‹ La folie lucideChapitre 19 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

KLEPTOMANES.

( )n désigne sous le nom de kleptomanes ou kiopémunes les aliénés qui sont invinciblement poussés à s'emparer (le ce qui ne leur appartient pas : nous disons aliénés, |)arce ([u'il ne peut être question que d'eux dans ce livre. 11 est bien entendu que nous ne parlons [§ s des voleurs de profession, de ceux qui sont du domaine de la police correctiormelle ou de la cour d'assises. Toutefois nous devons dire qu'il se commet encore à cet égard d'assez numbreuses erreurs, et que plus d'un malade est condamné coiame voleur. C'est une injustice, c'est une inhumanité qui devient de plus en plus rare et qui cessera d'être possible, nous voulons l'espérer.

L'enfant prend assez souvent ce qui ne lui appartient pas. 11 est peu de mères à qui il ne soit arrivé de trouver dans les poches de leur fds ou de leur fille une foule de joujoux ou d'objets quelconques, pris sur la table, sur la cheminée d'un salon ou enlevés à un petit camarade. Quelques enfants, sachant déjà qu'ils font là une méchante action, mettent plus ou moins de dissimulation dans son accomplissement, s'emparent de l'objet pendant qu'on tourne la tête ou pendant qu'on est sorti de la pièce où ils se tiennent. Il en est qui trompent ou cherchent à tromper leurs parents sur l'origine des objets surpris en leur pos-

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session. Ils l'ont Irouvé, ou bien un pelit ami ou sa mère le leur a donné. On s'informe, et l'on constate à la fois deux mauvaises actions, — un vol et un mensonge.

Les conseils maternels, les reproches et les punitions sagement et habilement mis en usage, l'ascendant de la mère sur l'enfant, suffisent ordinairement pour étouffer, dès le très jeune âge, cette fâcheuse tendance. Pourtant tous les écoliers savent que même dans la société qu'on appelle bien élevée, il existe encore des jeunes gens de douze, quatorze ou quinze ans, qui prennent les livres, et, quand ils en trouvent l'occasion, l'argent de leurs camarades. A moin|que l'enfant n'ait jamais reçu aucun conseil ou qu'il n'ait eu au contraire que de mauvais exemples sous les yeux, cette persistance du vol chez le jeune homme est du plus fâcheux augure pour l'avenir. L'enfant du premier âge s'est corrigé pour avoir des bonbons ou par crainte du châtiment, ou pour ne point faire de peine à sa mère, mais que d'autres mobiles chez le jeune homme : le respect de soi-même, le devoir envers les autres, le soin de sa réputation, l'honneur personnel et l'honneur de la famille, l'intérêt bien entendu!... Malheur au jeune homme de douze ans qui ne sent ni ne comprend la puissance de ces principes, la souveraineté de ces lois. Si le mal n'est incurable encore, il va le devenir, il est grandement temps q^ie le retardataire prenne sa course dans une voie nouvelle.

La régénération se fait quand l'intelligence est normale; mais, à cet égard, quelle inégale répartition dans Tappui accordé aux différentes parties de la société ' Que de tendresse et que de protection pour les uns! Quel

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abandon pour les autres! Beaucoup d'enfants pauvres re sont et ne restent voleurs que parce qu'ils ont manque d'affection de familleet de bons conseils. Un grand nombre deviennent adultes sans avoir aucune notion du bien et du mal. Le perfectionnement de nos écoles et l'obligation de les fréquenter devront amener une notable diminution dans les condamnations judiciaires, 11 faut rendre à l'atelier social toutes les ressources vivaces qui lui appartiennent et n'avoir plus à en écarter que les malades.

La kleptomanie est fréquente parmi les imbéciles. Beaucoup d'entre eux, fort désbérités intellectuellement, n'ayant jamais pu lire, ni écrire, ni compter, absolumenl incapables d'apprendre im métier quelconque, montrent inllniment d'babileté, infiniment de ruse dans leurs vols, soit pour les accomplir, soit pour détourner les soupçons et les faire planer sur d'autres. Nous avons eu longlemps dans notre service une imbécile qui commettait des vols très fréquents sans jamais se laisser surprendre, et qu'on ne put confondre qu'en ayant la patience de demeurer cacbé dans un lieu qu'elle croyait solitaire.

