LE BARON DE
Mil-huit cent quarante-huit, qui bouleversa l'onde Des nations, dans sa course entraîna le baron De ***. Il avait, je vous jure , un singulier esprit, Ce monsieur le baron ; c'est pourquoi mon récit Commence en son honneur par deux vers romantiques. Il excellait surtout aux réponses caustiques. Aussi dans un salon , lorsque chaque invité S'embêtait en causant avec un embêté , (Ce petit barbarisme est ici pour la rime)
Si le baron entrait, quelle joie unanime !
On eut cru voir entrer le Curé de Meudon.
<( Que vous êtes gentil , cher monsieur le baron ! »
Les dames s'écriaient ; et lui par rouerie
S'asseyait en riant près de la moins jolie :
La préférée alors l'aimait pour sa bonté ,
Les autres par dépit ; or de toutes fêté,
Et jurant à la blonde, et jurant à la brune
Une fidélité qu'il n'avait pour aucune ,
De chaque poulailler notre homme était le coq.
Mais las! il est tombé sous un bon coup d'estoc,
En duel.
0 Lauzun , Don Juan , Lovelace , Vous n'êtes plus ! celui qui suivait votre trace, Le baron De *** n'est plus! ! Héros de la beauté, Dieu devrait vous donner son immortalité; Et pour l'indemniser d'un tel octroi de vie. De femmes je suis sûr qu'une troupe ravie En échange offrirait la moitié de ses jours, La dernière moitié, s'entend. Parles Amours Le baron sur des fleurs adonc fut mis en terre.
Et qu'importait après que Paris fît la guerre ; Que sur ce grand théâtre où le monde est en jeu,
Du vieux républicain le pubère neveu Adaptât le bonnet de Phrygie à sa tête ; Que trois mots, réunis d'une manière abstraite Pour résumer en eux l'Évangile divin, Fussent à chaque mur, comme ceux du festin De Balthazar, écrits en anglaise ou bâtarde ; Qu'au nez de tous les rois eût monté la moutarde; Que l'avenir, miiié par des vagues de sang, Chancelât sur sa base, et qu'un représentant De vingt-cinq francs par jour fît payer sa faconde?... Ces dames n'oyaient rien : leur tristesse profonde Pour cet ami perdu gardait tous les soupirs ; Sa mémoire longtemps occupa leurs loisirs ; On citait ses bons mots et ses bonnes fortunes ; Au cœur des maris seuls il laissait des rancunes. Los, los à ce baron! Good night ! De profundis t
Adonc je vais narrer une histoire entre dix. Mais si vous la trouvez, comme Astrée ou Cassandre, Mal écrite, ma foi, vous pouvez vous en prendre A ma belle, d'humeur noire depuis deux jours, Parsqu'elle voit tout jaune. Au temps de ses amours, A gente châtelaine en robe de velours Notre dandy plaisait. Du royaume de Tendre,
Adorable Clélie , adorable Timandre ,
Ensemble ils parcouraient les adorables lieux.
Un époux existait, mais comme dans les cieux
Existait pour Vénus le fabricant de foudre,
Epoux à. l'œil de qui tous deux jetaient la poudre.
Sans cesse cet époux s'occupait au jardin
A bêcher, à sarcler, à planter ; et Sylvain ,
Ainsi qu'un archevêque au sein de son chapitre.
N'avait de jardinier que le lucre et le titre.
Le maître détestait Sylvain ouvertement,
Et Sylvain détestait le maître sourdement.
Pourquoi? Par cet instinct qui fait qu'un homme flaire
Un ennemi caché sous un ami.
Derrière Un massif, un chalet avait été bâti.
Là, quand monsieur suant, rouge, à moitié rôti. Avec regret quittait et radis et concombre. Monsieur venait chercher et la fraîcheur et l'ombre ; L'intérieur servait de boudoir à Vénus, Et se trouve décrit dans le fameux Cyrus. Or, un jour, à Sylvain passant près la fenêtre Quelques mots entendus prouvèrent que son maître Pour être froid mari n'était pas froid amant. « Bon, je va^ me venger » se dit le garnement.
Il galope au castel ; il entre dans la chambre Sans frapper... Dieu ! dessus un coussin qui sent l'ambre Madame avait ouvert, sous les yeux du baron, Le livre intitulé morale en action.
La surprise, d'un niais donne au gars la figure. Il n'ose plus parler : une même aventure Au lieu d'une vengeance en procurera deux. La belle est interdite et baisse ses grands yeux. Mais le baron bien vite a rompu le silence : « Je viens de faire ici certaine expérience De physique, » dit-il, grave comme un recors « J'ai Ml que la chaleur fait dilater les corps. »
— « Possible ! » répart l'autre « Hében ! cette physique Au chalet m'sieu z'aussi sait la mettre en pratique.
— Lui? mon mari? le traître! allons-y. »
Le paysan Comme un tambour-major soudain marche devant ; De dire n'est besoin si son àme jubile. Madame vient après, et puis en serre-file Arrive le baron. Sur les étroits sentiers, A peine du trio s'impriment les souliers. Tant il se hâte. Ainsi, dans le siècle d'Horace, Les nymphes sur les prés ne laissaient pas de trace.
Ah! te voici, chalet, objet de leurs désirs, Coupable protecteur de coupables plaisirs, Abominable autel où l'horrible adultère Fait fumer un encens que repousse la terre. Ouvre-toi sous leur triple et furieux effort!... Il s'ouvrit... 0 surprise, ô rage, ô déconfort! Oncques positions me parurent plus louches. Cinq cris au firmament montèrent de cinq bouches : c( Est-ce vous? -C'est bien nous ! - Est-ce toi? - C'est bien moi! » Cas de flagrant délit, cas prévu par la loi. La Phryné vainement dans un coin s'enveloppe, Sylvain ouvr« des yeux comme l'œil d'un cyclope. Il reconnaît... qui donc?... J^vous le donne en vingt... Je vous le donne en cent... Oh! çe^pauvre Sylvain!...
Devinez Hé bien, donc! il reconnaît sa femme.
Oui, madame Sylvain, la coquine, l'infâme.
Elle, elle!... Et mon Sylvain, qui croyait se venger!
Quel effet théâtral! Tous veulent déloger,
Mais Sylvain les arrête ; il rugit comme un tigre :
« Vous, m'sieu, z'avec ma femme ! Ah saperlotte ! ah bigre !
Qu'j'vous apprenions z'aussi quej'ons vu dans 1' boudoir
La vôtre avec l'baron comme j' venons d' vous voir! x
Toulouse.