PARIS. - TYPOGRAPHIE A. POUGIN, 13, QUAI VOLTAIRE
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DE
LA FOLIE HÉMÉDHAIRE
DE l'hérédité .KN GÉNÉRAL
Dans le cours de mes précédentes leçons sur les maladies mentales, j'ai eu bien souvent l'occasion de vous parler de l'hérédité. Chaque fois que nous avons été amenés, par la marche de nos études, à nous entretenir de l'étiologie d'une affection mentale, l'hérédité s'est présentée en première ligne. Je vous ai fréquemment fait observer combien étaient légères dans beaucoup de cas les causes occasionnelles de la folie et je vous ai dit que si des circonstances insignifiantes en apparence déterminaient chez certains sujets l'explosion de troubles cérébraux graves et parfois incurables, il fallait chercher la raison de cette disproportion apparente entre la petitesse de la cause et la grandeur de l'effet dans la prédisposition organique créée par l'hérédité. Mais entraîné sans cesse par la description des formes spéciales de la folie, je n'ai pu vous donner que des notions incomplètes et nécessairement un peu diffuses sur cette grande cause génératrice des affections cérébrales.
11 me paroîul'eutant plus nécessaire d'entrer dans quelques L 1
développements à ce sujet que la question a pris dans ces dernières années une importance doctrinale et pratique de premier ordre, sous l'influence de la direction qui a été imprimée aux éludes par les tendances philosophiques modernes. Autrefois, en \ effet, au lieu de rechercher les conditions des transmissions héréditaires ou leurs lois, on cherchait des explications métaphysiques du mystérieux processus par lequel des parents transmettent à leurs descendants des ressemblances physiologiques ou pathologiques. On discutait pour savoir si Van Helmont avait raison de dire que l'hérédité est un cachet idéal imprimé dans l'archée séminale et causant l'aptitude à la maladie héréditaii^e ; ou s'il fallait croire avec Stahl qu'e/Ze est le résultat de l'influence de l'âme qui organise le fœtus d'après le plan du père et de la mère ; ou bien encore si comme le voulait Hoffmann un certain degré d'impulsion imprimé primitivement dans les parties ne pourrait pas, conservé plus tard, être la source des maladies de famille.
Lorsque la médecine se débarrassa de son alliance incommode avec la métaphysique, lorsqu'elle entra dans ses voies naturelles, lorsque les savants comprirent que la recherche des causes premières était toujours stérile, ils donnèrent à leurs travaux un but plus modeste, mais infiniment plus utile. Au lieu de chercher la cause des transmissions héréditaires, on chercha les conditions qui leur donnaient naissance : en d'autres termes, au lieu de chercher le pourquoi de l'hérédité, on en chercha le comment. Sous l'influence de ces idées la question qui nous occupe fit de rapides progrès. Elle fut étudiée avec beaucoup de soins par de nombreux auteurs, parmi lesquels je vous citerai : Galmeil (1824), Bouchet et Gazawieilh (1825), Beau (1836), Piorry (1840), Gaussail (1842), Baillarger (1844), Prosper Lucas (1849-1850), Boileau de Castelneau (1852), etc.
Ces auteurs apportèrent de nombreux matériaux. Ils établirent d'une façon incontestable que les maladies mentales peuvent se transmettre des ascendants aux descendants par voie de génération d'après des lois souvent très-complexes. Ils montrèrent que la maladie peut sauter une génération pour réapparaître ensuite dans les descendants au deuxième ou au troisième degré. Enfin,
ils déterminèrent d'une façon précise quelles étaient les conditions de santé des parents qui pouvaient faire redouter l'apparition de la folie chez les enfants.
