‹ La folle du logisChapitre 3 sur 17 · I.KO:^ GOZLAN · texte numérisé non relu

I.KO:^ GOZLAN

LA

LP^E VENGEAlNCE EN MLMATIRE

A ^ilJgl ans, lloiichoi'; [v Jïuiiouv poiiilrc des pcUls amours, des nœuds de roses el des nids de colombes, n'clait pas encore Tartiste original et célèbre qui a rempli le dix-huitième siècle de Fencens de ses succès el de la \apeur de ses paslcls gracieux, trop gracieux dans l'opinion des moralistes même les moins sévères. Comme Watteau, comme Lancret, ses deux illustres prédécesseurs, il était alors obligé) pour vivre et fort mal vivre, de peindre sans relâche des paravents, des bois de clavecin, des panneaux de voitures, et surtout beaucoup de dessus de portes. C'était pour lui une bonne fortune quand on rapjtelait dajis <|uelqut' riche château, où, suflisamment nourri, à peu près blanchi et à demi chauffé, il était chargé de repré-

seiiter, perché an iiaul LVune échelle, iriimoiiibrables Quatre Saisons, des centaines de Trots Grâces et une foule dWge d'or et d" argent. Qu'il était loin de penser, à cette époque de lutte coj'ps à corps avec la misère, ([ue ces toiles et ces panneaux seraient j-echerchés un jour avec avidité par les amateurs et payés comme autant de chefs-d'œuvre! Mais quel artiste, quel poëte a jamais été dans le secret de l'avenir? Salutaire ignorance! car, peut-être, ni le poëte ni le peintre ne travailleraient s'ils étaient sûrs de leur avenir, et, dans ce cas, l'avenir n'arriverait jamais pour eux. Ne dérangeons donc pas un ordre que nous n'avons pas fait. Laissons à la vague l'écume, à la tempête le bruit, au poëte la souffrance. Rappelons-nous souvent la réponse bizarre, mais bien sensée, que Pétrarque, le grand poëte italien, fit un jour au pape, qui lui disait affectueusement : « Signor Pétrarque, voilà Laure devenue veuve, Laure que vous avez tant aimée, Laure pour qui, depuis plus de vingt ans, vous avez tant soupiré et écrit tant de beaux vers! Voulez-vous, cher et grand poëte, que j'intervienne pour vous la faire épouser? — Gardez-vous-en bien! s'écria le poëte : si vous saviez combien je veux soupirer encore pour elle des sonnets! »

Le jeune Boucher, — qu'on se garde bien de le cj'oire, - n'était pas tout à fait aussi poétique que Pétrarque; s'il éprouvait profondénjcnt les ennuis attachés à la pauvreté, il était loin de l'aimer. 11 la subissait en silence, souffrant le joug de plomb qu'il portait, mais ne demandant pas (ju'il fût plus lourd. Il l'était déjà assez pour son âge, qui se décourage si vit(!, et pour son caractère, éperdument amoureux de la liberté, du j)Iaisirj en attendant d'être sans mesure l'ami de Ja licence, ainsi que l'attesl'Mil non-seulement ses tableaux grands et petits, nuiis ^nu^. les mémoires contemporains. Longlemps esclave des \ olontés fastidieuses des graiids seigneurs qui employaient N(iii pinceau à l'ornemeiil de leurs ])alaisj il devail nu

UiNË VKMiKA.NCE EN MlMATl/Hi: 5

jour, ([iiaiid la ricliessc viciidrail Ir visiler, posséder, lui aussi, maison des champs, bàlie sur le uioclleux versaiil de la colline; parcs dessinés par les successeurs de le Nôtre; eaux vives et eaux dormantes sous les roseaux ; lialnlation de prince, distribuée à ravir les yeux, njeubléc avec luxe et délicatesse; salons tendus de tapisseries des Gobelins, boudoirs de soie bleue et rose ; et donr^er, lui aussi, à son tour, dans ses propriétés, des soupers qui vont de service en service du soir au matin, des bals sous les niarronniers, des illuminations à faire pâlir les étoiles, des fêtes à attirer chez lui toute cette noblesse dont il avait été d'abord le serviteur très-humble et le commensal trèsnécessiteux. Mais ces jours de splemleur étaient encore perdus au fond vaporeux et fort indistinct de la perspective de son avenir, quand il épuisait les premiers trésors de sa jeune imagination à décorer le château de madame la vicomtesse Duvernoy, placé aux bords de la Seine, ces bords qui n'étaient pas aussi fleuris pour lui ({ue pour les iiKUitons de madame Deshoulièrcs.

I.es caprices de cette hautaine Jiiadame Duvernoy ne cessaient de tourmenter le malheureux, artiste Boucher, qu'elle avait fait venir de Paris pour peindre, embellir, ornei', décorer de liaut en bas son vieux château de la lolie-Duvernoy. Tour cent francs par mois, il avait accepté de couvrir de ses douces et riantes compositions les nombreuses pièces du château; il devait peupler les corridors de ligures mytholoyi({ues; la salle à manger de sujets de chasse, de bécassines entrelacées avec des poules d'eau au plumage tendre, de cerfs et de biches, de gibecières et de fusils; puis entourer le salon de panneaux tour à tour sévères ou légers, offrant, les uns des insliiimenls de niusi([ue, les autres des Muses inspirées, les autres ejir(»re des emblènii'?5 tirés de la culture des beauxarts. Toujours pour cent francs par mois, il était obligi' de compléter cette vaste série d'ouvrages par la décoration

(liulu saJlc de bain dans le stj/le orientai, el enlin par celle d'une cliauibre à coucher et de plusieurs boudoirs. Il y avait là, on en conviendra, de quoi esquisser, composer el peindre des jours, des mois, des années, lâche laborieuse, immense, écrasante, que n'adoucissaient pas pour lui les bons procédés de madame Amaranlhe Duvernoy. La hère vieomtesse, qui n'avait que Forgueil des arts, traitait les artistes comme elle ne traitait pas ses valets de pied, ses paysans et sa basse domesticité. Pour elle, un peintre représentait un ouvrier en couleur, rien de plus; elle payait Boucher pour lui faire des hameaux, des pavsages, des moulins, des barques, comme elle payait son cordonnier pour lui faire des souliers, et son coiffeur pour lui faire des boucles et lui poser des mouches. Aucune différence à ses yeux. Boucher mangeait à Toffice avec la femme de chambre et couchait sous les combles. Et, si de loin en loin madame la vicomtesse daignait descendre à examiner les travaux du jeune artiste perché sur son échelle de douleur, c'était pour Thumilier el le froisser pur des critiques qui le laissaient pendant plusieurs jours dans le plus sombre découragement. C'est dans ces termes ou à peu près qu'elle lui ])arlait, et qu'elle lui parla en effet un jour où elle eut la bonté d'aller voir les peintures qu'il composait pour elle. ^

— Dites donc, jeune hoihme, qu'est-ce que vous avez prétendu faire là?

Et le bout de son ombrelle chhioise se promenait sur la peinture encore fraîche qu'elle désignait de cette façon si courtoise et si bienveillante.

Et Boucher répondit :

— Madame la vicomtesse, c'est une colombe qui porte un message à son cou.

— (ja, une colombe?

— Oui, madame.

— Vous vouleisrire! C'est un vrai canard sauvage.

UNK VKNCEANOF. FN MIMATlilU' n

La roiigPiir couvrit le visage de l'artislo.

— C'est que je n'aurai pas réussi, mais j'ai cru représenter une colombe.

— Allons donc! jamais pareil oiseau n'a été une colombe! Vous me retoucherez cela, entendez-vous?

— Oui, madame.

— Et qu'avez -vous prétendu faire ici?

— \j\\ moulin,

— Une grosse mouche, vous voulez dire?

— Pardon, madame la vicomtesse, c'est bien un mon- !in...

— Auriez-vous l'intention devons moquer de moi?

— Je vous jure, madame, que mon intention...

— Dans quel pays, je vous prie, existe-t-il des moulins qui ont tant d'ailes?... Comptez : une, deux, trois, qiuUre, cinq, six, sept, huit ailes...

Et la vicomtesse de rire des huit ailes du moulin.

— Permettez-moi de vous faire observer, madame, que mon moulin n'a réellement que quatre ailes; vous en comptez huit, parce qu'il vous j^laît en ce moment do confondre avec ces quatre ailes leurs quatre ombres portées.

— Ombres portées!... ombres portée.^'... inni qu'il vous plaira, mais je n'admets pas, je n'admettrai jamais qu'un Jiioulin ait huit ailes...

— Encore une fois, madame...

— Supprimez-moi tout de suite ces quatre ailes.

— Mais, madame, si je les supprime, le moulin ne ^c\",\ plus en perspective...

— - Qu'est -ce que cela me fait?

— Il tombera sur le premier plan...

— Je m'en moque bien! Vous le relèverez, s'il iond)e.

— Il ne ressemblera pi us à un moulin.

— Ahl c'est trop fort!... Parce qu'un moulin n'aura pas huit ailes, il ne sera plus un moulin... Vous dérai-

sonnez... Où avez-voiis appris? où avez-vous étudié?

— Je ne dis pas absolument, madame...

— Je vous dis, moi, d'effacer au plus vite ces quatre ailes... Qui vous en demande tant que cela, monsieur?...

Et Bouclier, en soupirant, effaça les ombres portées des quatre ailes du petit moulin, et alors la vicomtesse, satisfaite, de s'écrier :

— A la bonne heure! voilà un moulin, un véritable moulin... Ombres portées! ombres portées!... Si je vons eusse laissé faire... Ces peintres n'entendent rien... absolument rien...

La \ icomtesse s'interrompit pour s'écriei- encore :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Boucher voulut savoir..

— Ce cri... Qu'avez-vous encore aperçu, madame, dans cette peinture?

— Ce que j'ai aperçu!... Qu'est-ce donc, bon Dieu 1 que cet homme-là debout près de votre moulin?

— C'est un berger; j'ai voulu animer la scène, et, daus ce but...

— Vous dites que c'est là un berger?

— Oui, mndame la vicomt(^sse... un berger qui joue de In flûte.

— 11 ne s'agit pas de ce qu'il joue. Ohligez-moi seulement de me dire si les bergers n'oirt (ju'une jamb(\ Autrefois, je ne dis pas; uiais mainlenaul...

— Comment, madame?...

— Je vous dejuande si, d'aplès^ous, h^s bergers n'ont qu'une seule jamb(\ Voyez! votre berger n'a qu'une jambe...

— C'est que Tiiiie cache l'autie. Voilà pourquoi...

— Autre mo(iuerie!... Nous avons Ions diMix jambes... moi, vous, tout le monde... les bergei's comme les rois...

— Sans doiile, juadame; mais j'aurai riionueiir de \ous répéter. .

— Eh bien, alors, pourquoi...

— Mais les lois de la perspective veulent...

— Allons donc! tantôt voire stupide perspective donnait huit ailes à un seul moulin, et maintenant voilà qu'elle ne donne qu'une seule et unique jambe à un berger. Ajoutez bien vite cette jambe qui manque à votre infirme et ridicule berger.

Boucher n'y tint plus. Il répondit, étouffé par l'ignol'ance de la vicomtesse :

— Jamais, madame... Mon respect pour mon art... La viconrtesse riposta :

— Comment, jamais!... Commencez par me respecter avant de respecter votre art... votre perspective... Je vous dis, monsieur, de faire sans plus tarder ni plus raisonner une seconde jambe à ce berger, ou bien... Choisissez !

Boucher se tut et baissa la tête.

C'était un congé que la vicomtesse lUivernoy offrait au peintre s'il se refusait davantage ;'i la monstrueuse ânerie qu'elle lui proposait. Le désespoir lui conseilla ceci :

— Madame la vicomtesse...

— Eb bi<m, que voulez-vous? parlez!

— Avant (le me rendre à vos ordies, qui sont, sans doute, plus sensés qu'ils ne me le paraissent, voudriez* vous qu'un tiers décidai entre nous?...

Aussitôt la fi ère vicomiesse sonna.

— Soyez satisfait, monsieur. Vous allez sur-le-champ être confondu, et votre confusion sera double, triple, car je veux que. ce soit ma femme de chambre elle-même qui >ous condamne. Une femme de chambre! Sarrasine va venir.

Sarrasine était une de ces filles de fermier que les grandes dames de la noblesse de campagne prenaient autrefois à leur service, pour en faiie soit leurs coiffeuses, soit leurs couturières, soit leurs femmes de chambre, selon

8 r.A FOTJ.E DU LOcIS

raptilude qu'elles leur reconnaissaient. C'est là Forigine. à peu près générale, de toutes ces Marton, Lisette, Nérine, qui tiennent tant de place dans les charmantes comédies de Lesage, de Marivaux et de Dancourt. De bonne heure, presque en naissant, elles prenaient les grandes manières de leurs maîtresses en les écoutant parler et en les voyant agir. Quelques-unes allaient passer J'hiver à Paris à la suite de leur maison, et celles-là finissaient par se marier à des coiffeurs ou à des valets de chambre de la grande ville; quelques autres, comme Sarrasine, restaient toujours à la campagne avec leurs maîtresses. C'étaient les moins délurées de leurs classes, c'étaient aussi, sous certains rapports, les moins bien partagées. Elles ne participaient à aucun des plaisirs attachés au service des grandes maisons nobiliaires de Paris. Peu d'étrennes, peu de cadeaux, peu de belles toilettes de madame à porter, quand madame avait à peine cessé de les porter. Ajoutez de très-petits gages, auxquels il fallait ajouter souvent de mauvais traitements. Tel était le sort de la plupart des femmes de chambre campagnardes, ce qui peut aisément se constater par la lecture d'une foule de comédies de mœurs dont la scène se passe dans des châteaux de province. Tel était était le sort de Sarrasine, jeune et jolie fille d'un des fermiers de madame hi vicomtesse Duvernoy.

Ce sort était des moins brillants, si l'on a retenu quelques-uns des traits que nous avons esquissés du fort mauvais caractère de la vicomtesse, la maîtresse très-amère, très-superbe, très-fantasque et Irès-quinteuse de Sarrasine. Il n'est pas de paroles aigres, désagréables, dont elle ne lapidât sa femme de chambre pour la moindre faute commise, pour la plus légère maladresse. Si une mouche était trop près de l'd'il augnsie de la vicomtesse, ou trop loin de sa bouche, elle accablait de reproches la pauvre petite Sarrasine, qui était pourtant adroite comme une

UNK VENr.EANrj'! m MINIATIIIU: 0

fôe ol joli(^ comme iino des plus pimpantes bergères de Watteaii : cheveux cendrés, mignonne figure, rose et blonde, rêveuse et chiffonnée, faite de graco et de malice, sculptée par les mains spirituelles du dix-huitième siècle, qui n'a pas légué son moule au siècle suivant. 11 est, du reste, à remarquer que chaque époque fortement caractérisée a pareillement ses physionomies bien caractérisées qui lui sont propres. Cherchez sous le frêle Louis XV les graves physionomies du règne de Louis XIV, vous ne les rencontrerez pas plus que vous ne trouverez, sous le règne de Louis XIV, les figures longues, mélancoliques et castillanes du temps de Louis XIII. Sans doute, le costume est pour beaucoup dans ces notables différences, mais il n'est pas tout.

Sarrasine, qui connaissait Timpatiencede sa dame, était bien vite accourue au coup de sonnette de madame la vicomtesse. Mais, à peine fut-elle dans la pièce où on rappelait pour donner son opinion, pièce qu'elle n'avait pas encore vue depuis que les peintres s'occupaient de la décorer, qu'elle poussa un cri, mais un cri fort différent, comme impression, de celui qu'avait poussé sa rogne maîtresse il y avait quelques minutes.

— .41)! mon Dieu! madame!...

— Que vous prend-il donc, Sarrasine, pour crier ainsi?

— Je m'extasie, madame.

—• Et qu'avez-vous pour oser vous extasier ainsi devant moi?

— .\h\ madame, les beaux petits moutons! ahl madame, les belles petites chaumières vertes!... Et <"e ruisseau!... et cette rivière là-bas! là-bas!... Ah ! monsieur le peintre, que vous avez de talent! que vous avez de l'esprit! que vous avez du goût!

On pouvait mesurer le dépit infernal éprouvé par la vicomtesse à la joie difficilement contenue de Boucher, l'un et l'auti^ témoins de la satisfaction naïv*^ do Sarrasine.

qui continua de cette manière admiralive et passionnée :

— Oh! mais regardez, madame, cette jolie colombe!... Est-elle bien faite! Elle vole! elle est vivante!

— Vous trouvez donc, vous aussi, que c'est là une colombe !...

— Qui donc ne le trouve pas, madame?

— Moi, mademoiselle la sotte!

— Ah ! c'est différent ! Quel animal voulez-vous alors que cela soit, madame?

— Impertinente! murmura entre ses dents la vicomtesse indignée de ces intarissables éloges prodigués par Sarrasine aux ouvrages de Boucher et particulièrement à certaines parties condamnées par elle.

Cependant les beaux compliments de la jolie femme de chambre s'arrêtèrent tout à coup.

IVun ton de regret, elle reprit ainsi :

— Ah! quel dommage! oh! non... vous vous êtes Irompé, monsi(^ur Boucher, dit-elle... ou je me tromperais bien moi-môme...

— Ah! vous voyez! interrompit la vicomtesse en jet;mi un coup d'œil triomphal sur Boucher et en le ramonant sur Sarrasine avec cette question :

— Ce berger vous cho([ue horriblement, n'est-ce pas, Sarrasine?

— Quel berger, madame? '

— Eh bien, ce berger qui est dans ce paysage que vous avvz sous les yeux?

— Ce n'est pas \o. l)ergcr, madame, qui m'occnj)e... c'est le petit moulin... Pourquoi va-t-il se laisser tomber dans la rivière?

Boucher se tourna vivement vois le mur pour ne pas lai.sser voii' son visage radieux de bonheui' et de vengeance.

— Vous dites, demanda furieuse hi vicomtesse, que ce moulin... •

— Ne lient pas du tout sur sa Jjase... il penche, il incline, il va tomber. Très-certainement M. Boucher pourrait... doit... il me semble... trouver le moyen de le mettre d'aplomb... je ne sais pas, moi... mais vous, qui êtes peintre...

Boucher, qui, depuis le commencement de cette visite de madame Duvernoy, avait toujours eu sa palette d'une main et son pinceau de l'autre, fit rapidement re\ivre les quatre ombres portées qu'il avait effacées, et, à l'instant môme, le moulin se releva, prit du relief, de la vérité : aussi Sarrasine, battant des mains, s'écriait :

— Et voilà! voilà ce que je demandais!... à la bonne heure! c'est là un vrai moulin comme les moulins de mon père... le vent, Dieu merci! ne le renversera plus...

Puis, se retournant vers sa maîtresse, dont elle ne soupçonnait pas les bouillonnements intérieurs pendant qu'elle se livrait à cette félicité orgueilleuse d'avoir trop raison, ce qui porte presque toujours malheur, elle lui dit :

— Madame m'a sonné... Que désire madame?

— Madame désire, lui répondit une voix de tonnei're, qui lit fuir la femme de chambre comme si elleefit été en- }^ouffrée par une tempêle, et faillit faire tomber Boucher du haut <le l'échelle, madame désire que vous alliez nu diable, petite sotte! impertinente fille!

Se tournant ensuite vers Boucher, qui aurait voulu éhc en ce moment où la vicomtesse envoyait In femme de chambre, elle lui dit :

— Passez ce soir, après dîner, dans mon boudoii' : j'ai à vous parler; n'y manquez pas! Adieu, monsieur.

Cet ouragan sortit ensuite, laissant tout contrit le pauvre Boucher, qui se fit, quand il fut seul, ce raisonnemeni fort simple : « Puisque madame Duveinoy, qui n'est pas contente de mon travail, veut me parler, c'est évidemment pour arrêter mon compte et me renvoyer. A la garde de Dieu! ajouta-t-il, bonne fortune aux bons courages. »

12 I.A FOLLE DU LOr.lS

Ensuite, en jelanl un regard mélancolique sur les' peintures qu'il allait laisser inachevées, il dit : « Adieu, moutons aux soies d'argent bouclées-, adieu, mes buissons de roses de mai que j'aurais eu tant de plaisir à caresser du bout de mon pinceau; adieu, petits ruisseaux comme il n'en coule que dans les pays idéals où ils sont <le lait; adieu, ciels veloutés comme on n'en a jamais vu, mais comme on voudrait toujours en voir; adieu, coins mystérieux des bois touffus où l'on voit s'avancer une blanche patte de biche; adieu, forêts coquettes qui se meuvent sous une tempête d'éventails, mais par des éventails agités par de toutes petites mains de sylphes; adieu, lointains tendres et violets, horizons bleus et nuancés comme une gorge de ramier; adieu, nature plus belle que la nature, car je t'ai soigneusement choisie, je t'ai faite des plus doux rayonnements de la lumière, des plus charmants caprices de la nuit, des plus jolies choses du monde; adieu, je ne vous verrai plus et vous ne me verrez plus, moi, qui vous ai créés. Je vous pleurerai!... mais, dites, ne vaut-il pas mieux nous quitter? ne vaut-il pas mieux souffrir que se déshonorer à faire des moulins sans ombre portée et des bergers?... » La douleur étouffa la voix émue de l'artiste prédestiné. Il mit sa tête brûlante entre ses deux mains, et attendit, dans cette attitude, l'heure d'aller recevoir solennellement son congé de la bouche si gracieuse de madame la vicomtesse Duvernoy.

Entre le moment où le peintre Boucher avait adressé de si touchants adieux à ses moulins amarantes et à ses moutons chéris, et celui où il était convenu qu'il se présenterait chez la terrible vicomtesse, cette implacable ennemie de la perspective et de la projection d'ombre, il dut se passer un grave événement au château de la Folie -Duvernoy. Les membres de la famille se groupaient et se parlaient bas dans les coins (h^s appartements; on allait et Vf'nail avec des airs de mystère; le nom de la vicomtesse flottait

INK ViùNGEAiNCJ-: i'ÀN MliMATUlU-: 13

;ui-(lessus de loules ces rumeurs. Qu'était-ce donc? S'inroriiier auprès des domestiques était inutile : ks domesti- (jues n'attendent jamais qu'on leur deniande ce ([u'ils savent pour le dire et le répandre à plaisir; ils le disent assez sans cela. Leur indiscrétion n'a besoin ni d'encouragement ni de violence. Après tout, que pouvait faire au seul personnage auquel nous nous intéressons ici, au jeune artiste si maltraité dans ce château, ce (jui avait lieu d'heureux ou de malheureux au château? Que lui importait de savoir s'il laissait derrière la grille, en la fermant sur lui, une douleur ou une joie? En vérité, il eût l'allu avoir de la bonté de reste pour se préoccuper, même faiblement, du sort de madame la vicomtesse Du- \ ernoy en la quittant pour toujours et avec bonheur.

