Garçon hypochondriaquc
* Fille disparue.
Pas d'enfants.
Semi-imbécile.
La mort des enfants en bas âge à la suite de convulsions, de méningites ou d'autres affections aiguës du système nerveux central, la stérilité de ceux qui survivent, telles sont les causes principales de la destruction des familles atteintes par l'hérédité morbide.
Il est des cas, moins fréquents il est vrai que ceux dont je viens de vous parler, dans lesquels on voit les sujets affectés d'hérédité morbide arriver sans accidents à l'adolescence ou à l'âge adulte, mourir subitement en présentant des symptômes dont il est difficile de préciser la nature et de comprendre la pathogénie. Ce sont quelquefois des troubles graves, qui paraissent se rattacher à des lésions de l'encéphale : hémiplégie, convulsions, coma.
Vous en avez des exemples dans les trois premiers sujets de la 2* génération du' tableau généalogique ci-contre, qui meurent tous trois subitement : le premier à seize ans, le deuxième à dix-huit ans, et le troisième à quinze ans !
Quelquefois la mort a lieu d'une façon peut-être plus inexplicable encore. Le malade est frappé d'une affection aiguë, sans gravité en apparence. Tout va bien pendant quelques jours, tout fait espérer une terminaison heureuse : puis, sans que l'on sache pourquoi, au moment même où la gnérison paraissait assurée et la convalescence établie, il survient des troubles nerveux bizarres, obscurs, et le malade est emporté avec une grande rapidité.
Pour les héréditaires, il n'y a pas de maladie bénigne. Les affections les plus légères peuvent être l'occasion des troubles les plus graves. Leur vie et leur raison sont sans cesse menacées par les causes en apparence les plus futiles.
Pour eux, l'époque de la puberté est pleine de danger-. Chez les jeunes filles, la menstruation quelquefois précoce, plus souvent au contraire extrêmement tardive, s'établit difficilement et s'accompagne de troubles de toutes sortes. C'est fréquemment à cette époque que la folie fait explosion. Bien plus! chaque période menstruelle s'accompagne d'une légère excitation physiologique sans danger pour les individus sains, mais qui, pour les héréditaires, constitue un véritable péril.
Le mariage lui-même, en changeant les conditions d'existence,
en donnant aux appétits gèiésiques une excitation nouvelle, produit un ébranlement qui peut compromettre la santé morale ou la santé physique des héréditaires.
Je me suis assez longtemps étendu sur les signes physiques des transmissions héréditaires, parce qu'ils ont une grande valeur diagnostique. Les plus importantes sont les déformations du crâne et du visage, les malformations des oreilles et da palais et les anomalies ou les troubles fonctionnels des organes génitaux. Il est très-rare d'observer un fou héréditaire chez lequel oa ne puisse constater un ou plusieurs de ces signes physiques.
II. — Caractères de l'ordre intellectuel. — L'état de l'intelligence chez les héréditaires est très-difficile à analyser ; il est surtout très-difficile de trouver dans les manifestations intellectuelles de ces malades un fonds commun de désordres dont on retrouve les traces dans tous les cas.
D'une façon générale, on peut dire que toutes choses étant égales d'ailleurs, l'intelligence est moins frappée dans la folie héréditaire que dans la folie acquise. Souvent même les héréditaires jouissent de facultés intellectuelles très-développées : ils occupent quelquefois dans la société des positions élevées et remplissent avec une parfaite lucidité les devoirs de leur profession. Chez eux, l'influence morbide ne se manifeste que par des bizarreries de caractère, des excentricités qui seraient tout à fait inexplicables, si l'on ne tenait pas compte des conditions d'hérédité qui leur ont donné naissance, et si l'on ne les envisageait comme les manifestations les plus bénignes de la folie héréditaire.
Dans les formes les plus graves, la folie se dévoile encore bien plus par le délire des actes que par le délire des paroles, et c'est en s'appuyant sur ces cas que beaucoup d'auteurs admettent un délire des actes indépendant du délire de l'inielligence.
Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de cette doctrine. Pour le moment, je me contente de vous dire que toujours une analyse minutieuse démontre dans le dynamisme intellectuel des
héréditaires une série d'anomalies qui pour être moins apparentes que les anomalies physiques, affeclives ou morales, ne doivent pas moins être prises en sérieuse considération dans l'étude de leur folie.
Mais si l'intelligence présente toujours quelques troubles dans son fonctionnement, il n'en est pas moins vrai que dans beaucoup de cas les troubles intellectuels sont relativement moins profonds que les troubles moraux et affectifs.