La question de l'hérédité paraissait être ainsi épuisée lorsque de nouveaux travaux démontrèrent qu'on ne l'avait étudiée que sous une de ses faces en laissant l'autre complètement dans l'ombre. Ces recherches sont dues à M. Moreau, de Tours, et surtout à Morel, dont la perte récente a été si vivement ressentie par tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la médecine mentale. On avait jusqu'à eux considéré surtout l'hérédité au point de vue des ascendants : ils l'étudièrent plus spécialemeni au point de vue des descendants. On avait surtout étudié les sources des transmissions héréditaires, ils en étudièrent les conséquences. Ils arrivèrent ainsi à découvrir que la folie transmise présente des caractères qui la distinguent de la folie acquise, et Morel démontra que ces caractères étaient suffisamment neis pour qu'on puisse les reconnEûtre cliniquement et sufûsamment importants pour légitimer la création d'un nouveau groupe nosulogique sous le nom de folie héréditaire. Vous comprenez combien il est important d'être fixé sur la valeur de ces idées. Il ne s'agit en effet de rien moins que de savoir si l'on doit arracher des classifications symptomatiques généralement en usage, une grande famille naturelle d'aliénation mentale, ayant une étiologie, une symptomatologie , une marche, un pronostic spéciaux, comme on en a récemment arraché les cas qui forment aujourd'hui le groupe des paralysies générales.
Dans l'état actuel de la science, la création du groupe des folies héréditaires est parfaitement légitime. Mais il ne suffit pas que je vous donne mon opinion personnelle, il faut encore que je vous la fasse partager, et il importe que je vous mette au préalable sous les yeux toutes les pièces du procès afin que vous puissiez le juger vous-mêmes en pleine connaissance de cause. Pour cela il me paraît indispensable de suivre la marche logique qui nous est indiquée par la nature même des choses, c'est-à-dire d'étudier les conditions des transmissions héréditaires chez les ascendants avant d'en étudier les conséquences sur les descendants. Mais je serai très-bref sur cette première partie, et je ne vous dirai
de l'hérédité en général et des parents des fous héréditaires que ce qu'il est absolument indispensable de connaître pour bien comprendre la folie héréditaire.
En médecine le mot hérédité n'a pas la même valeur qu'en jurisprudence. Les législateurs, en effet, appellent hérédité le droit de recueillir la totalité ou partie des biens qu'une personnelaisse à son décès. Pour les médecins, le mot hérédité est synonyme de transmissibilité. Il n'indique pas un droit, il constate un fait. Sa définition est celle-ci : la transmission des parents aux enfants par la voie générative de certaines dispositions, ou de certains étals physiologiques ou pathologiques.
Ainsi définie et envisagée d'une façon générale, l'hérédité joue un rôle important dans l'éliologie des affections mentales. Mais ce rôle est exprimé, selon les auteurs, par des chiffres très-différeniset qui varient dans les proportions de à 90 p. 100. Voici, du reste, le relevé que j 'ai pu faire.
Proportions numériques de l'hérédité dans la folie.
pour 100.
