La folle du lac d'Oo
Allez , heureux du siècle , arllez l'aire les courses Pendant que le plaisir puise l'or dans vos bourses , Si le pauvre à son tour y puise le denier , Allez , et vous serez bénis du peuple entier ! L'aumône loin de vous repoussera l'envie. Alors que le destin vous a doré la vie , Faites que sous vos pas , où brillent tant de Ikuib , Jamais l'infortuné ne répande des pleurs,
Oh ! j'aime a rappeler au milieu de \05 fè(e/? Que sous le poids du sort d'autres courbent leurs téte^ , Que d'autres , sur le seuil d'un somptueux festin , Souvent rongent leurs doigts et murmurent : j'ai iaim ! Au souille du malheur mon luth encore vibre j Mais, puisque pour tout bien j'ai ma pauvretb libre, Je voudrais qu'à ma voix , je voudrais qu'à mes chaula Le riche sans compter donnât aux ifidigents. Tant de grandeur ici , tant de luxe s'rtale ! La gaze et le damas , le rubis et l'opale , La moire et le satin , venus de tout côté , Composent de Luchon la parure d'été. Or , devant ce grand monde éblouissant de fastf , Je regarde plus bas et je vois le contraste ; Et je viens dire a ceux qui n'ont jamais souffert Qu'arrosé de sueur le pain est bien amer. ?l*eut-être quelques-uns , séduits par ma parole , "Dans une main qui tremble iront glisser l'obole : Et moi j'aurai des vers reçu le plus beau prix ! Les sous que vous donnez dans le ciel sont inscrits , -Noble dame ; on rachète une saison d'ivresse En versant rrculcnient au rein de la détresse
Les miettes de la table ; et plus tard , lorsqu'un jour Les glas feront pour vous gémir la vieille tour , L'auguste' Charité , s'ofTrant alors sans voiles , Vous prendra par la main à travers les étoiles , Et vous énumerant tous vos bienfaits passés A Dieu vous conduira pour qu'ils vous soient pa\e^ !.
Et vous, ma saur, ma mère, objets de ma tendresse, Vous que le ciel remplit d'une sainte allégresse , Qui , près du riche trône où la divinité Des vastes univers règle l'activité , Unissant votre voix à la voix des archange? , Et célébrez son nom et chantez ses louanges . Vous qui du roi David tenez la harpe d'or , Venez , venez aider mon poétique essor ; Prêtez à mes accents , à défaut de génie , ■ De vos hymnes sacrés la suave harmonie ; Oh ! jetez quelques ileurs sur ces rudes sentiers Qui mènent a la gloire en meurtrissant les pieds !
Poui' gtikler ici-bas la marche du poète , Que du nimbe de feu qui pare votre tête , Comme dans le de?cil la nuée auv Ilébicux , Un subîimo rayon vienne luire à mes yeux I...
Allez , heureux du siècle , allez faire les courses î D'un lleuvc magnifique allez goûter les sources , Allez du val du Lys voir le gouffre maudit , Voir le Chaos célèbre ou le loup se blottit , Voir Venasque , l'Hospice et ces immenses crêtes Qu'anime seulement le cri des gypaètes. {*) Ce fantôme tout blanc , c'est la Maladetta Que la terre bouillante autrefois souleva : Sur son antique front ceint de neiges splendides L'if au branchage noir semble former les rides.
{') Le gypaùlc est le plus fort des aigles. La puissance de son vol est si grande qu'après avoir enlevé un mouton , il le dépèce et le mange dan^ les airs.
"Osi^rez-vous gravir les daiigercux sentiers Do l'isard , de l'ours brun ; par-dessus les glaciers Chasser le bouquetin aux cornes gigantesques ? Sinon, du vieux Cazeaux les peintures grotesques (*; Avec moins de danger offrent d'autres plaisirs. Allez , d'émotions remplissez vos loisirs ; Chez un hôte charmant , allez à Valentine Voir l'ouvrier fabriquer les bijoux de la Chine : Bysance , l'Etrurie à leurs vases fameux ^'e donnèrent jamais un tour plus gracieux. Montez à Cazaril , où de Supevbaguc're Gagnez en serpentant la gentille Chaumière . (**)
(*) Nous renvoyons nos lecteurs , pour les descriptions topograpliiques de ces villages et de ces courses, aux Bains et Courses de Lxichon, par M. Nért^e Boubée. C'est l'ouvrage le plus clair , le plus complet , le plus sa\aiit et le plus méthodique qu'il soit possible de trouver en v,c' g-^nre.
(**) La Chaumière a éld bâtie un peu au dessus de la Fontaine d'Amour qui était auparavant le but de toutes les promenades. De petits et charmants cabinets y sont offerts aux étrangers qui jouissent de là d'un panorama superbe. La vallée de Ludion présente parfaitement de ck'tte hauteur la configuration d'un ancien lac, Les baigneurs vont déjeùniT et rire à la Chaumière , comme les Marseillais vont à la B^serve se procurer le même plaisir. Nous ne parlons pas du quartd'Iieure'dc Habelais : les montagnards s'enlendfnt aussi bien que les fils des Phocéens à se transformer en Gascons, dans cette circonstance solci.nclle où les chiffres de la carte viennent troubler la di^çestion.
