DOUBLE QUESTION
Résolue par l'honorable sir James Crawford, csquire, qui a pérem{>toircment prouvé que le livre intitulé le Phalou n'existe plus, et qui se tlatte d'avoir en sa possession, pour répondre au vœu de l'Académie de Moscou, le petit poisson bleu clair pressé quelquefois entre les mains du dieu Viclmou, et à la découverte duquel ladite Académie a aflccté entre autres prix une pension de vingt mille francs, et une somme de cent mille francs comptant.
Le Provençal saisit la brochure en frémissant : il ne douta plus à quel ennemi il avait affaire. A un ennemi qui lui enlevait d'un coup ou qui voulait lui enlever la gloire de découvrir le Phalou, et lui ravissait plus audacieuscment encore un prix énorme, et pour la conquête duquel il avait quitté la France, traversé cinq ou six océans, doublé le cap des Tempêtes, vécu aux Indes dans robscurité d'un paria, et tué trois élèves de sanscrit ; des élèves! ce qu'il y a de plus difficile au monde, même avant le sanscrit.
M. Crawford prétendait, dans cette brochure, que les Français étaient plus propres à la danse qu'à l'érudition; chose affreuse ! qu'ils traitaient leurs savants comme d'autres traitent leurs malades: ils les faisaient voyager pour les rendre plus forts;
Que certains savants devraient se faire découvrir avant d'aller en découverte.
Amiel dévora son affront jusqu'au jour oîi il put à son tour répondre coup pour coup à cette première bordée de
sir James Crawford, jusqu'au moment où sa presse mécanique put vomir une brociiure. Ce jour vint; le soleil se leva. C'est dans Tune de ses bottes que sir James Crawford le matin, en sliabillant, trouva la brochure de son adversaire. Son titre était :
SIP. JAJltS CRAWFORD DZWASOUÉ
Par Folydore Amiel, d'Arles, professeur à Paris de sansciit, pracrit, païsaclii, magadlii, hindoustaiii,. bengali et lelinga ; ou ma réponse à la prélenlion dudit sieur Crawi'ord, qui a mensongèrcment soutenu que le P/ta/ow n'existe plus, lequel existe, puisijue mo', Amiel, je me flatte de le découvrir, et qui plus est de le lire, et avis au susnommé CrawCord de ne pas prétendre avoir découvert le petit poisson bleu clair que presse quelquefois le dieu Vichnou dans sa main, puisque, je le lui répèle, ce poisson esl purement allégorique comme la salamandre, le griflon, la licorne et Thippogrilf'e.
Dans le corps de la brochure, sir James Crawford lut que :
« Si les Français dansent bien, ils savent aussi se battre, et qu'une chose ne gâte pas Fautre.
« Que les ex-dentisles conservaient toujours des habitudes de leur premier métier en prenant une autre profession; Fhabitude de mentir, par exemple.
« Qu'il y avait des prix qu'on n'atteignait pas plus qu'Ulysse n'atteignit la fausse Ithaque.
a Que Napoléon avait brûlé à Moscou, pendant la campagne de Russie, tous les prix académiques de cent mille francs. »
A notre avis, le Provençal, comme tous les J^rovençaux en général, était allé trop loin dans la défense. Sir James Crawford ne l'avait pas attaqué en face : il avait nié le le PlialoK, appelé les Français danseurs; c'était inconvenant peut-être, mais c'était tolérable de savant à savant,
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et M. Âiiiiel traitait sir James Crawford de faussaire; il mettait presque en doute le courage des Anglais, il qualifiait son confrère d'ex-dentiste qui ne savait pas le plialou, et il le poursuivait ainsi de persojinalité en personnalité jusqu'au bout de sa brochure. Amiel eût gâté une cause encore meilleure que la sienne en procédant ainsi.
Cependant, au fond, les torts étaient égaux.
Sir James Crawford aurait pu soutenir sa découverte du poisson bleu clair, sans dire pour cela que le PJialuu, pour lequel il touchait trois mille francs, n'était plus nulle part, et M. Amiel défendre la possibilité d'exhumer un jour le PJialou de l'obscurité où il se cachait, sans nier la réalité du poisson bleu clair, puisque lui-même était venu exprès aux Indes pour le chercher.
Mais les savants sont extrêmement légers. Ils brûleraient leur maison pour le plaisir de faire tousser leurs rivaux.
— Je l'ai foudroyé! dit Amiel, quand, après avoir compté les heures, il eut acquis la conviction que sir James Crawford avait lu sa brochure. Oui, je l'ai couvert de confusion aux yeux du monde : il ne répondra plus. J'ai pour moi le monde entier.
Les yeux du monde se réduisaient aux quatre yeux des deux adversaires.
Après cinq mois de traversée et en vue de Lisbonne, après un an de mission représenté pour chacun des savants par trente-six mille francs d'émoluments, sir James Crawford adressait à M. Polydore Amiel, qui croyait l'avoir foudroyé, pulvérisé, anéanti, une nouvelle brochure gris sévère, qui portait sur la couverture ce litre peu en rapport, il nous semble, avec le fond même de la question :
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