n. Salpêtrière 13,30
D'après Esquirol. | 2. Charenton 31,34
(3. Maison de santé d'Ivry. . . 34,80
— Guislain 30
— Holet 69
— Jessen 60
— Parchappe 15
— Aubanel et Thore 4,37
— Michéa 50 à 7o
— Damerow, à Halle, sur 770 cas 24,29
— Webster, 18 i8 à Bcdlam, sur 1798 cas. . . 32
— Brigham 26,67
( Hérédité directe 47,7
— Thurnam. } c(,„^,éraux compris 32,6
— Haynes H ,97
— Burrows 85,71
— Noble -iO
— Hood 9,o9
— Morel 20
, , „ , (1°' relevé 42,8o "/„
D après Marcé. (^^ relevé 30
— Howe
— Moreau '^^
( BicèLre, 3,'i.îiS cas 10
— ^^^P^^''^^- ISalpêtrière, 789 cas 13
— Ellis lEi,36
— Hugh Grainger Steward 49,61
— Jacobi, 220 cas H
(Directe 2*^
° ' ( Directe et indirecte 33
("Directe 12 à 13
— Hagen, 187 cas. l , ^ oi
° ' (Indirecte 3J
— Flemming, à Sachsenberg. . . . plus de 20
„ . . , ^ , f p'" les classes élevées. 30
— Martini, a LeubenJ^ , ,
' ( p»^ les classes pauvres. 25
— Paulard, à Marseille • ^
— Brierre de Boismont. ..... à près de SO
— Dagonet, à StephansfeKi ... 2a
— Skac, d'Edimbourg, 248 cas 34
Jarvis, près de 100,000 cas 4
— Asile de Bloomingdale, à New- York, 1841
cas 16
— Bini, à Florence 2o
— Bonacossa, à Turin, 1006 cas 12
— Statistique de Rouen, 570 cas 16,5
— — de Bordeaux, 263 cas 10
— — de Lyon, 503 cas 12
— — des États-Unis, 196 cas 10
— — de Turin, 130 cas 16
— — de Caen, 75 cas 20
— ~ Palerme, 306 cas 7
Ces diffcireni.es énormes dans les résultats statistiques fournis par des savants nombreux et tous fort honorables et fort instruits, tiennent à plusieurs raisons. Généralement, les statistiques trèsnombreuses fournissent des résultats tendant à amoindrir le rôle de l'hérédité, tandis que les petites statistiques donnent des chiffres relativement plus considérables. Gela tient sans aucun doute aux conditions différentes dans lesquelles ont été réunis
les matériaux de la statistique. Ainsi Esquirol a fait trois statistiques, l'une à la Salpêtrière, hospice public non payant ; un autre à Charenton, oià les malades sont dans une position de fortune plus aisée, puisqu'ils doivent payer un certain prix de pension, et oia le médecin résidant peut facilement prendre auprès des familles les renseignements que les malades sont souvent incapables de fournir. Enfin une troisième, dans la Maison de santé, à Ivry, oîi les rapports du médecin avec les malades et leurs familles sont pour ainsi dire constants. Eh bien, dans sa première statistique, Esquirol trouve 13.30 héréditaires pour 100 ; dans la seconde 31.30, et dans la troisième 3^.80.
En outre, les statistiques des différents auteurs ne peuvent guère être comparées entre elles. En effet, les uns ne considèrent comme héréditaires que les cas dans lesquelles ascendants directs et immédiats ont été atteints d'aliénation, tandis que d'autres comptent, au nombre des cas héréditaires, ceux oii l'on a découvert des individus aliénés parmi les aïeux ou même les bisaïeux, ou encore parmi les collatéraux des malades.
Une autre cause d'erreur provient de l'adultère. Lorsque le médecin cherche à établir la généalogie pathologique d'une famille, il ne peut tenir compte que des parents légaux. Or le père, qui crée la prédisposition pathologique n'est pas toujours celui quem justœ nuptiœ demonstrant, et c'est pour cela que les faits d'hérédité sont souvent plus contestables du côté du père que du côté de la mère.
Enfin l'insouciance, les réticences, les mensonges des malades ou des familles doivent entrer pour une large part dans les causes d'erreurs de statistiques. Quand on observe à l'hôpital, on est en présence de gens pauvres, indifférents, ignorant l'histoire de leur famille, ou pouvant à peine donner quelques renseignements sur leur père et sur leur mère. Le plus souvent, ils ne connaissent aucun détail sur les familles auxquelles ils sont alliés. Dans la clientèle civile, c'est tout autre chose. Généralement, on pourrait donner les renseignements que réclame le médecin, mais sous l'influence de sots scrupules ou dans un intérêt inavouable, on préfère garder le silence ou même mentir !
Remarquez que toutes ces circonstances tendent à diminuer
dans les statistiques le nombre des cas héréditaires, si bien que dans les statistiques bien faites on a plus à craindre d'être au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Il est impossible d'arriver à la connaissance exacte du nombre des aliénés héréditaires ; tout ce que je puis vous dire, c'est que les recherches les plus modernes et les plus précises, celles de Thurnam et de Hugh Grainger Steward, permettent de porter entre 40 à 50 pour 100 la proportion des aliénés héréditaires. Vous voyez par ces chiffres, qui ne sont certainement pas exagérés, quel rôle important joue l'hérédité dans la production des affections mentales.
