CHAPITRE XI
Ce ne serait pas ici le lieu de discuter si l'homme a le droit de se luer.
Toutefois il est d'une philosophie élevée de dire que l'homme commet' une grande faute, et plus qu'une l'aulo en s'arrachant l'existence. Si dans les jours difficiles et jusqu'à la suprême heure, il cherchait mieux au fond de lui-même, il y trouverait toujours, presque toujours, contre des douleurs plus- ou moins bornées, de durables et immortelles ressources, f.es grandes facultés de l'àme, la volonté, le courage, ne font que grandir et se fortifier dans la lutte qui les exerce. Quelque prolongée que soit la tourmente, l'àme y suffira si elle est ce qu'elle doit être, si elle est ce qu'elle peut être, et il n'est rien de plus noble que ce combat, rien de plus attachant pour la curiosité, rien de plus satisfaisant pour la dignité humaine.
N'est-ce point assez pour élever l'homme à la hauteur de iouies ses épreuves?
Une fois dans ce domaine, il lui serait toujours possible de trouver en soi une source infinie de puissance, et de considérer les difficultés, le chagrin et le malheur comme une tâche, comme un champ de travail digne de sa force.
Et enfin, si l'immorlalité eût été accordée ou imposée à riiomme, on comprendrait quelquefois ses protestations,
suiciDiis, 269
ses rebellions peut-être contre l'éternité. Si seulement sa vie était de plusieurs sièeles, on pourrait admettre quelques plaintes : mais quand la mort inévitable suit de si près la naissance ; quand dans ce court moment qui sépare l'une (le l'autre il y a tant de choses à voir, à sentir, à penser, à regretter, tant de merveilles à apprendre, tant de réllexions et tant d'études à l'aire, quand l'esprit et le sentiment sont si vastes et le temps si < ourt, pourquoi se plaindre et pourquoi montrer de l'impatience? Nous entrons diîns la vie, nous nous sommes mis en grand travail, nous commençons à être gens de quelque expérience, et voici déjà la mort. C'est une fin qui ne peut manquer. Pourquoi brusquer le dé[)art?
Mais il est un autre point de vue ([ui, p-our être plus secondaire, n'en devrait pas avoir moins d'autorité sur la Ibule. C'est que dans les plus grandes calamités il suffit d'attendre, desavoir attendre. Les événements passent, et s'il a eu assez de patience pour survivre à l'épreuve, l'Iiomme se retrouve alors en possession de sa propre force et plus maître des choses extérieures.
Il est d'observation que dans un grand nombre de suicides d'hommes de (|uelque valeur, les événements qui les avaient poussés au désespoir d'eux-mêmes se sont promptement modifiés après leur mort, et qu'il leur eût été facile de ressaisir les biens de toute nature qu'ils croyaient avoir perdus, ou de retrouver de très amples compensations.
Quoi qu'il en soit, et après cette déclaration que nous avons éprouvé le besoin de l'aire, il faut bien reconnaître le l'ait matériel. S'il n'a i)as le droit de se tuer, l'homme
270 LA FOLIE LUCIllE.
1311 a la possibilité. Son intelligence lui eu l'ournit les moyens. D'un lieu élevé il se précipite sur le sol et s'y fracture le crâne. 11 se jette dans la rivière et s'y asphyxie. Al'aided'une corde il supprime la respiration, qui ne peut s'interrompre sans que mort s'ensuive. Par une arme piquante il se trappe au co'ur ou sur le trajet d'un gros vaisseau ; par un instrument tranchant il se coujie la gorge. [1 avale du poison ou se brise la tête ou la poitrine d'un coup de fusil ou d'un coup de pistolet. Avec une volonté persistante il peut aussi se faire mourir de faim. •
C'est le genre de mort que recherchent un grand nombre d'aliénés. Cette volonté était souvent invincible, jusqu'à Esquirol, qui eut la grande et ingénieuse idée de l'aire arriver des matières alimentaires dans l'estomac sans avoir besoin du consentement du malade. Tel est le résultat dû à la sonde introduite dans l'oesophage par les narines. On nourrit quelquefois des aliénés par ce procédé, pendant fort longtemps , mais ]ikis souvent le malade, après avoir reconnu l'impossibilité d'arriver à son but, consent à manger après une ou deux applications de la sonde. Le moyen n'en a été que plus utile, car l'alimentation normale, avec la mastication et la liberté de choix de la nourriture, selon les cas, est iniiniment plus profitable que l'alimentation arhficielle sans mastication, et toujours réduite à l'emploi de substances plus ou moins liquides.
