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et accuse toujours d'autres personnes d'avoir commis ces méfaits. Elle est toujours parfaitement lucide, raisonne avec justesse, et même, dans ses accès de méchanceté, conserve les apparences du calme le plus profond.
Vous comprenez combien de malheurs doivent causer ces malades lorsqu'ils sont méconnus et qu'ils vivent dans les conditions ordinaires de l'existence sociale ! Ils jettent partout le trouble et la division, ne prennent en main les intérêts des autres que pour les compromettre et n'interviennent jamais que pour nuire. Possédant parfois un certain empire sur eux mêmes, ces êtres malfaisants peuvent souvent se faire violence pendant un certain temps, cacher leurs défauts au public et réserver leurs caprices et leurs cruautés pour les personnes de leur famille, qui sont alors obligées de subir en silence un martyre continuel.
Les actes des héréditaires peuvent être plus graves encore ; ils peuvent être dangereux au premier chef. Moresu (de Tours) dit avec juste raison que l'hérédité est l'origine la plus fréquente de la propension au crime, et de fait, les malades que nous étudions sont fréquemment conduits devant les tribunaux pour des actes criminels dont l'appréciation médico-légale présente les plus grandes difficultés. II est en effet quelquefois difficile d'établir le diagnostic, et quand le diagnostic est posé, on éprouve encore une certaine peine à faire admettre par les magistrats, qu'un homme qui raisonne et qui paraît jouir d'une vive intelligence, est cependant, par le fait de son état psychique, privé de son libre arbitre, dépossédé de sa volonté et de sa spontanéité, c'est-à-dire un sujet incapable et irresponsable.
Il est donc important de connaître dans tous ses détails la manière dont se produit l'acte maladif, afin, le cas échéant, de savoir le distinguer de l'acte criminel.
En médecine légale, l'acte en lui-même a beaucoup moins d'importance que son déterminisme. Il n'est pas d'acte criminel qui ne puisse être commis par un individu sain d'esprit aussi bien que par un aliéné, et la nature de l'acte n'est pas un élément de diagnostic. Les éléments du diagnostic se trouvent dans les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi l'accomplissement de l'acte. Ces circonstances, en effet, varient, non-
seulement selon que l'individu est sain ou aliéné, mais encore selon qu'il est frappé de telle ou telle forme de l'aliénation mentale.
Lorsque l'épileptique commet un homicide, il agit dans un moment de fureur maniaque aveugle qui éteint sa volonté et abolit momentanément toutes ses facultés intellectuelles. 11 ne choisit pas sa victime ; il frappe la première personne qu'il rencontre, et souvent il frappe à coups redoublés, découpe le cadavre en morceaux et transforme son crime en une véritable scèoe de carnage. Au moment où il revient à lui, il ne se souvient de rien !
Quand le persécuté se fait meurtrier, il a pour cela des motifs ; il ne frappe pas en aveugle, il tue son persécuteur pour se venger, ou s'il tue une personne étrangère, c'est afin de terroriser des persécuteurs qu'il ne peut atteindre et de leur montrer combien il est redoutable. Son délire est systématisé, l'acte criminel en est la conséquence logique.
L'alcoolisé frappe sous l'influence d'une hallucination terrifiante. Il tue un de ses amis ou un de ses parents parce qu'il se croit attaqué par des animaux monstrueux.
Rien de tout cela n'existe chez l'héréditaire. Il frappe, il tue, il incendie sans savoir pourquoi. Une croit pas tuer un être dangereux, comme l'alcoolisé ; il ne pense pas se venger d'un persécuteur, comme l'hypochondriaque ; il n'agit pas au milieu d'une fureur maladive qui enlève la notion du moi comme l'épileptique. Il a frappé parce que quelque chose l'y a poussé. Après le meurtre, Tattitude et le langage de ces différents aliénés variera naturellement selon l'état d'esprit dans lequel ils se trouvaient.
