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IMBÉCILES ET FAIBLES D 'INTELLIGENCE

Chez les êtres appartenant à cette catégorie, les attributs de l'intelligence sont en trop faible pro|)ortion ou en trop mauvais équilibre pour pouvoir sui'fire aux difiicultés de la vie, pour les mettre à même de remplir leurs fonctions sociales et privées, de s'acquitter de leurs devoirs de famille, d'être de dignes pères ou mères, de conserver, administrer et transmettre ce qu'ils possèdent, ou d'acquérir la connaissance et l'exercice d'un état.

Nous ne voulons pas faire ici la description de cette classe d'aliénés. Ceux qui sont aussi disgraciés que possible sont faciles à reconnaître pour tout le monde : ce sont les idiots ; mais il n'en est pas de même des imbéciles et des faibles d'intelligence, parmi lesquels il existe une foule de nuances qui ne permettent qu'à une observation suffisamment éclairée de bien voir et de bien juger.

Une jeune fille de vingt-deux ans, jolie de figure, d'une stature bien prise, répond ainsi à quelques questions qui lui sont faites :

D. Que faisiez-vous avant d'être ici?

R. J'étais avec un monsieur.

D. Vous étiez donc mariée?

/?. C'était tout de même.

D. Avez- vous eu des enfants?

18 LA FOLIE LUCIUE.

R. J'en ai eu trois.

D. Où sont-ils?

R. Ils sont morts.

D. Comment sont-ils morts ?

R. Parce qu'ils n'avaient pas à manger.

D. Comment? Ne leurdonniez-vous donc pasà manger?

R. Ah ! oui, quand le monsieur était là.

D. Mais vous, vous étiez toujours là?

R. Ah ! moi, je ne savais pas, et voilà.

D. Où est donc allé le monsieur?

R. Je ne sais pas, moi.

D. Que Taisait le monsieur quand il était là?

R. Il portait mon ouvrage et il donnait de l'argent.

û. Quand il est parti, pourquoi ne portiez-vous |)as vous-même votre ouvrage?

R. Ah ! moi, je ne savais pas, et voilà.

D. Comment vos enfants sont-ils morts?

R. On ne leur donnait pas à manger, et ils sont morts.

D. Tous les trois en même temps?

R. Non, le petit d'abord.

D. Et les deux autres?

R. Us sont morts aussi.

D. Savez-vous compter?

R. Oui.

D. Comptez.

R. Un, deu.\, trois, quatre, c)M(|, six, sept, liuil, neuf, dix.

D. Combien l'ont neuf et cinq?

R. (Après quekiues instants, et en se servant de ses doigts.) Quatorze.

IMBÉCILES ET FAIBLES d'iNTELLIGENCE. 19

D. En quel mois sommes-nous ?

/{. Je ne sais pas ce que c'est.

D. En quelle saison ?

Pas de réponse.

D. Quel jour sommes-nous?

Pas de réponse.

D. Ne savez-vous pas que vous avez l'ait une iiicu mauvaise action en laissant mourir vos cnlanls? Pas de réponse.

D. Répondez, ignorez-vous que vous, avez mal fait? R. Je ne sais pas, moi, et voilà.

Celte jeune fille compte, elle coud assez Lien, elle lit un peu (1), mais elle est complètement dépourvue de la notion du bien et du mal, elle est irresponsable. Elle n'en a pas moins eu trois enfants qu'elle a laissés mourir de faim sans invoquer aucune assistance; et si elle n'est pas mariée, c'est un fait de pur basard , rien ne s'y opposait; rien ne s'oppose encore à ce qu'elle se marie.

Parmi les imbéciles, il en est qui ont assez de mémoire, assez d'aptitude relative pour apprendre et savoir beaucoup plus que cette jeune fille, sans être pour cela plus capables de se diriger. Il en est qui savent bien lire et écrire; il en est qui font de la musique ou qui parlent deux langues.

