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Ainsi, voilà une lésion expérimentale qui, chez les ascendants, produit une épilepsie temporaire : c'est un accident passager qui guérira au bout d'un certain temps. Chez les descendants, au contraire, l'épilepsie s'est établie d'une façon définitive, avec des caractères d'incurabilité qu'elle n'avait pas chez les ascendants : elle s'est fixée par sa transmission héréditaire.
L'ivresse alcoolique produit des troubles transitoires du système nerveux. Or, il paraît démontré que les enfants conçus pendant un accès aigu d'ivresse, en dehors bien entendu des altérations permanentes que détermine l'alcoolisme chronique, sont souvent épileptiques, aliénés ou idiots. Ces faits avaient été pressentis depuis bien longtemps. Une loi de Carthage défendait toute autre boisson que l'eau le jour de la cohabitation maritale, et Amyot dit, dans un langage pittoresque et fort expressif, que « l'ivrogne n'engendre rien qui vaille » ; mais ils n'ont été scientifiquement démontrés que dans ces dernières années, où MM. Demeaux, Dehaut et Vousgier (de Strasbourg), ont communiqué à l'Académie des sciences des observations bien nettes de cette transformation d'un symptôme transitoire en une maladie confirmée et durable. Ils ont montré que l'enfant engendré dans un accès de délire toxique transitoire, peut être épileptique, aliéné, idiot, etc., et porter les stigmates indélébiles d'une dégénérescence plus ou moins avancée.
Dans l'alcoolisme chronique, nous voyons également un individu antérieurement sain, devenir par le fait de son avilissante passion, la source d'une série de dégénérescences, qui ne compromettent pas seulement sa propre existence physique et intellectuelle, mais qui se transmettent aussi à ses descendants d'après les lois qui régissent les transmissions dégénératives, c'est-à-dire en se transformant et en suivant une évolution progressive ou régressive, selon les cas. Vous le voyez, l'hérédité ne joue aucun rôle au début, à l'origine des dégénérescences; elle ne les crée pas, elle les fixe seulement dans l'espèce et les perpétue en les aggravant.
De ces faits, résulte cette conséquence pratique que les enfants nés avant l'explosion de la folie de leurs parents sont moins fréquemment frappés d'aliénation que ceux qui naissent après.
Si la folie est accidentelle, en effet, si elle est acquise de toutes pièces, l'enfant sera certainement indemne. Mais il faut être prudent dans les pronostics de ce genre, il f^ut se rappeler que si la folie est souvent acquise de toutes pièces, plus souvent encore la cause qui a paru la détertniner n'a été q l'une occasion propice au développement d'un germe morbide caché, que l'étincelle qui met le feu aux poudres. Cette même cause occasionnelle agissant sur un sujet parfaitement sain, n'eût amené aucun iroublede l'intelligence; mais agissant sur un sujet prédisposé à la fulie, trouvant le terrain merveilleusement préparé à la recevoir, elle s'e-t développée avec une intensité en rapport direct avec le degré de la prédisposition. C'est ce qui explique comment des parents non aliénés au moment de la conception peuvent donner le jour à des produits dégénérés.
Dans l'état actuel de nos connaissances , il est absolument irapo.'Sible de déterminer exactement quelle sera la forme de la dégénérescence qui frappera les enfants d'un dégénéré. Parmi les enfants d'un ascendant épileptique ou aliéné, on peut voir des types de tous les degrés de dégénérescences, de toutes les formes de la folie. Morel a donné ses soins aux quatre frères d'une même famille. Le grand-père de ces enfants éiaii mort aliéné ; leur père n'avait jamais pu se fixer à rien d'uiile ; leur oncle, doué d'une grande intelligence et médecin célèbre, était fort connu par ses bizarreries et ses excentricités. Eh bien, ces quatre enfants, produits d'une même souche, présentaient des formes différentes de troubles psychiques : l'un était maniaque à accès périodiques et désordonnés; le second, mélancolique, était réduit par sa stupeur à un état purement automatique ; le troisième se signalait par une extrême irascibilité et des tendances au suicide ; le quatrième se faisait remarquer par de grandes dispositions artistiques, mais il était d'une nature craintive et soupçonneuse.
