ALBERT DE CALVIMONT
Autenil , ÎO septembre 1838-
« Le coeur a ses raisons que la raison ke connait pas. »
— Voulez-vous voir Youssouf, mon très cher?... Je puis dire qu''on fasse sa toilette.
— Harry, je vous jure que je ne veux point voir Youssouf,
L'élégant jeune homme fit un mouvement, comme s'il eût voulu quitter la position commode et nonchalante qu'il semblait si bien apprécier dans son grand fauteuil renversé, à la manière antique de Boule; mais il s'arrêta en chemin et il se contenta d'exprimer sa surprise par deux mots qui revenaient souvent sur ses lèvres, alternativement l'un devant Pautre :
— Énormément singulier!...
— Ilarry, je suis fâché de vous paraître étrange; ceci me prouve que mon état est plus sérieux qu'il ne faudrait... Cette femme, voyez-vous, joue sa vanité contre ma cervelle; j'ai peur, Ilarry; en vérité, j'ai peur !...
— Gaétan, prenez cette pipe, dit Ilarry tranquillement, indiquant du doigt à son
ami, un long tube, de cerisier oriental, au long bec d'ambre, au foyer de pure terre de Bohême; fumez une demi-heure en silence, et sans songer à quoi que ce soit au monde; il n'y a rien de plus propre à calmer les nerfs.
— Je m'en vais, Harry, car je vous ennuie et je m'ennuie moi-même plus que je ne puis le dire. Je vais rentrer chez moi, fermer les fenêtres et les doubles rideaux. Le soleil me fatigue et me déplaît aujourd'hui; au fait, qu'est-ce qu'un soleil de province?... un astre endimanché ! celui de cette ville a l'air de relever de maladie; il est jaune comme un coing!...
— Décidément, cher, voulez-vous voir Youssouf? demanda Harry sans tourner la tête.
— Vous me forcez à vous répéter pour
la troisième fois, Harry, que je ne veux point voir Youssouf.
-^ Singulièrement énorme !...
Gaétan se jeta d'un air de mauvaise humeur sur une causeuse et mit deux oreillers sous sa tète. — C'était un jeune homme, qu'on ne pouvait réellement dire ni beaU; ni laid; grand comme tous les jeunes gens de ce monde, il avait les cheveux blonds-cendrés, les yeux tirant sur le noir, une assez belle barbe, plus brune que ses cheveux; ses traits, sans une exacte régularité, ne manquaient pas de distinction. — Il avait de nobles manières, et un excellent tailleur à Paris. — Brave et spirituel, son cœur lui faisait autant d''honneur que sa bourse; il était toujours ouvert à ses amis; et cependant il y avait au fond de lui-même un principe de tristesse
auquel les gens ordinaires n'eussent pu assigner une cause plausible. Il portait avec lui un ennemi secret et implacable qui paralysait son intelligence et quelquefois sa jeunesse. Gaétan était ti3iide!,.. Chose étrange chez le fils unique du comte de Chavelines, gentilhomme bordelais de la plus vieille souche!...
Le jeune vicomte Harry de MorscllC; ami de Gaétan, avait fait son éducation à Paris, dans les salons de la meilleure compagnie. — Il y avait une différence très grande entre les manières et les paroles du jeune élégant avec les hommes seulement, ou avec les femmes dans les assemblées de province , comme dans les raouts du faubourg Saint-Germain. — Au milieu de ses amis, un étranger Teût pris pour un dandy, sans auti e ressource d'es-
pritqiierargotéquestreduclubdesjockeys ou les nonchalantes impertinences des lions du café de Paris. — Mais devant une femme, fiit-elle grand-mère, il pouvait servir de modèle, par sa politesse exquise, ses égards pleins de grâce, son tact merveilleux de toutes les convenances. — Notez cependant que les hommes, en général, ne pouvaient le souffrir, et que les femmes, en particulier, l'aimaient peutêtre encore moins. — Le vicomte Harry de Morselle était remarquablement beau et superlativement inaccessible à toute espèce de passions. — Il n'est pas besoin d'en dire plus : si ce n'est que Harry avait perdu de bonne heure son père et sa mère; qu'après d'assez grandes folies de jeunesse, il avait hérité d'une très belle fortune, de son oncle le comte de Mantes; que depuis il menait un train de grand seigneur, en
province; et qu'enfin il vivait fort agréablement à Paris, pendant les six mois que, chaque année, il allait joyeusement y passer.
Les deux jeunes gens gardèrent un silence assez long : — Gaétan enfoncé dans de très graves réflexions; Harry cherchant en lui-même le pari le plus étrange qu'il pût proposer le soir, au receveur général, — autre célibataire toujours disposé à mettre à l'enchère une extravagance, sans jamais s''écarter d'une ligne, du sérieux extérieur qu''il s'était imposé, depuis son dernier voyage d''Outre-]Mer. Gaétan retrouva le premier la parole.
(( — . . . Qu"'est-cc donc qu'une femme?... murmura-t-il sourdement, n
Harry perdit le fil de ses pensées, à cette interruption, et il ne le retrouva pas dans
les rosaces de son tapis de Perse, où il sembla cFabord le poursuivre obslincmcnt; il ne fut pas plus heureux partout ailleurs où il porta ses regards inquiets. Gaétan continua d'un air inspiré :
« ....Shakespeare a créé Desdémone, Byron, Parisina, Hugo, ?>di Bohémiennes, mais Gœthe, le perfide vieillard, n'a-t-il pas trouvé mieux que tout cela? que dire de cette Marguerite si pure, si candide!... Oh! maudits soient les poètes, Harry!... ils nous rendent difficiles... ils nous fardent notre monde réel; ils épaississent le voile que nous avons naturellement sur les yeux, aveugles que nous sommes déjà...»
Ici Harry sonna brusquement, ce qui dut empêcher certainement un nombre indéterminé de remarqualJles antithèses de la part de Gaétan,
— Tomv, dit Harry, à un enfant habilIé de rouge, botté et épcronnc comme un petit coq, Tomy, je n'y suis pour personne. — Comment va Youssouf ?
— P'ery welH... répondit le groom, plus sérieux qu'un Quaker.
— Du feu, des pipes, dugrog!... — Gaétan, mettez ces carreaux sous [vos pieds! — Par le ciel! je ne sortirai pas ce matin.
— DVbord, continua Harry, quand ils
furent seuls et qu'on lui eut préparé ce qu'il avait demandé, je ne sais pourquoi je me mêle de tout cela. — Mais enfin, madame de Chazal n'était-elle pas divine hier soir?... —Quand elle est venue au piano elle vous a regardé, j'en suis presque certain. — Sur ma parole, Gaétan, je parierais mon meilleur cheval anglais,^
contre un ëpagneul d'Auvergne, que la marquise vous a regardé.
— Qu'est-ce que cela prouve? dit Gaétan du ton dégagé d'un homme qui serait pourtant charmé de se voir convaincre.
— Je nVi rien prouvé de ma vie , très cher; que voulez-vous que je vous dise?... Madame de Chazal est faite comme Fanny Elssler, elle a des cheveux blonds qui ruissèlent sur des épaules blanches , à donner des démangeaisons aux doigts et aux lèvres. — Un pied plus petit que ce bout d'ambre, des yeux bleus aussi expressifs que des yeux noirs ; une main telle , que je n'ai pas vu la pareille, depuis mon dernier voyage en Suisse; et une bouche !... par le ciel ! Gaétan , connaissez-vous une bouche à comparer à celle-ci? — Une bouche qui donne soif, qui donne froid,chaud;
pour laquelle enfin on commettrait le premier crime venu, ou même une œuvre de chrétien! — N'est-ce pas là toute votre pensée ?Suis-je le peintre qu'il vous faut?
— Harry , pourquoi me faire si bien revoir ce que je voudrais oublier?
