‹ La folie lucideChapitre 24 sur 65 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Nous venons de rechercher et d'étudier la cause de grandes et irréparables douleurs.

Les aliénés lucides que nous avons passés en revue dans les treize chapitres qui précèdent sont incurables.

Le mariage de ces aliénés est toujours malheureux pour l'associé, très souvent pour les enfants qui naissent de cette union.

Les Imbéciles qui ont été examinés dans le premier chapitre sont dans l'impossibilité de coopérer dignement à la vie commune, d'en supporter les charges, d'y maintenir l'ordre et l'économie qui font la prospérité, d'y apporter le charme qui fait la joie d'un intérieur. Avec eux il n'y a pas d'intérieur.

Les malades étudiés dans le chapitre suivant, les Satyres et les Nymphomanes , flétrissent la famille d'une honte imméritée et pourtant ineffaçable. Désordre de mœurs, corruplion, naissances adultères, violence, comment avec de pareils élémenls, tracer dignement sa vie, comment rester pur et ferme? Cela n'est pas absolument impossible, mais l'œuvre est difficile et rare. — Nous avons vu dans ce chapitre, le mari corrompre tout ce qui l'entoure, nourrice et jeunes domestiques de douze à quatorze ans; nous avons vu une fille essaver de séduire

son père, et une femme dont toute l'existence avait élé dissolue, continuer à l'âge de soixante -dix ans ses mêmes désordres et ses amoureuses fureurs.

Les MoNOMANEs qui font le sujet du troisième chapitre, sont menaçants, injurieux, agresseurs, s'affranchissent de tous égards et de toute règle, accusent et outragent ceux qui les entourent.

Les Érotomanes et les Jaloux livrent à l'agitation et à la mobilité de leurs capricieuses extases, ou de leurs indomptables colères, une situation qui ne peut vivre que de confiance et de sécurité.

Les DiPsoMANEs apportent dans leur ménage les habitudes les plus révoltantes. Comment aimer et respecter le chef de famille qui tombe dans une abjecte dégradation?— On a vu dans quel excès de calamité peut être jetée une existence honnête quand elle est flétrie par un pareil contact. Et nous n'avons pas tout dit. Notre plume a été gênée par la grandeur du mal et par le respect que nous devons à nos lecteurs.

Les Dissipateurs et les^ Aventuriers, non-seulement ruinent leurs enfants, mais exercent sur eux une fâcheuse influence morale, entraînent à des actions perverses des natures primitivement organisées pour ne point s'écarter du devoir. Nous avons montré des familles faisant des actes coupables sous une mauvaise impulsion, et cette impulsion une fois disparue, rentrant dans la bonne voie qu'elles n'eussent jamais quittée spontanément.

Les malades Inertes, nous parlons des inertes incurables, ont, en réalité, les mêmes incapacités que les imbéciles ; avec eux on est exposé aux mêmes dangers.

31 () LA FOLIE LUf.lDF..

Le mariage avec les Suicides, oiilre les anxiétés et l'alarme do tous les jours, dont il frappe la famille, lui imprime une tache qui rejaillit sur les générations, avec plus de sûreté encore que les autres genres de folie. Il n'en est pas de plus héréditaire que la folie suicide.

L'alliance avec les Kleptomanes peut accabler les familles les plus honorables de honte et de désespoir.

Dans les chapitres consacrés aux Orgueilleux, aux Méchants et aux Maniaques lucides (1), sont compris des malades absolument insociables, ceux près de qui l'on trouve les plus grandes déceptions, les plus cruelles amertumes de la vie.

Là, non plus, nous n'avons pu raconter tout ce que nous avons vu , dire complètement tout ce que nous avons senti. La parole et la plume sont impuissantes pour exprimer tant de souffrance.

Les aliénés lucides, dont un certain nombre sont doués d'une grande volonté, ont leur spontanéité, leur action, leur influence. Ils agissent non-seulement sur les natures faibles, mais quebjuefois aussi sur les natures fortes. Le tourment qu'ils font naître peut éveiller une foule de scrupules chez les caractères les plus droits, rendre timorés et craintifs ceux qui étaient les mieux faits pour la confiance et pour la sécurité.

Nous sommes, dans notre vie intérieure et extérieure, dans nos devoirs de famille et dans nos devoirs sociaux, ce que notre organisation individuelle nous permet d'être, mais nous nous ressentons aussi plus ou moins profon-

(1 ) Cliapitres VIII, IX et XIII,

dément du milieu où nous vivons, nous sommes un peu ce que sont les personnes avec lesquelles nous nous trouvons toujours en contact. On voit, dans cet ordre de l'ails si intéressants aux yeux de l'observateur, s'opérer de bien louables transformations, mais on peut constater aussi des détériorations regrettables, et l'on ne saurai! croire jusqu'à quel point des natures excellentes, qui, bien entourées, fructifieraient abondamment au profit de tous, s'affaiblissent et se stérilisent sous un dangereux contact. C'est le lierre qui étreint le chêne, l'affaiblit et l'arrête dans son développement. L'excès de la souffrance peut quelquefois jeter dans le désordre ceux qui étaient faits |)0ur avoir une vie exemplaire. Le moins qui puisse arriver à d'autres, c'est de tomber dans le découragement et l'impuissance.

Les fous lucides sont d'autant plus malfaisants que leur maladie est moins aisément appréciable. Ils ont, à un examen superficiel, des airs de raison, peuvent acquérir plus ou moins d'autorité sur les personnes qui ne les voient que de temps en temps, s'y créer des partisans ci faire naître ainsi et entretenir le désaccord et la division daps leurs relations et jusque dans leur famille.