On retrouve les traces de cette persistance partielle de l'intelligence jusque dans les formes les plus avancées des dégénérescences héréditaires. Il n'est pas rare, au milieu de l'anéantissement des facultés psychiques qui caractérisent l'idiotie héréditaire, devoir survivre une faculté intellectuelle. Ces êtres dégénérés possèdent pour la musique, le calcul, le dessin, la poésie, etc., une aptitude instinctive, native, qui paraît d'autant plus extraordinaire que le contraste la fait briller davantage.
On peut dire aussi d'une manière très-générale que l'intelligence est sans cesse menacée par les causes occasionnelles 'es plus futiles. Les héréditaires, en effet, délirent avec une étonnante facilité ; il en est dont la susceptibilité intellectuelle est si grande que chez eux le délire éclate pour la moindre émotion, pour la contrariété la plus légère. Les maladies intercurrentes les plus insignifiantes, un coryza, une fièvre éphémère, sont une occasion presque certaine de délire. J'en ai connu plusieurs qui ne pouvaient boire un seul verre de vin pur sans commencer à perdre la raison, sans présenter aussitôt le premier degré de l'ivresse !
Le plus souvent, ce délire, qui débute sous l'influence de la cause la plus insignifiante, est transitoire ; il disparaît aussi rapidement et aussi subitement qu'il s'est développé ; mais quelquefois il s'établit définitivement ; il ne disparaît plus. A partir de ce moment, l'individu, qui n'était que prédisposé, est devenu un fou, et peut-être un fou incurable.
Parmi les facultés intellectuelles, celle qui paraît surtout atteinte, c'est le jugement. Extrêmes en tout, exagérant tout sans motifs, amateurs de paradoxes, partisans de doctrines malsaiuts, adeptes de théories risquées et absurdes, les héréditaires
passent à justs litre pour avoir Vcsprit faux : leurs idées et leurs actes se ressentent incessamment de ce défaut complet de jugement.
Lorsqu'ils ont adopté une idée, rien ne peut leur en démontrer la fausseté. Ils s'attachent à leurs paradoxes ; ils les soutiennent avec une conviction inébranlable, et, pour les défendre, bâtissent tout un échafaudage d'absurdités. La fixité des idées délirantes amène leur systématisation.
L'intelligence des héréditaires est souvent fort active. Ils perçoivent rapidement ; ils ont une certaine imagination ; ils s'expriment avec facilité et même avec élégance. Joignez à cela les dispositions instinctives dont je parlais tout à l'heure pour la musique, la poésie, etc., et vous comprendrez comment ces individus sont presque toujours méconnus dans le monde. On les considère quelquefois comme des originaux, mais on ne les prend jamais pour ce qu'ils sont réellement.
Si cependant on va au fond des choses, si on ne s'arrête pas à ces dehors brillants, hi l'on pousse assez loin l'analyse, on constate bien vite que leur activité turbulente et désordonnée est le fait d'une excitation maladive, on remarque qu'ils sont incapables de coordonner leurs connaissances et d'en grouper les éléments, et si l'on découvre quelques signes physiques ou quelque anomalie des sentiments et du libre arbitre, on peut conclure hardiment que ce sont des descendants d'aliénés.
Leur attention est flottante ; ils ne peuvent la fixer pendant un certain temps sur un sujet sérieux, et par conséquent il leur est impossible de s'astreindre à un travail régulier et soutenu. Aussi leurs connaissances sont-elles tout à fait superficielles, et leurs entreprises aussitôt abandonnées que commencées ne peuvent-elles jamais être conduites à bonne fin, ce qui ne les empêche pas de se poser en juges compétents dans toutes les discussions et de trancher avec une audacieuse assurance les questions les plus délicates.
Leurs lettres (ils aiment généralement beaucoup à écrire) sont tout à fait caractéristiques. Leur style est verbeux, diffus, formé de phrases sonores et retentisi-antas. A chaque instant ils se perdent dans des digressions et des développements désor-
donnés. Les phrases ou les mots sur lesquels ils veulent particulièrement attirer l'attention sont écrits en gros caractères ou soulignés plusieurs fois. Le plus souvent ces lettres contiennent le récit de leurs souffrances ou l'histoire de leur vie»
Quand ils sont enfermés dans les asiles, ces malades écrivent sans cesse aux autorités, aux grands personnages pour protester contre l'illégalité de leur séquestration. Ils dénoncent leur famille qui les a fait enfermer ; ils accusent le médecin qui les retient. Il présentent souvent leurs plaintes dans des termes excellents, et si l'on jugeait leur élat mental uniquement par la lecture de leurs récriminations, on serait souvent disposé à penser qu'elles sont fondées.