Nous avons eu dans notre service une imbécile aveugle lie naissance, racbitique, cul-de-jalte, ayant la mémoire et le sentiment musical assez ricbement développés pour

(1 ) Quelques facultés peuvent être développées, très développées môme, malgré la nullité complète d'autres facultés plus essentielles.

briller d'un vif éclal au milieu de tant d'indigence. Sa voix élait très juste, et aussitôt qu'elle avait chanté ou entendu quelque morceau, elle en savait parfaitement les paroles et la musique. Tant qu'elle a vécu, on a eu recours à elle pour redresser les fautes de chant de ses compagnes. On la priait de répéter un passage manqué, et elle s'en acquittait toujours à merveille. Le mérite de ce pauvre être ne s'arrêtait pas là. Notre petite aveugle élait sensible à l'éloge, mais sans prétention et sans vanilé. Elle riait à ravir foutes les ibis qu'on lui adressait un compliment, mais n'allait jamais le chercher, et s'en [lassait de la meilleure grâce du monde. Elle a eu un jour l'honneur de recevoir les félicitations de Géraldy, de Liszt et de Meyerbcer, venus tous trois dans l'humble classe de chant de noire asile de souffrance pour y apporter leurs encourageantes consolations.

Quelle simplicité touchante et quelle faculté musicale chez cette pauvre déshéritée! Que de services nous lui devions, malgré l'impuissance dont elle semblait avoir été frappée! 11 est impossible de rendre plus avec si peu de ressources.

Le développement des aptitudes peut aller plus loin encore sans permettre légitimement à l'homme l'exercice de ses droits. Beaucoup d'imbéciles ne savent point seulement écrire pour copier, mais faire très convenablement une lettre d'invitation avec toutes ses formules de politesse et de langage du monde. Ils font bien ce (|u'ils ont l'habitude de faire. Nous avons vu une jeune lille incapable s'acquitter du soin de toutes les quittances de loyer d'une maison considérable.

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Un oertnin nombre déjeunes gens des deux sexes, très corrccls, même très élégants dans leurs vêtements, contribuant à l'ornement d'un bal, dansant bien, peuvent être assez dépourvus d'intelligence pour n'avoir pas à répondre de leurs actions. A juger d'eux par la part ([u'ils prennent à une soirée, on serait loin de se douter de leur infirmité , et souvent , pour une affaire aussi sérieuse que le mariage, on s'en tient là, on n'exige pas davantage. On a vu danser celle dont on va faire sa femme, sa taille est gracieuse, on en conclut qu'elle doit avoir toutes les perfections.

Nous avons vu deux familles haut placées user de leur crédit pour faire nommer deux jeunes imbéciles à des fonctions qui ne manquaient pas d'importance. Ni l'un ni l'autre de ces fonctionnaires ne purent garder l'emploi dont on les avait affublés.

Certains de ces faibles d'esprit ont de temps en temps de l'agitation et des conceptions délirantes, mais un grand nombre d'entre eux demeurent lucides et tranquilles.

Nous ne pouvons oublier que, chargé temporairement du service des aliénés de Bicêtre, nous y avons vu et observé un malade accroupi à terre au milieu d'écrits et de livres auxquels il donnait toute son attention, et que nous avons eu avec lui la conversation suivante : ,

Obseuvation 1'" — « Que faites- vous là, monsieur? — Je fais de la statistique. » — Et, en effet, les notes prises par lui relataient la proportion des naissances et décès de la ville de Paris. — <c Est-ce que vous ne vous occupez que de statistique? — Pardon, monsieur, j'aime aussi hcaucoup mes auteurs trançais

et latins, et je les relis sans cesse avec le même plaisir. » —11 disait vrai : ses poches étaient remplies de volumes de Corneille, de Virgile et d'Horace — « Est-ce que vous lisez et comprenez Horace?— Oui, monsieur. — Connaissez-vous la belle ode : Jnsfnm et tcnacem propositi virimi? — Oui, monsieur : Non ci-

vium ardor prava jubentium, non vullm instantis tyranni —

Ah ! bien, je vois que vous en savez le latin; mais pourriez-voiis nous traduire cette ode pour demain matin? — Oui, monsieur. »

Notre malade n'avait a sa disposition aucune traduction d'Horace; il n'en avait pas besoin. A la visite du lendemain, il nous remit en très bon français l'ode que nous lui avions demandée. Et pourtant il n'en était pas moins un imbécile (1), un incapable. Fils d'un médecin de Paris, il savait bien le latin, el, après le collège, avait pu commencer l'étude de la médecine; mais on avait promplcment reconnu l'impossibilité de le faire marcher dans cette voie. Il manquait absolument de volonté. H n'avait (|uc celle des autres. Il ne discernait pas le bien du mal, il n'avait (|uc la faculté d'iniilation , et imitait les niécbanls comme les bons, il ne savait rien prévoir, rien conserver. Après avoir tenté inulilemcnt de le faire employer comme expéditionnaire et essayé aussi vainement dix ou douze autres états, on avait fini par le placer chez un tabletier. Quand il avait a porter dans une maison un nécessaire, un coffre précieux, il le posait sur le parapet d'un pont, regardait l'eau couler, et repartait ensuite sans songer à prendre son coll're. Ses poches étaient toujours vides, et il ne savait ce qu'il avait fait de son argent. Après toutes les tenlalive-; suggérées ii la famille par le devoir et par la tendresse, on n'eut pas d'autre parti à prendre, à la mort du père, que de le faire entrer parmi les aliénés de Bicêtre. Il y était depuis près de vingt ans quand nous l'y avons trouvé (2).

