M LV FOLIE LL'CIDK
» de me débiirrasser, il faut qu'on les trouve, et qu'on » les trouve promplenient. » Depuis lors ces mots ne cessèrent de bourdonner aux oreilles du malheureux.
Dans le trouble où il était, que lit-il, par qui l'ut-il abordé, circonvenu, à qui communiqiia-t-il l'agitatiou à laquelle il était en proie? C'est ce que nous ne pourrions dire, mais toujours est-il qu'au bout de peu de jours ini niallaiteur était introduit dans le domicile des époux, s'y livrait à des manœuvres criminelles pour provoquer l'avorlenient, et, dans son ignorance aussi aveugle que son sens moral, tuait cette pauvre lemme, en perforant l'utérus et en déterminant chez elle une métropéritonite au-ilessus de toutes les ressources.
Celte mort si prompte, et les commentaires des domestirpies sur les linges sanglants qu'ils avaient vus après la visite d'un inconnu, éveillèrent les soupçons de l'autorité. Les recherches (pi'ellc fit amenèrent un procès criminel où le malfaiteur et le mari furent condamnés tous deux à une peine infamante et conduits dans une [irison centrale.
Peu de temps a|)rès l'arrivée du mari dans ce séjour d'ex|)iatiou, il fut |)ris tout à cou|i d'cmporlenicnts et d'accL'S de fureur. Il brisa en (piehpies instants ou déchira tout ce qui était sous sa main. On fut obligé de recoiu'ir au gilet de force et il ne put rester dans cette maison. On le conduisit dans le plus prochain asile d'aliénés.
Ce malade, examiné alors, à la fm de l'année 1858, était tombé, après l'agitation maniaque ù hiquelie il avait été en proie, dans un état [irofond d'insensibihtésinnilaut i|uel(picfois la slu[)eur. Il restait des heures entières im-
mobile, tournant le clos aux personnes (|iii se trouvaient ou qui venaient près de lui, le visage tout près de la muraille, ne parlant pas ou ne proférant que de loin en loin quelques paroles parfois inintelligibles ; incapable de s'habiller seul, de prendre ses repas sans être aidé, salissant souvent ses vêtements. — Quand il fut réduit à cet abaissement, on le gracia, et sa famille le fit transférer dans un établissement particulier, où il a vécu de cette vie déchue jusqu'à la fin de janvier 1861. Pendant son séjour dans cette maison, il fut plusieurs fois menacé et atteint de congestion, ainsi que cela arrive aux malades affectés de paralysie générale. Il eut des abcès ou anthrax comme on en remarque aussi chez les paralytiques de cette catégorie ; son intelligence s'éteignit de plus en plus, sa motilité s'affaiblit et il vient de mourir hémiplégique.
11 est incontestable aujoiu'd'hni que ce malheureux a été surpris et attaqué par uu événement au-dessus de sa force, quand il était déjà en proie à la maladie qui l'a tué. Il était dans la première période de cette affection et rien ne décelait alors son état réel Le silence qu'il gardait et qu'on attribuait d'abord au chagrin que sa femme avait conçu, et ensuite au chagrin de la mort de celle-ci et plus tard au chagrin de son [irocès, ce silence ne résultait que de sa déchéance. 11 ne parlait plus parce qu'il n'avait plus d'idées à exprimer.
Il n'avait plus son libre arbitre, il était incapable, il était irresponsable ; mais lucide encore, encore réglé et ordonné dans sa vie habituelle, il ne prêtait aucune prise à l'examen, rien ne pouvait même faire naître la pensée d'un examen. Il était impossible alors de découvrir la
maladie qui devait miner et détruire en deux ans et demi ce corps si jeune (trente-quatre à trente-cinq ans), celle organisation en apparence si forte.
Il y a place ici pour de sérieuses et tristes réflexions, tristes pour les médecins presque aulant que pour les gens du monde, car en face d'une situation pareille, et dans une certaine période du mal, ils n'ont guère plus d'éléuienls de certitude que le pren)ier venu.
