquelle attaquer, bon Dieu !
— Il n'importe pas. La pince, la pince. Des bras, de Topiniâtreté, et la fortune fera le reste. »
Il s'attache à une porte qui lui paraît moins solide que les autres : il insinue sa pince en bas, en haut, il la glisse dans la serrure, sous les gonds, il pousse, il tire, il travaille, il se fatigue, il déchire ses gants, il s'écorche les mains : mais la porte s'ébranle, et il est insensible à la douleur. Trufaldin croit toucher au moment de revoir son Inès; il jouit par anticipation : mais un certain bruit calme tout à coup sa joie et ses transports. Il ne craint rien du comte de Cerdagne : mais ses gens peuvent l'assommer sans l'entendre : et puis, il est minuit, c'est l'heure des revenants, et Trufaldin y croit : c'est tout simple. Il se colle à Mendoce, il le tire par son pourpoint. « Vous n'entendez pas, seigneur, on marche. — Tu rêves. — On parle. — Chansons. — On met une clef dans une serrure.
— C'est vrai. »
Mendoce tourne sa lanterne, il se retire avec Trufaldin du côté opposé à celui d'où vient le bruit : ils se tapissent tous deux derrière un gros pilier de pierre, et ils attendent sans souffler que l'ennemi paraisse.
Pédrillo était entré plusieurs fois dans la salle à manger. Il avait dit quelques mots à l'oreille de Cerdagne : Cerdagne lui avait répondu de la même manière, et ses domestiques, qui ne l'avaient jamais vu aussi intime avec ses gens, étaient toujours plus étonnés. « Il a passé le fossé au sud, avait dit la première fois Pédrillo. Retourne et ne le perd pas de vue, avait répondu Cerdagne. Il est descendu dans la cave, était revenu dire Pédrillo.
Laisse-moi faire maintenant, avait répondu le comte. Qu'on appelle Théoclora, dit-il tout haut à ses gens. »
Théodora, prête à se mettre au lit, descendit avec une dose d'humeur de plus que de coutume. Elle se sentit prête d'éclater, quand Gerdagne lui dit qu'il voulait boire et lui ordonna d'aller chercher du vin au petit caveau. Elle se contint cependant, et se contenta d'observer d'un ton très sec que sa coadjutrice Rotrulde était la plus jeune et aurait pu de préférence descendre à la cave à cette heure indue. Cerdagne voulait que Mendoce marchât de difficultés en difficultés : il ne voulait pas employer des hommes parce qu'il savait que Mendoce n'entendait pas raillerie, et qu'il ne voulait pas ensanglanter la scène. Il ne voulait pas non plus employer Rotrulde, que le jeune homme eût reconnue. Il répliqua plus sèchemeniencore à Théodora : « Allez où je vous envoie, et pas de réflexions. )f
Il fallait que la duègne obéit. Mais en allumant un flambeau, en cherchant le trousseau de clefs, elle grondait en descendant l'escalier, en ouvrant la porte : elle était au milieu de la cave et elle grondait encore.
Trufaldin se rassura en voyant une femme qui ne ressemblait pas du tout à un esprit : Mendoce sourit en voyant les clefs qui ouvraient toutes les portes ; il fut enchanté quand il la vit entrer dans le caveau grillé et laisser le trousseau à la serrure. Il se lève doucement, il se glisse le long du mur, il arrive aubien heureux caveau, il pousse la porte, tourne la clef et enlève le trousseau.
Théodora cherchait dans le vin de Chypre, d'Alicante et autres, celui qui assoupirait plus promptement le patron. Le bruit de la serrure et les éclats de rire de Mendoce lui persuadent que quelqu'un des gens de la maison a l'insolence de se
permettre une mauvaise plaisanterie. Elle vient à la grille en trotillant, et les poings sur les hanches: « Quel est le mal avisé de là-haut qui se joue à une femme comme moi ! Par saint Dominique, je crois que c'est notre étourdi de tantôt. — Pour qui vous n'êtes plus à craindre, très acariâtre dame.
— Et par où a-t-il pénétré jusqu'ici? — Par le soupirail. — Et qu'espérez-vous y faire ? — Ma paix avec vous et le bonheur de ma vie. Voulez-vous bien mindiquer avec vos grâces ordinaires le chemin qui conduit chez votre adorable maîtresse ?
— Oh ! le petit scélérat. — Je suis le plus fort et des injures ne vous tireront pas de là.
« Au secours, à moi, à moi donc, criait Théodora... Ah î mon Dieu, ils ne m'entendront pas. Soixante marches, et deux portes là-haut que j'ai tirée sur moi. — Ah ! reprit Mendoce, c'est indiscret ce que vous dites là. M'avertir que je n'ai rien à craindre, vous si fine et si prévoyante. »
Gerdagne jugeait du retard de Théodora, qu'elle avait rencontré l'ennemi, et qu'ils étaient en présence. Mendoce ne courait aucun risque , Théodora était exposée au plus à quelques taloches, si elle s'avisait de se servir de ses ongles : le comte pensait que Mendoce. déjoué par la présence de la duègne, remonterait au soupirail, sortirait comme il était entré, et tenterait le lendemain quelqu'autre entreprise, dont on serait averti, et qui ne réussirait pas mieux.
Un grand tlandrin de valet, de ces valets qui font les entendus, qui croient prévenir les désirs de leurs maîtres, et qui les servent fort mal parce qu'ils devinent de travers, un de ces valets crut voir de l'impatience dans les yeux du comte. Il ne douta pas qu'elle ne fut occasionnée parla lenteur de Théodora ; il sort sans consulter personne : il descend à la cave, et il marche droit au caveau, en grondant à son tour. Un grand quart d'heure poar
une maudite bouteille de vin ! Le seigneur maître va s'endormir sur le dernier couplet du combat de Tancrède etde Clorinde. « Quand on dort, reprend Mendoce, on n'a besoin de vin ni de domestique. » Le valet jette un cri en entendant un« voix étrangère, il veut s'échapper : l'expéditif Mendoce le tient par une oreille : Trufaldin aguerri le tire par l'autre ; on lepousse,on le conduit vers le caveau ; Mendoce en ouvre la porte, jette le valet à côté de Théodora et les enferme ensemble. Reconnaissance, plaintes, gémissements, cris des deux prisonniers : « A l'assassin, au feu, au feu, à l'assassin ! — Vous oubliez, leur dit Mendoce. qu'on ne peut vous entendre de là-haut. Possède-toi, mon garçon, et soit plus raisonnable que madame. Nous ne sommes ni des voleurs, ni des incendiaires . Je suis amoureux, voilà tout. Prends cette bourse, et dis-moi par où l'on arrive chez ta jeune maîtresse^
Le valet se croyait madré. Il lui paraissait clair qu'un amoureux, qui aurait l'assentiment du père, n'entrerait pas au château par la cave. Il jugea qu'il fallait jouer de finesse. « Hé, que ne vous expliquiez-vous plutôt ? Vous êtes amoureux : il n'y a pas de mal à cela. Vous êtes généreux, -c'est très louable, et certainement je vous aidera'. Prenez la porte en face, le corridor à gauche, l'escalier vis-à-vis et le pavillon au nord. »
Si Mendoce avait raisonné, il se serait souvenu que l'appartement de Séraphine était au sud, et il se serait défié de ce <{ue lui disait le grand coquin. Il court à cette porte : par un hasard ({ui ferait croire à la fatalité, la première clef l'ouvre : IMendoce se précipite, et laisse le trousseau à la serrure ; Trufaldin le suit. La porte était battante, elle retombe sur eux : la serrure était saillante, elle se ferme. Mendoce retourne la lanterne et cherche le corridor à gauche. Il arrive au fond du caveau, et
s'aperçoit en jurant qu'il est pris comme ceux qu'il a enfermés vis-à-vis.
Pour achever de le désoler, Théodoraet son compagnon se moquaient de lui. « Il est pris, il est pris. Ah ! ah ! ali î Tirez-vous de là, monsieur l'amoureux, tirez-vous de là. '■> Mendoce était comme un lion. Trufaldin riait de sa colère dans sa barbe; il ne regrettait que l'absence d'Inès, et se consolait en pensant qu'il la retrouverait le lendemain. « Si du moins, s'écriait Mendoce, si du moins j "avais ma pince ! Mais je l'ai laissée derrière ce malheureux piJier où nous nous sommes cachés quand la vieille est descendue. »
Cerdagne ne se doutait pas que Théodora tut prisonnière : il ne soupçonnait pas davantage que le valet, qui était descendu sans son ordre, partageât sa captivité. Que diable, disait-il en lui-même, ftl n'est pas possible que mon jeune homme fasse l'amour à Théodora : il n'est pas croyable, si elle l'a rencontré, qu'elle ne vienne pas m'assourdir. Il y a du plus ou du moins dans cette affaire. Il faut voir cela par mes yeux.
Il ordonne à ses valets de souper dans la salle môme, et de se retirer dans leurs chambres ; il leur défend d"en sortir de la nuit> quelque chose qu'ils entendent, à peine d'être chassés : il leur défend surtout de le suivre, et il sort un tlambeau à la main.
Cerdagne se fait accompagner par Pédrillo. Ils descendent ensemble, ils entendent les cris de Théodora et du valet, les jurements de Mendoce: la scène était comique, et le comte s'en amusa d'abord. Il réfléchit cependant que tout cela ne menait à rien : que Mendoce ne pouvait s'échapper, qu'il faudrait donc lui rendre la liberté, et cette condescendance, qui le laissait maître des opérations qu"il voudrait tenter, devait lui paraître suspecte. Trufaldin, d'ailleurs, qui se fourrait partout, se
trouvait pris avec son maître, et la crainte ou la complaisance pouvait le porter à déclarer à Mendoceque tout cela n'était qu'unjeu. Comment faire ?
Cerdagne ordonne à Pédrillo de prendre les clefs, <Ven détacher adroitement celle qui ouvrait le caveau de Mendoce, de remire la liberté à Théodora et à son compagnon, et de venir le retrouver chez M. et M'"*^ d'Aran.
Pédrillo joua assez bien la comédie. Il feignit d'avoir entendu les ris et les cris de Théodora, en faisant sa ronde de nuit : il les tira du milieu des vins de liqueur, et Théodora, avant de remonter, ne put se refuser le petit plaisir d'insulter au malheur du chevalier. Elle lui lâcha une bordée de railleries amères, et courut chercher Cerdagne, pour lui apprendre qu'on tenait le petit scélérat sous la clef.
C'est là que Pédrillo les joignit, fatigué d'avoir couru, monté, descendu après Théodora. On s'arrêta sur le danger de laisser plus longtemps Mendoce avec Trufaldin. qui pourrait oublier le serment de discrétion si solennellement prononcé.