Quelles que soient leurs variétés infinies et leurs dissemblances, ils se l'éunissent sous deux traits communs, sous deux signes patljognomoniques qui ne manquent [iresque jamais chez ces aliénés :

r Nulle part on ne trouve autant d'ingratitude que chez eux. La reconnaissance, (|ui est un des dons les plus parfaits du cœur, leur a été complètement refusée ;

2° Ils n'écoulent aucune représentation , ne suivent aucun conseil, ne modifient aucune de leurs déterminations.

Ne soyons point injustes.

11 faut se garder de prendre pour des mallaiteurs les malades que nous venons de décrire. On leur vouerait trop de haine. Ce serait plus qu'une erreur, plus qu'une faute. Ils répandent autour d'eux le malheur, mais ils sont malheureux eux-mêmes. Ils sont à plaindre. Ce sont des êtres souffrants qu'on doit secourir, mais du contact et de l'influence desquels il faut se défier et se préserver.

■ Nous n'avons pas forcé notre point de vue. Nous sommes resté dans notre domaine. Tous ceux que nous avons examinés sont des aliénés. Tous sont entachés de signes caractéristiques. Nous n'avons pas parlé des libertins, des prodigues, des orgueilleux , des méchants, qui se laissent entraîner par des passions qu'ils pourraient dominer, mais de malades dont les uns ont des hallucinations ou des illusions, et d'autres des accès plus ou moins marqués.

Un grand nombre ont été atteints héréditairement. Sur 77 observations que nous publions, nous sommes parvenu à saisir la trace de 43 cas de transmission, et nous n'avons pas trouvé tout. Personne n'ignore l'insouciance de la plupart de ceux avec lesquels nos devoirs hospitaliers nous mettent en rapport; les ouvriers connaissent souvent fort peu les familles avec lesquelles ils s'allient, et l'on sait quelle dissimulation les classes élevées oppo-

sent , en pareille matière, aux questions t[u\ leur soiil laites.

De ces 77 aliénés, objet de tontes nos recherches, 51 étaient mariés. Ce sont cinquante et une familles qui ont été frappées de malheur actuel, de malheur personnel, et dont la descendance est plus ou moins menacée d'un mal héréditaire '(1).

Hérédité, transmission, dégénérescence, ce sont là de grosses questions déjà fort étudiées, et sur lesquelles de récents travaux ont jeté de vives lumières (2).

Les médecins des hôpitaux, qui observent un grand nombre de malades, les médecins des asiles d'aliénés surtout, qui voient les familles de tous leurs malades, sont frappés de la constance de cette loi d'hérédité, qui transmet aux enfants la forme extérieure et intérieure de leurs parents, depuis les traits du visage, le regard, la voix, l'attitude, le geste, jusqu'aux plus mystérieuses profondeurs de l'organisation morale.

Un membre d'une famille italienne vint se fixer en France il y a près de trois siècles, et depuis lors il n'y

(1) Nous disons plus ou moins. N'afQigeons pas outre mesure ceux qui ont le malheur d'avoir des aliénés dans leur famille. Le mal est assez grand, ne l'exagérons pas et sachons au contraire le resserrer dans ses limites. Dans la génération , l'influence du sujet sain est quelquefois assez puissante pour être exclusive. On voit des enfants d'un père aliéné ou d'une mère aliénée rester sains d'esprit. On voit aussi des inégalités dans la prédominance de cette influence, et parmi plusieurs enfants de même origine, les uns être affrancliis, les autres entachés du vice héréditaire qui les menaçait tous.

(2) Voyez l'ouvrage de M. Lucas sur l'hérédité ; voyez aussi celui de M. Morel sur les dégénérescences.

320 LA KOLili LliClUK.

avait ou aucun rapport entre les deux branches. Un des descendants de la branche française étant allé à Rome, il y a quinze ou vingt ans, rendit visite à ses anciens parents, et à leur abord il fut frappé d'une respectueuse surprise. Il crut voir revivre ses tantes françaises près desquelles s'était passée son enfance , et qui n'existaient plus depuis plusieurs années. C'était le même œil, le même regard, le même nez ; tous les caractères d'une parfaite ressemblance s'étaient conservés, de part et d'autre, en France et en Italie, malgré trois siècles de séparation et d'alliances diverses.

11 est impossible de considérer la puissance de cette loi (jui régit l'organisation humaine sans entrevoir les bienfaits que pourrait en recueillir une civiHsation savante; car si le mal est transmissible, le bien l'est ég'alement, on hérite des facultés saines comme on hérite des facultés maladives.

On a fait beaucoup pour le perfectioiniement des races inférieures. Non-seulement on n'a rien fait pour l'amélioration de la race humaine, mais on la laisse en toute liberté, disons plus, en toute ignorance et en tout aveuglement, se détériorer, sans lui donner jamais aucun avertissement.

L'avenir fera mieux.

Avant de bien faire, cherchons à faire moins mal. Apprenons à ne point compromettre de belles aptitudes par le contact et l'influence de dispositions malfaisantes. Au sang qui peut se transmettre généreux et pur ne laissons pas se mêler le venin.

C'est ce (|ue vous liscjuez de faire, c'est ce (^ue vous

faites en n'ayant, pour le mariage, d'autre règle que votre cupidité.

Cet argent que vous convoitez ne suffit ni pour assurer votre bonlieur actuel ni pour garantir la santé physique et morale de votre postérité.

Que ferez-vous de. cette dot qui n'est que matière, si avec cette matière vous recevez à côté de vous et avec vous un esprit désordonné, insociablc, destructeur, qui dérange votre existence, fait de l'association un combat, et rend impossible la paix, la tendresse du ménage, la bonne éducation de la famille et la sage administration de son bien?