Telles sont, dans le plus grand nombre des cas, les anomalies intellectuelles que présentent les héréditaires. Elles sont généralement moins importantes et moins nettement caractérisées que celles de la volonté ou des sentiments; mais la clinique n'accepte pas de lois absolues, et celle-ci a des exceptions. Il est en effet des cas où les troubles intellectuels sont plus saillants que tous les autres et attirent tout d'abord, je dirais volontiers attirent seuls l'attention du médecin. Tels sont les cas de substitution d'un moi imaginaire au moi réel. Les malades se figurent alors qu'ils portent un nom qui n'est pas le leur et qu'ils ne sont pas du tout les individus que l'on croit.
Généralement, cette substitution est toute à leur avantage en ce sens que le moi que leur imagination en délire leur fait adopter est celui d'un personnage haut placé, d'un homme historique, d'un prince, etc. Il n'est même pas rare de les voir porter plus haut leurs préteniions et se figurer par exemple qu'il sont Dieu. J'ai eu Toccasion d'observer un de ces malades qui prétendait être Dieu. C'était un homme d'une soixantaine d'années, toujours grave et, sérieux, paraissant plongé dans de profondes méditations ; il se promenait dans les cours de l'hospice, examinant avec soin l'état de la végétation. Lorsqu'on l'abordait en employant les formules les plus respectueuses, son visage s'épanouissait ; il promettait alors à son interlocuteur de lui faire ouvrir les portes du ciel. Souvent il lui demandait des nouvelles de ce qui se passait sur la terre : « Vous auriez peut-
être besoin d'un peu de pluie peur vos moissons. Comptez sur moi, je, vais m'occuper de vous satisfaire. » Cet liornme, du reste, était extrêmement doux et bienveillant ; il ne se fâchait que lorsqu'il entendait blasphémer, et ses colères n'étaient jamais bien sérieuses.
Dans d'autres cas, ce sont des idées hypochondriaques qni dominent, et l'on observe, dans la manifestation des idées délirantes, une étonnante fixité. Une malade de Morel se figurait tous les jours que le lendemain, on devait lui faire subir d'horribles suppUces. Cela dura pendant plusieurs années. On avait beau lui faire observer combien ses idées étaient fausses, on avait beau lui faire remarquer que, depuis longtemps, ses craintes ne se réalisaient pas : « C'est pour demain, » répondait-elle toujours. A ce propos, je dois vous signaler une remarque qu'a faite Morel au sujet des persécutés héréditaires. Il a observé que ces malades racontent franchement, sans difûculiés et sans cachoteries, tout ce qu'ils éprouvent et tout ce qu'ils redoutent. Il y a là une nuance qui les distingue des persécutés non héréditaires. Ceux-ci, en effet, n'aiment pas à raconter les mauvais procédés dont ils sont victimes. Si on les y pousse, ils répondei-t par des phrases vagues, obscures et évasives : « On m'en veut ; on me persécute. — Mais qui vous persécute ? Que vous fait-ou ? — Pourquoi me demandez -vous cela? Vous le savez bien ! Vous devez bien le savoir !
A côté des troubles intellectuels à forme hypochondriaque, se place un état qui en est tout à fait l'opposé. C'est l'hypochondrie au rebours. Les hypochondriaques sont toujours malheureux. Au mileu des jouissances de la fortune, ils se trouvent misérables. Bien portants ou souffrants, ils se préoccupent sans cesse de leur santé. Les malades dont je parle, au contraire, sont toujours heureux. Ils voient tout en beau. Plongés dans la misère, ils se trouvent fort riches. Malades, ils ne voient pas la gravité de leur mal ; ils ont le sentiment d'un état de santé parfaite, d'un bien-être général inaltérable. Le bonheur est toujours devant eux. Rien n'altère leur sérénité, rien ne trouble leur sati^^faclion. Leurs rêves d'avenir sont merveilleux et semblent se réaliser dans le présent ; toutes les facultés
de leur âme sont épanouies ; ils aiment tout le monde, voudraient pouvoir faire partager leur bonheur à tout le genre humain. Cette forme de troubles psychiques s'observe quelquefois dans la folie héréditaire, mais elle est bien plus fréquente au début de la paralysie générale. Il est inutile de vous dire que le diagnostic se fera facilement si l'on tient compte des symptômes concomitants et surtout de révolution de la maladie.
Un des groupes les plus curieux et les plus caractéristiques de la folie héréditaire avec prédominance des troubles de l'intelligence proprement dite est celui des inventeurs.
