LA MORT DE MA MÈRE
Mater cara , jaces aelernse morlis in ogro Sed gralo puerùra jieutorc vi\is adiiùcr
Seigneur, pourquoi sur cette terre Sommes nous jetés pour souffrir ?
Sous le souffle de la misère Pourquoi naître , vivre et mourir?
Pourquoi faut-il que les alarmes Composent notre court destin , Que sans cesse d'amères larmes Mouillent l'humble morceau de pain ?
Comme un fils de votre colère L'homme pour gémir est-il né?
Dans les entrailles de sa mère- L'aviez-vous déjà condamné ?
Ilelas ! chcKiue jour de la vie Arrache une joie à son cœur Et c'est vainement qu'il envie , Et cherche partout le bonheur :
Sous ta rose il trouve l'épine , Sous les délices les labeurs , Sous le monument la ruine ; Les ris mêmes coûtent des pleurs.
Et dans cette carrière étrange Où le plaisir a p^u de part, Nous passons connue une phalange Dont la mort porte l'étendard.
0 mort , ô déesse implacable , Sombre ministre du Très-Haut, Dis nous : à ta loi redoutable Qui pourrait ravir un tombeau?
Aux fleurs des festins et des danses Tu môles l'arbi'o du malheur El tu termines no^ soulTrances Par une deriiière douleur !
Qu'ils doivent être grands vos trésors d'harmonies, Seigneur , que vos bontés doivent être infinies
Pour récompenser vos élusi Que vous devez avoir de saintes allégresses Pour racheter au ciel nos heures de détresses
Lorsque nous ne pécherons plus ,
Quo la mort nous aura de son aile livide Brisés , que notre place au banquet sera vide
Parmi nos parents éplorés Et que notre âme , admise aux régions célestes, Verra par la piété porter ses tristes restes
Sous les portiques consacrés 1
Oh ! vous devez avoir au séjour de lumière
Une paix inconnue à notre humble poussière , -
Une mystique volupté , Des plaisirs réservés à vos saints , à vos anges , Aux vierges , aux prélats qui chantent vos louanges
Durant toute l'éternité !
Il faut bienqiie le juste en proie à tant de haines , Volontaire martyr qui de pieuses chaînes
Dans sa course chargea ses pas , Qui loin des fleurs du monde alla chercher la ronce , Al blasphème orgueilleux adressant pour réponse
Un cri de joie à son trépas ;
Et ce pauvre , en guenille , à la marche abattue Qui par amour du bien n'a pas dans une rue
Volé du pain pour son enfant ; Et la vierge oubliée au fond du noir hospice , Où sa pudique main soigne les fruits du vice
Par un sublime dévouement ;
Et cet infortuné croyant parce qu'il souffre ,
Alors que l'homme heureux prend la mort pour un gouffre
Sur les bords du néant ouvert :
Il faut bien que ceux-là dont la vie est amère , Pour lesquels les plaisirs se comptent sur la terre
Comme les ombres au désert ,
Il faut bien , ô mon Dieu , que tant de créatures ,
Vrais enfants de la foi , riches de leurs tortures ,
Puissent enfin ouvrir leur cœur,
Et voir rémunérer au sein de la justice Ce courage , cette ferveur.
Sans cela , contre vous l'impie aurait des arm.s : A cjuoi pourrait servir ce baptême de larmes
Auquel le juste est condamné ?
C'est lorsque vous aimez de votre amour immense Que vous faites souffrir ; par votre Providence
Quiconque souffre est pardonné.
Oui , Seigneur , oui sans doute au malheur on pardonno : Chaque peine ici-bas nous vaut une couronne
Dans votre, royaume divin ; Devant le repentir tous les crimes s'effacent Et jamais vos pasteurs à l'autel ne se lassent
De faire du pécheur un saint.
Et celle qui jadis sur ma couche légère M'apprit à bégayer votre douce prière ,
Les deux mains jointes , à genoux , Qui dans ce monde a vu de pénibles souffrances Transformer tous ses jours en longues pénitences ,
^!'est-elle pas auprès de vous ?
Celle piur qui , de pleurs cruellement r^^-mplie Comme un sinistiv éclair s'évanouit la vie y
A qui tout distilla le fiel , Tout fut ennui, dégoût , amertume, misère , 0 Seigneur , ô mon Dieu , celle qui fui ma ni>rc
Dites , n'est-ellc pas au ciel ?