« Allons. Pédrillo. dit Cerdagne. il faut absolument rassurer Trufaldin. si on ne peut le séparer de Mendoce, et il n'y a qu'un moyen, c'est de les tirer de ce caveau. Descends doucement, ouvre brusquement leur porte, et sauve-toi derrière les piliers, ou gagne le boyau qui conduit au grand souterrain : fais pour le mieux, mais va leur ouvrir. >»
Le bon Pédrillo descend sans tlambeau.il arrive près de la porte, il s'arrête, il écoute, il n'entend pas le moindre bruit. « Ah ! dit-il en lui-même, nos prisonniers sont endormis. Tant mieux, j'opérerai plus sûrement. Il prend sa clef, il cherche l'entrée de la serrure, il ouvre, pousse la porte et entre dans le caveau. Quelque chose de chaud s'embarrasse dans ses jaml)es: il y porte la main,
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c'est une lanterne sourde ; il la tourne, le caveau est éclairé, et Pédrillo voit très distinctement que les prisonniers sont partis. Mais par où ? Les murs sont intacts, la porte entière, elle était bien fermée, et lui seul en avait la clef. 11 y avait de quoi se donner au diable : le bonhomme trouva plus simple d'aller raconter les détails de ce nouvel incident .
Si Gerdagne avait moins connu Pédrillo. il aurait soupçonné sa bonne foi : mais trente ans de fidélité, un service doux et de fréquents bienfaits l'assuraient du vieillard. Le tour lui parut très bien joué : mais quand il fallut l'expliquer. Gerdagne. d'Aran et sa femme restèrent muets comme Pédrillo. On se contenta de s'amuser de cette évasion comme on s'était amusé de tout jusqu'alors, et cei'tains de quelque événement nouveau et prochain, les papas résolurent de ne pas se coucher, envoyèrent Pédrillo avec sa lanterne examiner les dedans et les dehors du château, et Mme d'Aran se laissa déshabiller par son mari, en observant qu'on avait assez tourmenté son cherfils. « Oh ! que non. oh ! que non. dit Gerdagne. Il faut le guérir radicalement de la manie des aventui-es. Si après le mariage il est tenté de faire... ce que font beaucoup de maris, cette leçon l'engagera à mettre de la circonspection dans sa conduite. Il apprendra qu'on ne trouble pas impunément la paix des familles, et que ce n'est point par la cave qu'on arrive chez une femme respectable. — Hé, monsieur le comte, comment pousserez-vous les choses plus loin ? — G'est mon secret, madame. »
Fievenons à ce cher enfant pour qui rien ne paraît impossible, et prouvons qu'il n'était rien moins que sorcier.
Séraphine avait promis à son père de ne pas chercher à le voir: mais elle ne s'était pas interdit les moyens détournés et innocents d'engager cet
intéressant jeune homme à renoncer à une entrepri^^e qui alarmait sa timidité, et qui lui spml)lait devoir être funeste à quelqu'un.
Elle ne pouvait douter qu'il fût entré dans le cliAteau. Elle comptait assez sur ses charmes et sur le cœur du jeune homme pour l'engager à se retirer sans craindre d'essuyer un refus ; mais la bienséance et ce qu'elle avait promis à son père ne lui permettaient pas de cliercher Mendoce ellemême, et à qui se confier ! Théodora l'aLorderait avec des reproches, qui l'aigriraient au lieu de le ramener à des sentiments plus modérés : Rotrulde n'avait nulle relation avec elle : Gerdagne aimait le plaisir et respectait l'innocence de sa fille. U ne permettait de l'approcher qu'à des femmes qu'il croyait pures comme elle, et parmi ces fenunes. elle n'en voyait point qui eussent cet esprit liant qui sait tout concilier, cette sensibilité qui seule sait bien rendre les sensations qu'on lui confie. Elle avait entendu parler dans la journée d'une petite femme fort jolie, qui avait épousé (Tuzman, et à qui son père avait donné une place distinguée. Il lui semblait qu'une jeune et jolie femme qui épouse un beau garçon doit avoir le cœur tendre, et femme qui aime compatit toujours aux peines d'un amour malheureux.
Séraphine marqua aux tilles qui étaient près d'elle le désir de voir cette petite femme qui causait tant de jalousie. On s'empresse d'obéir, on cherche, on trouve, on amène la petite, dont la figure inspira d'abord la confiance. On commença, selon l'usage, à parler de choses indilïérentes : insensiblement on éloigna des témoins importuns, on la conduisit dans un cabinet où on avait enfermé la plus jolie tourterelle, on la fit passer de là dans un arriére-cabinet, où on voulait lui faire admirer une tapisserie qui i-eprèsentait Godefroy de Bouillon avec une véiité frappante. En marchant, on disait
à la petite de ces choses flatteuses qui coûtent si peu, qui plaisent tant aux inférieurs et qui les disposent si favorablement ! Ce fut dans cet arrièrecabinet que Séraphine fit à la petite,, à voix basse et en rougissant, l'aveu de sa tendresse et de ses craintes. « Vous sentez bien, ma chère, que si cet étranger, que rien n'intimide, que rien n'arrête, est dans ce château, comme j'ai lieu de le croire, mon père et lui se rencontreront infailliblement. Tous deux fiers, courageux, violents, à quelles extrémités ne se porteront-ils pas ? L'éclat serait affreux, et je veux le prévenir. Allez, ma chère, faites tout pour approcher cet insensé, pour lui parler ; dites-lui bien que s'il m'aime, il ne peut me le prouver qu'en mettant un terme à mes alarmes, et en se retirant aussitôt. Dites-lui que je lui tiendrai compte de sa docilité: dites-lui... dites-lui ce que votre cœur vous inspirera de touchant, tout, tout, excepté l'impresbion qu'il a faite sur moi. b
La petite, accoutumée à l'intrigue, aimait passionnément tout ce qui en avait fapparence. Fière de la contiance de la jeune dame, tlattéede lui être utile, curieuse sans doute de voir le petit être charmant qui tournait une si jolie tète, elle promit tout et se disposa à faire plus qu'elle avait promis.
Elle sortait de la chambre de Séraphine au moment où Cerdagne sortait de la cave, et allait se concerter as-ec d'Aran et sa femme. La petite le rencontra, il lui lit une légère inclination et passa; il était préoccupé. La petite ne connaissait guère que les usages de la campagne: mais il lui parut extraordinaire qu'un grand seigneur, qui a trente domestiques, descende à la cave, sans quelque motif particulier. L'air à la fois plaisant et pensif de Cerdagne lui donna à rétléchir. et Théodora. qui passa devant elle en courant, et Pédrillo. qui courait après Théodora. tout lui ])prsuada ({ue la cave était le lieu de la scène.
Elle passa à la cuisine, personne : à l'office, personne encore. Elle prend un llambeau, l'allume, cherche l'escalier des souterrains, et descend avec l'intrépidité d'une femme qui est jolie, qui le sait, et qui croit que la rencontre d'un joli homme ne peut rien avoir de désagréable.
L'obscurité, la solitude du lieu, lui firent cependant éprouver un léger frémissement ; la voix de Mendoce, qui continuait de tempêter, la remit à l'instant. Il lui sembla que cette voix ne lui était point inconnue: les jurons ne lui ôtaientpas d'ailleurs ce velouté, cette douceur qui font toujours supposer une très jolie figure. Elle marcha droit à la porte du caveau où étaient renfermés Mendoce et Trufaldin ; elle frappe, elle annonce qu'elle vient au nom de Séraphine. Ace mot. Mendoce se calme, et la supplie de lui ouvrir. Comment y parvenir, elle n'a pas la clef ; Mendoce, qui ne perd jamais la tète, lui dit que derrière un pilier, qui n'est pas éloigné, elle trouvera sa pince de fer La petite y va, la trouve en etfet, mais ses mains sont aussi faibles que blanches et potelées ; elle fait quelques elïorts qui n'aboutissent à rien ; elle se décourage, elle se désole. Mendoce lui conseille d'introduire la pince dans la gâche, et de faire rentrer le pêne dans la serrure. Elle essaye ce nouveau moyen : il réussit parfaitement, la porte s'ouvre, les prisonniers sortent, et cette porte retombe.
Mendoce va à la petite pour lui arracher son llambeau et courir par le château, au hasard de ce qui en pourrait arriver. Ils se regardent, ils se reconnaissent. « Hé ! c'est ma petite veuve. — Hé ! c'est mon cher Mendoce. — Comment donc, ma petite, par quel miracle... Pourquoi... Que signifie?... — Pas de temps à perdre, et rien à vous cacher. Séraphine vous adore, elle craint que vous ne soyez d'un rang indigne d'elle, et avec quelle ivresse elle apprendra que vous êtes le fils du meilleur ami de
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son père ! — Mais, mon père, à moi, ne m'a jamais parlé de ce comte de RipaL.. — Héî vous êtes chez Cerdagne. — Cliez Gerdagne ! chez Gerdagne! Ah ! tout est éclairci, et je suis l'homme du monde le plus heureux. Vite, vite, ma petite, conduis- moi aux pieds de Sévaphine, que j'y tombe, et que je me rende digne, à force de respect, de l'amour que tu dis qu'elle a pour moi. Elle ne sait donc pas qui je suis ? — Et non, vous dis-je. — Ah ! laisse-moi le plaisir de le lui apprendre. Marche, marche donc... Je meurs d'impatience et de plaisir. »
Ils remontent et avancent rapidement, sans penser qu'ils peuvent être rencontrés à chaque pas, ce qui seraitarrivé sans doute, si le trop prévoyant seig-neur n'avait consigné ses gens dans leurs chambres.
Trufaldin n'oul^liait pas ses amours clandestines. P]n marchant, il demandait à la petite où étaient les basses-cours. La petite, qui connaissait à peine les êtres, les lui indiqua à peu prés. Trufaldin enfila le corridor qu'on lui montra en sortant de la cave: il laissa son maître suivre ses brillantes destinées, et fort de la solitude qui régnait partout, il jura assez fort même, de trouver son ïnés.
La petite et Mendoce avaient parcouru une partie du château sans rencontrer personne. Ils avançaient dans une parfaite sécurité, et ils ignoraient que le vieux Pédrillo, persuadé que lacham- ))re de Sérapliine était le but où tendaient les désirs de l'amoureux, s'était caché dans l'embrasure d'une porte voisine.
Le ])onhomme, qui avait suffi h tout, qui était' sur les dents, mais qui s'amusait autant que son maître de cette petite guerre, le bonhomme s'assura ])ien que Mendoce était entré chez Séraphine, que la conversation était engagée, et il fut avertir le patron de ce qu'il avait vu.
