T^^ FOLIE
«Il â passe le fossé au sud, avait dit la première fois Pédrillo. —Retourne , et ne le perds pas de vue , avait répondu Gerdagne.— Il est descendu dans la cave, était revenu dire .Pédrillo.— Laisse-moi faire maintenant , . avait répondu le comte , qu^on appelle Théodora , ditil tout haut à ses gens* "»
Théodora , prêle à se mettre . au lit, descendit avec une dose d'humeur de plus que de coutume. Elle se sentit prête d'éclater quand Cerdagne lui dit qu il voulait boire , et lui ordonna d'aller chercher du vin au petit caveau. Elle se contint cependant , et se contenta d'observer , d'un ton très-sec, que sa coadjutrice Rotrulde était la plus jeune, et au^ rait pu de préférence descendre à la cave, à cette heure indue. Cerdagne voulait que Mendoce marchât de difBcultés en difficultés^ il ne vou-
ESPAGNOLE. g5
lait pas employer des hommes ^ parce qu^il savait que Mendoce n^enlendait pas raillerie , et qu^il ne voulait pas ensanglanter la scène, qu^il ne voulait pas non iplus employer Roirulde , que le jeune homme eût reconnue. Il répliqua plus sèchement encore à Théodora : « Allez où je vous envoie , et pas de réflexions.^
11 fallait que la duègne obéît. Mais en allumant un flambeau, en cherchant le trousseau de clefs, elle grondait; elle grondait en descendant Tescalier, en ouvrant la porte; elle était au milieu de la cave, et elle grondait encore.
Trufaldin se rassura en voyant une femme qui ne ressemblait pas du tout à un esprit ; Mendoce sourit en voyant entre ses mains les clefs qui sans doute ouvraient toutes les portes ; il fut enchanté quand il la vit entrer dans le caveau grillé, et laisser le trousseau
gÉ LA FOLIE
— Ouvrez-moi , et j'irai jurer à Sera* phine tout ce qu'il vous plaira. — Pas si dupe ; je vous soupçonne des intentions bostiles , et je vous garde en otage.: — votre insolence vous coûtera cher. Les é<iuyers , les pages , les valets sont encore sur pied : je serai vengée ^ n'en doutez pas. » Ici Trufaldin s'effraie , et sérieusement ^ il croyait avoir une armée à ses trousses. Il tire Mendoce par rhabit , et Mendoce , qui se moque de tout , tourne les talons à la duègne ^ et essaie ses clefs à toutes les serrureâi.
« Au secours ! à moi ^ à moi donc \ criait Théodora.... Ah ! mon Dieu ! ils ne m'entendront pas. Soixante marches et deux portes là-haut que j'ai tirées sur moi! — Ah ! reprit Mendoce , c'est indiscret ce que vous dites là. M'avertir que je n'ai rien à craindre , vous si fine et si prévoyante ! J'ai donc le temps de combiner naes démarche» ^
ti de terminer avec réflexion ce que j'ai commencé assez étourdiment ^ je l'avoue. »
Il pense , il combine ^ il compare. Il était clair que Tescalier par où Théodora était descendue conduisait à la salle où le seigneur de Ripai attendait son vin de dessert ^ et il n^était pas prudent de rapprocher de trop près.
Or ^ comme ledit seigneur ne pouvait pas être en deux endroits à la fois^ toute autre porte qui ouvrirait était celle quMl fallait prendre , et Mendoce recommence ^ essayer toutes fes clefs* L'une e^ait trop grande, Tautre trop petite^ il était d'une impatience !....et plus il se hâtait , et moins il trouvait 1^ vraie clef.
Gerdagne jugeait du retard de Théo^ dora , qu'elle avait rencontré Fennemî ^ et qu'ils étaient en présence. Mendoce ne courait aucun risque ^ Théodora
reO LÀ POLIE
était exposée an plus à quelques talo«* ches^ si elle s^avisait de se servir de ses ongles ^ le comte pensait que Men* doce ^ déjoué par la présence de la dHégnè , remonterait au soupirail ^ sor^ tirait Comme il était entré , et tente* rAÎt le lendemain quelqu^âutre entre'* prise dont on serait averti , et qui ne réussirait pas mieux.
Uki grand flandrin de valet , de ces valets qui font les entendus , qui croient prévenir les désirs de leurs maîtres , et qui les servent fort mal , parce qu^Is devinent de travers , un de ces valets crut voir de Timpatience dans les yeux du comte. Il ne doute pas qu^elIe ne séit OGCdsiouée par la lenteur de Théodora 5 il sort sans consulter personne ^ il descend à la cave , et il marche droit au caveau ^ en, grondant k son tour. « Un grand quart d^heur^ pour une maudite bouteille de vin !
t^PkdftOtti loi
Le selgtieur maître va s^endormir sûr le dernier couplet du combat de Tan# crède et de Gtorihde. — Quand <ili dort^ reprend Mendoce , on n^a besoin ni dç vin ni de domestique. » Le valet jette un cri en entendant une vois ëtra&« gère ] il veut s^échapper ^ Texpéditif Mendoce le tient par une oreille^ Tru<* âildin aguerri le tire par Tautre ^ oo le pousse ^ on le conduit vers le caveau ; Mendoce en ouvre la porte , jetta le valet à côte de Théodora , et les en* ferme ensemble. Reconnaissance, plain-^ tes, gémissemens, cris des deux prison^ niers : « A Tassassin , au fea , au feu ^ à Fassassin ! -^ Vous oubliez , leur dit Mendoce ) quW ne peut vous entendre de là- haut. Possède-toi , mon garçon ^ et sois plus raisonnable que madame.
Nous nQ sommes ni des voleurs, ni des incendiaires* Je suis amoureux ^ voilà tout. Prends cette bourse, et dit*
102 t FOLIE
moi par où on arrive chez ta jeune maîtresse. »
. Le valet se croyait madré. II lui paraissait dair qu^on amoureux qui aurait Fassentiment du père, n^entrerait pas au diâteau par la cave. 11 jugea qu^il (allait jouer de finesse.
« Eh! que ne vous expliquiez -vous plus tôt ? Vous êtes amoureux : il n^ a pas de mal à cela. Yous êtes gé-, néreux ^ c^est très - louable , et certain nement je vous aiderai. Prenez la
porte > Théodora croit qu'en effet
le firipon se laisse séduire , et quMl va mettre le méchant petit homme dans le droit chemin. Elle lui ferme la boudie avec la mainj le valet fait un saut de côté , et crie : « Prenez la porte en face , -le corridor à gauche , Fescalier vis-à-vis, et le pavillon au nord. >
Si Mendoce avait raisonné , il se
ESPAGNOLE. lo3
serait souvenu que. rapparlemenl de Se'raphine e'tait au sud , et il se seraît de'fié de ce que lui disait le grand coquin. Il (Court à celle porte 5 par un hasard qui ferait croire à la fatalité ^ la première clef Touvre^ Mendoce se précipite ^ et laisse le trousseau à la serrure 5 Trufaldin le suit. La porte était ballante ^ elle retombe sur eux ; la serrure était saillante , elle se ferme.
Mendoce retourne la lanterne , et chercht le corridor à gauche. H arrive au fond du caveau , et s'aperçoit en jurant ^ qu'il est pris comme ceux qu'il a enfermés vis-à vis.
Pour achever de le désoler, Théodora et son compagnon se moquaient de lui. « Il est pris ! il est pris ! Ah î ah ! ah ! Tirez-vous de là , monsieur Tamoureux , tirez-vous de là. Mendoce était comme un lion, Trufaldin riait de sa colère dans sa barbe^ il ne re«
104 LA FOIIE
gretrait que Tabsence dlnès , el se consolait en pensant qu^il la retrouverait le lendemain. « Si du moins^ s^écriait Mendoce^ si du moins j^avais ma pince!
Maïs je Tai laissée derrière ce malheureux pilier où nous nous sommes cachés quand la \ieille est descendue. »
Cerdagne ne se doutait pas qu^ellé fut prisonnière^ il ne soupçonnait pa$ davantage que le valet qui était de&« cendu sans son ordre , partageât sa captivité. Que diable, disait-il en luim^e • il n^est pas possible que mon jeune homnae fasse Tamour à Théo*dora ^ il n^est pas croyable , si elle Ta rencontré , qu'elle ne vienne pas crier ici de manière à m'assourdir. Il y a di\ plus ou du moins dans cette affaire. Il faut voir cela ^ par mes yeux.
Il ordonne à ses valets de souper dans la salle même ^ et de se retirer
daûs leuTi charpjires ^ i} Içur 4^feii4 d*en sortir de la nuit, quelque c)iop^ qu^ik eutendent, à peiçe d^être çhs^.
ses : il leur défepd surtout de Iç suiyre^ et il 9ort un flambeau à la main.
Les ¥.al^ se jettent sur les r^lef du souper , di;scourent ^ur Vabsi^^çe (1^ Tbéodora ec de leur camarade^ smr la conduite extraordinaire,/ du patrp^^ concluent de xe 'qu^ils ont vu et e^•i^ tendu quHl y a dérangement au c/er^ veau ; mais comme un ipaUr^ exU*aYa<t gant peut cbasser ses gens , et même lés battre avant de les A^ttre à la por^ç^ ils exécutèrent de point eu pop^t ce qui leur était prescrit.
Gerdagne se fait accompagner pair Pédrillo. Ils descendent enseni^le^ il^ entendent les cris de Théodora et d^ valet, les }uremen$ de Mendoc^ ^ la scène était comique , et le comte s'en amusa d'abord» U réfl.éGhii cependanl
I06 - LA FOLÏE
que tout cela ne menait à rien ; que Mendoce ne pouvait s'échapper \ qu'il faudrait donc lui rendre la liberté; et cette ^ condescendance, qui le laissait maître des opéralions qu'il voulait tenter , devait lui paraître suspecte.
Trufaldin , d'ailleurs , qui se fourrait partout , se trouvait pris avec son maître , et la crainte ou la complaisance pouvait le porter à déclarer à Mendoce que tout cela n'était qu'un jeu. Gomment faire P
Cerdagne ordonne à Pédrillo de prendre les ckfi , d'en détacher adroitement celle qui ouvrait le caveau de Mendoce , de rendre la liberté à Théodora et à son compagnon , et de venir le retrouver chez monsieur et madame d'Aran.
Pédrillo joua assez bien la comédie.
II feignit d'avoir entendu les ris et les cris de Théodora, en faisant sa ronde
de nuit ; il les tira du milieu^ des vins de liqueurs ^ et Théodora, avant de remonter , ne put se refuser le petit plaisir dWuIter au malheur du chev valier. le^lle lui lâcha une bordée de railleries amères , et courut chercher CerdagTie pour lui apprendre qu^on tenait le petit scélérat sous la clef.
Pédrillo voulut en vain l'arrêter ^ en lui représentant que c^était à lui à rendre compte des événemens de la nuit, puisque c'était lui que le maître avait chargé de la surveillance géné^ raie. Théodora trottait toujours, n'écoutait rien, et le vieux Pédrillo ne la suivait que de loin. Elle trotta si bien , elle ouvrit tant de portes , qu^ellè entra , sans savoir où elle était , dans la chambre 011 les grands parens te« naient conseil.
Elle fut frappée de la vue du comte et de la comtesse d'Ara» ^ qu'eUt
108 X.JL FOLIB
crojaît bien tranqnilles dans leurs ierres^ elle resta stupéfaite en les croyant retnrës dans une espèce de ga« ietas, eux pour qui tout le château était en Fair^ lorsqu'ils faisaient au patron le plaisir de le visiter ^ elle en«tra en fureur quand Gerdagne lui prit la main ^ et lui dit , en la serrant avec force : « Nous n'aviez pas Lesoin ici ^ vous y êtes venue , j'en suis lâché pour vpus ^ mais vous n'en sorliret plus.
Bavarde et méchante, vous publieriez ce que vous savez , et même ce que vous ne savez pas« Restez là jusqu'à nouvel ordre. Brodez ou dormeï. De^ main, Pédrillo vous apportera a dé* jeûner. Mais pas de brait , ou je vous &is descendre dans le plus profond des souterrains. »
Théodora voulait répliquer 5 la colère la suffoquait ^ elle ne put articuler un mot* Gerdagne sortit avec ses
ErPAGiroLfi. log
amis ) ferma très-exactement la porte ^ et condukit d^Aran et son épouse dans la chambre que^Séraphine avait quU«* tée Taprès-diner , et où ils étaient au moins logés convenablement*
«Cest là . que Pédrillo :.Ies joignit ^ fatigué d'avoir couru , monté , des»
cendu après Théodora. On s^arrêta sur le danger de laisser plus long-tempa Mendoce avec Trufaldin , qui pourrait oublier le serment de discrétion si solennellement prononcé. On proposa d^abord d^envoyer tout simplement Pédrillo leur ouvrir la porte , en affectant pour eux un intérêt tel qu'il ne balançait pas à trahir son maître^ Pédrillo' plus calme, observa que le jeune homme , avec qui il avait voyagé ,.
le reconnaîtrait infailliblement, et que cette reconnaissance lui donne-* rait les soupçons les miaix. fondé».
On arrêta alors que G^dagiE^ met^»
trait dans sa caqfidence un 'autre domestique ^ et le bon Pédnllo. observa quu Mendoce avait ses poches pleines d^or î que celui qu'on enverrait ne serait peut ^ être pas a fabri de la séduction ; que d'ailleurs Mendoce , piqué d'avoir été là dupe de son propre stratagème , pourrait , avan d'entendre aucune explication , faire un mauvais parti à Thomme quel-' conque qui se présenterait.
Le conseil trouva cette observation j,udicieu$e , et prononça -qu'on chargerait une femme de tirer k beau chevalier de la prison. Mais à laquelle confier cette mission délicate P Mendoce reconnaîtra Rotruldej les autres étaient tellement en sous-ordre , qu'elles pourraient aussi se laisser gagner.
« Parbleu ! j'ai précisément ce qu'il faut, s'écria tout i coup Cerdagne»
Mon page Guzman m^a amené une
très-joIie femme ; sa vue nlnspirera à Mendoce ni colère , ni défiance. Elle a déjà de la fortune^ et je lui ai donné un emploi assez avantageux pour qn^elle •soit incorruptible. Je ne crois pas non plus qu^elle manque d'adresse , j^^ai quelque raison de lui en croire beaucoup. Va la chercher Pédrillo. »
^ Pédrillo part et revient un instant après. « Je n^ai pas . trouvé la petitiS femme. -Son mari est couché, il Pattend , et ne sait à quoi elle est occupée.
Je Fai cherchée à F office , aux diflférens magasins , et je ne sais où Taller prendre. » Cerdagne sourit , et prévit quelque nouvelle escapade^ il ne se trompait que sur le genre. « Allons, Pédrillo , il faut absolument rassurer Trufaldin , si on ne peut le séparer de Mendoce, et il n'y a qu'un moyeu, c'est de les tirer de ce caveau. Descends doucement, ouvre brusquement
lin LA tOhlZ
leur porte , et sauve-toi derrière les piliers, ou gsigne le boyau qui con-^ duit au graud souterrain; fais pour le mieux^ mais va leur ouvrir. » ^
Le boa PédriUo descend sans flan>r beau. li tâtonne, il retient son baleine^ îl ne pose le pied qii^avec une extrême précaution; il arrivé près de la porte, il s'^atrête, il écoute, il n'entend pas le moindre bruit. Âh I dît*<^il en luimême, nos prisonniers sont endormis.
Tant mieux, jVpérerai plus sûrement.