— Pour avoir le droit, très cher, de vous montrerjle revers du tableau... Vous rappelez-vous, Gaétan, le mariage de notre ancien camarade de collège, Donatien Monnier, aujourd'hui sous-préfet au fond des Cévennes? — Beau jeune homme en vérité; tête mâle et gracieuse tout à la fois, dépensant à présent une imagination riche et poétique à contrôler, approuver, refuser des chemins vicinaux , ou des travaux d'alignemens. — J'ai toujours pensé, Gaétan, que j''eûsse préféré me voir cocher dMne riche maison, dirigeant
du matin au soir de belles et nobles bêtes, que d'endosser la livrée brodée d'argent de quelque haut fonctionnaire que ce fût. i— Quatre chevaux Mecklembourg ! . . . C'est autrement intelligent qu''un arrondissement en masse , dans le coin le plus éclairé de France !...
— Harry, voulez- vous parler politique?
demanda Gaétan presque suppliant.
— Dieux immortels ! ... me prenez- vous pour un agent de change , ce qui serait pire que sous-préfet?... Pauvre Donatien! J'assistais à son mariage, l'œuvre la plus sensée qu'il ait faite, par hasard, dans toute sa vie.
~ Par hasard ?
— Oui, ma foi, Gaétan ! . . . On m'a conté J'aventure d'un malade qui , dans un ace è
de fièvre chaude, se jeta par la fenêtre J d'un cinquième étage.Une charrette chargée de foin se trouva là, par hasard y pour le recevoir et Tempêcher de se rompre le cou. Je vous laisse conclure... Donatien n'a pas été moins heureux ni plus habile. . . Ce fut une belle noce que la sienne ; l'opulence du commerce , et des femmes enivrantes... — Les habitans de Dunkerque s'arrêtaient aux fenêtres de l'hôtel de M. Merlin , le plus riche des négocians de la Flandre française... Et comme le festin se donnait dans la grande salle du rez-de-chaussée, on voyait aux vitres les grosses figures rebondies des pêcheurs et des faiseurs de toiles. Elles s'y collaient, en vérité, de manière à ressembler beaucoup à ces faces grotesques que les costumiers Sanctus et Babin encadrent aux jours de carnaval avec un art et un calcul
si joyeusement symétriques , dans les vitraux de leurs innombrables succursales... Les nouveaux époux étaient près l'un de l'autre; c'était Donatien qui venait d^pouser une des filles de M. Merlin!... Cinq cent mille francs de dot!... Tétais assis entre une blonde jeune fille et une de ces têtes à la chevelure de jais, aux sourcils d''ébène rudement arqués : — la nuit et le jour, — comme aurait dit ce bon M. Galand, dans ses mille et une rêveries orientales. Pourquoi m''occupais-je sans cesse de la brune et n'avaisje pas un seul regard pour la blonde?... Gaétan, vous savez aussi bien que moi qu'un homme de tact a l'habitude de tourner le dos justement à ce qu'il tient le plus à voir... Mademoiselle Jcnny de Lucy , la belle à la chevelure dorée, sensible à cette impolitesse, se mit tout-à-coup de
côté sur sa chaise, et posa presque son coude dans mon assiette, pour bien me faire apercevoir qu'elle ne m''accordait pas la plus petite attention. — Je crois que je souris.
{( — Vous êtes belle, lui disais-je en la regardant, quand nous nous fûmes pris de paroles, à propos d''une gelée que je fis tomber exprès sur la main de ma voisine, — vous êtes belle, on vous Ta dit des millions de fois, mais jamais comme moi.
« — Mieux que vous en effet, dit Jenny avec un sourire presque méprisant.
a Et elle allait se retourner, parce que celui-là aussi parlait comme tous les autres, mais j'ajoutai avec un rire franc et comme me parlant à moi. — Par le ciel! voici la première femme qui croit que je
lui fais la cour. — Et je me retournai moi-même du côté de ma brune voisine, avec une telle conviction d'impudente supériorité, qu'un homme ordinaire, à ma place, eut mérité au moins six soufflets.
« Jenny me toucha le bras brusquement, et nous nous retrouvâmes en face tous les deux; mais cette fois, c'était un engagement sérieux. — Nous nous comprîmes et ne nous craignîmes plus; également forts l'un et l'autre, nous nous fussions appelés frères, voyez-vous, et nous nous fussions serrés la main, s'il n'y avait pas eu là tant d'honnêtes gens à nous regarder.
« — En vérité, lui[dis-je avec lapins grande simplicité, je vous le répète, nous sommes supérieurs à tout ce qui nous entoure.
:< Il n'y pas une pensée à notre hauteur dans toutes ces têtes jeunes ou chenues , blondes ou brunes. — Vous et moi! — 11 n'y a que cela. — Quelle effrayante déclinaison dans les intelligences! — En vérité, le genre humain est en enfance; il restera bientôt à peine une nourrice pour tenir les lisières de ce vieil avorton,
« Et elle me demanda comme à son maître s'il fallait respecter les préjugés.
(c Je répondis qu'il fallait être de bonne compagnie.
((' — Une femme qui hautement ne croit à rien, pas même à sa vertu, est une sotte ou une bourgeoise précieuse. Je suis trop homme du monde pour voir cette femmelà.
« — Il faut donc être hypocrite?,
« — J[l faut, pour tous les actes de votre vie qui pourraient encourir quelque blâme du vieil avorton, user des mêmes précautions (jue vous apj)ortez aux mystères les plus intimes de votre toilette; n'avoir pour témoin qu'une femme de chambre, mâle ou femelle.
(( Jenny m'enveloppa de son long regard défiant et scrutateur; — je bus d'un trait mon verre rempli de vin du Rhin, et m'écriai : — Soixante-quatre bougies sur une table, c'est d'un bel effet! — Figurez- vous, Gaétan, que cette table ressemblait à une illumination nationale.
« — Savez-vous que vous me faites peur, dit plus bas Jenny, poursuivant sa pensée.
« r- jf arj?e. ^^i^j^js jlçxine,. .^cçutez et ne m'interrompez pas!
a N'est-il pas honteux qu'à présent il se trouve plus d''énergie et de profondeur chez une jeune fUle de dix-huit ans que chez des hommes qui ont vécu quarante ans sous le soleil ? Donc, tant pis pour ces hommes; tant mieux pour la j eune fdle ! . . . Que cliacun marche dans sa voie, et vous arriverez la première au but. — Il vous faut un époux, voyez-vous... — Oh! ne riez pas. — Il vous faut un époux riche à
millions, et bête à l'avenant. — Un
homme de votre trempe, un homme comme moi, par exemple, ne vous épouserajamais... — Il vous aimera, à vous tuer sur un soupçon, sur un geste... Cet homme-là sera votre amant, votre Dieu, votre Ciel, votre enfer... cela sera ainsi, n'en doutez pas!...
« — Mais, pourquoi l'amant ne serait-il pas l'époux ?
« — Ceci n'est point une question sérieuse; et je ne ris pas, regardez-moi bien!... Vous n''aimerez jamais votre mari!... Dites que vous le pensez comme moi; parce que c''est la vérité.
« — Je le pense, murmura Jenny, baissant'sa jolie tête blonde.
u — A vous, vicomte de Morselle, s'écria gaiement alors M. Merlin, le père de la mariée, levant son verre écumeux de vin d'Aï; je bois aussi à celle qui portera votre nom avant que Tannée soit passée.
(( Et, m'inclinant avec toute la courtoisie que vous me connaissez, je fis raison de ce toast à M. Merlin... — Tous les yeux me couvraient ainsi que ma jolie voisine. — Et vous rougissez? dis-je tout bas à Jenny.
«— « Encore!,., répondit Jenny, avec un
sourire dont rien ne pourrait rendre Pintelligentc expression.
« — Écoutez, lui dis-j e . . un dernier avis!.. Rougir devant des aveugles, trembler de la voix à l'oreille jl'un sourd, pure niaiserie!...
(( — Je commenceàle croire... et cependant la pureté de tant d'autres femmes est peut-être pour elles un bonheur...