Ils jouissent généralement d'une activité intellectuelle assez grande, mais ils manquent absolument de jugement. Leurs travaux n'ont ni suite ni méthode. Leur but n'a jamais d'application utile et pratique. Les observations patientes et rigoureuses, les recherches méthodiques qui sont les sources du progrès scientifique leur sont inconnues ; leur esprit ne peut se soumettre à la marche logique qui conduit à la découverte de la vérité. Aussi, l'activité de leur esprit est toujours stérile ; ils ne fécondent rien de ce qu'ils étudient. Et comment pourrait-il en être autrement ? Se sentant à l'étroit dans le monde des réalités, ils se jettent à la poursuite de chimères insaisissables; les problèmes dont ils cherchent la solution sont presque toujours insolubles de leur nature. Ils trouvent la quadrature du cercle ; ils sont en possession du mouvement perpétuel ! Vous concevez que s'ils entrent dans la voie de l'expérimentation, ils ont bien vite ruiné leurs familles en essais infructueux, dont rien ne peut leur faire comprendre l'inutilité.
Beaucoup d'inventeurs préfèrent les études d'économie sociale aux recherches mécaniques ou industrielles. Ils préconisent alors les doctrines les plus insensées. Ils ne veulent rien moins que bouleverser la marche des sociétés ; ils inventent un système dont l'application doit donner à tout le monde la fortune et le bonheur. Enfin, aucune impossibilité ne les arrête, aucune conséquence n'épouvante leur imagination. Il est peu de formes de troubles psychiques qui soient plus
tenaces que celle-ci. Les inventeurs ne se modifient jamais. Quand on cherche à leur faire comprendre combien leurs
— no —
idées sont erronées et leurs projets irréalisables, ils répondent invariablement que c'est le sort des hommes de génie d'être méconnus par leurs contemporains et qu'ils sont victimes de leur supériorité.
M. Trélat rapporte l'observation d'un héréditaire qui avait découvert le mouvement perpétuel. Sa machine devait marcher toute seule sans qu'aucune force motrice intervînt, soit pour lui donner l'impulsion première, soit pour entretenir son activité. Il avait ruiné toute sa famille dans les dépenses nécessitées par Tessai de ses inventions. En dehors de son idée fixe, ce malade raisonnait avec lucidité. Quand M. Trélat voulait lui démontrer l'impossibilité absolue de l'application de son système : « Permettezmoi de vous dire, monsieur le docteur, répondait-il, que je reconnais votre parfaite compétence en médecine, mais qu'il m'est impossible de vous accorder en mécanique la même infaillibilité. »
U. Trélat conduit alors son malade à l'Observatoire, auprès de François Arago. Le fou expose sans hésitation sa découverte au célèbre astronome, qui, après l'avoir écouté avec bienveillance, s'efforce de lui faire comprendre que, pour mettre un moteur en mouvement, il faut absolument une force, et que, par exemple, on ne peut faire tourner une roue avec de l'ean stagnante. Le malade, tout à fait déconcerté par ce raisonnement, fond en larmes et prend respectueusement congé d' Arago. A peine avait-il fait trente pas que, frappant du pied, relevant fièrement la tête : « C'est égal, dit-il, M. Arago se trompe ! ma roue à moi, tourne toute seule ; elle tourne dans l'eau stagnante. »
Telle est l'histoire de tous les inventeurs !
Eq résumé, les facultés de l'intelligence, chez les fous héréditaires, sont en général moins atteintes que les facultés affectives morales. Il est cependant des cas oîi les troubles intellectuels sont prédominants, et alors la fixité des idées délirantes et leur tendance à la systématisation constituent leurs caractères les plus importants.
IGNES DES TRANSMISSIONS HÉRÉDITAIRES : 1° DE l'oRDRE
affectif; 2" de l'ordre moral. — marche, — pronostic.
Les héréditaires ont les facultés affectives profondément altérées : ils n'aiment absolument qu'eux-mêmes. Mauvais fils, époux distraits, pères oublieux, ils ont le cœur sec et froid, et sont insensibles à tout ce qui ne les touche pas personnellement. Le fond de leur caractère se résume en deux mots : orgueil et égoïsme.
La manie raisonnante, d'après M. Campagne, n'est autre chose qu'un amas de passions et de mauvaises qualités gravitant autour d'un orgueil immense. Cette opinion est parfaitement vraie, nonseulement dans la manie raisonnante telle que la comprend M, Campagne, et qui n'est qu'une des nombreuses variétés de la folie héréditaire, mais encore de l'immense majorité des cas dans lesquels la dégénérescence n'est pas assez grave pour avoir supprimé complètement les manifestations affectives.