Il prend sa clef, il ehercbe Tentrëe de la serrure , il ouvre , pousse la porte aussi loin qu'elle peut aller, et se sauve aussi promptenieni qn^on peut le faire quand on n'y voit pas. Quelques secondes après , cette porte . re* tombe avec un bruit qui fait resonner les voûtes souterraines 5 Pe'drillo s'ar* rête, il écoule encore : le plus profond silence règne autour de lui.
ESPAGNOLE. Il3
€ Parbleu , dit-il ^ ces geus-Ià dorment d^un profond sommeil. » II revient à ^a porte , Touvre de nouveau , rarrêl€ avec une tuile qui se trouve sous ses pieds ^ il s'e'Ioigne. K écoute : personne ne parle ^ personne, ne remue.
Il ' ramasse quelques petits caillou^ j il revient pour la troisième fois 5 il jette ses cailloux Fun après Tautre : bleu certainement ils attrapperont le bras^ la jambe, on mêmè^ le nez des dor-* meurs ^ il les entend distinctement retomber sur la terre : il se décide ^ il entre dans le caveau. Quelque chose de chaud s^embarrasse dans ses jam-= bas, il y porte la main , c^est une lanterne sourde ; il la tourne , le caveau ' est éclairé , et Pédrillo voit très-distinctement que les prisonniers sont partis. Mais par oiif les murs sont in-* tacts , la porte entière , elle était bien fermée ^ et lui âeul eu avait la clef. It
Il4 l'A FOLIE
y avait de quoi se donner au diable ^ le bonhomme, trouva plus simple d^ai- 1er raconter les détails de ce nouvel in* cident.
Si Cerdagne avait moins connu Pédrillo, il aurait soupçonné sa bonne foi ^ mais trente ans de fidélité , un service doux, et de fréquens bienfaits rassuraient du vieillard. Le tour - lui parut très-bien joué; mais quand il fallut l'expliquer , Cerdagne, d'Aran, et sa femme restè.eut niuels comme Pédrillo. On se contenta de s'amuser de cette évasion comme on s'était amusé de tout jusqu'alors , et , certains de quelqu'événemeot nouveau et prochain , les papas résolurent de ne pas se coucher , envoyèrent Pédrillo avec sa lanterne examiner les dedans et les dehors du château , et madame d'Aran se laissa déshabiller par sou mari, en observant^ qu'on avait assez
ESPAGNOLE. Il5
toarm^nté son cher fils. « Oh ! que non, oh ! que n^n , dit Cerckgne. Il faut le guérir radicaleitient de la manie des aventures. Si après, le mariage
il est tenté de faire. • ce que font
beaucoiup de maris , cette leçon rengagera à mettre de la circonspection dans sa conduite. Il apprendra qu^on ne trouble pas impunément la paix des familles , et que ce n^est point par la cave qu^on arrive chez une femme respectable. — Eh ! monsieur le comtc^ comment pousserez-vous les choses plus loin ? — C'est mon secret , madame.»
, Revenons à ce cher enfant pour qui rien ne paraît impossible , et prouvons quUl n'ét£|it rien moins que sorcier^ . Séraphine avait promis à son père de ne pas chercher à le voir , mais elle ne s'était pas interdit les moyens détournés , innocens, d'engager cet in-
Il6 LÀ fOttt
tëressant jeuue homme à renonéét^ k une entreprise qui alarniaU sa timidité^ et que lui semblait devoir èlre funeste à quelqu'une •
£lle ne pouvait dout^ qu^il (ut en-* tré dans le château. Elfe comptait as^ sez 3ttr ses charmes et sur le cœur du jeune homme pour l'engager à se rc-* tirer , sans crainte d^essuyer un refus ^ mais la bienséance et ce qu'elle avait proràis à son père , ne lui permet-* taient pas de chercher Mendoce elle-^^ même : et à qui se confier ! Thëodôra l'aborderait avec des reproches qui Paigriraient , au lieu de le ramener à dés sentimens plus modërés^ Rotrulde n'avait nulle relation avec elle ^ Cerdagne aimait le plaisir^ et respectait FinnOcence de sa fille. Il ne permettait de l'approcher qu^à des femmes quHl croyait pures comme elle^ et parmi ces femmes elle nVn voyait
ESPAGNOLE. H«j
point qui eussent cet esprit liant qui sait tout concilier^' cette sensibilité qui seule sait bien rendre les sensations qu^on . lui confie. Elle avait entendu parler , dans la journée , d^une petite femme fort jolie qui avait épousé Guzman , et à qui son père avait donné une place distinguée. Il lui semblait quVne jeune et jolie femme qui épouse un beau garçon , doit avoir le cœur tendre, et femme qui aime compatit toujours aux peines d^un ampur malheureux.
Séraphine marqua aux filles qui étaient près d'elle le désir de voir cette petite femme qui causait tant de jalousie. On s'empresse d obéir ^ on chercbe, on trouve, on amène la petite, dont la figure inspira d^abord la con-^ fiance. On commença, selon Tusage , à parler de choses indifférentes ^ inseusiblement on éloigna -des téhioins importlins , on la conduisit dans un
Il8 LA FOLIE
cabinet où on avait enfermé la plus jolie tourterelle 5 on la fit passer de 14 dans un àrrière-cabinfet , où on voulait lui faire admirer, une tapisserie qui représentait Godefroi de Bouillon avec une vérité frappante. En mar— .
diant , on disail à la petite de ces choses flatteuses qui coûtent si peu , qui. plaisent tant aux inférieurs , et qui les disposent si favorablement ! Ce fut dans cet arrière-cabinet que Séra- ^hine fit à la petite j à voix basse et en rougissant , Faveu de sa tendresse et de ses craintes. « Vous sentez bien ., ma chère, que cet étranger que rieu n'intimide , que rien n^arrête , est dans ce cbâteau , comme j^ai lieu de le croire .; mon père et lui se • rencontreront infailliblement. Tous deux fiers , courageux , violens y à quelles extrémités Be se porteront-ils pas ? Féclat serait afireux • et je veux le prévenir.
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Allez , tria chère \ faites tout pour approcher cet insensé , pour lui parler ^ dites-lui bien que , sHl m'aime y il ne peut me le prouver qu'en mettant un terme à m'es larmes ,. et en se retirant aussitôt. Dites-lui que je lui tiendrai compte de sa docilité; dites-lui dites-lui ce que votre cœur vous inspirera de touchant , tout , tout , excepté Pimpression quMl a faite sur moi. »
La petite accoutumée a l'intrigue^ aimait passionnément tout ce qui en avait l'apparence. Fière de la confiance de la jeune dame , flattée de lui être utile ^ curieuse sans doute de voir le petit être charmant qui tournait une si jolie tête , elle promit tout , et se disposa à faire plus qu'elle n'avait
promift^
Elle sortait de la chambre de Séraphine an moment où Cerdagne sortait da la cave , et allait se concerter
]:aO lA FOLIE
avec d^Aran et sa femme. La petite le rencontra y il lui fit une légère incli^ nation , et passa : il était préoccupé.
La petite ne connaissait^ guère que les usages de la campagne ^ mais il lui pa-* rut extraordinaire qu^un grand seigneur qui a trente domestiques , descendît à la cave sans quelque motif particulier. L^air à la fois plaisant et pensif de Cerdagne lui donna à réfléchir, et Théodora qui passa devant elle en courant , et Pédrillo qui courait aptes Théodora , tout lui persuada que la cave était le lieu de la scène.
Elle passa à la cuisine , personne ^ à Toffice, personne encore. Elle prend un flambeau , Tallume , cherche Tescalier des souterrains , et descend avec l'intrépidité d\une femme qui est jolie ) qui le sait ^ et qui croit que la rencontre d'un joli homme ne peut rien avoir de désagréable.
L'obscurité
ESPAGNOLE. lat
L^ obscurité y la solitude du lieu, lui firent cependant éprouver un léger frémissement j la voix de Mendoce ^ qui continuait de tempêter , la remit à Tinstant» 11 lui sembla que cette voix ne lui était point inconnue; les jurons ne lui étaient pas d^ailleurs ce velouté , cette douceur qui font toujours supposer une très-jolie figure. Elle marcha droit à la porte du caveau où étaient renfermés Mendoce et Trufaldin ; elle frappe , elle annonce qu'elle vient au nom de Séraphine. A ce mot , Mendoce se calme, et la supplie de lui ouvrir. Comment y parvenir? elle n'a pas la clef 5 Mendoce, qui ne perd jamais la tête , lui dit que derrière un pilier qui n'est pas éloigné , elle trouvera sa pince de fer. La petite y va , la trouve en effet 5 mais ses mains sont aussi faibles que blanches et potelées ; elle fait quelques efforts
iv«
123 tA POttE
qui n^aboutissent à rien^ elle se cfe-* courage ^ elle se désole. Mendoce lui conseitte d^introduire la pince dans la gâche ) et de faire rentrer le pêne dans la serrure. Elle essaie ce nouveau moyen ) il réussit parfaitement^ la porte s^ouvre , les prisonniers sortent j et cette porte retombe.
Mendoce va à la ^petite pour lui arracher son flambeau ^ et courir par le château , an hasard de ce qui en pourrait arriver. Ils se regardent , ils se reconnaissent. « Hé !^ c^est ma petite veuve. — Hé ! c^est mon cher Mendoce. -* Gomment donc , ma petite, par quel miracle Pourquoi Que signifie —Pas de
temps à perdre , et rien à vous cacher. Séraphine vous adore ; elle craint que vous ne soyez d'un rang . indigne d'elle , et avec quelle ivresse elle apprendra que vous êtes le 6k
du meilleur ami de son père ! — Mais mon père à moi ne m^a jamais parlé de ce comte de Ripai..... -*Hé! vous
éies chez Cerdagne. — Chez Ger-* dagne! chez Cerdagne! Âh! tout est éclairci^ et je suis Phomme du monde le plus heureux. Vite , vite , ma petite ^ conduis-moi aux pieds de Sëraphine^ que j'y tombe , et que je me reûde di- ^e , à force de respect , de Tamour que tu dis qu'elle a pour moi. Efie ne sait donc pas qui je suisT — Hé! non, vous dis-jè. — Ah ! laisse-moi le plaisir de le lui apprendre. Marche^ marche donc...... Je meurs d'impatience et de
plaisir. »
Ils remontent ^ et avancent rapide^ ment ^ sans penser qu'il peuvetit être rencontrés à chaque pas ^ ce qui serait arrivé sans doute , si le trop prévoyant seigneur n'avait consigné ses gens dans leurs chamhres. Le beau page Guzman.
:124 LA. JÇOIIB
;dvait mxs^ reçu rordre de garder la tienne.. Arrivé delà veille, il n'en soupçonnait pas là raison , et ne s'en in- ^.uiélait guère» Il mangeait en paix les iw^ni: morceaux que Pe'drillo lui portait , et s'amusait avec sa femme quand elle voûijAiit bien venir passer une heure ^y,eïC lui. Pour la petite , elle n^avait xi^u ^aucune injonction du patron qui fui relative à Mendoce, et la raison en •est simple: Cerdagne ne savak rien des aventurés du jeune homme 5 il ignorait donc certaines particularités très - piqiiantes , et il s'était contenté d'éloi*gner de. son chemin Rotrulde ^t ceux qui l'avaient accompagnée,
Trufaldin n'oubliait pa^ 3es amours clandestins^ En marchaot, il demanT daît'à la petite où étaient: les bassescours.^ La . petite , qui connaissait à peine les. êtres , < les lui indiqua à ^peu près* .Trufaldin ^en&la le corridor
tÉPkGUfOht* 1^
<Ju*on lui montra eii sortatit de la* cavé; il laissa son Hiaitre suivre ses brillantes deslînées^ et fort de la iù-^' Ktude qui régnait partout ^ il jurà'^ assez ' fort même^ de trouyér son' Incs^ dnt-il payer nne nuit heureuse dfe teû^ tiiii d'iin erîgagèttient' elerfièl. « tl;faiit èirë" une fin, dîsâit-il.^ en trottantïnès n^est pas belle de visage , ek ne tentera personne. Je lui connais de»
beautés^ nioi^ et cela me 6ufBt# » ^ La petite et Mendoce avaient parcouru une partie du château sans rencontrer personne. Ils' avançîaîent dans* lîne parfaite se'curîté , et ils îgnoriaieht' que le vieux Pe'drîllo , persuadé que la chambre de Séraphine était le but oii tendaient les désirs de l'amoureux ^^ ^''était caché dans Fembràsure d^unéporte voisine.
' Le bonhomme ^ qui avait suffi à tout , qtfi était sur les dents ^ mais - qui s\h
ia6 LÀ FOLIE
musait autant que son psaiire de cette petite guerre, le bonhoaime s'assura bien que Mendoce était eutré cbez Se- Taphine , que la conversation était engagée ^ et il fut avertir le paiion de ce qu^il avait vu. 11 avait à traverser toute une^ aile de soixante à quatre-vingts toi* ses de longueur , un étage à Tnonter>4 il fallait qu^il s'expliquât, que Cerdagne prît un par^i : tout cela ne demandait pas beaucoup de temps, mais il en faut bien peu aux amans pour s'entendre.
Il est imjsossible de peindre le trouble , l'embarras qu'éprouva Séraphine «1 la vue inattendue de son amant. Mendoce était à ses pieds , il parlait , il était en délire , il mouillait ses mains de lariqes brûlantes, et tout cela n'aidait pas l'aimable jouvencelle à se remettre..
Elle répondait à ce qu'on ne lui disait pas ; elle interrogeait , et n'attendait p^ la réponse.; elle jurait amour éter?
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nel , et ne voyait plus Mendoce : comment aurait- elle pensé à le renvoyer t Mendoce se possédait jusqu^à un certain poinL.^. Il entendait^ il appré* ciait tout , son amour était au comble. « C'en est trop , c'en est trop , adorable Séraphine ; c'est à moi à vous juier , à vous tenir les promesses qijie m'adresse votre bouche charmante. — Qu'aï- je donc dit , grand Dieu ! — Ce qui comble nies vœux les plus doux» -^ Ciel !y je me suis trahie. «-* Ne vous en repentez point ^ confirmez cet av^u si doux , permettez qiie je tombe aux pieds de votre père , que je ïae Qpmme , que je vous oJ>tIeni^e : daignez autoriser cette dé-« lïiarche. — Vous m'avez entendye , j^ai perdu le droit de vous la défend i*e, — £h bien I [e ne vous quitterai pas sans avoir justifié la prévention qui voiis parlait secrètemenl
pour moi. Apprenez y madame , qiie mon rang ^ nia fortune me reiident votre égal» — t)e quel poids je • suis soulagée ! — Mon père... — - Eh bien f.. votre père... son nom ?...
Ici un carillon infernal se fait ente»^ dre à la porte. Mendoce se relevé ^ et met la main sur la garde de sou épée.
Séraphine sMvanoùit ^ la petite se sauve dans qnt^a'binet voisiil , et se cache daûs une armoire. Cerdagne paraît, àuivî d'une douzaine d'ârchers qu'il a. étiî prendre au corps - de - garde du potittevis. Mendoce rit en le Voyant y et croit quHI n^a qu'à se nomûier pour arranger TafTaire. Cerdagne lui réplique que le fils de son meilleur ami, qui force son château , et qui veut séduire -sa fille, est plus coupable qu'un autre , et ne doit pas compter sur sa clémence. A ces mots , Mendece , rendu à sa vivacité , tire répée , et se rappelant aussitôt ce
^^il doit au père de Séraplimë , il la dépose à ses pieds. Les archers entou-f rent , pressent , saisissent , enlèvent le jeune homme. Un d'eux , qui lui soutenait la tête , approchait fréquemnient son visage du sien , et le mouillait de larmes. « Porte ailleurs ta pituite , lui disait Mendoce. » Il ne savait pas qu^it parlait à son père, qui s'était mêlé à la foule pour embrasser tin fils ingrat ^ qui nfe le reconnaîtrait point.
