XVI- AVANT-PROPOS
beaucoup écrire jusqu'à ce que nous les connaissions bien. Nous avons cru profitable et utile de reproduire leurs lettres on mémoires qui ont un vif inlérf^t pour nous cl qui en auront autant, nous l'espérons, pour Ions les médecins d'aliénés.
En publiant cet ouvrage, nous nous sommes proposé deux choses :
1" De montrer combien nous avons fait de chemin dans noire voie, combien nous avons acquis dans la connaissance des aliénés depuis la promulgation de la loi qui les régit, c'est-à-dire dans une période de vingt-deux ans ;
2" De diminuer de grandes calamités en mettant à môme de les craindre, de les reconnaître et de les éviter.
Ces deux pensées sont bonnes. Elles auront leur utilité, quelles que doivent être les critiques adressées au livre qui les exprime.
Salpèlrière. K mars 18fi1 .
LA
Les convictions aci|uises par les éludes sérieuses ont beaucoup gagné depuis quelque temps , mais ce mouvement est surtout devenu sensible dans le domaine des questions judiciaires qui concernent les aliénés. Ce n'est pas seulement à Paris que la lumière s'est faite. La loi de 1838, en créant un grand nombre d'asiles, a mulliplic les recherches laborieuses. Le magistrat trouve maintenant partout, dans les médecins exclusivement appliqués à l'étude et au traitement de la folie, des savants compétents pour éclaircir ses doutes, et les sujets autrefois les plus difficiles, souvent les plus insolubles, deviennent aujourd'hui plus clairs à l'esiirit et moins lourds à la conscience. Quand , par la simple lecture dos écrits spéciaux sur la matière, on se rend compte de tout ce qui s'est l'ait dans cette voie depuis (pichpics années, on a peine à se per-
2 LA FOLIE LliClDK.
suader que les lignes suivantes ont été écrites et publiées il n'y a guère plus de trente ans :
" Si la loi veut que les médecins soient consultés sur la » folie, c'est sans doute par respect pour l'usage, et rien » ne serait plus gratuit que la présomption de leur capacité » spéciale en pareille matière. De bonne foi, il n'est aucun » bonime d'un jugement sain qui n'y soit aussi compétent » que M. Pinel ou iM . Esquirol, et qui n'ait encore sm^ eux » l'avantage d'être étranger à foule prévention scienti- '■ fique. Par malheur les médecins ont pris au sérieux cette » politesse des tribunaux, et, dans l'examen des questions » qui leur sont soumises, ils substituent trop souvent aux «lumières naturelles de la raison les ignorances ambi- » tieuses de l'école (l). »
Ces divagations eurent quelque durée et quelque empire, car on lit dans un livre publié quatre ans plus tard : « Qu'avons-nous besoin du secours de la médecine pour » apprécier les désordres de l'intelligence?.... Si la folie >> est évidente, tout homme peut la reconnaître à ses extra- » vagances ou à ses fureurs; s'il y a doute, ce doute existe « également pour le médecin (2). »
Il est vrai qu'aux signes violents exigés par l'auteur cité pour caractériser la folie , on conçoit aisément que tout le monde puisse la reconnaître. Il ne lui faut rien de moins que ce qui suit :
«Une jeune fille de dix -huit ans tue son père à
(I) Journal universel des sciences médicales, t. XLIII, p. 53 juillet 1826. ' ' '
Î2) Du. degré de comiiétence des médecins dans les questions judieiaircs relaiivtsaux aliénations mentales. Taris, 1830.
«coups de chenet, se précipite sur sa viclime, lui ouvre »la poitrine avec un coutelas, en relire le cœur encore " palpitant, l'expose au feu, et quand il est à moitié rôti, » commence à le dévorer. »
Il faut à cet auteur des fous de cette taille pour qu'il les reconnaisse, et encore a-t-il bien soin de dire aux jurés, pour qui son livre est écrit, que si la jeune lllle se fût bornée à tuer son père , à lui offvrir la poitrine et à lui arracher le cœur, il ne l'eût pas, pour si peu, tenue pour folle. Le repas était indispensable pour révéler l'aliénation. Sans le repas, « il eût fallu, dit-il, prononcer la conw damnation. Dans tous les cas de véritable aliénation » mentale, les juges pourront en trouver des preuves non » moins évidentes. Lorsqu'il y aura du vague et des incerwtitudes, ils devront ne foint s'y arrêter, sous peine de » s'égarer dans leurs décisions. » Cela veut dire que dans ces cas il faut toujours condamner.