(1) Imbécile, in, privatif, bacilliis. bâton, sans bâton, sans appui, sans défense.

(2) Il y a eu flans celte famille un grand-père et un oncle aliénés.

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L'absence de fortune a facilité son classement. Si cet imbécile eût été ricbe, il eût pu se marier.

Parmi les huit autres observations qu'on va lire, on trouve celles de trois femmes mariées, celle d'une jeune personne qu'on a été sur le point de marier, celle d'une cinquième qui a eu un enfant avant de mourir, et il est très possible que les trois autres personnes ci-dessous mentionnées, qui sont jeunes, se marient plus tard. Dans la jurisprudence et selon les usages actuels, rien ne s'y oppose.

Observation II. — Madame Y... est la femme d'un haut fonctionnaire, elle s'est mariée k dix-huit ans. Dès son enfance, elle avait eu des accidents nerveux, des convulsions. Jeune fille, elle était sujette à des accès de tristesse et à des frayeurs sans motif; mais sa dot étant considérable, cela ne l'empêcha pas de se marier. A peine t'était-clle depuis six mois, qu'on remarqua qu'elle furetait dans ses armoires, y prenait tous ses effets, son linge, ses mouchoirs, ses bas, etc., etc., et secouait tous ces objets les uns après les autres (1). Vainement finterrogeait-on sur la cause de cette bizarrerie. Elle évitait de répondre , et si l'on insistait, elle se fâchait et s'irritait. — Elle laissa entin échapper son secret. Tout son linge était empoisonné au blanchissage, et le contact en serait mortel, s'il n'était fréquemment traité à sa manière. Cette habitude fit de tels progrès, qu'au bout de quelques années, elle passait la majeure partie de son temps à secouer tout le contenu de ses armoires. Alors ce n'était plus seulement chez le blanchisseur que le linge était empoisonné, il pouvait l'être derechef par des moyens secrets, et il était indispensable

(1 ) Quoique cette malade ait été atteinte de monomanie, elle appartenait aux faibles d'intelligence. On n'avait jamais pu lui apprendre à bien lire ni à compter.

'2h LA FOLIK LIT.IIIE.

de le visiter chaque jour plusieurs fois. On lui promettait bien de se charger de ce soin, mais elle n'avait pas confiance; il fallait que ce fût elle-mèuie qui fit cette importante alfaire, cl il en résultait que le soir elle était harassée de fatigue. Aucune exhortation, aucun déplacement, aucun voyage, aucun traitement n'y fit rien. Sa vie se passa à secouer ainsi de toute sa force tout ce qu'elle possédait en linge et en vêtements. Elle se levait de table, et elle finit par se relever la nuit pour retourner à son grand travail. Il n'y eut plus moyen rie recevoir personne, il fallut renoncera tout. La vie intérieure fut une vie de douleur qui n'a eu de terme qu'à la mort de cette pauvre dame (1).

Si ceu.x qui ne font un mariage (juc pour l'ai^gent qu'il leur procure savaient d'avance à quel prix ils vont acheter cet argent, ils se garderaient de le convoiter, et consentiraient même souvent à en donner pour ne le point prendre.

Observation 111. — Madame X... a aujourd'hui soixante ans. C'est une personne de haute taille, disgracieuse dans ses mouvements, laide, maladroite, mangeant malproprement, bavant dans son assiette et ne s'essuyant pas la bouche. Ce n'est pas le progrés de l'âge, elle n'a jamais fait autrement. Ainsi font les imbéciles et les idiots; et en elfet, madame X... est faible d'esprit, quoiqu'elle sache faire tous les genres de travaux auxquels se livrent habituellement les femmes et tourner assez gracieusement une invitation parlée ou écrite. — Elle est de plus sujette, de temps en temps, à des accès de mélancolie pendant lesquels elle croit qu'elle a une tète de carton et refuse de manger. Son médecin seul pouvait obtenir d'elle qu'elle prît des aliments, et allait tous lcsjour.s dîner dans celle famille, pendant la durée de chaque accès.