M. G. Doutrebente, dans un très-bon travail sur les aliénée héréditaires diàressé plusieurs tableaux généalogiques. Il est facile de constater en étudiant ces tableaux combien sont variables les formes de dégénérescences que présentent les enfants d'une même souche. M°" L. S... (Obs. VI!), fille d'une mère bizarre
et d'un père épileptique, est elle-même atteinte du délire des persécutions. Elle a eu trois enfants : un fils intelligent, mort jeune d'une fièvre cérébrale, un fils semi-imbécile et une fille hysléropathe.
Dans une autre observation (Obs. XV), je trouve que d'un père hypochondriaque et persécuté et d'une mère nerveuse et émotive, naquirent dix enfants, dont trois moururent en bas âge. Parmi les survivants, il y a une fille hypochondriaque, émotive, en proie à des scrupules religieux ; une autre fille aliénée, une troisième faible d'esprit, une quatrième persécutée suicide, un garçon faible d'esprit, un autre hypochondriaque, enfin le dernier semi-imbécile.
La diversité est si grande dans ces cas et dans beaucoup d'autres, que je pourrais vous citer, qu'elle ne peut être soumise à aucune loi. Actuellement, tout ce que l'on peut faire, c'est d'établir les liens de parenté de l'état névropathique, des névroses et de l'aliénation, et pour me résumer dans une conclusion pratique, je vous dirai que la folie, l'épilepsie, l'idiotie et les troubles moins graves de l'intelligence et des sentiments sont à redouter chez les descendants lorsqu'on a pu observer chez les ascendants :
1° Des névropathes ;
2" Des gens bizarres, originaux, exaltés, violents, passionnés, instinctifs ; 3° Des hystériques, des épileptiques, etc. ; h° Des suicidés ; ^ 5" Des alcoolisés ; 6» Des aliénés véritables.
A cette énumération je devrais encore, si j'adoptais pleinement les idées de Moreau, ajouter le génie; mais, jusqu'à plus ample informé, je ne crois pas que le génie soit une névrose. Pour moi, le génie est une raison supérieure.
Je ne place pas non plus parmi les conditions de santé des ascendants qui peuvent donner lieu à la folie chez les descendants, l'apoplexie cérébrale. Les conditions anatomiques de l'apoplexie cérébrale ont été bien étudiées dans ces dernières années : ce sont, dans l'immense majorité des cas, le ramollissement ou
l'hémorrhagie encéphalique, et les causes les plus fréquentes de ces lésions sont des altérations chroniques des artères (athérome, anévrysraes miliaires). Que ces lésions soient dans beaucoup de cas la conséquence de l'alcoolisme chronique, cela est incontestable : mais alors c'est l'alcoolisme qui crée la dégénérescence, et l'apoplexie, qui n'est elle-même qu'un de ses effets, ne doit pas être comptée parmi les conditions originelles de la folie héréditaire.
A plus forte raison, j'élimine les diathèses cancéreuse, tuberculeuse, rhumatismale, etc., que quelques auteurs placent parmi les causes qui, modifiées par l'hérédité, peuvent engendrer les affections nerveuses. Ces diathèses n'ont avec la folie aucun rapport. On a dit qu'elles pouvaient favoriser indirectement son apparition en créant des tempéraments faibles, débilités, plus facilement impressionnés par les causes morbides. Je ne pense pas que celte manière d'envisager la question soit exacte. Il faudrait démontrer, pour assurer la légitimité de cette conclusion, que les individus affaiblis sont plus facilement atteints d'aliénation mentale, et je ne crois pas que personne ait pu l'établir.
Jusqu'à présent nous avons étudié l'hérédité, comme si les transmissions héréditaires se faisaient toujours des ascendants à leurs descendants directs et immédiats, c'est-à-dire comme si l'origine des affections héréditaires qui frappent les enfants se trouvaient toujours dans leur père ou dans leur mère. C'est là, en effet, le cas le plus fréquent, le plus évident et aussi le plus simple. Mais comme nous le verrons tout à l'heure, ce n'est pas le seul. Lorsque l'hérédité revêt ces caractères, lorsque la transmission pathologique se fait du père ou de la mère à leurs enfants, on dit qu'elle est directe. L'hérédité directe se manifeste non-seulement par la production chez les enfants d'états organopalhiques du même ordre que ceux dont étaient atteints leurs parents, mais encore par la création d'un état particulier de l'organisme, qui favorise à un moment donné l'explosion de troubles fonctionnels ou de lésions anatomiques analogues à ceux des ascendants. Je m'explique : un père et une mère tuberculeux engendrent un enfant qui, pendant toute sa jeunesse, paraît
jouir d'une excellente santé. A vingl-cicq ans, il est frappé de pluhisie et succombe.