Est-ce là le mariage?

Au lieu de vous borner à compter des écus, examinez avec soin la constitution, la santé, l'intelligence, la valeur morale de la famille avec laquelle vous vous proposez de contracter alliance.

Ouvrez les yeux pour mieux voir ce qui mérite vraiment d'être pris en sérieuse estime.

Fermez-les en face de biens secondaires et périssables que vous achetez trop cher.

N'abaissez pas, ne pervertissez pas le mariage, l'institution la plus haute et la plus sainte de toutes les institutions humaines.

Et pour que ce mariage soit saint, pour qu'il soit paisible, pour qu'il soit prospère, ne mêlez pas la maladie avec la santé, cherchez avant tout, non une maison riche ou titrée, mais une race pure, une bonne santé physique et une bonne santé morale.

Pour marcher plus sûrement dans cette voie, il y a deux choses à faire :

1° Hâter le progrès des mœurs et celui de la raison ;

2° Solliciter l'action de la loi.

Nous aimons mieux le premier moyen que le second.

Et d'ailleurs, en toute matière, la loi n'arrive qu'au moment où les mœurs qui l'ont devancée sont prêtes à la recevoir.

Nous voulons donc que la raison publique s'éclaire et que les mœurs se modifient.

Ce })rogrès, si incomplet qu'il doive être à son début, ne peut se faire longtemps attendre, et il est de notre devoir de concourir à le préparer. Dans un domaine et sur un sujet où nous avons vu beaucoup de bien et beaucoup de mal, nous avons quelques paroles à faire entendre.

Pour vos alliances, éloignez-vous des familles d'aliénés, des familles d'épilcptiques, des familles d'imbéciles et surtout de celles où se trouvent les malades que nous avons décrits dans ce livre, — mais ils peuvent se trouver dans toutes les famdies d'aliénés quelconques. Toute déviation de l'état normal peut se transmettre telle qu'elle est, ou plus ou moins modifiée.

Dans le malheur des alliances, il y a pourtant des degrés très différents el qu'il faut signaler.

L'alliance avec l'imbécile n'est pas le mariage, mais peut ne point imposer le désespoir.

Nous avons vu une jeune femme belle, instruite, ayant un mari imbécile. Elle mettait toute son étude et son habileté à voiler la nulhlé de son pauvre infirme, et son

RÉSUMÉ ET CONCLtSION. 323

bonheur, îi venir au secours de sa faiblesse. Elle y mettait lant d'art et tant de grâce (iirellc obtenait, dans cette voie, de véritables succès. 11 dansait bien, elle aimait à le conduire au bal et à l'entendre louer.

L'alliance avec le maniaque ou avec le lypémaniaque est une grande affliction, mais nous ne pouvons oublier de quelles vertus se sont honorés plusieurs de ceux que nous avons vus atteints de cette calamité.

Un homme jeune et riche n'avait point songé encore à se marier. Un de ses amis lui en donne l'idée et lui indique ime jeune personne, belle, gracieuse et fortunée. Près d'elle et avec elle il va doubler son bonheur. La demande est présentée et accueillie, le mariage se fait — Moins de huit jours après, la jeune épouse délire, se déchire levisage et se croitdatnnée. Son marivientnous voir. Il est triste, mais non découragé. Le dévouement élève sa douleur. « J'étais heureux, nous dit-il, et j'ai voulu l'être encore plus. Si je me suis trompé, je dois changer ma vie. Si celle dont j'attendais tant de joie ne doit plus être qu'une pauvre malade, je la soignerai avec tendresse. Ce sera encore du bonheur. »

La malade a guéri après huit mois de déraison, et, devenue mère de famille , depuis quatorze ans elle n'a pas eu de rechute.

Nous avons connu un savant dont la jeune femme , comblée de dons naturels et de dons acquis, était sujette à des accès de manie d'une violence extrême. Dans ses bons moments, elle s'associait aux travaux de son mari, l'aidait dans ses calculs, était heureuse et fière de la brillante réputation qu'il avait su conquérir. Mais aussitôt

que survenait l'état maniaque, plus de travail, plus de repos, plus de sommeil : agitation, bruit, désordre. Les accès étaient longs et nous n'avons jamais pu obtenir, dans les plus hauts paroxysmes, que le mari se séparât momentanément de sa femme. « C'est à moi de la soigner sous votre direction, » nous disait-il, et rien n'était touchant comme de le voir faire avec calme tous ses préparatifs de dévouement et de fatigue, serrer et soustraire ses papiers, ses laborieux calculs, préserver ses livres et entrer résolument dans la lutte; prendre corps à corps sa chère malade, la contenir, l'empêcher de se précipiter par la fenêtre, employer alternativement la tendresse, les supplications et les larmes. Nous ne l'avons jamais vu reculer que devantla sévérité dont nous lui disions parfois de faire usage, « Impossible, nous disait-il, et vous savez que ma chère femme n'en guérira pas moins. » Nous étions désarmé et la guérison venait en effet, et les grands travaux étaient repris de part et d'autre avec le même courage. Ils ont porté leurs fruits, mais la digne compagne n'en a pas joui longtemps, sa poitrine s'est prise et elle s'est doucement éteinte. Plus de dix années se sont écoulées depuis, et sa place est restée vide dans le cabinet d'étude où le mari croit encore travailler avec elle et pour elle en jetant de plus en plus d'éclat sur le nom de son fils, son unique affection, son unique espérance.