Quelque disgraciée qu'elle fùl dès son enfance, elle ne s'en

(1) Gi-and-fjère aliéné et mère h\>térique.

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est pas moins mariée fort jeune, à rause de sa lorlunc. Elle étail incapable d'apiiorter le bonheur clans le mariage ; aussi cet intérieur ful-i! triste et ennuyé, malgré la présence de deux enfants, deux filles, dont une est niorie en bas âge. L'autre, qui n'avait pas plus d'intelligence que sa mère, fut aussi demandée et épousée pour sa dot, et mourut peu de mois après son mariage. La mère sentit peu cette double calamité : elle ne fut pas plus malheureuse de la mort de ses filles qu'elle n'avait été heureuse de leur naissance. Pendant toute sa vie, clic n'avait pris qu'une chose avec chaleur, presque avec passion, — les pratiques religieuses, — non la religion, entendons-nous bien, mais la dévotion dans ses plus étroites habitudes et la fré(juentation des églises à toute heure, aux dépens des devoirs jiurnaliers de la famille et de ses plus indispensables réunions. Tous les jours, toutes les veilles et tous les lendemains de fête, à chaque période de cérémonies du culte, et notamment pendant toute la durée du carême, il n'y avait plus d'ordres donnés pour le ménage, pour les acquisitions, il n'y avait plus de règle, il n'y avait [dus d'heures ni plus de repas ; aussi le mari ne putil y tenir, et prit-il l'habitude de faire, à chacune de ces époques, un voyage plus ou moins long. C'est ce qu'il appelait faire son avent, faire son mois de Marie, faire son carême ou faire ses Pâques. 11 put ainsi répéter souvent de grands voyages, passer la mer, et visiter plusieurs fois Londres, Edimbourg, Berlin, Vienne, Milan, Florence, Rome, Naples, Venise et Constantinople.

Un pareil emploi du temps ne peut être blâmé. 11 procure des jouissances intellectuelles, mais ce ne sont pas là les joies de famille, et celui qui épouse une imbécile n'a pas de famille (1).

Obseuvation IV. — Madame Q... a épousé un négociant. Dès le commencement de son mariage on s'est aperçu d'abord de ses bizarreries, puis de ses actes de déraison. Elle mettait un

(I) Un frère faible d'intelligence.

26 l.\ FOME LIT.IDK.

temps considérable à sa toilette et n'était jamais prête à l'heuro convenue. Les retards ainsi imposés par elle aux affaires de la journée augmentaient de i)lus en plus, et elle se plaignait qu'on la tourmeiHât. Elle se faisait remarquer par sa mise extraordinaire plutôt que recherchée, et ne s'occupait pas suffisamment de la direction de sa maison et de la surveillance des domestiques. Son mari voyait avec étonnement qu'avant de se coucher, elle s'enfermait dans son cabinet de toilette, où elle restait plusieurs heures. S'il lui demandait à quoi elle pouvait s'occuper pendant un si long espace de temps, elle répondait qu'une femme a mille choses k faire; mais quand après son premier accouchement, elle eut une nourrice à côté d'elle, alors on s'aperçut qu'elle ne se couchait jamais avant trois heures du niatin,quelquefoisquatre. Pendant une grave maladie (une fièvre typhoïde) qu'elle fit, et qui permit et obligea de fouiller dans toutes les armoires, dont précédemment elle avait toujours conservé lesclefsavec la précaution de ne s'en point dessaisir, même pendant ses couches, on découvrit l'explication de son travail nocturne. Chaque nuit elle faisait sa toilette à fond et enveloppait et pliait avec le plus grand soin, dans de petits papiers, tous les résidus corporels qu'elle enlevait de la surface de sa peau. Tout cela était classé par ordre de matières et par ordre chronologique dans des enveloppes de diverse couleur : les ongles dos mains toujours dans du papier de même nuance, avec la date du jour où ils avaient été coupés, tous les paquets d'ongles les uns sur les autics, par jour, mois et années; même soin et couleur différente pour les ongles des pieds ; même précaution de classement pour la cra.sse enlevée aux ongles; même sollicitude pour le résultat de la toilette des oreilles; une pile particulière de petits papiers pour les fort minces résidus obtenus entre chaque orteil, et enfin une pile beaucoup plus importante pour les récolles dues à l'action du peigne. On trouva dans cette armoire, emmagasiné comme le sont des objets précieux dans le nécessaire le mieux tenu, tout le produit consciencieux d'un travail hygiénique de prés de dix années. Rien n'y manquait que les

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jours de toiiclics pour lesquels il y avait une annnlalion explicative de l'abondance des résultats recueillis ensuite.

