‹ La folle querelle: ou, La critique d'AndromaqueChapitre 7 sur 73 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

termes que la raison me prescrit, de vous assurer que personne n'est avec plus de reS" pect que moy,

Madame ,

Vostre tres^humble et tres-obeyssant serviteur.

De Subligny.

ETTE comédie a diverty assez de monde^ dans le grand nombre de ses représentations, et elle a mesme assez plû à ses ennemis pour borner la vengeance qu'ils en ont prise à publier que le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d'écrire en estoit Pautheur, je veux dire monsieur de Molière, et qu'il n'y avoit rien de moy que mon nom. Je sçay combien cette erreur m'a esté avantageuse; mais je n'ay pas le front d'en profiter plus long-temps, et, deuston ne trouver plus ma comédie si belle, je fais conscience d'exposer d'avantage cet homme illustre aux reproches que méritent, à ce qu'on dit, les faiseurs de critiques. C'est donc moy qui ay fait le crime. J'ay tasché seulement à le commettre de l'air dont monsieur de Molière s'y seroit pris, parce que sa manière d'écrire me plaist fort, que je voudrois toujours l'imiter si j'avois à travailler pour la scène, et que même, si l'envie m'en prend quelque jour,

je le prieray hardiment de me donner de ses leçons ; mais tant s'en faut que j'aye preste mon nom à personne, qu'au contraire, si j'en avois esté crû, on n'auroit pas sceu qui je suis. Ce n'est pas qu'en critiquant VAndromaque, je me sois imaginé faire une chose qui deût m'obliger à me cacher; c'est une petite guerre d'esprit qui, bien loin d'ester la réputation à quelqu'un, peut servir un jour à la luy rendre plus solide, et il seroit à souhaiter que la mode en vînt pour defifendre les autheurs de la fureur des applaudissemens, qui souvent, à force de leur persuader malgré eux qu'ils ont atteint la perfection dans un ouvrage, les empeschent d'y parvenir par un autre qu'ils s'éforceroient de faire avec plus de soin. Je fus charmé à la première représentation de VAndromaque ; ses beautez firent sur ^mon esprit ce qu'elles firent sur ceux de tous les autres, et, si je l'ose dire, j'adoray le beau génie de son autheur sans connoistre son visage. Le tour de son esprit, la vigueur de ses pensées et la noblesse de ses sentimens m'enlevèrent en beaucoup d'endroits, et tant de belles choses firent que je luy pardonnay volontiers' les actions peu vray-semblables ou peu régulières que j'y avois remarquées.^ Mais, lors que j'appris, par la suite du temps, qu'on vouloit borner sa gloire à avoir fait VAndromaque, et qu'on disoit qu'il l'avoit écrite avec tant de régularité et de justesse qu'il falloit qu'il travaillast toujours de mesme pour estre le premier homme du monde, il est vray que je ne fus pas de ce sentiment. Je dis qu'on luy faisoit tort, et qu'il seroit capable d'en faire de meilleures. Je ne m'en dédis

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points et, quelque chagrin que puissent avoir contre moy lejs partisans de cette belle pièce, de ce que je leur veux persuader qu'elle les a trompez quand ils i*ont crû si achevée, je soustiens qu'il faut que leur autheur attrape encore le secret de ne les pas tromper, pour mériter la louange qu'ils luy ont donnée d'écrire plus parfaitement que les autres. Je ne prétends pas faire croire qu'ils soient moins spirituels pour avoir esté éblouis; au contraire, je le prens pour une marque de leur vivacité et d'une délicatesse d'esprit peu commune > qui, sur la moindre idée qu'elle reçoit d'une belle chose, la conçoit d'abord dans sa pureté et dans toute sa force, sans songer si les termes qui l'expriment signifient bien ce que l'autheur a voulu dire. Il faut bien que cela soit, puisque, si l'on se veut donner la peine de lire VAndromaque avec quelque soin, on trouvera que les plus beaux endroits où l'on s'est escrié, et qui ont remply l'imagination de plus belles pensées, sont toutes expressions fausses ou sens tronquez qui signifient tout le contraire ou la moitié de ce que l'autheur a conceu luy-mesme, et que, parce qu'un mot ou deux suffisent à faire souvent deviner ce qu'il veut dire, et que ce qu'il veut dire est beau, l'on y applaudit sans y penser, tout autant que s'il estoit purement écrit et entièrement exprimé. La France a interest de ne point arrester au milieu de sa carrière un homme qui promet visiblement de luy faire beaucoup d'honneur. Elle devroit le laisser arriver à ce point de pureté de langue et de conduite de théâtre qu'il sçait bien luy-mesme qu'il n'a pas encore atteint :

