BOUTADE
Ce jour-là il pleuvait, le ciel et les idées étaient noirs, la Seine
« Le bonheur, mon ami, c'est une ombre craintive ; Plus nous la poursuivons, plus elle est fugitive. Quand on va le, chercher sous les zones d'azur, Il est sous les frimas. C'est un fruit jamais mûr, Un diamant qu'on voit toujours au doigt des autres, Un Messie attendu par des milliers d'apôtres Qui l'ont tué parfois en le méconnaissant
— Sans pierre, mon ami, l'orfèvre est impuissant A reconnaître l'or ; le bonheur sur la terre
Pour qu'on le reconnaisse a de même sa pierre : La souffrance. Le cœur, après avoir souffert. Bien plus facilement à la joie est ouvert ; Et le repos alors au sein de la campagne, Entre une femme aimée et quelque blond enfant ; N'est-ce pas le bonheur?
— Ah ! très-bien ! ah ! charmant !
Vous venez de relire à coup sûr Florian.
— Raillez, et néanmoins, lorsque l'ennui vous gagne, Vous savez comme moi fuir les murs de Paris,
Fuir ses gris boulevards bordés d'arbres en peine,
Et repaître plus loin vos yeux des prés fleuris,
Des monts où naît la source et de l'immense plaine.
— Les champs comme remède , à la bonne heure; mais Les champs comme séjour continuel, jamais.
— Vous leur préférez donc cette visqueuse boue De nos places, cet air sans parfum, sans fraîch^eur Qui ronge les poumons et ,qui ternit la joue?
— Que me dites-vous là? Paris, c'est l'éditeur, Le théâtre, l'esprit, le luxe, l'Empereur;
Ce sont les monuments, les passages, les fêtes.
— Paris une fois vu n'a plus rien de Paris, Et sa littérature arrive en tous pays.
Quant aux plaisirs d'aulrui, ce sont des casse-têtes,
Si vous n'y prenez part. Au reste ils sont jolis ,
Ces plaisirs : un repas chez Verdier où l'on mange
Pour de l'or quelques fruits qu'un paysan a pour rien,
Où l'on traîne avec soi ramassée en la fange
Une fille publique, où l'on trouve moyen
De se soûler aux Ilots d'un prétendu Langlade
Fabriqué sans raisin; puis une promenade
A ce Bois de Boulogne où le " camélia "
Racole le butor qui vous remplacera ;
Puis Fabsinthe qui tue, et puis un opéra,
Et puis avec la belle une nuit infamante ,
Et puis nous connaissons les talents de Ricord!!
Des plaisirs de Paris voilà la variante. Alicanthe à vos yeux , mais toujours Alicanthe, C'est l'uniformité comme aux vallons.
— Encor Voudrez-vous avouer qu'elle est bien préférable
A celle des vallons.
— Personne n'est d'accord Sur les goûts. L'Océan et la Seine ont un bord ; Courir sur le bitume ou courir sur le sable , C'est courir. Restez donc dans cette orgie aimable : Qu'est-il besoin de plus? vous avez le bonheur. Pour moi, je veux les eaux, les bocages, la fleur, La nature sauvage et les amours du cœur. J'aime le plein soleil, j'aime le crépuscule, J'aime les vieux rochers, j'aime la renoncule Sur ma porte accouplée à l'odorant jasmin, J'aime le chien joyeux qui me lèche la main Pour m'éveiller, les chants du coq , et dans l'étable La vache qui mugit, et sur le toit penchés Les pigeons attendant les miettes de ma table , Et les moineaux voleurs sur les branches perchés Secouant autour d'eux les perles de l'aurore
0 fière liberté , liberté que j'adore, 0 vendange, ô moisson, ô senteurs de la mer, 0 tempête, ô simoun qui nous viens du désert, 0 pommes d'or jadis prises aux Hespérides, 0 superbe olivier dont le front touche aux cieux, 0 pin géant nourri par les algues humides,
ta
0 lune qui le soir sur les abîmes bleus Traces vers l'infini ce long chemin de feux, 0 beautés qu'autrefois admirait mon enfance, Qui m'avez fait poète et que je ne vois plus, Seul bien contre lequel aux démons apparus Je céderais mon âme, inutile créance.
Comme dans la légende ose-t-on sans démence
Vous comparer des quais, des trottoirs?....
— Là dessus , Je vous laisse rêver, mon cher ; je vous souhaite Une flûte, des bœufs, des rubans, la houlette, Et beaucoup de bonheur , si vous le trouvez là.
— Qu'est-ce donc le bonheur? qui le définira? »
Lors mon ami fit une pirouette
Et répondit: « le bonheur, c'est cela. »