LA MÉTEMPSYCOSE
Dans le néant est-ce que la mort jette Les animaux? Ont-ils un paradis, Et d'un enfer la flamme qui rachette Tous les gigots mangés les vendredis ?
Ont-ils une âme et sensible et pensante Comme leur roi, That is the question.
Locke a dit oui ; Descartes a dit non. Hé bien! pour clore une discussion
Qui sans cela serait longtemps pendante ,
Au lieu d'une âme admettons-en nouante.
Et pourquoi pas ? N'a-t-on pas vu des chiens
Amis plus sûrs que beaucoup de chrétiens?
Maître renard n'est-il pas le sosie
De don Jésuite ? Un tigre au créancier
Certes ressemble ; un ours vaut un banquier ;
Et franchement l'éléphant de l'Asie
A bien d'esprit trois fois plus qu'un fripier.
Partageons donc l'avis de Pythagore :
« Lorsqu'Atropos a coupé notre fil , ' Nous renaissons et revei^ons» dit-il « Faire mouvoir un autre c^rps encore.» Point cependant ne me jugez épris D'un pareil dogme au fond de l'Inde appris : Dévots lecteurs m'en feraient trop grand crime , Je crois en Dieu quoique je mange gras, Et de la sorte ores si je m'exprime, C'est que mon conte est juste dans ce cas. On peut nier que l'on devienne bête Après la mort; mais je connais des gens Qui prouveraient d'une manière nette Qu'ils durent être animaux dans le temps.
6« Et, je vous prie, où seraient à cette heure Ces ruminants que l'histoire nota?
Le bœuf de qui Memphis fut h\ demeure, La vache ïo , h chèvre que têta Feu Jupiter, et la petite biche Qui dans le coin d'une grotte allaita Geneviève? Or la gent à patte est riche En renommée ! On connaît le lion De Damoclès et celui de Florence; On sait quel fut l'ami de confiance Du grand saint Roch ; quel fut le compagnon De saint Antoine, un saint qui dut, je pense, Aimer la truffe ; enfin de Pelisson
On se rappelle encor la pauvre aragne
Et tout cela serait mort sans retour,
Évaporé comme dans la campagne
Un peu d'aiguaïl aux premiers feux du jour!...
Jà m'est avis que dans le corps des bêtes
Dieu met d'abord des âmes incomplètes.
Des rudiments, et qu'ensuite de là
Il les envoie occuper sur la terre
Celui d'un pâtre , ou d'un vétérinaire,
Ou d'un huissier, ou d'un noir Loyola ;
De là peut-être elles deviennent anges.
Ma foi, j'ai lu des rêves plus étranges. Cette doctrine au moins, de l'imparfait A l'agrément de monter au parfait : C'est pas si sot , parbleu ! tout compte fait. Donc je m'y tiens, et voici mon histoire.
Naguère à Digne existait un prélat Dont les vertus brillaient d'un tel éclat , Que peuple encore en garde la mémoire.
Comme l'apôtre il cédait son manteau, Au nom du Christ donnait le verre d'eau, Avait toujours distribué d'avance Les revenus que lui faisait la France, Et pour tout bien gardait dans sa maison Un lit , un banc, un livre d'oraison.
Et puis un âne. Homme des évangiles.
Quant il avait prêché l'humilité.
Au lieu d'aller parcourir la cité Dans un carrosse à deux chevaux agiles, Dessus son âne avec peine monté.
Il regagnait à pas lents sa demeure.
D'un tel pasteur l'aumône était meilleure; Voltaire même aurait pressé ses mains ; Tant il est vrai que l'exemple aux humains
Seul en impose ! Avis à ces évêques Dont l'équipage écrase les passants.
Du Christ à pied quand reviendra le temps?
Il reviendra pour les kalendes grecques.
Adonc un jour le pontife expira, S'en fut au ciel , et sur terre laissa Son lit , son banc, et son livre , et son âne ; Quant à la mître, un autre en hérita.
Lors le baudet qui n'était pas ingrat, Plein de chagrin et vide de tisane, Après avoir langui deux mois, creva.
Or, pour savoir quelle est la destinée Qu'au mammifère, ainsi mort de douleur, Les justes dieux par la suite ont donnée, J'ai consulté certain magnétiseur.
Et sur le bois d'une table tournante Nous avons vu tracé ce que je chante.
Un quadrupède et si bon et si doux, Un quadrupède orné d'oreilles telles Qu'Ignorantin n'en a pas de plus belles. Un quadrupède ayant sur son dos roux Porté quinze ans le saint Job à la messe,
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Et, s'il trottait dans la nuit par hasard
Entre deux clercs qui le menaient en lesse,
N'ayant jamais commis le moindre écart,
Un quadrupède à qui gens de village
Qu'on bénissait rendaient sa part d'hommage.
Un quadrupède enfin que la chanson
Traite partout de maître Aliboron,
(Je vous en fais, lecteur, juge vous-même)
Méritait bien la récompense extrême
De devenir chrétien par le baptême!!!
On l'a fait homme, et n'appréhendez pas Que j'aille ici par pure espièglerie Dire qu'il siège en notre académie ; Trop ce serait y causer d'embarras, Car sur quarante il en est , je parie. Vingt qu'on pourrait prendre pour le Midas. (( Lors J> direz-vous « Quel métier ici-bas Votre héros Arcadien pratique? »
Pardienne ! il est professeur de musique.
Toulou^e^-