Ma mère ! hélas ! j'ai vu mourir ma bonne mère I Comme la lampe éteinte au fond du sanctuairo, J'ai vu son œil fermé par l'éternel sommeil ; Son front décoloré , libre de la pensée , Ne laissait plus de place à sa douleur passée ^ Et semblait espérer un céleste réveil ;
Sa bouche , fatiguée encore de se plaindre , Semblait parler des cieux qu'elle venait d'atleindre Semblait presque sourire au bienfait de la mort ; Sa main où le trépas mettait sa froide empreinte > Ne pouvait plus répondre à ma douteuse étreinte : Je pressais , j 'a pp." la s , mais inutile effort !
Fsî-il jamais sorti quelque voix de la tombe ?
A nos pleurs , à nos cr.s , un homme qui succombe
S'est-il jamais dressé couvert de son linceul?
.lamais ! et notre mèro était inanimée ,
Dans le passé sa ti-ace allait être abîmée ,
Et pour nous , pour toujours le regret restait seul !
Le soir , lorsqu'arriva la nuit silencieuse , Dans la chambre déserte une lampe pieuse Répandait près du corps une larme de feu ^ Et mes sœurs murmurant de lugubres prières , Tristes comme la brise aux croix des cimetières , Vers la sainte Sion fesaient monter leur vœu;
Et sur son lit de mort notre mère étendue ,
De longs habits tout blancs par nous-mêmes vêtue
Muette , ressemblait à l'ange du tombeau;
Et nous allâmes tous sur son visage auguste
Où rayonnaient la gloire et la beauté du juste
Rendre encore une fois les baisers du berceau
Et comme si c'était un jour de belle fête ,
Comme au temps où pour nou^ la joie était parfaite,
Comme si je devais encore l'émouvoir ,
Si le sourire cncor devait ouvrir sa bouche ,
Sans pleurer , m'approchant de la funèbre couche
Je pris sa pâle main et je lui dis bonsoir !
Et je ne pleurai pas et mon àmc brisée Sous la douleur alors s'atfaissant épuisée , Alla chercher ailleurs des pleurs pour sanglotter Le lendemain la terre avait fait une place ; L'airain sacré gémit et vibra dans l'espace ; Des fantômes voilés vinrent pour l'emporter ;
L'avide éternité réclamant sa victime , Bientôt tout le convoi qui s'ébranle et s'anime Couvrit au loin le sol de ses replis de deuil ; De mortuaires chants dans l'air se répandirent ; Les anges radieux en chœur y répondirent . Et de nous lentement s'éloigna le cercueil.
Tout était dit : ce fut une grâce pour elle ; Elle soupirait tant après l'heure mortelle , Dans trois jours d'agonie elle avait tant souffert , Trois longs jours d'agonie ! et c'était impossible D: rendre cette- fin moins lente , moins horrible 0 mon Dieu , le calice à nor cœurs fut oflert.
Tant que son œil brilla d'une lueur fatale , Tant qu'elle fit entendre un difficile râle , De notre voix tremblante elle connut le son TA , comme si des morts distrayant sa pensée Los souvenirs parlaient à son âme oppfessée , De son époux sans cesse elle redit le nom.
Oh ! bienheureux celui qui possède sa mère , Qui ne recherche point le temple solitaire ; Bienheureux l'homme exempt des blessures du cœur L'homme qui peut en vain s'asseoir sur une tombe , L'homme qui ne sait pas si la gaîté succombe , Si l'âme se flétrit au souffle du malheur !
Heureux ! ils n'ont jamais les tourments que nous eûmes;
Leur lèvre a repoussé la coupe d'amertumes ;
Ils ont planté leur tente à l'ombre du bonheur
Et , lorsqu'ils sortiront du désert de la vie ,
Si de biens , de vertus leur mémoire est suivie ,
Ils prendront leur essor , vierges de la douleur.
Et toi , ma mère , assise au banquet des prophètes Tu vas goûter des cieux les ineffables fêtes ; Le tenîps inaperçu va couler à tes pieds ,
Et , plaignant des humains la race criminelle , Tu vas glorifier dans une hymne éternelle Celui qui fait plier les fronts les plus altiers.
Implore-le pour nous ; et de la voûte sainte L'encens à flots épais parfumera l'enceinte Pour rendre grâce au Dieu qui fait naître la fleur Et toujours nous irons prier sur ta poussière ; Et ton nom bien-aimé de ta modeste pierre S'effacera plutôt qu'au fond de notre cœur ! ! !
Cannes. m\ 1853.