On porte monsieur Famoureux dans une tour à triple porte , à fenêtres, si bien grillées , qu'un enfant n'y passerait pas la main. Du reste / un bon lit , des alimens sains , et grand feu à la cheminée gothique. « Au moins ^ dit Mendoce aux archers qui , se retiraient , vous avez pensé à tout , et je vous en remercie. Je vais me coucher puisque je n'ai rien de mieux a taire. » -
l3o LÀ FOLI£ ,
derdagne était resté près de sa fille « gui n^avait rien vu , rien entetidu , et doDt l'état était alarmant. « Allons, dit-il à Pédrillo, je vois qu'il est temps que tout ceci finisse. Ma fille soufFrirait moins des infidélités de son mari , que de la crainte de ne pa^ fobtenir. Je les marie après-demain \ mais demain encore*.. Ah! va me chercher Théodora.
qu'elle délace , qu'elle soigne cet enfant , et compte , toi qui m^as si bien 3ervi ^ sur un joli présent de noce* »
Pendant que Fédrillo allait tirer Théodora de sa prison , Séraphine ouvrit ses grands yeux , et les referma en sentant sa main couverte des baisers de son père. 4; Ah ! seigneur ^ quelle indulgence ! — Puis -je cesser de t'aimer f mais si je cède aux sentimens que tu m^inspires ^ je n'en suis pas mollis sensible à l'outrage que tu vîei;^ de recevoir. — Personiie
ESPAGNOLE. l3l
îae m^a outragée ^ mon père. -^ Qtioi 1 cet insolent qu'on a surpris à tes pieds*..
*— Vous m'avez promis de le ménager et de le renvpyer à ses parens. — Ouî^ mais dans la supposition qu'il se bor-^ nerait à te regarder de loin , à t'écrire^ à s'introduire - en plein jour et par la porte y et qtve je n'aurais à me défaire que de ses importunités. Mais combler le fossé de mon cbâteau , forcer le sou« pirail de ma cave , mettre tout en combustion chez moi. entrer à minuit
dans ton appartement, contre ton gré^ c'est plus qu'aucun: mortel n'eût osé , et ce que. je dois sévèrement punir...'
Oh! j'oubliais 1 • Ce qui caractérise
des intentions criminelles , c'est le nom supposé sous lequel il s'est pré^ sente. » Ici Cerdagne s'arrête et fixe sa' fille. Il ignore si Mendoce lui a déclaré qu^il est fils du comte d'Aran, et le silence de Séraphine lui persuade
X32 11 POIIE
que Sun espiègle n^a pas eu le teinp> de se faire connaître.
« Enfin ^ mon père, quel parti pren-^ drez-vous F — Je veoÉX faire revivre un usage antique et révéré, toujours cher aux dieValiers ^espagnols. J'invoquerai des statuts qui ont toujours été la sauvegarde des dames. — Ciel ! vous
allez convoquer une cour d'amour
*— Que tu présideras.— Moi, mon père ?
— C'^st le droit de la beauté plaignante.
— Mais je ne me plains pas, mon père.
— Finissons, ma fille , il est des lois
— Bien absurdes* — Dites bien respectables. — Parce qu'elles sont consacrées par le temps? — Il est le
père de l'opinion. — Et l'opinion
-f Est la reînp du monde. — Et c'est à cette chimère que vous allez sacrifier l'honneur d'un damoisel qui n'est coupable..... ^^ Que de t'aimer, n'estce pas ? -^ Et cela est ^ bien pardon-^
ESPAGNOLE. l33
nable ^ mon père. — * Sans doute , tu e^ si aimable ! — Ce n'est pas ce que je veux dire. — C^est ce que tu penses , et tu as raison.— De Pironîe à la place du sentiment ?— Ah ! tu veux du raisonnement? Le mien sera court. Devais-je lui laisser passer le reste de la nuit à tes pieds, et puîs-je revenir sur réclat que j'ai été forcé de faire? Mes archers — On peut leur imposer silence. — • Faire taire douze ou quinze soldats, toujours encliùs à médire de leur chef : impossible , mon enfant.
— Ainsi ce malheureux va comparaître devant un tribunal qui ne pardonne pas un outrage fait aux dames?— Ah! tu conviens qu'il t'a offensée. — Et il faut que je préside,
moi -^ Refuser serait convenir que
tu es d'intelligence avec lui. — J'en suis bien éloignée ; mais comment ne pas défendre un jeune homme
l34 ^^ FOLIE
intéressant P.^..— Oh ! bien intéressant^ je l'avoue. — Qui parait être de la pre-.
mière distinction. — Je commence à le penser comme toi. — Ah ! mon père, si la pitié ne vous parle pas en faveur de cet infortuné, mettez-vous un moment à la place 4'une tendre mère, dont il est Tamour et Tespoir. Faut-il , pour satisfaire à un vain point d'honneur, la condamner à des larmes éternelles? — Gomment diable, tu parles comme un ange ! Jamais cour d'amour n'aura eu un semblable pré-* sident. — • Vous insultez à ma douleur.
Vous serez vengé, puisqu'absolument vous le voulez ^ mais , je le sens , j'en mourrai de chagrin. -* Ce serait un peu fort. D'ailleurs il n'est pas condamné encore. Il lui sera loisible de se défendre, et comme il a de l'esprit...
— Ahl je vous entends , mon père.
Vous satisferez à l'usage , et vous
ESPAGNOLE* l35
lui donnerez des moyens dç se sauen lui faisant de ces questions simples. ••• Mais , mon tendre , mon digne père , s'il repond juste ?— S'il répond juste....
s'il répond juste..... — Songez que c^est rinfamie, s'il se trompe.— Et qu'il a droit à une indemnité, sUl satisfait le tribunal. — • Mon père... — Ta main, par exemple. — C'est encore un usage consacré par le temps. — Il est le père de l'opinion, n'est-ce pas? — Et l'opinion est la reine du monde. Je croîs que je raisonne aussi. — Je lé vois bien. Ecoute ': je n'ai pas le talent de prévoir l'avenir 5 mais je t'engage à ne pas mourir avant l'événe* ment. Moi, je vais commander mes hommes d'armes, et tout disposer pour déployer dans cette circonstance la pompe des premiers siècles catalans. »
U sortit ) et laissa sa fille flottant
i3iS tktôtît
entre la crainte que Mendoce h^eiïcott-» rut la dégradation., et Tespoîr de devoir son bonheur A sa pénétration et à son esprit. La petite sortit aussitôt de son armoire , courut à Séraphine , essuya ses larmes. € Calmez-vous , madame, calmez-vous. Je vais achever ce^ que votre amant n'a pas eu le tempis de vous dire, et ce que la malice , un peu cruelle , de votre père vous a laissé ignorer. Ce beau jeune homme, qui vous intéresse tant, et <|ui vous^ inspiredé si vives alarmes, est le fils du comte d^Aran. — • Du comte d^Aran ! du comte d'Aran I dîtes- vous ? Ah ! mon cœur, me voilà donc en paix avec toi.
Mais, ma chère, d'où savez^vous....
— ^ Je le tiens de votre amant luimême, que yai rencontré dans ses voyages — Ah! que . je suis heureuse l voilà sans doute le fils de ce frères d'armer. ••• C'est lui, c'est loi. Ea
ESPAGJrOLE. iS-y
colère de mon père, à tfiavers laquelle perçait toujours la gaité , la plaisanterie, la finesse. •• Oh! oui, je présiderai. Je vous rendrai , seîgtieur Cerdague, toutes les malices que vous m*avez voulu faîre. Et mon jeune artii estil rassuré', sait-il de qui il est le prisonnier ?— Eh ! madame , ' je lui ai tout dit en le tirant de son caveau. — Ah !
ma petite , ma chère petite , je n'oublierafi jamais les services que tu viens de me rendre. »
Dans la situation oiïi était Séraphine ,' on ne pense pas au sommeil. Il fallut cependant qu^elle se laissât mettre au lit par The'odora , qui arriva en ^grondant , et qui donna ainsi le temps à la petite de regagner son armoire. Mais dès que îa vieille fut sortie , la petite vînt s'asseoii* auprès de la tendre amante; on passa le reste de la nuit à causer; et vous devinez aisément de quoi on, parla.
l38 LA FOLIE
De ce moment ^ il y eut dans le château deux partis, biçn prononcés .^ J^î^Q op-r posés et également disposés à samu^ ser Tun de l'autre.
Gerdagne \ en (juittant sa fille , était allé rejoindre le comte et la comtesse d'Aran à Textréniilé de sa maisoq. Il fut frappé , en approchant leur chambre^ d'entendre des coMps très-forts^ des sanglots , des cris étouffés , tout ce qui caractérise un acte de la dernière violence. Etonné , mais toujours prompt k servir ses arob , il tire. Tépée , il se bâte , il CQtre , on s'explique , et il rit.
Nous avons laissé Trufa,ldin errant sans lumière dans le corridor qwe la petite lui avait indiqué , ^ et cherchant sa grosse Inès* Après avoir, tâtonné bien d^s portes, qui toutes se trouve-^ rent fermées , il parvînt à en ouvrir une. Il descend dans une cpur'^ il tourne autour des bâtimens y et ne trouve riea
ESPAGNOLE. i3q
qui annonce que sa bellç ^it^ses occu^ pations et sou donricUe daos celle ppr* tîe du château. Il traverse ia cour ^ ouvrç une aulre porte ^ se irpuTe dails xm second corridor ^ entre dans june chambre ouverte , entend ronfler ^ s^approche d^un lit , il le croit du moins , il avance une main , et recule de quatre pas , eu sentant un corps velu comme celui d^un ours. Avec quelque légè~ reté qu^ii ait touché ce je ne sais quoi , le dormeur 36 réveille , pousse un loug soupir , et saute par terre.
Trufaldin veut fuir^ le je ne sais quoi vient s^embarrasser dans se9 îambjes , le renvei:se , et Trufaldiii en voulant se retenir y accrodie une paire de cornes qui , a joule à soi^ effroi. Comme il ne dépendait pas de lui de se relever aussi prompte** ment que l'ordonna il sa terreur ^ el quUl fallait quUl se débarrassât pro-
1^6 tk iOtît '
vîsdîrement du je ne sais quoi qvt^ïi «vaît enti'aîhe dans sa cliuie , et qui poulait avec lui sur le carreau^ il fut obligé de se servir encore de ses miâins , et îi reconnut, à sêi grande isàtîSfac-' tion , que ce qui lui avait fait tant de peur, n'était qu'une chèvre, et le lit d*oà elle était sauté ^ un tas de pàflie. ^ H tourna par la chambre ^ et trouva quelques animaux de la même es-* pèce , qui dormaient d'un plus profond sommeil , et qui ne firent paà le moîn-^ dre mouvement. TTrufaldin conclut avec beaucoup de sagacité , que cette fchambre devhit être dépendante àç& basses-cours , et qme les ^ appas de la grosse Inès devaient reposer à quelques pas de là. Il était posrfble d'entrer chez quelque valet grossier et brutal ; mais Trufaldin se promettait bien , en cas dhm quiproquo , de prévenir toutes voies de fait , enr
iÇÛant qu'il avaù rhonneor d'apparte^ nir au comte d^Aran, D^ailleurs il ai^ niait sa grosse , il était sûr d'eu être bien reçu, et cela valait bien la peine c|u^îl hasardât quelque chose*
Il ouvre une chambre voisine , et vingt ou trente agneaux viennent bêler autour de lui , et le confirment dans la persuasion qull ne peut être loin dlnès. D'une troisième, d^une qua-rtrièmé, d'une cinquième chambre s*é^ chappent des poulets ^ ' dés pigeons , des lapins ^ des chiens courans ^ les chiens courent après les lapins ,' les la-^ pins effraient les poules , les poules volent , les pigeons les suivent ^ le cor* ridor offre en petit le tableau de Farcfae en désordre. Trufaldin écoute , aucune porte ne s'ouvre. L'écuyer, prompt à tirer des conclusions , pense qu'Inès îxi personne ne couche en bas , parce que quelqu'un serait in&iUiblemeut
sorti au bruit de la chasse générale que faisait la meute de monseigneur.
Il suit ce corridor pour trouver un escalier qui le conduise au but chéri de ses désirs ; il est renversé cinq a six fois par les chiens ^ il écrase deux ou ou trois agneaux , les poules qui ont des petits le relèvent à grands coups de bec; il va toujours ; il brave tout; il est amoureux, et il. est chez le comte de Cerdagne.
Il arrive enfin à un petit escalier en formé d'échelle , il monte , un antre descend. Cest sans doute quelque "valet que le bruit a tiré de sa couchette.
Il importe à Trufaldin de passer sans explication , il se cramponne d^un& main, il allonge l'autre; il saisit le bas d'une jambe qui lui paraît tout-à-fait masculine ; il tire de toute sa force ; il envoie , par-dessus sa tête , le valet tomber au pied de l'échelle. Sans s'arrêter
CâPAGNOlË. 143
aux gémlssemens • qui frappent son oreille, il monte avec vivacité et poursuit son chemin ; Famour en avait fait un petit crâne»
Il poussé une porte entr'ouverte , la seule qu^il rencontrât ; il entre dans une chambre , il y trouve un lit tout chaud et vide. « Ah ! c'est sans doute celui du piqueur que je viens d'envoyer avec la meule. » Il sort , il avance j une porte encore lui barre le chemin ; il tâte , la clef est à la serrure , il tourne , et la porte ne s'ouvre point 5 il pousse fortement avec Tépaule ^ les clous qui condamnent celte porte de Tautre côté , ne cèdent point ^ mais une planche crie , se détache , Trufaldin la soutient , la pose à terre doucement , et passe par le trou qu'il vient de faire.
Il se trouve dans un corridor si vaste , qu'il juge devoir réfléchir. Ce corridor devait être un des princi-
i44 LA FOlillS
paux du château. Cependant ^ la maw $on était si grande ^ q[u^en pouvait en avoir abandonné une partie aux filles de basse-cour. La porte qui ouvrait près de fescalier en échelle donnait quelque vraisemblance à cette idée.
II ignorait qu^elle fut condamnée , et seloa lui elle n'avait résisté que parce que mademoiselle Inès ^ ou une autre ^ tirait probablement les verroux avant de se coucher.
Fort de ce jugement , le pauvre écuyer suit le corridor 5 encore une chambre ouverte : il entre comme il a fait partout. ^ Est-ce vpus^ mon ami P dit une voix de femme à demiéveillée. — Oui, oui, c'est moi. — »
Ah ! contez-inoi donc ce qui s'est passé depuis que vous m'avez quittée. » A ces mots Trufaldin ne doute plus qu'il n'ait enfin trouvé sa grosse.
Ardent comme un charbon , il ne
répond
ESPAGNOLE. l^S
répond pas; mais il se déshabille en un tour de main, et se glisse soui la couverture.
La femme , étonnée de sa pétu-« lance , veut parler ; Trufaldin ne lui en donne pas le temps ; elle soupçonne du micmac; Trufaldin c6nfir«^ me ses soupçons: c^èst Hercule sous Tenveloppe d'un goujat. La femnie , convaincue qu'il y a erreur ou atten** tat , s'agite , se démène , jette Tassail^' lant de côté , et saute dans la ruelle.