(( — Et, à ce compte, la sottise n'est-elle pas aussi un bonheur, un plat bonheur comme la santé?... Je veux 'vous fdire trois synonymes : sottise, santé, pureté!...
« — Sublime ou infâme, dit Jenny frémissante.
«' — Rien n'est infâme!. T. et il n'y a de sublime que la force o — Ainsi, il n'y a de
sublime ici que vous et moi; je vous le répète... — Oh! ne secouez pas cette jolie tête qui sera adorée, si elle ne Test déjà...
« — Tenez, me dit Jenny, regardez làbas cette jolie personne qui cause avec ce vieux militaire; elle est belle, gracieuse, pleine de pensées; il y a trois ans qu''elle est mariée.
« — Eh ! bien !
« — Eh! bien! elle est heureuse, et heureuse de sa vertu. Son mari est beau, spirituel; elle ne s'occupe que de lui, que de ses enfans; elle en a deux qui sont des anges. Quel âge lui donnez-vous?
« — Vingt-un ans; elle me Va dit.
« — Vous la connaissez?
oh « —Aussi bien que vous. Elle n'aime pas
son mari; ses enfans sont bien près de l'ennuyer. Il y a, de par le monde, un homme qui l'adore. Cela dure depuis deux ans : joies ou douleurs sont au bout de la lutte.
u — Qui vous l'a dit?
u — Elle.
« Jenny fit un mouvement. — Je contir nuai:
ff — Elle m'a raconté cela comme l'histoire d'une de ses amies; j'en avais déjà deviné le fond dans ses yeux.
« — Pauvre femme !
« — Oui, en vérité, pauvre femme ! car elle combat, quand l'heure du triomphe devrait avoir sonné; c'est une tête très ordinaire, — ou je me tromperais bien, ou
ce sera une femme avilie et perdue avant six mois.
« — Oh! vous me faites trembler!
u — Il lui manque Pénergie nécessaire pour être heureuse sans cesser d''être respectée; voilà tout le mystère.
(( Jenny devint pensive et je gardai le silence im instant. — Elle était si gracieuse ainsi, dans sa robe blanche, ornée de simples et frais rubans roses. Ses cheveux, à boucles claires et longues, tombaient légèrement surses joues fines, etsursoncou penché. — C'était un trésor vivant de jeunesse et de charmes, de passions élevées et de molle volupté. — Je me pris à penser que je me ferais bien écarteler pour la possession d'un ange pareil; — cela me vint tout-à-coup. — Et de la pensée àla pa-
rolc, vous savez, Gaétan, s'il y eût jamais pour moi de transition?
(( — Toutes les passions sont belles, disje tout haut; — etsi j''avais la soif de Tor, je volerais pour avoir de l'or.
« Jenny me regarda vivement; mais le festin nuptial était terminé; on se leva pour passer dans la salle de bal. — Nous marchâmes près Punde l'autre, nous suivions un couloir sombre. — Tout-à-coup je me rapprochai de Jenny et lui pressant le bras fortement, je lui dis, si près de son oreille, que toutes mes paroles furent pour elle seule :
(( — Si un homme, la hache ou le sabre au poing, se faisait riche à donner à une femme tout le luxe de la terre, tous les plaisirs que la fièvre des rêves seule peut imaginer; tout cela au risque de périr.
cent foisj, par tempête ou combat, ou même au risque de se voir pendre au haut d'un mât, comme écumeur de mer et forban; si cet homme venait un jour, victorieux de tous ces dangers, vous dire ; — •' Me voilà! j'ai fait cela pour toi; prends! et mourons, dans le luxe, l'ivresse de tous les plaisirs du ciel et de Penfer... Pour cet homme, dites que feriez-vous?
(( — Tout!... dit-elle avec un cri que rien ne saurait rendre, et nos mains s'étreignirentàse briser...» — Gaétan, je crois que je puis en rester là de mon histoire; pensez-vous que ce soit assez?..
— Harryl... dit Gaétan un peu vivement.
(( — Elle s'était coiiïee elle-même pour le bal, continua Harry de Morselle , avec la même tranquiUité. — Toujours ses
belles boucles tombantes et allongées à l'anglaise, et, du côté gauche, une petite gerbe du Cap, pour toute fleur, pour tout ornement. — Au moment où elle allait s'élancer, joyeuse, au milieu du quadrille où je Tavais conduite;
« — Lydie, lui dis-je du ton le plus naturel, vient de me faire un reproche et de me donner un avis. — Il est bon que vous sachiez, Gaétan, que Lydie était la jeune fille aux sourcils d'ébène dont je vous ai déjà donné une idée sufllsamment intéressante, je pense, en vous disant qu'elle était Tune de mes voisines, au festin nuptial du sous-préfet Donatien. — La figure qui se dansait s'acheva; nous revinmes à nos places.
(( — Quel reproche ? :et quel avis ? me demanda alors Jenny.
« — Je ne parle qifà vous ; — et vous n'êtes qu'une coquette.
cfJenny s'élança les joues vivement animées. — Je posai ma main sur la sienne et la retins par ces seules paroles ;
« — Vous ne direz rien ; — vous serez aimable pour elle... il le faut.
» Et elle s'arrêta, portason joli mouchoir brodé à ses yeux et les pressa convulsivement.— Pour la première fois, je lui serrai la main... » — Pourquoi brisez-vous cette pipe, Gaétan? — je vous assure qu'il est fort difficile de s'en procurer de pareilles. C'est le vicomte de Langeau qui me rapporta cette demi-douzaine, de son dernier voyage à Constantinople. — Je vais sonner pour que l'on vous en prépare une autre.
— Je vous rends mille grâces^ Harry,
dit Gaétan un peu honteux. — C'est une maladresse dont je vous demande pardon, et... je ne fumerai plus, si vous voulez bien. — Mais poursuivez, je vous prie...
(( — Nous ne nous connaissions pas, il y a une heure, dis-je alors à Jenny, et... vous pleurez pour moi!... — L'orchestre commença une nouvelle figure et Jenny quitta sa place encore une fois. — Alors, Gaétan, le dirai-je? je la regardai, les bras croisés, comme Bonaparte devant les Pyramides. — Pourquoi vous cacherais-je que mon regard flamboyait d'orgueil? — Régner, en une heure, sur une femme de celte trempe, mieux vaut cela que la conquête de l'Egypte ; — Tune se fait par l'intelligence toute-puissante, l'autre par le brutal tranchant du sabre. — Lydie se rapprocha de Jenny quand la contredanse
fut finie, et Jenny rencontra mes yeux ; — elle baisa Lydie au front. Puis, quand arriva la fin du bal ; — Il me faut, lui disje, un souvenir... — Vous me le donnerez en partant?... — J'auraisjuré, Gaétan, et je parierais, en ce moment encore, mon groom Tomy contre la plus vieille ouvreuse de loges de Duponchel, que Jenny s''inclina en signe d'obéissance. — Et quand, dans l'anti-chambre, on la couvrait de son manteau, j'en ramenai le capuchon sur sa jolie tête et ne proférai pas une parole.
« — Veux-tu que je t''aide, chérie? dit Lydie avec une grâce inexprimable. — Jenny tirait vivement quelque chose sous son capuchon. Je passai alors entre la lumière et Jenny et je reçus dans Tombre la petite gerbe du Cap qu'elle venait d'en-
lever de ses cheveux. — Je ne fis pas un signe de joie, et mon cœur bondissait pourtant à rompre ma poitrine. Je saluai froidement. — Elle avait disparu. «
Harry de Morselle sonna à ces derniers mots; Tomy entra, puis le valet de chambre fut appelé. — Ce fut une affaire sérieuse. L'élégant jeune homme s''habilla. — Pendant une demi-heure que dura cette toilette, Gaétan faisait des efforts surhumains pour comprendre le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes, qu''il lisait à rebours.