Qu'un batteur en grange ayant une tumeur herniaire volumineuse l'ouvre lui-même avec un couteau grossier, et ne soit arrêté que par la sortie d'une anse intestinale de dix-huit pouces de longueur; que, soigné par un médecin et après la guérison de sa plaie, il recommence à s'ouvrir le ventre avec un eustache, pénètre de nouveau dans le sac herniaire, et que, plus hardi que la première fois, il saisisse et retranche tant bien que mal une partie de l'intestin, l'auteur que nous citons ne conœit pas que M. Dupuytren se soit avisé de trouver dans un acte tout simple et tout naturel un signe et une preuve de folie. 11 y voit au contraire, lui, une grande preuve de raison .
.'l LA FOLIE LUCIDE.
(Ju'uiie mère qui a toujours élé très tendre pour ses deux filles, et (jui les aime de raffection la plus vigilante, les empoisonne pour les soustraire aux périls de la vie, quoique cette mère soit en état de grossesse, et conséquemment beaucoup plus exposée aux vésanies que si elle était dans son état normal, cet auteur n'hésite pas à déclarer qu'elle n'est jioinl aliénée.
Il en est de même d'une jeune fille douce, docile, n'ayant jamais donné lieu à la moindre plainte de la part de ses maîtres, et qui, après avoir travaillé dans les champs avec une de ses compagnes qu'elle aime beaucoup, lui cherche tout à coup dispute, et quand la pauvre enfant ne lui répond (pie par des paroles inoffensives, se précipite sur elle, la frappe de son petit couteau, de sa goyette (instrument à couper l'herbe) et de son sabot jusqu'à ce (Qu'elle soit morte. Alors elle fuit à travers les champs, sans s'apercevoir que ses mains et ses vêtements sont ensanglantés. Elle arrive à la porte de son frère, qui, au récit du meurtre, lui rel'iise un asile |iour la nuit. « Mon frère, dit-elle, j'irai moi-même me rendre en prison. » Et à l'instant ils se mettent tous deux en route, et vont se présenter au concierge de la geôle la plus voisine, qui ne veut pas la recevoir. Elle insiste, et parvient à vaincre la résistance du geôlier.
Traduile devant la cour d'assises et interpellée de compléter sa défense, elle répond qu'elle était malade le jour du malheur, (|ue le sang lui était monté à la tête, ([u'elle lie savait ce qu'elle faisait.
11 ne faut jias oublier que l'ado a été commis le 12 juin, [lar un jour i.iùlant d'élé, après (lue les deux jeunes lillcs
ciirerit rei;u depuis midi, pendant toute la durée de lonr travail, l'action du soleil sur la lète. Il fout qu'on sache aussi que celle qui a tué son amie avait, un an auparavant, nuit tombante, annoncé la suldie résolution de quitter ses maîtres; elle partit sans qu'on pût la retenir, courant la campagne deux jours et deux nuits, couchant derrière les haies, et ne rentra que le troisième jour, sans indiquer le motif de son absence ni de son retour.
L'auteur ne lient aucun compte de ces circonstances décisives, et déclare que cette jeune fille n'est poinlaliénée. Il approuve sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité, à ïexposilion et à la jlélrissure (1).
Les choses ne marchent plus ainsi, et l'on ne pourrait redire aujourd'hui les mêmes paroles; elles sont trop contraires à la raison, à l'observation, et il y a eu trop d'expérience faite. Les médecins d'aliénés sont et seront toujours les meilleurs experts à consulter dans les questions d'aliénation mentale, pour deux raisons : 1° parce que, vivant au milieu des fous, ils doivent les connaître mieux que qui que ce soit ; 2» parce que tout se tient dans l'économie vivante, que le dérangement d'un organe amène fréquemment celui des autres, et que les médecins sont les hommes les plus capables de voir clair dans l'action .synergique et régulière ou dans le désordre de nos l'ouclions.