Cette ridicule exagération du moi se manifeste d'une foule de façons : on la reconnaît dans l'attitude, la démarche, le jeu de la physionomie, le langage et le geste. Les héréditaires détestent généralement tout le genre humain, et ils méprisent tous ceux qui ne rendent pas justice à leur mérite. A les entendre parler, ils sont des êtres extraordinaires et doués d'une façon providentielle, des types uniques destinés à accomplir de grandes choses. Ils résument en eux toutes les perfections et toutes les vertus.
Bavards, présomptueux, despotes, ils aiment à occuper le
public de leur personne et cherchent par tous les moyens possibles à attirer l'attention. Ils discutent très-volontiers, mais ne supportent aucune espèce de contradiction. Poltrons, paresseux, ombrageux, ils envient les honneurs et les richesses d'autrui, parce que, dans leur pensée, eux seuls en sont dignes. Ils sont railleurs, taquins, contrariants et ingrats par-dessus tout. Incapables de sentiments élevés, ils ne connaissent ni le dévouement, ni la charité, ni le patriotisme, ni l'honneur. Toute la morale se résume pour eux dans leur intérêt actuel. La loyauté leur est inconnue ; l'hypocrisie et le mensonge leur paraissent tout naturels du moment qu'ils peuvent eu tirer proflt. Ils sont très-souvent fanfarons du vice, froidement cyniques et dissipateurs par vanité.
La mobilité de leurs affections et de leurs haines est surprenante. La plus futile circonstance modiûe leurs sentiments. Aujourd'hui, ils n'ont pas assez d'injures pour un des leurs, et demain ils ne trouveront jamais assez de flatteries et de louanges à son adresse. La moindre chose les met en courroux, et la moindre chose les calme.
Êtres changeants, versatiles, inconséquents, paradoxaux, insaisissables, ils réagissent toujours d'une manière capricieuse et exagérée. Systématiquement hostiles à toute action moralisatrice, insensibles aux joies de la famille, inaccessibles aux douceurs de l'affection, instinctivement portés à la rébellion, aux extravagances, au scandale, ils font toujours le malheur et quelquefois la honte de leur famille.
Il est un grand nombre de cas dans lesquels ces troubles des facultés affectives sont peu apparents, soit parce qu'en réalité ils sont peu développés, soit parce que masqués en quelque sorte par des symptômes plus graves d'un autre ordre, ils n'occupent dans l'histoire de la maladie qu'un plan secondaire. Mais il en est d'autres oîi les troubles affectifs sont prédominants. Ainsi, chez bon nombre d'héréditaires, l'orgueil a pris des proportions telles qu'il peut être considéré comme le signe primordial caractéristique. Ces malades sont insupportables. Leurs idées vaniteuses varient naturellement selon les conditions sociales dans lesquelles ils se trouvent placés. Continuellement absorbés dans
l'admiraiion de leur personnalité, ils ont toujours l'envie de dominer. Rien ne doit résister à leur volonté.
Souvent ils font des dépenses qui ne sont nullement en rapport avec leur fortune, non par amour du luxe ni du plaisir, mais uniquement pour paraître riches. Alors ils se rainent et plongent leur famille dans la détresse. Ils prennent fréquemment en haine les personnes qui les entourent, et cela pour une raison bien simple, c'est qu'on n'a pas pour eux la déférence et le respect qu'ils méritent.
Toute leur personne a quelque chose de spécial qui les fait assez facilement reconnaître : la tête haute, l'air arrogant, ils cherchent à attirer les regards. Leur parole est brève et dédaigneuse, et leur maintien s'efforce d'être majestueux, mais n'est la plupart du temps que ridicule.
Ils tranchent toutes les questions en dernier ressort, et leur opinion une fois émise, ils ne supportent pas qu'on la discute.
Les femmes passent un temps considérable à l'arrangement de leur chevelure, choii^issent pour leur vêtement les étoffes les plus voyantes, cherchent à se rajeunir d'une façon absurde, parlent sans cesse de leur beauté, de leurs vertus et de l'amour qu'elles inspirent à tous ceux qui les voient.