Pourtant des événements si graves, une responsabilité si pesante donnent à penser, à sentir et à chercher. Ce que nous ne savions pas soupçoimer autrefois, nous savons aujourd'liui le découvrir et le constater. Ainsi que nous l'avons montré au commencement de ce livre, on ne reconnaissait hautement pour fous, il y a trente ans, que les fous à lier, ou du moins contestait-on la folie de tous ceux qui ne se portaient pas aux plus redoulables violences.
La science et l'observation ont aujourd'hui plus de pénétration et ont ac(iuis plus d'autorité sur l'opinion. Nos décisions sont plus respectées, on a cessé de nier notre compétence pour examiner les aliénés (1 ). La loi de 1838
(1 ) L'accomplissement de ce mandat n'est pas toujours exempt de péril. Delpech (de Montpellier) a été tué par un fou qui lui attribuait la non-réussite d'un projet de mariage. M Bleynie, médecin de Charenton, a été exposé, il y a quelques années, aux coups de pistolet d'un fou qu'il avait traite et retenu dans cet asile. Ce n'est que grâce à la vigueur dont il est doué que notre confrère a échappé aux efforts de ce furieux. Nous lisons aujourd'hui dans les Archives cliniques de M. Baillarger, une observation à laquelle nous trouvons trop d'intérêt d'application pour résister à en reproduire ici l'extrait (t. I, p. 29):
'< Mademoiselle X .., âgée de trente-huit ans, accusait son père,
qui a fait à l'administration un devoir d'enfermer tous ceux qui sont dangereux, a chargé les médecins de les reconnaître et de les caractériser. Elle leur a confié, sous la garantie de la publicité introduite dans l'asile par les visites du ministère public, le soin de les y maintenir ou de les en faire sortir.
vieillard fort âgé, d'avoir introduit dans sa chambre, qui était toujours fermée en dedans, M. le sous-préfet de ... qui aurait assouvi sur elle et sur sa sœur sa passion criminelle. Il en serait résulté une grossesse dont mademoiselle X... aurait attendu l'issue pendant plus de deux ans. Dans sa malheureuse conviction, elle fit de nombreuses démarches pour avoir une entrevue avec son séducteur, contre lequel elle proférait des menaces. Ne pouvant pénétrer à la sous préfecture, elle chercha à l'attirer dans une autre maison où elle et sa sœur s'étaient rendues armées de pistolets. Mademoiselle X... ne marchait jamais sans armes. Les plus grandes précautions étaient prises par elle quand elle se renfermait dans sa maison ; et, dans une construction qu'elle devait faire, elle ne voulait employer que des serrures de sûreté, non pour se protéger contre les voleurs, car elle ne craignait pas pour sa bourse, mais contre des ennemis imaginaires qui en voulaient à son honneur et à celui de sa sœur. — Son frère, versé dans l'art de la magie, ne lui laissait pas de repos. Son influence occulte s'étendait jusque sur les animaux qu'elle affectionnait. Tantôt il faisait trembler le plancher sur lequel elle marchait, ou la faisait danser malgré elle ; tantôt il lui faisait éprouver des sensations étranges qui toutes se rapportaient aux organes sexuels ; d'autres fois il lui faisait changer de visage au point que sa sœur avait de la peine à la reconnaître.
Celte malade fut conduite, le 20 février 1856, dans l'asile de Napoléon-Vendée, et confiée aux soins du médecin, M. le docteur Dagron. Après une excitation extrême de quelques semaines, les bains prolongés, quelques irrigations et les antispasmodiques améliorèrent sa situation, et, quoique non guérie complètement, elle fut rendue à la hberté le 28 juin 1856.
M. Dagron n'avait plus entendu parler d'elle, lorsque, le 24 mai 1838, il reçut d'un avocat une lettre ainsi conçue : « Cette malheu-
Sous l'action de cette loi et avec raccomplisseinent des devoirs qu'elle a créés à chacun, le nombre des aliénés a paru augmenter considérablement, parce qu'on a mieux su les voir. La société a été mieux protégée, en même temps que ses malades ont été plus humainement et plus libéralement traités.