Nous avons voulu montrer en quelques lignes quel progrès s'est effectué depuis trente ans. Le livre (pie nous
(I) Les peines de l'exposition el rie la flétrissure n'ont été abolies fpi'après la révolution de 1830.
venons de citer a fait sensation quand il a été publié, et comme il avait alors pour lui une partie de l'opinion flottante, les médecins les plus éclairés ont eu un double molii' pour répondre à cette attaque avec ménagement. La mesure qu'ils ont gardée les a servis, mais surtout la loi do ■1 838, qui, en propageant l'observation dans les nouveaux asiles et en taisant appeler à leur tête des hommes instruits, a concouru à rendre désormais les grandes erreurs de plus eu plus difficiles. Les affaires judiciaires de celte nature sont généralement bien jugées maintenant, et le sont presque toujours conformément aux rapports des médecins d'asile dont on invoque les lumières. Il y a là un progrès également profitable à la science et à l'humanité, mais ce progrès ne doit pas s'arrêter dans l'enceinte des tribunaux. On y a reconnu comme atteints dans leur raison, et comme irresponsables de leurs actes, des hommes que précédeuunenton avait cru être en possession de leur libre arbitre, et conséquemment responsables. Aujourd'hui nous espérons davantage.
Un grand nombre d'aliénés vivant au milieu de nous , se mêlent à nos actes, à nos intérêts, à nos affections, les compromettent, les troublent ou les détruisent. Des esprits malades exercent une profonde et préjudiciable influence sur des esprits sains. On en trouvera des exemples dans les chapitres qui suivent. Nous connaissons peu de plus grands malheurs que l'entrée d'un fou dans une famille.
Nous voulons , nous désirons qu'on soit bon pour les aliénés, pauvres déshérités des premiers biens de ce monde, la vérité, la liberté; mais nous désirons qu'on soit bon pour eux du genre de bonté qui leur convient,
non du genre de libéralité qui convient aux gens raisonnables. Nous désirons qu'ils soient gouvernés et ne gouvernent pas. Nous désirons surtout qu'on les connaisse, pour éviter leur alliance; car leur alliance avec nous les perpétue chez nous, flétrit nos joies les plus intimes du foyer domestique, frappe la famille dans son droit d'avoir des héritiers dignes d'elle-même et dans ses espérances et dans son devoir de donner à l'État des citoyens dignes de lui.
Il s'agit de signaler et de faire reconnaître comme malade plus d'un esprit regardé jus(prici comme sain. L'œuvre est difficile, mais nous estimons qu'elle n'est point au-dessus des forces de la science présente ou future, et nous croyons déjà pouvoir fournir sur ce grave sujet quelques avertissements utiles. C'est dans ce but que nous avons attentivement observé et médité.
Nous venons de nous occuper d'aliénés aisés à reconnaître, et que pourtant on a longtemps méconnus. Il en est d'autres dont l'examen offre plus de difficulté, et qui ne sont ni plus raisonnables ni moins dangereux. Ils ne tuent pas, il est vrai, mais ils font mourir en détail ceux au milieu desquels ils vivent. Beaucoup d'entre eux ressemblent à des gens sensés, ont les formes les plus séduisantes, sont charmants dans le monde, où ils aiment
8 LA FOLIE LIOIDF..
à briller. Doués d'empire sur eux-mcmes, ils réscrvcnl. les uns leurs caprices et leurs exigences, d'autres leur orgueil blessant, un certain nombre leurs fureurs pour la famille. Il est tel mari à qui l'on adresse des hommages flatteurs sur le caractère aimable de sa femme, et qui, en réalité, ne reçoit de la part de cette femme élégante, dont le discours est si pur et si cliàtié dans les salons qu'elle fréquente, que des injures exprimées dans le langage le plus grossier, quelquefois le plus obscène. \^e malheureux, qui n'a pu en croire ses oreilles les premières fois qu'elles ont été blessées par de pareilles attaques, s'applique de tous ses efforts à laisser ignorer sa souffrance ; il n'existe pas de vertu plus méritante que celle-là, mais la tâche devient tôt ou tard au-dessus de ses forces, et le devoir même le contraint de se soustraire à une pareille torture. Il y perdrait son action, son travail, ne pourrait plus rien pour sa famille. Nous avons connu un homme d'une haute intelligence qui, brisé, abîmé par les fatigues de ce genre de combat, était tombé dans l'inertie, dans une caducité apparente, et ne récupéra les ressources, l'éclat et la puissance de son esprit que quand il fui parvenu à s'allVanehir. Le mariage est un nœud indissoluble, mais il n'est indissoluble qu'entre gens doués de raison. Le mariage avec l'aliéné, avec l'aliéné incurable, n'est [tas le mariage; car là, malgré une palicnce inépuisable et ime vertu surhumaine, l'indissolubilité est loin d'élre toujours possible (1),
(1) Voyez les cliapitres VIII, IX, X, XIII, et suitoul le cliapitie XIV fie ce livre.
