UN MARI QUI NE SAIT PAS LIRE
Aimez-vous le loto ? Belmontet en raffole ; Rigolboche, (aujourd'hui Rigolboche partout Met son pied) Rigolboche adore ce jeu drôle ; Et mon héros par gloire en porte un à son cou. Mon héros est un niais auquel un héritage Venait de donner droit de rouler équipage , Et surtout de donner les moyens arrêtés De payer chaque soir aux voisins thés sur thés ^
Pourvu que ses voisins chaque soir se prêtassent A sa lotomanie, et longuement jouassent. Un professeur dirait que ces deux subjonctifs Sont là pour exprimer les plaisirs les plus vifs.
j Donc, le soir dont s'agit, tous ces gens immobiles Sur le quine attendu fixaient des yeux fébriles ; Quand tout-à-coup riant, gambadant et chantant Au milieu d'eux se jette un fol étudiant :
(( Des numéros que Ton tire Avec d'absurdes bons-mots , Un quaterne qui soupire , Des cartons et des nigauds , Voilà les jeux de lotos , Voilà les jeux de lotos!
— Monsieur, quel est cet air?— L'air desFiLLES de marbre. — Hé bien ! allez là-bas le chanter sous un arbre, Et flanquez-nous la paix. » Or, grâce au remuement, Le damoiseau venait de glisser à l'hôtesse Une mignonne lettre ; or ce n'est qu'à maîtresse Qu'on peut remettre un pli si singulièrement ; Or l'hôte avait surpris le double mouvement ; Or, quand le tapageur est poussé vers la rue,
Que madame le suit du cœur et de la vue, Le mari dextrement plonge dans le tablier; Or le plongeur, lancé sous une onde inconnue. De poche se trompant se trompe de papier ; Or lecteur, j'ai tantôt oublié de vous dire Que mon pauvre héros hélas ! ne sait pas lire. Donc souffrant ce qu'on soûle appeler le martyre, D se tait, mais il brûle, au point que le loto Ce soir n'aura plus l'air de s'arrêter trop tôt.
Néanmoins, chiffre à chiffre, à l'ordinaire dose Le loto fut versé. c( Bonne nuit, à demain ! y> Bonne nuit, c'est facile à souhaiter la chose, Mais combien de souhaits qui restent en chemin ! Germain, (avais-je dit qu'il s'appelait Germain?) Depuis qu'il était riche et lavé d'eau de rose , Avait fait ce que font tant d'imprudents maris. Entre madame et lui deux chambres et deux lits. C'est du plus joli ton, c'est grand genre, c'est noble. Moi, j'appelle cela délaisser son vignoble. Et gare les voleurs ! Enfin chacun son goût, Comme dit le proverbe. En cette circonstance La bifurcation fut une heureuse chance.
Germaip put en effet, toute la nuit debout.
Sans crainte de troubler le sommeil de sa mie , Se lamenter à l'aise et singer Jérémie.
« Petit vilain feuillet , dire que tu contiens Germain et son honneur ! Et dire que ma femme T'aurait lu lorsque moi je ne puis!! C'est infâme. Ces griffonnages noirs ne sont guère chrétiens Puisqu'il peuvent ainsi senir à l'adultère ; On devrait en bannir l'art si pernicieux. Un saint dont les curés parlent beaucoup en chaire, Dans ce but à Dijon fit un discours. Tant mieux! Je suis plus que jamais de son avis. J'enrage. Voyons ! qui me lira cette illisible page ? Joseph?... non. Lucien?... Je verrai. Quel qu'il sok, Celui-là va connaître.... ahi! ma pauvre tête! A mon âge grandir encor , c'est par trop bête. Pourtant je veux savoir d'une manière nette Si madame Germain a violé sa foi.
Suis-je ou non ce qu'on est en semblable occurrence ? Montré-je cet écrit? Dois-je pas le montrer? L'amoureux a-t-il eu le front de la nommer ? Faut-il dans un procès appeler la vengeance? Entré jaune, un mari sort noir de l'audience ; Mieux vaut »
i17 Et cœteraj des points en abondance.
Pas n'est besoin , je crois , céans de répéter Tout son amphigouri: moult lecteurs peuvent être Ce qu'à leurs yeux Germain sûrement doit paraître ; Ils savent ce qu'on dit alors en pareil cas, Ils savent qu'icelui ne se couchera pas ; Reste à multiplier par une nuit entière Le peu que j'ai cité du galimatias.
Dès qu'il perçoit le chant si funeste à Saint-Pierre , Il court chez un ami : « compère , admire donc Ce billet-doux soustrait la semaine dernière A madame Clément. — Bravo! le tour est bon. Cette prude qui feint de n'aller qu'au sermon! Montre... Ah! ah! par exemple! ah! ah! laisse-moi rire... Mon compère, sais-tu ce que c'est? — Hélas! non.
— Une note. — Une note! (à la fin, je respire. )
— Mais de dame Clément cette note n'est brin. Devines-tu de qui ? — Ce n'est pas fort malin , J'aurai confondu.... note à madame Germain.
— Mais devine de quoi. — Pardienne ! de toilette.
— De dents, mon cher, de dents. Ton billet-doux m'a l'air De devoir pour ta femme être un billet amer. Lorsque tout le quartier saura ce qu'elle achette ,
Car dans tout le quartier je vais à tous venants Annoncer la nouvelle: elle a de fausses dents. Et qu'elle vienne après faire encor la coquette ! >
Germain fit demi-tour et rompit l'entretien. Comme tant de maris trompés il ne sut rien. « Bah! » dit-il « à présent je puis dormir fort bien ; Ce qui perd sa mâchoire assurera ma tête. »