On peut rapprocher des troubles des facultés affectives certains états caractérisés par l'exaltation maladive ou la perversion de la sensibilité morale. Ainsi, il est des héréditaires que la moindre cause jette dans un violent accès de colère. Irritables au suprême degré, le motif le plus futile les fait entrer en fureur. Morel a rapporté l'observation d'un malade de ce genre, que la contrariété la plus légère mettait hors de lui. Il se roulait par terre, pleurait comme un enfant, et avait des spasmes violents. Une femme, dont il a également parlé, s'exaspérait pour la moindre chose. Son mari est un jour en retard d'un quart d'heure pour le dîner ; elle se jette furieuse sur lui, déchire ses vêtements et lui meurtrit le visage. A certains intervalles, ces scènes de violence se reproduisent. Pour les motifs les plus insigniQants, cette femme abandonne la maison, son mari, ^es enfants, et se retire chez sa mère. Quelques jours après, quand le calme est revenu, elle rentre chez elle;
D'autres malades, au lieu de s'irriter pour la moindre cause, tombent dans un état de profonde tristesse. La moindre émotion les accable et les désespère. Ils passent sans transition et presque sans motif du plaisir à la douleur, de la joie à la tristesse. Doués d'une sensibilité maladive, ces malheureux réagissent avec une extrême violence contre toutes les causes qui affectent cette sensibilité.
Un grand financier, très-habile dans la gestion de ses affaires, s'attachait très-vivement à ses animaux. Leur perle le plongeait dans un désespoir inexprimable et amenait des crises de larmes intarissables. Il possédait à Auteuil une propriété, et chaque soir, ses affaires terminées, il allait jeter de la nourriture à de nombreuses grenouilles qu'il élevait dans un étang. Quand un de ces animaux mourait, il était en proie à une véritable douleur délirante !
Dans ces cas, il n'y a pas seulement exaltation maladive de la sensibilité, mais aussi perversion. Ces gens, que la perte d'un chat ou d'une grenouille fait pleurer amèrement, voient mourir avec indifférence leurs parents ou leurs amis. Ils ont des affections instinctives, et leur sensibilité n'est éveillée que lorsque l'objet de ces affections est intéressé à leurs capricieuses fantaisies.
En qualité d'instinctifs, les héréditaires commettent des actes bizarres, extravagants, immoraux, dangereux, sans raison, sans motifs, comme s'ils étaient fatalement poussés par une nécessité de leur organisation. Aucune conception délirante ne provoque ces actes, aucune incohérence dans le discours ne les explique : une impulsion impérieuse, irrésistible, qui n'est précédée d'aucun raisonnement, s'empare de la volonté du malade et le domine.
Dans l'état normal, entre l'instant oii l'idée de faire une action se présente à l'esprit et celui où cette action est consentie, il s'accomplit une opération très-complexe. L'esprit s'empare du désir, le jugement en apprécie la nature et en pèse les conséquences. A la suite de celte délibération, le désir est accepté ou repoussé, et si l'acte est commis, c'est un acte voulu. Eh bien, chez beaucoup d'héréditaires, celle opération intermédiaire, celte
délibération qui seule crée la responsabilité, est remplacée par une sorte d'automatisme instinctif qui supprime la sponlanéiié et détruit le libre arbitre. Ils commettent des actes qui ne sont pas voulus, et cela malgré l'apparente intégrité de leur intelligence et de leur raison. Chez eux, le phénomène dominant, c'est le délire des actes.
La nature des actes délirants est extrêmement variable : tantôt ce sont des actes enfantins, insignifiants par eux-mêmes, absurdes, bizarres, extravagants; tantôt ce sont des actes dangereux, obscènes, violents ou criminels.
Les individus qui, sans conceptions délirantes, sans hallucinations, commettent automatiquement des actes ridicules, déraisonnables, dont la puérilité ne se justifie pas par un état avéré de débilité mentale, sont connus sous le nom d'excentriques. La variété des actes des excentriques est telle qu'elle ne se prête à aucune description générale. Chez eux, tout se fait au rebours des habitudes reçues. Ils ne se vêtissent pas comme tout le monde ; leur ameublement a quelque chose d'extraordinaire ; ils n'élèvent pas leurs enfants comme les autres. En politique, en philosophie, en religion, ils ont des opinions paradoxales, tranchantes, subversives, et ils cherchent au besoin à les mettre en pratique et à les imposer.
Morel a connu un magistrat très-distingué dont les réquisitoires étaient des modèles de logique et de lucidité. Il descendait de parents névropathes, et fut toute sa vie un excentrique. Séparé de sa famille, il vivait isolé dans une chambre d'hôtel, dans laquelle il ne permettait à personne de pénétrer. Quand il marchait dans la rue, il prenait grand soin de ne pas mettre son pied sur les lignes de jonction des pavés, de crainte de figurer une croix, ce qui eût été de très-fâcheux augure.
Un banquier, très-expert dans les affaires, se croyait obligé de faire périodiquement une excentricité pour se préserver de la folie ; et, à ce propos, je dois vous faire remarquer qu'il est fréquent d'observer, chez les héréditaires, cette crainte de la folie. Il semble qu'ils comprennent la faiblesse ou plutôt l'instabilité de leur intelligence.