Trufaldin Fy suit; elle se glisse sous la couchette en poussant les hauts cris^ Trufaldin, à qui tout champ de ba* taille est bon , poursuit opiniâlxément la dame ; le combat s'engage sous le lit.
La dame pince , mord , égratigne , fait lâcher prise à l'assaillant , et se roule au milieu de la chambre. Dix fois Trufaldin a touché au port sans pouvoir y entrer; furieux et incapable de distinguer la
iJ^Ô %kv6tin
ixffêtmité des voix et des foitnâs , 3 re-»
éoQble dWoft , €t regajgQe !a poskièn:
avantageuse qu^il a si souvent perdue ^ et^\)n lui dis{>ute encore. Les forces de la dame sont i^puîsées 5 elle vâ cëder itiTohmtairemeM sans doute , et va cé-r der sans pécher y lorsqu^un chevalier j^araît Inopinément ^ un flambeau à la mam ; ce chevalier est le comte d'Aran^ ^ L^ cris et la résistance de sa fomme Im prouvent évidemment <}uV11ô n^a pa& consenti k son déshonneur. |I ne (ODnçoit pfts quel est Tênragé qui viole une feiAme de cinquante ans ; mais ^ quel qu^il soit , il doit ^tre châtié. Le châtiment commence par vingt 011 trente coups de flambeau appuyé»
sur Les reins. La poix^ la résine en-»
flafmniees coulent sur la peau du maU henrenx Trufaldrn , la braient , corrodent, li se lève en pouésant derr cris affreux ^ il reconnaît le cômt^ ,•
la^comtesse ; il se croit mort , et ne peeol pronoDcer que ces mots: « Je çroyaif que c^était mademoiselle Inès. -* Inès ou Isaure, coquin^ reprend le comte ^ est-ce ainsi qu^on courtise les d^mesT Tu mentes la mort , et tu vas. Ja recevoir de ma main. » Trufaldin à genoiïX demandait grâce , et prétendait qu^un^ méprise n^est pas un crime. Le comte ^ blessé à Tendroit sensible ^ avait pris 1^ bâton d^une vieille hallebarde , et re% pondait aux argumens de Fécujrer ^ en lui frappant à outrance les fesses ^ 1« ventre , Tomoplate , les xuisses ^ la tête.
C'en était fait du pauvre homme , si Gerdagne , qui sortait de chez sa iille^ ne fut entré fort à propos*
Il ne sait quel est le drôle quUI trouve tout nu chez la comtesse^ et qu^on fait périr spus le bâton ^ il voit un malheureux qui ne sait que st plaindre ^ il se jette devant son. ami^
éiiférence d«s v«ix et àes foraiâs , 3 ' fcoble d'effoR , cl regagne la po^ ' avantageuse qu'il a si souvent per ' ' et<{ii\iD lui di^ute encore. Les ""' de la dame sont épuisées • elle ve "^ " ioToteniairemenl sans (lnuc . > l"""* éor sans pécher , lorsniiLiii ■•■ "
paraît inopîne'ment , un (l;i msin : ce chevalier est le coi ■ Les cris et la résistant; d l*tt prouvent évidemment pas consenti à son de.sho oODçoit p«8 quel est l'eni une fetame de cinquari' «|ael qu'il soit , it doit difttiment commence trente coups de il? ; sur Les reins. La por flannnéei ooirlent sut'i benreox Trufaidhi , i i corrodent. H se lèvA .
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de ses maîtres ,
dai^ tous^ les dé^
t le disculper. XI
il/ s'iétaît 11^ 'avec
s , filte de bas9e-
aide a vai t > enunenée
comment ris étaient
ile dans la rivière}
>ie lui avait fait le tout
£ ^ lorsqu^il cherchait à
itresse de la colique ;
avaient ^eté au moment
ensemble ^ comment il
qu^il la cherchât dans un
tout le monde donnait
son umî^
i4d li. FOLie
lui représente que le vainqueur des Maures ne doit point tuer un ennemi sans défense. « Eh ! reprend d'Aran , cet ennemi est un drôle que je nour-ris depuis quinze ans , et qui m'a fait.*.. —Non , mon ami , non répliqua la comtesse , il ne t^a pas fait*.. — Corbleu! madame, en ètes-vous bien sûre ? •— J^en jure par Faïmour que j'ai toujours eu pour toi. — Vous avouerez du moins qu^il s^en est fallu de bien peu dé cbose. — Ah ! mon petit , je ne dis pas non. — Seigneur Cerdagne , continue Tfufaldin, j'honore, ]e respecte madame^ jamais je n^ai levé un œil profane sur elle. J'aime mademoiselle Inès , c'est elle que je cherchais , et je lé répète, c'est avec elle que je croyais être.
-— Allons , tnou cher ami , dit Cerdagne , je ne vois pas , puisque tu en es quitte pour la peur , qu'il faille ^assommer ce malheureux. Cependant
G6lte aventure est de celles qu'il faut ensevelir dans le silence: les rieurs ne seraient pas de ton côté. Voyons , do€^ leur, quelle est cette Inès , mets-nous au courant de tout ceci, ou je te fats jeVev dans les fossés de mon château. »
Trufaldin avait trop d'intérêt à ^e justifier dans l'esprit de ses maîtres , pour ne pas entrer dans tous les âé^ laiis qui pouvaient le disculper. XI racostta comment iL s^était lié 'avec mademoiselle Inès, fille de bas9ecour ^ que Hotrulde avait enunenée pour la servir^ comment ils étaient tombés ensemble dans la rivière; comment une oie lui avait fait le tour que vous savez, lorsquHl cherchait à guérir sa maîtresse de la colique; comment ils avaient été au moment d'être brûlés ensemble ; comment il était naturel qu'il la cherchât dans un château où tout le monde dormait
]5o LA FOLIC
OU paraissait dormir ; comment , en la cherchant , il airail lâché les ehè' Ti^e», ]€s agneaux^ les poules, les pigeons , les lapins et les chiens couraos ; comment il avait jeté par -dessus sa tête un valet qui descenchit un escalier tea échelle : comment il avait enfonce «ne porte; comment , en eherchani fine fille de bdsâe-cour ^ il était entré chez la comtesse, qu'il bc siff^^ïl pa»
être a\i château. ^ Enfin ^mes boas sai« gaJBnrs , dit-il , si pi cédé à la con-»
euptscence., le châtiment a été plus loin que la faute j car enfin je n'ai rien fait ^ lien ' du tout y et mon corps n'est que plaie , que meurtrissures. Âh 1 mon Dieu , mon Dieu , comment donc fair0 pour avoir celte fille-^là ? ^
La narration de Trufatdin avait été assaisonnée de traits si naïfs et si ori-* ginaux , que Cerdagtie riait aux éclat»
an Fécoutant^ et rit encore lorsque
BSPAGNOlrÊ-. rt$i
f^ eonfear eut fini. D'Aran preiept^ doit que ce» sailli^ de gai te éuiant trè$-cléplacées j il orck^ina à Vécu^ej^ 4^ [xrendre se^ habits \, ei d'allier dafis. .|^ corridor se mettre dans un é(s^ dé(ie^> X«ai cotritesse avait regugBC soji -lit y.^ {)rételidait qu'elle ne r^viendr^nfl . p9f d^$ contusions qu'elle sentait jpartotit .^ ^t qui s^etaiefit multipliâmes daiis çett Combntâ Gonsëculi&. 4k Ah! mon nmi,^ mon' cher anil^ vous qne fai (atit âita^, et à àtti j'ai ééé jii fidèle ^ ceU^ n^it «3l^ plus ci^uelfe que celle oit pQUs efitsajétWf 4e donner un petit frère à Siendocç ^ et où ce ttialheureu^ ciel de lit tQinl^a i|ur nous deux. Au moins c'étaii ir<m^ qui partagiez me5 plaisirSi et m^ di^ ^râcc ^ mais cet affreux Truf^Idin. t vquel gouvemefir toti^ aViei^ donne.
ii votre fiU ! Il fem pouriani que fit Qonvienoe ^uM se présenta jolim(«)t^ ^ Bail ) bftb ! uadaime , c'est bisii k
]5a L À FÔLt3
momeat de penser à ces balîvero^.
-- » Hélàs ! disait Trufaldin en se rfaabillniii ^ il faut qne je sois ne sous une Uen trisie étoile ! Batilde m^a Ant cocu Tingt fois sans que j^osasse m^eu plaindre ^ et je ne puis tenter de m'^approcker d'Inès , quMl ne m'arrîve quel* que chose de funeste. Comment diable aussi ai - je été prendre une vieille comtesse pour une jeune fille de bassecour ? Ah ! dame , le désir , la f réci«
pitation • et puis la nuit, tout cela
se ressemble* J'aurai mon lues pour* tant , car je l'épouserai pour n'en point avoir le démenti , et nous verrons si la fatalité qui me poursuit empêchera la consommation du mariage. )► ^
Qu'eût dit le malheureux écuyer ,
s'il eût su que le lit qu'il avait trouvé
' chaud était, celui de sa -méitresse , que
le prétendu valet à la jambe ipascu-
ESPÀGKOIÇ. l53
line y à qui il avait fait faire le* saut , était Inès elle-mêine t
Cependant Gerdagne ^ en s^efTorçaiit de contenir sa gaiié, en consolant d^Aran et sa femme ^ eu apportant à soii ami de Feau-de-vie camphrëe pour bassiner les contusions de madame ^ <Cerdagne pensait à ce valet que Trufaidin, avait tué ou à peu près. II sentit que pour n'être pas noble ^ on n!en est pas moins homme ^ et que tout être qui souffre a droit au secours de se% semblables. Il prit un flambeau , gagna le diable d'escalier , au bas duquel il vit une grosse fille nue , dont le postérieur «vait écrasé un agneau , et qui n'était évanouie que de Teffet de sa frayeur.
Gerdagne Jugea qu^à .la figure près , Inès méritait les empressçmens de Tru* faidin et de tout autre ^ et son premier mouvement fut d'appeler Pédrillo. Il réfléchit pourtant que cette aventure
i54 lA FOilB
était d^an totttf aittre genre ^ et pouyaît avoir d^autres conséqaenees que Ie$
ftmouTs de Sëraphine et de Mendoce ; il: juçea qu*it fallait laisser ignorer a Inès la caose de sa chute ^ et mettre Tni&Idin dans l'impossibiltté àe jaser»
En conséquence I il appuya contre le inur son flambeau ^ dont la grosse fille se servirait pour regagner son lit quand die aurait repris ses sens. Il entra dans son chenil^ on s^étaient retirés ses diiehs ^ fatigués de manger des lapins ^ il prit de ses nobles mains le baquet où i^abreuvait sa meute ^ il le vida sur le corps dlnès^ qui saisie de cette immer- $ion glaciale ^ ouvrit lerf yeux , regarda devant elle ^ et ne vit pas son seigneur qui montait Pécbelle derrière elle, aussi lestement qu*un écureuii. Cerdagne retrouva Trufaldin à la tnêmè î)lace , assis contre le mur, les ntainfr jointes , tournant ses pouces , et
dmàtil la plus vilaine grimaèe» ^Le ^mie pensa qae^ pûisquHl ayaitiledi^- O'et s^vec Mendoee , il pcMinrait > F||^r|p( lencor^ dans celte conjoucture* Çapei^ 4apt ) sH} kiaû^ait libre daus le ehâteau^^ il se ferail pantier ^ar qnekfiie valc;! à q^i il faudrait donner une causq db toutes ces brulpres , et Cerdagne sa-*^ Tait que TrufalJin p'étaii pas un ' e^ prit inventif. D'^aiUeura j en allant et ve^ nant plus tard , il rencontrerait itiévi^ tablement le confie et la couîtesse , pd^ qui son aspect nWrait rieii d^amusant :
toutes réflexions faites , Cerdagne ap^ pela Pédrillo , le chargea d%ne terrine d'eau-de- vie camphrée y prît Trui^I^'^ par ToreiUe qui lui restait ^ le meola 4 la porte de 1a tour qu'habitait Afen*^ doce ; Pédrilto ouvrit^ ^pon^sa dedaxia r^eujef . et la terrine , refermé soit gneusemei^t la .-. porte , et fut : se cou^ çber jusqu'à nouTei oidrei^
.l56 Z.A FOLIK
Gerdagne , très-fatigué ^ jugea à pro« •pos de re[K)ser quelques heures ; il engagea d^Aian , et S9 femme à suivre cel exejnple* Ils dormirent tous , comme on dort lorsqu'on jest fortement préocxupé , c'est-à-dire assez mal. Aussi à la pointe du jour tout le m<mde élak . debout ^ et même la pauvre Inès ^ qui était loin de penser que ce fut son amant en personne , cet amant si désiré, ^i attendu , qui avait failli à la tuer, et qui pourtant ne lui avait fait aucun mal.
: ' Dans Pautre partie du château , on xi'était pas levé encore, mais on nVvait pas fermé Tœil , et on n'en était pas moins jolie : peusers de bonheur «ont un baume qui rafraîchit le sang.
Séraphine et la petite n'avaient pas cessé de jaser. La jolie demoiselle se promettait bien de tourmenter un peu son papa : mais il était important de prévenir Mendoce de ne s'alarmer de
rien ^ et d^étre bien persuadé que 9a Séraphine était d^intelligeoce avec li|i.
Un billet, bien tourné , bien tendre , était écrit depuis deux heures au moins ^ il n^y avait qu^une difliculté, c^était.d« le faire parvenir à son adresse , et on ne savait dans quel coin du château était enfermé Meudoce.
j Le demander était Je moyen de ne rien savoir ; Tespionnage parut Tunique ressource. Mais comment la petite femme serait- elle partout à la foisT c'était une autre diHicuIlé. Elle va trouver son mari , qu'elle avait singulièrement négligé depuis son entrée au château ^ elle fit sa paix comine la fpnt des époux qui s'aiment ou qui en ont Fair ] elle conta au page ce qu^elle savait des aventures de la nuit , et ce qui était résolu pour cette journée.
Le page , charmé de pouvoir faire quelqu'espiéglerie ^ se prêta à tout de
la menieure grâce du nioïKfe^ et prcM nonça 9^us hésiter qiie Cerdagne avait trop de confiance -en Pé^rillo pour qu^il ne fut pas un des meneurs de celle petke guerre.
Cependant il nVtatt pas prudent qiie Guzman s'attachât aux pas du vieux domestique ; il savait de quoi un page est capable. Il éta!t plus natupel que la petite ^ q'ni avait cent prétextes d^atler et de venir pour les affaires de la maison se chargeât dVbserver le vieillard ^ pendant que son mari observerait , autant qu^il le pourrait^ sans inspirer de défiance et sans paraître eniVeindre Tordre qui le retenait chea lut. Encore une dinicuhë , la petite ne. eonn^aissait pas Pédrîllo*
Mais y quand une femme a adopte un projet , connaît - eHe des obstacles qui en empêchent Fexéculioii ? Geller eî se mit à trotter par toi\t 1q ch^teaur
ERe avait besoin à la café, au grenier, à foffice , au garde -^meuble ; deslinëe à seconder Théodora , il fallait quVIIe se mît au courant; ce fut la réponse qu'acné fit k Gerdagne, qui la rencontra trois ou quatre fois en une lieure, et qui eut la bonté de la croire.