LA FOLIE ESl»A<.N0LE '2Ô9
Il Ohft imposiîible de peindre le trouble, Yom- Itarras qu'éprouva Séraphiue à la vue inattendue de son amant. Mendoee était à ses pieds, il était en<îéliie. il mouillait ses mains de larmes brûlantes, et tout cela n'aidait pas Taimable jouvencelle à se remettre. Elle répondait à ce qu'on ne lui disait pas. elle interrogeait, et n'attendait pas la réponse! elle jurait amour éternel et ne voyait plus Mendoee: comment aurait-elle pensé à le renvoyer?
Mendoee se possédait jusqu'à un certain point. 11 entendait, il appréciait tout, son amour était au comble. « Cl'en est trop, c'en est trop, adorable Séraphine. (Vest à moi à vous jurer, à vous tenir les promesses que m'adresse votre bouclie charmante. — Qu'ai-je donc dit, grand Dieu! — (>■ qui comble mes V(pux les plus doux. — Ciel, je me suis trahie. — Xe vous en rei:>entez point, contirmez cet aveu si doux, i')ermettez que je tombe aux pieds de votre père, que je me nomme, que je vous obtienne. Daignez autoriser cette démarche. — Vous m'avez entendue: j'ai perdu le droit de vous la défendre. — Hé bien ! je ne vous quitterai pas sans avoir justifié la prévention qui vous parlait secrètement pour moi. Apprenez, madame, que mon rang, ma fortune, me rendent votre égal. — Mon père... — Hé bien... votre père... s<:>n nom ?...»
ici un carillon infernal se fait entendre à la porte. Mendoee se relève et met la main sur la garde de sonépée. Séraphine s'évanouit, la petite se sauve dans un cal)inet voisin et se cache dans une armoire. Cerdagne parait, suivi d'une douzaine d'archets qu'il a été prendre au corps de garde du pont-levis. Mendoee rit en le voyant et croit qu'il n"a qu'à se nommer pour arranger l'atfaire. (1erdagne lui réplique que le fils de son meilleur ami. qui force son château et qui veut séduire sa fille, est plus coupable qu'un autre et ne doit pas ce mp-
ter sur sa clémence. A ces mots, Mendoce, rendu à sa vivacité, tire l'épée. et se rappelant aussitôt ce quïl doit au père de Séraphine, il la dépose à ses pieds. Les archers entourent, pressent, saisissent, enlèvent le jeune homme. Un d'eux, qui lui soutenait la tête, approchait fréquemment son visage du sien et le mouillait de larmes. « Porte ailleurs ta pituite, lui dit Mendoce. » Il ne savait pas qu'il parlait à son père, qui s'était mêlé à la foule pour embrasser un fils ingrat qui ne le reconnaîtrait point.
On porte monsieur l'amoureux dans une tour à triple porte, à fenêtres si bien grillées qu'un enfant n'y passerait pas la main. Du reste, un bon lit, des aliments sains, et grand feu à la cheminée gothique. « Au moins, dit Mendoce aux archers qui se retiraient, vous avez pensé à tout, et je vous en remercie. Je vais me coucher, puisque je n'ai rien de mieux à faire. >)
Cerdagne était resté près de sa fille, qui n'avait rien vu, "rien entendu, et dont l'état était alarmant. Allons, dit-il à Pédrillo, je vois qu'il est temps que tout cela finisse. Ma fille souffrirait moins des infidélités de son mari que de la crainte de ne pas l'obtenir. .Je les marie après demain : mais demain encore... Ah! va me chercher Théodora, qu'elle délace, qu'elle soigne cette enfant : et compte, toi, qui m'as si bien servi, sur un joli présent de noce. »
Pendant que Pédrillo allait chercher Théodora, Séraphine ouvrit ses grands yeux et les referma en sentant sa main couverte des baisers de son père. <( Ah ! seigneur, quelle indulgence î — Puis-je cesser de t'aimer ? Mais si je cède aux sentiments que tu m'inspires, je n'en suis pas moins sensible à l'outrage que tu viens de recevoir. Personne ne m'a outragée, mon père. — Quoi, cet insolent qu'on a surpris à tes pieds... — Vous m'avez promis de le ménager et de le renvoyer à ses parents. — Oui,
mais dans la supposition qu'il se bornerait à te regarder de loin, a t'ecrire, à s'introduire en plein jour et par la porte, et que j(^ n'aurais à me défaire que de ses importunités. Mais combler le fossé do mon château, forcer le soupirail de ma cave, mettre tout en combustion cliez moi, et entrer à minuit dans ton appartement contre ton gré, c'est plus qu'aucun mortel n'eût osé, et ce que je dois sévèrement punir. . . Oh ! j'oubliais.. . ce qui caractérise des intentions criminelles, c'est le nom supposé sous lequel il s'est présenté. » Ici Cerdagne s'arrête et fixe sa fille. 11 ignore si Mendoce lui a. déclaré qu'il est fils du comte d'Aran, et le silence de Séraphine lui persuade que son espiègle n'a pas eu le temps de se faire connaître.
« Enfin, mon père, quel parti prendrez-vou.s ? — •Te veux faire revivre un usage antique et révéré, toujours cher aux chevaliers espagnols. .T'invoquerai des statuts qui ont toujours été la sauvegarde des dames. — Ciel ! vous allez convoquer une cour d'amour... —Que tu présideras. — Moi, mon père.
— C'est le droit de la beauté plaignante. — Mais je ne me plains pas, mon père. — Finissons, ma lille, il est des lois... — Ainsi, ce malheureux va comparaître devant un tribunal qui ne pardonne pas un outrage fait aux dames ? — Ah ! tu conviens qu'il t'a offensée. — Et il faut que je préside, moi...
— Il lui sera loisible de se défendre, et comme il a de l'esprit.. . — Ah ! je vous entends, mon père. Vous satisferez à l'usage, et vous lui donnerez les moyens de se sauver en lui faisant de ces questions simples. . . Mais mon tendre, mon digne père, s'il répond juste ? — S'il répond juste. . s'il répond juste.. . — Songez que c'est l'infamie, s'il se trompe.
— Et qu'il a droit à une indemnité s'il satisfait le tribunal. — Mon père... — Ta main, par exemple
— C'est encore un usage consacré par le temps.— Il est le père de l'opinion, n'est-ce- pas ? — Et l'o-
pinion est la reine du monde. Je crois que je raisonne aussi. —Je le vois bien, Écoute : Je n'ai pas le talent de prévoir l'avenir : mais je t'engage à ne ])as mourir avant l'événement. Moi, je vais commander mes hommes d'armes et tout disposer pour déployer dans cette circonstance la pompe des premiers siècles catalans. »
Il sortit et laissa sa fille flottante entre la crainte que Mendoce n'encourût la dégradation, et l'espoir de devoir son Ijonheur à sa pénétration et à son esprit. La petite sortit aussitôt de son armoire, courut a Séraphine. essuya ses larmes. « Calmezvous, madame, calmez-vous. Je vais achever ce que votre amant n'a pas eu le temps de vous dire, et ce que la malice, un peu cruelle, de votre père vous a laissé ignorer. Ce beau jeune homme, qui vous intéresse tant et qui vous inspire de si vives alarmes, est le fils du comte d'Aran . — Du comte d'Aran, du comte d'Aran, dites-vous ? Ah ! mon C(jeur, me voilà donc en paix avec toi. Mais, ma chère, d où savez-vous.. , — Je le tiens de votre amant lui-même, que j'ai rencontré dans ses voyages... — .\h ! que je suis heureuse ! Voilà sans (toute le fils de ce frère d'armes... C'est lui, c'est lui, La colère de mon père, à travers laquelle perçait toujours la gaieté, la plaisanterie, la tinesse.,. Oh ! oui, je présiderai. Je vous rendrai, seigneur Cerdagne, toutes les malices que vous m'avez voulu faire. Et mon jeune ami est il rassuré, sait-il de (}ui il est prisonnier? Eh ! madame, je lui ai tout dit en le tirant de son caveau. — Ah ! ma petite, ma chère i-etite, je n'oublierai jamais le service que tu viens de me rendre, »
Cerdagne, en quittant sa tille, était allé rejoindre le comte et la comtesse d'Aran à l'extrémité de sa maison. 11 fut frappé, en approcliant leur chambre, d'entendre des coups très forts, des sanglots, des dis étoulfés, tout ce qui caractérise un acte de la
LA FOIJE ESPA(iXOLE ^63
(l<n'nièi'o vioh'nee. Ktonné, mais toujours prompt à -•Tvir ses amis, il tire répée, il se hâte, il entre, on ^'explique et il rit.
Nous avons laissé Trufaklinerrrant sans lumière dans le corridor que la petite lui avait indiqué, et cherchant sa grosse Inès. Après avoir tâtonné l)ien des portes, qui toutes se trouvaient fermées, il parvint à en ouvrir une. Il descend dans une cour, tourne autour des bâtiments et ne trouve rien qui anm^nce que sa belle ait ses occupations et son domicile dans cette partie du château. Il traverse la cour, ouvre une autre porte, se trouve dans un second corridor, entre dans une chambre ouverte, entend routier, s'approche d'un lit, il le croit du moins, il avance une main, et recule de quatre pas. en sentant un corps velu comme celui d'un ours. Avec quelque légèreté qu'il ait touché ce je ne sais quoi, le dormeur se réveille, pousse un long soupir, et saute par terre. Trufaldin veut fuir, le je ne sais quoi vient s'embarrasser dans ses jambes, le renverse, et Trufaldin en voulant se retenir, accroche une paire de cornes qui ajoute à son etïroi. Comme il ne dépendait pas de lui de se relever aussi promptement que l'ordonnait sa terreur, et qu'il fallait qu'il se débarrassât provisoirement du je ne sais quoi qu'il avait entraîné dans sa chute, et qui roulait avec lui sur le carreau, il fut obligé de se servir encore de ses mains, et il reconnut, à sa grande satifaction, que ce qui lui avait fait tant de peur, n'était qu'une chèvre, et le lit d'où elle avait sauté, un tas de paille.
Il tourna par la chambre, et trouva quelques animaux de la même espèce, qui dormaient du plus profond sommeil et qui ne firent pas le moindre mouvement. Trufaldin conclut avec beaucoup de sagacité que cette chambre devait être dépendante des basses-cours, et ((ue les appas de la grosse Inès devaient reposer quelque valet grossier et
brutal : mais Trufaldin se promettait bien, en cas d'wn quiproquo, de prévenir toutes voies de fait, en criant qu'il avait l'honneur d'appartenir au comte d'Aran. D'ailleurs, il aimait sa grosse, il était sûr d'en être bien reçu, et cela valait bien la peine qu'il hasardât quelque chose.