Quelquefois c'est le mari qui est le fourmenteur et la femme la victime. On verra, clans l'une de nos observations, une mère de famille qui cacha pendant plusieurs années, jusqu'au jour du suicide de son mari, les tourments que celui-ci lui faisait endurer chaque nuit. Il était raisonnable tout le jour, et personne ne se doutait •le sa maladie (1).
Nous avons connu un autre ménage où les emportements maniaques du mari, quoique d'une grande fréquence, furent absolument ignorés pendant dix ans. Ils ne furent révélés que par le mari lui-même. Pendant la belle saison, quelques amis étaient allés dîner à la campagne, chez les deux époux. Après le repas, on était assis sur la terrasse, eu face de la rivière ; on regardait des bateaux qui passaient sur l'eau. La conversation était agréable et douce comme l'air qu'on respirait. Tout à coup ce maniaque, dont les accès n'avaient jamais éclaté jusque-là que dans la vie murée, est ému par un mot et entre en fureur. 11 arrache le peigne de sa femme, défait sa chevelure, la roule autour de son bras et traîne sa victime sur le sable de la terrasse. On frissonne, on l'entoure, on cherche à le calmer ; c'est elle qui le calme : " Vous ignoriez tout cela, vous, mes amis, quoiqu'il y ait » déjà dix années que cela dure. Vous me plaignez, et )) vous avez raison ; mais plaignez-moi du présent bien 1) plutôt que du passé, car jnon pins grand malheur e.st » celui qui m'arrive aujourd'hui : c'est que vous connais- » siez ce que j'étais si heureuse de vous cacher. Ce que
(I) Voyez le cl'apilre XI, 67' observation.
» vous venez de voir, je le subis régulièrement deux ou
» trois fois chaque semaine. »
Le martyre de cette pauvre femme, jeune encore, ne s'est prolongé que deux ans après celte scène. Les accès du maniaque se sont rapprochés et ont acquis une telle violence, qu'il a fallu le placer dans une maison de traitement, où il est mort d'une méningite. 11 y avait eu plusieurs aliénés dans sa famille.
Pinel parle de ces malades qui font les réponses les plus justes et les plus précises, lisent et écrivent comme si leur entendement était parfaitement sain, et qui, par un contraste singulier, mettront en pièces leurs vêlements, déchireront leurs couvertures ou la paille de leur couche, et trouveront quelque raison plausible pour justifier leurs écarts et leurs emportements (1).
Voici deux observations de même nature rapportées par Esquirol :
« Madame X. . . parle au premier venu contre son mari, » l'accuse de mille torts qu'il n'a pas. Inconsidérée dans » ses propos, elle révèle des secrets qu'une femme tient » ordinairement cachés ; imprudente dans ses démarches, » elle s'expose à de justes soupçons. Son mari, ses parents «veulent-ils lui faire quelques représentations, elle se >' fâche et prétend qu'on la calomnie. — Elle raconte aux » uns et aux autres mille faits controuvés , cherchant à «répandre le mécontentement, la mésintelligence et le » désordre. 11 semble que le démon du mal inspire ses
(1) Traité médico - philosophique sur l'aliénaljon mentale, par Pinel, 1809, p. 93. — Voyez aussi les pages 1 .'if;, 1.'i6, 157, 158 et 159.
» paroles el ses actions. — Si elle est en société, elle i^e » compose avec tant de soin, que les plus prévenus revien- ••- nent sur son compte. Elle jn'end part à la conversation, « adressé des choses obligeantes et des flatteries aux per- » sonnes de qui elle a mal dit la veille ou dans la matinée » même. »
« Une autre malade croit avoir une intelligence supé- » rieure el être victime de l'ignorance de son mari , qui , « n'enlendanl rien aux affaires, aurait été ruiné sans elle. » — Elle le contrarie, l'injurie et finit par le prendre en «aversion. Ses affaires, son ménage, ses enfants sont » négligés. Elle va , vient en tous lieux , fatiguant tout le » monde par sa loquacité et par ses prétentions. Elle réw pète même à des étrangers ses plaintes, ses projets, ses » espérances. Mécontente de tout ce qui est chez elle, elle » annonce l'intention de faire maison nette, déplace tout, w fait des dépenses exagérées et même ridicules. Son aver- » sion pour son mari augmente; elle veut déserter la mai- » son conjugale.