Un valet à cheveux blancs se trouve nez à nez avec elle ; elle Taborde de Fajr le plus gracieux , et lui dit que ,, sur le bien qu^elIe a entendu dire^ elle 9vait conçu le plus vif désir de faire connaissance avec le respectable Pér> dril(04 « Hélas! reprend le valet, je spis vieux çomine Pedrillo , mais je n^aî pas comme lui Thonneur de posséder la confiance du maître, et d\v prouver tous les jours sa générosité. — Je suis persuadée , mon ami , que vousméritez Tune et Tautre, et je me ferai iin vrai plaisir de vousi recommander»
-^ Grand pierci , petite ot charmaaie
i60 LÀ FOLIE'
dame* -* Mais faites - moi donc copnaître ce trop fortuné Pédrlllo, -^Qm., trop fortuué, car enfin qu'a -t- il fait
plus qu^im autre f Tenez, tenez ^
le voilà qui file en tapix^ois au bout du corridor. Je vou$ a;$$ure, que mon zèle...» mes services... «mon..... 'p La petite n'avait plus besoin de lui y elle était delà bien loin.
Les domestiques qui servaient dans rinlérieur,du château étaient toujours consignés dans leurs chambres^ les palefreniers , les piqueurs , les valets de chiens , avaient seuls reçu l'ordre de reprendre des fonctions qu ils exerçaient à l'extérieur, ou dans des parties éIo:« gnées du lieu de la scène, et c'était un de ces messieurs que la petite avak eu le bonheur de rencontrer.
Elle traversa le corridor que suivait Pédrillo,^ en chantant, et en te---
KSt>AGNOLE. l6l
meut en évideDCe un plateau charge ci« conserves qu'elle portait , n'importe où.
Elle tourne la tête du côlé du vieillard, et passe rapidement^ elle avait pourtant faît ses remarques. Pédrillo tenait un panier, trcs-probablement garni de ^vv^es , et il marchait vers une porte qui était an fond du corridor.
TiC rusé vieillard avait ente^dà et Vît la petite. Il avait trouvé extraotdinaire qu'elle apportât des conserves d^une partie de. la maison où on n!eu ^vait jamais mis. Il ne se doutait pas.
<I^e la petite eut encore parle à S|éra-* phine, et cependant il eut des soup^^ çons. Il était essentiel que le jeune ^omme ne s'évadât point, et les plus faibles moyens sont quelquefois, les plus sûrs. Pédrillo ne prévoyait point comment la petite préparerait ^ne évasion^ il ne jugeait pas mêm« qu'elle y eût le moindre intérêt;
tôt lA. tùtît
mats les coiaserves étaient suspectes^ €t Péilrillo ne &e souciait pas de voyagev quinze jodrs pour ralâener le seigneur Hendoce.
Cependant , après s'él?e . assuré qo^ le$ corridors étaient Hbfe&^ hs vieil-^f hrd ouvrit les deux preqiiè?es po.rte$^ passa un excellent déjeuner, par \^ guichet de la troisième / referma totales tes serrures, et fut faire pun de ^et aoupçons à CerdagQc. Le conite crui faire un coup de martre en Côïfilgnant spset' la petite : il s^ëtait à pci&e écoule uo; grand quart d'heure^ et rbenrevtx amant de Séraphine^ tenait déjà Ist tendre billet.
La petite avait cont^ en quatre motii à son mari ce qaVile avait observa; ^le avait dépeint aussrt brièvement les corridors qu'elle avait traversés f ^ une petite cour carrée j entourée des écttssons du maître, et qui don*^
«ait sor le corridor c|uè $uîv«ît Pë^ drille ^ aVait éclairé maître Gtizmat»;^ € Ma boQue amie , ma bonne amie,, il est dans la tour qui serl de prisoa aux pages*. Trois cbambres Vuae sur F$atrt que je connais pour les avoii* habitée^ ^1 trois mais.*.. I>onnefrapi ton bilier« •-• Tu as donc une clef de. cette lourf f Non. -^ Et par ou enircras-t» ? ««^ }% n'^entr^ai point. ^^ Que fèras-^ttt donc ? — Tes jarretières , tes bc^s:^ tes rubans^ noue^moi vite tout cela eu* semble, attadie le billet à Tun des b^utSé Je monte dans le grenier qui est au* dessus de bous : de celui-^là je pass4 dans un autre; ^e sors par la lucarne». r»
•9» Tu te tueras , malheureux 1 ^^ Non. Je <iéscênds par une pente assca douce sur la terrasse de la tourelle ^ je descends le billet le long des eroisées/qui sent Tune sous Faulre*^ ec Mendoce le prendra par la le*
l64 l'A ^OLXS
nètre de la chambre où il se trôu<* vera. »
Aussitôt dit, aussitôt fait; Mendoce étourdi 7 :gai «, /mâls^ sensible et boli^^ plaignait ^ consolait , pansait son pauvre TruFâldin^ lorsque le' billet suspendu à une attache légère. vint voUiger de^ vant sn fenêtre. iH ne douta point que sa tend?e Séraphine ne se (ut occupée de lui* Il brûlait de tenir le précieux pardieiaiii) mais la fenêtre ciait à dix pieds de terre , et c'est ce qu''a vaît oublié robligeant et trop pétulant page4 « G>mment faire ^ bon Dieu l Ne pas prendre ce billet ! renojicer à une consolation si nécessaire à un captif!
Allons^.. Trufaldia 7 un peu de courage^ mon ami, viens ici, et je 3àu-r teraî sur tes épaules. — ^ Mais, seigneur — Hé! viens donc^ boui'^
reau. Si la main bienfalsanle qui me présente ce vélin allait se retirer !*•••«
ESPAGNOLE» l65
Viens 9 viens donc. % Le billet esc pri^ , lu ^ relu ^ baisé ^ baisé encore , et Guzman est heureusement rentré chez lui, quand PédriUo vient, de la part de monseigneur, ordonner à la petite de garder les arrêts.
Une précaution en anièiie.nue autre.
Les archers qui avaient conduit Mendoce à la tour , pouvaient jaser avec les domestiques ; on interrompit encore toute communication entre le corps-degarde et le château. Il était temps ! Oh!
Tamour fera toujours des dupes.
Cependant tout se disposait pour la tenue de cette coitr d*amour , qui devail rappeler ce qu^on avait vu de plus fameux eu ce genre à Avignon , à Pierre- Feu, à Romanin , sans compter cette fà~ meuse' cour d'amour tenue parla reine Berthe, pour juger le chevalier Robert.
C'est ce tribunal qui connaissait de toutes les injures faites aux bellies, qui
t€6 LA FOLIB
B ofiraii i|ii^iin jea «Tesprit lorscp^Il nM-^ tait 4]iiestlon que de bagatelles ^ mai»
i{iii punissait par la d^;radati<m ei même par la peine dé mort , les che— ▼allers qui s^âaient portés aux demies outrages. Ces cours étaient ordinaire* ment présidées par les plus grands seigneurs du pajs , qui ^ pendant la ses-sion ^ s^appelaîent ^ri/xcef d^ amour. Les juges , les assesseurs \ les hérauts d^ar— mes étaient choisis parmi les femmes les plus qualifiées et les plus jolies du canton ^ les formalités , les. cérémonies , tout respirait la plus noble galanterie, et si on convient de Tin-fluence qu^a toujours eu le sex'e sur les moeurs des hommes, on avouera que ces siècles étaient ceux de Tiguoraûce , et non pas de la barbarie.
Lis but de Cerdagne était de faire À Mendoce une peur qu^il n^Oubliàt d« sa via , et qui le rendit sage. Il
A^osaîi se flaUer que sa fille -seule b}>e4 T&i ce pFodige , et ^ avec un hbnlni^ comme Mendoce ^ on ne pouvait riea ^attendre que de la raison cachée sous )a forme des grâces^ et embellie par le sentiment*
Déjà sept à huit pi^ueurs étaient partis pour avertir une cinquantaine de gentilshommes les plus voisins , qui devaient arriver dans la journée , armés de pied en cap. Des palefrenier»
conduisaient àes mules aux plus jolies des vassales de monseigneur ^ qui avait ^ pour les habiller maguifiqùement ^ là garde-rôbe tout entière d'une épouse quMl avait tant aimée. Pédrillo avait reçu Tordre d'arranger avec la plus grande pompe la salle où s'assemblaient )e$ ofTiciers haut-jtistiders du comte', et lé comije , qui avait besoin de Théodora pour pousser vivement Mend^jce , était allé en personne lui donner
i68 LÀ FoAf: <
ses instructions. « Bonjour ; ma chère Théodora. — Eh bien ! seigneur^ qu'y a-t-îl de nouveau ? Allez-vous mettre ma patience à de nouvelles épreuves ?
— Toujours grondeuse , Théodora. — II y a long-temps que vous le savez. — Et que je m^en plains. Au reste.... — - On ne change plus à quarante ans ^ j'achève votre pensée. — Je vous en remercie. — Au fait, seigneur , que me voulez-vous f
— Je viens vous proposer de vous charger d'un grand rôle. — Ah ! ah !
et de quel genre est ce rôle? — Un insensé , un téméraire a manqué de respect à ma fille y et je veux l'en punir. — Ah ! vous en revenez à mou sentiment. Je le savais bien qu'on m'écouterait à la fin. Et dé quel genre de mort le punirez-vous ? — Comnient , de quel genre de mort ? — JHions ) n'allez - vous pas ménager un paltoquet qui a l'insolence de
plaire 9
ESPAGNOLE. l€g
pïaîre , qui entre ch« yous par un soupirait, et qui m'enferme daus un caveau au vin, Voire haut-justicier, ses conseillers , ses gens de plume sont-ils avertis, sont-ils arrivés? Taudience va^ t-elle s'ouvrir P — Je n'ai besoin d'aucun de ces gens-là. — Ah! vous le ferez expédier sans formalités : c'est plus br^. Mais quel rôle jouerai -je donc dans tout ceci F — Voulez-vous me faire la grâce de m'entendre P — Eh ! je ne faist.
que cela. —Il me semble, au contraire^ que vous mHnterrompez à chaque mot.
— Je suis inuelte. Vojons vite le TÔle que vous me destinez. — Je convoqua une cour d'amour. — G^est une misère que cela. — C'est .tout pour un homme d'honneur. La dégradation de la ch&« Valérie —Et s'il i^'est pas chevalier? — Il Test. — Mais son valet, au moins.... — Ohl nous, verrons , ce quoa en fera.. Je convoque rdonc une couiî^ IV. 8
fje Isk FOLIE
d^amour ^ et ma fille présidera. -^ La luàl^ idée ! -^ A la rigvieur, je devrais me nommer priace daitiQur ^ mais jq ISIÎ& le seul ici qui sache lire et écrii*e^ ainsi je me charge de la partie des écrkares. — Mais votre fille ae con-* dainoera pas un homme que je la soupçonne fort d'aimer. — Elle n^a pas k droit de Tabsoudre : d'ailleurs je lui donne pour rapporteur quelqiiiW qui a*!» jamais plaisanté, et quet je crois incorruptible* — Et qui y s'il vous plaît?
•^^Théodora. -# Rapporteur , moi ? Je $uis rapporteur ! Ah ! quel rapport je ifais vous faire ! Je sais par cœur celui qia'oa prononça dans la fameuse affîiire de Pierre de Provence et de fe belle Maguelone : il n^ aura que quelques njols à changer* Ah çà , et d[^ proposera les questions à résoudre par ^ délinquant? -r Moi. — Il faut ici des questions bien entortillées, biqi^.
obscures ; des ques t lons^ • ^— -Inso-^
lubies ^ n'esl - ce pus ? *-? Insakibles ^ c'est le mot. — J'en ai trouve dans ief procès - verbaux des icours d'amotif d'Avîguop , de Pierre - Feu , de lloinanin. — Bon , et dégradé k la itiU nute , s'il répond de travers. «^ Je vais vous envoyer des habits magnifiques»
— Bien. «^ PédrîUo vops servira à dî«»
ner dans votre clianibre 5 ainsi rien ne vous empêchera d'être prête quand ma viendra vous avertir. »
Cerdogtie s'en fut dîner en petit comité avec monsieur et madame d'A^ ran. II leur parlait de ses dispositio(nS' magnifiques^ comme d'une chose qui devait lui faire autant d'honuieur^ qu'elle serait utile à leur fils. « Je veux voir cela, disait le comto d'Aran. Vous me prêterez «ncore votre" armpre bien complote, çt je me ittê-> lerâi parmi vos hom^n^es d armes. *^.
Mais y mon cher Gerdagne , reprk la c^omlessef savex^vous que je n^'approuye pas . trop votre projet ? — Et pourquoi cela ^ madame ? •-* Mon fils a ; de l'esprit , beaucoup d'esprit , infiniment d'esprit , et cela est incoBtestablctf Mais si Faspect imposant de Tas-* semblée , un mouvement de frayeur , "une distraction ^ le faisaient répondre de travers ^ il perdrait la noblesse ^ ktt^ plus noble, bien plus noble que le roi d'Aragon , et Tunique espoir de notre postérité. — II ne perdra rien , madame* "— Mais les arrêts des cours d^mour sont sans appel. — Oui, quand elles sont compétentes. Celleci est composée de moi , de ma fille , de ses femmes, de mes vassaux, et ^ien certainement on ne peut être à la fois juge et partie* Nos jeunes gens, et les autres, qui ignorent les plus simples élémens du droit naturel , no
eSpagnolî. 173
s^a viseront pas de récusei* le tribunal | mais je le casserai , moi ^ de mon auto*;»
rite privée , si je vois les choses tourner mal, —Vous me rassurez , cher comte ^ et . bien qu'excessivement fatiguée ,• je veux être présente aussi. Le cher ei^ faut ! je ne Pai pais vu depuis six ans.
— ^ Moi , je Pai embrassé^ et le co^um a pris mes larmes patemelies pour de la pituite. -* Mais , madame ^ reprit Cerdagne , votre fils vous reconnaîtra^ «-* Je prendrai un habit de matrone et un grand voile noir. '— Théodora a votre affaire; — Je me mêlerai parmi les conseillères. ~ Fort bien. — Et j'opinerai contre mon libertin de fils.... si pourtant je peux résister à Tenvie de Tembrasser i mon tour. — Ah ! résistez , madame ^ par grâce , résistez ^ vous gà-* terîez tout. — Ah» ça • cher comte j
comment finira la séance? — Hc ,
parbleu ! par ce que nous désirons
174 ^^ FOLiB r
tous.. La procédure 361 a suivie dW bal^ le bal d'iikQ gdJa ^ et dé la table à Tautel. Puisse votre fils rendre ma Séraphiiie Uetrreuse ! et ^ ma foi ^ je Tespère* Il esl ëtourdt comme je le fus à son âge , maistLa le dœur bon comme moi. J^ai dû bedBcpup à ma femme , de glorieuse mémoire , et j'aime à me persuader que la sienne -le ramènera. -— Ainsi sait*41 ^ cher conilei — Hé 1 mais , quel bruit entends-je dans mes cours i* :^
Gerdagne se lève ^ sort et revient.
€ C^est "une cinquantaine de mes hommes dWmes ^ couverts de leurs fïûs riches armures ^ ce sont les plus jolies de mes vassales , que des habits somptueux vout rendre plus belles encore. Pédrillo ? *- Monseigneur P — Fais n^ettre les chevaux de bataille dans mes écuries^ conduis les maîtres à la salle à manger ^ sers-leur M que tu trouveras de mieux , et
enVoie-moi la femme de Guasman.Âh !