Il ouvre une chambre voisine, et vingt ou trente agneaux viennent à bêler autour de lui, et le confirment dans la persuasion qu'il ne peut être loin d'Inès. D'une troisième, d'une quatrième, d'une cinquième chambre s'échappent des poulets, des pigeons, des lapins, des chiens courants : les chiens courent après les lapins, les lapins effiaient les poules, les poules volent, les pigeons les suivent, le corridor offre en petit le tableau de l'arche en désordre. Trufaldin écoute, aucune porte ne s'ouvre. L'écuyer, prompt à tirer des conclusions, pense qu'Inès ni personne ne couchent en bas, parce que quelqu'un serait infailliblement sorti au bruit de la chasse génèi'ale que faisait la meute de monseigneur.
Il suit ce corridor, pour trouver un escalier qui le conduise au but chéri de ses désirs : il est renversé cinq à six fois par les chiens, il écrase deux ou trois agneaux, les poules qui ont des petits le relèvent à grands coups de bec, il va toujours, il brave tout : il est amoureux, et il est chez le comte de Gerdagne.
Il arrive enfin à un petit escalier en forme d'échelle, il monte, un autre descend. C'est sans doute quelque valet que le bruit a tiré de sa couchette. Il importe à Trufaldin de passer sans explication ; il se cramponne d'une main, il allonge l'autre ; il saisit le bas d'une jambe qui lui paraît tout à fait masculine : il tire de toute sa force, et envoie, par dessus sa tête, le valet tomber au pied de l'échelle. Sans s'arrêter aux gémissements qui frappent son oreille, il monte avec vivacité et
poursuit son chemin : l'amour en avait fait un petit crâne.
Il pousse une porte entr'ouverte, la seule qu'il rencontrât ,• il entre dans une chambre, il trouve un lit tout chaud et vide. « Ah ! c'est sans doute celui du piqueur. que je viens d'envoyer avec la meute. » Il sort, il avance, une porte encore lui barre le chemin. Il tate, la clef est à la serrure, il tourne et la porte ne s'ouvre point : il pousse fortement avec l'épaule ; les clous, qui condamnent cette porte de l'autre côté, ne cèdent point : mais une planche crie, se détache, Trufaldin la soutient, la pose à terre doucement, et passe par le trou qu'il vient de faire.
Il se trouve dans un corridor si vaste qu'il juge devoir réfléchir. Ce corridor devait être un des principaux du château. Cependant la maison était si grande qu'on pouvait en avoir abandonné une partie aux tilles de basse-cour. La porte qui ouvrait près de l'escalier en échelle donnant quelque vraisemblance à cette idée.
Il ignorait qu'elle fût condamnée, et selon lui, elle n'avait résisté que parce que Mlle Inès, où une autre, tirait probablement les verrous avant de se coucher.
Fort de ce jugement, le pauvre écuyer suit le corridoi- : encore une chambre ouverte : il entre comme il a fait partout. « Est-ce vous, mon ami ? dit une voix de femme à demi éveillée. —Oui. oui, c'est moi. — Ah ! contez-moi donc ce qui s'est passée depuis que vous m'avez quittée. » A ces mots Trufaldin ne doute plus qu'il n'ait enfm trouvé sa grosse. Ardent comme un charbon, il né répond pas : mais il se déshabille en un tour de main, et se glisse sous la couverture.
La femme, étonnée de sa pétulance, veut parler ; Trufaldin ne lui en donne pas le temps ; elle soupçonne du micmac : Trufaldin confirme ses
^>6fi L.\ FOLIE ESPAGNOLE
soupçons : c'est Hercule soqs 1 enveloppe .Vun goujat. La femme, convaincue qu'il y a erreur ou attentat, s'agite, se dcmène, jette rassuillunt de coté, et saute dans la ruelle. Trufaldin Fy suit ; elle se glisse sous la couchette en poussant les hauts cris: Trufaldin. à qui tout champ de bataille est bon. poursuit opiniâtrement la dame : le combat s'engage sous le lit. La dame pince, mord, égratigne, fait lâcher prise à l'assaillant, et se roule au milieu de la chambre. Dix fois Trufaldin a touché au port sans pouvoir y entrer ; furieux et incapable de distinguer la ditîerence des voix et des formes, il redouble d'efforts et regagne la position avantageuse qu'il a si souvent perdue et qu'on lui dispute encore. Les forces de la dame sont épuisées ; elle va céder involontairement sans doute, et va céder sans pécher, lorsqu'un chevalier parait inopinément, un llambeau à la main : ce chevalier est le comte d'Aran.
Les cris et la résistance de sa femme lui prouvent évidemment qu'elle n'a pas consenti à son déshonneur. Il ne conçoit pas quel est l'enragé qui viole une femme de cinquante ans ; mais, quel qu'il soit, il doit être châtié. Le châtiment commence par vingt ou trente coups de llaml)eau appliqués sur les reins. La poix, la résine enllammées coulent sur la peau du mallieureux Trufaldin, la brûlent, la corrodent. Il se lève en poussant des cris alïreux : il reconnaît le comte, la comtesse; il secroit mort, et ne peut prononcer que ces mots : « Je croyais que c'était Mlle Inès. — Inès, ou Isaure, coquin, reprend le comte, est-ce ainsi qu'on courtise les dames ? Tu mérites la mort, et tu vas la recevoir de ma main. » Trufaldin, à genoux, demandait grâce, et prétendait qu'une méprise n'est pas un crime. Le comte, blessé à l'endi-oit sensible, avait pris le bâton d'une vieille nallebarde, et répondait aux arguments de Vécu-
ver, on lui frappant à outrance le?> fe>i.ses, le ventre, ronioplate. les cuisses, la t^He. C'en était fait (lu pauvre homme, si Cerdagne, qui sortait de chez sa lille, ne fût entré fort à propos.
Il ne sait quel est le drùle qu'il trouve tout nu chez la comtesse et qu'on fait périr sous le bâton ; il voit un malheureux (jui ne sait que se plaindre: il se jette devant son ami, lui représente que le vainqueur des Maures ne doit pas tuer un ennemi sans défense. « Hé ! reprend d'Aran, cet ennemi est un drôle que je nourris depuis quinze ans. el qui m'a fait... — Non, mon ami, non réplique la comtf'sse, il ne t'a pas fait... — Gorbleu, Madame, en ètes-vous bien sûre ? — J'en jure par l'amour que j'ai toujours eu pour toi. - Seigneur Cerdagne, continue Trufaldin, j'honore, je respecte Madame. Jamais je n'ai levé un œil profane sur elle. J'aime M"e Inès, c'est elle que je cherchais ; et je le répète,, c'est avec elle que je croyais être.
— Allons, mon cher ami, dit Cerdagne, je ne vois pas, puisque tu en es quitte pour la peur, qu'il faille assommer ce malheureux. Cependant cette aventure est de celles qu'il faut ensevelir dans le silence : les rieurs ne seraient pas de ton côté. Voyons, docteur, quelle est cette Inès, mets-nous au courant de tout ceci ou je te fais jeter dans les fossés de mon château.
Trufaldin avait trop d'intérêt à se justifier dans l'esprit de ses maîtres pour ne pas entrer dans tous les détails qui pouvaient le disculper. Il raconta comment il s'était lié avec M"'' Inès, fille de bassecour, que Rotrulde avait emmenée pour la servir: comment ils étaient tombés enseml)le dans la rivière, comment une oie lui avait fait le tour que vous savez, lorsqu'il cherchaità guérir sa maîtresse lie la colique : comment ils avaient été au moment (ItHre brûlés ensemble ; conmient il était naturel qu'il la cherchât dans un château où tout le mon-
de dormait ou paraissait dormir ; comment, en la cherchant, il avait làclié les chèvres, les agneaux, les poules, les pigeons, les lapins et les chiens courants : comment'il avait jeté par-dessus sa tête un valet qui descendait un escalier en échelle ; comment il avait enfoncé une porte : comment, en cherchant une fille de basse-cour, il était entré chez la comtesse, qu'il ne savait pas être au château. (( Enfin, mes bons seigneurs, dit-il, si j'ai cédé à la concupiscence, le châtiment a été plus loin que la faute : car enfin je n"ai rien fait, rien du tout, et mon corps n'est que plaies, que meurtrissures. Ah ! mon Dieu, mon Dieu, comment donc faire pour avoir cette fille-là. «
La narration de Trufaldin avait été assaisonnée de traits si naïfs et si originaux, queCerdagne riait aux éclats en Técoutant, et rit encore lorsque le conteur eut fini. D'Aran prétendait que ces saillies de gaieté étaient très déplacées ; il ordonna à l'écuyerde prendre ses habits et d'aller dans le corridor se mettre dans un état décent. La comtesse avait regagné son lit. et prétendait qu'elle ne reviendrait pas des contusions qu'elle sentaitpartout, et qui s'étaient multipliées dans ces combats consécutifs.
« Hélas ! disait Trufaldin en se rhabillant, il faut que je sois né sous une bien triste étoile. Batilde m'a fait cocu vingt fois sans quej'osasse m'en plaindre, et je ne puis tenter de m'approcher d'Inès qu'il ne m'arrive quelque chose de funeste. Gomment diable aussi ai-je été prendre une vieille comtesse pour une jeune iille de basse-cour ? Ah ! dame, le désir, la précipitation... et puis la nuit, tout cela se ressemble. .T'aurai mon Inès pourtant, car je l'épouserai pour n'en point avoir le démenti, et nous verrons si la fatalité qui me poursuit empêchera la consommation du mariage. *
Qu'ent dit le malheureux écuyer. s'il eût su que
le lit qu'il avait trouvé cliaud était celui de sa maîtresse, que le prétendu valet à la jambe masculine, à qui il avait fait faire le saut, était Inès elle-même ?
Cependant Cerdagne pensait à ce valet que Trufaldin avait tué ou à peu prés. 11 sentit que pour n'être pas noble, on n'en est pas moins homme, et que tout être qui soutïre adroit au secoui's de ses semblables . Il prit un tlambeau. gagna le diable d'escalier, au bas duquel il vit une grosse tille nue, dont le postérieur avait écrasé un agneau, et qui n'était évanouie que de l'elïetde sa frayeur. Cerdagne jugea, qu'à la ligure prés, Inès méritait les empressements de Trutaldin et de tout autre, et son premier mouvement fut d'appeler Pédrillo. Il réfléchit pourtant que cette aventure était d'un tout autre genre, et pouvait avoir d'autres conséquences que les amours de Séraphine et de Mendoce . il jugea qu'il fallait laisser ignorer à Inès la cause de sa chute et mettre Trufaldin dans l'impossibilité de jaser. En conséquence, il appuya contre le mur son flambeau, dont la grosse flUe se servirait pour regagner son lit quand elle aurait repris ses sens.