Demandez à l'alcoolique pourquoi il a frappé, il vous répondra que sa victime lui est apparue sous la forme d'un animal fantastique prêt à le dévorer, et qu'il a voulu se défendre contre cet être nuisible et dangereux. Le persécuté vous répondra, le front haut, que les lois de son pays ne l'ayant pas suffisamment protégé, il a cru devoir se faire justice lui-même. L'épileptique ne se rappelle pas son crime et le nie ou ne peut en rendre compte que confusément.
L'héréditaire a eu une sorte de demi-conscience de ce qu'il faisait, il en a conservé le souvenir et ne cherche pas à se disculper. Il appréciait même quelquefois la gravité de l'acte qu'il commettait. Mais alors, pourquoi l'a-t-il commis? // ne sait pas. Quelque chose l'a poussé!
L'impulsion est donc ici le fait dominant, et c'est elle qu'il nous faut surtout étudier. Elle ne se présente pas avec des caractères identiques dans tous les cas. Elle peut être subite, instantanée et suivie d'une exécution immédiate, soudaine. L'impulsion et l'acte sont alors simultanés : d'un seul coup la volonté est soumise à l'acte accompli. M. Foville dit très-justement que c'est là une sorte de phénomène réflexe, sans connivence avec la volonté : une vraie convulsion, qui ne diffère de la convulsion ordinaire que parce qu'elle consiste en mouvements associés et combinés en vue d'un résultat déterminé.
Dans ces cas, l'impulsion n'est pas le seul phénomène pathologique que présente le malade. On observe concurremment des anomalies physiques et affectives. L'impulsion elle-même est précédée de signes particuliers, modification du caractère, insomnie, anxiété, bouffées de chaleur, céphalalgie, qui lui constituent une véritable aura.
On ne confondra donc pas les cas qui précèdent avec les exemples très-rares de cette singulière affection décrite par les auteurs sous les noms de manie transitoire essentielle; fur or transitorius ; mania subita, acutissima, brevis, ephemera\ folie instantanée, etc. , dans laquelle le délire éclate soudainement et se termine au bout d'un temps qui oscille entre vingt minutes et six heures par un sommeil profond. Beaucoup d'autres circonstances du reste permettent de distinguer la manie transitoire essentielle de la folie héréditaire avec impulsions soudaines. Il me paraît inutile de m'étendre sur les éléments de ce diaagnostic, car dans les conférences qui vont suivre, j'aurai à dérouler ici l'histoire clinique et médico-légale de l'épilepsie méconnue et de l'épilepsie larvée, et je vous aurai bientôt fait comprendre comment l'on doit interpréter les cas de folie t;ubite ou passagère.
Il est des cas oii l'impulsion est plus lente. Elle se présente
à l'esprit, s'impose à lui par degrés, progressivement, et peut devenir l'objet d'une sorte de délibération. Dans ces cas, l'aliéné comprend la valeur morale de l'acte qu'il va commettre, il en saisit toute la portée. Il peut même arriver qu'il le repousse et qu'il soit assez fort pour lui résister. 11 prévient alors la per^ sonne que lui désigne l'impulsion du danger qu'elle court, ou bien il se fait attacher pour être mis dans l'impossibilté de nuire. Je connais plusieurs exemples de ce genre.
Mais plus souvent encore l'impulsion s'impose d'une façon si impérieuse que le malade est obligé d'obéir. 11 sait qu'il va mal agir; il sait qu'il va commettre un acte criminel ; il s*accuse luimême d'être un lâche et un misérable; tout est inutile ; l'impulsion maladive domine la volonté et l'acte est accompli. Nulle part peut-être cette lutte n'est aussi violente que chez certains dipsomanes.
Il ne faut pas confondre les dipsomanes avec les ivrognes. L'ivrognerie est un vice, la dipsomanie est un état maladif presque toujours lié aux dégénérescences héréditaires. Les ivrognes boivent par plaisir et s'enivrent quand ils peuvent ; les dipsomanes ne peuvent pas ne pas boire. Quand leur accès les prend, un penchant irrésistible les entraîne à boire avec excès des liqueurs alcooliques.