Nous avons cité comme point de comparaison, parmi nos observations, un exemple de manie franche (c'est l'observation LXX). Le malade dont il y est question est d'une extrême violence, brise et détruit tout ce qu'il peut atteindre, et ses accès sont longs, mais il guérit enfin pour

quelque temps, et rien ne saurait rendre la joie et le bonheur de la mère au retour de la raison de son fils. 11 est aussi vrai de dire que rien n'égale la tendresse et la bonté de ce fils pour sa mère, quand son égarement est dissipé.

. Elle n'a que lui et le malheur est grand, mais elle sent combien elle lui est nécessaire et savoure le bien qu'elle lui fait.

Dans ces situations il y a place, et place honorable pour le dévouemenl. C'est assez pour les nobles cœurs. Cela suffit pour écarter l'abattement et la déchéance.

Il n'en est pas de même avec la plupart des malades dont nous nous sommes occupé dans le cours de cet écrit. ,

Avec eux et pour eux tout travail, tout effort, tout sacrifice et tout dévouement sont stériles. Il n'y a rien à faire. Quoi qu'on fasse, ils sont toujours les mêmes, toujours nuisibles, toujours malfaisants, toujours acharnés à faire souffrir. Quand on est lié à eux il faut s'en délier le plus possible.

Avec les fous lucides, surtout avec les satyres, les dipsomanes, les orgueilleux et les méchants, la vie commune est absolument impossible. Fuyez-les. C'est plus qu'un droit. C'est un devoir.

La vie est courte. Aux plus privilégiés il est accordé à peine un tiers ou un quart de siècle de vie active. Le bail est vite à terme. Sachons assurer et faire respecter le bien qui nous est prêté avec tant de parcimonie. Ne nous laissons point frustrer dans son emploi.

Dans un état plus avancé de la raison publique il sera

indispensable que la loi puisse aider à la réparation des malheurs que nous venons de signaler. Mais, dès à présent, on ne saurait mettre à les éviter trop de vigilance. Les fous lucides se trouvent dans les familles viciées dont on saura mieux s'éloigner quand on verra plus clair, quand on aura échappé à l'idée fixe qui domine encore toute vue de mariage, quand on aura compris que l'argent, beaucoup d'argent sans qualités personnelles, sans raison, c'est la pire de toutes les pauvretés.

En attendant, et sans qu'on ait besoin de plus de lumières que les lumières actuelles, nous demanderons au législateur d'interdire formellement et sûrement le mariage aux incapables.

En tête des incapables nous plaçons les Imbéciles et les ÉpiLEPTiQUEs qui doivent vivre en tutelle.

Que cette tutelle soit pleine de bonté pour eux, mais pleine de prudence et de protection pour les autres.

Les imbéciles sont incapables d'élever leur famille et de veiller sur ses intérêts.

Les imbéciles et les épileptiques transmettent à leur descendance le vice d'organisation qu'ils ont apporté en naissant.

Nous coimaissons plusieurs familles où les malheureux enfants sont épileptiques parce ([ue leur père ou leur mère est épileptique. C'est un résultat dont on a déjà pu calculer la proportionnalité (1).

(1) Ceux qui ne naissent pas épileptiques peuvent être aussi cruellement frappés sous une autre forme. Dans les familles d'épileptiques il y a un grand nombre d'idiots ou de faibles d'intelligence, de maniaques et de dipsomanes.

Puisqu'il est prévu, pourquoi ne le point prévenir?

Qu'on donne la plus grande liberté à ceux qui peuvent en jouir.

Qu'on émancipe les forts, qu'on protège les faibles.

Les uns constituent la puissance sociale. On ne saurait laisser à leur mouvement, à leur action, à leur génie un horizon trop vaste, un champ trop hbre.

Les autres sont nos malades que nous devons soigner.

Le domaine des uns, c'est la liberté qui fait leur force.

Le droit des autres, c'est la protection dont ils ne peuvent se passer.

C'est une faute que de restreindre les droits de ceux qui sont forts.

C'est une faute que de laisser au^j faibles des droits qu'ils ne savent exercer, des devoirs dont ils ne peuvent s'acquitter.

Il ne serait pas difficile à une société éclairée et bien ordonnée de multiplier ses forces dans ce double sens et d'élever son action bienfaisante à la hauteur de sa responsabilité.

Elle pourrait, elle devrait partout étudier ses ressources et n'en laisser perdre aucune.

Quand on comprendra qu'il n'est pas plus permis de retrancher à l'homme une aptitude utile qu'un membre sain, la fréquentation des écoles sera obligatoire pour tous et la société pourra, par l'examen de ses champs en culture, évaluer la richesse de ses futures moissons.

Elle saura sur qui elle [leut compter, à qui il convient d'ouvrir la lice, à (pii il faut tendre un bras protecteur et accorder des soins exceptionnels. Elle connaîtra mieux

qu'aujourd'hui les capacités qu'elle ne saurait trop aider dans leur essor, niais elle saura mieux aussi quels sont les enfants imbéciles et les enfants épileptiques sur qui elle doit veiller (1).

iVlème mode, même traitement, même liberté pour tous, pour les malades comme pour les valides, c'est une injustice.

Il faut, pour le bien commun, que la société se protège et soit protégée (2).

La liberté des incapables est un danger pour tous, peut être une liberté homicide.

La protection des faibles n'a rien de commun avec l'oppression, avec la tyrannie.

La tyrannie, c'gsi l'oppression des forts, c'esl l'oppression de ceux qui sont valides.