Quand le jeune peintre eut fait ses malles, ce qui, on le suppose, ne fut pas très-long; quaml il eut réuni et mis en ordre, ce qui était bien plus précieux pour lui que ses habits et son linge, tous ses dessins, toutes ses esquisses, toutes ses études, l'heure étant enlin sonnée de son rendez-vous, il se lit annoncer chez madame la vicomtesse.

A peine avait-il mis les pieds sur le tapis du salon où l'attendait madame Duveruoy, qu'il fut frappé de la singulière différence qu'il trouva entre l'expression qu'elle mit à le recevoir et celle qu'elle avait eue tantôt en lui laissant pressentir son congé.

D'un geste gracieux et amical, elle l'invita à s'approcher d'elle.

— Asseyez-vous dans ce fauteuil, monsieur Boucher. L'artiste croyait avoir mal entendu; il balbutia :

— Madame, un siège suffirait...

Sourire plus bienveillant encore de la vicomtesse.

— Non, je vous en prie, monsieur Boucher.

La vicomtesse polie! le ciel allait donc s'écrouler? La châtelaine de la Folie-Duvernoy était devenue polie! Quel changement! quelle révolution!

i4 LA FOLLE DU LOGIS

tlle coiiliiiiia ainsi :

-- Tantôt vous avez dû me trouver bien... J>ieii... (Joiiijuent dirais-je?...

— Rien vive peut-être, njadame.

— Mieux que cela! mieux que celai Bien emporlée.

— Oliî madame...

— C'est le mot: emportée. Que voulez-vous? on n'est pas toujours bien disposée... on se laisse entraîner par Terreur d'une opinion fausse, injuste.

— Je n'ai pas dit, madame...

— Moi, je le dis! J'ai été injuste avec vous. Tenez, monsieur Boucher, oublions cette scène.

Décidément le ciel s'écroulait.

— Elle est tout oubliée, madame; et je vous jure, si cehi peut vous être agréable, que je quitte ce cliàteau sans rancune, que je m'en vois d'ici...

La vicomtesse interrompit vivejnent Bouclier,

— Comment, me quitter!... comment, vous en aller!... Mais vous ne vous en allez pas, vous restez ici, \ous y resterez toujours .. du moins tant (pi'il vous plaira d'y demeurer.

« Si ce n'est |)as un rêve, j)eiisa Boucher, qu'est-ce (buic? »

En vérité, madame, nos par(»les... murmura-l-il

— Sont l'expression piirlaite de mon estime pour nous, csiuno l'ondée, sincère... Que vos moutons, ajouta-t-ellc en riant j — elle riait (iuelquet'ois, — que vos petits moutons me le pardonnent, mais je leur adresse m es profondes excuses, sans oublier la perspective et les ombres portées, auxquelles je rends pareillement la réparation qui leur est duCi

— C'esl Iriqi (je boule, iinidame, i^t je ne sais vraimcnL..

Bouclier jie mentait j)as : il ne savait vrainMînl '-e (|ui s(3 passait dtins Ti^sprit de la vicomtesse.

l'ISK VENGEA.NCiî: KN MINIATI lii; lo

— Mais, encore une lois, reprit la vicomtesse niétanioipliosée, laissons cela, et parlons d'autre chose.

- Madame...

— Monsieur Boucher, vous traitez aussi le portrait?

— Oui, madame : c'est un ^enre dans lequel mon goùl m'entraîne, et dans lequel j'ai Tespoir de me distinguer un jour.

La vicomtesse, d'un ton familier jusqu'à la bonté :

— Je désirerais avoir un portrait fait par vous d'une personne...

La vicomtesse s'arrêta.

— Qui vous est chère, madame?

— Très-chère! Je désirerais que vous fissiez mon portrait.

— Mon zèle est tout à votre service, madame.

— Je n'ai pas compté que sur votre zèle : j'attends de \otre talent si original, si lin, un portrait de moi, une miniature gracieuse, parfaite, comme vous seul, je crois, pouvez la peindre.

— J'emploierai tous mes efforts, madame, à \ous satisfaire ; et, si mon inexpérience ne me trahit pas...

— La modestie et le talent! mais c'est presque du génie...

— Non, madame, chez moi, cVst la vérité..-, .rui pciii' de ne pas satisfaire...

— Vous réussirez, j'en suis sûre.

Le peintre remercia d'un sourire, puis il dit :

— Quand madame veut-elle que nous commen( loii.i cette étude?

— llemainj pour continuer sans interruption...

— Je serai demain aux ordres de madame.

- (l'est très-bien! Sruis li's traits de (pielle déesse ]\\y iliologi(|ue pensez-vous qui! nu; s(*rail [)lus avantageux d'être représentée?

La question, on le rcmarcpicr,!, n'clail pas, an dix-luii-

1(1 LA l'OLLE DU UKA^

liOiiie siècle, de la uioiiidic exlravagance. Les délicieuses iiiiuiatuies du lenips rallesteiil : il est peu de portraits de reiumes qui ne se présentent dans le costume et avec les attributs de quelque divinité de la Fable. Que de Vénus, que de nymphes, que de naïades, que d'Ilébé, que de Minerve n'a pas fournies TAlmanach de la courl La vicomtesse reprit sa question.

— Si vous me représentiez en Psyché?

— C'est bien diaphane de costume... Après tout, si madame le désire...

— En Daphné? Qu'en pensez-vous?

~ Daphné est toujours représentée fuyant Apollon. Peut-être le calme d'un portrait souffrirait du choix un peu mobile de cette figure mythologique?... Cependant, si madame la vicomtesse...

— En Diane chasseresse? Cela vous paraît-il mieux? Boucher répondit :

— Je préférerais. Mais, si madame \ oulait écouter mon opinion...

— Je ^ous en prie...

— Vous êtes jeune, madame, vous êtes belle, -- boucher, quoique peintre, ne tlatlait pas son modèle en ce moment, -^ vos cheveux sont d'un noir superbe : pourquoi ne pas vous faire représenter sous votre costume mo^ derne, qui vous va si bien?...

— Est-il assez poétique?...

— Oui, madame; d'ailleurs l'art relè\e tout ce qu'il louche... VValleau, mon illustre maître, a fait des miniatures qui sont des chefs-d'œuvre sans toujours recourir à la mythologie...

— Je vous laisse libre, monsieur Boucher, de me représenter comme il vous i)laira, pourvu que vous ne me fassiez pas tro[) laide.

— Cela est impossible, uiadame.

UNE VE.NTrEANCE EN MINIATURE il

En rougissant, la vicomtesse releva ainsi le compliment (lu jeune artiste:-

— C'est que, je dois vous le dire, monsieur, ce portrait est destiné à avoir une grande influence dans une importante affaire... dans la plus importante affaire de ma vie... vous comprenez alors le prix que j'attache à cette miniature...

— Madame, la confiance que vous me montrez ne sera pas trompée... je l'espère... tous mes soins tendront à ne pas rester au-dessous d'une tache dont je sens la portée e( la gravité.

La vicomtesse offrit ensuite sa main au peintre des colombes attachées avec des nœuds de roses, et celui ci y posa respectueusement les lèvres.

— Je vous attendrai donc, vous, vos pinceaux et vos couleurs, demain à midi dans mon houdoir.

Boucher s'inclina.

— N'est-ce pas, c'est convenu, monsieur Boucher? Boucher s'inclina une seconde fois et sortit.

11 ne lui fut pas facile d'expliquer la conduite de madame Duvernoy, quand, une fois seul, il revint par la reflexion sur ce qu'il sortait d'entendre. Cet accès de courtoisie de la part de la vicomtesse, qui l'avait si peu hahifu('' aux politesses, ce charmant accueil, ce désir qu'il restai au château lorsqu'il pensait en être odieusement chassé, ce portrait, qui était visiblement la cause de tous ces changemen\s, donnèrent à rêver à Boucher... Quoi qu'il en fût, il ne partit pas; il rentra dans sa chambre et rouvrit sa malle pour en sortir ses crayons, ses couleurs et ses pinceaux, armes sous lesquelles il se présenterait, le lendemain, à midi, chez madame Duvernoy.

Fidèle au rendez-vous que lui avait assigné la vicomtesse, Boucher, le lendemain, à midi, se montra chez elle avec son petit chevalet , sa plaque d'ivoire et sa boîte à couleurs. Le houdoir avait été disposé pour que

18 l.A FOLIJ-: DU LOr.JS

la séance donnât les plus beaux résultais. Adroitcmeiil ménagé, le jour venait d'en haut et traversait l'obstacle tendre et transpavent d'un double rideau blanc et rose avant d'éclairer le visage du modèle. Sarrasine, Tbabile ' femme de chambre, avait employé tous ses soins à relever, par une toilette extraordinaire, la beauté de sa maîtresse. Elle l'avait coiffée, poudrée, habillée, épinglée et parée comme pour une noce.

Engoué lui-môme des rubans, des soieries et des fleurs. Boucher approuva d'abord cet excès de parure, fort près de l'exagération et par conséquent du mauvais goût; mais il eut pourtant le bon sens de se dire que la vicomtesse, déjà fort jolie par elle-même, n'aurait pas dû aller ainsi du premier coup jusqu'aux dernières limites de celte parure excessive Gardant toutefois ses remanies critiques pour lui, il la pria de s'asseoir dans un fauteuil qu'il lui fit choisir et qu'il poussa ensuite à quelque distance de la croisée. Quand elle fut assise, Boucher alla tirer les rideaux sur eux-mêmes, afin que la lumière, qui tombait trop en plein, fût répandue avec une intelligente économie sur les vêtements et sur les chairs. Ce premier travail de l'artiste qui a su le mieux, après Rembrandt, faire jouer un rôle actif et mystérieux à la lumière, parut déplaire î\ la vicomtesse, qui lui demanda aussitôt :

— Pourquoi cachez-vous ainsi la lumière? Vous voulez donc me représenter au fond d'une cave?

— Non, madame, c'est pour obtenir, par le jeu et l'association de la lumière et des ombres, des effets d'opposilion qui ont une grande valeur en peinture, surtout dans la peinture de portraits.

— Je ne dis pas le contraire, mais je ne veux pas avoir fait une riche et belle toilette pour qu'on ne la voie pas.

— On la verra, niadame, on la verra, votre toilette, malgré ces ménagements de lumière qui vous inquiètent.

UNK VK.WKANCK KiN ^IINIATURK H>

— On ne la verra pas si vous n'écartez pas les rideaux. Sarrasine !

— Madame? que veut madame?

— Tirez ces rideaux; tirez-les bien des deux cO)tés. Sarrasine obéit; le soleil frappa alors en plein le visage

de la vicomtesse, qui fut aussitôt, et à son vif plaisir, inondée de clarté, comme un mur exposé au soleil à midi.

— A la bonne heure I s'écria-t-elle. On me voit tout entière maintenant! Ma belle toilette ne sera pas perdue! on voit toutes mes dentelles et tous mes rubans!

— C'est affreux comme monotonie de ton, pensa tristement Boucher; mais il dissimula son désappointement, ne voulant pas recommencer la scène de la veille, ni perdre à son début le retour inespéré de la faveur dont il jouissait auprès de la vicomtesse.

Le crayon avait à peine indiqué sur l'ivoire les traits principaux du visage, que madame IJuvernoy se leva brus- * quement pour aller voir comment elle était. Elle hocha la tête et fit une moue qui n'avait rien de bienveillant, après avoir donné un coup d'œil à. ce qui n'était pas môme encore une ébauche.

— Comment! c'est moi, ce fouillis de lignes, de points, de taches! Oh! mais c'est abominable à voir!

— Ce n'est pas encore vous, madame, mais ce sera vous dans une autre séance. Nous consacrerons celle-ci à dessiner votre portrait, les autres seront employées à le peindre.

— Je ne comprends pas, en \érilé, qu'on \ous rende d'abord si laid...

— Il est impossible, madame, d'éviter cette transition...

— Si quelqu'un voyait cette horrible figure... Sarrasine, ne laissez entrer personne.

Pour calmer la mauvaise humeur de la vicomtesse,

Boucher se bâta de couvrir Fivoire de quelques fortes teintes qui donnèrent aussitôt une expression violente à son ébauche; cette facile complaisance lui valut les félicitations immédiates de son modèle, qui sans cela aurait infailliblement perdu patience et renoncé à poser plus longtemps.

— Voilà ce que je demandais ! Je savais bien que je n'étais pas si pâle que vous m'aviez faite d'abord.

— Mais, madame, je n'avais pas encore commencé à vous peindre... Celait l'ivoire qui prêtait celte teinte blafarde...

— N'importe! n'importe! ne retombez plus dans cette manière de peindre qui m'effraye. Ah! s'interrompit-elle, mais je m'aperçois que je n'ai pas de collier.

— Les lignes de votre cou sont assez belles, madame, pour que vous vous passiez de collier, si vous n'y tenez pas absolument...

— C'est que j'y tiens absolument. Mon collier de topazes m'a coûté mille écus, et je n'ai pas déjà tant d'occasions de le montrer. Sarrasine, donnez-moi mon collier de topazes.

Sarrasine prit dans un écrin le collier que souhaitait la vicomtesse et vint le lui passer autour du cou.

— Ah! mon Dieu! à quoi ont donc touché vos mains, Sarrasine?

— Peut-être à la peinture, en passant près de cette boîte à couleurs de M. Boucher.

— Dieu! quelle odeur d'huile rancc! allez vous laver les mains; vous me soulevez le cœur. Allez!

Sarrasine confuse s'éloigna. ^

— Voilà une idée! voilà une prévention! pensa Boucher. Mes couleurs sont à l'eau et à la gomme : comment pourraient-oUes sentir l'huile?

Et la vicomtesse reprit en respirant un flacon d'éther :

— Coininent! monsieur Boucher, on n'a pas encore trouvé, dans votre état, moyen de peindre à Feau de Cologne, à la violette ou à la frangipane?

« C'est pourtant de Teau pure que j'emploie, » se redit lîoucher.

— Non, madame, pas encore, répondit Tartiste, quiavait suivi de l'œil, avec attendrissement, cette pauvre Sarrasine, toute troublée par Tordre impératif qu'elle venait de recevoir de sa mordante maîtresse. Il se dit encore : « Si chaque chose était à sa place dans ce monde, est-ce que ce n'est pas la servante, plus jolie encore que la maîtresse, mille fois meilleure qu'elle, qui devrait être assise dans le fauteuil, tandis que madame la vicomtesse irait à l'office se laver les mains ou plutôt se les salir? »

Ce furent là les principaux incidents qui marquèrent la première séance prise par la vicomtesse pour faire faire soji noble portrait par Boucher, toujours fort intrigué de savoir à qui elle le destinait.

Le même mouvement de la veille continuait à régnera la Folie-Duvernoy; les parents et les intimes seuls semblaient en connaître la cause. Se rattachait-il à cette soudaine envie chez la vicomtesse de faire faire son portrait par Boucher? C'est là ce que nous saurons sans doute plus tard .

Le lendemain, toujours dans la même toilette outrée, la vicomtesse se carra dans son splendide fauteuil devant les yeux attentifs de son jeune peintre. Debout près de sa maîtresse, Sarrasine était encore là, attendant un ordre pour le remplir avec sa gentillesse ordinaire de biclie. De temps en temps, Boucher la regardait et se disait qu'il aimerait mieux cent fois avoir à reprolluire celte ligure naïve et chiffonnée, jolie et sans prétention, (|ue cette grande dame ennuyeusement belle, stupidement parée et follement exigeante. Mais c'est la grande dame qui était riche et qui payait. C'était donc la grande dame qui de-

J2 LA t^OLLË DU L()(jIS

vail avoir la préféreiice, l'iiomieur du portrait et louts les honneurs possibles.

Depuis une heure environ, il promenait nioUeujent ses pinceaux capricieux sur le cou et les épaules du portrait de madame Duvernoy; tout à coup, comme la veille, il est interrompu dans son travail par ce cri de son impitoyable modèle :

— Arrêtez! monsieur Boucher, arrêtez! mais arrêtez!.

— Seriez-vous indisposée, madame la vicomtesse? Sarrasine courait déjà aux flacons.

— Auriez-vous fini de peindre mon collier de topazes? demanda sa maîtresse.

— Il est fini, madame, et je vous assure qu'il est fort bien réussi.

— Quel malheur qu'il soit fini! Mon collier d'émeraudes, j'y pense maintenant, est bien plus beau, puisqu'il m'a coûté trois cents francs de .plus. C'est le collier d'émeraudes que vous auriez dû me peindre au cou.

— Il est trop tard maintenant; tous mes effets sont obtenus.

— Eh quoi! vous ne pourriez pas remplacer un collier par l'autre?

— Oh! non, madame, sans tomber dans des retouches niai heureuses.

— Quel ennui!... s'écria la vicomtesse. Mais, sortant tout à coup du ton langoureux de la contrariété, elle dit avec une joie superbe : Qu'à cela ne tienne! laissez le collier de topazes puisqu'il est fait, mais, au dessous, placez le collier d'émeraudes.

— Deux colliers, madame! deux colliers!

— C'est bien plus riche! Les deux représentent six mille trois cents livres.

— Mais deux colliers! Songez que votre cou ne paraîtra presque plus.

— Eh bien, allongcz-lc un pcu.Ccstconvcnu, Sarrasine.

— Madame la vicoinlesse veut son collier d'éjiieraudes.'

— îSur-le-ehamp.

— Je crois que madame la vicomtesse ferait bien de sui- \ re les avis de M. Boucher. 11 a raison; on ne met ni deux cravates quand on est homme, ni deux colliers quand on est femme. Le collier est la cravate de la femme.

— Vous trouvez cela, \oiis, mademoiselle Flipotte?

— Oui, madame, je le trouve.

— S'il s'agissait d'un collier de légumes, je vous demanderais votre avis. Donnez-moi ces émeraudes.

Aussitôt qu'elle eut reçu le collier des mains tremblantes de Sarrasine, la\icomtesse le posa à son cou, et, se penchant vers la glace de sa toilette, elle dit .

— Mais c'est fort bien assorti! il n'est rien de tel que d'essayer...

— .Après tout, balbutia Boucher, que l'expérience de la vie commençait à rendre un peu plus souple, c'est une mode que vous pourriez faire prendre, madame la vicomtesse; elle est fort originale...

— Pour mon compte, je ne la suivrai pas, murmura Sarrasine, mais pas assez bas pour u'èlre pas entendue de madame Uuvernoy.

lia vicomtesse saisit l'imprudente Sarrasine par le bras et lui dit avec un sourire ironique :

— Et pourquoi ne suivriez-vous pas celte mode; mademoiselle Pimbêche?

— Parce que... parce que...

Sarrasine avait une rougeur sur chaque joue, et une larme dans chaque œil.

— Je veux savoir pourquoi, entendez-vous? Répondez!

— Parce que je n'aurai jamais, madame, balbutiat-elle, six mille trois cents francs à me pendre au cou. Voilà pourquoi.

— Vous êtes heureuse d'avoir répondu ainsi. Taisez-vous maintenant et restez là. Continuez' monsieur Boucher. Fai-

tes ce collier d'émeraudes que je désire voir sous mon collier de topazes.

U'un pinceau résigné, Boucher, en quelques touches fermes, vives et limpides, forma au-dessous du collier de topazes le collier d'émeraudes, et le sacrifice fut consommé. Intérieurement il soupira et se dit ; « Jusqu'où la nécessité peut-elle conduire, mon Dieu! un peintre pauvre! » Et il se répondit : « Jusqu'à donner deux colliers de mille écus à un seul portrait. »

— Voyons Feffet produit par mes deux colliers, dit la vicomtesse en quittant sa place pour aller contempler ce chef-d'œuvre de son invention.

—-Ah! mais c'est très-beau! c'est miraculeusement beau! s'écriat-elle; et, dans son enthousiasme, elle ajouta : C'est si beau, que je ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions là. Mais non, ne nous arrêtons pas. Je possède encore un troisième collier qui me vient de ma mère, un collier de perles fines qui vaut dix mille francs... pourquoi ne pas l'ajouter aux autres? Qu'en pensez-vous, monsieur Boucher?

Boucher pâlit. Un troisième collier!

— Je pense, madame, répondit Bouche^, que, si nous iijoutons un troisième collier, on ne verra plus voire cou.

— Eh bien, allongez-le encore; c'est votre affaire.

— C'est impossible, madame; vous auriez le cou d'une ;i II II' Il ('lie.

— Je veiiv essayer encore, puisqu'un premier essai nous a réussi.

La vicomtesse appelait cela réussir.

Cette fois, Sarrasine, au lieu d'attendre les ordres de sa maîtresse, alla chercher d'elle-même dans un écrin le col* li(n' de i)erles fines et le présenta à sa maîtresse, qui en surchargea à l'instant même son cou.

Nouvel examen devant la glace de sa toilette.

— Mais c'est étourdissant! s'écria-t-elle après s'être ad-

U.NE VENGEANCE EN iM[NIATURE 25

iiiiiée pendant quelques minutes. Vous avez tort, monsieur Boucher : ces trois colliers me prêtent une physionomie... Je ressemble...

— A la pagode chinoise du salon, ne put s'empêcher de dire Tindiscrète servante; celle qui remue la tète.

— Et qui remue les mains, dit à son tour la vicomtesse en appliquant deux soufflets à Sarrasine.

De rose qu'elle était, Sarrasine devint rouge vif comme une pomme d'api mouillée parla rosée; la rosée, c'étaient les larmes qui ruisselaient sur ses joues. ♦

« Qu'elle est intéressante et gracieuse ainsi ! » pensa Boucher, dont l'esprit fut à l'instant môme traversé par une de ces pensées ingénieuses qui demandent une prompte exécution. On verra plus tard si Boucher l'exécuta.

— 11 ine semble, lui dit la vicomtesse, que vous ne travaillez pas à mon portrait.

— Pardon, madame, répondit Boucher, qui parut dissimuler et cacher le mouvement saisi par la vicomtesse.

11 se remit aussitôt.

— Pardon, madame, reprit-il, je fais votre troisième collier. Dans dix minutes, vous pourrez vous assurer vousmême...

— C'est bien! mettez, je vous prie, le collier de perles au milieu des deux autres.

— C'est difficile, madame, les deux autres étant déjà faits; mais vous m'avez habitué à ne m'arrèter devant aucune difficulté. Il sera fait conime vous le désirez.

— Cela vient-il? s'informa-t-elle au bout de quelques minutes.

— Admirablement, madame.

— En ce cas, doublez l'épaisseur du collier.

— Je la triple, madame. Cela suffit-il? Vous aurez une corde autour du cou.