Étudions maintenant les divers modes de transmission héréditaire.
Le cas le plus simple, c'est celui dans lequel les ascendants transmettent à leurs descendants l'affection dont ils étaient atteints eux-mêmes, avec tout son appareil symptomatique. Le délire éclate alors chez les enfants avec les mêmes caractères, avec les mêmes nuances qu'il avait présentés chez les parents. Quelquefois l'analogie est plus grande encore ; les enfants sont frappés de folie au même âge que leurs parents, et la cause occasionnelle est la même. Si parentes aliquà œtate morbum illi œtati congruum insignifer toleraverunt et illo maxime tempore infantem genuerunt, infans ille quando illi œtati pariter appropinquari contigit, affectui illi eodem familiariùs atque certius expositus observatur, dit Stahl. La manie héréditaire, dit Esquircl, se manifeste chez les parents et les enfants aux mêmes époques de la vie ; elle est provoquée par les mêmes causes ; elle affecte le même caractère. Les exemples de ce genre de transmission héréditaire sont nombreux : une dame devient aliénée à la suite d'une couche à l'âge de vingt-cinq ans ; sa fille est enceinte à vingt-cinq ans et devient folle à la suite de ses couches.
Moreau (de Tours) rapporte dans sa Psychologie morbide qu'un individu frappé des premiers événements de la Révolution (le 1789, devient aliéné. Il s'enferme dans son appartement et pendant dix ans refuse absolument d'en sortir. Sa fille, vers le même âge que lui, tombe dans le même état : elle s'enferme aussi et refuse de sortir sous aucun prétexte.
Lorsque l'hérédité revêt ces caractères, on dit qu'elle estsimi-
laire. Elle est rare dans les pliéaumènes de la pathologie mentale ; au contraire, dans les transmissions physiologiques elle joue le principal rôle. La ressemblance si fréquente des enfants aux parents est un fait d'hérédité similaire. Chez les animaux, la transmission similaire est d'observation si vulgaire qu'elle a été consacrée par un proverbe : bon chien chasse de race. L'étude de ces lois a conduit à des résultats véritablement surprenants. On peut modifier les variétés et les races presque à volonté, et les grands éleveurs de bestiaux Bakwell, Fowler, Payet et Princeps, etc. , ont élevé l'étude de ces transformations à la hauteur d'une science pratique. On a poussé si loin ces études, qu'un éleveur de pigeons, John Ssbright, demandait trois ans pour obtenir n'importe quel plumage et six ans pour façonner uue tête ou un bec de pigeon î
Chez l'homme, l'hérédité similaire se manifeste d'une façon éclatante. Il y a des familles où la bonté, la charité sont des qualités qui se transmettent de père en fils ; comme il en est d'autres oii les enfants semblent hériter de la bassesse des sentiments et de la perversité des instincts de leurs ascendants. 11 est des familles dont tous les membres sont doués d'une grande énergie intellectuelle, tandis que, dans d'autres, on ne compte que des faibles d'esprit ou des gens d'une incontestable médiocrité. « Si l'on apportait autant de soin, dit Voltaire, à ne pas mêler les races d'hommes qu'on en montre à ne pas confondre celles des chevaux ou des chiens de chasse , les généalogies seraient écrites sur les visages et se manifesteraient dans les mœurs. » L'histoire confirme à chaque instant rexaciilude de celle pensée.
Il y avait des familles romaines qui portaient les noms de nasones ou de labeones, selon le développement de telle ou telle partie de leur visage. Les Bourbons ont eu depuis leur origine historique un nez aquilin, et cela d'une façon si constante, que l'on dit aujourd'hui un nez à la Bourbon. Les Juifs ont conservé de tout temps et dans tous les points du globe un type identique et une grande aptitude pour le trafic.