» Placée dans un élabhssement, elle parle de la supé- » riorité de son intelligence et de sa capacité, traite avec » dédain les autres pensionnaires, les chefs, les employés, » les serviteurs de la maison; se plaint de tout.
» A un séjour postérieur dans la maison de Charenton, w la même malade , avec les mêmes tendances , est plus » dissimulée, dans l'espoir d'obtenir plus promplement sa » liberté. Elle écrit au préfet de police, aux magistrats, à » des avocats , des lettres dont la rédaction trompe les » personnes auxquelles elles sont adressées. Jusqu'au mi- » lieu de ses accès, madame X... se contient en présence
13 L\ FOLIE LUCinK.
>' (les éirnngers o\ des personnes qu'elle veut eonvainore » (le sa ijonne sjnt(5 inlellec(u(!lle ef morale. Jamais elle » lie (lit un mot tlcplacé ou inconvenant devant ces |ier- » sonnes. Tous ses propos et loules ses actions sont mo- » tivés. Elle accable de sarcasmes et de dédains ceux « (lu'c^llc croit faibles, et cède dès qu'on lui oppose une » résistance cnergi(pic. Elle dissimule, a recours au men- » songe pour mieux tromper et arriver plus sûrement à »ses fins. Elle souffle l'insubordination. C'est un tléau «pour les élablissemenls où elle est placée (1). »
Ces malades délirent dans leurs actes, mais ne délirent pas dans leurs paroles. Leur déraison n'est connue que dans leur intérieur et ne se fait pas jour au dehors. C'est parmi eux que se trouvent un assez grand nombre d'êlres tantôt considérés comme aliénés, tantôt comme malfaiteiu'S, et qui ont alternativement résidé dans les asiles ou dans les prisons.
On en voit parmi eux qui sont d'une force rare dans la discussion, qui ont le don de la réplique et cherchent constamment l'occasion de faire briller leur espril. « Il est de » ces malades, dit Guislain (2), qui sont capables de dés- » arçonner des logiciens solides. Leurs controverses sont » parfois on ne peut plus spirituelles. Je me rappelle une » dame qui était un vrai tourment pour moi, comme pour » toutes les personnes de l'établissement. Chaque fois que »la conversation s'engageait, j'avais à lutter conh^e ses «assauts d'esprit. Toutes mes réponses étaient passées
(1) Esquirol, Des maladies menlriks, 1838, t. Il, p. 49, (iO, .'il. .",2, 33, 56.
(2) Traité théorique et pratique des maladies mentales. Gant], 1 832.
INTRODUCTION. \o
» au creusel de l'analyse, et cela avec une profondeur de » vues qui étonnait tout le monde. »
Les aliénés lucides peuvent appartenir aux différentes catégories de la folie. Les imbéciles et les faibles d'intelligence sont lucides , et leur incapacité intellectuelle et morale ne suftit pas toujours pour les faire promptement reconnaître. Nous avons vu tout récemment un père respectable à tous égards être obligé de plaider trois ans pour reconquérir le droit de veiller sur sa fdie imbécile. Une institutrice, que dans sa sollicitude il maintenaitprèsd'elle, profita de son influence sur son élève pour l'enlever du domicile paternel, et ce n'est qu'au bout de cette longue lutte et après avoir dépensé plus de vingt-cinq mille francs, qu'on put faire échouer les vues cupides de cette intrigante (1).
Il n'es! |)as rare que des imbéciles se marient. On épouse une jeune fille pour l'éclat de son teint, cl voilà une pauvre inca])able sur qui [lèse la responsabilité d'une maison. Le soin du ménage, la dépense, la propreté, les enfants, tout cela est abandonné, et au bout de peu de temps, la mère de famille est envoyée dans un de nos asiles, où elle trouve la place qui lui est duc. Il existe ici, à la Salpêtrière, un assez grand nombre d'imbéciles mères, et nous avons vu deux d'entre elles visitées par leurs maris également imbéciles. Ainsi se perpétuent les races.