La folie-suicide est peut-être celle qui est le plus constamment héréditaire, ou qui au moins se transmet avec le plus de fidélité. On voit des familles entières dont les membres, arrivés à un même âge, se tuent, et queU •luelois tous de la même manière.
lisquirol rapporte le lait suivant, d'après Rush (1) : Les capitaines C. L... et J. L... étaient jumeaux. Ils étaient si ressemblants, qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre. Ils servirent dans la guerre de l'indépendance, s'y firent remarquer et obtinrent les mêmes grades. Leurs alliances étaient honorables, leur fortune prospère, leur famille très unie. Us demeuraient à deux milles l'un de l'autre. Le capitaine .1. L..., revenant de l'asseiiiblée générale de Vermont, se cassa la tête d'un coup de pistolet ; il était triste et morose quelques jours auparavant. Vers le même temps, le capitaine C. L... devint mélancolique et parla de suicide. Quelques jours après, il se lève de grand matin, propose à sa femme une partie de cheval, se rase, après quoi il passe dans ui^e chambre voisine et s'y coupe la gorge. — La mère de ces deux frères était aliénée, et deux de leurs sœurs ont été, pendant plusieurs années, tourmentées de l'idée de se donner la mort.
M. G..., propriétaire, laisse sept fils avec une fortiuie de deux millions. Nul d'entre eux n'éprouve de revers de fortune, quelques-uns, au contraire, augmentent leui' patrimoine; tous jouissent d'une bonne santé apparente, d'une existence honorable et d'une grande considération. Les sept frères, dans l'espace de trente à quarante ans, se sont suicidés. Dans une autre famille^ on compte cinq suicides : grand'mère, mère, sœur, fils et tille (2).
Un riche négociant, d'un caractère très violent , est
(1 ) Médical Inquivies and Observations upon the diseases of Ihc Mind. Ptiiladephia , 1812, in-8.
(2) Gall, Fondions du cerveau. Paris, 1825. •
■^272 Lv FOLir: Licmt:.
père de six eiitunts. A mesure que sea enfants ont fini leur éducation, il leur donne une Ibrte somme d'argent et les éloigne de chez lui. Le plus jeune, âgé de vingt-six à vingt-lluit ans, devient mélancolique et se précipite du haut du toit de sa maison. Un second frère, qui lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait lui-même plusieurs tentatives de suicide et meurt des suites d'une abstinence prolongée. Un an plus tard, un autre frère a un accès de manie dont il guérit. Un quatrième frère, médecin, qui deux ans auparavant avait répété, avec un désespoir effrayant, qu'il n'échapperait point à son sort, se tue; vers la même époque, une sœur, devenue lypémaniaque, fait mille tentatives de suicide. Le sixième frère esta la tête d'un grand commerce. Sa femme, ses enfanis sont pour lui des anges (utélaires. Malgré tant de prospérité, malgré tant de liens, ce mallieureux s'est tué comme les autres.