Saint-Simon raconte que Louis XIV était d'une voracité ti d'une gloutonnerie extraordinaires : tous ses enfants étaient comme lui gourmands et grands mangeurs.
« Toute la lignée des Glusc, dit Voltaire, fut téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu'à celui qui, seul et sans être attendu, alla se mettre à la tête du peuple deNaples, tous furent d'une figure, d'un courage et d'un esprit au-dessus du commun des hommes. »
« Chez presque tous les princes de la faœillede Gondé, dit Saint- Simon, on note une chaude et naturelle intrépidité, une remarquable entente de l'art militaire, de brillantes facultés de l'intelligence. Mais à côté de ces dons, des travers d'esprit voisins de la folie, des vices odieux du cœur et du caractère, la malignité, la bassesse, la fureur, l'avidité du gain, une avarice sordide, le goût de la rapine et de la tyrannie et cette sorte d'insolence qui a fait plus détester les tyrans que la tyrannie elle-même. »
Ce sont là des exemples d'hérédité similaire physiologique exerçant son influence sur plusieurs générations successives et imprimant à toutes un cachet identique. On n'observe pas généralement dans les transmissions des maladies mentales une aussi invariable uniformité ; le plus souvent, la maladie qui se transmet se transforme. Il est cependant une espèce de folie qui se transmet des parents aux enfants avec une constante similitude : je veux parler de la folie suicide. Ellis fait la remarque qu'il n'est point d'affection de l'intelligence où l'hérédité ait plus de fidélité dans la répétition. On voit, en effet, des familles entières disparaître et s'éteindre par le suicide de tous leurs membres. Gall raconte l'histoire d'une dame qu'il a connue, dont la mère et les sœurs s'étaient suicidées. Elle avait deux enfants, un fils et une fille : la fille a tenté de se suicider et le fils s'est pendu.
Falret rapporte qu'un père bizarre et taciturne eut six enfants, parmi lesquels quatre se suicidèrent. Le premier se précipita hans motif d'un troisième étage ; le deuxième eut des peines et s'étrangla; le troisième se précipita d'une fenêtre elle quatrième se tira un coup de pistolet. Un cousin de ces jeunes gens s'était jeté dans la rivière.
Moreau parle d'une famille qui comptait cinq enfants, quatre frères et une sœur, qui se suicidèrent tous successivement.
Autant l'hérédité similaire est ordinaire dans la folie suicide,
autant elle est rare dans les autres espèces d'aliénation. Elle peut exister incontestablement, et l'on en trouve çà et là dans les auteurs des exemples indiscutables, mais ces exemples ne sont pas très -fréquents. De plus, on n'a pas jusqu'à présent sufGsamment tenu compte d'une série de phénomènes qui peuvent en imposer et faire croire à une hérédité similaire, alors qu'il n'y a qu'une véritable contagion.
J'ai déjà appelé l'attention sur ces faits dans mon livre sur Ze délire des persécutions, et j'ai démontré que certains persécutés convertissent quelquefois à leur délire les personnes de leur entourage. Lorsqu'une personne, saine d'esprit d'ailleurs, vit continuellement avec un de ces malades , et qu'elle assiste au début de son délire, elle trouve d'abord ses idées étranges, puis il arrive dans certains cas qu'elle excuse les défaillances de sa raison, qu'elle partage une à une et à mesure qu'elles naissent toutes ses aberrations et toutes ses conceptions maladives , de sorte qu'au bout de quelque temps elle a accepté et s'est apprO' prié une] systématisation délirante créée de toutes pièces par le malade !