(1) Nous sommes loin de cet état de progrès que nous appelons de tous nos vœux. Tous les médecins des hôpitaux ont occasion de reconnaître combien est encore considérable la partie de la population DE Paris qui ne sait pas lire. Et il ne s'agit pas seulement du passé, mais du présent qui engage l'avenir. Dans chaque arrondissement, un très grand nombre d'enfants n'a point de place dans les écoles ; nous apprenons aujourd'hui même, 24 janvier 1861, que dans une seule fraction d'arrondissement (l'ancienne commune de la Chapelle-Saint- Denis, faisant aujourd'hui partie du dix-huitième arrondissement), trois cents enfants ne reçoivent aucun enseignement faute de place dans les écoles. Nous sommes enlourés d'États dont toute la population sait lire, et voilà où nous en sommes, nous qui prétendons être à la tête de la civilisation !

(2) Tel n'est pas notre axiome pour l'état normal. Dans une société valide, la liberté est ce qu'il y a de mieux, tout va de soi, mais il s'agit ici d'infirmes ayant besoin de tutelle et d'une contagion à éviter,

RÉStMÉ ET CONCLUSION. 3"29

Avant lout songeons ù ceux-là.

Nous venons de retenir nos lecteurs dans un monde malade, égaré, fantastique.

Rentrons dans le monde réel, dans celui où doit être toute force, toute science et tonte vérité.

C'est celui-là que nous avons voulu aider dans sa souffrance.

Cette souffrance, nous l'avons vue, étudiée depuis vingt ans, en recevant chaque matin, à l'issue de la visite, les parents et les alliés de nos malades, en constatant presque toujours l'incurabilité de leur chagrin, en le partageant avec eux et en le retournant sans cesse dans notre âme impuissante.

Tout ce que nous avons éprouvé «en face de tant de douleur, nous avons essayé de le faire sentir. Si nous y sommes parvenu, nous voulons croire qu'il en résultera un peu de bien. Nous avons enirevu, appelé, préparé peut-être un étal meilleur et conçu l'espoir de sécher quelques larmes.

Ce livre serait incomplet si nous n'y ajoutions encore quelques pages.

La médecine légale a souvent à s'occuper des aliénés lucides, et les questions à résoudre peuvent offrir de grandes difficultés.

Mademoiselle R..., congénitalement faible d'intelligence, épileplique depuis l'âge de treize à quatorze ans, ayant par mois deux ou trois attaques, les unes grandes, les autres petites, tombant après les grandes dans un état comateux qui se prolongeait jusqu'à deux ou trois jours, fut interdite après un interrogatoire subi par elle en 1845 (1). Elle avait alors quarante-sept ans. Il y avait trente-deux ou trente-trois ans qu'elle était épileplique. Elle avait subi, quatre ans auparavant, en 1841, un premier interrogatoire à la suite duquel on lui avait nommé un conseil judiciaire.

Entre l'interrogatoire de 1841 qui ne lui ôiait pas la liberté d'e tester, et celui de 18/i5 (jui la frappa d'interdiction, elle Ht un testament qui fut validé et qui reçut son exécution.

(1) Voyez Annales médico-psychologiques, 3' série, t. VI, p. 538.

332 LA FOLIK LUCIDE.

Sans prétendre attaquer la chose jugée par des magistrats qui ont consciencieusement décidé et qui, dans l'état où la question se présentait à eux , ne pouvaient juger autrement, nous devons exprimer ici, dans le pur intérêt de l'avenir, quelques observations sans influence sur les faits accomplis.

Mademoiselle R..., née faible d'intelligence, était devenue épileptique à treize ou quatorze ans. On avait pu à grand'peine, dans son enfance, lui apprendre à lire et à écrire, mais depuis lors elle n'avait rien appris ni rien acquis. Elle était restée enfant.

Il n'existe entre les deux interrogatoires que deux diflérences :

1° Celui de 1845, qui a motivé l'interdiction, a été plus prolongé, plus persistant que celui de 18il , qui n'amena que la nomination d'un conseil judiciaire.

2° Celui de \Sli5 a dû être fait moins de temps après une attaque d'épilepsie que cekii de ISil. Outre les preuves d'incapacité qu'il fournit, il témoigne d'un trouble aigu qui suii ou précède une situation violente. Mademoiselle R... était agitée au moment où elle a été interrogée, et c'est cette agitation momentanée qui a le plus frappé le juge; mais l'état permanent, immuable, se montrait aussi bien en 1811, quand ce pauvre être si peu doué intellectuellement à sa naissance, était en outre éprouvé, tourmenté, miné par trente années d'attaques d*épilepsie qui ruinent toujours l'intelligence après un si long combat.

Mademoiselle R... était déjà bien certainement en 1841 et longtemps auparavant, ce qu'elle fut plus tard en 1845.

Dès lors ne répondait- elle pas ainsi qu'il suit au juge interrogateur siégeant au palais de justice, en la chambre du conseil ?

D. Où croyez-vous être en ce moment ?

l\. Je suis près do vous.

D. Dans quel lieu? Est-ce aux Tuileries ou à l'hôtel de ville?

R. Je ne connais pas les endroits.

Z>. Auriez-vous pu venir seule?

R. Non, messieurs.

D. Savez-vous ce que vos parents ont décidé?

R. Oui, monsieur. C'est de prendre un quart du bien qui m'appartient.

D. Dans l'intérêt de qui veulent-ils prendre ce quart?

R. C'est dans mon propre intérêt.

D. Connaissez- vous les principaux monuments de Paris?

R. Je ne me rappelle plus les noms, mais j'irai de même.

Cette épileptique, cette incapable, qui n'a été interdite qu'en 1 845, à l'âge de quarante-sept ans, eût pu se marier aussi bien que tester. — La société, jusqu'en 1847, n'avait lien fait pour se protéger contre elle ni pour la soustraire à une responsabilité au-dessus de ses forces.