Une dame de quarante-huit ans, regrettant le monde qui la quittait, eut des hallucinations de l'ouïe et de l'odorat. Elle croyait sentir la graisse des moyeux de voiture (cambouis), et lorsqu'elle était tourmentée par celte odeur, elle devenait plus triste et avait du penchant au suicide. Après de nombreuses tentatives, toujours par l'opium, elle en prit, à l'âge de soixante-huit ans, une très forte dose, et moin'ut dans des douleurs atroces. Une cousine de cette dame, tombée dans la tristesse, manifestait du dégoût de la vie. Un voyage est conseillé, on en fait les préparatifs qui paraissent la distraire. Les chevaux sont mis à la voiture ; au moment où son lils, qui devait l'accompagner, lui offre la main pour monter en voiture,
SUICIDES. 27o
elle dit avoir oublié quelque chose, remonte précipitamment et ne redescend pas. Son fils, après quelque temps d'attente, va rejoindre sa mère et la trouve expirante: elle s'était empoisonnée. Plus tard, ce même fils s'est brûlé la cervelle.
Voici une autre famille. Trois frères se sont suicidés, un quatrième a eu plusieurs accès de manie, et une sœur a plusieurs fois essayé de se tuer. Le cinquième enfant, M..., avait éprouvé une terrible émotion lors du suicide d'un de ses frères, mal portant, auquel il donnait les soins les plus tendres. Celui-ci monte dans un grenier. Notre jeune homme le suit, et au moment où il était près de l'atteindre, le malade se précipite en criant : « Imite-moi. » — M..., horriblement affligé, se croit coupable et s'accuse d'avoir manqué de surveillance. Cette idée le jette dans le désespoir, il veut se détruire, et fait dans ce but plusieurs tentatives. Après un voyage et quelques alternatives de bien et de mal, il retombe dans un violent accès et reste vingt et un jours sans rien prendre. On l'entend répéter souvent : «Qu'il en coûte pour mourir! » Il consent enfin à prendre quelque chose, mais n'a pas assez de force pour avaler. 11 meurt.
Toutes ces observations sont prises dans Esqnirol.
Nous empruntons au docteur Cazauvieilh le document suivant, qui constate non-seulement la répétition du suicide dans les familles, maisjusfju'à la reproduction e.xacte du même genre de mort.
Dans la famille indiquée sous le n" 2, l'oncle se noie en 180Û, — le neveu se noie en 18U9.
27ft LA FOLIE LUCIDE.
Dans la l'amille indiquée sous le n° 9, l'oncle se pend en 1807, — le neveu se pend en 1823.
Dans la l'amille indiquée sous le n° 24, le grand-onclo se pend en 1803, - le petit-neveu se pend en 1817.
Dans la famille indiquée sous le n° 29, le père se pend en 1817, — la fille se pend en 1820.
Dans la famille indiquée sous le n° 30, l'aïeule se pend en 1802, — le petil-fds se pend en 1817, — la sœur de eelui-ci se pend en 1821.
Dans la famille indiquée sous le n" 61 , le grand-père se pend en 1799, — le petit-lils se pend en 1827 et le frère et la sœur de celui-ci ont essayé de se suicider.
On lit dans le livre de M. Brierre dé Boismont sur le suicide (1) :
« Il existe dans la société un bon nombre d'esprits exaltés qui s'enflamment à la moindre contrariété, cherchent des querelles, des duels, parlent à chaque instant de se tuer : véritables fléaux pour leurs familles et leurs connaissances, ces individus attentent souvent à leurs jours.
» Ces caractères exaltés s'emportent avec une extrême facilité, ne veulent écouter aucune observation, se croient excessivement malheureux quand on leur fait quelques j'cprésentations.
» Une jeune demoiselle, à laquelle son beau-frère i-efuse d'aller au bal, se jette à l'eau, et n'échappe cette fois à la mort que parce qu'on lui [irodiguc des secours ;"( temps.
(1) l'aiis, Gprmcr Bjilliere, 1886.