Dans ces cas, le persécuté qui a communiqué son délire domine celui qui Ta reçu. Celui-ci n'est que l'écho fidèle de celuilà. Il ne fait que reproduire quelquefois, en les atténuant, les conceptions délirantes du premier. Il y a bien contagion, car si l'on isole ces malades, si on les met en traitement, si on les place dans l'impossibilité de se voir et de s'écrire, le vrai persécuté fera tous les jours un pas vers l'incurabilité, tandis que le persécuté par influence marchera rapidement vers la guérison. M«is (et c'est là un côté de la question que je tiens à spécifier) si ces communications du délire se sont faites du père ou de la mère aux enfants, ou bien encore des frères aux frères, on peut supposer qu'il s'agit là de cas de folies héréditaires similaires, et que l'hérédité a prédisposé également les membres d'une même lignée à une même afi"ection. Pour se faire alors une opinion bien assise, il faudra étudier avec soin l'évolution du délire chez les deux malades et surtout observer la marche de leur maladie après les avoir complètement isolés l'un de l'autre pendant un certain temps.
Donc, dans l'immense majorité des cas, les transmissions héréditaires des maladies mentales ne se font pas d'une façon similaire, et l'on se ferait une idée bien incomplète de l'hérédité, si on voulait limiter son action aux cas dans lesquels on a pu reconnaître chez les descendants les mêmes formes morbides, les mêmes états maladifs que chez leurs ascendants. Le plus souvent, au contraire, l'hérédité est essentiellement polymorphe, et la règle générale, c'est que les affections mentales se transforment en se transmettant. Un père épileptique peut engendrer des enfants excentriques, aliénés, idiots, etc. Un aliéné peut engendrer des épileptiques, des extravagants, des faibles d'esprit, etc., etc.
Pour bien comprendre ces transmissions héréditaires polymorphes, il faut absolument considérer les affections mentales et les grandes névroses comme des variétés d'une même espèce, en prenant le mot espèce dans le sens que lui ont donné les naturalistes, c'est-à-dire la succession des êtres provenant de parents communs et capables de se reproduire entre eux.
Au premier degré de cette échelle morbide se trouve cet état maladif mal caractérisé, sorte d'intermédiaire entre la maladie et la santé, que Lorry appelait la cachexie nerveuse, Pomme la fièvre nerveuse, Brachet la névrospasmie, Cerise la névropathie protéiforme, Sandras l'état nerveux, et qui n'est en effet que l'exagération du tempérament nerveux. Cet état névropathique est comme le début, comme le germe, si vous voulez, des états mor ides plus graves, que l'hérédité fera apparaître et évoluer si ce germe est fécondé par de nouveaux éléments morbides.
Au dernier degré de l'échelle, se trouvent les agenésies intellectuelles, l'imbécillité, l'idiotie, etc. Entre ces deux extrêmes, se trouvent rangées, d'après leur ordre de gravité, les grandes névroses convulsives et les diverses formes de l'aliénation. Tous ces états morbides ont entre eux des liens intimes de parenté. Leurs produits pathologiques ont entre eux des rapports directs. L'influence de l'hérédité les combine et les transforme, de sorte qu'ils peuvent passer par une série complexe de métamorphoses sans changer de nature, comme l'on voit certains animaux subir
également, dans leur évoluLioii, des méiainorphuses variées sans pour cela cesser d'être eux-mêmes.
Cette idée vous paraît peut-être un peu bizarre, et cela sans aucun doute, à cause des divisions scolastiques des maladies mentales que vous êtes habitués à considérer comme désignant des espèces morbides distinctes. Mais c'est là une idée fausse que je ne saurais combattre trop vivement. Les classifications des maladies mentales actuellement en usage sont artificielles et conséquemment mauvaises, les groupes qu'elle consacrent ne sont pas des groupes naturels, les mots de manie, monomanie, etc., ne caractérisent que des états morbides symptomatiques ; ils ne correspondent en aucune façon à des maladies distinctes, à des groupes spécifiques naturels. Aussi dans l'évolution d'une même maladie nous voyons ces symptômes se transformer et se succéder les uns aux autres. Tel malade a aujourd'hui un délire partiel qui demain aura un délire général et plus tard sera dément. Un paralysé général passe successivement par les états de monomanie, de manie et de démence et n'en est pas moins resté pour cela un paralysé général. Ces transformations qui s'opèrent dans la maladie d'un individu s'opèrent aussi dans sa descendance, mais ici les conditions de transmission étant complexes, leurs résultats le sont aussi.