\/.\ Chaumière , posoe aux iliwr^ ombreux du .u /,:i Comme un autel de fleurs où sautillent en rond Les Amours et les Ris ! Partez , l'iieure est venuc^ ; La gorge dont la Pique au loin borne la vue , Pleine encor de vapeurs qui brillent au soleil , Dans une mer de feu vous montre Castelvieil ; A travers les rochers déjà le jeune pâtre Pour paître ses troupeaux a déserté son âtre ; Déjà , chassés du nid par les premiers rayons , Les oiseaux ont chanté leurs premières chansons • Parlez gais et sans crainte : au haut des Pyrénées Se succèdent toujours de si belles journées î
Sur le cours d'Etigny quel bruit ! quel mouvcmeii De costumes divers quel mélange charmant ! D'y galopper défense ; et malgré les alcades Passent en galoppant toutes les cavalcades. Le fouet, sceptre burlesque à la main du dandy, De claquements aigus perce les airs. On rit ,
On se prépare , on court , on appelle , on se p]'.c^^i' Une bonne épigramme accueille la paresse , Des groupes animes sortent de toute part ; Chacun brûle d'ouïr le signal du départ. Comme la tige penche au souffle des automnes , Sur le cou du destrier penchent les amazones. L'animal semble fier de l'aimable fardeau ; Il pialTe , il écume, il hennit et bientôt , Sous la petite main qui le flatte et l'excite, Aux regards indiscrets dérobera sa fuite. Qu'une femme a de grâce et d'atlraits à mes yeux , Quand le coursier l'emporte et que les plis soyeux De sa robe flottante, au loin , dans la poussière .. Laissent sur son passage un sillon de lumière ! Enfin dans tous les sens les guides sont partis , Entraînant avec eux ces folâtres amis.
Alors que du Larboust la fertile vallée , Quand Luchon est dans l'ombre , encore est éclairée Nous les verrons rentrer ; un bruit plus éclatant De leur joyeux retour indiquera l'instant.
— Tint moi, pendant qu'ils voient les rocs, les précipioes, IMoi , n'aurai-je donc pas une part des délices ? Comme ces malheureux qui demandent au bain Contre des maux cruels un remède certain , Passerai-je le jour à rêver sous l'ombrage ? Rêver ! plaisir divin tu n'es plus de mon ûge ! Maintenant sous le coup de la réali'.é Dois-je , puis-jc rêver? Ces beaux temps ont été, Mais hélas ! ils ont fui comme le trait qu'on lance.
Qui me rendra , Seigneur , mes rêves de l'enfance Qu'est devenu le toit qui couvrit mon berceau ? 0 soleil de Provence , ô ciel si pur , si chaud ; Piivage sohtaire où j'égarais mon âme , Où mes pensers suivaient les pensers d'une femme ; Délicieuses nuits où ma lyre vibrait , Où d'espoir , où d'amour mon être frémissait , Oj les étoiles "d'or, ut la mer infinie, Et ses sables roulés , et sa triste harmonie
Dans le recueillenieut plongeaienl mon jeune cœur ;
0 pins de la Crosettc à la sauvage odeur ,
Souille ardent clu mistral , vagues capricieuses
Qu'effleure l'alcyon de ses ailes joyeuses ,
Ile dont les saints borJs portent un vieux, castol
Comme un géant debout sur l'abîme éternel ;
0 Cannes , mon pays , ma charmante patrie ,
Oasis d'orangers , temple de poésie ,
Eden où le Zéphyre avec Flore , où l'Amour ,
Pour rendre l'homme heureux ont placé leur séjour,
Qu'êtes-vous devenus ? E-t-il quelque poète
Qui puisse comme moi de la ro])e de fête
Dont partout la nature a paré votre sein
Et comprendre et chanter toute la grâce ? En vain
Les étrangers , d'un fils montrent l'enthousiasme.
Votre air toujours si doux guérira leur marasme ;
.Mais pour glorifier vos beautés , vos trésors ,
L'enfant de votre plage aura seul des accords.
Ah ! pleurez , pleurez-moi comme ici je vous pleure !
La mousse verte hélas ! doit couvrir à cette heure
Cette roche isolée où tant de fois le soir ,
Quand la lune brillait, je revenais m'asseoir !
Sur son humble tombeau peut-être de ma mért L'ombre vient réclamer mon tribut de prière ! Ah ! le pain de l'exil est bien noir et bien dur !
Non , non. A la prêtresse il laul un vase pur Au rossignol il faut un tranquille bocage , Au nautonier il faut une mer sans orage : De même pour voler aux régions des esprits, Au barde il faut une âme exempte de soucis.
Que dcNenir alors ? Que faire ? J'ai ma lyre , J'en vais tirer des sons , je vais tâcher d'écrire Au milieu du silence et loin de tout regard , L'histoire que m'a dite un ancien montagnard. Ces lieux dont Sévigné prédisait la ruine Et qui devaient passer comme le grand Racine Ne sauraient procurer un si doux passe-temps.
Au Casino du Tir, les cors relcnlissants (*) Éveillent à l'enlour Vecho de chaque cime ; L'ombre du. Paladin sans doute se ranime A ce son qui jadis aux monts Pyrénéens De sa lutte annonçait U's eflbrts surhumains. Laissons-y les chasseurs , sous un habile maître , Apprendre à mieux guider le plomb et le salpêtre Et d'Irma dont la mort a coûté tant de pleurs , De cette pauvre Irma racontons les malheurs.
(*) Toutes les années de nouveaux centres de réunion se forment à Luchon. Le Grand Casino ouvre le soir ses salles , son théâtre et ses jardins ; durant le jour, dans un local conligu, le Musée Pyrénéen permet d'admirer toutes les curiosités de la chaîne réunies et classées dans un ensemble agréable et intelligent. Non loin de là , le Casino du Tir ne désemplit jamais : les messieurs et les dames qui ne sont pas allés en courses s'exercent au pistolet et à la carabine; un salon splendide , percé de plusieurs fenêtres sur les quatre points cardinaux , servi par le meilleur restaurateur de Toulouse, procure aux riches désœuvrés lu plaisir de la table après le plaisir des armes. Le directeur , 31. Sapènc, donne lui même des leçons d'escrime et de tir et se met à la disposition de ses hôtes nombreux avec une gracieuseté toute avenante. Aucun récit ne peut donner une idée de l'animation cl du confortable de ces magnifKjues élablissemcnls pendant la saison.
L'âtre noirci brûlait clans l'auberge rustique ; D'un flambeau résineux la lueur fantasli(iue Jetait sur la muraille un mystérieux jour , Comme ceux de Rambrand ; attablés tout autour D'une mense où trônait un broc de vin d'Espagne Nous prêtions l'oreille aux conteurs de montagne Au dehors , la tempête et sifflait et hurlait; Sur un volet mal joint que la bise ébranlait ,
h\ \\\uw et Ii'S grêlons vrei>ilaient avec rago .