» Pour ces organisations malheureuses, tout devient un motif de mort. Plusieurs années après, cette demoiselle fait la connaissance d'un jeune homme, quitte la maison où elle était placée, et à peine quinze jours se sont-ils écoulés, depuis que cette liaison existe, que sur la simple annonce d'un voyage elle met lin à ses jours. Voici sa lettre à sa sœur :
" Avant-hier, en t'écrivant, je ne pensais pas à mon " projet, mais aujourd'hui je vais mourir. Conçois-lu cela? » .Mourir quand on n'a pas vingt ans! Oh! c'est triste, » n'est-ce pas? Mais il le l;uit. Il part, il inc quille, et moi »je reste seule. Plus persoime qui m'aime. Oh! mon Dieu, » il vaut mieux être morte. Peut-être me regrettera-t-il un » peu. Adieu, ma sreur, j'aurais voulu t'cinbrasser [luur » la dernière fois, mais il n'y a pas moyen. Adieu. »
» Le chef d'un établissement, chez lequel se trouve une autre demoiselle ayant cette disposition d'es[)rit, écrit à ses parents en ces termes :
» Voire fille nous cause beaucoup d'iiupiiétude vi cause » de sa mauvaise tête. Nous craignons qu'elle ne fasse >' i|uelque malheur; il est inutile de lui donner des con- » seils, elle ne veut en écouter aucun. Elle se trouve par- » Ibis si malheureuse, qu'elle forme des projets sinistres, » dont l'idée seule est de nature à nous ôter tout repos.
» Venez donc tout de suite à Paris la chercher, le mieux » serait de l'avoir près de vous. »
» Le soir même du jour où cette lettre était écrite, cette jeune personne se suicidait. »
Stobée, écrivain commentateur au commencement du
•lia LA FOLIE LUcmt;.
cinquième siècle, parle d'un jeune lionimc qui se pendit pour ne point se livrer aux travaux de l'agriculture, prétendant qu'il est trop monotone de semer pour récolter, de récolter pour semer, et de toujours recommencer la même chose (1).
Tout le monde connaît le l'ait rapporté par Hut'eland dans son Journal de médecine pratique, cahier de mars 1819. Nous le reproduisons ici, parce qu'il témoigne minutieusement et scrupuleusement de la plus parfaite lucidité du suicide, jusqu'à son dernier soupir :
« Lu négociant, âgé de trente-deux ans, ayant perdu sa fortune, résolut de mourir de faim. Ce malheureux était malade depuis six à sept semaines ; chargé d'un lourd fardeau, il avait fait une chute et éprouvait depuis lors des douleurs continuelles dans l'abdomen. Du 12 septembre 1818 au 15, il erra dans la campagne et s'arrêta dans un bois peu fréquenté; le 15, il creusa une fosse, y fixa le lieu de sa mort, et y séjourna jusqu'au 3 octobre, jour auquel il fut trouvé par un aubergiste. Après dixhuit jours d'abstinence, il respirait encore, mais il était sans connaissance, et il expira dès que l'aubergiste lui eut fait avaler avec beaucoup de peine une tasse de bouil-
(t ) Il ne nous est pas venu à la pensée de comprendre dans ce cadre nosologique des suicides tels que ceux de Lucrèce, de Caton. de Brutus, et, dans les temps modernes, de Roland, de Condorcet, de Beaurepaire, etc.
Au point de vue où les événements avaient jeté leurs auteurs, ces suicides arrêtés et accomplis dans la plénitude de l'intelligience et sous l'inspiration d'une inllexible conviction, sont des actes de haute vertu, ei ne peuvent trouver place dans l'énumération des inlimiilés humaines.
SLICIDES. 277
Ion dans lequel on avait mis un jaune d'œuf. On trouva sur lui un journal, écrit de sa main et au crayon. Voici l'abrégé de ce journal :
« Le généreux philanthrope qui me trouvera après ma mort est invité à m'enterrer, à conserver pour lui, à raison de ce service, mes vêtements, ma bourse, mon couteau, mon portefeuille. Je ne suis pas un suicide , mais je suis mort de faim parce que des hommes pervers m'ont privé d'une fortune considérable et que je ne veux pas être à charge à mes amis ; il est inutile d'ouvrir mon corps, puisque, ainsi que je viens de le dire, je suis mort de faim... 16 septembre.