Cerdagne retrouva Trufaldin à la même place, les mains jointes, tournant ses pouces et faisant la plus vilaine grimace. Le comte pensa que puisqu'il avait été discret avec Mendoce, il pourrait l'être encore dans cette conjoncture. Cependant, s'il le laissait libre dans le château, il se ferait panser par quelque valet à qui il faudrait donner une cause de toutes ces brûlures, et Cerdagne savait que Trufaldin n'était pas un esprit inventif. D'ailleurs en allant et venant plus tard, il rencontrerait inévitablement le comte et la comtesse pour qui son aspect n'aurait rien d'amusant ; toutes réflexions faites, Cerdagne appela Pédrillo, le chargea d'une terrine d'éau-de-vie camphrée, prit Trufaldin par l'o-
1-eille qui lui restait, le mena à la porte de la tonr qu'habitait ]\Ien«loce : Pédrillo ouvrit, poussa dedans récuyer et la terrine : referma soigneusement la porte et fut se coucher jusqu'à nouvel ordre.
Cerdagne. très fatigué, jugea à propos de reposerquelques heures : il engagea d'Aran et sa femme à suivre cet exemple. Ils dormirent tous, comme on dort lorsqu'on est fortement préoccupé, c'est-àdire assez mal. Aussi, à la pointe du jour tout le monde était debout, et même la pauvre Inès qui était loin de penser que ce fût son amant en personne, cet amant si désiré, si attendu, qui avait failli la tuer, et qui pourtant ne lui avait fait aucun mal.
Dans l'autre partie du château, on n'était pas levé encore, mais on n'avait pas fermé l'œil, et on n'en était pas moins jolie : pensers de bonheur sont un baume qui rafraîchit le sang. Séraphine et la petite n'avaient pas cessé de jaser. La jolie demoiselle se promettait bien de tourmenter un peu son papa, mais il était important de prévenir Mendocede ne s'alarmer de rien, et d'être bien persuadé que sa Séraphine était d'intelligence avec lui. Un billet bien tourné, bien tendre, était écrit depuis deux heures au moins : il n'y avait qu'une difficulté, c'était de le faire parvenir à sonadresse, et on ne savait dans quel coin du château était enfermé Mendoce.
Mais, quand une femme a adopté un projet, connaît- elle des obstacles qui en empêchent Texécution ? La petite se mit à trotter par toat le château. Elle avait besoin à la cave, au grenier. àToffice, au garde-meuble : destinée à seconder ïhéodora il fallait qu'elle se mît au courant : ce fut la réponse qu'elle fit à Cerdagne. qui la rencontra deux ou trois fois en une heure, et qui eut la bonté de la croire.
Un valet à cheveux blancs se trouve, nez à nez
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avec elle : elle Triborde de l'air le plus gracieux, et lui dit que sur le luen qu'elle en a entendu dire, elle avait conçu le plus vif désir de faire connaissance avec le respectable Pédrillo. «Hélas ! reprend le valet, je sins vieux comme Pédrillo, mais je n'ai pas, comme lui. l'honneur déposséder la conliance du maître et d'éprouver tous les jours sa générosité. — .Te suis persuadée, mon bon ami, que vous méritez l'une et l'autre, et je me ferai un vrai plaisir de vous recommander. — (4rand merci, petite et charmante dame. — Mais faites-moi connaître ce trop fortuné Pédrillo. — Oui, trop fortuné, car, enfin, qu'a-t-il fait plus qu'un autre ?... Tenez, tenez, le voilà qui file en tapinois au bout du corridor. Je vous assure <[ue mon zélé. . . mes services... mon... » La petite n'avait plus besoin de lui, elle était déjù bien loin.
Elle traversa le corridor que suivait Pédrillo en chantant, et en tenant en évidence un plateau charoé de conserves, qu'elle portait, n'importe où. Elle tourne la tête du côté du vieillard, et passe rapidement, elle avait pourtant fait ses remarques. Pédrillo tenait un panier, très prol)ablement garni de vivres, et il marchait vers une porte qui était au fond du corridor.
Le rusé vieillard avait entendu et vu la petite. Il avait trouvé extraordinaire qu'elle apportât des conserves d'une partie de la maison où on n'en avait jamais mis. Il ne se doutait pas que la petite eût encore parlé à Séraphine, et cependant il eut des soupçons. 11 était essentiel que le jeune homme ne s'évadât point, et les plus faibles nîoyenssont quelquefois les plus sûrs. Pédrillo ne prévoyait point comment la petite préparerait une évasion, il ne jugeait pas même qu'elle y eût le moindre intérêt : mais les conserves étaient suspectes, et Pédrillo ne se souciait pas de voyager quinze jours pour ramener le seigneur de Mendoce.
Cependant, après s"ètre assuré que les corridors étaient libres, le vieillard ouvrit les deux premières portes, passa un excellent déjeuner par le guichet, de la troisième, referma toutes ses serrures et fut faire part de ses soupçons à Gerdagne. Le comte crut faire un coup de maître en consignant aussi la petite : il s'était à peine écoulé un grand quartd'heure, et l'heureux amant de Séraphine tenait déjà le tendre billet.
Mendoce, étourdi, gai, mais sensible et bon, plaignait, consolait, pansait son pauvre Trufaldin, lorsque le billet suspendu à une attache légère vint voltiger devant sa fenêtre. Il ne douta point que sa tendre Séraphine ne se lut occupée de lui. 11 brûlait de tenir le précieux parchemin : mais la fenêtre était à dix pieds^dej; terre. » Comment faire, bon Dieu ! Ne pas prendre ce billet ! Renoncer à une consolation si nécessaire à un captif! Allons, Trufaldin. un peu de courage, mon ami, viens ici et je sauteraisur tes épaules. — Mais, seigneur... — Hé, viens donc, bourreau. Si la main bienfaisante qui me présente ce vélin allait se retirer !... Viens, viens donc. » Le billet est pris, lu, relu, baisé, baisé encore, et la petite est heureusement rentrée chez elle, quand Pédrillo vient, de la part de monseigneur, lui ordonner de garder les arrêts.
Cependant tout se disposait pourla tenue de cette cour d'amour, qui devait rappeler ce qu'on avait vu de plus fameux en ce genre à Avignon, à Pierre- Feu, à Romanin, sans compter cette fameuse cour d'amour, tenue par la reine Berthe. pour juger le chevalier Robert. C'est ce tribunal qui connaissait de toutes les injures faites aux belles, qui n'offrait qu'un jeu d'esprit lorsqu'il n'était question que de bagatelles ; mais qui punissait par la dégradation et môme par la peine de mort, les chevaliers qui s'étaient portés aux derniers outrages. Ces cours étaient ordinairement présidées par les plus grands
LA FULIE ESR\GN(JLE 'J/.)
st'ion^'llrs (lu pays qui. pendant la session, s'appelaient princes cVawoKr. Les jii}T:es. les assesseurs, les héi'iiuts d'armes, étaient choisis panniles foniujes les j.liîs qualifiées et les plus jolies du canton: les formalités, les c-rémonie^, tout respirait la plus noble galanterie, et si on convient de l'intluence ({u'a toujours eu le sexe sur les UKeurs des hojnmes. on avouera que ces siècles étaient ceux de l'ignorance et non pas de la barbarie.
Le hwt de Cerdagne était de faire à Mendoce une peur qu'il n'ou})liAt de sa vie et qui le rendit sage. 11 n'osait se flatter que sa fille seule opérât ce prf> dige, et, avec un lionmie comme Mendoce, on ne pouvait rien attendre que de la raison cachée sous la forme des grâces et embellie par le sentiment.
Déjà sept à, huit piqueui's étaient partis pour avertir une cinquantaine de gentilshommes les plus voisins qui devaient arriver dans la journée, armés de pied en cap. r>es palefreniers conduisaient des mrdes aux plus jolies des vassales de monseigneur, ({ui avait, pour les habiller magniliquement. lagarde-robf tout entière dune éjiouse qu'il avait tant aimée. Pédrillo avait reçu l'ordre d'arranger avec la plus grande pompe la salle où s'assemblaient les officiers hauts-justiciers du comte : et le comte, qui avait besoin de Théodora pour pou^s^r vivement Mendoce, était allé en personne lui donner ses instructions. «Bonjour, ma chérc Théodora. —Hé bien, seigneur, (ju'y a-t-ilde nouveau ? Allez-vous mettre ma patience à de nouvelles épreuves ? — Je viens vous proposer de vous charger d'un grand rôle. — Ah ! ah î et de quel genre est ce rôle ? — Un insensé, un téméraire a manqué de respect à ma fille, et je veux l'en punir. — Ah î vous en revenez à mon sentiment. ^^\(' savais bien qu'on m'écouterait à la lin. Et de quel genre de mort le punirez-vous ? — Gomment, de quel genre de mort ? — Allons,
:j^4 la folie espagnole
ii'allez-vous pas ménager un paltoquet qui a l'insolence de plaire, qui entre chez vous par un soupirail, et qui m'enferme, moi, dans un caveau au vin. Votre haut-justicier, ses conseillers, ses gens de plume sont-ils avertis, sont-ils arrivés, l'audience va-t-elle s'ouvrir ? — Je n'ai pas besoin d'aucun de ces gens-là. — Ah ! vous le ferez expédier sans formalités : c'est plus bref. Mais quel rôle jouerai-je dan» tout ceci ? — Voulez-vous me faire la grâce de m'entendre ? — Eh ! je ne fais que cela. — Il me sem])le, au contraire, que vous m'interrompez à chaque mot. — Je suis muette. Voyons vite le rôle que vous me destinez. — Je convoque une cour d'amour. — C'est une misère que cela. — C'est tout pour un homme d'honneur. La dégradation de la chevalerie... — Et s'il n'est pas chevalier ? — Il l'est. — Mais son valet, au moins... — Oh ! ncus verrons ce qu'on en fera. Je convoque donc une cour d'amour, et ma fille présidera. — La belle idée ! — A la rigueur, je devrais me nommer prince d'amour, mais je suis le seul ici qui sache lire et écrire, ainsi je me charge de la partie des écritures. — Mais votre fille ne condamnera pas un liomme (jue je la soupçonne fort d'aimer. — Elle n'a pas le droit de l'absoudre. D'ailleurs, je lui donnerai pour rapporteur quelqu'un qui n'a jamais plaisanté, et que je crois incorruptible. — Et qui, s'il vous plaît ? — Théodora.