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car, autrement, il se trouveroit qu'au lieu d'avoir déjà surpassé le vieux Corneille, il demeureroit toute sa vie au dessous. Le théâtre ne m'a point permis de m'estendre sur les fautes de la diction dans le troisiesme acte de ma Critique, de crainte que l'action n'en fût trop refroidie; mais, après tout, je n'ay point remarqué, en lisant VAndromoque, qu'elle fust si bien escrite que l'autheur se deust régler entièrement sur elle à Pavenir. Par exemple, quand il dit :

Pourquoyy dans vos chagrins sans raison affermy, Vous croirez-Yous toujours, Seigneur, mon ennemy ?

je ne trouve point que vous croire!(^vous mon en' nemy^ pour dire me croire^-vous vostre ennemie, soit une chose bien escrite, et quand il dit encore :

Mais les Grecs sur le fils persécutent le père ; Il a par trop de sang acheté leur colère.

cet acheté leur colère par trop de sang ne me plaist pas et ne vaut rien du tout; attiré seroit ce qu'il faudroit dire. J'avoue pourtant qu'acheté a quelque chose de plus nouveau et mesme de plus brillant qn^attiré; mais cela fait voir que tout ce qui reluit n'est pas or. En effet, si ce par trop de sang est entendu du sang des Grecs, il faut nécessairement dire attiré et non pas' acheté, parce que ce n'est pas la mode de payer celuy dont on achepte de sa propre monnoye, et s'il est entendu du sang d'Hector, il n'y a pas d'apparence qu'Hector ait acheté la colère de ses ennemis par la perte du sang

des siens ou du sien propre, qui devoit plustost servir à les appaiser. Je n'aime gueres davantage les vers où il dit :

Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,

parce que l'on dit bien] rabaisser le vol, rabaisser l'orgueil, le prix, etc., mais point du tout rabaisser des attraits. Je n'aime pas encore :

...Que feriez-Yous d'un cœur infortuné Qu'à des pleurs éternels vous avez condamné?

car les pleurs sont l'ojQSice des yeux, comme les soupirs celuy du cœur, mais le cœur ne pleure pas. Je ne dirois pas non plus :

...Ne pensez pas qu'Hermione dispose D'un sang sur qui la Grèce aujourd'huy se repose.

car il me semble que se reposer sur un sang est une étrange figure, et je n'écrirois pas aussi :

...Est-ce ainsi que vous exécutez Les vœux de tant d'Estats que vous représentez?

pajrce qu'exécuter les ordres n'est pas la mesme chose qu'exécuter les vœux, qui ne se dit que quand on a voué quelque chose; mais ce n'étoit point un pèlerinage que les Grecs avaient voué en Epire. Il y a dans VAndromaque un nombre infiny de ces petits péchez véniels que je ne voudrois pas reprocher à un moins bel esprit que cet autheur illustre; mais il faut qu'il les évite soigneusement aussi bien que

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les équivoques continuelles de ses relatifs, s'il veut estre crû plus habile que les autres : car ce sont des monstres devant le tribunal de la pureté de nostre langue, et, tant qu'il écrira :

Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que je me flatte en secret de leur choix.

on luy demandera à quoy il faudra qu'on rapporte ce choix des Grecs^ et mesme ce que voudra dire cet en secret, qui est un beau galimathias. Tant qu'il écrira :

Et qu'à vos yeux. Seigneur, je montre quelque joye De voir le fils d Achille et le vainqueur de Troye. Ouy, comme ses exploits, nous admirons vos cous.

on luy demandera à quoy se rapporte ce ouy, comme ses exploiUy puis qu'il n'a parlé que du fils d'Achille et du vainqueur de Troye, qui ne font qu'une mesme personne. Tant qu'il écrira :

Hector tomba sous luy, Troye expira sous vous, Et vous avez monstre par une heureuse audace Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place.

on luy dira qu'il auroit mieux valu écrire :

Troye tomba sous vous et Hector expira sous luy, qu'Hector tomba et Troye expira. On luy demandera encore si c'est la place de Troye que le fils d'Achille a pu remplir, ou bien celle de son père, et l'on trouvera dans cette harangue d'Oreste à Pyrrhus quantité de fautes qui éloignent fort un autheur de la netteté qu'on attribue à celuy de VAndromaque, Tant qu'il écrira mesme :

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Tu sçais de quel courroux mon cœur alors épris Voulut en Poubliant Yanger tous ses mépris.

on dira toujours qu'il exprime ses pensées à contre sens^ parce qu'on voit bien qu'il a prétendu dire qu'il voulut punir ses mépris, et non pas les vanger. Tant qu'il écrit encore :

Et croit que trop heureux d'appaiser sa rigueur,

on luy répondra qu'on n'appaise point une rigueury mais qu'on Vadoucit; et s'il réplique que bien d'autres l'ont écrit avant luy, on luy dira qu'il . doit mieux faire que les autres.

On luy dira encore qu'il se trompe dans les vers suivans, et mesme qu'il s'y mesprend :

Mes vœux ont par trop loin poussé leur violence Pour ne plus s'arrester que dans l'indifférence.

parce que les vœux, qui sont l'action mesme de celuy qui les fait, n'ont point d'action et ne peuvent pousser leur violence, et d'ailleurs, qu'en mettant pour ne plus s'arrester que dans V indifférence, il donne à entendre qu'ils s'y arrestoient auparavant, ce qui n'estoit pourtant pas, puis qu'ils étoient si violens. Mais je ne pretens pas faire voir icy toutes les fautes que j'ay remarquées dans ce chefd'œuvre du théâtre. Son auteur, qui a plus d'esprit que moy, les découvrira bien luy-mesme, s'il les veut reconnoistre, et il s'en servira en suite comme il luy plaira. Il suffit que j'en ay compté jusqu'à prés de trois cens, et que l'on yoit bien que je n'ay pas eu dessein de les exagérer, puisque je n'ay pas

seulement gardé l'ordre des scènes^ ny marqué les endroits où sont celles que je viens de dire. Je me suis contenté d'en rapporter confusément quelquesunes, à mesure qu'elles me sont revenues dans la mémoire, pour prouver un peu ce que j'avois avancé. Â cela prés^ l'auteur d^Andromaque n'en est pas moins en passe d'aller un jour plus loin que tous ceux qui l'ont précédé, et, s'il avoit observé dans la conduite de son sujet de certaines bien-seances qui n'y sont pas, s'il n'avoit pas fait toutes les fautes qui y sont contre le bon sens, je l'aurois déjà égalé sans marchander à nostre grand Corneille. Mais il faut avouer que si monsieur Corneille avoit eu à traiter un sujet qui estoit de luy-mesme si heureux, il n'auroit pas fait venir Oreste en Epire comme un simple ambassadeur, mais comme un roy qui eust soustenu sa dignité. Il auroit fait traiter Pylade en roy à la cour de Pirrhus, comme Pollux est traité à la cour de Creon, dans la Medée; ou 9 s'il eust manqué à le traiter en roy, il n'eust pas cherché à s'en excuser en disant qu'il ne l'est que dans un dictionnaire historique, et qu'il ne l'est pas dans Euripide, car Pylade est roy dans Euripide mesme. 11 auroit introduit Oreste, le traitant d'égal, sans nous vouloir faire accroire qu'autrefois le plus grand prince tutayoit le plus petit; parce que cela n'a pu estre entre gens qui portoient la qualité de rois, et que, quand cela auroit esté, ce n'est pas les cérémonies des anciens rois qu'il faut retenir dans la tragédie, mais leur génie et leurs sentimens, dans lesquels monsieur Corneille a si bien entré qu'il en a mérité une louange immortelle, et