Dans ce cas, les ascendants n'ont pas transmis la ma'adie elle-même dont ils étaient atteints, puisque l'enfant en venant au monde ne présentait aucune trace de tubercules, et que, pendant vingt-cinq ans, il a joui d'une santé parfaite. Ce qu'ils ont transmis, c'est une certaine tendance maladive, un certain état de l'organisme qui le rend plus apte à ressentir les influences morbides et à réagir contre elles d'une certaine façon ; en un mot, la prédisposition. L'enfanl dont je vous parlais n'est pas né tuberculecx, il est né prédisposé à la tuberculose. Son existence est sans c^sse menacée par cette prédisposition héréditaire, car alors même qu'il paraît parfaitement sain, il est sous une imminence morbide redoutable, la cause la p'us légère pouvant être l'occasion du développement de la diathèse dont il porte le germe caché.
11 en est de même dans les transmissions des maladies mentales. Certes, l'enfant qui naît microcéphale, idiot, etc., porte en naissant les stigmates de sa dégénérescence. Mais le plus souvent il n'hérite pas de la maladie de ses ascendants, mais bien de la prédisposition à la contracter. Le ûls d'un suicidé n'est pas en naissant fatalement voué au suicide, mais il a hérité de ses ascendants d'un certain état mélancolique, capable de lui inspirer, à un moment donné, un dégoût profond de l'existence : l'ennui le plus léger, le chagrin le plus fut le, sufûroat alcrs pour le déterminer à attenter à ses jours. Il en est de même des autres formes de folie , mais nous aurons l'occasion de revenir en détail sur la prédisposition héréditaire, et sans entrer dans plus de développements sur ce sujet, je passe à l'étude de l'hérédité médiate ou atavique. Dans ces cas, les parents immédiats ne présentent pas d'affection analogue à celle des descendants; mais en remontant plus haut dms l'histoire de la famille, on trouve que ces affections ont existé chez les ancêtres directs ou collatéraux. L'hérédité a donc sauté une ou plusieurs générations; elle est atavique {di atavus, aïeul). Ce mot ataoisme a été créé et introduit dans la science par le botaniste Duchesne et peut être défini : la réapparition dans un individu
ou dans un groupe d'individus de caractères anatomo-physiologiques, positifs ou négatifs, que n'offraient point les parents iœmédiats, mais qu'avaient offert leurs ancêtres directs ou collatéraux.
Si bizarre que paraisse ce phénomène de l'atavisme, il existe réellement. Les naturalistes en ont cité des exemples fort curieux. Vogt, Lyell, Darwin, Gaudry, ont souvent invoqué son influence pour expliquer certaines anomalies de l'organisation. Darwin, par exemple, considère comme ataviques tous les organes rudimentaires inutiles à un animal ; il les compare aux lettres d'un mot conservées dans l'écriture , mais perdues dans la prononciation et qui servent de guide dans la recherche de son éiymologie. Ainsi ces organes rudimentaires indiqueraient les transformations subies antérieurement par les espèces.
C'est sur les plantes que l'on a surtout étudié les phénomènes d'atavisme. Lorsque, par le fait de la culture, ou d'autres circonstances, elles ont été écartées de leur type primitif, elles tendent sans cesse à retourner à leur état naturel par une sorte d'attraction vers le type spécifique primitif, qui empêche la fixation de formes artificielles et qui mérite aussi le nom d'atavisme.