Si l'homme, avant le développement de ses facultés morales, si l'enfant s'empare de ce qui ne lui appartient pas, on voit ce même penchant revenir chez l'homme privé de son intelligence par la maladie. La kleptomanie se fait souvent observer dans la paralysie générale. Chez nos aliénés on trouve journellement les poches des paralytiques remplies des tabatières et des mouchoirs de leurs voisins. Ce signe peut aider puissamment le diagnostic du médecin. Il a une fois suffi à lui seul pour nous faire deviner un malade atteint de paralysie générale, chez un

homme bien élevé, ne bégayant pas, n'ayant montré aucune conception délirante, aucune idée de grandeur, n'étant encore nullement atteint dans sa molilité. Il avait vu un couteau de luxe exposé à un étalage fermé par une petite grille. Il rentra chez lui pour y prendre une pince, retourna à l'étalage, Ht bien attention s'il n'était vu de personne, Ibrça la grille avec sa pince, et s'empara du couteau. Le marchand, qu'il ne voyait pas au fond de la boutique, l'avait observé dans tous ses mouvements , même quand il avait cru s'assurer qu'il n'était pas vu. Il le prit sur le fait et le fit arrêter. On conduisit le prisonnier comme voleur à la préfecture de police, où il fut soumis à notre examen (1). Les antécédents de cet homme étaient sans reproche. Nous n'hésitâmes pas à le déclarer malade et à caractériser sa maladie. Il fut conduit dans une maison de santé. Peu de jours après on apprenait que depuis quelque temps il achetait, contrairement à toutes ses habitudes, des animaux empaillés, des coquillages et une foule d'objets sans valeur; au bout de deux mois il commandait, disait-il, trente lieues de longueur de boudin et de saucisson pour nourrir tout le département. Il s'emparait de tout ce qu'il trouvait. Ses poches étaient remplies de tabatières, de plumes, d'encriers et de mouchoirs. Le bégayement ne se lit pas longtemps attendre, le malade fut conduit dans son pays, où il succomba en moins de dix-huit mois, arrivé alors au dernier degré de la paralysie générale.

(1) Nous étions alors chargé d'apprécier et de constater l'état mental des hommes et femmes conduits chaque jour au dépôt de la préfecture de police.

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L'observation suivante fournit un exemple presque inconcevable de kleptomanie.

Observation LXIV. — M. M..., âgé de cinquante-six ans, quoiqu'il appartienne à la société éclairée, n'a jamais pu acquérir beaucoup de savoir. Il aime le monde et a toujours montré un grand éloignement pour sa famille. Plusieurs fois on a voulu le marier, il s'y est constamment refusé. On sait qu'il a trois logements dans Paris, et que dans chacun de ces logements il n'est servi que par une femme de ménage. On s'en étonne d'abord, mais il donne une explication si simple qu'on finit par s'en contenter. Il n'aime pas à faire de longues courses le soir, et les amis qu'il visite demeurent dans des quartiers très différents. Peut-il mieux faire que de se rapprocher d'eux, et quel plus sage emploi trouverait-il de son excédant de revenu ?

Pendant la belle saison il voyage, va aux eaux, y rencontre les personnes qu'il connaît à Paris. Malgré le peu d'étendue de son intelligence, il administre assez bien sa fortune, ne l'augmente pas, mais ne fait aucune perte. A l'âge où il est arrivé il a absolument les mêmes rentes que trente ans auparavant. Toute sa vie se passe ainsi, sans qu'on remarque rien qui en

• trouble le cours. Il meurt subitement. On trouve dans chacun de ses trois appartements une pièce entièrement remplie, encombrée d'objets de toute sorte, de linge, de serviettes, de mouchoirs, de flambeaux, de vases, de lorgnettes, de cannes et parapluies, de petits tableaux, de médaillons, découverts d'argent, de montres et bijoux de toute espèce que M. M... avait pris pendant trente ou quarante ans dans toutes les maisons qu'il fréquentait, sans qu'il eût été troublé ni gêné dans le cours de ses vols. Nombre de fois il avait entendu parler chez ses amis de leurs mésaventures. Descouvertsavaientdisparu, des montres avaient été enlevées, on venait d'accuser et de renvoyer des domestiques. Il ne s'en élait pas montré ému le moins du monde et avait joint ses doléances à celles des victimes. De ces vols

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considérables il n'était pas résulté pour lui le moindre profit. 11 n'en avait rien fait et tout se retrouvait. On se mit, à petit bruit, à la recherche des personnes volées ou de leurs héritiers, et l'on en découvrit un grand nombre. Les ohjels qui ne rencontrèrent plus leur maître, furent vendus, et le produit fut donné aux pauvres.

Cet homme, d'un esprit très borné, avait mis une telle habileté dans ses vols et dans l'art de les dissimuler, qu'il avait pu les continuer impunément et sans interruption pendant toute la durée de son existence. Il volait partout, k la ville, à la campagne, aux eaux, au bal, au spectacle, et toujours avec tant d'adresse, qu'il ne lui arriva pas une seule fois d'être accusé ni même soupçonné. C'est inexplicable (1).

On ne peut refuser à peu près le même clonnemenl à l'observation qu'on va lire.