Quand les valets se furent retirés, Gaétan jeta le journal et se leva lentement. Il vint se placer devant Harry deMorselles qui l'invitait à sortir :
— Harry, lui dit-il d'une voix calme, si madame de Chazal est une femme per-
due, peut-être vous seul en êtes la cause. Vous venez de me prouver qu'il faut moins d'une heure, à un homme comme vous pour flétrir l'imagination encore chaste d'une jeune fdle. — Si j'avais une sœur, une parente affectionnée, pourvue de quelques charmes, qui respirât le même air que vous, dans un cercle de dix lieues, vous sortiriez de ce cercle , Harry; sur mon ame vous en sortiriez, où j'y resterais moi-même, percé de votre épée !
— Mais vous n'avez pas de sœur, Gaétan; je ne vous connais pas une seule jolie cousine au douzième degré, à vingt lieues à la ronde ; — et puis , ai-je nommé madame de Chazal ?...
— Enfer ! pas un mot de plus ! ..;
— Gaétan; voulez-vous vous battre avec
moi? demanda Harry, avec un sourire charmant.
— Allons voir Youssouf ! dit Gaétan ; prenant son chapeau.
Youssouf était un cheval venu d^Afrique, depuis la conquête. — C'était un animal que les amateurs s'obstinaient à trouver magnifique. — Il était petit, comme un poney d'Ecosse ; d''un poil sale, gris et semé de fauve; — la crinière épaisse et mal plantée; un fouet long et fourni qui battait ses flancs comme la queue d'un jeune tigre. — En revanche, des reins qui fussent restés inflexibles sous une couleu-
vrine en porte-mauteau i -^ des jambes
de fer, Unes comme un bout de lance; — une tète assez petite, et des yeux sauvages et ardens comme les yeux d'un loup des Pyrénées. — Harry de Morsellc embrassait cette béte dix fois dans la journée, et l'appelait: — Mon amour! — Youssouf avait mordu, un matin, quelque part, le groom prédécesseur de Tomy , de manière à lui emporter une once de chair. — Harry mit son groom à la porte , pour avoir méchamment irrité rexcellcnt naturel de Youssouf.
On dira, peut-être, que j'ai mes raisons pour parler avec rancune du cheval en général et de Youssouf en particulier. — J'atteste le ciel que je n'ai eu, grâce à Dieu , de ma vie , rien de commun avec ce dernier. — Quant à Pespèce du cheval, j'aOirmc n'avoir point de raisons de lui
en vouloir le moins du monde. — Je sais qu'il y a des personnes qui m''opposeront en preuve contraire, mon fameux voyage à la seigneurie de Mayac , et particulièrement , ma célèbre entrée à Savignac-les- Églises. Mais je prie les gens impartiaux et sensés de vouloir bien considérer que d'un côté , le voisinage du cheval aveugle de mon ami Alfred, qui se livrait avec délices à tous les déportemens du plus joyeux Colin-Maillard, de l'autre la poursuite peu charitable du cabriolet de mon ami Léon, qui semblait un tonnerre terrestre derrière moi, pouvaient et devaient donner une véritable difficulté à cette espèce d'invasion que je fis, avec la rapidité d'une flèche, au milieu des dindons et des canards du petit bourg périgourdin. — Je prie aussi de noter que si, le lendemain, j'employai les meilleu-
res ressources de mon intelligence pour faire agréer mon coursier, fôiîgueux à mon ami Alfred, qui passa fraternellement son aveugle à Odon , notre délicieux ténor, — ce fut autant pour le plaisir de voir ces chers enfans trotter devant nous avec leur élégance inimitable , et peutêtre bien plus encore pour me trouver en cabriolet pendant quelques heures auprès d'une des plus aimables, des plus gracieuses, des pluâ jolies e^ des plus respectables dames de ma chère ville natale; — qiie pour la misérable considéi'ation d'une selle trop dure , d'un animal ombrageux ou d'un soleil trop ardent.
Le baî de madame de Chazal était dans toute son animation et dans tout son éclat. Depuis de longues années le vieux château de son mari n'avait retenti de si brillans accords; les salles gothiques et
enfumées avaient perdu le souvenir des fraîches réunions, des jeunes toilettes, des tournures élégantes. Les portraits de famille suspendus aux boiseries sculptées semblaient, dans leur immobilité, stupéfaits que l'on pût être jeune et s''amuser si long-temps après eux. Toutes ces vieilles figures de graves conseillers, de sévères mestres-de-camp, de nobles dames enchâssées dans d'immenses collerettes, avec un air de réserve hautaine et de raide vertu, formaient un contraste remarquable avec l'abandon naturel de notre époque, le laisser-aller de si bon goût, de nos hommes de la bonne compagnie, les épaules si franchement nues de nos femmes les plus décentes. — L'orchestre, venu de la ville, jetait sous ces plafonds, silencieux et lugubres encore la veille, toute cette richesse de notes et de motifs gracieux que
les faiseurs de quadrilles savent si bien trouver dans les compositions d''Halévy, de Mever-Beer, d'Ambroise Thomas, d'Adolphe Adam, et surtout dans les inspirations si françaises de notre Auber, le premier encore de tous nos compositeurs français.
Le parquet des salles ployait sous les pieds de cette folle et riante jeunesse; les lustres étincelans se balançaient au-dessus des fleurs. J'aime cette lumière qui rayonne sur ces parures, ces robes blanches et roses, ces rubans et cette gaze qui voltigent, ces cheveux qui ruissellent en boucles blondes et brunes, cette joie qui anime toutes les figures, qui embellit presque les moins belles, qui divinise les plus belles ! En vérité, le bal est le royaume de toutes les femmes, surtout quand il commence. —
Oh î qu'il est doux, n''est-cc, pas le souvenir de ces nuits si courtes où, pour toute faveur, vous eûtes un sourire, quand se détourna un mari jaloux; une main pressée dans la confusion d''un quadrille; un mot jeté dans la bruyante reprise des musiciens? — Tout se dit au bal, ou peut se dire. — Et puis, voyez comme elle rêve, cette femme angélique, après une parole que vous venez de prononcer à son oreille! Son regard est doux et voilé sous ses longues paupières. Son bonheur la rend confuse; elle oublie le monde, sa robe de dentelle, son collier de turquoises qu'elle arrangea le soir avec tant de soin, ses cheveux en bandeau de jais sur son front si blanc, sa ceinture azurée qui semble contenir une taille d'enfant, et son beau cou qui ploie si mollement, et ses épaules ^anches, et tous ces trésors qui se devir
nent et pour lesquels tant d'ames se vendraient; elle oublie tout; elle oublie qu'elle est belle... oh! il faut qu'elle vous aime bien!...
Le bal! le bal !... ô femmes, savez-vous bien ce que c'est!...
Le bal est une école où la jeune fille de seize ans, sous les yeux de sa mère, déchire, pour la première fois, le voile de céleste innocence, dont toute digne mère prend tant de soins d'envelopper son enfant. — Le bal est un sérail, aux portes ouvertes, où les femmes demi-nues sont jetées aux regards avides, aux mains hardies, aux paroles qui flétrissent! le bal est un bazar de voluptés où se donnent, s'échangent, se perdent tout le bonheur, toutes les joies intimes de ce monde, les saints engagçmems des époux, Içurs révéla-
tions lesplus clièrcmcntsccrctcs,leurs mys* tèreslesplus cnivrans. — Le bal est encore, ô femmes!... un théâtre de prostitution où Padultère préside depuis la première scène j usqu'à la dernière ; prostitution parfumée, avec un air de vierge, les yeux baissés, lo maintien chaste jusque dans sa nudité, hypocrite qu'elle est! Puis, le monde se plaint, et les pères invoquent leurs tètes blanchies, les époux demandent du sang- —Et que veut-on qu'elles fassent ces douces et frêles créatures, sous tous ces regards de feu qu'alluma l'exposition de leurs charmes? leurs yeux se troublent aussi, car elles ne sont pas des statues de marbre, les pauvres anges! leur cœur bat plus vite sous le satin; la fièvre bondit dans leurs artères : quelle raison, quelle retenue a-t-on le droit d'exiger d'un enfant quia la fièvre? — Voilà le bal, ô femmes,
voilà le bal!... et si vous trouvez que j'ai menti dans une seule de ces appréciations, alors, vous qui accusez mon austérité, dites-moi, madame, pourquoi votre robe tenait à peine à vos blanches épaules, à la dernière soirée; pourquoi la blonde qui garnit le haut de cette robe élégante ne dépassait pas d'une ligne votre corset? — Vrai Dieu! madame, si vous voulez que je vive, vous n'irez plus au bal!...