N'oublions pas de dire qu'on voyait à leur place d'élection plusieurs (;Tosses piles des produits du pansement (|uolidieii d'un vésicatoir&"qui avait suppuré pendant deux ans, et d'un cautère qui le remplaça et fut maintenu un temps égal.

Assurément c'était le témoignage d'une grande propreté de corps et d'un long travail consacré chaque nuit et aux dépens du sommeil, à l'entretenir; mais comment qualifier (si l'on n'avait alTaire à une aliénée) l'excessive malpropreté qui consiste à serrer et à conserver toutes ces ordures au milieu et à côté du linge propre de corps et de table dont on se servait pour la maison?

Le mari lit enlever el jeter toutes ces impuretés pendant que sa femme, alors en délire, était incapable de s'en apercevoir; et quand, à peu prés rétablie, elle eut redemandé et obtenu les clefs de ses armoires, elle se plaignit amèrement du désordre qu'on y avait mis. Elle recommença son petit classement, mais avec beaucoup moins de méthode, peut-être parce qu'elle était gênée. Sa fille, devenue déjà grande et sous l'inspiration de son père, examinait, nettoyait les armoires dont on avait eu soin de se procurer des secondes clefs. Du reste, l'intelligence était restée plus faible depuis le délire ataxique, et la maladie avait fait des progrès. On ne pouvait parvenir à faire coucher madame Q..., qui restait la nuit presque entière sur sa chaise, sans rien (lire, sans somme'il et sans faire aucun mouvement. Bientôt elle lit des diflicultés pour manger, ou du moins ne voulut plus prendre autre chose que quelques cuillerées de lait. Autant elle avait mis d'assiduité dans ses soins de toilette, autant elle se laissa tomber dans la négligence et la malpropreté. Une nuit clic chercha à s'élrangler, et ou la conduisit dans une maison de traitement, oii elle est morte en démence après deux années de séjour (1).

(1 ) Deux aliénés dans la fiimille.

58 La t/oue lucide.

L'obsorvalion qui suit, Tort, intéressante! en ce qui loiielie porsonnelloment la malade, l'est aussi beaucoup par rapport aux droils et aux devoirs de la paternilé, et soulève des questions d'une haute iaiporlance.

OîjsiiKVATiON V. — Uii riclic l'ahricant avait perdu sa femme et sa fille iiînéc plithisiques. Unclille lui restait, désormais unique objet de toute sa tendresse. Il l'entoura de soins de toute esfèce el lui donna une inslitutrice éclairée, musicienne, qui fut cliargéc à la fois de l'éJucation et de l'instruction de son élève.

On tenta beaucoup, mais on obtint peu. Cette jeune fille était faible d'esprit. Elle apprit à lire, à écrire; elle répétait assez bien ses leçons de géographie et ses dates historiques ; elle jouait un i)eu du piano. A dix ans, elle avait l'intelligence d'une enfant de son âge, mais à quatorze, h quinze, à seize, à dix-huit et à vingt, elle n'avait toujours que l'intelligence et la conversation d'une petite fdie de dix ans. Il était, de plus, arrivé des choses fort tristes. Non-seulement cette jeune personne était dépourvue d'esprit, mais elle était prise de temps en temps d'accès, pendant lestiuels elle parlait et agissait avec déraison. Alors elle mettait dans des pots k confitures et enfermait dans les armoires les objets les plus sales elles plus répugnants; elle devenait exaltée, ot un crayon à la main, elle écrivait en marchant des choses ridicules qu'elle déclamait. Malgré les observations qu'on lui faisait, elle introduisait sous son corset des serviettes en plusieurs doubles pour exercer sur son corps des points de compression.