— Rapporteur, moi ! Je suis rapporteur ! Ah ! quel rapport je vais vous faire ! Je sais par cœur celui t[u"on prononça dans la fameuse atfaire de Pierre .le Provence et de la belle Maguelonc. Il n'y aura que quelques mots à changer. Ah ça, et qui proposera les questions bien entortillées, bien obscures : des questions. . — Insolubles, n'est-ce pas ?
— Insolubles, c'estle mot. — J'en ai trouvé dans les procès-verbaux des cours d'amour d'Avignon, de Pierre-Feu, de Romanin. — Bon, et dégradé à
la minute, s'il répond de travers. — Je vais vous envoyer des habits magnifiques. — Bi<'n. — Pédrillo vous servira à dîner dans votre chambre, ainsi rien ne vous empêchera d'être prête quand on viendra vous avertir. >
Cerdagne s'en fut dîner avec M. et Mme d'Aran. Il leur parlait de ses dispositions magniiiques, comme d'une chose qui devait lui faire autant d'honneur qu'elle serait utile à son fils. « Je veux voir cela, disait le comte d'Aran. Vous me prêterez encore votre armure liien complète, et je me mêlerai parmi vos hommes d'armes. — Mais, mon cher Cerdagne, reprit la comtesse, savez-vous que je n'approuve par trop votre projet. — Et pourquoi cela, madame?
— Mon fils a de l'esprit, beaucoup d'esprit, infiniment d'esprit, et cela est incontestable. Mais si l'aspect imposant de l'assemblée, un mouvement de frayeur, une distraction, le faisaient répondre de travers, il perdrait la noblesse, lui, plus noble, bien plus noble que le roi d'Aragon, et l'unique espoir de notre postérité. — Il ne perdra rien, madame.
— Mais les arrêts des cours d'amour sont sans appel. — Oui, quand elles sont compétentes. Celleci est composée de moi, de ma fille, de ses femmes, de mes vassaux, et bien certainement on ne peut être à la fois juge et partie. Nos jeunes gens et les autres, qui ignorent les plus simples éléments du droit naturel, ne s'aviseront pas de récuser le tribunal ; mais je le casserai, moi, de mon autorité privée, si je vois les choses tourner mal. — Vous me rassurez, cher comte, et bien qu'excessivement fatiguée, je veux être présente aussi. Le cher enfant ! je ne l'ai pas vu depuis six ans. — Moi. je l'ai embrassé, et le coquin a pris mes larmes paternelles pour de la pituite. — Mais, madame, reprit Cerdagne, votre fils vous reconnaîtra. — Je prendrai un habit de matrone et un grand voile noir. — Théddôra a votre affaire. — Je me mêlerai parmi
les conseillères. --- Fort Lien. — Et j'opinerai contre mon libertin de tils. . . Si pourtant je peux résister à Fenvie de l'embrasser à mon tour. — Ah! résistez, madame, par grâce, résistez : vous gâteriez tout. — Ali eà. cher comte, commtnt finira la séance ? — Hé î parbleu, par ce que nous désirons tOJts. La procédure sera suivie d'un bal, d'un gala, et de la tal)le à Fautel. Puisse votre tils rendre ma Séraphine heureuse, et. ma foi. je Tespére. Il est étourdi comme je le fus à son Age : mais il a le cœur ]jon comme moi. J"ai dû beaucoup à ma femme, de glorieuse mémoire, et j'aime à me persuader que la sienne le ramènera. — Ainsi soit-il. clier comte. — Hé î mais, quel bruit entends-je dans mes cours ? » Cerdagne se lève, sort et revient. « C'est une cinquantaine de mes hommes d'armes, couverts de leurs plus riches armures : ce sont les plus jolies de mes vassales, que des habits somptueux vont rendre plus belles encore. Prdrillo? — Monseigneur ? — Fais mettre lesche^^aux de bataille dans mes écuries: conduis les maîtres à la salle à manger : sers leur' ce que tu trouveras de mieux, et envoie-uîoi la femme de Guzman. Ah ! va prendre un liabit de duégue complet chez Théodora, et ap- ];K)rfcc-le à Mme la comtesse. Passe à mon arsenal et prends-v l'armure que le comte a endossée le jour que l'espiègle a pénétré jurqu'à moi. Ah ! va dans mon cabinet, ouvre mon grand bureau noir, prends l'écrin de Mme de Cerdagne. porte-le à Séraphine, et dis-lui de ma part de charger de diamants sa coiô'ure et ses habits. — Ah î'je vous en prie, monseigneur, ne m'ordonnez plus rien. — Non. que de faire sortir tous ines gens des arrêts, de conduire un détachement de mes hommes d'armes à lu tour, pour amener raima]>le prisonnier quand il sera tem|>s. Tu t'iras coucher apivs. si tu veux: je t'y engage même, car il est au moins inutile que Mendoce te reconnaisse. »
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Cerdîijino sort. <lonne un si<rnnl à son nain, ot aii.ssitùt les coinots à l)ouquin. le.s tronipeltes. la grosse cloche de la cbapelle. celle qui rappelle les commensaux à diner, le carillon de la grande Jiorlorge. les tandjours, tout scyine et joue à la fois, (juel dommage qu'il n'y eût pas alors de canon ? Tous ceux qui étaient dans le château fussent devenus sourds pour la vie.
Le bruit de ce concert infernal pénétra juscju'aux l»as-fonds de la tour où gisait Trufaldin. Il sauta, malgré ses douleurs, du lit que son bon maître lui avait abandonné, et il s'écria: « Voilà les inquisiteurs de Pallarols qui viennent prendre leur revanche. — Toujours poltron? — Et malgré cela, toujours battu. Si vous l'aviez été comme moi. vous auriez peur de votre ombre. — Imbécile! tu ne vois pas que le futur beau-pére veut s'égayer à nos dépens. — Que le diable m'emporte si je ris de ces essais-là. — Mais béliti-'^. je t'ai lu le billet, le doux, le charnumt billet de l'adorable Séraphine. — La belle caution! Les amants voient tout de travers, et j'en ai su quelque chose quand j'ai pris madame votre mère pour Inès. — Faquin, s'il t'arrive jamais de dire un mot de cette impertinence, à moi, à qui que ce soit au monde, à Inès même, je te coupe Foreille qui te reste. — .J'entends bien, monseigneur, et je ne vous on parle que pour prouver...
— Paix. — Qu'un roturier... — Paix. — Se trompe comme un noble, et un noble comme un roturier.
— Paix, paix, pour la dernière fois, paix. Ah! mon dieu, on ouvre les portes. — Et sans cela comm.-nl sortirions-nous?— Vous vous tirerez d'atl'aire, vous, et moi... — Et toi. qu'as-tu à craindre chez le comte dederdagne? — Mais j'étais chez lui quand votre père m'a si bien étrillé. — .le t'aurais tué en sa place: ne me romps pas la tète davantage. »
Les portes s'ouvrent en etfet, dix à douze hommes d'armes, couverts de fer. la visière basse
et la lance en arrêt, ordonnent à Mendoce de les suivre. « Un moment, messieurs. J'ai là un petit miroir d'acier qu'il faut que je consulte : je ne paraîtrai pas, quoi que vous fassiez, dans le désordre où me voilà. »
Mendoce sortit de sa tour en se cai'essant le menton, et en arrangeant les plis de sa fraise. On ne saurait penser à tout, et Gerdagne n'avait pas donné d'ordres au sujet de Trufaldin. L'écuyer, qui ne se souciait pas de rester seul dans la tour. se mit à coté de son maître, et marcha avec lui entre deux escouades de ces hommes bardés de fer, qui les conduisirent au petit pas, et au son des trompettes, dans la salle où s'était établi le tribunal.
Sur les côtés, étaient des banquettes couvertes de draperies écartâtes, relevées en bosse d'or. Sur ces Jjanquettes étaient assises vingt ou trente femmes plus jolies les unes que les autres, et parées de tout ce que 1 art peut ajouter à la beauté. Dans le fond était un fauteuil à bois doré, couvert de coussins cramoisis, chargés de galons recouverts de crépines d'argent : ce siège était occupé par Théodora travestie en rapporteur. Au millieu de l'audience était le comte de Cerdagne, vêtu d'un tissu d'or, relevé d'une broderie en argent. Il était assis devant une table couverte d'im tapis et chargée de papiers. A coté du fauteuil de Théodora était un dais, surmonté de plumes, à rideaux de velours vert, retroussées avec des glands d'or ; le fond présentait en grand les armes de la maison de Cerdagne brodées à l'aiguille et du travail le plus parfait. C'est sous ce dais que paraissait Séraphine. élevée au-dessus des autres femmes, plus encore par ses charmes que par le rang. La soie ondoyante eût laissé deviner ses formes, si les pierres précieuses qui les couvraient n'eussent ébloui l'œil le plus téméraire et le plus perçant. Derrière le
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(lais était rangés les hommes d'armes, qui s'étendaient circulairement le long des banquettes. En avant de Cerdagne, une balustrade en cuivre doré séparait le tribunal de l'auditoire, composé des vasseaux roturiers et des domestiques du comte. C'est parmi eux qu'étaient cachés Pédrillo. Rotrulde, Inès, Guzman, la petite, et ceux à qui il était défendu de se laisser voir.
^[endoce ne put se défendre, en entrant dans cette salle, d'un mouvement de respect et d'admiration, et dés qu'il parut il fixa tous les regards. Beau comme l'Apollon du Belvéder, fait comme lui, il portait un liabit de satin blanc à crevasses couleur de rose. Des bottines d'un vert clair, un petit chapeau de la même étoffe que ses crevasses, surmonté de plusieurs plumes qui badinaient au gré de l'air, ses grâces et son air modeste complétaient sa parure.
Il traverse la salle, frappé du silence profond qui régne autour de lui. En passant devant Séraphine, il met un genou en terre, et se recueille un moment devant la divinité q'j'il adore, fort de ses promesses, et disposé à la seconder, quoi qu'elle fasse, il se tient debout, à la place que lui marque le chef des hommes d'armes, et Trufaldin le suit pied à pied : il est devenu l'ombre de son maître.
Cerdagne n'avait pas prévu que M. l'écuyer accompagnerait Mendoce. Sa présence ne lui plut ])as du tout : en etïet, le bavard pouvait répondre aux interrogations qu'on lui adresserait, certaines choses d'un rapport trop direct à certaine aventure qui ne pouvait pas tlntter certain comte. Mais enlin ce dialile d'écuyer. était là. Ordagne ne pouvait le renvoyer sans entrei'^ans certains détails : il jugea à propos délaisser là Trufaldin, mais il se promit bien de ne pus toucher à la corde délicate .