Je vous ai dit que certains héréditaires ne pouvaient boire un peu plus qu'à l'ordinaire sans tomber immédiatement eu état d'ivresse. C'est tout l'opposé chez les dipsomanes. Ils ont une tolérance spéciale qui leur permet d'absorber sans présenter les phénomènes ordinaires de l'ivresse alcoolique, des quantités énormes de boissons enivrantes. Les dipsomanes savent parfaitement qu'ils ont tort de boire; ils s'adressent souvent euxmêmes les reproches les plus vifs, et malgré tout ils sont forcés de céder au penchant irrésistible qui les entraîne.
Une dame, dont a parlé M. Trélat, nièce et fille de dipsomanes, est prise de temps en temps d'accès irrésistibles de raonomanie ébrieuse qui lui font tout abandonner, intérêts et devoirs de famille, et ont fini par la plonger dans une ruine complète. Elle sent venir ses accès, et pour éviter de succomber à sa passion maladive^ elle mêle au vin toutes sortes de
saletés ; elle y met jusqu'à des matières iécales ; mais tout est inutile ; les raisonnements qu'elle se fait, le dégoût que lui inspire la malpropreté des liquides qu'elle va avaler sont moins forts que l'impulsion maladive. Elle boit en se couvrant d'injures. « Bois donc, misérable ! se dit-elle à elle-mêaie. Bois donc, ivrogne ! Bois donc, vilaine femme, qui oublies tes premiers devoirs et déshonores ta famille!... »
Dans ces cas, le malade s'efforce de repousser l' impulsion. D'autres fois, au contraire, au lieu de chercher à la repousser, il concentre toute son activité psychique à en assurer l'exécution. Il combine longtemps à l'avance les moyens qui pourront le plus facilement permettre son accomplissement. Il prend ses mesures pour se cacher, pour éviter les poursuites ; puis quand ses préparatifs sont achevés, il exécute son crime en s'enlouranl d'une foule de précautions qui dénotent une étonnante puissance de ruse et de dissimulation.
Lorsque l'acte a été accompli, il en résulte une sorte de détente. Avant qu'il fût commis, le malade était anxieux, mal à l'aise; après sa perpétration, il éprouve un bien-être extraordinaire. Ce phénomène s'observe dans tous les cas où l'impulsion est satisfaite, quelle que soit sa nature. L'excentrique qui vientde commettre une extravagance se sent soulagé d'un poids fatigant. Un malade de Moreau entrait fréquemment dans des colères furieuses que rien ne légitimait. Il avoua un jour à son médecin que lorsqu'il était au paroxysme de la colère, il éprouvait un sentiment de bien-être indéfinissable. Les incendiaires éprouvent une satisfaction incomparable à voir le feu, à entendre le bruit des cloches annonçant le sinistre et à se mêler à la foule tumultueuse qui vient aider à éteindre l'incendie qu'ils ont allumé.
Lorsqu'il s'agit d'un meurtre, le malade reste ordinairement atterré auprès de sa victime. Il ne cherche pas à fuir, il se laisse arrêter sans résistance; souvent même il va spontanément raconter son crime aux magistrats et se livrer à la justice.
En résumé, persistance relative de l'intelligence et anéantissement de la volonté, qui ne peut résister aux impulsions maladives, tels sont les principaux caractères de la folie héréditaire. Mais, allez- vous me dire, ces caractères sont ceux d'une ma-
ladie mentale parfaitement étudiée : ils appartiennent à la folie raisonnante. Cela est vrai, ce sont là les lignes les plus importants de la folie raisonnante; mais la folie raisonnante appartient presque tout entière à la folie héréditaire. Cette question de la folie raisonnante est extrêmement obscure et embrouillée dans les auteurs classiques, et cela tient précisément à ce que l'en a décrit sous ce nom une foule d'états disparates, sans tenir compte de leur origine ni de leur évolution. On a formé ainsi un groupe tout à fait artificiel, dont la science moderne s'efforce de disperser las éléments. La folie raisonnante n'est pas une espèce morbide : c'est un syndrome qui peut se montrer dans le cours de plusieurs maladies.
Cette doctrine de la folie raisonnante s'est appuyée sur une autre doctrine très-contes tée, celle des monomanies. On a pensé pendant longtemps que les diverses facultés de l'esprit pouvaient être lésées isolément dans leur fonctionnement. C'est encore là une opinion qui, après avoir régné sans conteste dans la science pendant plusieurs années, est violemment aujourd'hui attaquée pas des observateurs très-sérieux.