Nous avons voulu, par un seul exemple, montrer un péril et des malheurs qui se reproduisent chaque jour en toute liberté.

Et pourtant ce péril et ces malheurs avaient été signalés et reconnus depuis longtemps. De recherches faites

âS/j. LA FOLtE LtICItoË.

par M. Legrand du Saulle, il résulte qu'en 1757, un évêque de Spire avait fait établir des peines sévères contre tous ceux qui favoriseraient le mariage des épilepliques. « Cette mesure, dit le médecin que nous citons, témoignait d'un profond respect pour l'Iiumaniié et pouV la morale publique si fréquemment outragées par de monstrueuses alliances. Il existe actuellement à l'étranger des lois qui admettent l'épilepsie comme une cause de rupture de mariage, et les textes législatifs danois, par exemple, considèrent connue rescindable, pour fraude et pour dol, le contrat conclu dans de telles conditions : il y a erreur sur la personne. En France, nos codes sont muets. Cette omission est évidemment intentionnelle, mais elle n'en est pas moins regrettable, car il est de ces infirmités dont la loi devrait entraver la propagation. M. Calmeil, médecin en chef de la maison deCharenton, déplore que l'autorité n'intervienne pas en pareille matière, et nous ne pouvons que joindre notre voix à la sienne. »

Le début de la paralysie générale, dans un certain nombre de cas, et même la forme entière de quelques paralysies générales, ont depuis longtemps fixé notre attention.

Il est des paralytiques de cette catégorie (paralysie générale) qui parcourent toules les phases de leur maladie sans agitation, chez lesquels l'intelligence s'abaisse insensiblement sans délire, chez qui la motilité s'affaiblit sans

grand désordre général. Ces malades restent lucides. Leur état est quelquefois difficile à caractériser. Le bégayement peut n'arriver que très tard ou même manquer jusqu'à la fin. Alors ce ne sont que les accidents terminaux, les congestions répétées, le grincement des dents, les attaques apoplectiformes ou épileptiformes qui viendront dissiper tardivement les incertitudes du diagnostic.

Cette exception à la marche ordinaire de la paralysie générale est rare, mais nous en avons eu plusieurs exemples.

Ce qui est plus fréquent, c'est de voir le début de la maladie rester assez peu caractérisé pour échapper plus ou lîioins de temps à l'observation.

C'est pendant cette période d'incubation que certains malades font, sous l'action d'un délire ou d'un affaiblissement intellectuel qui ne se trahit pas assez pour qu'on le reconnaisse, des spéculations hasardeuses, de mauvais achats, des acquisitions ruineuses pour leur famille ou même des actions déshonorantes.

Nous avons été consulté il y a une quinzaine d'années par un employé du Mont-de-Piété assez jeune encore (quarante-cinq ans), nouvellement marié avec une personne de vingt ans, chez lequel nous avons reconim les signes d'une paralysie générale. Notre diagnostic affligea le directeur de cette administration (1), qui était un homme excellent, plein de sollicitude et de bonté pour ses employés. « C'est mon meilleur commis, s'écria-t-il,

(1) L'auteur de ce livre était alors médecin de l'administration du Mon t-de Piété, dont le directeur était M. Delaroche, frère de l'illustre peintre Paul Delaroche.

336 LA FOLIK LUCIDE.

ne me l'ôtez pas. — Une maladie qui ne pardonne jamais ne tardera pas à vous priver de son travail, répondimesnous, et dès aujourd'hui vous ne devez plus compter sur lui,» — Un congé fut donné à cet employé. Le pauvre malade resla quelques semaines lucide, doux, raisonnable, mais l'agitation qui s'élail fait attendre n'en fut que plus forte. Un mois après l'établissement du diagnostic, cet homme si calme était furieux, brisait tout et il mourait avant la fin du trimestre.

Un an plus tard on nous consulta sur la situation d'im homme considérable par l'importance de ses travaux et par celle de sa fortune. Sa vie était très mouvementée et il continuait encore de diriger de grandes opérations d'art, des endiguements, des constructions de ponts, alors qu'il était déjà sous le coup d'une maladie terrible. Il n'y avait ni embarras dans la parole, ni affaiblissement de la motilité, ni tremblement de la langue, ni inégalité des pupilles, mais on pouvait remarquer chez ce savant une fixité dans le regard qu'il n'avait jamais eue, de l'inattention à ce qui se passait autour de lui et la possibilité de rester, lui qui avait toujours mené une existence si occupée et si active, pendant plusieurs heures immobile sur une chaise sans manifester aucune impatience ni aucun ennui.

Le médecin consulté diagnostiqua une paralysie générale et après s'être occupé de la santé du malade, éveilla l'attention delà famille sur la conservation de ses intérêts. On découvrit alors que ce chef de famille qui ne s'était jamais écarté de ses devoirs, qui avait toujours administré sa belle fortune avec ordre, venait, dans ces derniers

temps, de démentir gravement tont son passé en portant dans une maison équivoque des valeurs, des titres de rentes et des sommes considérables, le tout équivalant à plusieurs centaines de mille francs. Cette situation délicate et dif licile fut étudiée et dominée avec tant de ménagenieut et avec tant de sagacité que la famille ne perdit rien, rien que quel(jues miHiers de francs moyennant lesquels tout le reste fut restitué, tant on craignait l'éclat d'une publicité qui eût été inévitable pour la défense de si gros intérêts. Dans tous les renseignements qui nous furent donnés, nous en surprîmes deux qui étaient [tour nous d'une grande valeur. La vie laborieuse de cet babile ingénieur s'était constamment partagée en études de cabinet et en voyages d'inspection de travaux. Or, dans sou cabinet, il avait toujours demandé et exigé le plus grand silence. Comme presque tous les gens d'étude, il ne pouvait étudier dans le bruit. Eh bien ! depuis plus d'un an, au contraire, il lui était impossible de travailler silencieusement. Pour le travail de la pensée il lui fallait l'excitation du bruit. Pour qu'il fit des calculs, pour qu'il composât et écrivît un mémoire, un rapport important au ministre, il fallait que sa fdlc se mît à son piano et y exécutât les morceaux les plus saisissants et les plus dramatiques des belles pages de Robert-le-Diable, de la Favorite ou de (juillaume-TeU (1).