Menrloce regarda Sérapliiiie. E'ai • sérieux de la
demoiselle Tavertit de garder celui qu'il avait pris d'abord. Théodora se leva de Tair le plus important, et se disposa à parler. « Un moment, s'écria Trufaldin. — Silence, dit un héraut d'armes. — .Te parlerai, morbleu. — Silence, silence. — Oui, quand j'aurai Uni. Vous saurez que je ne mérite pas l'honneur d'être jugé par une cour d'amour, que je ne suis pour rien clans cette atfaire. que mon maître est un fou, qui n'a pas voulu m'écouter, que vous en ferez ce qu'il vous plaira, et que je vais vaquer à mes affaires. »
En finissant ce burlesque plaidoyer, Trufaldin traverse la salle en courant, et les hommes d'armes courent après lui. En dépit de ses brûlures, il sautait la Imlustrade et allait se faire jour à coups de poing à ti-avers la valetaille, lorsque le comte d'Aran, qui lui en voulait, et très fort, l'arrêta par le talon, le jeta le nez par terre, et le reconduisit à sa place, le fer de sa lance dans les reins. « Encore un accident, disait Trufaldin en se frottant le visage, il n'y a pas de raisons pour que cela finisse. »
Malgré le grand sérieux qu'affectait Mendoce, il était difficile, qu'ennuyé de la lenteur de Théodora, il ne revint un peu à son caractère. « Allons donc, dit-il. aimable rapporteur, voyons les griefs à ma charge. — Du respect pour vos juges, répond Théodora en fronçant le sourcil. — Vous êtes sans doute très respectable. — N'oubliez pas. dit Séraphine avec dignité, que c'est moi qui préside. » Mendoce ne répond que par une profonde révérence. Diable, disait à part lui Cerdagne. ma fille a le ton magisîral. « La session est ouverle. reprend Séraphine. Voyons, madame, votre rapport. »
Théodora, toujours debout, attendait avec impatience le moment de faire briller son éloquence .
Elle passe la langue sur ses lèvres, elle baisse les yeux, elle se relève et commence:
« (Juand je me remémore tant de romans fameux, qui font les délices de nos soirées d'hiver, quand j'y vois des chevaliers lu-ùler trente ans consécutifs d'un amour respectueux, et ne baiser la main de leurs princesses qu'après les épousailles, quand j'y vois arracher le baudrier et les éperons au téméraire qui exprime simplement un désir injui'ieux. que dirai-je de celui qui est rol)jet d'une procédure, qui va fixer l'attention de tout le monde chrétien ?
0 Ptappellerai-je au triljunal, des félonies malheureusement trop connues ? Un nom su])posé, un père menacé, un asile violé. .. Non. je ne retracerai pas des crimes dont la seule idée fait frémir d'indignation tous les honorables membres. J'applaudirai, je partagerai ce sentiment, garant terrible et sûr de la pudicité du sexe, et je terminerai en quatre phrases . ■»>
Ah ! bon. dit Trufaldin en lui-même, elle ne compte pas à ces dames que j'ai eu l'honneur de coucher avec ia comtesse. Gardons-nous bien d'en dire un mot.
Théodora tousse, crache, se mouche et résume :
« Il est constant, il est avéré que ce chevalier déloyal est coupable au premier chef, d'après les statuts de la chevalerie. Il est donc évident qu'il a encouru la dégradation. Cependant, la cour, dans sa clémence, lui accorde la faculté de se défendre, et son lionneur dépendra de la manière dont il va répondre aux questions qui lui seront proposées. »
Ici, Gerdagne regarde son gendre en dessous, en ayant l'air de feuilleter ses paperasses. Mendoce prend un air pensif et même timoré. Ah ! ah! se disait le beau-père, le fripon ne rit plus, il com-
mence à avoir peur. Je savais bien que je le corrigerais. Le cher comte ne s'apercevait pas qu'à chaque instant Mendoce fixait Séraphine. la devinait au premier coup d'œil. et s'arrangeait un visage selon le vœu de sa charmante maîtresse.
« Quant au valet, complice de projets audacieux, reprend Théodora, il ne mérite pas, ainsi cfu'il l'a observé lui-même, l'honneur d'être jugé par une cour d'amour. — Ah! grand merci, bonne dame. — Je conclus à ce qu'il soitlivré à la justice ordinaire du seigneur de Gerdagne, et pencïu dans les vingt-quatre heures.— Voila une femme bien endiablée après moi. Ça vous parle de pendre un homme comme un ivrogne de casser une ])outeille vide. Quoi! parce qu'il m'est arrivé cette nuit de prendre une dame pour une grisette... Aïe, aïe, aïe! Unissez donc, monsieur l'homme d'armes, je peux défendre mon cou, peut-être? » C'étaitencore le comte d'Ara n. qui pour faire taire Trufaldin. lui piquait le de.rriéi*eavecsalance. « Si tu ajoutes la moindre chose suria grisette ou la dame. ditOrdagne d'un air courroucé, fuseras pendu sans formalités.— Seigneur Mendoce. mon cher maître, plaidez ma cause, au moins, tirez-moi des mains de ces genslà. — Mon pauvre Trufaldin, je n'ai pas la parole, — Il faut la prendre, morbleu!— Silence! crie le héraut. — Silence, silence ! Je voudrais vous y voir. Vous vous laisseriez pendre sans rien dire, n'est-ce pas?» Puif; s'adressant de nouveau à Mendoce : « Et vous, qui perdez la parole, quand il n'est cf uestion que de vos é])erons et de votre liaudrier, vous aviez bien besoin de me fourrer dans ce galimatias. Seigneur (lerdagne, ayez pitié d'un pauvre diable, qui ne vaut pas le cordon: renvoyezmoi, mariez votre fille comme vous l'entendrez, et si j'approclie seulement de vos frontières... — Il me s.'iiibh*, poursuivit Gerdagne, que sans être justiciajile de la cour, le valet peut suivre le sort
de son maître. — A la bonne heure, dit Théodora, et je retire la dernière partie de mes conclusions. Condamnés, ou absous ensemble.»
a Condamné à perdre mes éperons, reprit Trufaldin... Ah! parbleu, les voilà et les bottines aussi. — Je vous salue et je m'en vais ». Il jette ses vieilles bottes au milieu de la salle, et se remet à courir. Il trouve partout la pointe de la lance du comte d'Aran, redevenu leste par le désir de se venger, et l'écuyer est encore forcé de se remettre à sa place.
Tous ceux qui étaient dans le secret se pincèrent les lèvres pour ne pas éclater. Inès seule, Inès tremblante pour son écuyer, murmurait, se plaignait, et allait adresser au tribunal des remontrances telles quelles, lorsque Pédrillo, qui avait l'œil à tout, qui prévoyait tout et qui parait à tout, prit la grosse fille par la main et la mit à la porte.
Cerdagne, bien remis, reprit la parole. « J'ai proposé, dit-il, que les deux coupables fussent condamnés ensemble: mais je n'ai pas entendu qu'ils subissent la même peine. Trufaldin. tu es le plus Agé, tu n'es pas sot et tu as sans doute été l'instigateur de toutceci. — Non, par saint Pancrace. Seigneur Mendoce, rendez-moi au moins cette justice.»
Théodora, quine demande qu'à déployer la sévérité de son emploi, déclare que, d'après la sentence de l'officier de plume, elle persiste à la peine prononcée contre le valet.
« L'enragée n'en démordra pas, s'écrie l'écuyer. Au moins, seigneur Mendoce, n'allez pas répondre de travers.»
Jusqu'alors la belle, la sensible Séraphine avait gardé le silence. Elle crut qu'il était temps d'exercer ses fonctions, et s'adressant à Mendoce de l'air le plus sérieux : « Vous avez entendu, dit-elle, ce dont on vous accuse. Qu'avez-vous à dire pour
votre justification ? — Je ne puis nier les faits qui me sont imputés. — Que diable, on nie toujours, dit Trufaldin — Écrivez qu'il avoue, reprit Théodora.— Mais, continue Mendoce, je demanderai à tous ceux qui verront Séraphine, s'il est possible d'écouter sa raison auprès d elle, et si le délire qu'elle a l'ait naître ne doit pas trouver grâce à ses yeux.
« Voilà, s'écrie d'une voix aigre la dame rapporteur, voilà un argument bien tourné. C'est-à-dire que si elle était votre femme, il serait permis de l'aimer à tous ceux qui la verraient, il leur serait loisilde de faire les extravagances qui leur passeraient par la tête, sans qu'elle ni vous puissiez 1p trouver mauvais, et cela parce qu'elle a de beaux yeux! Vous ne vous tirerez pas d'affaire par là. mon cher ami »
Bien, fort l>ien, disait tout bas Gerdagne. et il se frottait les main?, et il sautait sur l'humble pliant qu'il avait pris en qualité de greftier.
« Je suis, dit Séraphine plus sérieuse que jamais, je suis de l'avis du rapporteur. Cette réponse du chevalier, faite avec rétlexion, est plus offensante peut-être que les démarches qui l'ont précédée. »
Cerdagne ne saute plus, les bras lui tombent, et il ne conçoit pas que sa fil'e. qui a fait l'aveu de sa tendresse, poursuive ainsi son ami. Pendant qu'il s'étonne, qu'il rétléchit à la Ijizarrerie des femmes, Théodora, qui ne perd pas son objet de vue, requiert l'homme d'écrire que l'accusé n'a rien à dire pour sa défense, et de })asser de suite aux trois questions d'usage.
Ici la crainte, l'inquiétude, les alarmes de Trufaldin redoublent. Il s'approche de l'oreille de son maître : «. Tenez- vous bien, au moins : ce n'est pas un jeu d'enfant que ceci : «
Cerdagne lève la tête et ]M-npose la question sui-
vante, avec la solennité qu'il peut mettre dans son maintien et dans sa voix :
« Quel est celui qui produit sans cesse, et qui sans cesse dévore ses enfants ? «
Mendoee réfléchit : sa mère, cachée derrière le dais de Séraphine, tremble qu'il ne compromette sa réputation d'homme d'esprit: son péres'apenroit ;ivec plaisir que le jeune homme ne marque aucun embarras, et comme il n'est pas de sot qui ne soit plein de conhance en sa pénétration, Trufaldin rétléchit aussi de son côté.
« Quel est celui, reprend Cerdagne, qui produit sans cesse, et qui sans cesse dévore ses enfants ? — C'est un lapin, s'écria Trufaldin. — C'est le temps, répond modestement Mendoce. — Parbleu, dit Cerdagne d'un air de satisfaction, voilà précisément ce que répondit Lancelot, à la cour d'amour de Pierre-Feu. »
Il allait motiver la validité de la réponse, lors- ({ue la dame au grand voile noir, enchantée de la sagacité de son fils, quitta sa cachette, et courut à lui les bras ouverts. Cerdagne se leva précipitamment, lui prit respectueusement la main et la reconduisit derrière le président. Quelle est donc, se disaient tous les assistants. d'Aran et Pédrillo exceptés, quelle est cette feuime à qui le comte marque tant d'égards. ?