La maison donnait sur le jardin. A droite de ce jardin se trouvait un passage pour les ouvriers de la fabrique, que du haut de la terrasse on pouvait voir se rendre à leur travail ou en revenir. Il lui arriva de se tenir sur cette terrasse au moment du passage des ouvriers et de leur envoyer des baisers. Dès lors on fut obligé de la surveiller continuellement, et l'on fit exhausser la construction qui bordait le chemin des travailleurs.

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(juaiid elle était ainsi agitée, elle se refusait à ses soins de toilette, aimait la malpropreté et salissait souvent son lit.

L'accès passé, elle redevenait ce qu'elle était auparavant, bonne petite fille, faisant un peu de musique, pas trop mal, écrivant ses devoirs et donnant à manger à ses oiseaux.

Un malheur comme celui-là rend conimunicatifs et confianis ceux qui en souffrent. L'institutrice se montrait dévouée. Le chef de rétablissement, ayant une vie fort occupée, lui laissait une grande autorité, bien loin de soupçonner l'abus qu'elle allait en faire. Celte personne, si douce et si bonne en apparence, organisait une trahison. Elle avait pris de l'empire suison élève, et depuis quelque temps elle s'appliquait à perdre son père dans son esprit. « Votre père est votre ennemi; il convoite votre fortune, et c'est pour cela qu'il ne songe pas à vous :tiarier. Venez avec moi, je vous marierai. Mais surtout gardez le silence; Ioniserait perdu si vous parliez.»

Le père, depuis longtemps éclaire par son médecin sur la situation de sa fille, avait compris tout ce que celui-ci lui a\ail dit : le devoir de ne point songer à marier sa fille, la pénible nécessité de se borner à l'entourer des soins les plus délicats. Il venait d'acquérir une maison de campagne où il se faisait d'avance une joie de conduire et d'installer sa fille avec son institutrice.

Pendant ce teilips, celle-ci attendait que l'âge de la majorité de la jeune fille eût sonné. Ce jour venu, elle l'enleva purement et simplement, et il fallut au père trois années d'inquiétudes, de soucis, de plaidoiries pour ravoir sa fille.

Cette institutrice avait emmené son élève dans un a|)partcment ii elle qu'elle avait secrètement loué d'avance. Que serait-il arrivé si le père n'eût obtenu sur-le-champ que sa lille lût conduite dans un couvent? Là au moins l'honneur de la pauvre incapable fut en sûreté ; les projets conçus étaient en partie ruinés.

En enlevant cette jeune lille, on avait résolu île la marier. C'est un heureux hasard qui mit le père sur la voie des liigi-

tives. S'il u'eùt trouvé cette trace, on frémit de ce qui eût pu survenir. Cette malfaitrice était capable de tout. Ne pouvant brusquer le mariage, elle n'eût pas reculé devant la pensée de le rendre indispensable. Elle l'eût fait si elle l'eût pu, et où était la difliculté? La pauvre incapable eût été sans résistance.

L'afl'aire était bien simple et bien facile à instruire, à exposer et à faire comprendre.

Le père n'avait aucun autre intérêt ([uc celui de sa lille. — Il n'avait qu'elle, il l'aimait de toute sa tendresse. Il était personnellement plus riche que sa femme : ni sa fortune ni celle de sa fille ne pouvaient être convoitées par qui que ce fût; c'était sa lille, au contraire, qui devait hériter de plusieurs oncles et tantes ([ui n'avaient pas d'enfants.

Ce qui vient de se dire en six lignes, ce qui se prouvait si aisément par la vie exemplaire du père, il fallut trois années jiour le jirouver aux juges.

Nous qui n'étudions pas la science des lois, et qui ne voyons rien de pareil, rien d'analogue dans notre science, nous nous demandons comment une pareille violence peut s'engager, et surtout comment elle peut avoir tant de durée.

A l'expiration de l'aflaire, non-seulement l'auleur du méfait ne fut pas puni, mais on eut encore ii lui payer de fortes sommes pour prétendues avances cl frais de pension, — Ce procès avait cdùle ])lus de vingt-cinq mille francs,

La jeune lille rentra alors chez sou père, se jeta dans ses bras, lui demanda pardon, et eut pendant plusieurs jours des élans de tendresse qui étaient au-dessus de son intelligence. Celui qu'elle a fait tant souffrir s'est retiré jiour elle des affaires, et a pu l'eni- Miener, enfin, dans cette campagne qui les attendait depuis si l()ngtenq)s l'un et l'autre.

Mais jouira-l-ellc longtcnqis de celle retraite ? Elle éprouve aujourd'hui les premières atteintes du mal qui a fait périr sa niere cl sa sœur (1).