'Va prendre un habit de duègne ûtmih plet chez Théodora ^ et apporte -ie à madame la comtesseé Passe à mon af^ Henal , et prends ^ y Tarmure que te comte a endossée leijour^que res|âègie a pénétré jusqu^à moi» Ah 1 va dus tnon cabinet , ouvre mon grand bn-^ >eau noir , prends Pécrin de madame de Cerdagne , porte- le à Séraphine^ et ths^lui' de ma part de charger de dia^* matiâ sa coiffure et ses habits. «^ Ah ! je vous en prie ^ monseigneur ^ ne m'or-* donner plus rien* — Non , que de faire sortir tous mes gens des arrêts* ^ et conduire un détachement de mei iiommes d^armes à la tour , pourame^ ner Taimable prisonnier quand il ea iera temps. Tu tairas coiacher après ^ èi tu veux ^ )e t^ engage même ^ cs^r il est au moins inutile que Mendoce te reconnaisse. i>
Le comte et la comtesse d^Aran sont travestis» La bonne dame^ exté* nuée de la ' façon de Trufaldin , essaie de marcher par la chambre, appuyée snr une canne en béquille ^ la petite vient prendre ^ en riaut , les ordres de ^monseigneur ; nionseîgneur , qui aime les femmes gaies , la prie , en riant aussi , et sans savoir pourquoi , de faire rafraîchir ses vassales , de les con-* duire à la salle haute ^ entourée d'armoires , où sont les habits de cour . de feu madame la comtesse , de les dis* iribuer selon Tâge , la taille , la grosseur ^ de faire les pinces et, les replis nécessaires , et surtout de mettre à cela autant d^ordre qu^on en a jnis depuis au magasin de POpéra. ,
La petite part en sautant ; Cerdagne
sort , donne un signal à son nain , ^t
aussitôt' les cornets à bouquin , les
trompettes 9 la grosse, cloche de k
esPAûNo&c« 177
chapelle ^ celle, qui appelle les couimensaux k dîner ^ le carillon de la grande horloge, les tambours ^ tout sonne et joue à la fois. Quel dommage, qu^il ny eût pas alors de canon ! Tous ceux qui étaient dans le château fusr sent devenus sourds pour la vie* Le bruit de ce concert infernal pénétra jusqu^aux bas-fonds de la tour où gi^ sait Trufaldin. Il sauta ^ malgré ses doup leurs, du lit que soi bon maître lut avait abandonné , etJl s^écria : « Voilà les inquisiteurs de Pallarols qui viei^ nent prendre leur revanche ! — Toujours poltron ? «— Et malgré cela tou« jours battu. Si vous Taviez été comme moi, vous juriez pçur de votre oml^rcr -— Imbécile ! tu ne vois pas que )e fur' tur beau-père veut s'égayer . à nos, dé-»
pens. -— Que le diable m^emporte #i je ris de ces essaîs-là.-— Mais, bélitre , je t'ai lo Le billet, le doux , lé chamant billet
fi**
X'jS ILk FOLIE"
•de Fadorable Seraphine ! *- La belle caution ! les amans Voient tout de iravers, et j'en aî'su quelque chose qnand j'ai pris madame votre mère pour Inès.
•^ I^aquin ^ s'il t'arrîve jamais de dire tm mot de celte impertinence , à moi ^ k qui que ce soit au monde , à Inès tadênie, je te coupe Toreille qui te reste.
**• J'entends bien, monseigneur, et je lie vous en parle que pour vous prouver — Paix. •*- Qu'un roturier....
•— t^aîx. — Se trompe comme un llobie, et un noble comme un roturier. — Paix, paix, pour la dernière fois , paix ! — Ali ! mon. Dieu !
Oia ouvre les portes. — Et sans cela <:omrt>ent sortirions-nous î — Vous -Vwislirere^ d'affaire, vous, et moi.....
•** Et toi , • q.u'as-tu à craindre che2 1^ bonUe de Cerda^ne ? -* Mats j'étais chez lai quiand votre père m'a si bien étrillé» ^^ Je ; t^aurais tué , à sa
^àce ^ nô me l'omps pas lia tête davantage. »
Les portes s'ouvrent eh effet \ dix à
douze hommes d'armes, couverts de
fer, lavisière basse et la lance en âiVêt^
oi^dôD^nôAt à Mendoce de les suivre.
4 Un moment, messieurs, j'ai là un
petit miroir d'acier qu'il faut qtie je
-consolte : je ne paraîtrai pas , quoi que.
vous, fassiez , dans le désordre où me
voilà. — Allons, presto, dit un homme
d'armes en grossissant sa voix. — Ah !
monsieur le bourru , reprit Mendoce
en arrangeant les crevasses de ses
manches et de son haut-dè-chausses ^
en donnant une tournure élégante aux*
boucles de ses blonds cheveux ^ ah !
monsieur le bourru , je vois bien que
vous n'êtes pas amoureux.— Presto, seî-
gtieur , prestissimo. •*- Si nous étions
tête-à-tête en rase campagne , je vous
presserais bien autrement* — "Vos afmé5
l8o Là FOLIE
tomberaient devant moi. — Diable \^ Elles tomberaient, vous dis*je. » En effet, c^était son père qui lui parlait.
Mendoce sortit de sa tour, en le-^ .vant les épaules devant le bourru , en se caressant le menton , et en arrangeant les plis de sa fraise. On ne saturait penser à tout , et Gerdagne n^avait pas donné dWdres au sujet de Trufaldin.
LMcujer , qui ne se souciait pas de rester seul dans la tour, se mit à côté de son maître , et marcha avec lui entre deux escouades de ces hommes bardés de fer , qui ies conduisirent au petit pas, et au son des trompettes , dans la ^alle où s^était établi le tribunaK
, Sur les côtés , étaient des baiH quettes couvertes de draperies écarlates, relevées en bosse d'or* Sur ces banquettes étaient assises vingt on trente femmes , plus jolies les unes que les autres , et parées de tout ce
^i^kéVùtE. î8i
^e l'^art peut ajouter k la beauté. Dans
le fond était; un fauteuil à bois doré , couvert de coussins cramoisis, chargés de galons et de crépines d^argent ^ ee siège était occupé par Théodorja , tra*vestie en rapporteur. Au milieu de Paudience était le comte de Cerdagne ^ vêtUr d'un tissu d'or, relevé d'une broderie en argent. Il était assis devant une table couverte d'un tapis et chargée de papiers; Â côté du fmiteuil de Théo* dora ^ était un dais surmonté de plumes , à rideaux de velours vert , retroussés avec des glands d'or ; le fond présentait en grand les armes de la maison de Cerdagne , brodées à l'aiguille / et du travail le plus parfàit.r C'est sous ce dais que paraissait Sé^ raphine, élevée au-dessus des autres femmes , plus encore par ses charmes qoe par le rang. La soie ondoyante eut Uissé deviner ses formes , si les pierres
%6% , tA roL^E.
précieuses <|ui le* co^lvraicqt iiWsâettk ébloui Tœil lê plus .téméraire et le piM perçant. Derrière le dais éuûebt rangés les hommes cl^umes ^ qui s'ëtendaieul circulairemeut le. long des banquettes* En avant de Cerdagne ^ une balustrade en cuivre doré sép.iiait le tribunal de.
Fauditoire ^ composé des vassaux rolu*' riers et des domestiques du comte.
C'est parmi eux qu^étaîent cachés Pé« drillo , Kotrulde ^ Inès , Gus^man , la pe«tite\, et.ceux à qui il était défendu de se laisser voir»
Mendoce ne put se défendre ^ en entrant dans . celle salle , d!un mouyernient de respect et d^admiraliou , et dès quMl parut , il fixa tous les regards. Beau comme TApollon du Belvcder , faît comme lui ^ it portait uq habit de satin blanc à crevasses couleur de rose. Des bottines d'un vert clair ^ un pelitchapeau de la même étoffe que ses crevasses ^
ESPAGHOXC. 183
sQitnoiitë de plusieurs plumer quîbadi* naient au gré de Pair : ses grâces et son air modeste complétaient sa parure.
II traverse la salle, frappe du sileuce profond qqi règne autotir de lui. En passant devant Séfaphine, il met un genou en terre , et se recueille un moment devant la divinité quMl adore. Fort de ses promesses , et disposé à la seconder , quoi qu^elle fusse , il se trient debout, à la place qu^ou lui dé&igne^ et Trufaldin le suit pied à pied : il est devenu Tombre de son maître.
Cerdagne n''avait pas prévu que monsieur Féouj^er accompagnerait Mendoce. Sa présence ne lui plut pas du tout 5 en effet , le bavard pouvait répondre , aux interrogations qu'on lui adresserait ," certaines cboses d'un rapport trop direct à ceriaiixe aven-:
ture qui ne pouvait pas flatter certain comte. Mais enfin ce diable d'écuyer
184 ^^ roLie
était là } Cerdagne ne pouvait le vétt^ voyer sans entrer dans certains détails :
il jugea à propos de laisser là Trufal-* 4in , mais il se promit bien de ne pas toucher la corde délicate.
Mendoce regarde Séraphine^ Uair sérieux de la demoiselle Pavertit de garder celui qu^il avait pris d^abordir Théodora se leva de Tair le plus important , et se disposa à parler. « Un moment , s'écria Trufaldin. «*- Silence ^ dit un héraut d'armes. -*- Je parlerai , morbleu I — Silence , silence. — Oui ^ quand j'aurai fini. Vous saurez que je ne mérite pas l'honneur d'être, jugé par une cour d'amour , que je ne suis pour rien dans cette affaire , que mon maître est un fou , qui n'a pas voulu m'écouter, que vous en ferez ce qu'il vous plaira ^ et que je vais vaquer à mes affaires. »
'Eu finissant ce burlesque plaidoyer , Trufaldin traverse la salle en
courant , et les liomraes d^armes courent après lui. En dépit de ses brûlures. ^ il sautait la balustrade ^ et allait se faire jour à coups de poing à tra- * vers la valetaille , lorsque le comte d^Aran ^ qui lui en ' voulait , et trcs-r fort ^ Tarrèta par le talon y le jeta l^e nez par terre , et le reconduisk à sa place ^ le fer de sa lance-dans les reins^ € Eoicore un accident , disait Trufaldin , en se frottant le visage. Il n^y a pas de raisons pour que cela unisse. »
Malgré le grand sérieux qu^affec* tait Mendoce ^ il était diflficile qu^en* nuyé de la lenteur de Théodara ^ il ne revint un peu à son caraaère., §,^ Allons donc ^ dit ^ il , aimable rap«* porteur^ voyons les griefs à ma charge.
~; Du respect pour vos juges ^ répond Théodora , en fronçant le sour-»
ciL — Vous êtes sans doute trèsrespecia^let — NVublie« pas , dit
î86 lAFOLlÈ
Sëraphîne , avec dignité , que cW moi qui préside- » Mendoce ne répond qne par une ^ profonde rêvérence. Diable ! disait à part lui Gerdague , ma fille a le ton msfgistrah 4c La session est cuVert€^ reprend Sér&phine. Voyons , madame^ ^ vôtre rapport* !^
Théodora ^ toujours debèut^ atteti-^ dait avec impatience le moment de faire briller son éloquence* Elle passé la langU0 sur ses/lèvres., elle baisse les yeux , elle se relève ^ et commence*
€ Quand ye me reméiliore tant dé romans fameux , qui font les délice!^ de nos soirées d'hiver ^ quand j'y vois des chevaliers brûler trente anà con^cntifs d'un amout^ respectueux ^ et ne baiser la main de leurs princesses qu^après les épousailles ^ qu£»nd fy vois arracher le baudrier et lei éperons au téméraire qui exprime
ESPAGNQIE. 187
simplement uu désir injurieux , que dirai-je de celui qui est Tobjet d'uiii^ procédure x|ui va fixer J^allention de tout le monde chrétien ?
Kappellerai-je au tribunal des fé^ lonie9 malheureusement trop con-*nues ? Un nom supposé ^ un père me-r fiacé , un asile violé.... Non y je pe re-tracerai pas des crimes dont- la selil^ idée fait frémir d^indignation tous les honorables membres. J'applaudirai , }ç partagerai ce sentiment ^ garant ter-r rible et sût* de la pudicité du seice , et )e terminerai en quatre phrases. »
Ah ! bon , dit Trufaldin en luî«même , elle ne conte pas à ces dames qne j'ai eu Thonneur de coucher avec la comtesse. Gardons^nous bien d'ei) dire un mol.
Théodora tousse ^ crache , se mouche et se résume.
« Il est constant , il est avéré que
l88 LA FOLIE
ce chevalier déloyal est coupable au premier chef^ diaprés les stutuis de la chevalerie: il est donc évident qtril a encouru la dégradation. Cependant la cour, dans sa clémence, lui accorde Fa faculté de se défendre , et son honneur dépendra de la manière dont il va répondre aux questions qui lui seront proposées. »
Ici , Gèrdagne regarde son gendre en dessous, en ajant Tair de feuilleter ses paperasses^ Ici , Mendoce prend un air pensif, et même timoré. Ah^ ah !
se disait le beau-père , le fripon ne rit plus , il commence à avoir peur. Je savais bien que je le corrigerais. Le cher comte ne s^apercevait pas qu^à chaque instant Mendoce fixait Séraphtne , la devinait au coup d^œîl , , et s'arrangeait tin visage selon le vœu de sa charmante maîtresse.
Quant 9U valet , complice de ces
ESPACKOLE. 189
projets dudacieux, reprend Theodora^ il ne mérite pas , ainsi qu^il Vsl observe Iui-«raême , l'honneur d'être jugé par une cour d'araour. — Ah ! grand merci , bonne dame. — Je conclus à ce qu'il soit livré à la justice or* dinaire du seigneur de Cerdagne, et pendu dan^ les vingt-^quatre heures.
— Voilà une femme bien endiablée après moi» Ça vous parle de pendre un homme ^ comme un iVrogne de casser une bouteille vide. Quoi ! parce qu'il m'est arrivé cette nuit de prendre
une dame- pour une grisette •• Aie,
aie , aie ! finissez donc , monsieur l'homme d'armes, je peux défendre mon cou, peut-être? » C'était encore le comte d'Aran , qui , pour faire taire Trufaldin , lui piquait le derrière avec sa lance. « Si tu ajoutes la moindre chose sur la grisetie ou la dame, dit Çerdagne , d'un air courroucé , tu
1()0 tA FOlIC
seras pendu sans formalité. — * Seîgnear Me&doce^ mon cher maître^ plaidez ma cause, au ^moius tirez -moi des mains de ces gens*Ià. -^ Mon pauvre Trufaldîu y j.e n^ai pas la parole* — II feut la prendre , morbleu ! -^ Silence , crie le héraut. •— Silence , silence ! Je voudrais vous y voir. Vous vous laisseriez pendre sans rien dire , n'est - ce pasf » Puis s^adressant de nouveau à Mendoce : « Et vous qui perdez la parole quand il n'est question que de vos éperons et de votre baudrier , vous aviez bien besoin de me fourrer dans ce galimatias* Seigneur Cerdagne, ayez pitié d'un pauvre diable , qui ne vaut pas le cordon 5 renvoyezmoi, mariez votre fille comme vous l'entendrez , et si j'approche seulement de vos frontières — Il
me semble , poursuivît Cerdagne , que sans être justiciable de la cour ,
' ESPAGNOLE. Jjgi
le valet peut suivre le sort de som maître. — A la bonne heure , dit Théo-dora, et je retire la dernière partie de mes conclusions: cond^ninés ou absous ensemble.