(^e petit incident avait suspendu la discussion, mais pas détourné Séraphine de son objet. Elle voulait intriguer son père à son tour, et rappelant l'attention sur la réponse de Mendoce, elle soutint (Qu'elle était fausse et de toute fausseté.
Cerdagne commença à trouver l'opiniâtreté de sa fille plus qu'extraordinaire, et il devint sans s'en apercevoir le défenseur de celui qu'il avait poursuivi. « Comment, dit-il, ce n'est pas le tenq)s qui produit sans cesse, et qui sans cesse détruit ses enfants ? — Non, seigneur. Le temps détruit
sans doute ; mais la nature seule a la faculté de produire. — Ces dames, reprit Théodora, sont de l'avis du président ? » Ici toutes les bachelettes se lèvent spontanément. « Écrivez, poursuit le rapporteur, que l'aceusé ne sait ce qu'il dit. — Prenez donc garde à ce que vous faites, dit Trufaldin à sonmaitre. Que diable, vous allez me faire pendre. »
Cerdagne écrivait de mauvaise giàce et de plus mauvaise humeur. Il fixa alternativement sa fille et Mendoce, ne remarqua aucun signe d'intelligence, pas la moindre marque de gaieté et passa à la seconde question :
■ « Quel est le plus parfait des deux sexes ?
'« Ah ! par exemple, reprit Mendoce, voilà une question tout au plus propre à embarrasser des enfants. - Un moment, s'écria Trufaldin, consultez-vous un peu. On n'est pas de cette étourderielà . Je vois bien que vous ne risquez que des éperons.
i Quel est, répète Cerdagne, le plus parfait des deux sexes? — Le féminin pour un homme galant ; le masculin pour une femme sensible.
ce Ta^ ta, ta, ta, dit le rapporteur, c'est là tout ce que vous savez, beau chevalier. Je suis une femme sensible, je vous soutiens que nous valons mieux que vous. Qu'en pense le tribunal ? »
Tous les assesseurs étaient debout avant qu'on eût demandé leur avis. « Écrivez pour la seconde fois, poursuivit Théodora, que l'accusé ne sait ce qu'il dit. — Me voilà perdu, s'écria Trufaldin. »
Le comte et la comtesse d'Aran étaient très mécontents du tribunal. Il leur semblait que leur fils avait répondu comme un ange, et ils commençaient à se repentir de s'être prêtés à l'épreuve de Cerdagne. Pour le père de Séraphine, il était d'une colère, mais dune colère qu'il contenait à peine et
(lui parut ù l'altération de sa voix lors(|u"il posa la troisième question :
« Quel est Tétatle plus heureux pour la femme?
(( C'est celui de l'amour, répond Mendoce. parce qu'alors la femme reprend sur nous l'empire que nous atïectons sur elle en toute autre circonstance.
« Ah ! dit Cerdagne, avec un long soupir, je me tlatte que cette fois vous ne contesterez pas la justesse de sa réponse. — Elle n'a pas le sens commun, i'Uierrompit le rapporteur. Qu'est-ce que c'est, s'il vous plaît, ([ue l'emjiire des hommes dont on nous parle ici ? Je ne suis pas mariée et sans doute je ne me marierai jamais, je n'estime pas assez ces messieurs pour cela. Mais amante, ou épouse, indïlïérente ou non, un homme, quel qu'il soit, s'avisàt-il seulement de me regarder de travers, jour de Dieu, je lui ferais voir que cet empire ne soumet que des sottes. — Hé. madame, répliqua Cerdagne en fureur, vous oubliez que le capitaine Diego... — Diego était un brigand. — Il ne vous a paN moins soumise. D'ailleurs ce sont des raisons qu'il faut ici et non de l'emportement. — J'en donnerai et d'excellentes, dit froidement Séraphine. — Parbleu, je vous en déhe, lui répondit son père.— Je ne nierai point, reprit la jeune personne, que l'homme en général n'abuse de son empire : mais lorsqu'il y renonce volontairement, qu'il soumet, qu'il abandonne tout son être à l'objet qui a su le charmer, quelle femme délicate et raisonnable pourra s'en prévaloir ? Ne sentira-t-elle pas que l'amour n'est qu'un échange de soins et d'égards, qu'il s'éteint au seul soupçon de la conirainte. et que pour plaire longtemps, l'épouse doit être la plus aimante et la plus douce. »
« Je suis mort ! s'écrie ïrufaldin, et il se jette la face contre terre. Cerdagne. hors de lui, saute sur son pliant, sur la table, envoie d'un coup de pied son écritoire au b'out delà salle, menace Thêoiidra,
et. s" adressant à sa fille : (Jnelle fureur a\vz-\ous donc de faire de Tesprit, et même contre vous ? 11 y a une heure, vous trembliez pour ce jeune homme, et vous le poursuivez avec un acharnement.. . — Ce n'est point à l'homme de plume que je vais répondre : il n'est là que })our écrire : c'est à mon père qui ne saurait perdre ses droits. Seigneur, votre juste ressentiment est entré dans mon co^iir. Je ne vois plus dans Mendoce qu'un homme digne d'une punition exemplaire, et je vais la prononcer.
— Allons, c'est trop fort, et ceci n'est pas naturel. Séraphine, tu me joues... Ah ! tu ris, méchante lilie ! — J'avoue, seigneur., que je me suis un peu vengée des inquiétudes que vous m'avez causées : et le jeune comte d'Aran, le fils du frère d'armes était d'intelligence avec moi. Comment vous saviez tous deux... — Oui. que nous n'avions rien à craindre. Pardonnez-nous cette tricherie, seigneur : je n'ai pas prévu l'état où elle vous a mis. — 11 faut bien, parbleu, que je pardonne, puisque mes ruses sont découvertes. D'ailleurs, je comptais toujours en venir là — Ce pardon sera le dernier, je vous le jure, lui répliqua Mendoce. Mon amour n'est comparable qu'aux charmes de Séraphine : (|m pourrais-jelui préférer jamais? — Mais il me semljle. reprit le comte d'Aran. en levant sa visière, qu'on a aussi besoin de juon indulgence. — Moi, je commence par tout oublier, dit la comtesse, en levant son voile, et en se jetant dans les bras de son fils.
— Mon père. . . ma mère. . . — Cher Mendoce ! sois sage... sois lieureux. » Et les embrassements et les exclamations durèrent un quart d'heure.
Séraphine était rayonnante. Il est si doux pour la beauté d'accorder sa vertu et son cœur! Le grand sérieux du tribunal avait fait place à la joie la plus vive, on se mêlait, on souriait, on parlait tous à la fois: c'était charmant. CerdagTie apprit de Mendoce qu'il savait l'arrivée de son père et de sa
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mère. Il loua la dolicatesse qui avait porto le jeune homme à jouer la surprise pour éviter à la com- ■ tesse le désagrément de certaines explications sur lesquelles pourtant Trufaldin s'était suffisamment étendu dans la tour. Le comte augura bien de la discrétion de son gendre, et regardant sa Séraphine avec attendrissement : « Sois son époux, demeure son amant, et par pitié pour mes vieux ans, sois-lui toujours fidèle. Je renonce aux épreuves, renonce aux aventures. — Je vous le jure, mon père, par l'amour et par l'honneur. »
Théodora était la seule qui n'avait pris aucune part à la satisfaction générale. L'étonnement où l'avait jetée ce dénouement imprévu lui avait ôté l'usage de la parole. Mais revenant enfin à son caractère, elle mit ses poings sur ses hanches, et sortit en disant à Gerdagne : « Ce jeune fou épouse Séraphine : il ne le devait pas ; je ne le voulais pas: je suis outrée, furieuse, désespérée ; et je ne sais qui je dois blâmer le plus de l'amoureux ou du beau père. »
Trufaldin, lui, qui se croyait pendu ou prêt à l'être, était resté étendu sur le plancher. Mendoce qui lui était vraiment attaché, quitta pour le secourir la belle Séraphine à qui il avait tant de choses à dire. La joie du bonhomme fut extrême quand il apprit que sa vie était en sûreté, et qu'il pourrait revoir Inès sans être exposé à de nouveaux accidents . a Seigneur Cerdagne, dit-il, pendant que vous êtes en train de faire des mariages, daignez consentir au mien, Mlle Inès n'en sera pas fâchée, elle vous servira avec plus de zèle, et je ferai mes efforts pour vous être agréable.— Ah ! tu comptes donc rester avec moi ? — Hé. comment voulez-vous, après ce qui s'est passé cette nuit, que la comtesse d'Aran... — Ah ! diable, je ne pensais plus à cela. Allons, je te fais mon lecteur: vas annoncer cette nouvelle à ta grosse fille,
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à qui, par considération pour toi, je donnerai une place plus relevée, et soyez prêts tous deux pour cette nuit — Quoi ! s'écria Mendoc^, c'est cette nuit, <^'^tte nuit même... — Qui, n^on ay^ii : ce qiVPn perd en bonheur ne se retrouve jamais, et accélérer celui de ma fille, c'est céder à ^lon cœur, ]\Iesdames et seigneurs^ passons dans la salle dp bal : je n:^e sens de force eïicore àFouvrir avpc la futui'f comtesse d'Àran : c'est le privilège des papas. »
On court, on se presse, la joie commune fait ou- ]jlier Tétil^uette. Les vassaux nobles se mènent avec les gens titrés. Telle comtesse ne dédaigne pî^s une sî^rabande f(ue lui propose un simple gentilhomme. On ne pouvait admettre les roturiers san^ une dérogeance absolue : ma|s ils se dédommageaient d'ans une salle voisine avec les principaux domestiques du comte. Rotrulde, la petite, Ouzman, donnèrent le signal d]\ plaisir : Inès, enchantée, sautait à enfoncer le plancher, et le bon Trufaldin oultliant le passé, vivant daps l'avenir, dansait ] >ien, car c'était de tout son cœur.
Mendoce prétendait à la lin de cha(iue danse, qu'il devait être minuit. La mpdeste Séraphipe n'osait convenir qu'elle trouvait la soirée longue : elle répondait simplement : Oui, je cvois qu'il est tard. Cerdagne, qui était le maître d'avancer le moment, sourit d'abord de l'impatiençf! des apiants, s'y rendit ensuite, et fit passer ses convives dans la salle du banquet.
.Te vous fais grâce de la cérémonie nuptiale, de celles qu'on observa en couchant les mariés. Mendoce et Séraphine sont heureux, voilà tout ce qui vous intéresse, tout ce que vous voulez snvoir.