UN GRASSOIS ET SIX CANONS
Ne sommes plus en ce siècle divin Où sans détour parlaient Horace et Perse , Sur les auteurs procès pleuvent à verse : Me faut donc mettre un peu d*eau dans mon vin, Et vous cacher les noms du personnage Qui de ces vers est le héros. Je gage Qu'à ces noms-là tenez précisément.
Tant pis ! Je puis vous dire seulement
Que le pays où se passa la chose Est ce pays où Progné se repose Durant janvier aux branches de citrons , Ce beau pays qui guérit les phthisies A force d'air, d'arômes , de rayons , Qui voit les fleurs émailler ses prairies Pendant que nous à Paris , nous gelons ! ! ! Tel paradis est ou Cannes ou Nice :
Hé bien ! c'est Canne.
A Cannes, sur les fj«ais, Six gros canons en fonte noire et lisse Furent un jour lentement débarqués.
D'une tartane aux vastes flancs arqués , Ils avaient seuls fait la charge grossie ; Pour les hisser de la cale afl*aiblie , Chaîne, levier, cabestan et poulie Avaient grincé, craqué, gémi; les flots S'étaient six fois reculés en furie ; Et pour les mettre en rang vingt matelots Avaient sué quatre mois de leur vie
Enfin tous six côte-à-côte placés.
Lumière en bas, sans gardien sont laissés,
Comme apparaux frappés de quarantaine.
Adjoints, maïeur, employés du domaine
S'en revenaient causant à haute voix
Des dits canons. Passe un de ces Grassois
Qui pour un sou perdu mourraient de peine :
(( Ores, messieurs, » dit-il en son patois
« Craignez-vous pas qu'un voleur ne les prenne?»