De démons , on vùl dit qu'une troupe sauvage
Gambadant , et sautant . cl criant dans les airs ,
Pour diriger sa course allumait des éclaivs ;
Kt la foudre , ce sombre et terrible murmure ,
Connue un va-^te soupir de toutj la nature ,
Comme un choc de soleils . comme les craquements
Des vieux monts ébranlés jusqu'en leurs fondements
Par des milliers d'ecbos mille fois répétée ,
Laissait de son fracas notr.- âme épouvantée.
C'est alors qu'une fable inspire à l'auditeur
Tn intérêt réel pour la moindre douleur ,
Qu'on croit au maléfice , au sorcier , au vam[>ire .
Que l'on prend pour des dieux les guerriers de l'Empire
Et qu'ici la légende au sourire enfantin
Rapporte le grand saut du pieux Aventin.
Nous étions attentifs , et dan- riunnble veillée Nous trouvions le plaisir des salons de l'allée.
— 'Àli —
l,rs ;;iii<l<'^ nous (lisiiicnl li- hiMii |i;iM<)r:itii;i Q(l(j r(i;il voildii soiaiiicl di; hi Miiliiili:ll:i. Les chassiiir.s nKtonlaicnl leur ^^'loiicii c liitlc Avec l'oins , (|ii:in(l j'iiivci' l;i l^iitn \r. iK-isériilc. Na;i;n(''ro> , d'une ^'roll(! en expioriinl l'iihoKJ , I/un (i'enlrc eux est sui|)iis par la liélc (|ui sorl. Kllc inarelie sers lui , deboul , Irnlc , irn|)assilil(' ; Mlle ollVe le comltal , la liiilc csl iinpossihic ; Il a laissé son ainie , il laiit donc acceplcr. <Mi(d niunifnt, ! (|uc le ('(i>ui' alois doit palpiict' ! I,es voilà «-orps ,i coi'ps , coidondanl leuf haleine , Se serrant , se poussaid , se .«•oulmanl a prine , r.ointne elie/ li's ancien^ deux x)sli(|in's puissaids. l/onrs î^ronflail cl grinçait de foitiiidahlcs dents , l/lH»nin>" se dctciidait «mi silence ; a la fa;.'e Il ta<diaiL d'oppo^ei' l'adi'ose {\\. le coura;»e. S. s forces redoidilaient eu laci' de la mort. Mais le uionsli'c a la (in , d'un violeid ( tTort. I.e reuNçrsc , cl lou> deu\ ronleid dans la poussière. Crand Dieu ! du nionta;;nard est-ce l'iieiire deniitM'e ? Sou ixui aii;^e veillait et prit |)itie. de lui. D'autres lraqueur> cpars accoururent im \,v\\\[
Vingt fusils à la fois lâchèrent leur détente, Et ranimai blessé , sur la terre sanglante Se débattit , rugit et bientôt expira.
La trompe tout le soir dans le pays sonna , Pendant que la victime était , selon l'usage , Sur un char triomphal apportée au village. Que de beaux faits ainsi passent inaperçus î Par ces héros obscurs que de périls vaincus !
Chacun avait hvré sa part de souvenance. Un vieillard seul encore observait le silence , Un de ces bonS' aïeuls dont l'imposant aspect Commande aux jeunes gens les égards , le respect , Dont les cheveux tout blancs révèlent les années , Et que l'on trouve en nombre au sein des Pyrénées, J'avais , à ce récit d'un combat dangereux , Vu dun dernier éclat briller ses faibles yeux. Sans doute , avant que l'âge eût incliné sa tête y Il avait su comme eux chasser le gypaète ,
Se battre avec les ours et prendre dans leurs nids Les ignobles vautours par l'Afrique vomis. Vers ce roi du fover se tourna l'auditoire :
— ((Vous, père, dont cent ans ont meublé la mémoire, IS'allez-vous pas narrer céans à votre tour Quelque ancienne aventure ?
— Aujourd'hui , c'est le jour, Répondit le vieillard d'une voix lente et grave , Où le sort à mes vœux mit la première entrave , C'est le funeste jour où Tanière douleur Pour la première fois a déchiré mon cœur. A mon oreille aussi votre joie est légère. Dieu vous préserve , enfants , d'un tel anniversaire ! Voyez le ciel : le ciel semble s'en souvenir.
— 2(i — — O père , niioux que lui nous savons ooinpcitir. Qiiaml l'étoile d'un mort au ciel n'a phn de llanime . N'avons-nous pas toujoursdes pleurs poin- -a p;ui\ re ame ? Dites-uous vos chagrins.
— Mes ehaarins sont bien lourds .
Enfants ; ils jetteraient le deuil sur vos discours.
— D'Irma serait-ce enoor la triste rcmembrance ? Père , dites toujours , d.tes-nous sa souffrance. L'étranger l'entendra ; peut-être l'étranger , Coiniaissant vos douleurs . sain-a les soulager.
— Votre désir , enfants , et me plaît et ma touche Mais dois-je dans ce but ouvrir ici la bouche ?
Dois-je ici reiimcr les cendres du i)asse ? Et ne craignez-vous p;i5 , quand vous in aurez laisse , De revoir en dormant l'image de la l'olie ?
— L'impie et le méchant ont une peur tViv» le Cependant que le thym et le laurier bénits Gardent noire sommsil au chevet de nos lils.