«Condamné à perdre mes éperons, reprit Trufaldin. M... Ah! parbleu, les voilà , et les bottines aussi. Je vous salue, et je m'en vais. «^ Il jette ses vieilles bottes au milieu de la salle , et se remet à courir. Il trouve partout la pointe de la lance du comte d'Aran, redevenu leste par le désir de se venger, et IV— euyer est encore forcé de se remettre à sa plàce^
Tous ceux qui étaient dans le secret se pincèrent les lèvres pour ne pas écla-i ter. Inès seule, Iftès, tremblant pour son écuyer , murmurait , se plaignait çt allaii adresser au idbunal des remontrances telles quelles, Icrsqie Pédrillo,
l avait rideil à tout, qui prévoyait
tout , et qui parait à tout , prit la grosse fille par la tnain ^ et la mit à la porte.
Cerdagne ^ bien remis ^ reprit ta pa* rôle : «J'ai proposé , dit-il^ que les deux coupables fussent condamnés ensemble , mais je n^ai pas entendu qu'ils subissent la même peine. Trufaldin ^ tu es le plus âgé , tu n'est pas sot , et tu as sans doute élé Pinstigateuf de tout ceci. — Non , par saint Pancrace ! Seigneur Mendoce^, rendez--moi au moins celle justice. » Théodo'ra , qui ne demande qu'à déployer la sévérité de son emploi^ déclare que, d'après la sentence de l'officier de plume , elle persisle à la peine prononcée contre le valet.
« L'enragée n'en démordra pa|( , s^écrie récuyer. Au moins , seigneur Mendoce , n^allez pas répondre de travers. »
Jusqu^alors la belle , la sensible Sérapbine avait gardé le silence. Elle
crut
crut qu^il était temps d^exercer se$. fonctions ^ et s^adressanl à Mendoce de.
l'air le plus sérieux : « Vous avez entendu , dit-eUe j ce dont on vous ac- <iusc 5 qu'avez - vous à dire pour vous justifier f — Je ne puis nier les faits^^ qui me sont imputés. — Que diable ^ on nî^ toujours, dit Trufaldin. — Ecrivez quMl avoue , reprît Théodora, — Mais , continue Mendoce, je demanderai à tous ceux qui verront Séra- {xliine , sUl est possible d^écouter sa raison auprès d'elle , et si le délire .
quVUe a fait naître ne doit pas trou* yer .grâce à ses yeux.
— Voilà , s'écrie d'une voix aigre la dame rapporteur, voilà un argument bien tourné. C'est-à-dire que si elle «tait votre femme , il serait permis de, Taimer à tous ceux qui la yeiTaient, il leur serait loisible de faire les extravagances qui leur passeraient par la tête,
194 ^^ fOLliE
dàus qu^elle^ ni vous puissiez le trôn— yer mauvais^ et cela, parce quVUe a de beaux yeux ! Vous ne vous tirerez pas d^affaire par-là , mon cher ami.
Bien , fort bien , disait tout bas Cerdagne , et il se frottait les mains , et il sautait sur lliumble pliant qu^il avait pris en qualité de^ greffier. « Je suis , dit Seraphine , plus sérieuse que jamais , je suis de Favis du rapporteur. Cette réponse du chevalier , faite avec réflexion, est plus offensante peut -^ être que les démarches qui Font précédée. »
Gerdagne ne saute pins , les bras lui tombent , et il ne conçoit pas que sa fille, qui a fait l'aveu de sa tendresse, poursuive aussi son amant. Pendant qull s^étonne , quMI réfléchit à la bizarrerie des femmes , Théodora , qui lie perd pas son objet de vue, requiert rhomme de plume d'écrire que Faccusé n'a rien à dire pour sa défense,
ESPÀGNOIE* 1^
ft àe passer de suite aux trôb quen lions d^usage.
Ici la crainte , Finquiëtude , les alarmes de Trufaldin redoublent; Il s^approche de Toreille de son maître.:
< Tenez-vous bien , au moins ; ce n^est pas un jeu d^enfant que ceci. »
Cerdagne lève la tête , et propose la question suivante , avec toute la soientnité qu^il peut mettre dans son main« t/en et dans sa voix.
< Quel est celui qui produit sans cesse , et qui sans cesse dévore ses enfans ? »
Méndoce rëflécbit \ sa mère , csm €hée derrière le dais de Séraphine ^ tremble qu^il ne compromette sa réputation d'homme d'esprit ; son pèra s^aperçoit avec plaisir que le jeune homme ne marque aucun embarras ç et comme il nVst pas de sot qui ne soit plein de confiance en sa pénétra<«
ig6. LÀ FOLIE
lîoD , TrufaldÎQ réfléchit aussi de son roté.
« Quel est celui ^ reprend Cerdagne , qui produit sans ce^e , et qui s;Bins cesse dévore ses enfàns ? — C'est uu lapin ^ s'écria ïrufaldip. -^ C'est le temps, répond modestement Mendoce. — Par-r Lieu , dit Cerdagne d^im air de satis^ faction , voilà précisément ce que répondit Laneelot à la cour d'amour dis Pierre-Feu. »
%l allait motiver la validité de la réponse , lorsque la dame au grand voile j^ir ^ enchantée de la sagacité de son fils , quitta sa cachette ^ et courut à lui les bras ouverts. Cerdagne se leva précipitamment , lui prit respectueusement la main , et la conduisit derrière le président. Quelle est donc , se di-?
saient tous les assistans , d'Arau et Pér drillo exceptés , quelle est cette femme ^ qui le comte marque tant dV'gards ?
ESPAGNOLE. iQ'J
Ce petit incident avait suspendu iîi discussion , ntatd n^avait pas détourné Séraphine de son objet*. Elle voulait in'^ triguer son père à ion tour , et , rappc-' lant TattenÛQu sur la réponse de JNteiH dôce ^ elle soutint, qu^elle était fausse j et de toute fausseté.*
Cerdagne commença à trouver Vo^ pinlâtreté de sa fille plus qu^extraordîna're , et il devint ^ sans s'en apercevoir , le défenseur de celui qu'il avait pourstïivi : « Comment , dit-il ^ ce n'est pas le tetnps qui produit sans cesse , eC qui sans cesse détruit ses etifans ? — < Nôù j seîgnctTr. Le temps détruit sans doute , mais la nature seule a la fa-' culte de produire. -*• Ces dames , re-^ prît Théôdora , sont sans doute def Favîs du président ? ^ Ici toutes les bachelettes se lèvent spontanément.
€ Ecrivez , poursuivit le rapporteur f ^xxé fàccusé ne sait ce qu'il dit^ -^ Pr«*'
iqB là roLiB
nez donc garde à ee que vous faites ^ dit Trufaldia à son maître j que diable vous allez me faire pendre. ^
Gerdagtie écrivait de fort mau-* vaise grâce et dç plus mauvaise hu*m6ur« Il fixa alternalivement sa fille et Mendoce , ne remarqua aucun sh gae d^intelligence , pas la moindre marque de gaité ^ et passa à la seconde question :
€ Quel est le plus parfait des deux sexes P»
« Ah ! par exemple j reprit Mendoce , voilà une question tout au plus propre à embarrasser des eniàns» — Un moulent , s^écria Trufaldin \ consultezvous un peu» On n^est pas de cette lÉtourderie-là* Je vois bien que vous ne risquez que des éperons, >
« Quel est , répète Gerdagne , le plus parfait des deux sexes f -** Le fé»
ESPÀGNOLB« %QQ
minln pour un homme galant ; le ndasculm pour une femme sensible*
—Ta , ta ^ ta , ta , dit le rapporteur .^ c^est là tout ce que vous savez ^ beam cbevalierF Je suis une femme sensible. , ) espère, et je vous soutiens que nous valons mieux que vouSé Qu^en penM le tribunal T »
Tous les assesseurs étaient debx>iit avant qu^on eût demandé leur avi^.
< Ecrivez pour la seconde fois , poursuivit Tkéodora , que Taccusé ne saiit ce qiiM dit. «^ Me voilà perdu , s^écria^ Trufaldin. »
Le comte et la comtesse d^Àran étaient très-mécontens du tribunal. U leur semblait que leur fils avait r^r pondu comme un ange , et ils commençaieflt à se repentir de s'être prêtés & répreuve de Cerdagne. Pour le pèft de Sérapbine, il était d'une colère^ tam d'une colère qu'il contenait à
Sm LA FOLIC «
peine, et qui parut à ralle'ralîon de sa voix , lorsqu'il posa la troisième question :
« Quel est rétat le plus heureux ppur ' ia femme f »
4 C^est celui de Taraour , répondit
UlsDdocé , parce quVlors la femme
reprend sur nous Tenipire que nous
-iftfiectons sur elle en toute autre cir-*
constance.
-^ Ah t dit Cerdagne avec un Tong soupir , je me flatte que cette fois vous ne , contesterez pas la justesse de sa réponse.— Elle n'a pas le sens commun, interrompît le rapporteur. Qu'est-ce qire c'est , s'il voiis plaît , que Fempfre des hommes dont on nous parle ici f Je ne suis pas mariée , et sans doute je ne me marierai jamais , je n'estime pas •ssez ces messieurs pour cela 5 mats :tmanté ou épouse , indifférente ou non , un homme, quel qu'il soit, s'avisât-il
^eutement de nie regarder de travers j }our de Dieu ! )e lui ferais voir que cet empire ne soumet que des sottes. — ' Hé! madame, répliqua Cerdagne en fureur , vous oubliez que U capitaine Diego. ••• — Diego était un brigand. — Il ne vous a pas moins soumise. D^ail*' leurs ce sont des raisons qu^il faut ici^ et non de Temportement- — J^en don-nerai et d'excellentes, dit froidemeut Séraphine. — Parbleu, je vous en défie, lui répondit soif père. — Je ne nierai point, reprit la jeune personne, que rhomme eu général n^abuse de soi»
empire 5 maïs lorsqu'il y renonce volontairement , qu'il soumet , qu^il aban^ donne fout son être à Fobjet qui a suf le cbarmer , quelle femme délicate et raisonnable pourrait s^en prévaloir P Ne sentirs^t-elle pas que l'amour n^esf qu^un échange de soins et aégards ^ ^u'il. s'éteint au seul soupçon de lu
503 lA fOLlË '
contrainte , et que , pour plaire long-* temps, rëpouse doit être la plus air mante et la pins do^cef »
€ Je suis mort ! v s^écrie Trufaldin ^ et fl se jette la face contre terre. Cerdagne hors de lui , saute sur son pliant , sur la table, envoie d'un coup de pied son écritoire au bout de la salle, menace Tbéodora , et s^adressant à sa fille , f« Quelle fureur aves&-vous donc de faire de Tesprit , et même contre vous? Il j 9L une heure , vous trembliez pour ce jeune homme , et vous le poursuives avec un acharnement. .r — Cen^est point à llxomme de plume , que je vais répon** dre , il n'est là que pour écrire j c'est à xnon père , qui ne saurait perdre seê droits. Seigneur, vôtre juste ressentiment est entré dans mon cœur* Je n^ vois plus dans Mendoee qu W homme d%ne d^nne punition exemplaire , et je Tais la prononcer* -^ Allons ^ c^est trop
1(brt , el ceci n^est pas naturel* Séra^ phine , ta me joues Ah ! tu ris , méchante fille ! — J^avoue , seigneur ^ que .
je me suis un peu vengée des inquié-^ tudes que vous mWez causées , $i le jeune comte d^Aran , le 6Is du frèro d'^armes ^ était dlntelligence avec mou
— Comment! vous saviez tous deux...*
— Oui ^ que nous n^avions rien i craindre. Pardonnez -*- nous cette trichérie, seigneur: je n'ai pas prévu Pë* tat où elle vous a mis. -^ Il faut hien ^ parbleu , que je pardonne , puisque mef ruses sont découvertes : d'ailleurs , je comptab toujours en venir là. — Ce pardon sera le dernier , je vous le jure, lui répliqua Mendoce* Mon amour n^est comparable qu'aux charme^ de Séraphine : qui pourrai^je lui préférer jamab ? — Mais il me semble, reprit le comte d'Aran ^ en levant sa visière ^ qu^on a aussi besoin de mon indoW
Ki
Ûù4 l'A FOLIK
gence. -r- Moi , je commence par tonf oublier y dit la comtesse en levant son Toile , et se jetant dans les bras de son fils* «- Mon père... ma mère... — Chep Meadocel sois sage.... sois heureux. > Et les embrassemens «t les exclama— lions durèrent un quart d'*heure»
Séraphine était rayonnante. Il est si doux pour' la beauté d^accorder sa vertu et son cœur ! Le grand sérieux da tribunal avait fait place à la joie la plus vive j ou se mêlait , on souriait , on parlait tous à la fois : c'était charmantiK Gerdagne apprit de Mendoee qu^il salivait 4^arrivée de son père et de sa m^e..
Il loua la délicatesse qui avait porté le jeune homme à jouer la surprise i| pour éviter à la comtesse le désagré-^ ment de certaines explications sur les-* quelles pourtant Trufaldin s'était suffisamment étendu dans la tour. Ls comte augura bien de la discrétion djfr
son gendre, et regardant sa Séraphine avec allendrissement : « Sois son époux y demeure son amant y et par pitié pour mes vieux ans, scSs-lui toujours fidèle»
Je renonce aux pre.uves., renonce aux aventures. — Je vous le jure, mon père ,^ par Tamour et par Thonneuf. »
' Théodora était la seule qui n'avait pris aucune part à la satisfaction gé*' nérale. L'étonnement où Tavait jetée ce dénouement imprévu , lui avait oté r usage de la parole \ mais revenant enfin à son caractère , elle mit ses poings sur ses hanches, et sortit en disant à Cerdagne : « Ge jeune fou épouse Séraphine 5 il ne le devait pas 5 je ne le:
voulais pas: je suis outrée, furieuse^ désespérée , et je ne sais qui je dotîs^ blâmer le plus , de Famoureux ou disn beau'-père. »
Trufaldîn , lui , qui se croyait pendue wx prêt à rêtre ^ était resté éteudH sot
le plancher. Mendoce, qui lui etaif vraiment attache y quitta , pour le secourir , la belle Séraphine à qui il avait tant de choses k dire. La joie do ÏM)n-« homme fut extrême quand il apprit que sa vie était en sûreté ^.et qu^il pourrait revoir Inès sans être exposé à de nouveaux accidens. c Seigneur Gerdagne , dit-il , pendant que vous êtes en train de faire des mariages ^ daignez consentir au mien. Mademoiselle Inès n^en sera pas fâchée ; elle vous servira avec plus de zèle ^ et je ferai jnes efforts pour vous être agréable* — Ah! tu comptes donc rester avec moi ? — Hé ! comment voulez-vous ^ «près ce qui s^est passé cette nuit , que la comtesse d^Aran....« — Ah ! diable , j?