Les adversaires de l'influence héréditaire ont puisé un de leurs principaux arguments dans ce fait que la transmission n'est pas constante et inévitable. Heureusement il n'en est pas ainsi, car si cela était, on pourrait compter sur une extinction plus ou moins rapide mais infaillible de l'humanité ! Je dirai même que l'objection n'est pas fondée théoriquement. En effet, le rôle de l'hérédité c'est de mélanger, de combiner les éléments paternel et maiernel pour y puiser les éléments du produit. Lorsqu'elle est accumulée, lorsqu'elle est à facteurs convergents, c'est-à-dire lorsque le père et la mère sont aliénés, l'évolution de l'aliénation mentale dans la descendance suit uue marche progressive qui précipite rapidement les produits au dernier degré des dégénérescences physiques et intellectuelles. C'est dans ces conditions que naît l'idiotie, forme terminative qui est relativement à l'évolution des maladies mer,-
taies dans l'espèce, ce qu'est la démence dans l'évolution des maladies mentales de l'individu.
Mais lorsque l'hérédité est à facteurs divergents, c'est-à-dire lorsqu'un seul des ascendants est aliéné, il résulte de la fusion, de la combinaison des éléments paternel et maternel, des états extrêmement variables selon le degré et la dose de l'imprégnation morbide ; si bien qu'au lieu de progresser toujours davantage dans le sens des dégénérations les enfants peuvent au contraire remonter vers l'intégrité physique et intellectuelle. En d'autres termes l'hérédité agit suivant la puissance des facteurs. Progressive si les facteurs sont convergents, elle peut s'amoindrir et perdre son influence si les facteurs sont divergents. Mais ce qu'il importe bien de savoir c'est que l'hérédité morbide ne reste pas stationnaire. Elle évolue, tantôt vers le mal, tantôt vers le bien. Si son influence est combattue par l'hygiène, par l'infasion d'un sang nouveau, elle tendra à s'éteindre ; si au contraire elle est accumulée, progressive, elle créera des états morbides de plus en plus graves et amènera promptement l'extinction de la famille qu'elle frappe.
C'est pour cela que les unions consanguines, les unions constantes des membres d'une même famille entre eux sont des conditions fâcheuses au point de vue de la descendance. Esquirol fait remarquer que l'aliénation est surtout active en Angleterre, parmi les catholiques qui s'allient toujours entre eux, et en France parmi les grands seigneurs, qui sont presque tous parents. Il en est de même en Amérique pour les quakers. Dans tous ces cas, les croisements de races ne venant plus corriger les vices héréditaires, rien n'arrête l'évolution pçogressive de l'hérédiié.
Les curieuses recherchas de Benoiston (de Châteauneuf) ont montré que les familles les plus illustres, malgré toutes leurs précautions, et peut-être à cause de ces précautions même, disparaissent rapidement et ne durent pas plus de trois siècles. Elles s'épuisent et s'éteignent parce que des causes nombreuses de dégénérescence pèsent sur elles et ne sont pas combattues.
Les dégénérescences sont des déviations maladives du type primitif (Morel). Elles sont le résultat d'une influence pathologique soit morale soit physique. Un de leurs caractères les plus impor-
tants, c'est qu'elles se transmettent par hérédité et dans des conditions exceptionnellement graves, car les produits des êtres dégénérés sont ordinairement plus sérieusement atteints que leurs ascendants, jusqu'à ce que, frappés de stérilité, ils deviennent par l'exagération même de leur mal, incapables de transmettre le type de leur propre dégénérescence.