On attribue généralement à Pinel l'honneur d'avoir découvert la folie raisonnante. Pinel avait fait la remarque très- exacte, du reste, que certams aliénés présentaient, avec une intégrité relative du raisonnement, une perversion profonde des facultés affectives et morales, et il avait très-bien vu que certains fous étaient poussés à commettre des actes de violence qui n'étaient motivés par aucune perception délirante ni par aucune illusion des sens. Ces malades étaient très-connus dans les hospices, où le nom de fous raisonnants leur était appliqué par les infirmiers et les surveillants avant d'avoir été scientiûquement consacré par Pinel. Malheureusement Pinel interpréta mal ces faits. 11 les réunit tous dans son groupe des manies sans délire. Ainsi constitué, ce groupe était tout à fait artificiel. Les auteurs qui ont suivi Pinel ont rendu son étude encore plus difficile et encore plus obscure. Chacun a donné un nom spécial aux cas que Pinel avait étudiés sous le nom de manie sans délire.
Foderé critique l'expression de manie sans délire et préfère celle de fureur maniaque.
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Esquirol admet trois formes de raonoraanie : !• la monoraanic intellectuelle dans laquelle le désordre de l'intelligence est concentré sur un seul objet ou sur un petit nombre d'objets circonscrits hors desquels la raison est saine; 2° la monomanie affective, dans laquelle le caractère et les affections sont pervertis ; 3" la monoroanie instinctive, dans laquelle le malade commet des actions involontaires, instinctives, irrésistibles, que la raison et le sentiment ne déterminent pas et que la volonté ne peut pas empêcher. Ces deux derniers groupes répondent à la manie sans délire de Pinel.
Marc préfère l'expression de monomanie impulsive ou instinctive.
Pritchard celui de moral insànity, c'est-à-dire folie morale.
Brierre de Boismont celui de délire des actes ou folie d'action.
Scipion Pinel celui de : lypémanie raisonneuse.
Certains cas décrits par M. Trélat, dans son livre si instructif sur la folie lucide sont des cas de folie raisonnante.
L'esthésiomanie de Berthier, les pseudo-monomanies de Delasiauve, rentrent dans la folie raisonnante.
Ce n'était pas assez d'avoir une si riche synonymie : la confusion a été encore augmentée par ce fait que certains auteurs ont cru devoir détourner les expressions existantes de leur signiQcation primitive. Ainsi Marc appelle monomanes raisonnants les malades qui, ayant un délire systématisé , agissent en vertu d'une association d'idées. Un aliéné, par exemple, qui désire la mort et n'a pas le courage de se la donner, tue une personne afin de se faire condamner : c'est un monomane raisonnant, parce qu'il raisonne l'acte qu'il commet. De sorte que la monomanie raisonnante de Marc ne correspond pas du tout à ce que Pinel et Esquirol ont appelé folie raisonnante.
Enfin la confusion devient encore plus grande lorsqu'on analyse avec soin les cas de monomanie. On avait admis un groupe artificiel basé uniquement sur la production d'actes involontaires : c'était le genre. Dans ce genre, on isola autant d'espèces qu'il y avait d'actes ayant une certaine importance médico-légale. L'aliéné pouvant voler, tuer, incendier; on créa aussitôt une kleptomanie, une raonomanie homicide et une pyromanie.
Uue fois lancés dans cette voie, riea ne devait arrêter les auteurs de' classiQcations. Chacune de ces espèces aurait pu être divisée en un nombre considérable de variétés ; on aurait pu distinguer les mcnomanes homicides qui tuent avec un couteau,* de ceux qui tuent avec un pistolet, et créer ainsi une série de néologismes dont l'étude eût été plus que fantaisiste !...
On était parti de ce principe doctrinal que l'acte malfaisant constituait à lui seul toute la maladie et qu'il était le résultat de l'exagération maladive d'un seul penchant; il était alors naturel et logique que l'on prît cet acte pour base de la classification.