» Quelle nuit j'ai passé! il a plu; j'ai été mouillé ; j'ai ou froid... 17.
» Le froid et la pluie m'ont obligé de marcher; ma marche était pénible ; la soif m'a déterminé à lécher l'eau qui était restée sur les champignons. Que cette eau était mauvaise!... 18.
» Le froid, la longueur des nuits, la légèreté de mes vêtements, qui me fait mieux sentir la rigueur du froid, me font beaucoup souffrir... 19.
« 11 se fait dans mon estomac un vacarme terrible ; la faim, et surtout la soif, deviennent de plus en plus affreuses. Depuis trois jours il n'a pas plu. Si je pouvais lécher l'eau des champignons ! . . . 20.
» N'en pouvant plus de soif, je me suis traîné avec peine et beaucoup de temps pour acheter une bouteille de bière qui ne m'a point désaltéré; le soir, je suis allé chercher de l'eau à une pompe, qui est près de l'auberge où j'ai acheté la bière... 21.
278 [,A FOLIR I.rClDK.
» Hier !2'2j, j'ai pu à peiue me remuer, moins encore conduire le crayon; la soif m'a fait aller à la pompe; l'eau • était glaciale, je l'ai vomie; j'ai eu des convulsions jusqu'au soir;je suis néanmoins retourné à la pompe... 23.
"Mes jambes semblent mortes; depuis trois jours je n'ai pu me rendre à la pompe; la soif augmente; la faiblesse est telle que je n'ai pu consigneT ces lignes qu'aujourd'hui... 26.
» Je n'ai pu changer de place, il a plu, mes vêtemenls ne sont pas secs; personne ne croira combien je souffre. Pendant la pluie, il est tombé quelques gouttes d'eau dans ma bouche, ce qui n'a point apaisé ma soif. Hier, j'ai vu à dix pas un berger, je l'ai salué, il m'a rendu le salut. (J'est avec bien du regret que je meurs, c'est la misère qui m'y a impérieusement forcé, je prie néanmoins pour que la mort arrive. Mon Père, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il fait. La faiblesse, les convulsions, m'empêchent d'en écrire davantage, je sens que c'est pour la dernière fois... 29 septembre 1818. »
De nos jours (26 mars 1852), un écrivain, iVI. Sainl- Edme, qui s'est donné la mort , a minutieusement consigné, dans une espèce de procès- verbal, les dernières impressions de sa dernière nuit (1).
Ces suicides ont été causés par la misère. La misère n'est point une cause suffisante pour porter l'homme au désespoir. Dans les revers de fortune, dans la ruine, il n'y a pas de honte. Quelle folie ! parce qu'on a perdu
(1) Voyez les journaux de cette date et le livre de M. Brierre déj;! cité, p. 508. — Voyez aussi le livre de M. des Étangs sur le suicide politique.
quelques biens passagers et périssables, que de s'ôler la faculté d'en supporter la perte avec grandeur! Cette souveraine puissance, qui défie et domine l'adversité, n'estelle pas le premier de tous les trésors et le plus digne d'ambition? Tant que la vie est sauve, elle peut se faire honorer jusque dans les plus terribles épreuves. L'homme qui cesse d'être riche ne doit faire que changer de position, et savoir s'habituer et s'accommoder à son nouvel élat. Alors , plus les événements l'éprasent , plus il s'élève par son courage. Celui qui a contracté l'habitude du bien-être doit toujours s'attendre à une vie plus rude. Celui qui a commandé doit être prêt à obéir ; celui qui a fait travailler, toujours prêt à travailler lui-même. C'est ainsi que l'homme s'honore, qu'aucun malheur ne le domine, et que dans les situations les plus extrêmes il reste véritablement homme.
