STANCES MACABRES
Elle avait de grands yeux, Berthe , la jeune fille, Si grands qu'un cavalier, en passant au galop. Les vit de loin briller à travers la mantille , Pareils aux diamants d'un cortès de Séville, Et que le cavalier aima Berthe aussitôt.
Le coursier, retenu par les mors blancs d'écume, Dans son élan sauvage à regret s'arrêta ; Son pied d'airain frappait le roc comme une enclume. Sa crinière ondulait sur le garrot qui fume. On eut dit Eoùs sculpté par Canova.
« Aux lisières du bois, enfant de la vallée, Que cherchez-vous ainsi? » dit l'escuyer galant. — « Je cherche » répartit la vierge encor troublée Par l'apparition « cette fleur étoilée Qui fait savoir combien vous aime votre amant.
— Moi , tout près je connais une grotte secrète Où bien mieux que la fleur un devin vous dira
Si votre amant vous aime et si son âme est prête A s'unir à votre âme en un hymen honnête, Ou si, les amours bus, il vous délaissera. »
— « Très-noble cavalier, » alors s'écria Berthe « Veux-tu vers ce devin me guider à l'instant ? » Ils marchèrent. Bientôt sous une ronce verte
La grotte, entre deux blocs comme un cratère ouverte. Apparut éclairée à peine et tristement.
Ils entrèrent sans peur ainsi qu'en une église : Et pourtant ce n'étaient qu'horribles détritus , Des ossements noircis jonchant la terre grise , Bien plus nombreux que ceux des soldats de Carabyse, Omoplates , sternums , tibias , cubitus ;
Et comme au carrousel le sol sous les comparses , Comme au bord de la mer les sables sous les flots , Sous leurs rapides pas craquaient les métatarses, Les vertèbres parmi les humérus éparses , Les fémurs entassés sur côtes et frontaux ! !
Devant Berthe à la fin une autre crypte s'ouvre : Elle voit là des murs plus brillants que les cieux , Que les vagues, la nuit, quand l'Océan s'entrouvre , Que le Régent fameux conservé dans le Louvre , Et néanmoins encor moins brillants que ses yeux ;
Et tout autour, rangés comme une sainte crèche , Les plus riches objets , les plus rares bijoux , Des chandeliers ayant un rubis pour bobèche , Des cristaux où la fleur demeure toujours fraîche Et des perles à rendre un grand visir jaloux.
Et le devin , au fond , sur un trépied d'ivoire , Les regardait venir. Et l'escuyer galant L'interrogea, disant : « 0 vieillard qu'on peut croire, Berthe, a-t-elle fait naître un amour illusoire ? Berthe , a-t-elle au contraire un damoiseau fervent ? »
8ft Le devin, ayant lu son livre de cabale Et relu, répondit : « il ne vous aime pas.... » Puis disparut derrière un angle de la salle. Et l'escuyer, joyeux d'une joie infernale , Ajouta : « tu le vois , les hommes sont ingrats.
Hé bien! enfant , je suis celui que l'homme abhorre ; Je cherche une beauté qui veuille mon amour. Depuis Eve je l'ai du couchant à l'aurore Cherchée en vain , je cherche et je recherche encore ; Jeune fille aux grands yeux, je te l'offre à ton tour.
Sous tes pieds ont grincé les os des mille femmes Dont le dédain pour moi fut suivi de la mort. Tu périras ici comme ces folles âmes , Si tu refuses ; mais à moi, seigneur des flammes, Si tu donnes ton cœur, tu prendras tout cet or. »
Et Berthe préférant la fortune au martyre , Après Eve écouta les propos de Satan , Bien que le cavalier eût fait place au satyre, Bien qu'elle rencontrât des lèvres de vampire, Bien que des doigts crochus touchassent son sein blanc.
Or, Berthe maintenant est une démonesse Occupée à tenter les filles aux grands yeux. Lorsqu'un beau cavalier vient contre une caresse Leur promettre velours , bagues , laquais , richesse , C'est elle qui détruit leurs scrupules pieux.