Madame de Chazal régnait chez elle et sur toute cette réunion brillante par droit de beauté, autant que comme maîtresse de la maison. ;Dans son œil bleu resplendissait la joie d'un triomphe assuré. Cette femme ne pouvait souAVir; son cœur était toujours en repos. — Le marquis de Chazal, son mari, plus âgé qu'elle de vingt ans, mais encore plein de noblesse et de force,
semblait assis dans sa confiance conjugale comme un sénateur de Rome dans sa chaise curule. Il s'y serait fait tuer, plutôt que de se lever à demi, pour détourner le danger. — Les jeunes gens se pressaient à Penvi auprès de madame de Chazal, et elle ne pouvait suffire à tous les engagemens qui étaient implorés pour cette soirée.
— A vous la cinquième contredanse, monsieur de Gaillac. — Monsieur de Garbeuf, je vous inscris au numéro six.
— Sept, monsieur de Jallier. — Neuf, monsieur de Raumont. — Uji peu de trêve, je vous en supplie^ je ne sais lequel entendre. — Est-ce bien o/zseque vous demandez, monsieur de Ribeyrolle?... Oui? vous êtes inscrit. — Ah! mon cher monsieur de La Sudrie, je n'ai plus que la vingt-huitième ! . . .
— Nous la danserons, madame, clussëje rester sur pied pendant un demi-siècle !.. . répondit ce pauvre La Sudrie, avec sa galanterie inébranlable et toujours hyperbolique.
— Vous me permettrez de ne pas vous .tenir compagnie. — Que demandez-vous, M. de Sénilhes? — Approchez donc un peu. Je viens de jouer un mauvais tour à quelqu'un en votre faveur, j''ai encore seize, dix-sept, etc..
— Pai bien envie de retenir tout ce qui reste.
— En vérité, y pensez-vous ? et que dirait madame de Ballan ?
— Ah! déjà?... dit M. de Sénilhes avec finesse; mais voici qui va me venger.
Madame de Chazal leva les yeux etrou-
t^it un peu. Le vengeur était un jeune homme pâle, d'une figure plus qu'irrégulière, mais expressive. Sa taille était mince, petite, etses formes grêles. Il avait de longs cheveux noirs qui s'efforçaient de cacher le creux de ses joues; de très légères moustaches brunes; un costume fort simple. — M. de Sénilhes lui céda la place, avec un serrement de main affectueux.
Le nouveau venu était M. Robert de Blanzay, qui se qualifiait artiste, et que plusieurs de mes lecteurs ont dû rencontrer dans le monde, accompagnant sa qualité d'adoption d'un titre passablement aristocratique. — Au premier aspect, M. de Blanzay ne pouvait paraître qu'un homme fort ordinaire, Il avait la physio-. nomie froide et comme endormie; son œil gris était lent et presque toujours vague
sa voix de tous les jours sourde et creuse.
— Mais à qui Texaminait de près, cette nature d^homme épuisée, brûlée, en apparence anéantie, se révélait infatigable dans son énergie et dans sa pensée. — Cet œil paresseux observait sans cesse, apprenait sans relâche; cette voix sombre et rude s'adoucissait, au simple vouloir, et devenait plaintive, presque harmonieuse, persuasive jusqu'à la perte de l'auditeur.
— Son front jeune encore, car il n'avait que trente-trois ans, avait deux plis étranges entre les deux sourcils; c'est là que se pouvaient étudier ses impressions capricieuses; c'est aussi en rapprochant ces deux plis avec force, qu'il comprimait la pensée rebelle, qu'il la soumettait, qu'il la forçait d'entrer jusqu'au fond de l'ame de celui ou de celle qu'il lui plaisait de connaître, jusqu'au secret le plus intime.
Terrible faculté qui apporta si souvent à son esprit après l'analyse, le mépris, l'horreur, et quelquefois aussi une impuissante compassion !
Madame de Chazal donna son calepin de bal à M. de Blanzay, avec un sourire ineffable. Il inscrivit son nom trois fois, lui dit, avec sa voix douce qu''il savait prendre, une de ces phrases qui charment une femme , en réveillant en elle les souvenirs et les images d'un bonheur passé.
— Vous êtes belle ce soir, Jenny, comme ce matin, comme hier, comme... — La fin de sa phrase achevée plus bas se perdit dans les longues boucles à l'anglaise de madame de Chazal qui répondit par un regard, en Thonneur duquel nous brisons notre plume : ^-de telles suavités ne |3eu'
vent s'exprimer; il faudrait parler la langue des dieux.
M. de Blanzay traversa le salon lentement, salua d'un coup d'œil, que personne n'eût pu traduire, M. de Chazal auprès duquel il était en grande estime; puis il alla négligemment, et comme par forme de politesse, demander une contredanse à madame de Eallan. Celle-ci leva ses grands yeux noirs avec quelque fierté; mais elle rencontra le regard fixe et insoucieux de M. de Blanzav. Elle aussi lui donna son calepin et il s'inscrivit une seule fois. Il se mêla ensuite auxjcunesgens qui formaient un groupe au milieu du salon, et jeta au travers de ces têtes ardentes ses paroles gaies, rieuses, folles comme toujours, et qui le faisaient accueillir de tous avec empressement.
L'orchestre sortait de son repos et commençait les premières mesures d\in quadrille nouveau, lorsqu'un valet ouvrit les deux battans de la porte et annonça: — M. le vicomte de Morselle et M. le comte de Chavelines !
Ces messieurs arrivaient en chaise de poste, dans leur toilette de bal, à onze heures du soir. — Ils avaient fait six lieues par des chemins affreux.
Le salut de Gaétan de Chavelines pour madame de Chazal fut aussi froid que respectueux; madame de Chazal n''y prit peut-être pas garde. En rérité un sourire errait sur ses lèvres pendant qu'Harry de Morselle s'écriait, en suivant de son lorgnon tous les aïeux du maître de la maison, défilant sur les murs de la salle:
— Par le ciel! mon cher Chazal, vous
avez criieurcuses têtes dans votre famille !
Gaétan se mordit les lèvres à cette impertinence d'Harry et chercha des yeux une seule femme , parmi toutes ces femmes, il Taperçut; mais son regard, à elle, était distrait et presque ennuyé. — C"'était encore madame de Ballan!
Depuis la révélation' d'Harry, Gaétan avait passé tout un mois à"oublier Jennyî
Harry parcourut, à la volée, ce cercle déjeunes têtes, parées de fleurs et de perles; son œil s'arrêta peut-être deux secondes sur une enfant de seize ans qui se détourna craintive, par instinct, de ce regard, qu'elle ne pouvait comprendre. Puis l'élégant prit un parti décisif; il entraîna M. de Chazal à une table d'écarté et jura, par tous ses sermens les plus étranges
qu^il voulait lui gagner beaucoup dVrgent.