— Hé bien ! enfants , daignez écouler une liisl.oire Bien touchante , bien simple et bien facile a croire. Ma barbe sous l'acier tombait moins blanche alors , Caria Pique depuis a vu ses jolis bords Trente fois s'émailler de douces violettes ; Mais déjà je cédais la faulx et les serpettes Aux paysans plus que moi lestes et vigoureux, •l'ai connu cette Irma , nul ne la connut mieux. Ah ! vous pouvez rêver de belles fiancées , Sous un berceau g;trni de lleurs tinti'clacee.- ,
Livrant leur sein de neige à vos brûlants transports ; Vous pouvez du harem épuiser les trésors ; Vous pouvez évoquer ces Nymphes , ces Naides Qui jadis habitaient les flots de nos cascades , Ou ces êtres divins , qui souvent à vos yeux
Sur l'écharpe d'Iris semblent venir des cieux
Jamais , jamais , d'Irma vous n'obtiendrez la grâce. Son pied sur le gazon ne laissait pas de trace , Tant elle était légère ; elle eût de Murillo Elle seule inspiré le sublime tableau ; Son œil limpide et grand était un jet de flamme ; Son sourire exprimait la candeur de son âme ; Son front avait toujours la pureté de l'air ; E? ses cheveux ?.... je crois que le Gouffre d'Enfer, A l'heure où les hiboux chantent dans les masures, Devait être moins noir. Des plus riches parures Son cou , ses blanches mains auraient doublé l'éclyt. Aussi , le croirez- vous ? lorsque la jeune Irma , Durant les mois de bain , traversait les allées , Que de fois , en passant les dames échpsécs Jetaient sur la pauvrette un envieux regard ! Personne mieux qu'Irma ne nouait ce foulard,
Qui de vos sœurs encor compose la coillurc , Personne ne portait la mantille de bure Avec le même goût ; et chacun dans Luclion Admirait, chérissait la fille de Raymon ; Et Raymon était fier. Sans parents , sans famille Il n'avait pour son cœur que l'amour de sa fille : Elle était tout pour lui , sa gloire , son soutien , Sa consolation , son plus précieux bien.
Or il voyait sans crainte approcher la vieillesse. Pour elle il avait tant amassé de richesse ! Comme un roi de Grenade il eût pavé le sol De ces pesants doublons qu'apporte l'Espagnol ; L'ardoise recouvrait ses courtaous innombrables; (*) Les mules de Castille emplissaient sesétables ; De valets , chaque aurore , un groupe adulateur Saluait son réveil en lui disant : Seigneur ! De ses bois l'aigle seul voyait les deux lisières ; Ses chars de fruits creusaient de profondes ornières ;
(*) Fciuiss datts les monts ordinairement rccouvcrlos de cliaiimc.
Dans SCS champs ({u"oii metfait vingt jours à moissonner
Les pauvres bien longtemps trouvaient de quoi glaner;
El lorsque ses troupeaux de?eenJaient dans la plaine
Le mont qu'ils recouvraient frissonnait comme un chêne
Sur lequel a passé la rafale. Quel sort !
Quel beau sort ! direz-vous. Hélas ! Voyez la IMort
Approcher de son toit plus près que la Fortune ,;
Ses armes , ses limiers . voyez , tout l'importune ;
L'ombre d'un être cher semble suivre ses pns ;
Assis sous les cyprès il rêve le trépas ;
Dans toute la contrée , ou l'on aimait sa fille ,
Il prodigue ses biens , se fait une famille
Des mille malheureux qui bénissent son nom
Mais n'anticipons point.
Le modeste Baymon Avait su conserver les mœurs de ses ancêtres. Le vin de l'Hiberie , à ses repas champêtres , Dans une peau de bouc , procurait le plaisir ; Les pommes , qu'au verger Irma courait choisir
Sur un lin qu'elle-même avait tile naguère?- , S'ajoutait au produit des chasses journalières , Et , comme chez Jacob , aux voyageurs perdu?? De l'hospitalité les soins étaient rendus. Leurs habits n'avaient pas de superbe apparence ; Rien ne les distinguait de leur ami d'enfance , Sinon qu'ils pouvaient mieux secourir le prochain Encore cachaient- ils leur bienfaisante main. Irma s'était formée aux brises des montagneS; Ainsi que l'églantinc , et parmi ses compagnes Elle marchait la reine en sagesse , en beauté ; Vierge timide , à peine avait-elle compte Seize printemps....
Jeunesse ! à Jeunesse ! ô bel âge Qu'on regrette toujours, dont le brillant mirage Dans le passe toujours resplendit à nos yeux , Jeunes.^e à qui sourit l'ange du haut des cieux , Jeunesse cfont la sève est un torrent de llammes Allumé par l'amour pour consumer deux âmes j
Jeunesse qui se livre a tous les sentinieuls , Comme l'oiseau de mer se li\rc à tous les vents, Sans calculer, j^ans voir , sans craindre les obstacles,
El qui de sa franchise espi-re des miracles !
t'est elle qui d'Irma détruisit le bonheur.
Pauvre enfant , elle crut aux mensoni^es du cœur.
Je vous ai dit combien alors leur exi>lence Était tranquille ; au sein des fleurs qu'elle balance L'haleine du zéphyr puise moins de parfums ; Le chantre des forêts , loin des cris importuns , Fait entendre la nuit des notes moins joyeuses ; L'onde de Bercugnas, sous les vertes yeuses. Coule moins doucement ; et dans un ciel d'azur De l'astre qui se couche un rayon est moins pur. Sans doute c'était trop d'ivresse pour un père ; Dieu refuse la paix et la joie à la terre , Connue l'ombre au désert ; tout finit par changer. Qui donc jeta chez eux le trouble ? Un étranger.
Il est mort. Uespectons le repos de la tombe. Mais sur les siens au moins que son crime retombe Que le jour où Raymon mit la main dans sa main Soit oublié , maudit ; et que sur leur chemin Ceux qui le même jour entrèrent dans la vie , Puissent n'avoir foulé que la ronce et l'ortie ! » —
Il dit et s'arrêta pour essuyer son front. Nous observâmes tous un silence profond.