— Bravo! Quand ce sera fait, prévenez-moi, afin que... Au bout de quelques instants Boucher répondit :

26 LA 1 OLLE DU LUL.IS

— Cesl l'ail, luadaiiie; daignez venir voir si le collier lie perles est rendu à votre satisfaction.

Une troisième fois, la vicomtesse se leva pour admirer sa propre image, et sa propre image, avec son triple collier, la ravit au troisième ciel.

— Nous terminerons là pour aujourd'hui; c'est assez, dit-elle. Je suis contente devons, monsieur Boucher, trèscontente 1

— Madame la vicomtesse...

Madame Duvernoy se leva pour partir.

— Sarrasine, prenez la queue de ma robe et suivezmoi.

La jolie femme de chambre, encore pourpre des deux soufflets qu'elle avait reçus, prit en boudant la queue traînante de madame Duvernoy, et, en se penchant pour la soulever, elle dit tout bas à Boucher :

— xAh! monsieur, moiisieur, je tremble pour vousl madame a encore trois colliers dans ses écrins : deux en cojail et un autre en rubis. SSi la fantaisie lui prenait'...

— Ne crains rien, lui répondit pareillement tout bas le peintre Boucher; j'allongerai encore son cou. C'est déjà une autruche, j'en ferai une girafe, s'il le faut. Mon parti est pris.

Nous passerons sur les auti'cs séances données par la vicomtesse à son portrait, qui, à force d'être sui'cbargé d'ornements, d'accessoires, de verroteries, de perles, de dentelles, de saphirs, d'émeraudes et de diamants, avait Uni par ressembler en effet à la ligure grotesque et boursouflée d'une pagode indienne, et nous arriverons à la dernière séance, celle qui devait couronner son bon goût et la patience de son premier peintre, le martyr Doucher.

— Je n'ai rien à redire, s'écria-t-elle avec l'orgueil de se voir si ridiculement reproduite, quand son portrait fut flni et i)lus que flni, si ce n'est qu'il nianque, ajouta-t-ellc an

UNK VKiNGEAINCE EiN MliSiATlUE '27

jiK'iue inslanl, trois choses essentielles à mon portrait pour qu il soit un chef-d'œuvre.

— Comment demanda avec vivacité le jeune peintre, il est fini et il y manque trois choses!

— Pas moins : trois choses essentielles, indispensables.

— Veuillez me dire, madame la vicomtesse, demanda Tartiste confondu, ces trois choses indispensables.

•— De la poudre, du rouge et des mouches.

— Quanta la poudre et aux mouches, lépliqua Boucher, elles ne manquent pas, j'oserai le faire observer à ma-

ilame la vicomtesse, et quant au rouge il me semble

({u'il serait difficile, peut-être maladroit, de Tindiquer dans une peinture.

— Ta! ta! ta! vous appelez cela de la poudre et des

mouches c'est une vraie plaisanterie. Une pincée de

poudre et deux mouches... Allons donc! j'en veux beaucoup, abondamment, à l'excès, comme les grandes dames de Paris. Je veux pareillement du rouge, excessivement du rouge, entendez-vous? C'est le genre à la cour-

— Qu'il soit fait comme vous le désirez! réi)ondil l'artiste en humiliant sa palette.

El il allait noyer dans un nuage de blanc de cérusc le front et le cou de la vicomtesse, lorsque Sarrasine, l'arrêlaiit par le bras, lui dit :

— Ah! monsieur Boucher, le joli portrait que vous avez fait là.

— Tais-toi! lui dit Boucher à voix basse.

Mais Sarrasine, étourdie par la surprise de ce qu'elle venait de voir, n'entendit pas les recommandations à demi-voix de Boucher, et poursuivit :

— Oh! mais, c'est vraiment d'une ressemblance!

— Tais-toi donc! répéta Boucher.

— Ah çà! qu'avez-vous? finit par dire la vicomtesse, étonnée de ces exclamations élogieuses de Sarrasine, qui

Pavait peu habituée jusque-là à ses suffrages : qu'avezvous donc, Sarrasine ?

Boucher se pencha sur la femme de chambre :

— Si vous parlez, nous sommes perdus tous les deux, lui dit dans Toreille le peintre sur le point d'être trahi dans ses projets.

Sarrasine s'était enlin ravisée... mais bien tard, bien tard.!..

— Je disais, madame, balbutia-t-elle, que votre portrait... me paraissait maintenant fort beau, fort ressemblant... et que... oui... je disais... c'est cela, madame...

— Vous avez bien attendu, mademoiselle, pour nous gratifier de votre assentiment glorieux.

— C'est que, reprit la fine femme de chambre, qui s'était déjà remise de sa maladresse, j'attendais que vous eussiez complété le mérite de ce beau portrait en conseillant à M. Boucher d'y ajouter, comme vous venez de le faire, beaucoup de poudre, beaucoup de rouge et beaucoup de mouches. J'ai cru déjà le voir tel qu'il sera quand il sera lini.

— Je vousremercie, mademoiselle, dit la vicomtesse, qui, par amour-propre, voulut bien se payer de ces bonnes ou mauvaises raisons exprimées avec aplomb par Sarrasine.

Boucher fatigua cependant un quart d'heure sa main à saupoudrer de blanc les cheveux de la vicomtesse; il en couvj-it le front, les yeux jusqu'aux sourcils, les oreilles tant qu'il put. La nol)le dame avait l'air de sortir d'un fromage à la crème. (]cci fait, et ce n'était pas très-difficile pour son pinceau né coiffeur par excellence, il parsema le visage de son modèle d'une foule de mouches, après avoir eu soin de prlaquer sur les joues deux espèces d'emplâtres violemment rouges pour simuler le fard. Boucher se fit liorreurà lui-même après la consommation de ce beau chef-d'a3uvre, après l'exécution odieuse de ce magot de la Chine; et, quand il eut lini :

— Si madame la vicomtesse daignait maintenant venir voir, dit-il avec respect ef en cachant la miniature de moindre dimension qu'il avait faite pendant qu'il travaillait à Texécrable portrait dont il achevait enfin de se rendre coupable.

La vicomtesse s'était levée.

— Superbe! s'écria-t-elle, radieux! incomparable', divin! si c'est assez dire, dit-elle. Qu'en dis-tu, Sarrasino?

On a vu que la vicomtesse ot Sarrasine avaient conclu une espèce de trêve.

— Je dis, madame... comme vous... divin!

— Non! je veux, j'exige ta façon de penser tout entière.

— Eh bien, madame, je dis qu'avec toutes ces piqûres, toutes ces taches noires que vous avez au visage, dans votre portrait, et qu'avec cette poussière blanche qui vous enfariné le front et la tête, vous avez tout l'air d'un bonbon trop sucré qui a attiré des milliers de moucbes.

Puis Sarrasine se mit naïvement à rire. La vicomtesse devint violette de colère. Elle s'écria en marchant sur Sarrasine :

— Ah! j'ai l'air d'un bonbon! J'ai l'air d'un bonbon! Sarrasine, toute pâle d'effroi, recula en disant :

— Mais bien sucré, madame, bien sucré!

— Ah! bien sucré! quel comble d'audace, de grossièreté, d'inconvenance, d'impertinence!... Gredine!

Et, prenant un pinceau dans la main de Boucher, un pinceau chargé de couleur bleue, elle en barbouilla à plaisir le visage de Sarrasine, qui s'en alla épouvantée, effrayée et barbouillée, remplissant le château de ses gémissements et de ses plaintes. Ses larmes ruisselaient à travers les sillons de couleur tracés sur son visage par sa maîtresse. Elle pleurait bleu.

Elle n'était pas bonne, on le voit, la lière châtelaine de

la Folie-Duvernoy. Et pourtant, deux jours après cetic scène infernale, elle disait du ton le plus mielleux à Boucher, assis dans le salon du château, en face de la magnifique miniature entourée d'un cadre encore plus magnifique :

— Cher jnonsieur Boucher, d'honneur, je suis si satisfaite de votre grand talent, et je devrais ajouter de votre caractère, que je veux vous le prouver d'une manière qui ne laisse aucun doute dans votre esprit.

— Qu'ai-je donc fait, madame, pour mériter?...

— Je vais vous confier un secret de famille; vous verrez qu'il n'est pas indifférent que vous en soyez instruit un des premiers au château.

— Madame la vicomtesse, ma discrétion...

« Ah çà! que me veut-elle? pensa Boucher; que ine vénielle encore? Son portrait est fini, que trop fini... » La vicomtesse reprit ainsi de sa voix la plus flùtée :

— Je compte bientôt me marier. C'est à M. le marquis de Rougeval qu'on a pensé pour moi; je dis bien : qu'on a pensé pour moi, car je ne connais pas plus M. de Rougeval qu'il ne me connaît. Nous ne nous sommes jamais vus. C'est assez l'usage dans nos grandes familles, vous le savez, monsieur Boucher, de ne nous faire connaître d'ahord, futur et future, que par nos portraits. Les rois en agisseni ainsi.

— Eh bien, qu'attendez-vous de moi, madame la vicomtesse ?

— Voici ce que j'attends de vous. J'ai pensé que je ne pouvais confier à un employé plus intelligent ni pins fidèle la hante mission de porter cette miniature à M. le marquis de Rougeval, dont le château n'est qu'à dix lieues d'ici, aux limites des deux provinces.

— Moi, madame?

— Vous-mèrne, l'anlenr, l'admirable auteur de ce portrait.

« Oh! ce n'était pas assez'de le faire, pensa douloureusement Boucher, il faut encore que ce soit moi maintenant qui le présente! Je ne ferai jamais cela : il n'y a plus qu'à se cacher dans les entrailles de la terre quand on a commis une pareille abomination. «

— Je ne suis pas digne, madame, croyez-le bien, d'une mission si délicate, si noble...

— Et en quoi mon premier peintre ne serait-il pas digne?...

— Sans doute, votre premier peintre, madame, peut se présenter partout... mais ses manières... qui ne sont que celles d'un artiste...

— Sont charmantes, interrompit la vicomtesse.

— Son costume...

— Il y î)L dans la garde-robe du château des habits de soie et de velours de la plus grande richesse. Vous n'avez qu'à choisir.

Boucher fléchissait sur tous les points de sa résistance inattendue, fort inattendue pour la vicomtesse, qui la rompit violemment d'un seul coup en disant à Boucher :

— L'autre jour, monsieur Doucher, vous avez cru, quand je vous ai fait appeler dans mon boudoir, que mon intention était de régler vos comptes, et de vous donner voire congé du château. C'était une erreur, mais l'erreur d'hier peut être une vérité demain .. dans une heure... Songez-y l

— Je comprends toutes vos bontés, madame la vicomtesse, répondit Boucheren frémissant eten se disant: «Oui, je suis forcé d'accepter l'épouvantable ridicule d'être l'ambassadeur chargé de remettre cette affreuse miniature, mais je me vengerai. »

La vicomtesse prit pour un complet assentiment le sourire mystérieux qui courait dans les yeux et sur les lèvres de Boucher après le rapide monologue pendant lequel il venait d'arrêter mentalement sa vengeance.

— Non! vous ne comprenez pas toutes mes bontés, poursuivit la vicomtesse; — voici qui vous aidera à en mesurer l'étendue.

Nous ne cacherons pas que dix louis fascinèrent un moment les regards de l'artiste, si peu accoutumés à la lumière magnétique de l'or; mais, cette faiblesse une fois passée, il revint à la résolution enfoncée bien avant dans son cœur de punir sévèrement la vicomtesse.

— Je ne vous ai pas tout dit, cher monsieur Boucher, continua la vicomtesse, ravie de sa propre générosité. 11 est convenu entre les deux familles qu'en échange de mon portrait M. le marquis de Rougeval, à son tour, vous chargera de peindre le sien et de me le porter quand il sera fini.

Les bras tombèrent à l'artiste. « Je ne sortirai, donc pas, se dit-il avec amertume, des miniatures conjugales? Je vais retrouver auprès de M. le marquis, j'en suis sûr, les tortures de toutes couleurs dont j'ai été martyrisé auprès de madame la vicomtesse. 0 mes aimables bergers! murmura son regret, ô mes bosquets tressés de lilas et de jasmins! ô mes nids de fauvettes perdus dans les arbres! je ne pourrai donc jamais plus reprendre ma vie avec vous! »

Et, quelques jours après cette audience d'adieu, Boucher partit pour le château de Rougeval dans une belle voiture, emportant avec lui, au fond d'un riche étui de velours, cette trop fameuse miniature, qui était destinée à unir deux illustres maisons.

« Enfin! s'écria Boucher quand il put agir et parler librement en plein air; me voilà donc ambassadeur comme Rubens! La peinture a joué son rôle, que celui de la politique commence! » Il ouvrit alors la boîte où était enfermé le portrait de la vicomtesse; et voici ce qu'il fit.

Mais ce qu'il fit sera un mystère pendant quelques pages encore.

Au château de Rougeval. où il arriva sans accident, le

pciulrc diplomate fut rerii avec tous les Iioniieurs attachés à sa mission. Ce n'est plus dans les mansardes qu'on le logea, ni à la table des domestiques qu'il fut servi, mais dans un bel appartement. Sa joie fut encore plus réelle lorsque, à son grand étonnement, il rencontra dans le n)arquis de llougcval, non un homme hautaiji et fier comme madame la vicomtesse, mais un seigneur doux, affable, sans moi'gue, amateur des œuvres d'art, bon connaisseur en peinture. Le marquis avait déjà entendu parler du talent naissant de Boucher : il ne crut pas descendre, mais s'honorer lui-même, en causant avec le jeune artiste de sa belle galerie de peintures llamandes, qu'il lui montra en détail. Boucher fut si touché de ces marques d'estime, qu'il aurait voulu lui dii-e de renoncer, pour son bonheur, à celte union si mal assortie; mais la (h'iicatesse l'arrêtait. Il n'avait pas le droit de nuire à un mariage pour la réalisation duquel il était précisément envoyé au château du marquis de Rougeval.

Ce fut sous le poids de cette anxiété ({u'il se raffermit de nouveau dans le projet, depuis longtemps mûri dans son esprit, de se venger de la vicomtesse, qu'il Irouvait si peu digne du bonheur ([ui l'attendait en se mariant avf^: le mar([uis.

Le jour venu, lise présenta modestement dans le cabinet de M. de Rougeval et il lui remit Técrin. où reposait la miniature. Le marquis l'ouviil avec empressement...

— Quelle charmante tête! s'écria-t-il.

Et Boucher de répéter :

— Charmante, monsieur le marquis.

— Allons! ma femme sera, je le vois, la plus belle de notre province : je n'en suis ])as taché; et si pWc csl bonne comme elle est belle...

Cette fois Boucher se tut.

Le marquis répéta :

ol \.\ FOLLE DU LOGIS

— El si elle est aussi bonne que belle...

S'étanl dit que son silence pouvait être mal interprété par le marquis, Boucher se hâta de le rompre par ces mots :

— Vous savez, monsieur le marquis, que je ne dois partir d'ici qu'après avoir eu Thonneur de faire votre portrait pour le remettre à madame la vicomtesse, à mon retour chez elle.

— Et c'est un bien grand plaisir pour moi de me l'enlendre rappeler, uionsieur Boucher. Puisse ce portrait, que vous allez commencer à l'instant même, plaire autant à madame la vicomtesse que le sien m'a causé de bonheur à le contempler.

11 fut fait selon les désirs de M. de Rougeval; et déjà, après une seule séance, l'artiste avait fort avancé son travail.

Obligé de faire un petit voyage de quelques jours aux environs, le marquis pria de suspendre les séances ; mais il voulut que pendant cette absence forcée Boucher fût traité au château avec les plus grands soins. Domestiques pour le servir, chevaux mis à sa disposition pour la promenade et la chasse. Boucher, quoique très-reconnaissant, aima mieux employer son temps d'une manière utile à son avenir. 11 lit une vingtaine d'esquisses de paysages qu'il transporta plus tard sur ses meilleures toiles, et le portrait rapide, mais vif, mais ressemblant, de la plupart des serviteurs attachés au château.

Dès son retour, le marquis de Uougeval voulut que les séances fussent reprises et ne fussent plus interrompues.

Grâce au bon vouloir du modèle, chose rare, et à l'activité de l'artiste, chose plus rare encore, le portj-ait du marquis fut bientôt lini, et lini avec un grand bonheur de ressemblance; encadré dans sa bordure de vermeil ciselé, cnlermé dans une splendide boîte de velours, elcon-

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lie, comme il était convenu, à la lidélité éprou\ée de Boiicliei', qui repartit aussitôt pour la Folie-Duveriio}'.

Il faudrait ne pas être femme pour ne pas comprendre l'empressement que mit la vicomtesse à vouloir connaître le visage de Thomme qui lui était destiné en mariage. L'empressement fut récompensé par la plus complète satisfaction.

— VraimentI M. le mari^uis de Rougeval est si bien que cela? demanda- t-elle à Bouclier.

— M. le maniuis est encore mieux, madame, (iiic son purlrail. *"

— Alors, dii-t'Ue, il est parlait : seulement...

— (Juoi, madame la vicomtesse? demanda Bouclier, qui n'était pas tout à fait aussi à Taise qu'on ])ourrail le s^upposer au ton calme de ce dialogue.

La vicomtesse reprit : ^

— Seulement, j'avais toujours cru jus(|u"u:i (|iie M. l(i marquis avait les cheveux blonds, et il les a d'un l»run magniiique dans ce portrait.

— Aïe! dit Boucher.

— Je puis vous assurer, monsieur Boucher...

— Mais vous n'a\ez jamais vu, m'avez-vous dit, M. le ijuirquis de Bougeval.

— C'est vrai.i. mais on m'en a parlé; et je vous assure de nouveau...

— II élailpeul-èlreblojid étant enfant: devenu homme.. ^

— C'est possible;., pourtant, quand on m'a dit l'avoir vu, il avait déjà vingt-cinq ans...

— Ilciii! se dit encore Boucher.

— Enlinl dit la vicomtesse, blond ou brun, le marquis... Mais, s'arrêlant tout à coup :

— Voire mission est finie, cher monsieur Boucher. Je vous permets de vous relirei', et de vous letirer avec tous mes remercîments.

Quand Boucher fut parti, — et sa joie fut profonde de

m LA FOLLE DU LOGIS

sdilir (lu bourbier plein de seipeiils de eel entretien, — la Yiconitesse écrivit aux Rougevai qu'elle consentait à [)rendre pour époux le marquis.

Le lendemain, il l'ut réglé entre les représentants des deux illustres châteaux -c^u'un dédit de dix mille livres sciait stipulé pour le cas où Tune des deux parties reviendrait sur sa résolution d'épouser L'autre. Ceci fut signé par M. le marquis de Rougevai et par la marquise Duvernoy trois jours avant leur première entrevue. 4» Les trois jours écoulés, M. de Rougevai se présenta, suivi dt> toute sa maison, au château de la Folie-Duvernoy, que v(3.nait de quitter le soir même, pour aller à Paris et sous prétexte de A''oir ses parents, le jeune peintre auteur des deux miniatures.

Après les salutations d'usage, beaucoup plus longues autrefois qu'aujourd'hui, et pendant lesquelles, aujourd'hui comme autrefois, on regarde plutôt ses pieds que le visage des autres, les deux protnis se regardèrent enfin. Là commença une double surprise qu'il est véritablement plus facile d'imaginer que d'écrire.

Madame la vicomtesse se dit d'abord : « Ciel! mais ce n'est pas là celui dont je possède le portraiti »

Le mot ciel n'était pas usé à cette époque.

t( Que vois-je?- se dit de son côté le marquis. Est-ce que mes yeux?... La vicomtesse est fort bien, je l'avoue; mais je ne retrouve pas sur son visage les traits, il s'en faut de tout, que je m'attendais à voir d'après le portrait que j'ai reçu d'elle. Que veut dire?...

— Que signifie? murmura intérieurement la vicomtesse : sur le portiait, il est brun comme une créole, et le maïquis est très-blond. Je ne comprends pas... non, je ne comprends pus!

— Sur son portrait, (^llc est blonde comme une Anglaise, murmura pareillement le uiaicjuis, cl j'ai sous les

UNE VENGEANCIi; EN MINIATURE 57

yeux une femme l)rane eomme nue Espagnole. Je m'y perds.

— C'est à confondre l'esprit, pensa encore madame Duvernoy, c'est à confondre!... Mais toujours est-il que la ligure du portrait me plaît beaucoup et que colle du marquis... est loin de me plair(î.

— En vérité, c'est une comédie incroyable, ajouta mentalement le marquis de Rougeval... Toutefois, je mels sans bésiter le visage que le portrait reproduit infinimeni au-dessus de celui de madame la vicomtesse, qui est belle sans doute, se répéta-t-il, mais d'ujie beauté sècbe et mécbante. »

— Madame la viconitesse, dit-il le premier, votre jeune peintre est-il au château? C'est un jeune homme d'une imagination...

— De trop d'imagination, monsieur le marquis.

— Je ne dis pas cela, madame.

— Je Je dis, moi!... répliqua sècheme-nt la vicomtesse, de plus en plus désappointée de l'aventure, ce qui veut dire que plus elle trouvait l'homme du portrait à son goût, plus elle se sentait de l'éloignement pour le marquis.

Le dîner se ressentit beaucoup de la contrariété de cette première entrevue.

Au dessert, quoique le marquis eût fait tous ses efforts pour être aimable et dissimuler sa déconvenue, il se dit : « Je crois décidément que ce n'est pas là la femme qui me convient. » Et, tandis qu'il se faisait celte confession, la vicomtesse Duvernoy se disait avec infiniment moins de délicatesse dans l'expression : « Au diable! je n'épouserai pas le marquis. »

C'est sous l'impression de celte opinion, assez fâcheuse des deux parts, qu'ils se quittèrent après le dîner, et qu'ils se rencontrèrent d'un air très-froid le lendemain sur la

vaste pièce de gazon qui s'étendait circiilairement an pied dn perron du cliâtean.

— Tenez, monsieur le marquis, dit, ouvrant le feu la première, madame Duvernoy, il y a entre nous une erreur... nous sommes, je crois, dans une fausse pocj lion...

— IVladame, p<jiir moi, je suis heureux, répondit le marquis, du jour et du motif qui nous rassemldent...

. — Vous êtes trop poli, monsieur le marquis, pour dire autrement; mais la courtoisie n'est pas le seul sentiment qui doive nous préoccuper en ce moment. Dites-moi avec une franchise que j imiterai, suis-je hien celle, monsieur le marquis, que vous vous attendiez à trouver ici? Mon portrait ne m'aurait-il pas flattée au point que le modèle vous paraît en ce moment infiniment au-dessous?

— Vous êtes très-belle, madame... votre teint est d'un éclat...

— Mais... interrompit la vicomtesse, mais... monsieur le marquis...

— Je vous trouve admirable...

— Mais... dites donc ce mais définitif et concluanl, monsieur de Rougeval. Je l'attends.