Le bal recommença avec délire , avec fureur. — Quelques minutes après,, Gaétan tremblait en reconduisant madame de Ballan à sa place ; il y avait un siège vide auprès d'elle, il le prit après quelqu'bésitation. — C'est que cette fois il n'avait pas rencontré une femme voluptueuse et sans cœur. Déjà un an auparavant, pendant un séjour de trois mois à la campagne avec elle, chez une de ses vieilles parentes, il avait pu apprécier les mérites élevés de celte femme si belle, qui consacrait sa vie, sans murmurer, aux soins de l'homme que des volontés de famille lui avaient imposé pour époux. Jeune garde-malade d''un époux paralytique , elle accomplissait ses devoirs pénibles, comme uuc tù,chG facile; elle s''isolait du
monde, elle, si bien faite pour y régner en souveraine et jouir de ses plaisirs et de ses enivremens. — Cette fois elleétaitlà, parce que la vieille parente, chez laquelle Gaétan Pavait connue, avait exigé ce moment de relâche à tous ses jours d'abnégation et d'ennui ; l'époux paralytique avait luimême voulu cette distraction. La présence de madame de Ballan au bal de madame de Chazal était donc une suite de son obéissance, pas moins, pas plus que cela; — Mais elle y était venue, c'était son début de femme belle, de femme de vingt ans ! et il n'y avait pas une heure qu'elle était là, assise sous les yeux de tous , que déjà madame de Chazal répondait à un compliment de M. de Senilhes; — Que dira madame de Ballan?... — Quand M. de Senilhes lui avaitparlé à peine un quart d'heure de la pluie et du beau temps !...
Qu'est-ce donc que la réputation d'une femme? — Moins que Pailc dorée d'un papillon que le plus léger souffle décolore, que le doigtqui Peffleure met en poussière.
Gaétan respirait à peine , dans ce voisinage si doux. Son bras froissait presque les rubans et la gaze de la robe de madame de Ballan. Un de ses genoux était à demi caché par les plis de cette robe qui couvrait un ange terrestre. Ce n'est pas un des moindres charmes du bal que cette gêne délicieuse qui vous met si près , quelques instans, d'un objet aimé. Le bonheur de Gaétan le faisait souffrir. Nature ardente et timide, pleine de violence et de respect! Hélas! le respect etla timidité accompagnent presque toujours les grandes et profondes passions, mais il est rare qu'ils mènent au bonheur, pas plus qu'à
une catastrophe ; à peu d'exceptions prés ils s'arrêtent en chemin.
Madame de Ballan était si belle! Sa taille noble et élevée était si souple et si fine, ses cheveux bruns et soyeux encadraient avec tant d'harmonie sa tête expressive et pleine de rêverie ! Son cou semblait se fondre sur ces épaules qui eussent fait l'admiration d'un artiste et qui, du reste, avaient été proclamées les plus belles, dans le peu de réunions auxquelles elle avait assisté jusqu'à ce jour. Sa peau d'un blanc plein de vie, avait une teinte plus-^ hardie que celles des blondes; c'est le propre des brunes et surtout des femmes du Midi. Ses sourcils pleins et comme dessinés par un peintre, rnalgré leur couleur d'ébènc, n'avaient rien de plus qu'une gracieuse noblesse.
Ses paupières faisaient une ombre au-dessous de ses yeux, qu''elle n*'ouvrait presque jamais dans toute leur grandeur. Ils étaient noirs, ces yeux, comme ceux cPunc madone italienne , comme ceux que Murillo , le Raphaël espagnol, a su donner à la plus suave, à la plus rêveuse de ses andalouses. Son nez droit et coquettement accidenté de méplats et d*'indicibles fossettes annonçait une intelligence divine, prompte et disposée aune gaieté railleuse, qu"'hélas ! sa destinée comprimait chaque jour. Ses lèvres vives , comme le plus pur corail, n''étaient point fines et minces comme celles de nos jolies femmes du nord ; mais leur force ravissante annonçait la puissance de ce sang si beau qui animait ses joues veloutées. Les beautés choisies pour les harems les plus somptueux ne peuvent avoir des charmes d'une na-
tiire aussi enivrante. — Et sur ces lèvres, sur CCS traits imaginez un sourire d'enfant !
Pauvre Gaétan ! il eut fallu pour Pamour de cette femme, la saisir, l'entraîner, l'emporter à travers le monde et ne pas se dire : — Que pensera-t-on? — Que sera l'avenir? — Que fera-t-ellc?...
Une femme de cette puissance !.. Il faut savoir l'aimer, jusqu'à la tuer, plutôt qu'elle ne vous échappe. — Ou bien ce qui est mieux, ce qui est plus noble, ce qui est plus grand, c'est un amour, s'il est sans espoir, qui ne doit garder que le ciel pour témoin, l'absence pour refuge, le silence, même envers celle qui en est l'objet, pour inviolable dignité.
Gaétan, le noble jeune homme, au cœur si accessible aux promptes et sincères impressions, ne comprenait pas, ne s'é-
tait jamais dit comment un homme de sens droit mû par un orgueil bien placé doit savoir maintenir les mouvemens extérieurs de son ame ; il aimait depuis trois semaines madame de Ballan, comme il avait aimé madame de Chazal , avec soudaineté , sans réflexion; mais certainement, avec plus de respect, plus d'exaltation, parce qu'elle en méritait davantage.
Il joignit les mains et oublia le bal, il oublia tous ces yeux qui pouvaient le voir, toutes ces oreilles qui pouvaient l'entendre : — Mon Dieu ! dit-il avec un accent d'irrésistible vérité , que vous êtes belle ce soir!...
Madame de Ballan se retourna surprise et ouvrit à demi ses yeux magiques ; les traits de Gaétan étaient admirables de tendresse réelle et d'adoration intime : alors elle éprouva le premier trouble qui
eût encore agité son amc si jeune et si neuve; et elle répondit, ( pour dire quelque chose, mais certes, elle ne comprenait pas elle-même ses paroles ) ;
— Cest donc la première fois que vous vous en apercevez?... Puis elle attendit une réponse de ce jeune homme dont tout le cœursemblaitavoirpassé dans ces paroles:
— Mon Dieu! que vous êtes belle, ce
joir!
Et le terrible ennemi de Gaétan, dont nous avons parlé, ce démon qui lui faisait ombre sans cesse, cette plaie humiliante de son esprit, qui le rendait si souvent un homme triste et inutile; cet ennemi cruel et invincible le saisit alors à la gorge , mit sa main froide sur ses lèvres, lia ses mains et ses pieds avec des chaînes de fer : la timidité frappa de glace
Tenveloppe humaine d'une pensée de feu; Tarn c resta la même, ardente, passionnée, expirante sous ses élans comprimés:
Gaétan murmura une phrase commune, un compliment bannal. — Madame de Ballan pâlit sous sa couronne de fleurs; elle sembla retenir un cri arraché par une déception poignante ; c'était un chant céleste qui avait fini par un refrain de carrefour.
Gaétan comprit cette pâleur, il devina ce cri et il éprouva une humiliation plus cruelle , une honte plus afi'reuse que si un homme Peûtfrappé à la joue et qu'il n'eût osé en tirer vengeance; que fsi le monde Teût appelé : lâche !... et qu'il eût accepté l'injure, en fuyant. — Il cherchait alors dans cette foule d'hommes quelque regard hautain; quelqu'attitude seulement
douteuse; il eût payé de sa fortune lé soupçon de la plus légère offense. C'était une lave brûlante qui voulait rouler ses flots; un tigre qui cherchait un homme, pour le simple plaisir de le déchirer, afin de prouver qu''il avait une force quelconque. Gaétan eut un moment d'aliénation. — Mais la foule des danseurs gaie et rieuse, se mêlait, se croisait; chacun avait bien d''autres affaires vraiment que celles de son voisin. — Gaétan le comprit et son impuissance furieuse tomba sous une tristesse morne , sous un mortel accablement. Ses yeux fixes se remplirent de larmes et elles roulèrent sous sa main crispée, sans qu'il songeât à les retenir.
— Monsieur de Chavelines !..: dit une voix douce, presqu'à son oreille.
Ce terrible combat n'avait pu entière-
ment échapper à madame de Ballan. — Pour bien s'assurer si elle ne se trompait pas encore, elle avait adressé à Gaétan quelques-unes de ces phrases de bal sur la chaleur de la salle , et le brillant des parures. Mais il était resté muet; il ne l'avait pas entendue. Ce fut alors qu'elle l'appela par son nom , et il faut que vous ayez aimé, pour comprendre ce qu'il y a d''inefFable puissance , et de mystérieux magnétisme, dans le son de votre nom prononcé par la bouche de celle dont vous rêvez.