Si simple qu'on la suppose au début , dit Morel, cette déviation renferme néanmoins des éléments de transmissibilité d'une telle nature, que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans l'humanité et que le progrès intellectuel, déjà enrayé dans sa personne, se trouve encore menacé dans celle de ses descendants. Ces caractères distinguent les races et les variétés animales des dégénérescences. Les premières, soustraites à l'influence qui leur a donné naissance, tendent à retourner vers le type primitif. Les dégénérescences, au contraire, une fois créées, tendent à se perpétuer en s'aggravant, à moins que leur influence ne soit victorieusement contre-balancée par certaines conditions déterminées.
D'après ce que je vous ai déjà dit, vous pouvez voir que les différentes variétés de l'aliénation mentale présentent, dans leur transmissibilité, des caractères qui les placent à côté des dégénérescences. Et de fait, Morel arrive à conclure que, dans l'immense majorité des cas, la folie est la conséquence d'un état de dégénérescence. Incontestablement, elle peut éclater chez un individu placé eu dehors des causes dégénéralives. C'est alors la folie acquise» Mais une fois créée, une fois fixée par l'hérédité, elle devient le point de départ de phénomènes nouveaux, de transformations successives dans les descendants.
Vous voyez alors comment doit -être compris le rôle de l'hé • rédité. Ce n'est pas une force qui crée de toutes pièces les affections mentales. Elle les transmet en les modifiant. A l'origine de la dégénérescence , il faut une cause productrice, un nisus fortnativus, comme disent quelques physiologistes allemands, tout à fait indépendant des transmissions héréditaires. Mais une fois la dégénérescence créée dans l'individu, l'hérédité la fixe dans la descendance. Quelquefois l'ascendant peut guérir, mais peu importe, il a imprimé à sou descendant un cachet.
un stigmate ineffaçable. La maladie qu'il a acquise est fixée dans sa descendance : ce qui n'était qu'un accident parfois transitoire chez le père, fait partie inhérente de la constitution du fils.
Les remarquables expériences de Brown-Séquard sur la production expérimentale de l'épilepsie, nous fournissent un exemple de ce mode de fixation d'une maladie par le fait de la transmission héréditaire. Rien n'est plus facile qne de produire l'épilepsie chez le cochon d'Inde. Quand on a pratiqué sur un de ces animaux certaines lésions nerveuses, et particulièrement une hémisection latérale de la moelle ou une section du nerf sciatique, indépendamment des troubles bien connus qui sont le résultat immédiat de la section de ces parties, on voit survenir une série d'altérations organiques et de troubles fonctionnels sur lesquels Brown-Séquard a attiré l'attention.
Du côté de la face et du cou correspondant à la lésion, la sensibilité cutanée diminue, et il se produit quelques petits troubles trophiques peu importants. Si alors on excite cette zone de peau, l'animal a un accès convulsif absolument semblable à ceux qui chez l'homme caractérisent l'accès épileptique. En outre, l'animal a des accès épileptiques spontanés, qui surviennent périodiquement en dehors ds toute excitation de la zone épileptogène.
Ces accidents sont susceptibles de guérison. Au bout de quelque temps, les attaques spontanées disparaissent, puis les poils qui étaient tombés sous la peau de la région épileptogène repoussent, la sensibilité recouvre son intégrité et l'excitation de la zone épileptogène ne détermine plus l'explosion d'accès convulsifs : l'animal est guéri. Mais si pendant le temps qu'il avait des accès épileptiques, cet animal a engendré des petits, ces petits peuvent être épileptiques. En outre, chez eux, l'épilepsie n'a pas les mêmes caractères que chez les ascendants. En effet, il n'y a plus de zone épileptogène, on ne peut plus provoquer des attaques à volonté, il n'y a que des accès spontanés : c'est une véritable épilepsie idiopathique. Ces faits ont d'autant plus de valeur que je ne sache pas qu'en dehors de ces cas de transmissions héréditaires on ait jamais observé l'épilepsie spontanée chez les cochons d'Inde.