~ Mais vous n'êtes pas, je crois, la personne du portrait ([ue vous m'avez fait remettre avcT. tant de bonté par M. Boucher.

La vicomtesse boudil sur le gazon comme une balle élastique.

— (lomment! je ne suis pas la personne!...

— Regardez, uiadame, dit sans s'emporter \o mai'quis de Rougeval en sortant de sa poche le portrait qu'il avait reçu des mains de ïlouchei".

— fîrand Dieu! dit avec une surprise qui se termina par un transport de rage sombre à peine contenue la vicomtesse Duvernoy : c'est le portrait de...

Elle s'arrtMa pour reprendre de cette manière et en parlant en face au marquis :

— Ainsi, monsieur le marquis, le visage que reproduit ce portrait vous paraît avec raison préférable au mien'^

— Je ne dis pas cela, madame.

— Vos réticences, depuis que vous êtes au chaieau. le disenl assez pour vous. Oh! misérable peintre! murmurat-elle, il n'y a que loi qui aies pu... Ah! voilà donc pourquoi tu es parti !

— Je vous assure, madame la vicomtesse... que je ne sais comment il se fait que ce portrait... continua W marquis.

— Mon Dieu! si ce visage vous plaît tant...

Et tout bas elle ajoutait : « Infâme barbouilleur, je le ferai peindre les quatre murs de la Bastille. »

— En vérité, madame, vous me faites trop dire ce que je ne dis pas, poursuivit M. de Rougeval.

— Si tant de distinction vous ravit, on pourrait, monsieur le marquis, en cbercbant bien,..

Elle ajoutait encore tout bas : « La Bastille, ce n'est pas assez : pendu! pendu! pendu! »

Quoique Irès-patient, le marquis, blessé à la liu de l'ironie perpétuelle de la vicomtesse, fut entraîné à lui répondre :

— Après tout, madame, vous m'avez ordonné tantôt de dire la vérité...

— Je ferai mieux que de vous la dire, moi ! interrompit brutalement la vicomtesse, je vous la montrerai. Sarrasine! Sarrasine! appela-t elle afin que sa femme de chambre, qu'elle avait vue causant avec un domestique du marquis sur les marcbesdu perron, accourût.

En apercevant Sarrasine, le marquis de Rougeval " poussa un cri.

— Voilà, dit la vicomtesse en prenant Sarrasine par le

bras, voilà, monsieur le marquis, la femme si fine, si belle, si distinguée, du portrait. C'est ma femme de chambre, ma domestique!

La vicomtesse, après cet acte de brutalité, voulut ensuite s'éloigner; le marquis la retint doucement.

— Pourquoi me retenez-vous? J'ai le regret, monsieur le marquis, de vous refuser la première, je croyais vous ravoir fait assez comprendre... sachez-le donc positivement. Je n'ignore pas qu'il y a un dédit entre nous. Est-ce pour cela que vous m'avez arrêtée? Mon notaire, à qui je vais écrire, comptera au votre les dix mille livres stipulées pour mon dédit. Permettez-moi maintenant de me retirer.

— Pardon, madame, il ne s'agit pas précisément de dédit. Voudriez-vous, madame, me rendre mon portrait?

La vicomtesse partit d'un foudroyant éclat de rire.

— Votre portrait?,.. Vous êtes fort bien, monsieur le marquis; mais... Vous avez une figure irréprochable: mais... Vos yeux sont expressifs; mais...

— Mais enfin, madame... cet examen...

— Mais enfin, vous n'êtes pas non plus le modèle du portrait que vous m'avez adressé en échange du mien.

— Je ne suis pas le modèle!...

— Non, monsieur... et la preuve que vous n'êtes pas le modèle... regardez!

Et, sortant, elle aussi, de sa poche le portrait qu'elle avait reçu en échange du sien, elle le tendit au marquis. Après y avoir jeté les yeux, celui-ci rendit immédiatement coup pour coup à la vicomtesse la décharge de rire qu'il venait d'essuyer.

— Qu'est-ce donc, monsieur le marquis?

Le marquis se mit à rire encore plus fort.

— Mais, monsieur, il est inconvenant...

— Permettez, madame; je vous ai laissée |^ tan lot rii-e

tout à votre aise.., maintenanl... à mon tour... hilarité pour hilarité...

— Quand vous aurez fini cFétouffer, monsieur, vous daignerez

— Que voulez-vous savoir, madame?

— Pourquoi la vue du magnifique visage peint sur le portrait vous cause cette gaieté railleuse, moqueuse... intolérable?

— Parce que ce portrait est celui...

— De qui, monsieur le marquis?

Le marquis de Rougeval se mit à appeler :

— LaHamée! la Ramée!

Et aussitôt le garde-chasse, qui causait avec Sarrasino sur le perron, se rendit à l'appel du marquis.

Ce fut alors le tour de la vicomtesse de jeter un grand cri.

— Quoi! ce portrait est celui...

— De rhomme que vous avez devant vous, madame, de la Ramée, mon garde-chasse.

— Oh ! comme cet affreux Boucher nous a joués, vous et moi ! Je ferai pendre ce bandit... ce maroufle!... ce...

— Nous avons mieux à faire Pun et l'autre, madame la vicomtesse. Vous ne voulez pas de moi pour mari, madame, c'est très-bien; mais vous me devez dix mille livres. Je ne puis vouloir de vous, madame, puisque... vous ne voulez pas de moi... A la rigueur, je n'aurais rien à vous donner... j'abandonne pourtant mes dix mille livres aussi... mais à une condition...

— Laquelle, monsieur le marquis? Mais je la devine, c'est que Boucher sera envoyé aux galères !

— Non, madame... à la condition que vos dix mille livres et mes dix mille livres, en tout vingt mille livres, seront comptées, le jour de leur prochain mariage, à la Ramée et à Sarrasine.

— Vous les marieriez ! .. .

— Nous n'avons, madame, que cette manière lionnMe (le sortir de cette plaisante affaire sans être ridicules.

— Mais Boucher? Boucher?...

— 11 s'est vengé, madame, en miniature.

— Je le ferai pendre, j'y tiens!

— Oui, faites-le pendre... en effigie. A vengeance en miniature, supplice en peinture.

Le toiiristo qui a parcoiirii los côtos do la Brolagno so ligiirera sai)s peine le clialeau où va se passer la comédie de quelques heures que nous allons lui raconter.

Voici ce que se disait devant ce château, bâti au bord de la mer, Bousquet, domestique, valet de ferme, cocher et quelque peu matelot de M. Hilarion : « Voyons si j'ai jail toutes les commissions de M. Hilarion et de mademoiselle Adrienne. Acheter du tabac à monsieur; aller chez Tarmurier chercher le fusil de mademoiselle, et lui rapporbn- en même temps un kilogramme de plomb numéro 2 et un demi-kilogramme de poudre. Voici le fusil; dans cette poche, j'ai la poudre; dans celle-ci, le plomb. Voilà le labac : très-bien. C'esl que je crains de devenir c<.)mnie M. Hilarion, de perdre tout à fait la mémoire en vivant avec liii. Ah! oui, il est bien resté un quart d'heure ce matin, sa tabatière à la main, avant de me dire qu'il fallait lui acheter du tabac. Un jour, il oublie de déjeuner; une autre fois, de se coucher... et moi j'oublie, en bavar. dant tout seul, qu'on m'attend. »

Bousquet se disposait à sortir pour rendre compte de

toutes les commissions dont il avait été chargé, lorsqu'il fut arrêté dans son mouvement de sortie par un bras qni s'attachait au corps d'une femme de cinquante-deux ans environ.

— Dites-moi, mon ami, en a-t-on des nouvelles?

— Des nouvelles ! et de qui? demanda Bousquet, effaré comme un oiseau devant un vieux chapeau posé sur une branche.

— Vous me le demandez, mon ami, quand voilà Jiienlot vingt ans que je viens en chercher 1

— Vingt ans!

— Oui, depuis vingt ans, je viens chaque année dans ce château pour savoir s'il est de retour.

— De retour !

— Vous n'êtes donc pas ici depuis longtemps, mon ami?

— Je ne suis au service de M. Hilarion que depuis dix mois.

— Alors, dit la vieille demoiselle en soupirant; vous ne pouvez pas me répondre. Toujours le même silence ! in même obscurité! Et où est votre maître, M. Hilarion ?

— Il est encore couché.

— Vous lui direz, mon ami, que mademoiselle d'Arcueil, fidèle à ses habitudes comme elle est fidèle en loui, s'est présentée au château, et qu'elle reviendra dans la matinée. Entendez-vous?

Bousquet entendait fort bien, mais il ne comprenait pas.

— Je n'y manquerai pas, madame, répondit-il. Pourvu qu'aujourd'hui, pensa-t-il, il n'oublie pas de se lever.

— Prenez ceci, mon ami, ajouta mademoiselle d'Arcueil, pour vous rappeler ([ue avez eu l'honneur d'obliger mademoiselle d'Arcuoil.

Bousquet prit en disant :

— Merci de l'iionneur, mademoiselle.

La vieille Jlllc nnirmura en s'éloignant : — Depuis viiigl ans! depuis vingt ans!

LES LETTRES D'AMOUll 45

— Ah rà ! iminiiuia aussi Bousquet, que vieil t-el le faire ici depuis vingt ans? Elle a parlé d'absence, de retour; personne n'est parti, nous n'attendons personne. Mais allons rendre compte de mes commissions à M. Hilarion et à mademoiselle Adrienne.

Une seconde fois le factotum du cliàteau fui surpris par un obstacle du même sexe que le pi-emier.

— Enfin, est-il arrivé? parle! lui dit une femme de deux ou trois ans plus âgée que celle ([ui venait'de sortir.

— Bon , encore une !

— Je te demande s'il est arrivé ; n'entends-tu pas?

— Puisque décidément c'est une plaisanterie, se dit iîousquet, je vais rendre la main. Non, madame, il n'est pas arrivé.

— Et sais-tu s'il arrivera bientôt?

— Nous l'attendons.

— Vous l'attendez! et quand?

— Aujourd'hui.

— Quelle joie! Après vingt ans d'absence!

— Allons, pensa Bousquet, elle aussi ralteuel depuis \ingt ans.

— Tu me combles de bonheur. Et il débarquera ici?

— Ici même.

— On a donc signalé son vaisseau?]

— Dans une demi-heure, il jettera l'ancre devant Taiise du château. 11 serait déjà au mouillage sans ce gros temps (jui le force à ménager ses voiles*

— Dans une demi-heure, je reviendrai; je veux être la première à me jeter dans ses bras. Trop heureuse Zoé!

Bousquet crut avoir affaire à une folle.

— Il est sans doute votre fils, dit-il à mademoiselle Zoé, pour que vous Lattendiez avec tant d'impatience?

Mademoiselle Zoé pâlit.

— Mon lils!

— Ou votre petit-lils? se reprit Bousquet.

A\j LA tOLLE UU LOGIîS

L'irascible mademoiselle Zoé donna un soui'tki à Bousquet, et s'écria :

-- Voilà pour ton impertinence!

Elle sortit ensuite en disant :

— Après vingt ans d'absence !

Resté seul et immobile à sa place, le domestique de M. .Hilarion ne cessait de répéter :

— Un soufflet! une pièce de cinq francs! Je voudrais bien y comprendre quelque chose. Toutes les deux Fattendenl depuis vingt ans, et chaque année elles viennent ici toutes les deux. C'est trop extraordinaire; je vais tout dire à M. Hilarion et à mademoiselle Adrienne.

Bousquet n'eut pas besoin de sortir de son attitude étonnée; M. Hilarion et mademoiselle Adrienne descendaient l'escalier du pavillon et venaient \ers lui.

— Avez-vous rencontré, leur dit-il sur-le-champ, une Jame qui avait un chapeau... un chapeau à trois ponts?

— Non, répondit Adrienne.

— Ni une autre dame qui avait une robe... mais une robe...

— Explique-toi: une dame, une autre dame! un chapeau, une robe.

— L'une m'a dit : Est- il revenu? J'ai répondu non, et elle m'a donné une pièce de cinq francs; l'autre m'a dit : Est-il arrivé? J'ai répondu oui, et elle m'a donné un soufflet.

L'attention de M. Hilarion fut enfln éveillée.

— Tu t'es rafraîchi, dit-il à Bousquet, en allant faire nos commissions.

— Je n'ai pas plus bu, répondit Bousquet, que cette main qui tient ce fusil. D'ailleurs, ces deux dames revien* dront dans la matinée; vous les verrez.

— C'est bien; laissez-nous, dit Adrienne.

— Voici votre tabatière, monsieur Hilarion, dit Bousquet avant d'obéir.

LLS Lb^lTUbiS D'AMOLU Î7

~ Ne t'avais-je pas dit de lu'acheter du labac? Bousquet se mit à rire.

— Mais vous prisez en ce moment, monsieur.

— C'est juste, j'oubliais; va-t'en.

— Voilà une mémoire! dit Bousquet en s'en allant. Aoilà une mémoire! Est-ce encore une troisième femme? s'écria-t-il en heurtant un jeune homme qui sortait brusquement du pavillon; vous m'avez fait une fière peur, monsieur Anatole.

— Monsieur llilarion, dit b» jeune homme que Bousquet venait de nommer, comme je vous Pexpliquais tantôt, notre frégate se rendra d'abord dans le golfe du Mexi(iue, où elle séjournera dix-huit mois.

Le cœur d'Adrienne battit.

— Dix-huit mois! vous entendez, monsieur llilarion ? Mais Anatole continua :

— De là elle ira relever la station des Antilles, et son lemps de surveillance sera de deux années.

— Deux années! murmura Adrienne.

~ Ensuite...

— N'est-ce pas tout, Anatole?

— Non, Adrienne. Après cette station, nous descendrons vers le Brésil, qui nous retiendra six mois; puis, doublant le cap Ilorn, nous passerons dans l'Océan Pjacifiquc pour nous rendre en Californie.

— Mais cela fait (|uatre ans d'absence; y songez-vous, Anatole?

— Un an pour revenir en Europe.

L'impatience d'Adrienne éclata :

— Un voyage de cinq ans, monsieur Hilarion ! Un voyage de cinq ans, et c'est aujourd'hui qu'Anatole nous quitte!

— Dans une heure peut-être, ajouta Anatole. Dès que l'affreuse tenq)èle qui s'est élevée cette nuit aura cessé, notre frégate quittera le mouillage et appareillera.

— Quand il Jic dépend que de vous, monsieur llilarion, dit Adrienne avec amertume, d'empêcher ce voyage en l'achetant Anatole du service.

— Encore une fois, dit le pacifique M. Hilarion, lu le Irompes, Adrienne, tu te trompes; il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mon neveu Anatole de partir.

Nullement convaincue, la jeune Bretonne répliqua :

— Après nous avoir servi de père à tous deux, vous eussiez achevé votre œuvre de honte en ne séparant pas deux compagnons d'enfance, deux amis, deux...

La bonne figure de M. Hilarion s'épanouit.

— Achève, dit-il.

Et Adrienne acheva sa pensée.

— Ne regretterez-vous pas aussi celui qui a toujours géré vos biens avec tant de zèle, d'ordre et d'habileté?

— Je ne voudrais pas, dit à son tour Anatole, que ce motif entraînât mon oncle à faire pour moi des sacrifices trop grands. D'ailleurs il est trop tard.

— Des sacrifices! mais il ne faut que quatre mille francs pour vous libérer du service des classes. Soyez bon, monsieur llilarion, prêtez-les lui ; avec ces quatre mille francs vous retiendrez Anatole près de nous, vous conserverez au château un régisseur fidèle, éclairé. Qu'est-ce que quatre mille francs pour vous^ qui en avez tant dépensé pour moi qui ne suis ni votre fille ni votre nièce, qui ne vous suis rien? Prêtez-lui cette somme...

Les^deux jeunes gens attendaient la réponse d'ililarion, qui ia fit ainsi :

— Je le voudrais de tout mon cœur.

— Vous le pouvez... qui vous en empêche?

— Au faitj qui m'en pmpèche? dit le distrait llilarion en sortant sa tabatière et eji la retournant entre ses doigls : au fait, qui m'en empêche?

— Mais rien, dit Adrienne;

LES LETTRES D'AMOiT. 40

Toujours distrait, le vieil lliiarion dit d'une voix iucejlaine :

-— Crois-tu ? ^

— N'êtes-vous pas le plus riclic propriétaire du déparlement? n'avez-vous pas, chacun le sait, plus de deux, millions déposés à la Banque? ne possédez-vous pas une rue entière à Brest? ce village au bord de la mer, et tout peuplé de manufactures, n est-il pas à vous? ce château ({ue nous habitons n'esl-il pas à vous aussi? Et vous no pourriez pas avancer quatre mille francs à votre neveu, à celui qui sera un jour rh(';ritier de votre immense fortune 1

En ouvrant sa tabatière et en examinant avec attention un des petits morceaux de papier blanc qui s'y trouvaient, Hilarion répondit :

— Hier, je ne t'ai pas répondu quand tu m'as adressé la même question; mais je me la suis rappelée depuis, et j'ai trouvé la réponse. Afin de ne pas la perdre une seconde fois, j'ai mis un signe dans ma tabatière.' Attends...

Ici M. Hilarion chercha dans sa tabatière. Il reprit :

— C'est qu'il y a plusieurs signes... Voyons lequel... Ah ! j'y suis... oui, maintenant je sais pourquoi je ne puis consentir à ce que tu me demandes pour Anatole : c'est (|ueje ne possède rien, absolument rien. Ces millions, ces immeubles, ces majiufaclures, ce chtiteau, tout cela ne nrappartient pas.

— Qu'entends-je ? s'écria Anatole.

— Et à qui cela est-il? demanda Adrienne.

Sans plus s'émouvoir d'une exclamation que de l'autre, Hilarion dit après les avoir laissées passer :

— A un autre. Tous ces biens appartiennent à un autre. .)c ne te l'avais donc jamais dit, mon pauvre garçon, qui le croyais dé,à luillionnaire à ma mort?

— Ah ! ne cro\ez pas, mon oncle, ([ue ce soit pour luoi que je regrette cette fortune...

(^est avec le même calme qu'lUlurioa continua ixin^i :

no LA FOLLE DU LOGIS

— Jo pensais depuis longtemps vous avoir tout appris. (]'esl incroyable ! J'avais peu de mémoire ; mais, depuis que je cherche à m'en faire une meilleure d'après le système mnémonique de M. Robert, de l'Institut, je perds le peu que j'en ai. Apprenez donc que le véritable possesseur de toutes ces richesses... Mais qu'est-ce que j'entends? Écoutez !

Anatole et Adrienne prêtèrent attentivement l'oreille.

— On croirait entendre des coups de canon dans le lointain, dit Adrienne.

— Oui, mais oui... ce sont des coups de canon... n'est-ce pas, Anatole?

— C'est peut-être notre frégate qui va partir et qui appelle à bord l'équipage.

Un sioupir s'échappa avec ce mot des lèvres d'Adrienne : — Sitôt!

— Va t'assurer, dit lïilarion à son neveu, de ce que cela peut être, et reviens nous le dire.

— Je reviendrai pour vous faire mes adieux.

— Ses adieux! murmura Adrienne en jetant sur Tlilarion un long regard de reproche, quoique celui-ci eût commencé à expliquera la charmante Bretonne comment les millions qu'on lui attribuait ne lui appartenaient pas.

— De quoi parlions-nous? demanda-t-il froidement à Adrienne.

— Vous disiez, monsieur lïilarion, que tous ces biens que j'avais cru à vous ne vous appartenaient pas; qu'ils étaient à un autre ..

— - M'y voilà! tu as sans doute entendu parler de M. Marc Ban dry?

— Qui ne connaît pas à Brest M. Baudry, dont l'opulence est devenue proverbiale?

— Eh bien, il était encore plus évaporé, plus fou dans sa jeunesse f[ue... qui te dirai-je?... que moi! J'ai été évaporé.

— Mais pourquoi me parlez-vous cle M, Raudry quand je vous parle d'Auatole?

— Ne veux-tu pas savoir pourquoi tous ces biens que tu m'attribuais uc sont qu'en dépôt entre mes mains*^

Ici Adrien ne eut un mouvement de résignation.

— Parlez, répondit-elle à M. Hilarion.

* — Baudry et moi vivions ensemble à Brest comme deux frères, il y a de cela dix... quinze... quinze... dix-huit... vingt... vingt-cinq... trente... trente ans. Il avait alors vingt-quatre ans, moi trente-cinq. Tu a ois qu'il n'est plus très-jeune. Nous étions alors les beaux du Consulat, après avoir été les muscadins du Directoire. Baudry était superbe, il donnait le ton. Dès le matin, en culottes chamois, bottes à revers, habit à la Barras, spencer cerise, gilel blanc, cravate rouge, chapeau à l'incroyable. Je ne te raconterai pas tout ce qu'il fit pendant sa jeunesse; premièrement, parce que je ne me souviens plus de rien; mais ce que je n'ai pas oublié... ce que je n'ai sûrement pas oublié... Diable! je crains d'avoir oublié ce que je n'ai pas oublié.

— Mais Anatole va partir! interrompit Adrienne; au lieu de m'entretenir de ce M. Raudry, auquel je m'intéress(> peu, je vous l'avoue, si vous vous occupiez d'Anatole, {]i} lui seul!

— Eh bien, en un mot, reprit Hilarion, je ne puis rien pour lui. Baudry, au contraire, dont je te parlais, lui qui est si riche et qui est généreux autant que fou, s'il n'a pas changé de caractère, lui, ce brave Baudry, aurait prêté non pas quatre mille francs, mais il eût donné à Anatole vingt mille, trente mille francs. Son bonheur était de répandre l'argent, les promesses, les cadeaux... Comme les femmes l'aimaient!

— Oh! que n'est-il ici! ne put s'empêcher de dire Adrienne. Où est-il maintenant?

— Toujours aux Indes, où il est depuis vingt et un ans.

s'il vit ejicore, car depuis dix ans il a cessé de m'écriie. Je le disais qu'il fut forcé de quitter Brest il y a vingt ans, à la suite d'une intrigue d'amour.

— Vous ne me Tavez pas encore dit, monsieur llilari on.

— Je croyais... Quand je dis une intrigue d'amour, je devrais dire trois intrigues. Voyons, que je me souvienne... M. Robert, de l'Institut, veut que, pour se rappeler une chose, on se souvienne d'une chose analogue; c'est-à-dire que, lorsqu'on n'a pas une mémoire, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'en avoir deux.

Tandis que M Hilarion faisait avec ses doigts des gestes comme un homme qui calcule de tête, on entendit crier du dehors :

— Monsieur Hilarion! monsieur Hilarion!

— C'est la voix de Bousquet, dit M, Hilarion. Bousquet entra tout effrayé.

