NAPOLÉON III
Qu'ils étaient beaux les jours où l'Europe attentive Des glaces de Russie à l'Hispanique rive En sa course de feu suivait le conquérant , Lorsque divinisé dans de sanglantes fêtes 11 faisait incliner les plus royales têtes ,
Un pied sur chaque continent.
La France dans ces jours marchait en souveraine Vingt peuples, à son char attelés d'une chaîne, Dans la poudre tremblaient même de l'implorer Et notre aigle , planant sur les débris des trônes , Dans ses serres tenait des restes de couronnes Qu'elle achevait de dévorer.
On n'entendait jamais que des hymnes de gloire ; Le héros pour lier à ses pas la Victoire ,
Empruiitaii au soleil lei feux de son regard ; Qu'il dit et refoulant une fange d'esclaves Sur les forts aussitôt bondissaient mille braves Pour y planter notre étendard.
Aujourd'hui sur des fleurs , demain sur les murailles Il vit d'un œil égal les festins , les batailles ; Il fît de notre siècle un siècle de géants ; De trophée ennemi chacun formait sa couche Et l'enfant pour jouet n'avait qu'une cartouche Entre ses doigts déjà puissants !
Mais c^t éclat n'est plus ; dans un brillant mirage Le prisme du passé nous en montre l'image , C'est assez de conter ces belles actions : Le monde est trop petit pour notre grande armée Et le Temps voit encor sur l'Europe alarmée La blessure des nations.
Depuis , de nos autels s'envola la fortune ; Albion , parvenue au trident de Neptune , Sans que Paris frémît , sans qm de son tombeau L'ombre du vieux Jean-Bart s'élançât irritée , Sans qu'on brandit des Francs la hache rec^outee A craché sur notre di-apeau ;
Depuis , un noir linceul a pesé sur la France ; Les révolutions ont vomi leur souffrance ; Des rois ont fait de l'or le prix du déshonneur ; Depuis , d'affreux écrits , de stupides doctrines Ont prêché le viol , le meurtre , les rapines , Le mépris des lois et du cœur ;
Depuis , les passions partout se sont dressées ;
Les familles partout ont été menacées ;
Une fièvre de sang a brûlé les esprits ;
De nouveaux Jacobins , sur une immense liste ,
JMélant avec fureur libéral , royaliste ,
N'ont tiré que sur les habits ! !
Ils attendaient qu'enfin leur heure fût venue , L'heure de l'échafaud , et déjà dans leur vue Nous lisions l'espoir de nous assassiner , Sicaires monstrueux ! c'en était fait du monde : Famille , autel ,. patrie , en moins d'une seconde , Leur folie allait tout ruiner.
Cela se pouvait-il ? La sainte Providence Devaît-elle déjà laisser tomber la France , L'Europe , l'avenir au gouffre du malheur ? Non , non , un cri du peuple a tiré de ses chaînes
L'e.xilé qui devait après trente ans de peines Etre un nouveau libérateur.
Tu parus et soudain cette horde meurtrière Recula devant toi , rentra dans sa poussière , De même que la foudre , aux flancs creux du vallon ^ Lorsque son bruit puissant réveille les abîmes , Fait rentrer les vautours inassouvis de crimes Au fond des sables de Memnon !
Et la société maintenant est tranquille ; Des menaces de mort au sein de chaque ville Ne viennent plus troubler l'honnête citoyen : Si le tigre dompté gronde encor dans sa cage , C'est toi qui nous défends , nous rions de sa rage , Notre sort est tout dans le tien.
Et pour consolider l'œuvre de délivrance , Des partis terrassés pour briser l'existence . Pour qu'un principe sûr ramène le bonheur , Pour qu'un bel horizon à nos yeux se déroule , Tu viens interroger les désirs de la foule Sur ton offre d'un Empereur.
Les voix par millions te donnent leur suffrage El l'univers entier sauvé d'un grand naufrage
Dans un élan commun approuve notre vœu: Sois donc , sois empereur et de l'ardent génie Qui de tant de rayons couronna la patrie , Sois pour nous le digne neveu !
Mais puisque dans tes mains le sort remet un sceptre Comme lui ne pouvant souffrir un autre maître , Vas-tu faire voler les trônes en éclats ? Héritier de son nom , l'es-tu de son délire ? Vas-tu nous rendre encor l'ivresse de l'Empire ? Vas-tu nous rendre les combats ?
Oh ! c'est assez ! chez nous trop de noms retentissent Les lauriers trop nombreux , dédaignés se flétrissent ; On voit partout les pas de notre légion ; La France , écoutant trop son humeur vagabonde , La France a déchiré les entrailles du monde : Laisse un peu dormir le lion.
Qu'une sublime paix enfin nous régénère , Qu'on rende moins amer le pain de la misère , Que les arts donnent seuls une proie aux esprits , Que plus instruit le peuple à ta hauteur grandisse , Que ta main généreuse au mérite fournisse De l'encens , de l'or et des prix.
Alors tu seras grand , plus grand que dans la guerre Alors à te bénir s'habitûra la terre ; Une triple auréole illustrera ton front ; Salut , gloire , bonheur , on y pourra tout lire Et pleins d'orgueil un jour nos enfants pourront dire : Napoléon ! Napoléon ! ! !
Aix, novcinlire 1352.