Observation LXV. — Madame V... a été bien élevée. Elle se marie jeune à un employé de bureau, et elle a plusieurs enfants. Sa maison est tenue avec ordre; le mari éprouve une satisfaction, mêlée d'étonnement, en voyant que sa femme, à la disposition de laquelle il ne peut mettre que des ressources bornées, parvient toujours à mainlenir chez lui une grande élégance et à porter de très belles étoiles. Les amis de la famille font la même remarque et louent madame V... de savoir se procurer à peu de frais des jouissances qui coûtent ordinairement si cher. Elle répond sans embarras que c'est chose facile pour elle, parce qu'elle s'est fait depuis longtemps pour loi de supprimer une foule d'inutilités qu'elle remplace avec avantage. On .se contente de cette réponse, jusqu'au jour où l'on apprend avec stupéfaction que cette mère si exacte, si régulière dans son intérieur et dans toutes les habitudes qu'on lui connaît, vient d'être arrêtée

(1 ) Deux aînés, morls de convulsions diins le prcniior "i|;e. Un onc'e hypochondriaque.

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volant des éloffes dans un magasin. C'était vrai et rela durait ainsi depuis un grand nombre d'années. Madame V... n'avait jamais acheté aucune de ses robes ni aucune de celles de ses lilles. Elle les avait toujours dérobées avec tant d'habileté, qu'on ne s'en était jamais aperçu. Le mari était loin de soupçonner cette calamité (1).

On lit dans un rapport de M. le conseiller Cazenave, à la chambre des appels de police correclionnelie, audience du 50 juin 1853, qu'un Irlandais de noble race, qui avait été très riche et qui était encore dans l'aisance,

(1) On dit que dans quelques États de l'Amérique du Sud, où la civilisation élait trop peu avancée encore il y a une trentaine d'années pour avoir réalisé tous ses bienfaits, les dames du lieu prenaient généralement grand plaisir à se procurer ainsi des robes. Ce genre de vol n'était pas alors atteint par les lois et n'était réprimé que par la vigilance des commis qui s'écriaient de temps en temps : « Senora ! senora ! » A quoi la dame prise la main dans le sac répondait par un éclat de rire et se retirait en faisant la révérence. Le soir, on se racontait en société les événements de la journée, combien on avait pris de robes, ou combien de fois on avait été guettée et empêchée par les commis. 11 ne doit plus en être de même aujourd'hui ; mais avonsnous bien le droit de nous étonner que la réforme se soit fait ta«t attendre, et d'être si fiers de notre supériorité? Chez nous-mêmes, que de progrès à faire encore avant qu'on ait recueilli tous les fruits d'une véritable civilisation ! L'opinion et la législation sont fixées quant au vol, mais combien elles sont loin de l'être sur les questions de mœurs I Ni l'une ni l'autre n'alteignent le malfaiteur qui tend des pièges à une jeune fille, la déshonore et rend désormais la vie honnête impossible pour elle. Ce malfaiteur aura pu, dans quelques circonstances, lui faire plus de mal et être vis-à-vis d'elle réellement plus coupable que s'il l'eût tuée, et d'ailleurs n'est-ce pas la tuer que la pousser au suicide? L'opinion, aujourd'hui aveugle dans cette voie, deviendra aussi vigilante quelle l'est devenue pour la probité d';irgent, et la législation la suivra dans ses progrés.

prenait fous les jours, et depuis longtemps, des livres de luxe aux étalages de librairie. On fait une visite chez lui, rue de la Ville-l'Évêque, dans un appartement meublé avec luxe, et l'on y trouve une bibliothèque de trois mille volumes. L'inculpé, interrogé, déclare qu'il a acheté pour trois ou quatre mille francs de livres, et qu'il a soustrait le surplus à divers étalages, 11 lui est arrivé de prendre jusqu'à quinze volumes en un jour; sa bibliothè(iue pouvait valoir huit à dix mille francs. 11 inspirait une confiance extrême aux libraires dont il fréquentait les magasins. Presque tous ont déclaré, dans l'instruction, que c'était le dernier homme qu'ils eussent soupçonné.

(Condamné par le tribunal dfe police correctionnelle à deux aimées d'emprisonnement, il fut relevé de cette condamnation parla cour d'appel.

Le docteur allemand Bergmann raconte qu'un jeune Kalmouk, qui avait accompagné à Vienne le comte de Slahrenherg, était tombé dans une profonde mélancolie, parce que son confesseur lui avait défendu de voler. Comme il était très souffrant, ou devint plus indulgent pour lui, mais à condition qu'il rendrait les objets déru- - liés. H vola pendant lu messe la montre de son confesseur et la lui rendit après la cérémonie. Le gouverneur d'un prince héritier- présomptif de la couronne était obligé (le fouiller les poches de son élève pour y retrouver les objets dérobés pendant ses visites. Dans la ville de (îeseke, continue le docteur Bergmann, on voyait un épileptique (]ui, comme la pie, volait tout ce qu'il trouvait, cl allait cacher tout ce tpi'il avait volé.

Nous pourrions (Mtor encore beaucoup de faits du

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même genre, presque tous pris dans la soeiété éclairée, parce qu'ils sont plus remarqués. Il en existe pourtnni un plus grand nombre dans la portion de la société qui reçoit moins d'enseignements et qui a moins de points d'appui. Là, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la maladie et le méfait se distinguent plus difficilement, les nuances s'éteignent et s'effacent sur un large fond de misère, et le juge frappe quelquefois un malade en croyant atteindre un coupable.

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