La réaction contre la doctrine des monomanies commença en France en 1819. Falret, dans sa thèse inaugurale sur la manie raisonnante, s'exprime ainsi : « soit que j'examine les caractères généraux que Pinel assigne à la manie sans délire, soit que je pèse les diverses circonstances des faits rapportés à l'appui de cette opinion, je demeure convaincu qu'une lésion de l'entendement coïncide dans tous les cas avec une perversion des facultés affectives. »
Marcé refuse à la folie morale la valeur qu'on lui a attribuée. Tous les cas décrits sous ce nom sont pour lui ou bien des états congénitaux ou des états antérieurs à la folie. En d'autres termes, la folie morale est toujours héréditaire ou symptomatique d'une maladie mentale.
Griesinger est très-catégorique et voudrait qu'on laissât tomber en désuétude cette dénomination vague et obscure, et il pense que la création du groupe des manies sans délire a été un malheur pour la science.
Aujourd'hui, presque tous les médecins aliénistes considèrent la folie raisonnante comme un syndrome pouvant appartenir h plusieurs maladies» Elle n'est pas le résultat d'une maladie spéciale frappant uniquement l'une des facultés de l'esprit et laissant les autres intactes ; elle est, au contraire, le résultat de troubles complexes des diverses facultés. Le plus souvent, la folie raisonnante prend sa source chez les ascendants ; mais elle peut prendre naissance dans d'autres circonstances, et particulièrement au début de la paralysie générale et dans l'hystérie.
Marche de la folie héréditaire] — Le mode d'évolution des
sgnes qui caractérisent la folie héréditaire, occupe une place iimportante parmi les éléments qui peuvent servir à fixer le diagnostic de cette affection. Les héréditaires sont des êtres essentiellement périodiques; leur maladie se compose d'une série continuelle de périodes de calme et de périodes d'excitation se succédant d'une façon régulière à intervalles plus ou moins éloignés.
Contents, joyeux, pleins d'initiative, pendant une de ces périodes, ils sont, pendant la suivante, tristes, moroses, mélancoliques, apathiques. Tantôt ils voient tout en beau et éprouvent un bienêtre remarquable; tantôt, au contraire, ils voient tout en noir et éprouvent une anxiété indéfinissable qui paralyse toutes les forces de leur être. Un malade de Baillarger exprimait la dilférence qui sépare ces deux états en disant qu'il avait sa crise rose et sa crise noire : je ne connais pas de description plus significative que celle-là.
La durée de chacune de ces périodes est extrêmement veriable. Chez quelques malades, le changement d'une période à l'autre ne s'opère qu'après une ou plusieurs années ; chez d'autres, il a lieu tous les deux ou trois mois et même beaucoup plus souvent encore. Mais chez un même malade , la durée des périodes est toujours à peu près la même. Il est assez ordinaire aussi que chez un même malade les deux périodes aient une durée à peu près égale. Il n'en est pas toujours ainsi : le plus souvent, alors, c'est la période d'excitation qui est la plus courte.
Le passage d'une période à l'autre s'accompagne de symptômes qu'il est important de noter.
Beaucoup de malades sont avertis de l'arrivée prochaine de leur période d'excitation par un état de malaise extrême, par des migraines, par des névralgies, des troubles de la digestion ; le sommeil est agité par des rêves effrayants, il est difficile à obtenir et de courte durée ; il y a un besoin extrême de locomotion. Quelquefois, c'est un sentiment de bien-être extrême qui annonce l'approche de la période d'excitation.
Morel rapporte l'observation d'une femme qu'il a eu l'occasion d'observer pendant douze ou treize ans. Cette femme jouis sai d'une grande lucidité de l'intelligence. Au milieu d'un état det
calme complet, elle éprouvait un bien-être plus grand qu'à l'ordinaire. Elle s'endormait, et son sommeil était agité par des rêves fatigants et par des cauchemars sinistres. Lorsqu'elle s'éveillait, elle était dans sa période d'excitation, elle se précipitait en bas de son lit, poussait des cris de terreur, cherchait à se briser la tête contre les murs^, refusait de manger, et mordait ou déchirait avec fureur tout ce qu'elle pouvait saisir. Cet état durait invariablement vingt-cinq ou vingt-six jours, puis il s'apaisait progressivement. Au bout de quelques jours, la période d'excitation ramenait la même agitation, la même fureur instinctive, qui se calmait progressivement et ainsi de suite.