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qu'au contraire ce sont ces ceremonies-là qu'il faut accommoder à nostre temps pour ne pas tomber dans le ridicule. Monsieur Corneille^ dis-je^ auroit rendu Ândromaque moins estourdie ; et pour faire un bel endroit de ce qui est une faute de jugement, dans la resolution qu'elle prend de se tuer avant que le mariage soit consommé, il auroit tiré Âstianax des mains de Pirrhus, afin qu'elle ne fust pas en danger de perdre le fruit de sa mort, et qu'on ne l'accusast point d'estre trop crédule. Il auroit conservé le caractère violent et farouche de Pirrhus, sans qu'il cessât d'être honneste homme, parce qu'on peut estre honneste homme dans toutes sortes de temperamens ; et donnant moins d'horreur qu'il ne donne des foiblesses de ce prince, qui sont de pures laschetez, il auroit empesché le spectateur de désirer qu'Hermione en fust vangée, au lieu de le craindre pour luy. Ql auroit ménagé autrement la passion d'Hermione, il auroit mêlé un point d'honneur à son amour, afin que ce fust luy qui demandast vengeance plustost qu'une passion brutale; et pour donner lieu à cette princesse de reprocher à Oreste la mort de Pirrhus avec quelque vray-semblance, après l'avoir obligé à le tuer, il auroit fait que Pirrhus luy auroit témoigné du regret d'estre infidelle au lieu de luy insulter; qu'Oreste l'auroit prise au mot pour se deffaire de son rival, au lieu que c'est elle qui le presse à toute heure de l'assassiner; et pour prétexter la conspiration d'Oreste, il n'auroit pas manqué à se servir utilement de ce qui fut autrefois la cause de la mort de Pirrhus, en joignant l'interest des dieux à celuy de la jalousie. Enfin il

auroit modéré Pemportement d'Hermione, ou du moins il l'auroit rendu sensible pour quelque temps au plaisir d'être vangée : car il n'est pas possible qu'après avoir esté outragée jusqu'au bout, qu'après n'avoir pu obtenir seulement que Pirrhus dissimulast à ses yeux le mépris qu'il faisoit d'elle, qu'après qu'tï l'a congédiée sans pitié, sans douleur du moins estudiée, et qu'elle a perdu toute espe* rance de le voir revenir à elle, puisqu'il a épousé sa rivale ; il n'est, dis-je, pas possible qu'en cet état elle ne gouste un peu sa vengeance. Pour conclusion, monsieur Corneille auroit tellement préparé toutes choses pour l'action où Pirrhus se defifait de sa garde qu'elle eust esté une marque d'intrépidité, au lieu qu'il n'y a personne qui ne la prenne pour une beveuë insuportable. Voila ce que je croy que monsieur Corneille auroit fait, et peut estre qu'il auroit encore fait mieux. Le temps ameine toutes choses, et, comme l'autheur d'Andromaque est jeune aussi bien que moy, j'espère qu'un jour je n'admi- •reray pas moins la conduite de ses ouvrages que j'admire aujourd'huy la noble impétuosité de son génie.

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