Les phénomènes de génération alternante découverts par Chamino et étudiés plus tard par de nombreux savants, nous fournissent des faits d'atavisme extrêmement curieux. En voici un exemple : il exisie de petits muUuscoïdes marins, les biphores, que l'on trouve sous deux étals tout à fait différents; les uns vivent solitaires, les autres vivent eu colonies, réunis sous forme de chbîiies. Eh bien, ceux qui vivent isolés eng ndreut c ux qui vivent en chaînes, et ctux-ci n'engendrent que des individus solitaires. Si bien, ainsi que le fdit remarquer M. de Quatrefages, qu'un biphore ne ressemble jamais ni à sa mère ni à ses fîis, mais toujours à son aïeul et à s»^s p-tits-lils. Ces faiis, empruntés à l'anaiomie ( hilosophique et à l'hi.-loire naturelle, doiveut bien vous l'aire comprendre ce que c'est que l'atavi-me.
La paiholog'e nous offre aussi des exemples de tr in^missions rrédiates. Bnerh^ave rgnhorisrae 1075) dit que l'épilepsie peut
être héréditaire et tenir à l'influence du père ou de la mère ou même des grands-parents, la maladie manquant souvent chez le père, mais se transmettant du grand-père au petit-fils ; et son commentateur Van Swieten, après avoir affirmé le principe de l'hérédilé en ces termes : Morbos ex parentibus propagari in progeniem innumeris ohservationibus confirmatur , ajoute : Silente morho in genitore dura ex avo derivatiir in nepotem.
C'est là toute la doctrine de l'atavisme , et vous voyez que si le mot atavisme est de création récente, l'idée qu'il représente avait été nettement formulée par des observateurs anciens. C'est qu'il est impossible, quand on étudie la généalogie des malades et particulièrement des aliénés, de ne pas être frappé de voir un père ou une mère bien portants, mais issus de parents aliénés, parvenir à une longue vieillesse sans présenter aucun trouble de l'intelligence, et donner le jour à des enfants aliénés. Ces cas sont trop fréquents pour que l'on puisse les mettre en doute ou les considérer comme de simples coïncidences, surtout quand on voit dans les conditions physiologiques des plantes et de certains animaux, l'hérédité atavique s'exercer avec une constance qui en fait une des lois les plus importantes de la génération des êtres.
Mais si l'existence de la transmission immédiate ou atavique des maladies est incontestable, il n'en est pas de même d'une autre forme de transmission, de celle que l'on a appelée indirecte ou collatérale. On appelle hérédité indirecte ou collatérale, celle où l'on trouve dans la nature physique ou morale du produit la représentation des collatéraux. Par exemple : un père bien portant a deux frères morts aliénés. Leurs ascendants ne présentaient aucun signe d'aliénation. Eh bien, les fils de cet homme sain de corps et d'esprit, sont tous aliénés. Ou bien encore, un individu né d'ascendants directs et indirects sains a des cousins aliénés et devient aliéné lui-même.
Dans ces cas, l'hérédilé est souvent contestable, mais on ne doit pas trop facilement nier son influence. Avant de le faire, il faudrait au moins avoir étudié avec soin la généalogie de la famille et avoir bien constaté qu'il n'y a pas eu de cas d'aliénation ou d'affections pouvant engendrer laliénation, dans les
trois générations d'ascendants directs de l'aliéné que l'on suppose héréditaire.
Oa a beaucoup discuté pour savoir si le père et la mère jouaient dans le phénomène des transmissions héréditaires pathologiques un rôle égal, ou si l'un des deux avait le privilège de transmettre plus sûrement que l'autre les maladies dont il était atteint. Esquirol pensait que la mère jouissait de ce privilège. Pour lui, les enfants sont plus exposés à hériter des affections de leur mère que de celles de leur père. Il établissait cependant une exception pour l'épilepsie, qui, à la SalpêLrière, lui avait paru provenir plus souvent du père que de la mère.
Baillarger a étudié cette question avec soin et en se fondant sur une statistique comprenant 453 cas d'hérédité , il a cru remarquer que l'influence maternelle prédominait dans le tiers des cas.
Ces résultats, confirmés par les recherches de Thurnam Brigham, etc., me paraissent devoir être considérés comme exacts.
On a dit aussi que les femmes étaient plus exposées que les hommes à subir l'influence de l'hérédité morbide, et les faits paraissent légitimer cette manière de voir.
Voici les résultats de quatre statistiques, qui toutes tendent à démontrer qu'en effet les femmes sont relativement frappées par l'hérédité névropathique plus fréquemment que les hommes :