— Ah! monsieur Hilarion! ah! mademoiselle Adrienno!

— Qu'y a-t-il/ s'informa Adrienne. Pourquoi ces cris?

— Vn grand malheur; l'ouragan fait des siennes.

— Aurait-il brisé les cloches de mes melonnières? demanda Hilarion.

— Ces coups de canon que vous avez entendus, répondit Bousquet... c'est un vaisseau sans voiles, sans miits, qui est poussé en ce moment sur la cole avec une violence extraordinaire; il s'y brisera si personne ne va l'aider à entrer dans l'anse du château.

— Eh bien, qu'on se hâte, dit Adrienne; que les hommes du château se jettent dans les barques amarrées au bout du parc et aillent porter secours à ce navire! Vous n'avez pas besoin de nous consulter pour cela. Allez!

— Oui, mademoiselle, répondit Bousquet disposé à s'eji aller.

M. Hilarion le rappela.

— - Bousquet! Bousquet!

LES LliTTHES D'AMOÙH 5S

Bousquel revint sur ses pas.

— Monsieur?

— J'ai quelque chose à le dire. AUends.

— Je sais, monsieur Ililarion ; eesl pour votre provision (le sucre. Elle est faite.

Sans s'émouvoir davantage, M. Ililarion sortit une seconde fois sa labalière de sa poche, et, après Tavoir examinée dans tous les sens, il dit : — Ce n'est pas celle-là; puis il en sortit une seconde, et il dit encore : Ce n'est pas celle-là non plus... M'y voilà, se reprit-il. Afin de me souvenir de ce que j'ai à le dire, j'ai fait un nœud à mon mouchoir.

I>o usqu et lin ter m n) p i t .

~ Ne prenez pas la peine, monsieui-, j'y suis maintenant. Vous vouliez me recommander de vous acheter des ligiKis de fond pour la pèche.

Après avoir tiré de sa poche un mouchoir plein de nu.Hids, Ililarion se dit : Voilà plusieurs nœuds... C'est cehii-ci que je cherche... mais pouniuoi ai-jc fait ce nœud?

Adrienne, qui pétillait d'impatience, s'écria :

— Ce vaisseau va périr! dans un autre moment vous vous souviendrez... Cours, Bousquet, et qu'on sauve ces ju al heureux.

Enfin Bousquel s'en alla.

Ililarion conlinua à dire :

— J'ai pourlant fait ce no'ud pour quelque chose. M. Ililarion et Adrienne restèrent seuls.

— Nous eu étions... où en étions-nous, Adrienm:?

— Je ne le sais plus moi-même, répondit Adrienne ; je suis inquiète pour ces pauvres gens qui vont se noyer, peut-être.

— Nous parlions de ta mère.

— De ma mère ! vous avez connu ma mère, monsieur Hilarion? ma mère, morte si jeune, à mon «ige Parlez-

m'en, vous qui avez si bien rempli ses vœux en prenant soin de sa fille orpheline!

— Où donc ai -je la lèle, ce malin? C'est de Baudry (|ue nous parlions.

— Toujours ce M. Raudry !

— Baudry, poursuivit Hilarion, puisque nous en étions restés au chapitre de ses amours, aimait à l'exaltation, du reste il n'aimait jamais autrement, la plus jolie iille de Brest. Cette fois, sa passion avait pris un caractère sérieux, et elle avait été écoutée sous promesse de nialiage. Tout allait à souhait, rien ne s'opposait à une union désirée des deux parts, quoique la jeune fille ne fût pas riche et qu'il ne restât plus à mon ami que dix mille francs d'un patrimoine assez rond. Mais voilà qu'au moment où le mai-iage allait se conclure, un chevalier d'Arc... d'Arc... ayons recours à la méthode Robert, de l'Institut, le chevalier d'Arc-en-Ciel... ce n'est pas cela... d'Arquebuse... ce n'est pas cela... d'Arcueil, vient dire à Baudry : « Vous épouserez ma sœur, mademoiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil, ou vous vous couperez la gorge avec moi. » Qu'avait fait mon ami Baudiy à luademoiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil...? Je ne m'en souviens plus à présent. IN'impoi tel Baudry se battit à l'épée avec le chevalier et le blessa très-dangereusement.

— El il put alors, interrompit Adrienne, épouser la première des deux femmes, (jui s'appelait?...

— Qui s'appelait, dit Hilarion... Est-ce que je ne t'ai jias dit son nom? je pensais le l'avoir dit ; elle s'appelait... Ma foi, pour celui-là, je l'ai oublié... bien oublié.

— Passons, monsieur Hilarion.

Hilarion ajouta :

— INon, il n'épousa pas la première de ces deux feninies, car, quelques jours avant de se marier avec elle, une troisième femme, nommée Chloé, Aglaé ou Zoé, que Baudry aimait ou n'aimait pas, mais à la(]uelle il avail

LKS LETTRES D AAIUUJI 55

liiil aussi sans iloule de graves promesses comiiie à uiadeiiioiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil, altendil la première, celle dont j'ai oublié le nom, et lui lira un coup de pistolet.

— Qui la tua?

— Non, mais qui lui causa une frayeur si grande, qu'elle languit pendant trois ans, au bout desquels elle mourut sans avoir été la femme de mon ami Baudry, obligé après ce coup d'épée, ce coup de pistolet, et mille autre scandales, de quitter sur-le-cbamp la France.

La voix du domestique se lit encore entendre :

— Monsieur llilarion! monsieur llilarion !

— C'est Bousquet, dit Adrienne, qui revient nous donner des nouvelles du navire.

Les premiers mots de Bousquet furent :

— Le navire est perdu.

— Perdu :

— Il va Tétre, mademoiselle, car ni les hommes du château ni les pécheurs du village n'ont osé s'euibarquer pour aller à son secours, tant la mer est furieuse en ce moment. Pauvre navire!

— Pauvres gensl dit douloureusement Adrienne.

— 11 n'est plus, reprit Bousquet, qu'à une petite portée des récifs qui entourent le château. Les malheureux! si NOUS les voyiez ! Ils réclament de toutes les manières notre assistance. Ils appellent, ils joignent les mains, ils agitent des lambeaux de toile Ah! j'oubliais... j'ai la tète perdue, moi aussi... Ils viennent de jeter à la mer un baril que les \agucs ont lancé sur la plage. Dans ce baril, qu'on a défoncé aussitôt, était une lettre.

— Une lettre, dit AdriiMine, où ils implorent notre pitié, sans doute.

— M. le maire, qui l'a lue, et dont le visage marquait le plus grand étonnement en la lisant, a dit qu'elle était signée par queli^u'un du i)a\s.

— Et personne, personne pour les aider à sortir du danger î

— Personne, mademoiselle.

— C'est moi qui les sauverai, dit Anatole, qui arriva le visage consterné, ou qui mourrai aujourd'hui, puisque la crainte retient tous nos marins sur la plage. Adrienne, adieu! Adieu, monsieur Uilarion!

Aussitôt Anatole jela au loin son chapeau, se défit de ses habits, baisa la main d'Adrienne et s'apprêta à courir du côté de la plage.

~ N'y allez pas, mon ami ! c'est la mort où vous courez !

— Adieu, Adriennel adieu !

Anatole disparut.

— Je vais maintenant, reprit Iranquilicjnent Hilarion. to raconter la fin de Thisloire de notre ami Baudry.

— Une autre fois ! une autre fois ! lui répondit Adriennc dans une explosion de colère mêlée d'effroi : une auli'c fois, monsieur Hilarion.

— Comme tu le prends à l'aise ! mais une autre fois je ne m'en souviendrai plus. L'ami Baudry partit donc pour h's Grandes-Indes, où il est depuis vingt ans.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu î veillez sur lui ! murmurait Adrienne.

Et Hilarion de poursuivre :

— Pendant dix ans, Baudry n'a cessé d'augmenter sa fortune, qui a dépassé le chiffre des plus belles fortunes de ce pays, et, pendant ces dix années de prospérité inouïe, c'est moi qui ai été chargé d'administrer les fonds qu'il faisait passer en France. Avec ces fonds, je lui ai acheté ces maisons doirt tu me parlais, ces manufactures, ce château...

— Je ne puis rester en place, disait Adrienne sans écouter M. Hilarion. Je vais voir ce qu'on fait, ce qui arrive...

— Mais, depuis, je n'ai plus reçu aucune nouvelle de Baudry. Est-il mort, n'csl-il pas mort?

LKS LETTP.es D'AMUUR 57

— Ah! Aoilà Bousquet! parle! sonl-ils sauvi's? VA M. Anatole ?

— Ali! si vous l'aviez vu, nmdemoiselle! Il s'est jeté dans une barquQ", et, passant à travers les brisants^ les récifs, malj^ré le vent, malgré des montagnes d'eau, il est enfin parvenu à porter à bord du navire une amarre dont l'autre bout a été attaché à terre. Si ce cable ne casse pas, ils sont sauvés; s'il casse, que Dieu ait leur àme ! ils périssent tous tant qu'ils sont.

— El Anatole est avec eux! Dieu ait pi lié de lui!

— 11 faut espérer, ajouta Bousquet, (jue Dieu aura aussi un peu de pitié pour les millions qui sont à bord.

A ce mot de millions, le vieil Ililarion ouvrit les oreilles.

— Des millions!... Que dis-tu? Esl-tu sûr de ce (jue lu dis, Bousquet?

— Vous ne savez donc pas ce que tout le pays sail îi cette heure? Cette lettre qui était dans le baril...

— Eh bien?

— Eh bien, c'est M. Baudry qui l'a écrite.

— Baudry est sur ce vaisseau?

— Oui-da' M. Baudry le richissime, Icmillioniuiirissiiiu'.

— I'»audry, mon ancien, mon meilleur ami. va périr I

— Venez donc alors, dit Adrienne, profitant de ce ({u'elle prit pour un éclair de sensibilité chez M. Ililarion, allons ensemble sur la plage. Venez! dites ([ue aous offrez cent mille francs à qui les sauvera.

— Auparavant, consultons-nous, dit Ililarion, recueillons nos souvenirs. Ce n'est peut-être pus lîaudry. Voyons, que je me rappelle le contenu de sa dernière lellre en date du mois de... de l'année de...

Adrienne n'y tint plus.

— Vous me ferez mourir... votre calme! Mais u'enlendez-vous pas ce bruit, ces cris!,.. On appelle... courons.

— Ce n'est pas par ici qu'on vient, folle ! ne m'entendstu pas? Adrienne! Adrienne!

Tandis ({u'Adrienne sortait par uii côté de la leirasso, Ijaudry, mis à la modo du temps du Directoire, paraissait, accompagné d'Anatole.

— Où est-il donc, ce cher Hilarion?

— Me voilà! Serait-ce Baudry?

— Serait-ce Hilarion?

Et tout bas Baudry ajouta : — Comme il est vieilli!

— Je ne t'aurais jamais reconnu, Baudry.

— C'estqueje suis rajeuni, moi. Que je t'embrasse encore î Et Baudry, en montrant Anatole, dit : — Voilà mon sauveur.

— C'est M. Anatole, le régisseur de ton château.

— Vous ne le quitterez plus, mon jeune ami. Hilarion, • tu donneras à M. Anatole les appointements qu'il te demandera ; et cliaque année ils seront doublés,

— Je^ous reniercie, monsieur; mais votre trop grajide générosité est inutile; je ne puis en profiter.

— Pourquoi n'en projiteriez-vous pasl*

— Embarqué sur la fiégate que vous avez pu voir en Jade, je pars, dès que le vent sera devenu meilleur, pour un voyage de cinq ans.

— Et qui vous oblige à (juitter ainsi le château ?

— Le service militaire.

Baudry se retourna vers Hilarion.

— Et tu n'as pas acheté un remplaçant à ce jeune homme?

— Je ne savais pas, répondit Hilarion, si je pouvais prendre sur tes propres fonds pour le faire remplacer.

— Comment! comment! tu as hésité!... Ces hommes à probité n-Qnt pas de cœur... Vous ne partirez pas; vous jesterez au château; ce gros temps durera au moins jusqu'à ce soir, et d'ici là vous serez remplacé, je m'y engage. Je voudrais faire un heureux de mon sauveur.

Ému, Anatole répondit :

— Ah! vous en faites deux, monsieur.

LES LKTTIŒS D'A^iOUU SU

— Vous et \otic mère, sans doute?

— Non, monsieur.

— Je comprends. De riimuur, un amour partagé. Treshieii. Aimez, jeunes gens, aimez. C'est comme nous, llilarion. En vérité, je ne pouvais mieux placer ma reconnaissance. Allez donc faire part de votre bonheur, et re- \encz.

Anatole se recria en disant :

~ Je n'irai pas loin.

Des qu'il ne fut plus là, lîaudry reprit :

— (ie clier Hilarion!

— Cher Baudry! Je ne craindrai plus de njuuiu sans, l'avoir vu.

— Mourir! Serais-tu malade, Hilarion?

— rs'on, mais ràgc!

— Qu'est-ce que l'àgc?

— L'âge... c'est l'âge, les années. Est-ce qu'on ne connaît pas rage aux Indes?

— Je ne sais pas ce que tu ^eux dii'c, })arhnis d'autre chose.

— Oui, parlons de nos intérêts : j'en ai eu soin comme des miens... D'abord les revenus accumulés ont produit

Baudry, en agitant son jabot :

— Joue-t-on toujours le (Mlife de Bagdad à Feydeau?

— Le Calife de Bagdad! répondit Hilarion avec l'air Itète et niais d'un utopiste qui, apiès avoir cru planter un monde, voit sortir de terre une laitue; le Calife de Bagdad!... Feydeau 1... Que me dis-tu là?

— Oui, le Calife de Bagdad, ou Ali)ie, reine de Coleo)ide!

— Tu me surprends avec tes questions.

— 3Ion pauvre Hilarion, lu ne sors donc pas de ton terrier?

Hilarion fut piqué au vif.

— J'en sors, et môme assez souvent, pour placer tes

fonds à bous intérêts. Hier encore j'ai été à Brest pour t'acheter quatre cent mille francs cVactions dans la pêche de la baleine, et deux cent mille francs dans la pêche de la morue.

Baudry se prit à éclater de rire.

— Allons! avec tes baleines et les morues. Tu as donc l'ait de moi un négociant?

— Tu n'étais donc pas négociant aux Indes?

— Moi! j'étais premier costumier de Tempereur Akbar I", à Dehli, dans Tlnde. Tandis que deux généraux français disciplinaient à l'européenne les troupes de Sa Majesté, moi, j'habillais la nation à la française, au goût du jour.

Ililurion demaiula naïvement :

— Et lu l'habillais ainsi?

— Absolument comme moi, dernières années du Direcloire, preniièrés années du Consulat : culottes chamois, bottes à la Suwarow cirées à l'œuf, cravates à la Kléber, habit à la retour d'Egypte; le carrick pour les jours froids . .Je soupçonne que c'est un peu changé en France.

Ce fut à Hilarion à rire.

— Un peu, nion cher Baudry. Mais revenons, je t'en prie, à tes intérêts.

— Oui, parlons du motif qui me ramèiu? en France, dans ma chère Bretagne; parlons de ce que tu sais.

— De ce que je sais?

— Oui, de ce que tu sais, et parlons-en à ftmd.

— Parlons-en à fond. Mais je ne sais pas tro]) ce que je sais.

— Est ce que tu éprouverais déjà quelques légers retards dans la mémoire? Tu dois te rappeler que je t'écrivis il y a onze ans que mon pi'ojet était de me rendi'C en France pour m'} marier. Me voilà.

— Il y a onze ans.... Ah! oui, mais depnis lu ns ivn'incé au mariage?

LES LETTRES D'AMOUR Cl

— Renoncé! Non, llilarion 1 Blâme Ion ami, condaniiK* ton ami! Son parti est pris : oui, je me marie, je me fixe.

Baudry se dit en lui-môme : « 11 ne me parle pas d'Adrienne. C'est une surprise qu'il nic ménaae. Entrons un instant dans la feinte. »

Et, reprenant sa confidence, il ajouta :

— Passons en revue, llilarion, celles que j'ai le plus aimées, el faisons un choix. Je donnerai mon nom, m;i main, six millions, à celle qui ne m'aura pas oublié.

Baudry se dit encore : « Je sais bien (jelle qui aura le prix. » — Te souviens-tu, llilarion, de la mélancoliiinc Clarisse?

— Non.

— Ta parole, Hilarion.

— Ma parole.

— Quoi! tu as oublié Clarisse Martin, qui?...

— Martin, qui...

llilarion chercha son mouchoir, le tourna et le relourna, en examinant attentivement tous les nœuds.

— Puisqu'il faut tout te dire, reprit Baudry impatienlt". Clarisse Martin, qui m'aimait tant, qu'elle voulut un jour se noyer.

Une espèce de demi-jour parut se faire dans Tespiii d'ililarion.

— Ah! oui, celle pour qui nous eûmes une dispute sur le cours d'Ajot à Brest.

— Mais tu confonds : notre dispute sur le cours d'Ajot, c'était pour Julie Cottard, quatre ans après. Qu'est devenue à son tour cette sémillante Julie, aux petits pieds, au\ petites mains, au teint de lis et de rose?

— Elle est à son huitièjne, répondit Ililaiiou. Baudry recula.

— A son huitième quoi? Amant?

— Lnfant. Qu'y a-t-il d'étonnant après seize ans de mariage? Cela ne fait que la moitié d'un enfant par an.

— Prosaïque Julie!

— Ah çà! tu f imagines avoir quitté la France hier? Baudry n'avait pas entendu les derniers mots d'IIila-

rion; il se disait : « Faisons maintenant qu'il nous parle d'Adrienne; pour cela, éveillons son souvenir sur les deux charmantes femmes que j'eus le tort de donner pour rivales à Adrienne.

— Hilarion !

— Plaît-il?

— Mademoiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil faitelle toujours les délices de la jeunesse hretonne?

— Oh! c'est mort, ça! •'

— Es-lu bien sûr?

— On ne vit pas éternellement.

— Jetons une fleur sur son souvenir. Et Zoé. tu sais? celle qui fut la rivale de Véronique et d'une nuire plus adorée encore; ce démon de Zoé...

— Ce démon est mort aussi.

Baudry dit en soupirant :

— Jetons quelques fleurs sur la tombe de ce démon. Maintenant, mon ami, ne parlons plus que de celle dont tu t'es obstiné à ne rien me dire, pour irriter mes désirs, ma curiosité, mon amour, ma passion, de celle que j'ai pu tromper quehiuefois (je fus léger), mais que j'ai toujours aimée, adoré(\ Hilarion, parlons de celle enfin que je viens épouser. Tn la connais, celle-là...

Hilarion se récria :

— Moi! je la connais!

— Un ange!

— Oh! oui, un ange, répéta Hilarion, qui aurait lonl aussi bien dit : « Quelle heure esl-il? »

— Une divinité !

— Certainement, une divinité,

— Quel ch(Vix meilleur pourrais-je faire? Cola osl vrai.

LES LKTTHES D'AMOUR 61

— Est-elle beaucoup changée? demanda Baudry timidement.

La question iraugmentaitpas peu rem1)arrasd'IIilarion.

— Non... non..., presque pas changée. Elle est peut- »Hre morte, pensa Ililarion.

-- Ce que tu me dis là me ravit. Ililarion, aujourd'hui

Tentrevuel qu'elle sera touchante! Dans huit jours, mon

mariage avec elle. Va la chercher...

Ililarion se dit à part :« Si j'allais chercher le médecin...»

Ayant entendu un bruit de pas, Baudry retint Ililarion,

— Reste encore un instant.

C'était Adrienne. Elle courut vers Baudry.

— Ah! monsieur, que de reconnaissance pour ce que vous venez de faire de bon, de généreux, en faveur de M. Anatole!

— Grand Dieu ! ce visage, cette tournure, ce sourire, c'est elle! J'étais bien sûr, pensa Baudry dans la joie de son soliloque, qu'Ililarion me la gardait pour le retour.

11 répondit aux remercîments d'Adrienne :

— Je n'ai fait que ce que tout autre eût fait à ma place. Baudry se dit ensuite, voyant l'immobilité d'Adrienne :

— Ne me reconnaît-elle pas? Feint-elle de ne pas me reconnaître? Est-elle d'accord avec Ililarion?

— Vous n'avez pas obligé un ingrat, ajouta Adrienne; je vous réponds de sa reconnaissance éternelle...

— Je crois, réfléchit Baudry, qu'elle ne me reconnaît pas.

Et, s'adressantà demi-voix à Ililarion :

— Tu l'avais donc appelée près de toi?

— Mais oui, elle est logée au château. Adrienne, continuant sa phrase :

— ... Car bientôt, je l'espère, tout sera commun enire nous deux.

— Je ne bornerai pas là ma reconnaissance, rcyjril Baudry, qui, se penchant vers Ililarion, lui tlil tout bas :

6i LA FOLLE DU LOGIS

— Ililai'ion, elle esl charmante, elle est divine... Mai;^ je crois rùver.

— Qu'a-t-il donc? se demanda liilarion.

Lu charmante Adricnne poursuivait :

— Ah! monsieur, n'est-ce pas assez? Que pourriez-vous ajouter à vos hontes pour nous?

C'est encore à voi.v hasse que Baudry demanda à Hilarion :

— Y a-t-il longtemps qu'elle est au château?

C'était un appel direct à la mémoire d"lIilarion. Hilariou i-épondit :

— Attends, je vais te dire cela. Nous sommes en 1851. La prise d'Alger. ., la guerre de Morée..., le général Falivjer..., la guerre d'Espagne..., seconde entrée des alliés..., la campagne de France..., désastre de Moscou.,

Non, je ne pourrai pas te le dire. Ah ! la méthode Roberl 1

— Mon meilleur ami m'afflige, pensa Baudry. Il dit ensuite à Adriennc :

— xMais je n'ai encore rien fait pour vous... Je cherche cojiiment récompenser... Seriez-vous éloignée d'accepter la main d'un homme que vous aimeriez?

— Quoi! vous voudriez étendre vos bontés jusque-là?

— Elle croit, confia Baudry à l'oreille d' liilarion, que la prospérité m'a changé. Eh bien, mademoiselle, vos vœux seront remplis. Dans huit jours, vous serez la femme...

— De M. Anatole, interrompit Adrienne.

— De M. Anatole! répliqua Baudry. Qu'est-ce que M. Ajialole?

— M. Anatole, répondit Adiienne, est celui qui vous a sauvé du naufrage, celui que vous avez si généreusement racheté du service, celui à qui vous avez fait une position brillante auprès de vous, dans votre château ; celui enfin à ([ui je vais porter l'heureuse nouvelle de notre mariage, puisque vous voulez que je IVpousc.

LES LETTRi:S D'AMOUR C5

Adrienne s'en alla en sautant de joie.