D'autres fois, le début de l'excitation est subit.
La périodidté des symptômes peut se manifester aussi bien par la manifestation à époques fixes d'idées bizarres, excentriques, extravagantes, que par l'accomplissement d'actes immoraux ou dangereux.
Chaque période amène chez un même malade une série de phénomènes semblables à ceux qui avaient caractérisé la précédente période correspondante. Mais il arrive souvent aussi qu'il n'y a aucune similitude. Cela est très-important au point de vue de la doctrine des monomanies. Comment peut-on traiter de monomane un malade qui, tous les mois par exemple dans le cours de sa période d'excitation, obéit à des idées, à des penchants et à des impulsions qui varient d'une façon aussi imprévue?
Bien plus, il n'est pas rare d'observer à la fois, et à un même moment, une série de troubles psychiques et moraux extrêmement complexes : les mêmes malades sont à la fois dipsomanes et kleptomanes, ou bien ils ont à la fois des idées de suicide et des idées d'homicide. Ce ne sont pas des monomanes, ce soni. des polymanes.
Un phénomène aussi curieux et aussi apparent que le retour périodique de signes d'excitation et de dépression, ne pouvait échapper aux observateurs. Pinel avait noté le passage de la manie à la mélancolie, Jacquelin Dubuisson emploie l'expression de manie périodique, Esquirol parle de la régularité des alternances, mais jusque-là on s'était contenté de noter le phéno-
mène, sans chercher à lui donner une importance suffisante pour caractériser une espèce morbide.
En 1845, Griesinger dit que la transition de la mélancolie à la manie et l'alternance de ces deux formes sont très-ordinaires, et que de plus il n'est pas rare de voir toute la maladie consister dans un cycle régulier de ces deux formes, qui alternent souvent très-régulièrement. En 1851, Falret père prononce le mot de « folie circulaire », parce que, dit-il, ce genre de folie roule dans un même cercle d'états maladifs, qui se reproduisent sans cesse comme fatalement. Et, précisément, vers cette époque, Baillarger en fait une entité morbide nouvelle, une espèce spéciale de folie, qu'il appelle « folie à double forme. » Beaucoup d'auteurs ont accepté cette interprétation. Marcé et Foville considèrent la folie circulaire comme une forme spéciale de vésanie, et j'ai pris pour ma part l'habitude de la désigner sous le nom de délire à formes alternes.
D'après Morel, il ne faut pas considérer la folie à double forme comme une entité nouvelle : c'est une variété de la folie héréditaire, rien de plus. Elle est caractérisée uniquement par la succession alternante de périodes d'excitation et de dépression. Or, c'est là un phénomène commun à presque tous les cas de folie héréditaire. Il est plus oîi moins marqué, plus ou moins apparent; mais l'intensité plus grande d'un symptôme ne suffit pas pour caractériser une espèce morbide, tout au plus peut-elle servir à désigner une variété.
Du reste, l'observation scrupuleuse des faits donne raison à Morel. Elle montre, d'une part, que cette périodicité existe dans presque tous les cas de folie héréditaire, avec plus ou moins de régularité, et, d'autre part, elle apprend que dans l'immense majorité des cas de folie circulaire on peut retrouver, chez les ascendants, les conditions qui créent les dégénérescences héréditaires. Tous les auteurs s'accordent sur ce point.
Falret père et Baillarger disent que la folie à double foryae est, de toutes les variétés d'aliénation mentale, celle qui doit le plus souvent son origine au développement de prédispositions héréditaires, et Foville, l'auteur du travail le plus récent sur ce sujet, ajoute de nombreux faits à l'appui de cette opinion. Les faits
contraires à celte manière de voir manquent complètement.