Le bon vioill;»rd ropril : — « il ost un tVoid rivii-i- Ou li» soleil jamais ne brunit lo visage. Le peuple qui l'habite , entouré par les eaux , Pour chaque mer du globe a construit des vaisseaux Et, s'emparanl ainsi du trident de Neptune , A dans le monde entier poursuivi la Fortune : Et depuis, la Fortune , aux quais de loua ses ports
— ;;8 — Des pliB loiiiUiins pays débarque les trésors. La , même sans pouvoir entamer leurs richesses , Des Lords font constamment de royales largesses ; Mais sous un ciel brumeux ils naissent maladifs. Aussi \crs nos climats ces pâles fugitifs , Avant qu'un givre épais ait blant^hi leurs tourelle» Partent-ils tous les ans comme les hirondelles. Vous les voyez ici , je les vis autrefois. L'humanité toujours se plie aux mêmes lois.
Prêtez- moi maintenant une oreille attentive, Vous tous, enfants ; car c'est de cette sombre rive Que l'astre du malheur se leva pour Ray mon. Trente ans déjà passés, sur le sable Breton L'Océan , au milieu d'écumeuses épaves , De son immense sein où courent tous nos gaves Vomit un de ces Lords. Il venait parmi nous, Contre un précoce mal tenter un air plus doux. Or , lorsque pour gravir nos vastes Pyrénées , De. Ravmon abordant les treilles fortunées ,
Il (leniauda le guide , un noir pressentiment .
Dans le cœur de Ray mon fit affluer le sang.
Telle la blanclie hermine aux bois pressent l'orage
Et cherche par instinct un asile sauvage.
Oui , mes enfants , un brave , un sensible étranger
Devait être du sort le fatal messager.
Il avait nom Edward. Son antique noblesse
D'un merveilleux éclat enlourail sa jeunesse ;
Sa prodigahté , ses taleats , fa douceur ,
De ceux qui l'approchaient soudain gagnaient le cœur j
Il était bel et grand ; et je crois qu'une femme
De lui pour être aimée aurait damné son ûmc.
Ce dût bien être ainsi , puisque la gente Irma
A son premier abord lui sourit et l'aima.
Un jeune homme , Bruno , depuis la tendre enfance Recevait de Raymon une aimable assistance ; La mort avait jadis isole son berceau , Quand Raymon se chargea de l'innocent fardeau ; Celui-ci l'entourait de tous les soins d'un père , Et d'Irma l'orphelin semblait être le frère. C'est donc lui que l'Anglais pour guide avait choisi.
— iO —
Ils parlent un malin. Vers le IMc du .Midi Ils lancent le coursier au mors tout blanc d'écume , Et le coursier alors sur sa croupe qui fume Du ménage emporta les Larves prolecteurs. Telle est la vie. Un astre au ciel perd ses lueurs Tour une simple nue aux vents abandonnée; Sous une goutte impure une rose est fanée , Un caillou trouble seul l'onde des clairs ruisseaux ; De même a nos plaisirs succéderont les maux Parce qu'un inconnu traverse notre route. Quels motifs pour le fuir ? L'avenir, plein de doute, Kst un livre secret, où le regard humain S'efforce vainement de lire le destin.
Je ne vous dii-ai pas, diiiant cette journée , Conmient des jeunes gens l'aficction est née. Bruno , franc et joyeux , fut bien vite séduit Par les charmes du Lord , franc , joyeux comme Im. Le riche .\nglais jetait l'argent sur son passage , Et partout ils lrou\aieul un radieux \isi«ge.
il —
Or devant la nature au grandiose aspect. Le naïf montagnard, rendu moins circonspect Et comblant par le cœur les distances humaines , Eut bientôt confié ses projets et ses peines. 11 parla de l'arrêt qui le fit orphelin , Du bienfaiteur dont Dieu sans cesse ouvrait la m:*in II lui parla d'Irma. Fallait-il davantage ? Le soir , en retournant , de notre gai village Ils n'avaient pas encor vu la fumée au loin , Et le Mylord déjà bridait d'être témoin De tant de piété , de tant de modestie. Irma de la maison , par hasard fut sortie ; Mais ^ur son compagnon , au moment du repas , En éloges pompeux Bruno ne tarit pas.
Sans qu'ils pussent se voir ainsi trois jours passèrent Et des lèvres du guide à chaque instant coulèrent, Comme un poison subtil à du miel mélangé , Comme un feu de volcan par du lierre ombragé , Les louanges ... d'Amour trop redoutables armes ! De la fille des monts Edward rêvait les charmes ; Et la fille des monts , dans un vague désir Trouvait, san? le comprendre , un inconnu pl-^i^ir
Tisse virent enfin. La sainte Providence Aurait-elle ici-lwsoinl et marque d'avance Ceux qui doivent s'unir ? Une égale rougeur Annonça que tous deux claient frappés au cœur.
V^ous dirai-je à présent comment avec mystère Leur passion grandit ; comment loin de son père La pauvre Irma , cédant aux élans naturels , Dans une coupe d'or buvait des sucs mortels; Conmient ils ont goûté cette ivresse suprême Daimer et d'être aime? Je l'ignore moi-même. Souvent des plus beaux fruits cueillis dans le verger , Sur des pampres de vigne , au charmant étranger Llle fit don ; souvent l'œillet et l'eglantinc Pour lui vinrent remplir les pois de Valentinc , (*)
\*) Valenlinc est un jtetit hameau , dans les enviions île SaiiKdaudens. C'est là que se irouv» la vaste et célèbre fabrique <le jtorccliiiies de M.Fouque, dont les produits aux expositions universelles diit figuré à côté des produits de Sèvres cl de la Bohème. On nous a lerlifié qu'il part de Valentine des chargements considérables jiour l'étranger d'où ils reviennent complètement nationalisés chinois. C'est une des belles choics à voir dans les IN renées.
Et , près de son chevet mis avant son réveil , Embaumaient son tranquille et paisible sommeil ; Souvent il eut sa part des produits de la chasse ; Même , pour que U'ur loi pût laisser quelque trace , Au tronc d'un vieux, tilleul , fidèle gardien , Souvent elle grava son nom avec le sien. Lui n'était pas ingrat : de mille prévenances llsa\ait l'entourer; peines , marches , dépenses , Il ne regrettait rien ; et chaque nouveau jour. Par (le nouveaux présents, augmentait leur amour.