S'apercevant de la pétrification silencieuse de Baudry, Hilarion alla vers lui en lui offrant du tabac.

— ^ Aurais-tu perdu le souvenir de quelque chose, que le voilà tout pensif? Fais usage, comme moi, de petits morceaux de papier répandus sur le tabac.

— Hilarion! Hilarion! laisse-moi.

— Qu'as-tu donc, mon ami?

— Encore une fois, Hilarion, laisse-moi, et va dire à C6 M. Anatole de venir. Je l'attends.

— J'y cours; il sera ici dans un instant. Mais qu'as-tu? Tu parais agité; cela m'inquiète.

Baudry, prenant sa voix la plus solennelle :

— Écoute cet avis, Hilarion, et tâche d'en profiter. Souviens-t'en...

Afin de retenir ce que Baudry allait lui dire, Hilarion se hâta de sortir son mouchoir pour y faire des nœuds. Il écouta.

— Hilarion! Hilarion! quand tu aimeras, ne voyage jamais, mais jamais!

Hilarion remit bien vite son mouchoir dans la poche, et il dit en s'en allant :

— Il est parfaitement inutile que je me souvienne de cela, par exemple.

Resté seul, Baudry s'épancha ainsi :

— Voilà une periidie! oublier un homme après vingt ans d'absence! Mais peut-être n'est-ce pas une perfidie. Elle ne m'aura pas reconnu. Décidément, il faut croire alors que je suis, un peu changé, comme le prétend Hilarion. C'est" possible. Le soleil, la traversée, m'auront légèrement bruni. M'importe! c'est affreux d'être ainsi méconnu, trahi. Oh! trahi, voilà ce qui navre!

Baudry suspendit son monologue. On venait. C'était M. Anatole.

Baudry lui dit gravement :

— Je vous ai fait demander, monsieur.

— Si j'avais osé, répondit le jeune homme, je serais venu sans vos ordres, car j'ai encore besoin de vous remercier, monsieur, pour la nouvelle faveur que vous rn'accordez en voulant hâter mon mariage avec mademoiselle Adrienne.

— C'est précisément de ce mariage que je vais vous parler.

— Je vous écoute, monsieur, de toute mon attention.

— Ce mariage était impossible hier.

— Oh ! oui, monsieur; mais aujourd'hui, grâce à vous...

— Aujourd'hui il est encore plus impossible qu'hier.

— Qui oserait s'y opposer, quand vous-même?...

— N'avez-vous jamais pensé à un rival?

— Un rival! quelle folie! et où serail-il?

— Ici, dans ce château.

— Ah! l'on vous a trompé, répliqua vivement Anatole. Je n'ai pas de rival. Je le connaîtrais, je le soupçonnerais... D'ailleurs, Adrienne me l'aurait dit.

— Adrienne ne vous a pas tout dit.

— Monsieur, on l'a calomniée auprès de vous.

— Vous avez un rival, je vous l'assure.

— Puisque vous me l'assurez... Que m'importe après tout qu'un autre, que mille autres que moi aiment Adrienne, si j'épouse Adrienne dans huit jours?

— Oui, si vous l'épousez dans huit jours.

— Auriez-vous des doutes sur la proximité de mon mariage? De tout autre, je rirais de l'insinuation, mais, de votre part, ces doutes m'alarment, m'effrayent.

Prenant un air de parfaite suffisance, Baudry ajouta :

— Commencez-vous à croire que vous avez un rival?

— La peur que vous m'inspirez par vos paroles, répondit le pauvre jeune homme, me fait tout croire. Et quel est ce rival? le connaîtrai-je, du moins?

— Bientôt,

— Est-il jeune?

— Moins que vous.

— Beau, spirituel, aimable?

— Moins que vous.

— Riche?

— Oh! beaucoup plus que vous.

— Et que me fait, après tout, s'écria Anatole, qu'il soit jeune, beau, riche, puissant même, si c'est moi qu'Adrienne aime, distingue, préfère? Cette pensée me ranime et me rend fort contre tout ce que vous venez de me dire.

— Oui, si c'est vous qu'elle préfère.

— Si c'est moi!... je permets le doute sur toutes choses, mais sur l'amour d'Adrienne pour moi... non, monsieur, non!

Baudry sortit un portrait de sa poche, et le montra à Anatole.

— Connaissez-vous ce visage?

— Le portrait d'Adrienne!

— Il est difficile de s'y méprendre, n'est-ce pas?

~ Ce portrait entre vos mains, monsieur! Mon rival vous l'a donc confié? De qui le tient-il?

— D'Adrienne elle-même.

— D'Adrienne!... Voilà bien des marques de certitude, monsieur; eh bien,' je doute encore, je doute plus que jamais.

— Le fat! murmura Baudry. Alin, poursuivit-il, de compléter votre certitude, je cours chercher dans mes malles des preuves plus convaincantes, plus décisives...

— De rinfulélité d'Adrienne?

— De son infidélité, affirma Baudry. Restez. Je reviens à l'instant.

Baudry se retira, laissant le portrait d'Adrienne dans les mains d'Anatole, dont l'étonnement s'exprima tout haut ainsi ;

— Cet homme est fou ou je le suis. J'ai un rival 1 il est ici dans le château, et je ne le connais pas. J'ai un rival! et il faut que M. Baudry fasse quatre mille lieues pour me l'apprendre, qu'il m'en apporte la preuve dans ses malles. Et ce rival est aimé ! Ah ! je le répète, l'un de nous deux est fou. Ce portrait que je tiens, cependant, ce portrait!... Mais n'est-ce pas Adrienne qui vient?... C'est elle... Venez! venez vite!

Anatole cacha le portrait.

— Qu'arrive-t-il, mon ami? Vous désirez me voir?

— Oui.

— Vous êtes ému.

— Ce n'est pas sans motif.

— Uassurez-moi hien vite, je vous prie.

— Savez-vous ce (jue Ton a dit à M. Baudry, ici dans ce château même?

— Que luia-t-on dit? apprenez-le-moi.

— Que j'étais aimé d'une jeune fille.

— On ne lui a pas fait un mensonge; où est le mal, mon ami?

— Une jeune fille très-jolie.

— Croyez-vou;. que ce soit moi?

— Une jeune (ille très-riche.

— Vous m'efù-ayez, Anatole; alors ce n'est pas moi. Aprèi tout, pour(|ioi m'alarmerais-je, si vous ne l'aimez pas?

— Mais on a ajouté que je l'aimais.

— Oh! ceci n'est pas possible.

— On a dit encore à M. Baudry que je ne vous épouserai pas dans huit jours.

— On a dit trop de choses à M. Baudry, balbutia Adrienne tout émue, pour qu'il n'y en ait pas une de vraie.

— Tel est votre avis. Eh bien, ce n'est pas de moi qu'on a dit tout cela à M. Baudry, c''est de vous, Adrienne.

LES l.LTïftKS D'AMOIJU 09

— Ue moi ?

— De vous-même. On lui a aflirmé que j'avais un rival, un rival préféré, aimé, et que vous ne vouliez plus vous marier avec moi.

— Anatole!

— Vous avez douté de moi, je doute de vous. A Jiion tour, je vous dirai : On a dit trop de choses à M. Baudry pour qu'il n'y en ait pas une de vraie.

— Et la preuve de ce que vous avancez? demanda la iière Bretonne.

Anatole mit le portrait sous les yeux d'Adrienne. — ^- Mon portrait! quel prodige! Je ne Tai jamais fait faire.

— Jamais!... Oui, c'est là une auivre de souvenir.

— Je ne dis pas cela ..

— Que dites-vous alors?

— Je ne sais... je suis confondue... éclairez-moi, aidezmoi ! Qui vous a donné ce portrait? dites!

— M. Baudry lui-même, que j'attends ici, qui est allé chercher d'autres preuves plus décisives encore, plus complètes de votre trahison envers moi, de votre amour pour un autre. Je l'attends.

Saisissant le portrait des mains d'Anatole, Adrienne indignée s'Çcria :

— Je ne l'attendrai pas. Venez avec moi, montons chez M. Baudry, suivez-moi!

Adrienne passa la première, Anatole la suivait; mais, au moment où il allait sortir, mademoiselle d'Arcueil, qui s'était introduite par un autre côté, l'arrêta :

— M. Baudry, sil vous plaît?

— Dans ses appartements. 11 va descendre. Souffrez, madame...

— Un mot. 11 esthien étonnant, savez-vous, qu'il ne se soit pas encore rendu chez moi?

— Mais, madame, il est arrivé depuis à peine une heure.

et vous voudriez qu'il eût déjà fait ses visites ! Permettez que je m'en aille.

— Un autre mot. Savez-vous qui je suis? Anatole frémissait d'impatience.

— Non, madame, mais on m'attend...

— Une la Tour-d'Arcueil, iille du contre-amiral la Tourd'Arcueil, petite-fille du vice-amiral la Tour-d'Arcueil, nièce de l'amiral la Tour-d'Arcueil.

— Fort honoré, madame.

— Je suis comtesse.

— Je n'en disconviens pas; mais, de grâce..:

— Rien qu'un troisième mot. Pourriez-vous me dire si M. Baudry est marié?

— Je l'ignore, madame la comtesse. Ce ne sont pas mes affaires; je vais aux miennes.

— Tout le monde ne saurait se contenter de cette indifférence.

— C'est possible... Adieu, madame...

Mademoiselle d'Arcueil se plaça sur les marches du pavillon pour empêcher Anatole de s'en aller.

— Monsieur est discret?

• - Non, madame.

— J'aime votre franchise; elle m'engage à parler.

— Elle ne me laissera pas partir!...

— Je vais tout vous raconter sans nommer les masques. Deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre, comme les deux pigeons du bon la Fontaine.

— Si j'osais, pensa Anatole, je l'étoufferais! Mademoiselle d'Arcueil poursuivit bravement ;

— Vous prenez déjà de l'intérêt à la chose. L'un était un jeune homme obscur, Vautre une jeune fille de la plus haute condition. Malgré cette inégalité, la jeune fille donna son amour, son cœur, vous savez tout ce qu'on peut donner quand on est généreux. Qu'apprend-elle un jour? Que le jeune homme obscur va épouser une autre per-

LES LETTRES D'AMOUU 71

sonne, une rivale jusqu'alors ignorée. Elle confie son affront à son frère, qui va demander raison au jeune homme ol)scur; ils se battent, Baudry blesse mon frère... Ah! monsieur! je me suis trahie... La douleur, Tamour, ont été plus forts que les convenances.

— Maintenant, dit froidement Anatole, madame veutelle me permettre de m'en aller?

Il sortait enfin; mademoiselle Zoé Farrêta.

— Monsieur! monsieur! M. Baudry est-il ici? peut-on le voir? est-il marié?

— Parlez à madame, dit Anatole furieux et en se faisant jour avec violence entre ces deux vieilles femmes.

— Mademoiselle d'Arcueil ici! dit avec une surprise blessante mademoiselle Zoé.

— Mademoiselle Zoé!

— Oui, mademoiselle!

— Oui, mademoiselle!

— Vous savez donc, dit mademoiselle Zoé, que M. Baudry est arrivé?

— Je savais que Baudry est arrivé.

— Baudry! quelle familiarité! Ne dirait-on pas qu'elle est chez elle?

— Je suis en effet chez moi.

— Vous!

— Apparemment.

— Qu'êtes-vous à M. Baudry pour parler ainsi?

— Ce que vous voudriez être, ce que vous auriez voulu être, ce que vous n'avez pas pu être.

— Sa femme? dit mademoiselle Zoé.

— Ne vous déplaise.

— Vous êtes sa femme, vous?

~ Autant dire.

— C'est-à-dire que vous ne l'êtes pas.

— Est-ce vous qui m'empêcherez de l'être?

— Non, mais c'est lui qui vous empêchera de l'être.

— Lui! Mais vous ne connaissez pas mes droits?

— Si vous connaissiez les miens! riposta mademoiselle Zoé.

— Je voudrais les connaître.

— Les vôtres sont-ils fondés sur le piédestal de votre beauté?

— Les vôtres reposent-ils sur la base de votre vertu?

— Peut-être, ajouta mademoiselle Zoé, comptez-vous sur vos cinquante-deux ans de célibat?

— Et vous sur vos cinquante-cinq ans de fidélité?

— L'impertinente! dit mademoiselle Zoé.

— Croyez-vous, répliqua aigrement mademoiselle d'Arcueil, me faire mourir d'effroi avec un coup de pistolet, comme vous en usâtes envers notre commune rivale?

— J'ai d'autres armes pour vous vaincre. Je vous ferai mourir d'envie.

— Et moi de vieillesse. Je n'attendrai pas longtemps. Sans rintervention d'Adrienne et d'Anatole, on prévoit

jusqu'où serait allée la dispute entre les deux vieilles prétendantes au cœur de M. Baudry.

— Mais vous expliquerez-vous?disait Anatole à Adrienne, saisie d'une fou rire.

— Non, vous ne le croirez jamais.

— Mais encore?

— Un prodige!

— Vous sortez du cabinet de M. Baudry.

— Le rire m'en a chassée. Savez-vous quel est le rival dont vous a fait si grand' peur M. Baudry?

— Dites, Adrienne.

— Ce rival, c'est lui-même.

— Quoi!

— Oui, celle qu'il aime....

— C'est moi! s'écria mademoiselle d'Arcuoil.

— C'est moi! dit mademoiselle Zoé.

—Je vous demande pardon, mesdames,leiir dit Adrienne, c'est moi. Mais le voici lui-même.

Baudry, suivi d'Uilarion et de Bousquet, parut, portant une liasse de lettres à la main, au milieu de mademoiselle d'Arcueil et de mademoiselle Zoé, d'Adrienne et d'Analole.

Et il dit à Adrienne :

— Je vais vous confondre. Voici les preuves de ce que vous êtes et de ce que je suis.

— Que tient-il donc là? se disait Ililarion.

Après avoir passé à la droite de M. Baudry, tandis que mademoiselle Zoé passait à gauche, mademoiselle d'Arcueil dit tout bas :

— Voyons s'il me reconnaîtra quand il se tournera de mon côté.

Frappant sur les liasses qu'il tenait, Baudry dit avec un accent triomphal :

— Dans un instant vous saurez ce que c'est. Mademoiselle Zoé murmurait :

— C'est le moment de le renverser en me découvrant.

— Vous vous souvenez sans doute de moi? dit mademoiselle d'Arcueil à M. Baudry.

— Bon! dit à part mademoiselle Zoé, il ne la reconnaît pas.

A son tour elle dit tout haut à M. Baudry :

— Mon image, j'en suis sûre, ne vous a jamais quitté.

— Inconnue! pensa avec joie mademoiselle d'Arcueil. Mais mon nom va le foudroyer de bonheur. Je suis Véronique.

j- Véronique! répondit Baudry.

— Véronique de la Tour-d'Arcueil.

— De la Tour-d'Arcueil!

— Elle lui parle grec, dit mademoiselle Zoé. Moi, je suis Zoé !

— Mais que viennent faire ici ces deux folles? demanda tout bas Adrienne à Anatole.

— Vous ne le devineriez jamais.

— Je suis charmé, mesdames, dit Baudry, de vous retrouver en bonne santé; mais je ne vous connais pas plus l'une que l'autre.

Mademoiselle Zoé reprit :

— Vous m'appeliez quelquefois Chérie.

— Et moi Minette.

— Chérie,.. Minette... Qu'est-ce que cela signilie? Vous vous êtes trompées de numéro, mesdames.

Hilarion murmurait :

— Baudry a un passif bien lourd! Je soupçonne... je crois me souvenir...

Sans se décourager, mademoiselle d'Arcueil reprit : - — Les visages vieillissent, les noms s'effacent de l'ingrate mémoire; mais les beaux sentiments sont éternels. Cher Baudry, tu m'as aimée!

Un éclair de colère enflamma le visage de mademoiselle Zoé.

— Elle le tutoie ! se dit-elle ; parons le coup. Et voici comme elle le para :

— Moi, mon cher Baudry, tu m'as adorée.

Baudry, ne sachant plus trop ce qu'on lui voulait, dit à mademoiselle d'Arcueil .:. — Moi je vous ai aimée! et à mademoiselle Zoé : Moi je vous ai adorée! puis à Hilarion : Pourquoi as-tu laissé entrer ces deux folles?

— Oui, tu m'as aimée, reprit mademoiselle d'Arcueil. C'était pendant la dernière année du Consulat, an XII.

— Couronnement de l'empereur Napoléon, interrompit mademoiselle Zoé. Tu m'adorais A la môme époque, Baudry.

— Comme cela doit lui être agréable, pensa le vieil Hilarion, de se voir ainsi rajeunir!

— Au fait, c'est possible, convint Baudry; mais enfin, qui me vaut l'honneur de votre visite ?

— Que peut vouloir, répondit aussitôt mademoiselle d'Arcueil, celle qui vous a aimé d'un amour sérieux?

LES LETTRES D'AMOUU 75

— Vous le devinez sans peine, ajouta Zoé.

— Il s'agirait donc de vous épouser?

■ — Si votre cœur y consent, affirma doucereusement mademoiselle d'Arcueil.

— 11 n'y consent pas.

— Je suis sauvée ! s'écria la rivale de mademoiselle d'Arcueil.

Elle dit ensuite à M. Baudry : — Votre cœur sera peutêtre moins sourd à la voix de Zoé?

— Vous plaisantez! faites-moi toutes deux l'amitié de me laisser tranquille. J'ai à régler ici une affaire d'une tout autre importance et où votre présence n'a que faire.

Blessée , mademoiselle d'Arcueil apostropha ainsi M. Baudry :

— Puisqu'il en est ainsi, puisque vous foulez déloyalement aux pieds tous les souvenirs de vos tendresses pour moi , Véronique de la Tour-d'Arcueil, je vous somme, monsieur Baudry, de tenir vos promesses.

Le visage de Baudry était d'un beau comique.

— Des promesses!

Ce fut le tour de Zoé :

— Monsieur Baudry, vous remplirez vos engagements, sinon!...

Le vieil Ililarion murmurait :

— Maintenant je les reconnais! Je les croyais embaumées depuis longtemps.

— Des menaces! dit Baudry. Qu'est-ce à dire, mesdames, et croyez-vous m'intimider? Ne voulez-vous pas que je vous épouse toutes les deux? Ne croirait-on pas que vous avez contre moi des contraintes par corps, des titres?

— Des titres! repartit mademoiselle Zoé. Voici mestitres.

— Et voici les miens, dit mademoiselle d'Arcueil, qui sont meilleurs que les vôtres, madame!

— Des litres contre moi ! je suis curieux de les voir, vos titres!

— Connaissez-les donc! Vous n'exigerez pas que je lise toutes ces lettres. Il y en a deux cent trois : j'en détache une au hasard.

Mademoiselle d'Arcueil prit son temps pour choisir la letli-e qu'elle se mit en disposition de lire. Imitant ce mouvement, mademoiselle Zoé ajouta :

— J'en fais autant de mon côté.

Mademoiselle d'Arcueil lut :

« Ma chère Véronique, mon adorée, notre promenade d'hier matin sous les épais marronniers a laissé dans mon cœur des impressions si douces, que je voudrais effacer de ma mémoire tout ce qui n'est pas ton voluptueux regard, ton beau visage, tes belles mains, tes pieds charmants, tes épaules... »

La vieille mademoiselle d'Arcueil, se tournant vers Baudry : — Dites encore que vous ne m'avez pas aimée, INiez cette coulée.

— C'est mon écriture, affirma honnêtement Baudry, je suis trop loyal pour le nier.

— Victoire I s'écria mademoiselle d'Arcueil.

— Pas encore! riposta mademoiselle Zoé. Écoutez-moi aussi.

Mademoiselle Zoé lut de son côté une lettre qu'elle tira du fond de son sac.

« Ma chère Zoé, mon adorée, notre promenade d'hier au soir sous les épais marronniers... »

— Quoi ! interrompit mademoiselle d'Arcueil, elle aussi allait sous les épais marronniers '

Mademoiselle Zoé continua :

« A laissé dans mon cœur des impressions si douces, que je voudrais effacer de ma mémoire tout ce qui n'est pas ton voluptueux regard, ton beau visage, tes belles mains, tes pieds charmants, tes épaules... »

~ Le scélérat! réfléchit mademoiselle d'Arcueil, il lui disait la même chose. Quelle date, mademoiselle?

— Fructidor an IX; et vous, mademoiselle?

— Fructidor an IX.

— (^ela fait trente ans, dit Iliiarion.

— Le monstre! le même jour!

Telle fut la réflexion de mademoiselle d'Arcueil. Celle de mademoiselle Zoé se formula ainsi :

— Elle le matin, moi le soir.

Les lèvres de Baudry purent enfin balbutier :

— Quand il serait vrai que je vous eusse adorées l'une et l'autre, que voulez-vous que j'y fasse aujourd'hui? Je ne nie rien du passé, ni vos pieds, ni vos mains, ni vos épaules, ni même les marronniers; mais je ne puis vous épouser ni ensemble ni séparément, tout simplement parce que mon mariage avec une autre femme se fait dans huit jours.

Mademoiselle d'Arcueil proféra ce cri :

— Avec une autre femme!

Celui de mademoiselle Zoé fut :

— Dans huit jours !

— Dans huit jours, mesdames.

— En ce cas, la guerre ! dit mademoiselle Zoé. Écoutez, monsieur B:iudry, et vous tous, la dernière partie de cette môme lettre qui a commencé sa confusion.

De son côté, mademoiselle d'Arcueil chercha la dernière partie de sa lettre et suivit ligne par ligne, tandis que Zoé lisait.

Mademoiselle Zoé lut :

« Me punisse le ciel, tombe sur moi la foudre, si je suis infidèle au souvenir de tant de bonheur, ô Zoé ! »

Mademoiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil répéta sa lettre à la main :

« De tant de bonheur, ô Véronique! »

Mademoiselle Zoé continua :

« Je veux plus: si jamais je t'oublie pour une autre,

ô Zoé! si jamais j'offre ma main à une autre que toi, si jamais je me présente à Lautel avec une autre femme pour lui donner mon nom et ma foi, je consens à te donner une somme qui ne vaut pas un de tes regards, c'est vrai, mais enfin, je consens à te donner vingt mille francs, oui, vingt mille francs! Je ne les ai pas, mais pourquoi ne les aurais-je pas un jour? Alors demande-les-moi, ô Zoé! viens les réclamer aux pieds de Tautel comme prix de mon infidélité... et tu les auras...

« Marc Baudry. »

Mademoiselle Véronique de la Tour-d'Arcueil répéta ces derniers mots :

« Et tu les auras! »

Elle ajouta :

— Maintenant épousez-nous, ne nous épousez pas, c'est votre affaire.