Quelques excentriques se refusent absolument à toucher cer-
tains objets, la monnaie d'or ou d'argent par exemple, de peur de contracter des maladies inconnues. Morel a connu un magistrat excentrique héréditaire qui n'ouvrait jamais une porte sans envelopper ses mains dans le pan de son habit. C'est à ces cas que M. J. Falret a donné le nom d'aliénation partielle avec prédominance de la crainte du contact des objets extérieurs, dénomination qu'il ne faut pas, je crois, conserver en nosologie ; car si l'on forme un groupe spécial des cas dans lesquels le symptôme le plus saillant sera la crainte des objets extérieurs, il n'y a pas de raison pour qu'on ne consacre pas aussi, par une dénomination spéciale, toutes les variétés d'actes excentriques que peuvent commettre les héréditaires.
Ces actes se reproduisent quelquefois avec une extraordinaire ténacité pendant de longues années. Il y a là une fixité des actes délirants analogue à celle que nous avons déjà observée pour les idées délirantes. Une héréditaire, dont M. Trélat rapporte l'observation, raisonne avec justesse. Elle est toujours calme et tranquille. La seule chose qui paraisse extraordinaire dans sa vie, c'est qu'elle néglige les soins de son ménage pour rester seule enfermée dans sa chambre, pendant plusieurs heures tous les jours et pendant une grande partie de la nuit. Durant plusieurs années, on ignora complètement à quoi elle employait son temps, et l'on n'eu eut l'explication que le jour où l'on pénétra dans ses appartements pendant qu'elle était atteinte d'une maladie aiguë assez grave. Toutes ses armoires étaient pleines de petits paquets de papier soigneusement pliés et étiquetés. Cette femme passait tout son temps à des soins intimes de toilette, et elle enfermait tous ses détritus corporels ! Chaque pile de paquets contenait un produit spécial. Ici se trouvait le cérumen ; là, la crasse enlevée au-dessous des ongles. Il y avait une pile de paquets pour le mucus nasal concrété, une autre pour la crasse de chaque orteil, une autre pour les malpropretés enlevées par le peigne. Chaque paquet portait une étiquette sur laquelle était notée la nature du produit contenu et la date où il avait été recueilli.
D'autres héréditaires sont très-remuants. Toujours en mouvement, toujours agités, toujours en activité, ils n'ont l'apparence du calme que pendant leur sommeil. Je dis l'apparence, car.
même pendant le sommeil, des rêves coalinuels maintiennent en permanence l'activité maladive de leur esprit. Ils ne peuvent tenir en place, s'agitent, gesticulent et éprouvent souvent un besoin instinctif de locomotion. L'une de ces malades, dont M. Trélat a parlé, travaille incessamment avec une étonnante activité. Pendant un an environ, elle s'occupe de travaux d'aiguille avec une ardeur incroyable. Au bout de ce temps, ces travaux sont trop paisibles pour assouvir son besoin instinctif de mouvement. Elle se livre alors au balayage et au nettoyage des cours de l'hospice. Pour n'être point gênée dans ses mouvements, elle ne garde que sa chemise, et, du matin au soir, court chercher de l'eau aux fontaines, la répand à profusion dans les cours, lave les pavés, balaye les corridors, ne s'inlerrompant de son travail que pendant le temps qui lui est strictement nécessaire pour prendre ses repas. Cette activité dévorante dure environ deux ou trois ans. Après arrive une nouvelle période de calme relatif, pendant laquelle la malade reprend ses travaux de couture.
Chez d'autres héréditaires, le besoin de mouvement se traduit par des voyages continuels. A peine sont-ils dans une ville qu'ils veulent aller dans une autre. Ils dépensent ainsi toute leur fortune en voyages inutiles, et parcourent la France ou même l'Europe dans tous les sens, uniquement pour le plaisir de se déplacer.
Malheureusement les actes délirants des héréditaires ne sont pas toujours aussi innocents que ceux que nous venons de mentionner. Rien n'est plus fréquent que d'observer chez eux des tendances instinctives vers le mal sous toutes ses formes. Cette perversité des ipstincts se manifeste quelquefois dès les plus tendres années. Les jeunes héréditaires sont souvent d'une cruauté épouvantable ; ils martyrisent les animaux, les écorchent vifs, les brûlent, et contemplent avec joie leur agonie et leurs souffrances. Ils prennent plaisir à frapper leurs jeunes camarades et à leur faire subir toutes les méchancetés qu'ils peuvent imaginer. En grandissant, ils portent dans le commerce de la vie les mêmes tendances vers le mal : ils forment la variété des fous héréditaires méchants.