Raymon, sur des hens qui se montraient .-aiisllin'j Pouvait-il concevoir des sou[;çons et des craintes ? Pouvait-il redouter ces innocents rapports ? Oh ! non. Sa conscience ignora les remords. Son fils d'adoption , qu'un caractère aimable Avait toujours gardé de tout acte blâmable , N'était-il pas admis à partager leurs jeux ? Et la neige bientôt , par l'autan iiirieux
l'ortoe à gros llocoiis sur nots loils ([u'cllo aiïiiis.'^f ,
^"allait-cllc pas mettre un terme à leur lendre^!*(; ?
La saison s'avançait. De l'oublieux Edward
Jas feuilles en tombant annonçaient le dépari;
Pour la deu\it'me fois , depuis son arrivée ,
De l'astre de la nuit allait être athe\ée
la révolution ; et les tristes frimas
Chassaient nos visiteurs vers de plus cîiauds cl i mais.
Bien loin d'ici , dit-on , C.annes-la-Belle et Nice
D'un piititemps éternel leur olîreut le<lclice. Il devait doue s'enfuir à son tour. Ni l'aymoji ,
ISi Bruno ne pou \ ait comprendre la raison
De ce retard. Tous deux croyaient qu'a leur vallœ
Par l'Amitié son ûme avait été gagnée ;
Et tous deux éprouvaient ce divin sentiment.
ïlélas ! c'était 1 amour , c'était un doux serment.
Irma l'aimait. Un noir Gitano de Sévile
Lui prédit qu'il auraif la vierge au sein nubile.
Comment se séparer alors ? comment partir ?
Comment la condamner a pleurer , à souffrir ?
Comment abandonner une fleur délicate
Dont le premier parfum vous ;illirc et \«:usllatle f
— j5 — 0 mes enfants , mallieur, malheur , si nous aimez Des êtres dont le rang vous sépare à jamais ! Que , semblables plutôt à des tiges fauchées , Les fibres de vos cœurs soient toutes desséchées î
Or l'instant arriva. L'intrépide Rruno N'avait plus qu'à mener Edward au lacd'Oo , Et des courses ainsi terminer la série. Encor deux jours. D'Irma la sombre rêverie Parut dès ce moment voiler un vif chagrin. Pauvre ange ! Elle avait cru qu'elle serait sans (in , (À'tte félicité dont le ciel est avare. Que de déceptions un rêve nous prépare I
Avant donc de mmiter a notre lac fameux. Le Lord vint voir Irma. De la Pique tous deux On les vit aborder la rive solitaire, (l'était l'heure où l'aiguail brille dans la fougère ^ L'astre naissant ,, à peine, autour du frais Lu<^hon ,
D'une auiculo tlor couronnait chaiiuo mont, Lo silence dos bois, si doux pour ceux qui s'aiment Sur le tondre gazon que les Nymphes y sèment , Protégeait leurs aveux , leurs regrets , leurs soupirs. I!s devisèrent là d'amour 5 et les zéphyrs, Avec la feuille morte, au creux de la vallée Emportaient les discours de l'amante éplorée. Qui jamais entendit des propos !-i touchants ? Leurs lèvres distillaient et le miel et l'encens. Ecoutez. Trop de fois hélas ! dans sa folie Elle les répéta, pour que je les oublie.
^If'o
Le jouiio hoiniii;' disait ; « Je pars oi je pars sfui <' >fon Irma ; c'est rlcniaiii. L'érorco du tilleul '( Reste de notre foi riuimble dépositaire.,. '( Deux noms entrelacés ... quel contrat plus sincènï u Tu viendras, n'est-ce pas ? t'isoler en ces lieux « Ou nous nous ^adressons le dernier des adieux v H II me semble te voir, à l'ombre de ces charmes, u Aux larmes du matin join<lre tes saintes larmes ;
a II me semble l'enlondre interroger l'oiseau ,
(« Demander si son aile, en rasant le coteau,
« De ton Edward chéri n'eflleura point la trace.
« Tiens , mon Irma , vois-tu ce nuage qui passe ?
« Comme un mantel de rois il est pourpre et brillant;
« Il est tout plein encor des feux de l'Orient ;
« Sans doute d'Italie il a longé "les plages :
« Eh bien ! quand tu verras de semblables nuages
« Pense à moi , car d'Edward ces rapides coursiers (*)
« T'apporteront aussi la pensée. A tes pieds
« Vois ce cristal qui roule , écoute ce murmure :
« Ces mouvements qui sont le pouls de la nature ,
« Ces chants lointains du pâtre isolé sur les monts ,
« Ce bruit d'in.sectes d'or mêlés à des rayons ,
(') D'ordinaire on fait trois syllabes des mots coursier, tablier , peuplier, etc. , c'est la prononciation des gens du Nord. Riais dans tout le Midi on n'en fait que deux. Par contraire , ils disent ffardien et nous disons gardi-en. Or , il n'y a pas plus de raison pour les un; que pour les autres. Nous avons vu des exemples des deux manières cher les poètes. Si l'on dit entier , pourquoi dire coursi-er ? Si l'on dit iî'en, pourquoi dire li-en ? Jamais dans la conversation on n'a osé prononcer hi-tr : Cela est trop dur; cependant cet horrible hiatus esi usité dans la poésie ; de sorte que la langue des dieux devient plus dure que la prose de M. Jourdain. Nous croyons plus naturel et plus commode de faire de nos sortes de mots , des mots nd libitum comme ou latin. La question e«t ainsi tran'-ln-c cture Io< liiioraienrï du Nord et ceux du Midi.
« Ce frùleinciit des fleurs au contact du Ze[)hyre ,
« Tout cela te dira qu'EdNvard ainsi soupire.