— Oui, dit mademoiselle Zoé à Baudry stupéfait, vous devez vingt mille francs à celle de nous que vous n'épouserez pas, et vingt mille francs à Tune comme à l'autre si vous vous mariez sans prendre pour femme l'une de nous deux.

L'ami Baudry fut traqué.

— Fatales lettres! déplorable engagement! dit-il piteusement : c'est écrit, c'est signé... l'honneur de la signature ! Mais épouser Tune ou l'autre ou donner quarante mille francs!

Après avoir longtemps et alternativement regardé mademoiselle d'Arcueil et Zoé, il leur dit d'un accent tout à la fois grand comme un mot de Tacite et bouffon comme une plaisanterie de Shakspeare :

— Passez a la caisse! Je perds quarante mille francs, mais j'épouse mademoiselle.

11 montra Adrienne.

< — Vous m'épousez, moi?

— Oui, Adrienne, je vous épouse. C'est assez feindre ou c'est assez se jouer de moi, qui vous ai gardé, malgré le temps el réloignement, une fidélité inviolable, Adrienne.

Adrienne se défendit vivement.

— Vous vous trompez, monsieur Baudry.

— N'êtes-vous pas Adrienne?

— Vous vous trompez, vous dis-je.

— Je me trompe! vous osez dire que je me trompe? Ililarion, viens ici, et confonds-la toi-même. Dis, n'est-ce pas toi qui m'as envoyé de sa part, dans l'Inde, ce portrait d'elle! Tu dois t'en souvenir.

Ililarion se gratta le front.

— Sans doute.

— Vous avez envoyé mon portrait dans l'Inde à M. Baudry,... vous!

— Mais .. oui.

— Mais non. «

— Alors, c'est non.

— Oui, non... Explique-toi; comment l'aurais-je reçu, si tu ne me l'avais pas envoyé? Tu me l'as envoyé, souviens-toi c'était dans une tabatière.

Ililarion se redressa.

— Dans une tabatière? Maintenant je m'en souviens comme si c'était hier. Je te l'ai envoyé, ce portrait.

— Et c'est elle qui l'a fait faire?

— Oui.

— Moi? dit Adrienne.

— Vous le voyez.

— Je vous en supplie, monsieur Hilarion, je vous en supplie; il y va de l'honneur de ma parole : cherchez au fond de votre mémoire si véritablement c'est moi qui ai fait faire ici mon portrait pour l'envoyer dans Tlnde à M. Baudry.

— Je vais chercher, je vais chercher, répondit Ililarion. Et il sortit ses deux mouchoirs, ses deux tabatières.

80 Vk FOLLE D(J LOGIS •

— Faites Ions vos efforts; quant à moi, je jure...

— Ne jurez pas... le parjure serait inutile, car il est encore d'autres témoins de notre mutuel attachement, des preuves irrécusables, plus sacrées encore... et les voilà! Toutes ces lettres...

— Mes lettres !

Et mademoiselle d'Arcueil de dire :

— Il a des lettres aussi !

Baudry continua :

— Je n'en lirai qu'une, celle que vous m'écrivîtes le jour où je fus forcé de quitter la France et de vous quitter. Ecoutez, et qu'on juge qui ment de vous ou de moi :

« ftlon cher Baudry, je n'ai aimé, je n'aime, je n'aimerai que vous. Comment cela ne serait-il pas, quand la reconnaissance la plus profonde se joint dans mon cœur à l'affection la plus vive? Vous avez été notre appui en tous temps; vous êtes venu au secours de notre famille pendant la longue captivité de mon père sur les pontons anglais, et, par votre or, c'est vous qui l'avez rendu à nos embrassements. INotre vie, notre liberté, notre bonheur, sont votre ouvrage. Baudry, je prends Dieu à témoin que je ne serai jamais à un autre que vous. Oubliez-moi, je vous resterai fidèle; revenez, vous serez attendu. La mort seule m'empêchera de tenir ma promesse... »

— N'est-ce pas là votre écriture?

Après avoir jeté les yeux sur la lettre, Adrienne s'écria :

— L'écriture de ma mère! Baudry recula en disant :

— De votre mère?

— Ah ! voilà ce que je cherchais! dit Ililarion. Baudry ! Baudry! cette .Adrienne-là n'est pas celle que tu as aimée et qui t'a aimé, et que tu as connue dans le temps où tu lui donnais ces deux darnes pour rivales: c'est sa fille.

— Sa fille? quel âge ai-je donc?

LES LETTRES D'AMOUU 81

— Oui, Baudry, sa lille ; l'autre Adrienne n'est plus.

— Elle n'est plus, et tu ne m'as pas écrit aux Indes qu'Adrienne était morte?

— Je Tai oublié... Je ne me servais pas encore de la méthode Uoberl, de Tlnstitut. J'avais bien oublié de te dire (qu'elle s'était mariée. Un oubli excuse l'autre.

Baudry, après avoir poussé un soupir, joignit la main d'Anatole à celle d'Adrienne, et, regardant mademoiselle d'Arcueil et mademoiselle Zoé, il leur dit :

— Mesdemoiselles, n'épousant personne, je n'ai rien à vous donner. La caisse est fermée.

— Fiez-vous aux lettres d'amour! dit mademoiselle d'Arcueil en se retirant.

Mademoiselle Zoé ajouta :

— Le plus sûr est de les déchirer.

Elle donna l'exemple ; elle mit en lambeaux sa corres^ pondance avec M. Baudry.

— Le plus sûr, dit Baudry, est de n'en pas écrire* ;

Hl»[>TOIRt: »Ë Ql ATRE !^A^'AilTi§>

L'île de Ceylan serait la plus heureuse du monde, si elle n'était spécialement placée sous la protection du grand Kaltragan. Raltragan est tout simplement un dieu; mais un dieu comme il n'y en a pas, un dieu exigeant, quinleux, despotique. 11 veut être adoré sous toutes les formes possibles : si l'on bâtit une maison, on la met sous la sauvegarde de Kaltragan ; la terre est ensemencée au nom de Kaltragan; Teau, c'est Kaltragan; le vin, c'est Kaltragan ; mais ce qui est surtout Kaltragan, c'est le feu. Un pareil dieu ne doit pas manquer de prêtres.

Ces prêtres, ou plutôt les prédécesseurs de ces prêtres, ont été en différend pendant douze siècles environ sur quarante-trois mille questions religieuses dubouddhisme. Toutes enfin ont été résolues, excepté une seule, celle de savoir si le feu, cette éclatante image de Bouddha, exige de ses mille milliers d'adorateurs qu'ils soient accroupis ou couchés à plat ventre pendajit l'acte de la prière, qu'on lui adresse vingt ou trente fois par jour. Difiicullé d'autant plus épineuse, qu'elle a déjà été levée par le grand

Phalou, dans un ouvrage intitulé le PJialon, el écrit, il y a six cents ans, dans une langue exceptionnelle qui a glorieusement pris le nom de Tauteur et du livre, et s'appelle par conséquent le yhalou. Cette sublime question de déterminer la manière dont on doit adorer le feu y étant clairement débattue et résolue, il n'y aurait plus, ce semble, qu'à ouvrir le Phalou et à se renseigner. Oui; mais qui donc sait le pbalou, même aux Indes? De siècle en siècle, les rares possesseurs de cette divine langue, qui n'eut qu'un écrivain et qu'un livre, se sont perdus; déplorable malbeur, qu'il faut attribuer en grande partie à l'impossibilité de se procurer ce livre. Où est-il? Comment le dire, depuis le jour où les Portugais, vainqueurs sur toute la côte, enlevèrent non-seulement les dieux d'or et d'argent aux yeux de topaze, mais le vénérable Phalou, tout petit volume écrit sur coton et relié entre deux planches enduites de vernis? Oui, ils enlevèrent le Phalou, livre aussi impossible à remplacer que facile à reconnaître. Vingt-quatre diamants du plus grand prix, douze de chaque côté, couraient au bord de la reliure comme les clous dorés le long des missels du moyen âge. Tout ayant disparu, et le livre et la langue, comment parvenir à connaître l'attitude dans laquelle le dieu Raltragan veut être invoqué quand il prend la forme du feu? Se livrant avec fureur aux inspirations de leur fanatisme, les Indiens de l'île où la dispute avait pris naissance et ceux de toute la presqu'île gangétique ne s'occupaient plus ni de la pêche des perles, ni de la chasse aux éléphants, ni de la culture du poivre, ni de celle du gingembre. Jour et nuit ils discutaient à coups de poignard le problème de l'adoration du feu.

S'il est un moyen de les mettre d'accord, pensa le gouverneur de Calcutta, c'est de faire décider l'affaire par un concile; il jaillira à coup sûr quelque lumière de la réunion formée des plus doctes théologiens de l'Inde. Benarès

e4 LA FOLLE DU LOGIS

la ville sainte par excellence, selon Tévêque llaber, fut choisie pour la ville où se rendraient les prêtres d'Aurengabad, de Madras, de Mazulipatam et de toutes les grandes cités de Fempire. On mit à leur disposition des dromadaires, des palanquins, des vaisseaux à vapeur, afin qu'ils ne reculassent pas devant la longueur ou les difficultés du voyage. On ne pourrait dire tout le luxe qui fut déployé pour les recevoir.

Si Ton tient à savoir Fépoque où ce grand événement eut lieu aux Indes orientales, il nous sera facile de répondre qu'il se passa il y a environ huit ans. Nous assignerons plus exactement encore sa date en disant qu'il occupa les populations du Gange parallèlement à une époque bien présente à l'esprit des savants et des archéologues : l'Académie de Moscou avait mis cette année-là au concours la question suivante, en promettant à celui qui la résoudrait cent mille francs, le titre de membre de l'Académie de Moscou, et une pension viagère de vingt-cinq mille francs : Dire et déterminer d'une manière précise à quelle espèce de poissons, dont la race est, assure-t-on, perdue, appartient le petit poisson bleu clair que presse quelquefois dans sa main le dieu Vichnou. Ce programme, la hauteur de la question, le prix offert en récompense, sont une date trop vivante dans l'esprit des savants pour qu'ils l'aient oubliée.

Au bout de six mois de missions et de locomotions, cinq cents représentants des divers peuples semés sur la terre de Vichnou se logèrent dans les palais de Benarès, tout ruisselants de nattes lustrées, obscurcis de parfums et retentissants des cris des jongleurs. Ce rapprochement, ces réunions animées, promettaient les meilleurs résultats; on touchait, après de longues discussions, au moment iieureux où il serait convenu, de part et d'autre, qu'on adorerait le feu dans une posture moitié accroupie et moitié couchée, alin do nieltr(< tout le monde d'accord, lorsqu'une circonstance déplorable rompit les bonnes relu-

lions entamées. Un membre du concile fut trouvé assassiné dans sa baignoire. Quel était le meurtrier? Ce ne pouvait être qu'un partisan du feu, de la secte des accroupis, car le prêtre tué appartenait à la secte des couchés. On cria à l'indignation, au guet-apens, à la trahison; on courut aux armes. Aussitôt le gouverrreur général se rend à Benarès pour rétablir la paix. D'abord les membres du concile ne veulent rien entendre; cependant, à force de supplications et de présents, il les rassemble de nouveau sous sa haute présidence, donnant à la réunion, au lieu d'un caractère religieux, un caractère exclusivement social. De leur délibération, leur dit-il, dépendait le bonheur ou le malheur des peuples de l'Inde. S'ils ne parvenaient point à s'entendre, les habitants, à leur retour, s'égorgeraient avec plus de fureur qu'auparavant, et la guerre civile prenant la place de l'industrie et du commerce, la misère la plus profonde s'ensuivrait. De là par conséquent des offrandes moins riches, beaucoup moins abondantes, seraient déposées sur l'autel des mille dieux de l'Inde, ce qui, en d'autres termes, signifiait : les revenus des pagodes seront infiniment réduits.

Ce langage fit quelque impression sur le cerveau des prêtres. Profitant de ce commencement de trêve, le gouverneur général leur conseilla de remettre la négociation à deux brames des plus célèbres parmi eux, choisis, le premier dans les rangs de ceux qui professaient l'opinion fort respectable que le feu devait être vénéré dans telle posture, le second dans les rangs de ceux qui militaient en faveur de l'opinion contraire, et non moins admissible. A cette proposition, les prêtres, ainsi qu'on devait s'y attendre, répondirent qu'ils défiaient tous les brames du monde de résoudre mieux qu'eux le point religieux dont ils s'occupaient, à moins toutefois, ajoutèrent-ils en manière de dérision, que les deux brames aux lumières desquels le gouverneur général en déférait connussent le phalou.

m LA FOLLE DU LOGIS

— Je sais quatre personnes qui parlent, qui connaissent, qui savent à fond le phalou, répliqua le gouverneur. D'abord ces deux brames, ajouta-t-il en faisant avancer au milieu du concile deux véritables brames, qui saluèrent rassemblée et se saluèrent dans une langue tout à fait inconnue aux cinq cents membres.

Si la pagode de Jaggernaut, grande comme une ville, eût volé dans les airs aux yeux du concile, cela ne l'aurait pas plus étonné que la présence de ces deux hommes, jeunes encore tous les deux, et parlant le phalou, car c'est le phalou qu'ils parlaient.

— Ils savent le phalou! se dirent les membres.

— C'est étonnant comme ils parlent le phalou !

— On dirait qu'ils n'ont jamais parlé que le phalou.

— Notre poivre, notre cannelle, nos écailles de tortue, nos dents d'éléphants, sont sauvés, pensait avec joie le gouverneur. Je mettrai bien plus aisément d'accord deux brames que cinq cents brames, et, une fois d'accord, je rétablirai la paix sur toute la vaste péninsule indienne.

— Mais, essaya de dire un brame plus retors, mais... Le gouverneur, qui vit venir la bombe, interrompit le

brame par ces mots :

— J'étais sûr que des hommes aussi nobles, aussi dignes, aussi éclairés que vous, seigneurs, finiraient par comprendre la nécessité de simplifier la question.

— Mais, reprit le brame interrupteur...

Nouvel artifice oratoire du gouverneur.

— - Ainsi c'est entendu. Ces deux flambeaux, ces deux soleils, ces deux brames choisis par vous vont éclairer une discussion dont vous ne seriez jamais sortis, tant vous aviez des torrents d'éloquence à répandre avant de l'épuiser.

— Mais...

Cette fois, le gouverneur, étant à bout de voix, laissa le brame lancer son objection.

— Mais, dit enfin ce dernier, qui nous assure que ces deux hommes savent réellement le phalou?

— C'est juste.

— C'est à examiner.

— Il faut des preuves.

En un instant la persuasion première du concile revint sur elle-même, et un doute universel plana.

— Quelle langue parlerions-nous, répliquèrent les deux brames, si ce n'est le phalou ?

— J'atteste, dit l'un, que mon antagoniste s'exprime parfaitement en phalou.

— J'affirme, dit l'autre, que c'est le plus pur phalou que parle le brame que voici.

— Comme je ne veux pas, intervint le gouverneur, que la loyauté de ces deux honorables brames soit un instant soupçonnée, je vais introduire ici, en votre présence, deux savants étrangers à votre pays et à votre religion, par conséquent désintéressés au plus haut point dans la question, et ils décideront, car ils ont passé leur vie à étudier le phalou, si ces deux brames le parlent réellemenl. L'un est un philologue anglais, sir James Crawford, l'autre un philologue français, M. Amiel. Ce sont deux savants du premier ordre, professant dans leur patrie le sanscrit, le pracrit, le païsachi, le magadhi, le canyacubdja ou hindoustani, le bengali et le telinga, et tempo- Tai rement aux Indes, où ils sont venus par modestie élargir le cercle de leurs connaissances»

— Qu'on les introduise, dit le concile, et que ces deux brames s'expriment en phalou devant eux.

Non-seulement les deux savants européens parurent et écoutèrent, mais ils se mêlèrent à la conversation, et bientôt quatre voix différentes firent retentir les voûtes de la salle de toutes sortes de mots phalous. Les quatre savants, car désormais ils étaient quatre, riaient, s'ani-

88 LA FOLLE DU LOf.IS

inaient, se fâchaient, se réconciliaient, se fâchaient de nouveau en phalou.

Le doute n'était plus permis après cet éloquent échange d'idées et de phrases. Le concile fut donc convaincu que les deux hrames possédaient à fond le phalou, cette langue qu'on croyait perdue, morte, ensevelie depuis des siècles. On avait fait un grand pas dans la question.

Tout à coup le môme membre qui avait hardiment mis en doute si ses deux confrères savaient le phalou se leva, et dit encore que tout n'était pas terminé par cette satisfaction donnée à l'assemblée. Les deux brames étaient, sans nul doute, très-capables tous deux délire en phalou; mais à quoi cela servait-il si le Phalou lui-même n'existait plus, si le livre sacré où se cachait le dogme de l'adoration du feu avait été détruit par suite du pillage exercé par les Portugais sur la pagode d'Uyderabad? On avait retrouvé la langue, mais avait-on retrouvé le livre? Et, sans ce livre, quel espoir d'apaiser les troubles religieux de l'Inde, troubles à peine assoupis, sur le point de se rallumer plus terribles que jamais?

— J'attentlais cette sage objection, répliqua le gouverneur anglais, que rien avec raison n'étonnait plus depuis qu'il était parvenu à réunir quatre hommes sachant le phalou, je l'attendais pour la réduire à sa juste valeur. D'abord, dit-il, les livr^'i saints ne se perdent jamais, s'ils s'égarent quelquefois. La Bible a traversé quarante siècles sans altération ; les quatre versions de l'Évangile ont opposé la môme résistance aux invasions des temps et des barbares; pourquoi le Phalou, n'eût-il (ce qui n'est pas à vos yeux) qu'une valeur purement historique, ne jouiraitil pas de la même faveur?

— Mais, enfin, où est-il depuis trois siècles? s'écria le brame.

— Où est-il ? demanda le goiivernoiir, qui se sentait

accroché à ce point d'interrogation comme un poisson se sent prisa l'hameçon de fer.

— Oui, où est-il?

— C'est où il est, répliqua le gouverneur avec la promptitude du sophisme, que nous irons le chercher. Croyez que l'Angleterre, protectrice des cultes de tous ses sujets, elle qui a relevé les pagodes renversées, elle qui prête son appui à votre religion partout où il est réclamé, n'épargnera ni son or ni ses soins pour retrouver le Phaloii. L'Angleterre s'impose cette glorieuse mission, et elle confie le soin de la remplir à ces quatre beaux génies philologiques : le brame Palombo, le brame Mindana, le savant sir James Crawford, mon illustre compatriote, et le non moins savant M. Amiel, Français d'origine, membre de toutes les sociétés savantes du globe. J'attends votre décision, vous priant d'arrêter entre vous, représentants religieux de rinde, clefs d'or de toutes les consciences d'en deçà et d'au delà du Gange, que pendant trois années, laps de temps rigoureusement nécessaire pour accomplir cette glorieuse expédition, vous vous engagez à tenir les fidèles adorateurs du feu dans la tranquillité d'une trêve. Jusqu'à l'expiration de ces trois années, en échange du service fort coûteux, je ne vous le cache pas, que va vous rendre l'Angleterre, vous me promettez de faire tout ce qui dépendra de vous pour qu'aucun soulèvement n'ait lieu dans le cercle territorial de votre autorité.

A moins de ne rien vouloir de ce qu'ils désiraient, les cinq cents brames n'avaient pas le droit de repousser la proposition du gouverneur; et, d'accord sur l'efficacité de la mission comme sur la durée de temps qu'elle exigeait, ils devaient également accepter comme mandataires les quatre savants offerts par lui.

Tout fut accepté, convenu, juré et signé. Dans trois ans les mêmes brames, ou leurs successeurs naturels, se réuniraient de nouveau à Benarès, la ville sainte, et il leur

serait rendu un compte exact de la mission érudite et religieuse des quatre savants. Le concile fut dissous. Chargés de présents et d'honneurs, les cinqs cents brames retournèrent chez eux, où ils étaient attendus avec Fimpatience naturelle à des hommes qui ne savent plus comment adorer le feu.

Comprenantrimportance delaresponsabilité qu'il avait prise, le gouverneur ne songea plus qu'à faire voyager ses quatre savants. Un vaisseau magnifique fut affecté à leur expédition. La compagnie des Indes alloua à chacun d'eux trois mille francs par mois.

D'abord les quatre savants visiteraient,' dans l'intérêt de leurs recherches, les principales villes de l'Inde, où il n'était pas impossible que le Phalou eût été entraîné par l'invasion portugaise. Des Indes ils se rendraient en Portugal, patrie des anciens vainqueurs et dévaliseurs des deux presqu'îles indiennes; ensuite ils fouilleraient l'Espagne, bassin naturel de toutes les richesses que laisse échapper le Portugal. De là ils passeraient en France. Enfin, ne laissant aucun coin de l'Europe inexploré, il étendraient au besoin leurs perquisitions sur l'Angleterre et l'Allemagne.

Les quatre savants s'embarquèrent sur leMahrabarata, brick de guerre grand comme une frégate, souple comme une ba*yadère, doré comme un boudoir de la Régence, ayant à bord jardin, cabinet de lecture, salle de bains, et de plus quatre petites imprimeries mécaniques, une pour chacun des savants. M. Amiel n'en revenait pas.

Nous avons déjà nommé M. Amiel, le savant français. Comme tous les savants, M. Amiel était très-chauve, un peu cagneux, un peu bossu et très-négligé dans sa toilette. Quarante-six ans environ était son âge, Arles sa patrie; M. Amiel était donc Provençal comme le roi René. Jeune, il était venu à Paris pour vendre de l'huile vierge, et, par la môme occasion, pour tâcher de placer une collection de

sonnets dans le genre de ceux de Pétrarque. Ayant vendu ses huiles vierges, n'ayant pas placé ses sonnets, plus vierges encore que ses huiles, et s'obstinant à rester à Paris, malgré les injonctions de ses parents, il se trouva un jour sans pain, mais avec ses sonnets : c'est être deux fois sans pain. Il allait mourir de la manière la plus poétique du monde, lorsqu'un autre Provençal charitable, auquel il avait été recommandé, lui dit :

— Qu'attendez-vous donc pour professer Thindoustani ou le sanscrit?

— Mais je ne le sais pas, répondit à\\n souffle éteint M. Amiel.

— Raison de plus, vous n'aurez jamais eu une aussi belle occasion pour rapprendre; d'ailleurs, vou^ l'enseignerez sous moi, qui suis le seul en France pouvant nier que je sais le sanscrit.

— Mais vous le savez du moins, vous?...

— C'est là mon secret; venez.

Et ils allèrent ensemble chez M. le ministre de l'instruction publique, toujours heureux de répandre ses largesses, ou plutôt celles des contribuables, sur les gens qui savent l'hindouslani, le malais, l'otaïtien, le sanscrit, le pracrit, etc.