Gaétan tressaillit et écarta sa main, sans pouvoir se soustraire à cet irrésistible appel. En voyant tout ce ravage de si peu d''instans, madame de Ballan ne put retenir d'abord un mouvement de surprise ; mais uû intérêt touchant fit place aussi-
tôt à cette impression. Une femme qui n'est pas heureuse défend son cœur et sa raison bien plus diflicilement qu''unc autre. Gaétan fit un pas immense dans cette ame toute de sensibilité et de dévouement; peu s'en fallut que madame de Ballan ne pleurât aussi , et sans pouvoir s'en expliquer la cause , seulement parce que cet homme, respecté par les autres hommes, devant elle, pauvre femme! ne rougissait pas de redevenir enfant.
Ses yeux, si beaux, s'ouvrirent dans tout leur éclat, sur les yeux humides et mal assurés de Gaétan. Elle ne dit pas un mot ; son long regard se déroula sur lui ," Tenveloppa, soyeux et doux comme un long manteau de velours. Gaétan resta confus et accablé sous ce bonheur : il craignait le réveil. — Le damné venait de
passer, sans transition, de Fenferan ciel.
Un danseur vint réclamer la main de madame de Ballan; elle se leva et le suivit presque avec gaieté. — Savait-elle bien tout ce qu''elle venait de faire? — Gaétan se leva aussi comme pour arrêter et reprendre son bien qui s'en allait, mais M. de Blanzay lui fit apercevoir, heureusement, qu'il oubliait à sa place une danseuse engagée par lui pour le quadrille nouveau.
. Alors, ce jeune homme timide s'éveilla tout-à-fait etil sentit une sorte d'assurance et d'orgueil , pour la première fois de sa vie , il venait de puiser tout cela dans un regard. Jamais il ne fut plus gai et plus aimable. Il se sentait heureux et meilleur que le jour précédent; il aimait, comme frères, tous ces hommes au milieu des-
quels, tout à l'iieure, il cherchait un ennemi. Il eût pressé leur main, il les eût serrés contre sa poitrine.
Madame (le Ballan, au contraire^ voilait ses yeux plus soigneusement que de coutume; sa joie, si elle en avait une^ était intime. Son front seul était plus animé; sa danse plus chaste, plus gracieuse, s''il est possible. — Oh ! les femmes ont une plus noble manière de sentir qn''aucun de nous !
Mais le bal s'acheva et Gaétan ne put se rapprocher de Madame de Ballan ; une fois seulement une place fut vide auprès d''elle et le maiheureux jeune homme, par son hésitation et sa timidité, encore invincibles, la laissa usurper par M. de Senilhes, qui tenait à prouver à madame
deChazal combien étaient justes ses observations.
Les fêtes du château devaient durer trois jours. Il y avait au programme une grande partie de pêche sur la rivière qui traversait le parc ; une représentation de trois vaudevilles du Gymnase, dans un théâtre improvisé par MM. de Sénilheset de Bîanzay ,• enfin, un dernier bal, illuminations, feu d'artifice et une loterie au profit des malheureux de l'arrondissement.
Les nombreux convives furent^tous logés, avec une magnifique hospitalité, dans l'immense château ,, excepté le vicomte Harry de Morselle , qui repartit au point du jour, après avoir gagné trois mille francs à M. de Chazal ; il allait prendre sa part d'une course au clocher, dans un
département voisin. — Avant de partir, lui qui n'avait rien vu de la soirée, s''approcha de la maîtresse de la maison et lui dit quelques mots en faveur de Gaétan, qui était peut-être ie seul homme pour lequel, sans pouvoir s''en expliquezle motif, il se sentait quelqu''afFection.
— Mon cher ami, lui répondit madame de Chazal avec une finesse railleuse dont il comprit l'expression , je n*'ai pas encore besoin d"'une demoiselle de compagnie.
— Jenny , ne ferez-vous rien pour votre maître?... insista Harry. — Gaétan est un homme de cœur, spirituel, noble et brave ...
— Jusqu'à la témérité i... interrompit Madame de Chazal, en faisant une petite mine si comique, que Harry ne put s''empêcher de sourire. Puis il lui baisa la main
avec une galanterie exquise, et partit, en se disant :
— Sur mon honneur, je ne puis faire plus ! — Ce diable de Gaétan finira par compromettre mon crédit. — Il a du bon, néanmoins, parle ciel ! — Je lui ai pourtant assez répété ma grande maxime , résumé général de tout le code féminin :
respect en public , témérité en têteà-tête!... — Ce garçon-là est étrange... fort étrange !.. énormément singulier !...
Lorsque Gaétan se trouva seul dans Fapparteinent qui lui avait été désigné , toutes ses émotions du bal lui revinrent, comme autant de gracieux fantômes qui remplirent son alcôve, se jouèrent dans les plis de ses rideaux, se penchèrent sur son lit pour le bercer et Pendormir amou-
reusement. Il se traça un plan de conduite admirable, se répéta les paroles qu''il dirait Je lendemain à madame de Ballan ; il prépara les occasions qu''il pourrait faire naître, afin d'être plus éloquent. Et certes , si en ce moment, les murs se fussent par miracle abaissés devant lui et qu'il eût pu arriver jusqu*'aux pieds de son idole, il eut enfin osé parler. Même pour les cœurs timides , il y a un instant où la parole s''exhale , malgré toute terreur intime; mais il faut que cet instant naisse en présence de Tobjet aimé, ou autrement cette nature impérieuse redevient calme; ces lèvres impatientes redeviennent muettes : l'homme n''est plus qu'un enfant. Le jour qui vint à briller , quelques heures après , éclaira un autre homme que le Gaétan de la veille; ses souvenirs répouvantèrent. il craignit les illusions
de son amour. Il chercha à se persuader à lui-même que sa présomption Tavait trompé. Ce regard de madame deBallan qui Pavait poursuivi jusque dans ses rêves, en vérité il le prenait aussi pour un rêve. Toute cette force du moment, cette grande énergie de l'exaltation présente , tout s'était évanoui, excepté son amour profond, extrême ; mais timide, inquiet, sans pouvoir.
Et il crut avoirfait un effort moral audessus de toute combinaison humaine, quand il eut renoncé à une idée qui s'était présentée plus d\me fois à son courage languissant : celle de prendre la fuite et de renoncer à cette femme dont le seul aspect allait désormais le faire trembler.
Gaétan se mit à une table, prit une plume, avec cet air de sublime résolution que doit avoir un grand coupable qui va signer l'a-
veu d'une criminelle conspiration contre la tranquillité de Félat. Puis en écrivant , sa pensée redevint plus libre, plus forte , plus courageuse; son cœur prit le dessus sur sa faible tête. Son ame tout entière s^exhala, plaintive, ardente, passionnée, sans trop de désordre comme aussi sans craintive retenue : madame de Ballan n"'était pas là pour le voir écrire; il était seul avec son amour.
Voici la lettre de Gaétan :
(( Je vous aime, Angéline, vous le savez de cette nuit, et moi-même, le savais-je depuis plus long-temps? Oh! ce n''était pas assez que de vous aimer, il fallait vous le dire et cette parole qui mourait sur mes lèvres, cVst la première que je veux écrire, c'est celle que vos yeux verront d''abord, car vous eussiez pu jeter cette
lettre loin de vous, sans Tavoir comprise, sans savoir toute ma pensée, toute mon ame ; et à présent vous Tavez lu, vous le savez : je vous aime ! ... Ce n"'est pas ce que vous direz,ce que vous ferez, qui m'effraie; je n*'ai eu qu''une terreur, celle de n'être pas compris. Et maintenant, vous me comprenez n'est-ce pas .^ Mon Dieu! que je voudrais avoir un instant de calme, un seul instant pour vous dire, de manière à ne pas vous" déplaire, toutceque je souffre, tout ce qu''il y a de doux et d''amer, d''heureux et de désespérant, de respect et de délire dansPadorationquevous m'inspirez.