(1) Nous avons déjà parlé de cette observation dans les Annales^ mcdico-psiiclwhgiques, 3" série, t. I, p. 238, mais nous étions alors imparfaitement renseigné. On nous avait dit que le malade avait l'habitude de travailler au milieu du bruit , et qu'il en était quitte pour élever la voix quand il dictait à un secrétaire. Nous avons su depuis,

o38 La folie lucide.

Voici l'autre renseignement : Quelques mois auparavant et lorsqu'on était loin de soupçonner chez lui un état maladif, assistant à une brillante représentation d'opéra dans la grande capitale qu'il habitait, il lui était arrivé . d'ôter ses souliers et ses bas dans sa loge. Sa famille, qui n'y avait rien compris, avait fini par considérer cet étrange procédé comme une bizarrerie de savant, et s'était gardé d'en faire part à personne. Il était déjà bien malade alors, il l'était dès le moment où sa pensée ne pouvait se mettre en travail sans l'excitation d'une musique passionnée.

Peu de temps après, il ne rentrait qu'après avoir fait des empiètes déraisonnables, les mains chargées de vieilleries sans valeur et les vêtements salis par le contact de toute sorte de malpropretés, ne bégayant pas, du reste, parfaitement lucide et répondant juste à toutes les questions qui lui étaient adressées. En même temps il en était venu tout à coup à boire trop de vin pur et trop de petits verres de liqueur.

Il fut amené à Paris et placé dans la maison d'Ivry où il put, pendant quelque temps encore, garder assez d'intelligence, assez d'habitude du travail pour lirel'^ù/oîVe du consulat et de l'empire, en tenant le doigt sur la carte de l'atlas quand le passage l'exigeait. Mais bientôt il racontait, lui réellement toujours si sobre, que déjeunant avec M. Cockerill, il était arrivé plusieurs fois à l'un et à

de source certaine, que ce fait exceptionnel ne s'était produit qu'un an avant le moment où la maladie est devenue évidente, mais qu'auparavant cet homme d'étude avait toujours cherché le silence pour se livrer au travail.

l'autre convive de boire chacun trente bouteilles des meilleurs vins de France.

Sa fille vint s'installer près de lui. Nous ne connaissons pas de preuve d'un plus complet, d'un plus touchant dévouement, et nous n'avons jamais vu ni lu d'exemple de paralysie générale d'une aussi longue durée. Le malade a vécu près de dix ans et tous les signes confirmatifs sont arrivés avant sa mort. Il a bégayé, puis la parole a cessé chez lui. Il n'avait plus d'idées à exprimer et il ne pouvait plus les exprimer. Le dernier mot qu'il ait articulé était le nom de sa fille. Vers la fin de sa vie, la déglutition fut très difficile, les congestions étaient devenues fréquentes. Il ne manqua rien aux signes voulus, pas même le grincement de dents.

Il y a quatre ans nous avons vu un autre malade exerçant des fonctions publiques dans le même pays et qui resta tout à fait lucide pendant les premiers temps de sa maladie. On n'avait remarqué chez lui qu'un peu plus d'animation et un langage moins convenable, moins pudique que celui qui avait toujours été à son usage. Il acheta, pendant cette phase d'incubation, une maison dont il n'avait nul besoin et conclut cette acquisition avec une grande promptitude sans débattre le prix, sans faire aucune observation sur la somme demandée (1). Il con-

(1) Plus tard, aussitôt que le vendeur eut appris que l'acheteur était malade, il apporta de son propre mouvement à la famille la résiliation du marché, et il y eut de part et d'autre un débat de délicatesse à la suite duquel le vendeur parvint à faire comprendre qu il était de son devoir de conserver sa propriété.

3'fO L\ FOLIE LUCIDE.

linuait de remplir très exaclement, sans erreur, les fonctions judiciaires dont il était investi. Ce stade dura plusieurs mois à la suite desquels le malade tomba tout à coup dans une exaltation et une agilation extrêmes. On l'amenaà Paris ell'on futpromptement obligé de rinlerner à Ivry. Il se croyait officier de cavalerie; il revenait de la campagne de Crimée et racontait les charges qu'il avait faites à la bataUle d'Inkermann. Sa parole était rapide et pleine de liùblerie. 11 parlait beaucoup de ses prouesses amoureuses [lassées et delà malheureuse impossibilité où il était de pouvoir les continuer. A tout cela se mêlaient des idées d'immense fortune, de trésors [et de pouvoir illimité qui jetaient un triste jour sur le caractère de sa maladie. Il faisait des rois et des papes, il allouait à ses protégés des traitements de plusieurs miUiards qu'il leur continuerait sans en rien rabattre, comme retraite, jusqu'à la fin de leurs jours. Il crachait en parlant, et malgré les soins dont il était entouré, ses vêlements étaient souvent salis par sa malpropreté. Les digestions se troublèrent, il survint de la diarrhée, le sommeil se perdit; il parut tomber dans cette forme de paralysie générale qui marche avec une grande rapidité et pour laquelle nous avons réclamé le nom de galopante (1). Il ne faut pas oublier de dire que dans l'articulation des mots les lèvres étaient tremblantes et qu'on pouvait surprendre un peu de bégayement, mais la famille affirmait que le malade avait toujours parlé ainsi.