Bfe pensais plus i cela. Allons , je te fais mon lecteur* Va annoncer cette nouvelle à ta grosse fille , à qui , par eousidération pour toi| je donnerai
ESPAGNOIC. 307
une place plus relevée, et soyez prêt» tous deu5c pour cette nuit. — Quoi l s'écria Méndoce, c'est cette nuit, cette nuit même...'* -^ Oui , mon ami : ce qu^on perd en boulieur ne se retrouve jamais j et accélérer celui de ma fille ^ c'est céder à mon cœur. Mesdames et seigâfeurs , passons dans la salle de bal ^ je me sens de force à Fouvrir avec la future comtesse d^Aran : c'est le privilège, des papas ^ »
On court , on se presse, la joie commune fait oublier Tétiquette. Les vassaux nobles se mêlent avec les gens titrés. Telle comtesse ne dédaigne pas une sarabande que lui propose un simple gentilbomme. On ne; pouvait admettre les roturiers sans une dérogeance absolue ^ mais ils se dédommageaient dans une salle voisine , avec les principaux domestiques du comte. Rotrulde ^ la petite ^ Gva^
m8 tA rotiÉ
man, donnèrent le signal du plaisir^ Inès , enchantée , sautait à enfoncer le plancher , et le bon Trufaldin ^ oubliant ' le passé , vivant dans Favenir f dansait , el dansait bien ^ ear c^était de tout sou cœur.
Mendoce prétendait ^ à la fin de chaque danse ^ quMl devait être minuits- La modeste Séraphine n^osait convenir qu^elIe trouvait la soirée longue } elle répondait simplement : Oui ^ je crois qvL*A est tard. Cerdagne, qui était le maître d'avancer le moment, sourk d^abord de Timpatience des amans , s^ rendit ensuite ^ et fit passer ses convive»
dans la salle du banquet. Le chapelain:
du château prononça d^un ton grave et traînant un bénédicité qui fut écouté très-dévotement, mais qui ne bannis point la gaîtér Chacun était content y et chacun fut aimable. Ce n^était pà»
Taonabilit^é de nos jours ^ ces j^oli»
ÊSPÂGÏVOlÊ. !St6^
îien!l ) tes bagatelles insigninantes , auxquelles oti ne trouve de sens qu^eu disséquant les phrases et les mots ^ e^était la bonne gaitë de la nature^ celte gaîlé franche, qui s^exprime clairement, - se permet un mot gaillard, et n» séduit ni femme , ni fille ; c^élait la gaité du douzième siècle.
On la poussa jusqu'à improviser des couplets à la fin du repas, Mendoce voulut chanter son bonheur^ Cerdagne et quelques autres esquîs^ sèrent aussi des vers. Vous ne les trouverez pas bien bons , car les couplets ne finissent pas pa^ une pointe; maïs les bonnes gens lisaient Téplgrangnie^ et chantaient des chansofis» Au reste , les voici. Ils vont assez bfeu sur fair de la romance ^ du Cousin de tout fe monde. Mendoce adressa le premier 4 sa Séraphine : -^
>10 LA FOLIB
Une belle obtîeot moo hommage | D^aoe aotre, ramabilité Me sédaît bienlôi davanlage ; Uoe troisième a fa gaité ; Charmes dirers aabjugenl Pàmeç On Teut tout aToir aojourd^hoî ; Mais qaaod oo a toal de ta feiiimr , Qja laisse en paix celles d^autruî^
Gerdagne , piqué au jea , riposta par le couplet suivant :
I^ Toisio a femme pi (• ao'e; Oa a bien mieux qae le Toi^io ; Mais la Toisinc est agaç^inie , Et tooTent OD lui cède enSn« Brarant la attraits de la dame , Malgré Posage d^aujouid^hui , Sois toujours Pàmaut de ta femme , Toujours froid pour celles d'autrui*
c Ah! dit madame d'Aran, je chanterai aussi. 3» Et elle coaimence en chevrottant un peii :
Vous qui dédaignei de vous readrt A^Jaoçage de U raispu,
ESPAGNOLE. a\l
Pardonnez li j\ose eotreprendt e De voQS ftire ici la leçon.
Gardeit-voui ne troubler nos dames,; Malgré Pusage d*aujourd^hui« Donnez le bonsoir à vos femmes ^ Souhai(ez-Ie k celles d^autrui.
Le comte d^Aran ne voulait pas qu^on eut plus mauvaise opinion- dt son esprit que de celui des autres^ Il commençai :
On voit encor plus d*un bon pirt....
On Voit encor*..* ». ^
« Ab ! nVy voilai
Qa voit CDcor plus d^ao bon père ] . ^
Se mettre parfois..» •■
Parfois en courroux..
Diable ! diable ! Je ferais cent pre^ miers vers si je voulais; c^est le second qui ne vient pas* — Il est minuit , s'écria Gerdagne , qui voulait ménager rsftnour-propre de son atni.
-* Il est minuit , répéta Mendocé. t II
sis l FOLIÉ
se lève , et il présente la inam à Sera^ phine. Leurs pareus ^ leurs amis, se précipitent sur leurs pas j Inès et Trufaldin se mêlent avec les autres, et Où arrive à la chapené.
Je vous fais grâce de la cérémonie nuptiale ^ de celle qu^oû observa en couchant les mariés, Mendoce et Sera-»
phine sont heureux 5 voilà tout te qui vous intéresse , tout ce que tous voulcz^ savoir* IfélasI Trafaldiu et sa grosse fjmme comptaient biea Têlre aussi ^ mais ritïfartune est un cercle qu^on par^ court sans s^arréter , il n'a pa^ de fin*.
Les garçons et les filles ont cou-' ché les pauvres époux j ils se sont retirés en leur souhaitant ce qu'oQ souhaite en pareil cas ; mais , hélas !
<es souhaits ne se réah'senC pas. Trâ^* faldin s'étonne d^abot'd de sa nullité , et s'en afflige ensuite^ Inès est au dé" •«spoir, et ne conçoit pa» cet élrangir
décident. Tantum mutatus ab ilio.
Kpouse soumise et complaisante ^ elle agît, elle se fatigue ,. elle se repose, elle recommence... Rien. Trufaldin se lève «1 colère , et prétend qu'il y a dans le château quelque sorcier qui lui a. noué Taiguillette ; il oubliait que la frayeur /qui Favait violemment agité était Pu-* nique sorcière dont il eût à se plaindre.
Plein de son idée ^ il court trouver le /chapelain ,. et le prie de Texorciser.. Le chapelain homme , très -profond , ne cloutait pas de la puissance des noueurs d'aiguillettes , et crojaît plus fermement encore à celle de Teau bénite et des prières. Il exorcisa tant , il pria tant , il secoua tant de Taspersoir ^ que Tru* fiildin , qui était nu , se sentit glacé jusqu'^ la moelle .des os. « Mouillez , ré-' vcrçnd , mouillez plus fort, plus fort ejicore. Le maléfice augmente ; je me ;i.ens prêt k ipourir de froid. » Le rêvé-
3l4 tk ËOLIft
raid mouilla si bien, qu^il fut impOs* sible au pauvre mari de se relever du «Qussin sut lequel il sMtait mis à genoux } il était paralysé des jambes et des cuisses.
Le révérend , plein de cbarité , cbargea le perclus sur ses épaules , et le réporta dans son lit. Inès , qui n^entendait pas être la femme d^un paralytique, jeta les bauts cris. Le révérend Texborta à se soumettre à la volonté de Dieu.
€ Dieu I répliqua Inès , veut que j^aie un bomme , parce que je les aime. Que ferai -je de cet animal qui n^est bon k rien T— Mais, ma cbère sœur , vous avez promis à Tautel de garder votre mari êa santé comme en maladie. — Mon mari , oui ; mais cet estropié ne Test pas. *-p C'est ce qu*il faudra faire vérifier par les matrones. — Et que dirons- elles , vos matrones P qu'il ratmanque quelque cbose T et qu'^^t* oe
Es^ÂCiroLC. 3i5
ffùe cela prouvera f Croyea-vous, rë- Terend ^ que j^aie vécu trente ans sans avoir eu des mouvemens de curiosité f
— Fi ^ ma sœur , fi quelle indignité !
— Indignité tant qu'il vous plaira , cela ne laisse pas d^être.... »
Plaintes amères daines ^ désdlationi de Trufaldin, consolations pastorales du bon chapelain^ employèrent la reste de la nuit et une partie de la matinée.
Séraphine et Mendoce , au contraire , étaient sortis de 'la couche nuptiale brillans comme le soleil qui sVlevait sur Thorizon. D'Aran et Cerdagne partageaient la félicité dm leurs enfans ; les seigneurs | les dames jouissaient de Fallégresse des heuretlses familles.^ on était réuni pour It déjeuner , lorsque le chapelain enin d'un pas grave et d'un air • recueilli ^ qui annonçaient quelque chose d^ex-*
HlfSt: LÀ FOLIE
traordinaire^ Mendoce accablait sa Sarapbîne des plus gendres caresses ^ le comte d^Arau parlait à sa femme de la certitude de se voir bientôt renaître d9ns un petit*fils ^ Cerdagne ^ toujours vif, demanda au cbapelain ce qui Taffectait si profondément. <^ Un mariage qjiii n^est pas consommé , monsei* .jgneur.^ un mari devenu paralytique par la vertu de Feau bénite , une femme qui veut faire casser son mariage, rr- Quel galimatias me faites -vous là , monsieur Tabbé ? — Il n*jr a pas de galimatias, monseigneur. On a noué Taiguillette à Trufaldin. ' Je Tai exorcisé, la force des exorcismes Ta rendu perclus ^ et Inès qui s^est levée, dit-elle, comme elle s'est couchée , ne veut plus de ce mari-là , et défie toutes ^ les matrones , parce qiie depuis loifg-temps elle a perdu t^iit ce qu'elle pouvait perdre. — Je
> vais
vais arratiger cette affaire-là , seigneur abbë. » Et Gerdagne monte à la chambre nouvelle qiiW avait donnée à madame Trufaldiii.
Il trouve les époux aussi éloigné) Tun de l'autre que le permettent des murs que la haine conjugale ne saurait faire reculer. « Ta femme se plaint de toi, dit-il à Trufaldin^ voyous si ses plaintes sont fondées : évertue-toi, et fais à l'instant le mari. — • Je Tai souvent fait sans Fêtre, monseigneur. — liaison de plus pour le paraître quand la circonstance l'exige. — Vous ne concluez donc pas de ma nullité de eette nuit , que je doive être nul ea ce moment ? — Non , sans doute ; de plus honnêtes gens que toi ont éprouvé cet accident. — Eh bien!
monseigneur , puisque vous me passez k nuit, pourquoi ne m'accorderiez* vous pas .un jour, un mois, un anf
3 l8 LA FOLIE
Ma virilité a disparu au moment ou je m'y attendais le moins ; elle peut; revenir de la même manière. — L^abbé , ce raisonnement me parait concluant, •*" Pour vous , n^ouseîgneur ^ qui n y perdez rien ^ dit lues ^ mais je vous observe ^ moi ^ que si mon mari ne m'^épouse que daus un an , il peut bien aussi ne mVpouser que daus deux^ dans six, dans quinze, enûa pas du tout ^ ce qui n^est pas plaisant pour une femme qui entend rem*:* plir ses devoirs , mais qui veut avoir les bénéfices avec les charges. — Autre raisonnement concluant , reprit Cerdagne. Je suis vraiment embar-^»
rassé : quoique Fhistoire offre mille affaires de ce genre , bien ou mal jugées , ma foi, je m'en tiendrai à la décision du pape Alexandrie III, qui notait pas un sot. Une femme mariée tomba malade : Instrumentum ejus impedi^
liim est. Nous donnons au mari , dit le pape ^ la permission d^en prendre un autre. Je retourne la décrélale , et je dis à Tnjfaldin : Instru-^ mentum iuum impeditufri est , et je dionne à Inès la permission de se pour-* voir comme bon lui semblera. — Mais ^ monseigneur , observa le chapelain , Honorius lit ordonne Qu'une femme qui se plaindra de Fimpuissance die son mari , demeure huit ans avec lui , jusqu'à divorce. -^ Ah ! le pape Hotiorius d dît cela T -* Je m'en tiens ^ s'écrie Trufaldin , au jugement dti pape {lonoi'îus. — Cet Honorius ne sait ce qu'il dit , s'écrie à son tour Inès. Apparemment que ce pape- là ïiVtait homme que tous les huii ans.
•^ Ma foi , je suis très -embarrassé ^ dit Cerdagtie. Au reste , voilà ce que jWdotme de mon autorité privée : Je • supprime les exorcismes et Teau bé-»
220 Là FOtIfi
nîtc , parce que je ne croîs pas atfx sorciers. Od mettra à l'instant le mari honteux dans un bain de lie de via (Cuite avec de la sauge. Il prendra toute la journée de bons consommes et des viandes succulentes 5 ce soir une rôtie au vin de la Manche , chaufFé avec des herbes aromatiques ^ et nous verrons demain.
Le lendemain tout allait à merveille. Le bainr avait détendu les nerfs qui commençaient à se roidir ; la rôlie avait dissipé le maléfice ^ .Trufaldln avait le diable au corps , et le lendemain sa femme fut supplier le comte de lui laisser son cher petit mari.
Cependant Cerdagne , qui n'avait pas de raison d'être discret , avait amusé ses convives de la mésaventure de Tnifaldin. Il fit valoir la restauration du bonhomme ^ et prM
tspÀGKOLEi non
tendit en savoir pins que tous les exorcisnies du monde ^ l'abbé n^osait dire non , mais il faisait la grimace ^ les convives ^ désœuvrés comme on l'est toujours à la campagne , reacliérirent sur les- circonstances de cette histoire^ elle fit du bruit, on en parla partout 5 elle se répandit en Fraiice 5 et, comme dans tous les temps- les Français ont aimé les extrêmes , ils imaginèrent le congrès , espèce de combat aussi injurieux pour le mari , obligé de Taccepter ^ qu'infamant pour répouse qui avait eu ifimpudeur d«.
jeter le ganj:*
On connaît le dernier procès de ce genre qui fut jugé à Paris en i65g. L« marquis de Langeais^ attaqué par sa femme, demanda lui-même le congrès».
Ils entrèrent dans leur lit ordinaire y les rideaux exactement fermés* Les inspecteurs ^ retiiiés | dans un cabin«t
Èl2ii tÀ FÔtlÊ
voisin , né devaient paraître qu a|ires la défaite ou la victoire du mari. Les impertinences rebutantes de roadîhiie de Langeais firent succomber le marquis. ^ïl présenta ufn second cartel. Les juges , fatigués des cris des superstitieux ^ des plaintes des priides et des railleries des plaisans, refiiscrent la seconde tentative ^ déclarèrent le marî impuissant et le mariage nuL
Le marquis se remaria avec Diane de Navaillesî il lui fit sept enfans^
La grand'chambre , éclairée suif le ti-^ dicule scîandaleux , et l'Inutilité de ces procès , abolît le congrès , comme on vk aJ)oli depuis les sorciers qui n'existnîcnt pas^ la Sorbonne qui afiectàtt d'y croire, les droits de jambage , de markette et de prélibation , les servages , les jansétiistes ^ les molinistes ^ les miracles ^ les moines , et , comme il faut être extrême; en tout , la religion qui ne faisait poiul
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de mal et qui consolait les faibles , la pieté filiale , la fidélité conjugale , la morale et la probité , qui étaient utiles à tous*
JV. jB. Adiea, mon cher lecteur, adieu jas* qu^au revoir. Vous éles tuécoiiteot peut- être, et vous vous écriez, eu jetaut le livre : Quelles misères, quel fatras ! Et parbleu ! sojez donc dVc- €0id avec vous-même. Je vous ai humblement offert Angélique et Jtannetun^ petit ouvrage d^âip geoie ftout-è-fait opposé ; vous oWez dai* gué Tacheter qi le lire. Mon libraire s^est plaiot amèremeot , et je crois qu*il faut écrire pour tout le monde : je suis certain que tout le monde entendra cet ouvrage-.çi , depuis le fournisseur jusqu^à sa cuisinièie.