De ce moment date la fortune de M. Amiel. Le lendemain il avait déjà un lorgnon de corne, comme tous les savants dont les yeux se sont fatigués à lire du sanscrit, et il faisait graver des cartes de visite sur lestjuelles on lisait : Pohjdure Amiel, (V Arles, professeur suppléant de sanscrit et de pracrit. Six mois après, on le décorait; l'année suivante, il était reçu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Au bout de deux ans à peine d'exercice, il avait six mille francs d'appointements, logement dans une des bibliothèques publiques, et trois élèves, les seuls qu'il ait jamais eus.

Il était déjà sur le beau chemin de la fortune, lorsqu'il

passa aux Indes, Pourquoi ce voyage? M. Amiel ne dit pas même à son meilleur ami qu'il quittait la France. 11 prit seulement ses trois élèves avec lui, afin que quelque professeur de madécasse à la bibliothèque royale ne les lui enlevât pas pendant l'absence, et il partit. Ses trois élèves moururent de la terrible maladie du foie en arrivant à Calcutta; quant à lui, Amiel, il s'enferma dans un quartier isolé de la ville, et là il se fit apporter mystérieusement chaque soir, par un paria, un bocal de petits poissons. Le lendemain avant le jour, les petits poissons étaient rejetés dans le fleuve, et d'autres venaient les remplacer, la nuit suivante, sous le microscope du mystérieux Amiel.

Le gouverneur général, dont la police était admirablement faite, avait appris que M. Amiel, d'Arles, était venu aux Indes, et se trouvait pour le moment à Calcutta dans le seul but, tenu par lui extrêmement secret, de résoudre le fameux problème historique que l'Académie de Moscou avait mis au concours : Dire et dé terminer d'une manière précise à quelle espèce de poissons, dont la race est, nous assure-t-on, perdue, appartient le petit poisson bleu clair que presse quelquefois dans sa main le dieu Vichnou. Sachant, disons-nous, que M. Amiel, qui voulait passer sur le corps de tous ses concurrents, relativement à ce grand prix de cent mille francs, habitait Calcutta,. où il n'était venu, prétendait-il faussement, que pour éclaircir le sens du quatre-vingt-dixième verset des Pouranas, prière habituelle des Indiens, le gouverneur avait jugé merveilleusement à propos de l'employer comme conciliateur dans la fameuse et sanglante querelle des peuples de l'Inde, ausujet de l'adoration du feu. Quand le gouverneur lui demanda, avant de l'attirer à Benarès, s'il connaissait le phalou :

— Je ne connais que cela, avait répondu M. Amiel.

— Je prévoyais votre réponse, avait dit à son tour le gouverneur.

On sait comment M. Amiel avait été triomphalement accueilli par les brames. Le reste de son histoire se place naturellement dans celle que nous racontons.

Son confrère, sir James Grawford, était Anglais, natif du Northumberland, vrai type des savants anglais : irascible, maigre, vêtu de noir, portant une cravate blanche trèslâche, des souliers lacés, des gants violets. Sa peau luisante avait la transparence du vieux papier vélin aux reflets jaunâtres. Quand il n'écrivait pas, il buvait du porter, et, quand il ne buvait ni n'écrivait, il prenait des pilules végétales du docteur Morrison. Conservateur del a bibliothèque Cotonienne, il s'était rendu aux Indes sous le prétexte de savoir de quel sexe étaient les démons indiens, immense question qui tient les savants en haleine depuis trois siècles. C'est au milieu de ses recherches que le gouverneur général des Indes était allé le chercher pour l'adjoindre aux deux brames et au savant M. Amiel.

Quant aux deux brames, il est difficile de dire au juste ce qu'ils savaient. Ils parlaient peu, priaient presque toujours, et ne se nourrissaient que de légumes, particulièrement de riz. L'un, le plus jeune, se nommait, nous l'avons déjà dit, Palombo, l'autre Mindana.

Le jour où ils s'embarquèrent à Calcutta fut une fête pour cette ville immense, moitié noire, moitié blanche, couverte de palais et de maisons de chaume, ayant un million d'habitants, riche comme ne l'a jamais été Venise quand elle était la plus riche ville du monde, aristocratique comme Londres, bruyante comme Paris, fiévreuse comme Rome. Cette Athènes des marchands anglais avait frémi pour ses cotons quand la guerre religieuse s'était allumée entre les adorateurs du feu; elle s'était déjà vue expirant sur ses ballots de poivre et consumée à la flamme odorante de sa cannelle. Les quatre savants avaient conjuré cette épouvantable crise. Aus^i leur envoyait-on du rivage toutes sortes de bénédictions. C'était un bruit de

gong et (le tam-tam à fendre le cieL La proue du Mahrabarata se perdait dans les guirlandes de fleurs qu'on y avait attachées la veille. Le beau brick s'éloignait du rivage au son de Tartillerie. Le canon grondait. Tout cela, tant d'honneurs pour la science! Les deux brames, montés sur la dunette, laissaient voir au peuple du rivage leurs longs costumes blancs et leurs bras levés. Un verre de porter à la main, sir James Crawford criait à chaque coup de canon Hourra for ever ! hourra for euer ! et il buvait. M. Amie: n'en revenait pas.

— Je voudrais bien qu'Arles me vît dans cette conjoncture, disait il. Il est bien loin de moi, le temps où je vendais de l'huile vierge et où je ne vendais pas mes sonnets imités de Pétrarque ! Ai-je été bien avisé de me lancer dans le sanscrit, le lelinga et le pracrit! Si cela continue, j'achèterai les Arènes à mon retour à Arles.

Le vaisseau fit voile vers le sud; il dirigea sa proue sur Pondichéry, comptoir français à l'extrémité de la presqu'île et placé dans une position à permettre à nos savants d'étendre leurs recherches au-dessus et au-dessous de cette station. Fier de son glorieux fardeau, l'équipage du Mahrabarata entourait de prévenances les quatre illustres passagers. Musique à leur lever, musique à leur coucher, musique pendant les repas. Leurs repas, auxquels nul n'était admis, étaient choisis, délicats, splcndides; cuisine à la fois chinoise, indienne, anglaise et française. M. Amiel n'en revenait pas. Il prenait des indigestions de nids d'hirondelles : des indigestions de six cents francs la pièce.

De leur vénération pour les quatre savants, les officiers du Makrabarala passèrent naturellement au désir non moins fondé de les mieux connaître. Quand on songe que tous les quatre connaissaient les langues mystérieuses de l'Inde, lisaient dans les livres les plus difliciles des religions de l'Inde, et savaient le phalou ! Mais comment sans indiscrétion parvenir à se faire admettre dans la société

de pareils hommes, lesquels, du reste, ne se voyaient qu'à l'iieure des repas, chacun d'eux, pendant les autres heures du jour, se retirant dans la méditation, s'enfermant dans risoleinent.

On était dans la chaude saison : la chaude saison dans rinde, c'est du feu.

L'emhrasement général n'était tempéré que par la brise du soir quand elle arrivait, quand lesbayadèresdu rivage ne la retenaient pas prisonnière dans les plis de leurs vêtements de mousseline. A Theure où elle soufflait, on dressait une table sur la dunette, on la plaçait au milieu d'un pavillon de gaze, et c'est à l'abri de ce mur diaphane, assez étroitement tissu pour empêcher les moustiques de passer, trop lin pour arrêter les ondulations de l'air, que venaient souper les deux brames, sir James Crawford et le vénérable M. Aniiel, d'Arles. Dès qu'ils étaient assis, tous les officiers descendaient respectueusement sur le pont ou dans leurs cabines, laissant à leur docte intimité ces quatre beaux génies pliilologiques.

Un soir pourtant ils ne descendirent pas; ils ourdirent une conspiration.

Chacun d'eux s'était préparé à prendre des notes dans la demi-obscurité répandue autour du pavillon de gaze, et attendait avec anxiété que les quatre savants ouvrissent leurs bouches d'or.

Ils les ouvrirent, mais ce fut tout simplement pour manger, d'abord un pilaw poivré, doré et moulé en forme de pagode. Amie) mangea le péristyle de la pagode, sir James Crawford la coupole; les deux brames se partagèrent les fondations. Ils étaient beaux à voir.

— Ils mangent beaucoup plus qu'ils ne parlent, pensèrent les officiers de marine; mais il faut que les savants se nourrissent. Ils payent le tribut à l'humanité.

Après le pilaw, sir James Crawford et M. Amiel se jetèrent sur quatre nids d'hirondelles en salmis, d'un fumet

comme jamais Une s'en est répandu dans l'atmosphère de nos climats. Amiel avait toute la figure plongée dans un de ces nids. Il était devenu hirondelle.

Les jeunes officiers, leur crayon à la main, attendaient toujours que les savants descendissent à proférer quelques paroles.

Enfin ils parlèrent :

— Eh bien! dit M. Amiel.

— Eh bien! répliqua sir James Crawford.

— C'est absolument comme hier.

— Et, aujourd'hui comme hier, monsieur Amiel, vous êtes dans Terreur.

— C'est vous qui êtes dans Terreur, dans la plus profonde des erreurs.

— Ils se portent un défi, murmurèrent les officiers de marine. Oh ! si nous allions assister à quelque beau combat scientifique. INe perdons pas une syllabe.

— Moi, dans Terreur! dites-vous?

— Oui, vous, monsieur James Crawford. Je vous dis qu'ils emploient Thuile.

— L'huile! répéta ironiquement sir James Crawford, Thuile !

— Chut! chut! dirent tout bas les jeunes marins du MaJirabarata, il s'agit entre eux de quelque cérémonie de la théurgie hindoue, où Thuile est mystiquement employée. Ils continuent une discussion commencée hier. Les brames vont y prendre part, assurément.

— Il faut n'avoir, peimettez-inoi de vous le dire, monsieur Amiel, ni gosier, ni palais, pour reconnaître dans cet objet la présence do Thuile.

— Mais j'en ai...

M. Amiel allait dire vendu; il s'arrêta et dit :

— Je vous répète qu'ils emploient Thuile. Qu'emploieraient-ils, d'ailleurs?

— Le beurre; pardieu! le beurre, monsieur Amiel!

Les jeunes oiiiciBrs commençaient a perdre le lil de la discussion.

— Vous osez parler du beurre, Fopposer à Thuile, monsieur Crawford.

— Si je Foppose à l'huile! mais je le mets à mille piques au-dessus de l'huile. Il n\ a que les peuples pauvres, grossiers, qui apprêtent leurs melsavecde l'huile.

— Dites donc plutôt qu'il n'y a que les peuples prives d'huile qui font leur cuisine au beurre. Pourquoi Dieu aurait-il fait l'huile, monsieur Crawford?

— Pourquoi aurait-il fait le beurre, monsieur Amiel? Et ainsi ce pilaw a été cuit dans l'huile?

— Heureusement, ti'ès-heureuse[nent, répéta M. Amiel.

— Eh bien, moi, je soutiens qu'il a été fait au beurre.

— Allons donc, monsieur Crawford !

— Ne pariez pas, monsieur Amiel! vous perdriez. Estce que jamais l'huile, qui n'est bonne que dans la peinture, aurait donné à cet excellent pilaw cette suavité, ce coulant, cette onction?...

Le crayon était depuis longtemps tombé des mains des jeunes officiers. Décidément il n'était question entre les deux grands savants, sir James Crawford et M. Polydore Amiel, que de l'avantage de l'huile sur le beurre, ou de la prééminence du beurre sur l'huile dans l'art de la cuisine. Sir James Crawford et M. Amiel ne parlaient que cuisine, à la grande stupéfaction de ceux qui étaient venus pour surprendre quelque savante dissertation d'histoire ou de philologie. Encore, si les brames les avaient dédommagés! Mais les brames, qui, par esprit religieux, n'avaient, après le pilaw, osé toucher qu'aux légumes, mangeaient maintenant des fruits et ne parlaient pas.

— Vous me défiez! s'écria M. Amiel du fond d'un second nid d'hirondelles. Vous me défiez! Eh bien, je parie avec vous trois bouteilles de vin de Champagne, à boire tout de suite, que ie pilaw était apprêté à l'huile.

— Je tiens le pari, répliqua sir Jau.cs Crawford en jetant sa serviette en Fair. Que le chef de cuisine vienne!

Il fit unsigne, et un domestique alla chercher le cuisinier.

— En attendant, qu'on débouche le Champagne, ajoutat-il.

— Comment! dit le plus jeune des brames avec le sourire tranquille desOrientaux, comment pouvez-vous. vous, deux flambeaux de TOccident, vous mettre en désaccord, ne fût-ce qu'un moment, sur une question aussi peu sérieuse? Que ce pilaw ait été cuit dans Fhuile ou dans le beurre, qu'importe? Bornons-nous à remercier Dieu, qui nous a permis de nous en régaler.

« Quelle philosophie douce! » pensèrent les jeunes officiers. Cet excellent brame avait peu parlé, mais le peu qu'il venait de dire partait d'un esprit sain; il les vengeait des propos gloutons de sir James Crawford et de M. A miel.

Mais le cuisinier avait paru sous le pavillon de gaze.

— Chef, dit M. Crawford au cuisinier, sur l'honneur, votre pilaw eût fait lécher les doigts au prince régent d'Angleterre. Vous êtes un habile homme, un grand homme!

— Je fais de mon mieux. Sir.

— Pourriez-vous nous dire les condiments que vous avez employés pour arriver à cette haute perfection ?

— Le poivre.

— D'al3ord.

— La cannelle.

— Cela va sans dire.

— Le piment.

— Très-bien. Mais pour lier, agglutiner les parties de cet admirable pilaw, n'avez-vous pas aussi employé...

— L'huile? interrompit M. Amiel.

— Le beurre? dit aussitôt sir James Crawford.

— Ni l'huile ni le beurre, répondit le chef de cuisine, mais la graisse d'oie.

LE FEU m

Sir James Crawford et M. Amiel se regardèrent avec le plus complet étonnement ; un même soufflet paraissait les avoir renversés : on ne sait combien de temps aurait duré leur surprise, s'ils n'eussent été éveillés par les cris soudains des deux brames.

— Mais qu'avez-vous? leur demandèrent avec effroi M. Amiel et sir James Crawford.

— Nous sommes perdus!

— Perdus?

— Nous sommes souillés!

— Mais pour quel motif?

— Nous sommes damnés! Nous avons mangé de la graisse !

— Eb bien, après? N'était-ce pas délicieux?

— Ne savez-vous pas que, sous peine de damnation, il nous est défendu par Brama de toucher à tout ce qui a eu vie. La graisse a vécu, puisqu'elle provient de la chair d'une oie.

— Quoi! des esprits forts comme vous, reprit sir James Crawford, ont de ces préjugés-là! vous qui nous railliez avec un dédain si philosophique, M. Amiel et moi, il n'y a qu'un instant, parce que nous étions en différend sur la question de savoir avec quel corps gras on avait confectionné cet admirable pilaw!

Rien ne put apaiser la douleur des deux brames, qui se croyaient sérieusement damnés depuis qu'ils avaient mangé du pilaw cuit dans de la graisse d'oie.

M. Amiel n'en revenait pas.

Cette scène acheva de désenchanter les jeunes officiers du Mahrabarata : sur quatre savants, deux avaient consommé trois heures à mettre en parallèle Thuile et le beurre, et les deux autres se lamentaient comme deux enfants pour un motif encore plus ridicule.

Ces jeunes gens avaient tort : sir James Crawford et M. Amiel pouvaient être deux savants du premier ordre,

100 LA FOLl.E DU LOGIS

malgré leur puérile discussion sur le beurre et l'huile, et les deux brames être deux intelligences supérieures, quoiqu'ils se fussent montrés déplorablement faibles sur un point. Richelieu aimait à jouer aux barres; Bossuet faisait maigre strictement le vendredi. Niera-t-on, pour cela, le génie de Richelieu et Féloquence de Bossuet?

Les brames se retirèrent dans leur cabine, et M. Amiel et sir James Crawford consommèrent leur pari, quoique ni l'un ni l'autre ne Teùt gagné. A minuit, trois matelots vinrent ramasser le savant Anglais, qui était tombé sous la table au dernier verre de vin de Champagne. Personne à bord ne s'indigna d'une telle conduite de la part dun savant anglais, l'ivresse n'étant pas considérée comme un défaut d'éducation en Angleterre.

Si les jeunes marins dix Mahrabarata eu?,seni été plus intimement admis dans la familiarité des quatre savants, ils n'auraient pas et si inutilement tenté d'épier une de leurs conversations afin de ramasser quelques tronçons de disputes, quelque éclat de leur foudroyante érudition. Pendant quinze jours de traversée, temps que mit le Mahraharata pour se rendre de Calcutta à Pondichéry, les quatre savants n'avaient eu de communication entre eux qu'au moment des repas. Le reste du jour ils ne se voyaient pas, on pourrait même dire qu'ils s'évitaient. Sir James Crawford s'enfermait dans sa cabine, M. Amiel plus étroitement encore dans la sienne; de leur côté, les deux brames en faisaient autant. Seulement ces derniers ne gardaient pas dans leur retraite le silence hermétique observé par leurs deux confrères. De leurs cloisons, lorsque la moitié de l'équipage dormait, s'échappaient des sons étouffés, une espèce de murmure môle de chants, de bruit d'instruments et de mesures indiquées sur le parquet, mais tout cela si confusément, qu'on doutait avoir entendu, et surtout que l'harmonie étrange fût sortie de la chambre des brames. On se conlirmait dansée doute lors-

qu'on les voyait reparaître sur le pont du vaisseau avec leur figure unie et calme, fermée à toute émotion gaie. Donc nos quatre savants n'étaient savants ni pour les autres ni entre eux ; ils Fêlaient sans doute pour eux-mêmes, caractère des véritables savants.

Enfin, le Malirabarata jeta Tancre devant Pondichéry, et nos quatre illustres savants touchèrent la terre. Le vaisseau étant à leur disposition, ils arrêtèrent qu'il resterait trois mois en rade, quoique la rade de Pondichéry soit foraine, et par conséqnent très-périlleuse. Pendant ce temps, chacun d'eux se dirigerait vers un point de l'intérieur des terres pour visiter les pagodes, les mosquées, les dépôts religieux, dans Tespoir de mettre la main sur le Phalou si rinvasion portugaise l'avait laissé tomber quelque part sur son chemin, comme il arrive qu'un voleur trop chargé de rapine laisse parfois s'enfuir de ses mains le plus riche de ses vols. Ils exécutèrent ce plan ; ils restaient une semaine, deux au plus, absents de Pondichéry, puis ils revenaient, chacun de son côté, au foyer commun, après des recherches malheureusement toujours infructueuses. A la vérité, ils comptaient peu les uns et les autres toucher sitôt au but ; au fond de leur cœur, peut-être, ne désiraient-ils pas non plus y arriver si promptement. Le mérite de leur mission se serait effacé devant cette facilité, devant ce bonheur acheté trop bon marché ; d'ailleurs, ils avaient trois mille francs par mois pendant trois ans tant qu'ils n'auraient pas découvert le Phalou. Pourquoi auraient-ils souhaité de le découvrir si vite?

Cependant, à les en croire, ils ne reculaient devant aucune fatigue dans leurs investigations. Ils traversaient des bois effrayants de solitude pour pénétrer dans l'intérieur de quelque ancienne pagode dévastée dont la bibliothèque se cachait sous des décombres, et dont le bibliothécaire en chef était un tigre. Crawford avait failli être dévoré par un lézard, ami de l'homme ; ces sortes

d'amis ont dix pieds de long dans Flnde; Amiel avait été sur le point 'd'être écrasé sous les pieds d'une troupe d'éléphants, animaux qui pourtant reconnaissent un Dieu. Un jour, sir-James Crawford et M. Amiel se revirent à leur quartier général, à Pondichéry, après une absence employée par chacun d'eux à leur difficile perquisition. Le sourire de la joie pétillait dans les yeux du savant Provençal, quelque effort qu'il fît pour retenir son visage dans le cadre de son expression ordinaire. L'électricité du contentement pétillait au bout de chacun de ses cils. Il était distrait en écoutant sir James Crawford; ainsi sont les amants qui ont une lettre de leur bien-aimée dans la poche. Vous leur parlez, ils sont dans leur poche. « Il est bien content, pensait sir James Crawford ; pourquoi est- il si content? Aurait-il trouvé \ePhalou ? Il aurait cet honneur! »

— Monsieur Amiel , nous paraissons fort gai , aujourd'hui?

— C'est que ma santé se rétablit, cher monsieur Crawford .

— Votre santé! mais vous n'avez jamais été malade!

— Je vous demande pardon^ monsieur Crawford; je souffre de la rate; je souffrais beaucoup du moins, car je suis guéri, je crois.

— Il est extraordinaire que vous ayez trouvé votre guérison dans ces climats.

— Pourquoi pas, monsieur Crawford?

— C'est que nous habitons un pays où tout le monde a le foie attaqué, et précisément vous y guérissez de la rate !

— Que voulez -vous?

— Je veux vous féliciter d'un si beau résultat, monsieur Amiel. Comme il ment! murmurait sir James Crawford ; le tartufe donne de faux prétextes à sa joie. Je le démasquerai. Et [ePhalou, monsieur Amiel, le Plialon, que devient-il?

— Oh! le Phalou, le trouverons-nous jamais?

— L'hypocrite! pensa sir James Crawford; il est sur la

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voie, à coup sûr. Nous ne devons pas renonaer si vite, cependant.

— Renoncer! non; mais nous ne devons pas compter sur sa découverte avant bien du temps.

— Allons, réfléchit sir James Crawford, il veut me donner le change. 11 est sur le point de s'emparer du livre mystérieux, s'il ne Fa déjà... Coupons court à cette prétention. H aura avant peu de mes nouvelles. Monsieur Amiel, je désire pour vous de tout mon cœur la continuation d'un si. florissant état de santé. Je pars demain pour Sandras, où je vais poursuivre nos travaux, si stériles jusquici.

— Bon voyage! cher monsieur Crawford, bon voyage! Au surplus, souhaitez-m'en autant. Je pars dans le même but que vous, vous le savez, et avec aussi peu d'espoir, je l'avoue.

Ici commence la grande comédie entre les deux savants : ils s'étaient longtemps observés, ils allaient bientôl se prendre corps à corps. Quelle lutte! quel combat! quelle Iliade!

Disons en passant que les deux brames, profitant de leur trimestre d'exploration, n'avaient plus reparu à Pondichéry depuis leur première sortie. Comme ils devaient explorer!

Dix jours après Fentrevue des deux savants, une brochure bleue tombait sous la main de M. Amiel, étonné de froisser une brochure bleue dansun pays où l'on rencontre plus souvent sous la main des serpents que des brochures. M. Amiel n'en revenait pas. Elle avait été déposée clandestinement sur sa table. Le titre portait :

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