« Mais , Irma; je l'envie un douloureux bonheur :
u Les jasmins n'oti'rent point la ravissante odeur
« Qua le buis des sentiers foulés par ceux qu'on aime
« N'est-ce pas? Or toujours ce val sera le même ,
« Toujours lu reverras ce que mes yeux ont vu ,
« Toujours tu pourras boire à la tasse où j'ai bu ;
« Et moi , quand je serai sur la terre étrangère ,
« Qui me rappellera celle qui me fut chère ?
« Qu'aurai-je ? Des bouquets depuis long-temps flétris
« Des lettres , des cheveux en souvenir ravis....
« Ah : si tu le Noulais , fille des Tyrenees , i' Si lu voulais d'Edward suivre les destinées , « Si lu voulais , cédant à son fidèle amour , « Accompagner ses pas vers un autre séjour, « Edward pour te payer vos nobles jouissances , « N'aurait jamais assez de plusieurs existences.
0 Viens , lu verras un peuple humain et généreux j « Chez qui de tous pays accourt le malheureux. « Le sol de noire England , si plein de poésies , « Te bercera bientôt de longues rê\ cries ; (( Kt le soir tu croiras entendre avec le vent « Résonner dans les airs la harpe d'Ossian ; « Et nos pâles brouillards, peuplés d'âmes guerrières, a Sembleront frissonner au-dessus des bruyères. « Viens , à mon vieux castcl lu dicteras les lois , « Mon castel où jadis, pour recevoir des rois , « Les sombres ponts- levis en grinçant s'abaissèrent « Et les cors des archers en fanfares sonnèrent ; « Car , Irma , j'ai des rois au rang de mes aïeux.
« Tu voudrais le soleil peut-être ! Aimes-tu mieux « De l'Inde où ma patrie a porté ses conquêtes « Voir les pagodes? Viens, viens : les rames sont prêles, (• Une nef nous attend. Oh ! jamais nos destins «' >"e seraient j)lus heureux (pie sur ces bords lointains ;
« Le palmier , l'aloës nous prêteraient leur ombre ;
« Autour de nos tapis des esclaves sans nombre
(( Avec des ésenlails nous rafraîchiraient l'air ;
« Tu foulerais la peau des tigres du désert,
<( Comme ici je te vois fouler la blanche laine
(I De tes brebis. Là-bas l'indous au teint d'ebène ,
« Dans des conques de mer , du frais et pur ruisseau
« Pour chasser le sommeil viendrait l'apporter l'eau ;
« Et , sur un éléphant plus blanc que son ivoire ,
« Plus blanc que tes perdrix, plusblanc queleciboireC)
(( De nos plantations tu parcourrais les champs.
« Là-bas, toi dont j'ai su des actes si touchants ,
o Des Parias qu'un dieu poursuit de sa colère ,
« Tu pourrais adoucir l'accablante misère.
« Là-bas , le ciel, toujours inondé de rayons ,
« Par des fruits diflcrcnts distingue les saisons.
{*) La periliix Jfs Pyrciiccs , grise en été , liigarrée en autoninp , '•îrviciu complètement blanche en hiver, t'est alors une petite béte 'ou(-j-fail gracieuse.
Ok
« Crois-moi , ce ne î?ont point des songes iHnsoirrs. « Viens , lu te baigneras avec les filles noires « Dans le Gange où Brama lui-même est descendu ; '« Comme elles si tu crains de montrer ton corps nu , « Viens , de tes longs cheveux tu te feras un \oile... " Ce bonheur , ces plaisirs que mon coeur te dévoile , « Irma , ne sont-ils rien ? ne te tentent-ils point ? »
Et la \ierge disait : « M'expatrier si loin ! « Est-ce possible, Edward? Quand pour me faire instruire, « En la cité mon père a daigné me conduire , « IS'a-t-il pas résolu de former mon esprit f( Afin d'avoir plus tard quelqu'un qui le comprit , » Qui l'aimât , qui reçût toutes ses confidences , « Qui préparât le baume à toutes ses souffrances ; (' Qui , riche sans éclat , ne rougît pas de lui « Et fût de ses vieux ans un agréable appui ? <( Et vous voulez qu'Irma le quitte , le délaisse ?.. ,- ¥ Quelquefois , il est vrai , je lis avec iNresse
— bD —
« Ces livres de voyage a travers l'Orient ,
t< Je rêve leurs palais d'or et de diamant ;
« Je rêve qu'à mon tour une fée , un génie,
« Dévorant dans son vol la dislance infinie ,
« M'y porte tout-à-coup sur ses ailes de feu !
« Mais c'est un rêve, ami, ce n'est qu'un simple vcvu,
« Jamais , même pour voir ces rives fortunées ,
« Je ne déserterai nos froides Pyrénées ,
« Je n'abandonnerai mon père. 11 est si bon :
» Vous le savez , Ed\vard , vous connaissez Raynion.
« Comment nous repaver ? Vivre loin de son pcrc , « De toutes les douleurs est bien la plus amère ! « Moi partir... moi le fuir... moi lui coûter des pleurs., « Et qui viendrait après essuyer les sueurs f< Que le travail arrache à son front vénérable ? « Qui dans ses faibles mains mellruit le bois d'érable.
— iiG —
f< tt 5Ur h- (.our.x irait le proinener , le î^oir '/
« (le coupable abandon ferait son désespoir ;
« Qui le consolerait? qui , le jour d'une fêle ,
« Pourrait comme sa fille arranger sa toilette ,
« Peigner ses cheveux blancs et puis avec orgueil
» Ou temple sous son bras aller franchir le seuil?
n D'un péri' lorsqu'enfin sonne la dernière heure ,
" Si l'enfant n'est point là qui gémit et qui pleure ,
« C'est un grand crime, EdA\ard : alors sis yeux mouianls
« Cherchent l'objet chéri parmi les assistants ,
« Sa main voudrait bénir, et cette main glacée
c< Ne peut par son enfant pas même être pressée !
« Oh ! l'agonie alors doit être lourde ! Et moi ,
« Moi , sa fille , à présent , sans regrets , sans ctVroi ,
« Je lui préparerais une fin si cruelle : !