On a beaucoup discuté pour savoir si, dans l'intervalle des périodes de calme et d'excitation, il y avait une intermittence, une période de santé morale complète. Falret père et Baillarger pensaient qu'il y avait entre les accès bien confirmés un temps plus ou moins long où toutes les facultés psychiques reprenaient leur fonctionnement régulier. Mais ils ne se sont pas entendus sur le moment où avait lieu ce retour à l'état sain. D'après Baillarger, un accès serait représenté par trois termes :1° manie ; 2° mélancolie ; 3° intermittence. D'après Falret, au contraire, il y aurait entre chaque période une intermittence vraie. Un accès complet ne pourrait donc être représenté que par les termes : manie, rémittence, mélancolie, intermittence.
Ces formules n'ont aucune espèce d'importance clinique. Le passage de l'une à l'autre des deux périodes se fait souvent sans qu'on puisse saisir aucun signe intermédiaire ; et même, dans les moments où le malade paraît jouir de la plénitude de ses facultés, une analyse attentive peut encore découvrir quelques troubles intellectuels ou affectifs qui ne permettent pas de le considérer comme un individu sain d'esprit. La marche de la maladie est donc beaucoup plus rémittente que franchement intermittente.
Quoi qu'il en soit, ces rémittences sont quelquefois tellement marquées que le malade paraît guéri. Il ne commet plus d'actes insensés ; son raisonnement est à peu près logique ; tout paraît être rentré dans l'ordre. Sa famille, enchantée d'un résultat aussi heureux, demande la sortie du malade, et le médecin se trouve alors dans une situation extrêmement délicate, surtout si le malade a commis antérieurement des actes dangereux. S'agit-il d'une guérison, s'agit-il d'une simple rémittence ? Il est souvent très-difficile de se prononcer ; mais le plus souvent il ne s'agit que d'une rémittence» Aussi le médecin ne doitil pas céder trop facilement aux instances d'une famille toujours prête à accueillir avec empressement l'espoir d'une guérison définitive. Il ne doit pas prêter trop aisément l'oreille aux récriminations incessantes d'un malade qui paraît jouir, il est vrai, de sa raison, mais qui n'en jouit que provisoirement, pour un temps
plus ou moins long, et qui très-probablement retombera dans les mêmes égarements psychiques et commettra les mêmes actes que ceux qui ont déjà motivé son placement.
C'est là ce qui a fait dire que les fous héréditaires étaient beaucoup plus exposés aux rechutes que les fous non héréditaires. Ce ne sont pas, vous le voyez, de véritables rechutes, ce sont des périodes alternantes d'une même maladie, revenant constamment, à des intervalles fixes, l'une présentant les apparences du calme et de la raison, l'autre les manifestations éclatantes de l'agitation et de la folie.
Mais, en thèse générale, il faut retenir ce fait qui peut seul aider au diagnostic, et que l'on pourrait presque ériger en loi : toutes les fois qu'un malade a été enfermé plusieurs fois dans un établissement d'aliénés, on peut presque à coup sûr diagnostiquer une folie héréditaire. Un malade de M. Campagne a été séquestré vingt-cinq ou trente fois dans différents asiles. Morel cite le cas d'une malade qui fut enfermée trente-sept fois. La moindre contrariété provoquait chez elle un accès de folie furieuse qui durait de six semaines à deux mois. Cet état se terminait presque subitement et était suivi d'une période de rémission d'une durée de cinq à six mois. J'ai recueilli moi-même plusieurs faits de ce genre.
Pronostic. — La folie héréditaire est grave dans tous les cas. Hoffmann a parlé en excellent observateur lorsqu'il a dit que les lésions héréditaires étaient d'une guérison plus difficile que les autres maladies analogues : y^grius semper curationem admittunt facile recurrunt et medentibus multum negotii facescunt. Ces paroles s'appliquent admirablement à la folie héréditaire, et je crois qu'il n'y a aujourd'hui rien à y retrancher.
Van Swieten, au contraire, a été trop exclusif lorsqu'il a dit, en parlant de l'épilepsie héréditaire : Elle est absolument incurable, le médecin n'étant pas plus capable d'empêcher la maladie de se développer au temps marqué pour son évolution qu'il ne peut s'opposer à ce que les dents et la barbe, également déposées en germe chez l'enfant, ne poussent quand le moment en est venu. Car si le pronostic de la folie héréditaire est toujours plus grave, toutes choses étant égales d'ailleurs, que celui de la
folie acquise, il est cependant beaucoup de cas qae le médecin peut espérer améliorer ou guérir.