(I) Un oiielc bizarre el devenu Ucs sourd, lurl jeune encore.

IMBÉCILKS ET FAIBLliS d'iNTELLIGENCK. 31

Le père se fût mis, lui et sa lille, à l'abri de la mauvaise action qui l'a séparé d'elle pendant trois ans , et eût évité tous les chagrins que ce procès lui a coûtés, s'il eût suivi dès le principe le conseil que son médecin lui avait donné. Celui-ci lui avait dit de faire interdire sa fdle avant sa majorité (1).

Observation VI. — Nous avons été consulté, il y a quelque temps, sur l'état d'un jeune homme âgé de vingt-deux ans, qui est sur le point d'être mis en possession d'une grande fortune, et ([ui la dissipera ou \\ laissera nécessairement dissiper, si l'on ne parvient k temps à le faire interdire.

M. X.. . est incapable. Il n'a pu accjuérir, malgré les eiïorls qu'on a faits, aucune instruclioa, et ne répond qu'aux questions les plus simples: Comment vous portez-vous?— Quelle heure estil? etc. — Aussitôt qu'une demande quelconque exige réllexion ou calcul, elle reste sans réponse.

Il est, de plus, toul à fait dépourvu de sens moral ; il n'a aucune idée, aucune notion, aucun discernement du bien et du mal, aucun respect pour ràgc, aucun sentiment fdial, aucune tendresse de famille. Tout ce qu'il sait, ce qu'il sent et ce qu'il pense, c'est qu'il doit avoir et qu'il entend posséder sa fortune, pour en Jouir, pour s'amuser. Il dit cela, et en termes beaucoup plus explicites, devant son père, qui l'écoute avec chagrin, qui voit tout le danger de la position, voudrait y soustraire son malheureux enfant et se sent dépourvu d'autorité. (La mère n'existe plus.)

Il est inutile de dire que nous avons formellement donné le conseil de poursuivre l'interdiction, mais l'obtiendra-t-on?

L'altitude de ce jeune homme est bizarre. Il se tient la tète

(1 ) Voyez Sireij, 30, 1 1 , 21 8. — Voyez aussi arrêt de la Cour de Dijon du 24 avril 1830.

haute, le nez au vent, porte une petite badine qu'il secoue presque continuellement, on dont il se gratte l'oreille en relevant le visage. En ce genre, on ne trouve rien de plus exagéré au théâtre, dans les rôles de muscadin ridicule, que la mimique que nous avons sous les yeux.

Cet examen est clair et significatif pour des médecins exerces à ce genre d'observation ; mais, pour les gens du monde, (|ui n'y regardent pas de si près, ce jeune homme aune jolie figure, et sa taille ne manque pas d'élégance. Il ne serait pas impossible qu'une jeune fille, en sa présence, se sentît éprise. Il est si fréquent de voir, en cette grave aiïaire, les intéressés ne s'arrèler qu'aux apparences !

Il faut ajouter que M. X... a pour lui, ou plutôt contre ses vérilables intérêts, sa grand'mère qui le gâte, se prête à tous ses caprices, à toutes ses aventures, et se laisse tellement dominer, qu'il l'enlraînc avec lui au Jardin des Heurs ou au jardin Mabillc, quand elle vient à Paris. Plus elle le voit faire de folies , (»lus elle l'accable de caresses et d'encouragements. Elle lui donne de l'argent pour lui fournir les moyens de ne point s'arrêter dans celte voie.

Chez un grand nombre de ces imbéciles, la vanité est très développée. Si elle égare les êtres doués d'intelligence, quoi Irouble irap[)orte-t-elle pas chez ceux qui on sont dépourvus.

OBSiaivATioN "VU. — MadiMiioiselle L. S. .. est une jeune personne à;.iée de vingt ans, ayant un beau teint, de grands veux bleus, la bouche petite, les cheveux blonds et bouclés, une fi"ure faite pour attirer et retenir ceux qui se contentent des avantages extérieurs. Mais en examinant plus attentivement, on découvre (|uc L S... n'a que fort peu d'intelligence, trop peu pour pouvoir se diriger, et à plus forte raison pour devenir mère de famille. Et combien pourtant, sans être mieux pourvues qu'elle,

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reçoivent ce mandat au-dessus de leur force, par cela seul qu'on avait remarqué leur chevelure blonde ou leurs yeux noirs!