Malgré ce progrès, tout n'est pas fait encore. Il l'au-
» reuse demoiselle que j'ai souvent dans mon cabinet, a été examinée » par moi, et je n'ai jamais reconnu le moindre dérangement dans » ses idées, bien au contraire. — J'ai voulu étudier s'il y avait » quelque monomanie, une idée fixe ; je n'ai rien vu de cela dans son » esprit ! J'ai besoin d'être renseigné pour savoir quelle est la règle » de conduite que j'aurai à adopter dans le conflit qui existe entre le » père et la fille, etc. Veuillez m'honorer d'une réponse. ».
M. Dagron répondit que mademoiselle X... avait été sérieusement malade, que son père avait agi sagement en la faisant traiter dans une maison d'aliénés, et qu'il craignait bien que celle instance en justice ne fût un symptôme de rechute.
En réponse à cette déclaration, il reçut, le 13 juillet, une assignation pour répondre à une demande en dommages-intérêts de 25,000 francs, intentée par mademoiselle X... contre son père et contre lui. Le procureur impérial demanda, en ce qui concernait le médecin, le rejet de la demande jusqu'à ce qu'on eût rapporté une autorisation du conseil d'État.
Mademoiselle X... poursuivit son père seul, qui lui répondit par une demande en nomination d'un conseil judiciaire comme dissipant sa fortune en procès inutiles.
Le tribunal accueillit cette demande, et aujourd'hui mademoiselle X .. vit en liberté, privée de la libre administration de ses biens, mais il s'était trouvé un des avocats les plus distingués du barreau de Paris pour plaider en appel contre le père. La cour de Poitiers n'en a pas moins confirmé le jugement des premiers juges. Les avocats sont fréquenmienl trompés et engagés dans une fausse voie par les aliénés lucides.
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drait savoir signaler les maladies mentales, non-seu'ement quand elles se sont produites, mais, s'il est possible, quand elles vont éclater, quand elles sont à leur première période, afin de ne point prendre un pauvre malade pour un criminel, et de ne point envoyer à la prison centrale ou au bagne celui auquel l'asile de traitement devrais, ouvrir ses portes et prodiguer ses encouragements, ses consolations et son appui.
Cet effort ne peut être fait avec succès qu'à force d'attention et de sollicitude.
11 y a, pour la médecine générale, des médecins qui, dans l'examen d'uii malade, ne se contentent pas des signes apparents, et qui, alors même qu'ils ont trouvé la preuve d'une grosse maladie, d'une fluxion de poitrine par exemple, ne bornent pas là leur examen, mais continuent de rechercher encore s'il n'y a pas quelque autre dérangement dans l'organisme.
Ceux-là sont sages.
11 y a des chirurgiens qui, lorsqu'ils ont constaté une fracture du fémur ou du radius, ne bornent pas là lemexploration et scrutent partout pour savoir s'il n'y a pas quelque autre petite fracture ou luxation, masquée par la douleur de la grande, et qui ait échappé à leur première investigation.
Ceux-là sont sages et ne risquent pas d'enfermer dans un appareil inamovible un déplacement méconnu, non réduit, et plus tard sans remède.
11 faut que nous, médecins des ahénés, nous examinions nos malades avec plus de soin encore, et quand un accusé se trouve devant nous, soumis à notre examen, il
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faut que nous soupçonnions en lui un malade, que nous ne nous laissions pas dominer par cette pensée, mais que nous sachions nous en servir comme d'un verre grossissant pour mieux voir et pour pénétrer toutes les |)rofondeurs de la difficulté.
C'est en observant longtemps, c'est en n'omettant rien, en ne négligeant rien, c'est en tenant compte de tout, c'est en explorant avec calme, sans passion, sans colère, après même les événements les plus terribles, que nous parviendrons, nous, à la vérité ; mais cela ne suffit pas : il faut,que nous la rendions évidente pour tous les yeux. — Quand la conviction du médecin est faite, son devoir est de la faire partager aux auti'es. 11 faut qu'il y parvienne. C'est ainsi qu'il a charge d'âmes.