« >'on , je veux recevoir sur sa lèvre mortelle
« Le suprême soupir , je ne fuis pas , non . non ;
« Car pour Irma le ciel n'aurait plus de pardon ,
« Car nos amis nn jour au fond du cimetière ,
v >'e voyant pas de fieurs près de son himible pierre ,
« M'appelleraient ingrate. Oh î non , plu'.ôt mourir ^
" riutôl NOUS perdre, EdNAard. non. je nepuisj-arlir !...>>
viirge ai
La voix du ménestrel errant de ville en ville Etait moins entraînante ; aussi le jeune Lord Quand elle avait fini , l'écoutait-il encor ! Et tous les deux , assis sur l'herbe de la rive , En rêvant soupiraient , et leur àme craintive IS'osait plus exprimer trop de sensation. Cependant dans leur cœur bouillait la passion ; L'atmosphère , d'amour exhalait un arôme. Sur l'épaule d'Irma la tête du jeune homme S'appuyait mollement ; ils se tenaient les mains , Ainsi qu'aux saints autels deux pieux séraphins ; Et les cheveux d'Edward, blonds comme un ciel den Et ceux d'Irma plus noirs que le jais de l'Ariége , A flots mêlés tombant de deux gracieux fronts , Semblaient faire un tableau d'ombres et de rayons.
« Laisse-moi pour adieux , ô femme bien-aimee, « Cueillir un ^eul baiser sur la bouche embaumée ;
« C.'ei^t le sccl que le cœur en loul leiups doit po-er
« Si la sic au berceau s'ouvre par un baiser,
« Au cercueil n'est-ce pas un baiser qui rachève ? »
Irma ne vivait plus , elle vivait en rêve ; Elle écoutait distraite , elle n'entendait pa-. Trouble délicieux ! Il la prit dans ses bras , La serra , la retint sur sa poitrine ardente ; M pria , supplia la colombe innocente ; Au milieu des soupirs il répandit des pleurs ; Il lui parla de foi , de serments, de douleurs; Puis de l'éloignement il peignit les alarmes. Et la vierge séduite , entraînée à son tour , S'abandonnant entière aux élans de l'amour , Pour montrer , pour prouver une égale tendresse Fit au noble Mylord la plus douce promesse.
Elle promit. Soudain s'éveilla la pudeur ; L'iKiIcmcnt , le bois , l'onde . tout lui lit peur
Elle voulut s'enfuir et regagner la ville. Sa conscience , hélas ! devenait moins tranquille ; Mille pensers divers s'y livraient des combats.
« Ce soir , lui disait-elle appuyée à son bras , 0 Ce soir je suis à vous ; me voilà résolue , « Edward. Mais pour calmer un remords qui me lue , « Après ce sacrifice éternel , accablant , « Au moins dites-moi bien que vous serez content. « Il faut que je le sache , il faut que je le croie. « Qu'importe , quand ma honte aura fait votre joie? « Allez , soyez heureux ; en ne rêvant qu'amour , « Parcourez notre lac. Que l'heure du retoiu- « Parl'.Vngelus lointain vous soit vile annoncée. « Mais quand vous quitterez la roche crevassée , a Qu'une dernière fois , de ce flot toujours pur , « YoU3 penchant sur les bords, vous voudrez voir l'azur. ' Prenez bion garde. Edward, que cette coupe immense,.
it Comme iiii miroir veiip;oiirde ma rhrro iimorom-t-
« Tout-à-coup ne reflète à voscoupalili^s yeux
« .Mon ange gardien qui s'en relrninie luix cieux ! »
Avant de s élancer sur le coursier rapide , Edward contre l'oubli voulut prendre un égide; Dans un vase qu'Irma soignait à son balcon , D'une fraîche pensée il cueillit le bouton , Et puis en le donnant à celle qu'il adore : « Sous tes baisers , dit-il , tu le feras éclore '( Si tu penses à moi. » Doux gage de laniour î ("adeau que ne vaut pas tout l'argent d'une ("our \
Comme au fond de l'aulel on cache une relique , Elle cacha la Heur dans sa gorge pudique. Aimable enfantillage ! Une dernière fois En de tendres serments ils mêlèrent leur voix ; Une dernière fois , d'une longue caresse Us scellèrent l'aveu de leur vive tendresse ; Et, quand Bruno s'en vint annoncer le départ, Tous deux lurent l'espoir dans un dernier regard. Fol espoir ! Après l'heur dont gémit la vallée , Les gens qui des Soupirs avoisinent l'Allée , Dirent que sur les pas du guide et du M y lord On avait vu courir , en hurlant à la mort , Le chien du vieux Raymon , celui qu'aux pâturages N'osaient pas attaquer les loups les plus sauvages , La nuit , quand pour goûter les charmes du repos , Les bergers le laissaient gardien des troupeaux. Quel instinct put apprendre à l'animal fidde Que déjà sur Edward la mort ouvrait son aile ? >ul ne le sait , enfants , c'est un sublime instinct.
Ils disparurent donc à l'angle du chemin. F.ongliMnps la jeune fille accoudée aux treillages Regarda s'élever en fantasques nuages La pondre que leurs pieds avaient lancée au vent ; Son œil fixe et rêveur dans ce prisme mouvant, Inonde de rayons comme un palais de lees , Semblait chercher encor l'ange de ses pensées. Des craintes l'assiégeaient. Sans motif, sans raison , Elle eût voulu qu'Kdward n'eût pas quitté Luchon. Elle aussi , n'écoutant que son instinct de femme , Freesentait, redoutait quelque terrible drame. Or , ces vagnes tourments , ce précoce regret, Enfants , du Seigneur Dieu sont un avis secret. Croyez-en mon grand âge , auquel l'expérience Sait faire apprécier la joie et la ^ouflVancc. De même l'ak^yon. aux hardis matelots Annoiii-e la tempête en elilcuranl les eaux-
Vuur la lilie des munts les heures s'ecoulerent iBien tr'sles. Quels ennuis ! que de larmes coulèrent