La mère de L... S... est ouvreuse de loges. La jeune fille n'a jamais entendu parler dans sa famille que théâtre, toilettes, appointements considérables donnes aux chanteuses en renom. Alors elle s'est imaginé qu'elle pourrait elle-même être l'égale de ces grandes actrices, et quoiqu'elle n'ait pas de voix et qu'elle ne sache pas chanter, elle n'a plus eu d'autre pensée que celle de son début.

Contrariée dans ses espérances par ses parents, elle s'emporte et se livre à des accès de fureur avec alternative d'abattement et de frayeur. Elle mange très peu et ne dort pas. On nous l'amène le 2 juin 1857 dans cet état, qui se prolonge sans changement notable pendant quatre mois et demi.

La malade a été baignée tous les jours, purgée fréquemment. Les pédiluves et les fumigations de siège ont été mis en usage pour rappeler les règles supprimées , qui reparaissent à la fin d'octobre, et c'est aussi à ce moment que le mieux se confirme. Le sommeil est revenu, l'appétit est bon et les digestions se font bien , mais quand mademoiselle S... est en étal de répondre aux questions qu'on lui adresse, elle recommence à parler, non aux médecins ni aux élèves, mais aux surveillantes et aux malades, de sa belle voix, de ses prochains débuts et des résultats qu'elle en attend. On lui déclare que, tant qu'elle se fera de pareilles illusions, elle ne sortira pas de l'asile, et que même elle recevra la douche; on ajoute qu'elle n'a pas le talent du chaut, qu'elle peut avoir celui de la couture, cl que la seule chose qu'elle ait à faire, c'est de chercher à entrer dans une bonne maison de lingerie pour y gagner honorablement sa vie par son travail. Làdessus on la laisse, et deux jours s'écoulent sans qu'on lui adresse la parole. — Elle travaille assez assidûment; son sommeil est bon ; elle mange prodigjeusement. Nous recevons pour elle une lettre de sa mère (c'était chose convenue avec les parents). Nous lui remettons sa lettre ; elle la lit, et n'en paraît que fort peu touchée, pas du tout émue.

34 LA FOLIE LUClUli.

Les jours suivants, elle continue à travailler, prend plus de soin d'elle, s'habille avec propreté; les choses se poursuivent ainsi pendant tout le mois de novembre. Elle a vu plusieurs fois sa mère, qui n'a pas beaucoup plus de raison qu'elle , et nous allions consentir h la lui rendre, quand nous apprenons, dans le cours du mois de décembre, que cette orgueilleuse, qui avait grand soin de taire ses vues d'ambition aux surveillantes et aux employées, avait encore parlé à quelques malades de ses prochains débuts. Le lendemain matin nous la faisons conduire au bain, oii elle reçoit immédiatement la douche, et nous lui décla^ rons qu'elle l'aura ainsi tous les matins tant qu'elle conservera quelque pensée de cette nature. Elle nous supplie de ne plus la punir, mais ne promet rien. Le lendemain matin nouvelle douche plus prolongée. Grand chagrin, promesse mal articulée qu'on ne fera plus de sottise. — Quelle sottise? — Silence. On ne peut plus rien obtenir. — Le lendemain elle est remise au bain, fond en larmes au moment de recevoir la douche, et promet très explicitement qu'elle ne songera plus qu'à faire de la couture.

On a vu peu de personnes manger autant que mademoiselle S. . . depuis qu'elle va mieux. Elle engraisse prodigieusement. Dans le commencement de janvier, nous lui tendons et faisons tendre plusieurs pièges dans lesquels elle ne tombe pas. Elle a trop peur de la douche. jNous la rendons à sa famille le 28 janvier 1858.

On nous la ramène le 9 mars suivant. Elle n'avait fait que dissimuler. Sortie de l'asile et rentrée chez ses parents, elle s'était livrée de la manière la plus extravagante au goût de la toilette. Nous-même nous l'avons rencontrée ayant sur sa tète, à sa taille et sur toutes les parties de sa robe des rubans de toutes les couleurs les plus disparates el les moins faites pour aller ensemble. Elle parvenait à se parer ridiculement pendant que son père et sa mère étaient à leurs occupations, et elle allait se faire moquer d'elle chez les directeurs de théâtre, auxquels elle demandait une audition, c'est le mot usité.

Elle rentrait avec toute la colère que lui causaient les re|)ro-

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