Quoi qu'il en soit, après que toutes les espérances se

(() Annales médirn-pxiirhnlogiqiies, 3' série, t. I, p. 248.

furent successivement affaiblies et presque entièrement éteintes, les complications menaçantes cessèrent avec assez de rapidité, la diarrhée s'arrêta, les digestions se firent mieux, le sommeil revint, l'agitation se calma, le pronostic dut devenir moins fâcheux. Et en effet, le malade, après avoir donné des craintes si vives, marcha vers un rétablissement aux probabilités sinon à l'évidence duquel il fallut bien se rendre.

On put admettre qu'il n'avait eu qu'un accès de manie avec prédominance éphémère d'idées ambitieuses. Actuellement il était rentré en possession de tous les attributs , d'une bonne santé. Il avait recouvré la raison et le caractère modeste dont il s'était tant écarté pendant huit ou neuf mois. Entré dans la maison de traitement le l/i juillet 1856, il en sortit le IZi mai 1857 pour faire un voyage à la suite duquel il reprit ses fonctions judiciaires.

V'oiià ce qui fut vu et observé, mais une observation n'a toute sa valeur qu'autant qu'elle est complète. Aujourd'hui nous venons d'apprendre que ce malade intéressant est repris depuis quelque temps de trouble dans sa santé physique et dans son domaine .moral. Nous .sommes loin d'être rassuré sur son avenir. Il y a dans la paralysie générale des rémissions qui simulent le retour à l'état normal, et malgré les guérisons de cette nature qui ont semblé se multiplier depuis quelque temps, malgré la marche souvent protéiforme de l'affection dont il s'agit, aucun fait ne s'est produit encore assez considérable et assez décisif pour infirmer ni même modifier le premier aperçu de nos maîtres.

Un autre fait que nous allons rapporternous paraît avoir,

3/i2 LA FOLIE LUCIDE.

à notre point de vue, plus d'intérêt encore que ceux qui le précèdent II est plein de tristesse, car il témoigne d'une grande erreur judiciaire, erreur involontaire, inévitable dans l'état des choses et qui ne permet plus que des regrets et une réparation stériles.

Dans la première période de la paralysie générale, un malade parfaitement lucide et dont l'état morbide ne se trahissait par aucun signe appréciable, est devenu complice d'un acte inconcevable pour sa famille, pour ses amis, pour tous ceux qui le connaissaient, et a été frap|)é de toute la sévérité de la loi. Ce n'est qu'après le jugementet lorsqu'il était en cours d'exécution que les progrès du mal ont éclairé la question cl fait voir un malade là où l'on n'avait vu, où l'on n'avait dû voir qu'un criminel.

Dans une ville considérable de fabri(|ue vivait un jeune ménage ayunt un enfant, une petite fille de quelques années. La mère avait toujours dit qu'elle désirait, qu'elle voulait n'avoir qu'un enfant; elle avait énoncé ce vœu avant et depuis la naissance de sa fille, et son mari lui avait plusieurs fois entendu dire que si elle redevenait enceinte, elle mourrait de chagrin.

C'est une pensée coupable (et le mot n'est pas assez sévère) qu'on entend souvent exprimer au sein d'une société dont les pas sont encore si mal assurés dans la voie du devoir. Elle est tantôt suggérée par un amour immodéré du plaisir, par la crainte que les soins du berceau n'éloignent longtemps la jeune mère d'un monde dont elle aime les brillantes réunions, et tantôt par l'orgueil et par la cupidité ipii veulent accumuler tout l'héri-

tage sur une seule tête. Le châtiment est quelquefois cruel quand il enlève à la famille égoïste l'imique enfant sur lequel elle fondait toutes ses espérances.

Malgré tous ses vœux, cette jeune femme, dont nous venons de parler, redevint enceinte, et dès lors son malheureux mari n'eut pas un moment de repos. Dans son erreur et dans son aveuglement, elle émit les intentions et les volontés les plus criminelles. « Elle ne pouvait rester dans cette situation; on ne l'y laisserait pas sans doute. Elle avait assez hautement fait entendre sa volonté depuis longtemps, pour que l'on ne pût s'y méprendre. Elle savait qu'il y avait des moyens de la débarrasser, il fallait les trouver, et les trouver promptement. »

Tel est l'excès, tel est l'égarement où jette la passion. Quand une femme enceinte ouvre son âme à une exaltation pareille, c'est à son mari de la calmer, c'est au chef de famille à mettre la raison au-dessus de l'erreur, à dominer l'une par l'antre. L'état de grossesse est loin d'être toujours l'état de santé, la gestation s'accompagne fréquemment d'un trouble mental plus ou moins caractérisé qui demande assistance. C'est au tuteur à veiller sur sa pupille, à l'aider et à la soutenir de toute sa force, mais il faut pour cela (ju'il ait lui-même de la force. Il faut qu'il voie clair. Or, le mari dont il s'agit ne distinguait plus nettement les choses, il était incapable de discerner le bien du mal. Il n'avait vu que le chagrin et la colère de sa femme. 11 n'avait entendu que ses paroles : « On ne me » laissera pas dans cette situation. J'ai assez hautement » fait entendre ma volonté depuis longtemps pour qu'on » ne puisse s'y méprendre. Je sais qu'U y a des moyens

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