Les satyres et les nymphomanes, les monomaniaques, les erotiques, les jaloux, sont communément lucides, ainsi (pie les dipsomancs dans leurs moments de rémission, les
, I ] On liiM cette obscr vulion dans le cliapilru 1"'' de ce livre.
Mi LA KOLIE LLCIDIÎ.
dissipateurs, les orgueilleux, les méeliants, les kleplomanes, les suicides et un certain nombre d'inertes cl de maniaques (1).
11 est des maniaques qui , jusque dans lenrs plus violents accès de fureur, peuvent répondre et répondent toujours juste à toutes les questions qu'on leur adresse. Ils ue perdent rien de ce qui se passe autour d'eux, l'ont attention à tout, utilisent tout au prolit de leurs mauvais penchants. Les fous lucides , mania(|ues ou nionomaniaques, sont les aliénés les plus contestés par les gens du monde, et pourtant les plus malfaisants (2).
C'est par leurs antécédents (pi'on apprend qu'ils sont Ibus, plutôt que par leur conversation, dans laquelle souvent ils ne bronchent pas. On ne saurait dire jusqu'où va
(1) Nous avons consacré des chapitres distincts aux monomaniaques, aux erotiques, aux jaloux, aux dipsomanes, aux dissipateurs, aux orgueilleux, quoiqu'un grand nombre de tous ces malades ne soient, à vrai dire, que des monomaniaques; mais chaque calégorie, a notre point de vue, nous a paru avoir assez d'importance pour devoir être considérée séparément. Il est bien entendu que quand nous mentionnons les jaloux, les orgueilleux, les méchants, etc., nous n'entendons parler que des jaloux aliénés, des orgueilleux aliénés, des méchants aliénés.
(2) Nous aimons à citer encore ici Guislain :
« Au point de vue de la médecine légale et de toutes les questions qui peuvent intéresser la liberté, la fortune, le sort de l'homme, l'étude de ces aliénations exige toute la sollicitude du médecin. Dans l'appréciation de ces affections, il aura souvent à lutter contre l'inexpérience de ceux qu'il doit éclairer, et bien souvent son opinion sera considérée comme une tendance qui le porte à ne voir partout que des aliénés ; mais ordinairement de tristes réalités finissent par ouvrir les yeux aux moins clairvoyants, et donner gain de cause a l'homme de l'art. »
INTKODl'CïlON. 15
l'empire que les aliénés lucides peuvent exercer sur euxmêmes. Certains d'entre eux ont les idées les plus folles, telles que celle d'une transformation de nom, de titres ou (le personnes; celle de croire , par exemple , que l'élève interne ou externe qui vient tous les jours dans le service de l'asile, est un prince ou le lils d'un prince étranger. Eh bien ! ils pourront garder et laisser ignorer cette conception délirante pendant plusieurs mois , pendant six mois, pendant un an, jusqu'au jour où, désespérant de vaincre la résistance qui les retient, leur secret leur échappera tout à coup dans un moment d'orgueil ou de colère. Nous nous sommes toujours bien trouvé d'une longue patience, et depuis vingt ans que l'asile auquel nous donnons nos soins nous a été confié, il ne nous est pas arrivé encore une seule fois d'avoir à regretter notre temporisation. Un jour le parquet désira la sortie d'une malade malgré notre avis. Cette malade fut rendue à la liberté, mais comme elle était incapable d'en user, elle ne tarda pas à nous revenir.
Nous allons examiner ces aliénés lucides dans les différentes catégories auxquelles ils appartiennent, et quelque triste que soit notre conclusion , nous tenons à la faire partager par nos lecteurs.
Ces malades sont presque tous incurables. Il faut que ceux qui sont doués de raison les connaissent pour ne point s'allier ni entrer en relation avec eux.
Leur histoire remplit toutes les pages de ce livre ; mais les chapitres II. 111, Vlll, IX, X et XIII sont consacrés aux plus redoutables , surtout les chapitres Vlll , IX et XIII. Là se trouvent classés les aliénés lucides les plus
^'C> Li FOLIE LLCIDIÎ.
dangereux (1), les plus diificilcs à reconnaître, ceux qui s'introduisent Je plus aisément dans nos laniillcs et ne peuvent y apporter que le malheur.
(l)Les plus dangereux, parco qu'ils sont le? moins redoutés, et iiue, ne les connaissant pas, on ne se défie [loint d'eux.