Voici deux observations recueillies par nous, et qui nous paraissent offrir encore quelque intérêt, après celles qui les précèdent.
Observation LXVI. — M. P... est fils d'un médecin qui n'a rien négligé pour lui procurer les bienfaits de l'instruction, mais ce jeune homme n'a nullement profité des conseils salulaires,des bons exemples et del'enseignementqu'onluiadonnés. Ce n'était point un méchant enfant, mais on n'a jamais pu obtenir de lui la moindre application. Eu salle d'étude ou en classe, il dormait sur sa table ou sur son banc ; il était toujours accablé de 'pensum qu'il ne faisait pas et dont il n'était exonéré " que quand il survenait quelque cause d'exemption générale. (Test ainsi qu'il a parcouru le temps de ses études et qu'il est monté de classe en classe sans avoir rien appris et sans savoir autre chose que lire fort mal et écrire beaucoupplus mal encore.
Toutefois il avait moQtré quelque goût pour la musique bruyante, el s'était exercé ii jouer de la clarinette. C'est le seul travail qu'il ait voulu faire, et comme il ne pouvait en trouver l'emploi dans son pays, où son père voulait absolument le faire travailler chez un notaire, il prit le parti de se sauver el s'enrégimenta comme clarinette dans une troupe d'écuyers et d'acrobates courant les foires. Ses parents furent longtemps inquiets et ignoraient la triste voie qu'il avait suivie quand la troupe équestre vint établir sa tente dans une petite ville où ce jeune homme avait une grande partie de sa famille, des oncles, des tantes, qui allèrent à la foire et reconnurent leur neveu dans l'exercice de ses fonctions. Lui n'éprouvait pas le moindre trouble en leur présence, et sans aucune émotion soufflait ii pleine poitrine dans son instrument. Quant à eux, ilsse sentirent saisis de honte, se retirèrent, et le tirent appeler pour lâcher de le détourner de sa perte, mais tous leurs eiïorts furent impuissants. Il n'avait jamais eu, disait-il, et il n'aurait jamais de bonheur qu'à jouer de la clarinette. Ce bonheur ne fut pourtant pas de longue durée.
Ses parents moururent. Il ne songea qu'à l'argent qu'il allail avoir, le recueillit, se maria, et quelques années plus tard, après une conduite qui n'était pas mauvaise, et quand on le croyait occupé à réparer le passé, il se tua d'un coup de pistolet sans aucun motif connu. Un de ses oncles avait péri de la même manière, et son aïeule s'était jetée dans un puits (1).
Obseuvation LXVll. — W. P..., âgé de quarante-quatre ans, avait une maison de commerce qui lui fournissait de grands bénéfices et attendait en outre une brillante fortune de son patrimoine maternel (2). Doué d'un caractère ferme en affaires, gai jusque-là avec ses amis, heureux en ménage, aime de sa
(I) Deux suicides dans sa famille.
[î] Nous avons déjà publié celle observation dans les Annaks médico psiichotogiquen [Répertoire)^ livraison de mai 1845.