Les méchants sont au moins aussi nombreux que les excentriques, mais ils sont beaucoup plus dangereux. Véritables monstres moraux, ils sont possédés par le génie de la méchanceté. Toute leur activité intellectuelle est concentrée vers un but unique : faire du mal. Aucune conception délirante ne les pousse, aucune hallucination ne les provoque. Ils font le mal pour le mal; ils sont instinctivement méchants. Un penchant irrésiS' tible les entraîne.
Ils professent des sentiments de misanthropie outrée : ils détestent et méprisent l'humanité entière. Ils font avec cynisme l'apologie du vice ; déclarent hautement qu'ils ne croient pas à la vertu, et soutiennent avec ostentation les théories les plus immorales, les plus attentatoires à la dignité humaine et à Tordre social. Quelques exemples vont démontrer combien ces malades sont dangereux pour les personnes avec lesquelles ils sont en relation.
Une femme B..., fille et petite-fille d'aliénés, s'est rendue tellement insupportable par ses méchancetés, qu'on a été forcé de la placer à la Salpêtrière. Sa méchanceté est périodique. Pendant les périodes de calme, elle est assez tranquille et on peut l'employer dans les salles, oià elle rend quelques services. Mais pendant ses périodes d'agitation, elle passe tout son temps à préparer et à exécuter des vols et des actes pervers de toutes sortes. Elle organise des complots, calomnie tout le monde, cherche à compromettre le médecin de l'hospice en racontant à ses compagnes qu'elle est mariée avec lui, mais que de grands intérêts obligent à tenir cette union secrète.
Pariset fut chargé, pendant un certain temps, de la direction du service où était enfermée cette malade. Il avait l'habitude de prendre, le matin, avant sa visite, une tasse de café au lait. La femme B... pénètre un jour dans son cabinet, au moment où il prenait son déjeuner habituel ; elle s'approche hypocritement, et, s'emparant brusquement de la tasse encore pleine, elle en renverse tout le contenu sur la tête de Pariset.
Une autre fois, elle fend avec soin tous ses vêtements par derrière, et, profitant du moment où elle marche devant le mé-
decin, suivi de ses élèves et des surveillantes du service, elle expose eu riant sa nudité à tous les yeux.
On emploie souvent dans les services de femmes un vêtement spécial qui forme, tout d'une pièce, camisole et pantalon ; les malades ne peuvent ainsi se découvrir ou relever leurs jupons devant tout le monde. La femme B... souille un jour toute la partie intérieure d'un de ces vêtements avec des matières fécales, puis l'endosse, et, non contente de répandre autour d'elle une odeur repoussante, dont on ne reconnut pas tout d'abord l'origine, elle faisait tous ses efforts pour se frotter contre les médecins, les élèves, les surveillantes, et salir leurs habits.
Enfin, toute sa vie, elle ne cessa d'imaginer et d'accomplir des méchancetés, les unes puériles et sans importance, les autres plus graves, quelques-unes même dangereuses.
Cette femme a eu une fille dont l'observation est plus curieuse encore. Très-intelligente, extrêmement instruite, elle va, pendant les périodes de calme, offrir ses services dans les maisons d'éducation oii elle se rend très-utile, mène une vie très-régulière, et s'occupe avec activité de ses élèves ; puis, tout à coup, la scène change ; elle quitte alors son travail, se livre à la débauche, au vagabondage, au vol, à l'ivrognerie ; elle entre dans des maisons de prostitution et se vautre dans le vice, jusqu'à ce que, la période d'excitation passée, elle reprenne sa vie régulière, ses habitudes morales et ses studieuses occupations. {Folie lucide, par M. Trélat, Obs. LXXIV.)
Une autre malade, appartenant à une famille dont plusieurs membres sont aliénés, commet également des actes de méchanceté intermittente. Enfant, elle présentait déjà cette cruauté native et instinctive qu'il est si fréquent d'observer chez les jeunes héréditaires. Elle cherchait, quand on ne la voyait pas, à faire du mal aux autres enfants de son âge. Ces mêmes dispositions, croissant avec l'âge, elle fit le malheur de tous ceux qui furent obligés de vivre près d'elle. Active, laborieuse, intelligente, elle est toujours occupée à coudre ; mais, un mois sur deux, elle est méchante, insupportable, quelquefois même nuisible et dangereuse. Elle déchire les rideaux, les couvertures, etc., souille l'ouvrage de ses voisines, pique, pince, pousse ses compagnes,