Ces cas sont surtout ceux où la maladie mentale a fait subitement explosion à un âge assez avancé sans avoir été précédée de troubles psychiques appréciables. Lorsqu'au contraire on a pu constater pendant la jeunesse des anomalies physiques et des troubles périodiques même légers des facultés de l'esprit, les chances de guérison deviennent beaucoup moins nombreuses, et si dès le début des manifestations psychiques, l'influence héréditaire s'est manifestée par des perversions morales et affectives, par des troubles notables de Tintelligence, le pronostic acquiert une extrême gravité. La maladie est incurable.
Le docteur Kraft-Ebing, médecin de l'asile d'iUenau, a publié sur ce sujet une statistique fort instructive.
Il a étudié, au point de vue du pronostic, 292 cas de folie héréditaire à transmission directe.
Il divise ces cas en trois groupes.
Dans le premier, il place 93 malade? qui n'avaient présenté, avant de devenir fous, aucun trouble mental. Chez eux, la prédisposition était restée tout à fait latente, et il trouve :
58 guérisons p. 100; 16 améliorations p. 100; 26 états stationnaires p. 100.
Le deuxième groupe comprend 171 malades qui, dans leur jeunesse, ont présenté quelques signes indiquant un fonctionnement peu régulier du système nerveux central.
Les guérisons figurent pour 15 p. 100 seulement, et les améliorations pour 20 p. 100.
65 fois sur 100, les traitements les plus variés n'ont amené aucune modification heureuse dans l'état des malades.
Enfin, le troisième groupe renferme 28 malades chez lesquels les anomalies psychiques se sont manifestées dès la plus tendre enfance. Dans ces cas, 95 fois p. 100 la maladie est incurable; 5 fois elle peut être améliorée ; jamais elle ne peut être guérie.
Mais la folie héréditaire est grave à bien d'autres points de vue.
L'impulsion, qui est un de ses symptômes les plus caractéristi ques, conduit souvent les malades à des actes immoraux ou dangereux dont ils sont appelés à rendre compte devant les tribunaux.
De plus, les statistiques, celle de Hugh Grainger Steward en particulier, démontrent que la durée moyenne de la vie est notablement plus courte chez les fous héréditaires que chez les autres : tandis que la moyenne des aliénés succombe entre quarante et soixante-dix ans, la majeure partie des héréditaires succombe entre trente et soixante ans.
Enfin, la folie héréditaire est grave relativement à l'espèce. Je vous ai déjà dit comment elle compromettait le sort des familles par le fait de la stérilité des malades ou de la mortalité précoce des enfants, et vous savez aussi que si les héréditaires ont des enfants viables, ils ont beaucoup de chances pour porter eux-mêmes des signes de dégénérescence plus accentués encore que ceux que présentent leurs ascendants.
Ici se termine ce que j'avais à vous dire sur la folie héréditaire. C'est là, vous le voyez, une question difficile, très-controversée, et dont l'étude soulève les problèmes les plus ardus de la médecine mentale. J'ai voulu néanmoins aborder avec vous ces difficultés, attirer sur ces problèmes votre attention et vos recherches, et vous esquisser sommairement les tendances de la science moderne.
Ce que je désire surtout vous avoir démontré dans ces conférences, c'est que l'hérédité, en perpétuant dans l'espèce les maladies nerveuses, les transforme et les modifie, de façon à constituer toute une série de types morbides, véritable famille nosologique naturelle, dont les genres et les espèces présentent au milieu d'une apparente diversité symptomatique un ensemble de signes communs qui leur donnent une physionomie distincte, un air de famille, auquel il est facile de reconnaître leur parenté et leur commune origine, ou en d'autres termes, que la dénomination de folie héréditaire, repoussée à tort par beaucoup d'auteurs, mérite de prendre rang dans la science à côté de celles de folie épileptique ou de folie alcoolique, qui sont admises par tout le monde. Puissé-je avoir réussi dans ma laborieuse tentative !