emme et de ses enfants, personne ne lui connaissait aucune cause de chagrin. Pourtant depuis quelque temps on avait remarqué une modification notable dans son caractère, dans son humeur, dans ses habitudes. Quoique les occupations du jour jetassent en quelque sorte un voile sur ce changement, il n'élait pas impossible à ceux qui le.voyaient souvent, de lui trouver de la bizarrerie, de la mobilité, comme une agitation fiévreuse et un ton plus bref que de coutume. Mais pendant les nuits, quand il n'avait plus ni distraction, ni contrainte, alors sa malheureuse femme était témoin et victime du délire qui le tourmentait. Aussitôt qu'il était remonté dans son appartement et qu'il avait fermé ses portes, il gémissait en s écriant qu'il était ruiné, qu'il n'avait plus rien, que ses enfants et sa femme mourraient sur la paille. Vainement celle-ci lui objectaitelle qu'il était dans une grande erreur, que les bénéfices nets de chacune des deux dernières années avaient été de iiO,000 fr., et qu'elle ne pouvait comprendre comment un négociaut aussi habile que lui et aussi parfaitement au courant de l'état de sa maison pouvait prendre à tâche de se mentir ainsi à lui-même. Elle employait les reproches, les prières, la tendresse, et n'obtenait rien de celui qui, au lieu de répondre, changeait de lit, se couchait à terre et exprimait tout haut le dégoût de la vie. Quelquefois, dans sa souffrance, elle formait le projet de parler aux amis de son mari de ses nuits si tristes et si inquiétantes; mais quand elle le voyait le malin se mettre ardemment aux affaires, elle reprenait courage, et préférait garder pour elle ce tourment, dans la crainte de compromettre par une parole indiscrète la prospérité de la maison.
Une matinée de mars 1845, M. P... sortit après avoir déjeuné avec appétit et sans s'être montré ni plus triste, ni plus agité que de coutume. Sa femme, ne le voyant pas rentrer dans l'après-midi, commença à s'inquiéter, et ce n'était pas sans sujet, car on ne tarda pas à ramener M. P... dans une voilure dite tapissièref \n sea\e qu'on eût pu se procurer dans le lieu oii il avait été trouvé gisant au milieu des broussailles.
282 LA FOME UICIDE.
11 s'était rendu dans I& bois de. .., puis armé de deux pistolets de poche, il se les [était appliqués en même temps sur l'une el l'autre région temporale, et avait essayé de presser d'un même mouvement les deux détentes. La main droite obéit à sa volonté un peu plus vite que la gauche, qui fit subir k l'arme une légère déviation. La balle de ce côlérasa le front, perça de bas en haut le bord du chapeau et se perdit en l'air. L'autre, au contraire, fit trou h la région temporale droite, mais avec si peu de désordre extérieur, que le maire du lieu, s'occupant du transport du blessé et ne lui voyant qu'une si petite plaie, la prit pour une simple contusion, el s'écria ; « Quel bonheur que la balle n'ait pas pénétré et soil allée au ciel ! Il n'en était malheureusement pas ainsi. On voyait à la plaie un peu de substance cérébrale. Le blessé était frappé d'hémiplégie; à moitié assoupi, il était facilement tiré de ce demi-sommeil, voyait clair, entendait bien, répondait juste, d'une voix nette et parfaitement articulée. Quand on l'avait retiré des broussailles où il était tombé, pour le mettre sur la voiture qui le ramena, il avait fidèlement saisi les conventions faites avec le conducteur, et s'écria en arrivant, comme s'il se fût agi du payement de la plus simple commission ou d'une facture de commerce : « Payez 8 fr. 50 cent. , prix convenu. » Il reconnaissait tout le monde, soit des yeux, soit de l'oreille ; le pouls était tout à fait normal (60), l'écoulement de l'urine et des matières fécales volontaire. Quatre jours plus tard, une circonstance prouve combien l'odorat a conservé de sensibilité; une des gardes ayant approché sa main pour soulever sa tête : « Retirez votre main , s'écrie-t-il avec force et précipitation ; l^tez donc cette main qui pue! » — Le sixième el le septième jour la vue est toujours parfaite, les pupilles son! égales; le malade continue de répondre juste, entend et goûte d'une manière normale. On éprouve un sentiment de doulou- ' reux etonnemcnt en voyant la vie et l'intelligence se continuer encore avec tant de plénitude chez un homme qui a une balle, peut-être une portion d'os en plein cerveau, et qui doit nécessairement mourir. Il répèle à chaque instant qu'il veut s'occu-
suiciDF.s. 283
per de ses affaires, descendre à son comploiK, voir ses livres; que c'esl jour d'échéaace (c'était vrai, le lendemain était le 15), et qu'il faut qu'il fasse sa caisse.
Il vécut jusqu'au dixième jour, et avait conservé jusqu'au huitième inclusivement la faculté de comprendre ce qu'on lui disait, d'y répondre et de reconnaître la voix de son interlocuteur.
La balle a été trouvée appliquée près de la suture occipitopariétale droite, après s'être frayé une voie dans la scissure de Sylvius, avoir passé entre l'artère méningée et toutes ses branches sans en intéresser aucune, pénétré dans le ventricule, le traversant diagonalement, touché la faux et soulevé les méninges (1).
Nous ne connaissons pas de laits ijui soient plus frappants que celui-ci pour la confirmation de la loi d'hérédité. Le père de M. P..., jouissant d'une très grande aisance, n'éprouva aucun revers, aucun chagrin réel, et se tua à cinquante - huit ans, après avoir dit pendant quelque temps qu'il était ruiné. Un de ses fds, frère de notre malade, se donna également la mort. 11 en fut de même d'une sœur, et une autre sœur a déjà tenté de mettre fin à son existence. Le dernier fils de cette malheureuse famille fait le sujet de cette observation.
Dans un certain nombre de cas, les enfants peuvent ne tenir et n'hériler que soit de l'un, soit de l'autre de leurs auteurs, et écliapper ainsi, en certaine proportion, à la transmission vicieuse, quand l'un des parents est sain. Ici le dégoût de la vie et la nécessité de se tuer ont été transmis par le père à tous ses enfants, avec une si exaele fidélité, avec une si grande puissance, que, fond
(I) Nous n'avons repris qu'un extrait sommaire de celte observation, qui offre aussi un grand intérêt anatomique et chirurgical.
28/t LA FOUR LL'ClDf;.
et forme, tout a passé d'une génération à l'autre. Le délire a été le même, les paroles ont été les mêmes, ainsi que les actes (1).
Les suicides, hommes et femmes, dont nous venons d'esquisser l'histoire, étaient parfaitement lucides. Et pourtant tous étaient plus ou moins disposés, en venant au monde, à quitter violemment la vie. Les uns étaient riches, d'autres ne l'étaient pas, mais aucun d'eux, pas même le commerçant dont parle Hufeland, n'avait une situation absolument sans remède.
C'est beaucoup moins le malheur que la prédisposition qui pousse ces malheureux au suicide. Avec cette tendance, l'occasion ne manque jamais, depuis le refus d'aller au bal (2), qui peut suffire quelquefois, jusqu'aux plus dures épreuves, telles que des engagements difficiles à remplir, ou l'impossibilité de donner du pain à une nombreuse famille.
Eh bien! si les plus petites contrariétés peuvent suffire chez ces sortes de malades, pour les pousser irrésisfiblement à une mort violente, chez les organisations normales, au contraire, et par opposition de la santé à la maladie, de la grandeur à la petitesse, jusque dans les situations les plus extrêmes, la force humaine snflit contre toutes les difficultés sociales. Une volonté inébranlable et sans limites entame et brise des résistances qui sont toujours bornées. Persister malgré les obstacles et les vaincre,
(1) Trois autres suicides et une tenlalive de suicide dans la famille.
(2) Voyez plus haut l'observation d'une jeune fille qui se lue parre qu'on n'a pas voulu la laisser aller au bal.
suu;iuEs. 285
ou diaiiger sagement de voie quand on a reconnu l'impossibilité de mareher dans la même ; trouver dans ce chemin nouveau de nouvelles forces, et ne désespérer jamais, ni de soi, ni des siens, voilà ce (|ui est accordé à l'homme normal, voilà ce qu'il i)eut taire et ce qu'il doit faire, et pour cela il doit aussi ne s'unir qu'à des associés valides. Il ne faut pas entrer dans des familles inévilablemenl vouées à un destin l'unesle. Ce sont des malades auxquels on doit de la compassion, mais dont il faut fuir l'alliance.