— Angéline, je vous en supplie, ne me confondez pas avec tous. Je ne suis pas un fat, moi, un homme vain et sans cœur. Je ne vous demande pas le bonheur aux dépens de votre repos. Ce que je veux, c'est que vous sachiez que je vous aime,
et qu''en me le pardonnant, vous ayez pitié de moi. Priez le ciel qu'il me guérisse, priez, ange si chaste, et, que je ne vous voie plus, si vous voulez être exaucée. Oh! quelle fièvre, mon Dieu! que celle qui brûle ma tête en ce moment ! Je tremble en pensant que cVst vous, vous, Angéline, dont le regard est si noble , si pur, qui lirez ces folles paroles, que je regrette, que je voudrais retenir, car il se peut qu'elles soient trop hardies, et je les trouve froides, sans force, sans vérité.
(f Ângéîine, demain peut-être vous détournerez-vous de moi, mécontente et indignée... Oh! sans doute, vous le ferez. Et je ne trouverai pas un mot d'excuse, pas un seul moyen d'expiation. Je serai, comme je Tai été un instant à ce bal , tremblant et accablé sous ce regard froid qui tue. Vous êtes si haut, et vous le
savez si bien, que pour arriver jusqu'à A^otre indulgence pour une passion comprise et digne de respect plutôt que de mépris, il faudrait être plus qu''un homme, plus qu'un ange,presqu''un Dieu ! — Aussi, c'est parce que je ne suis pas en votre présence que ma plume ne s'échappe pas de mes mains. Je trouve la force d'élever ma voix jusqu'à vous, parce que vous ne me verrez pas pâlir, et faible, comme un enfant , tomber sur mes genoux, perdu dans ma douleur, dans mon amour, qui devant vous n'auraient plus d'expressions. « Et cependant votre âme estgénéi euse; il y a en vous une bonté céleste qui n'existe peut-être, chez aucune autre femme à un si haut degré. Oh ! merci de cette compassion si douce, qui, cette nuit, a séché les premières larmes qu'une femme ait vu couler de mes yeux. Vous avez compris
el vous étiez seule digne de comprendre, qu'une grande puissance d'ainoui et (["'oubli de soi-même, devait être la mère dVnie pareille faiblesse. Je ne crains de vous ni raillerie, ni froideur insultante; à vous, je pardonne de m'avoir vu ainsi. — Vous me plaindrez et ne m'aimerez pas, et je ne sais pourquoi je trouve dans cette triste pensée une ineflable douceur. — Oh ! c'*estqueje vous aime, Angéline, avec une telle pureté, avec un respect si grand, avec une exaltation si sainte, que je suis à genoux devant mon idole, humble et résigné. Je sais que je n''en dois attendre ni paroles , ni retour et je reste à ses pieds et je ne lui demande pour toute grâce que de ne pas me chasser du temple, que de me permettre de l'adorer en silence , ignoré dans la foule, seul avec mon amour.
f( Une heure de bal a décidé de mavie;
ce n'est point une expression de jeune homme, une exagération de mon délire ; je sens ce que je dis et je me croirais infâme de hasarder une telle parole , si je n'étais pas sûr de ma pensée. Cette conviction est si grande et si forte, contre le doute le plus absolu, contre vous-même, que je ne sais en vérité si j'attache quelque prix à ce qu''elle passe dans votre ame. Ce qui m''importe, c'est que je dise vrai ; et j'^éprouve l'impérieux besoin d''exprimer ce que je sens, moins pour vous que pour moi. — Oh î si Dieu eût voulu que votre mère vécût encore, votre mère sainte et tendre : cette mère si fière de sa fille... si Dieu Teût voulu!... jamais ce secret douloureux et sans espoir ne fut arrivé jusqu'à votre oreille. Jamais un mot de mes lèvres, jamais un regard de mes yeux !... A elle, à elle seule, la chaste confidence du
dévouement de ma vie , d''un amour venu
par une volonté divine. Elle eût écouté,
en pleurant , mes plaintes et les élans de
mon cœur brisé ; elle m'aurait aimé iVngé-
line , pour tout Pamour que j'aurais caché
à sa fille ; elle m'aurait peut-être dit , un
jour: (( Hélas! pourquoi êtes-vous venu
trop tard? » Mais certes elle n''eût jamais
pu me dire : « Pourquoi aimez-vous ma
filie? » On ne demande pas la raison d'aune
harmonie sublime , ni la démonstration
d'une vérité souveraine ; on ne demande
pas à celui qui croit à Fexistence des an-
geS; pourquoi il veut aller au ciel!...
(( Hélas ! ce que je veux, le sais-je moimême ? Ma pensée est pleine de votre image, de votre grâce divine, de votre voix si suave, de votre regard si fier et si doux! Ce que je veux, sans doute , c'est qu'il en soit toujours ainsi ; car je sens
que je ne pourrais vivre à présent , sans cette extase constante, sans cette enivrante contemplation. C'est un rêve gracieux qui se prolonge après le réveil, et je n'aspire pas à une plus vivante réalité. Une parole d'amour de votre bouche me ferait peur ; la pensée d''un bonheur plus grand encore me tuerait sur place! n'estce pas là un amour qui mérite qu'on le souffre? Y a-t-il l'ombre de l'offense dans cette passion que je n''ai pu vaincre et qui n''a d'écho que dans mon cœur? »
G. de Ch.
Quand cette lettre fut écrite, Gaétan sortit de sa chambre , afin de remplir le dernier acte d'une résolution si en dehors de son indécision naturelle . Comme il passait devant Tappartement de madame de
Ballan , il en vit sortir sa jçune femme de chambre qu'il appela assez hardiment. Il tenait un roman nouveau à la main, dans lequel il avait placé sa lettre.
— Votre maîtresse est-elle chez elle ?
dit-il avec un léger tremblement dans la voix.
— Oui, monsieur, répondit la jeune fille un peu étonnée ; mais madame est encore couchée.
— Tenez! dit-il, c'est un livre qu''elle m"'a demandé; — elle est seule, n"'est-ce pas?
— Certainement, monsieur, que madame est seule, répondit la soubrette avec un petit air de dignité ofFensée; j'ai dit à monsieur que madame était couchée.
— Et moi je vous dis que vous êtes jolie comme un ange, dit en souriant
Gaétan, et en lui remettant son livre. — Merci, ma belle enfant de votre complaisance.
Gaétan, ne vit qu''une seconde cette porte entr''ouverte et il aperçut sur un divan cette robe de bal, ces fleurs qui paraient hier la tête de madame de Ballan, et sur le tapis, ces petits souliers de satin, qui semblaient appartenir à un enfant. Il resta là, quand la porte fut fermée, immobile, absorbé, jusqu''àce qu'un léger bruit qui se fit dans le corridor réveilla de cette extase, et alors il s'enfuit dans le parc. — La matinée était pluvieuse; il n'y prit pas garde.
11 courut plutôt qu'il ne marcha dans ces allées si tristes l'hiver, quand il n'y a plus une seule feuille aux arbres. Il tombait une pluie fine (jui eût glacé un autre front que celui du jeune promeneur.
— En ce moment il pensait que sa lettre était lue, sa lettre qui l'effrayait maintenant et qu'il eût voulu pouvoir reprendre.
— Et puis il se disait qu''Angéline ne pouvait être irritée; il revoyait, par la pensée, ce regard inexprimable qui savait si bien pardonner l'amour,- il entrait dans cette chambre qu'il n'avait fait quVntrevoir.
— Elle était là couchée, gracieuse dans sa pose et dans son abandon, plus gracieuse encore que debout. Sa lettre, il croyait la voir devant ses yeux. — 11 lui semblait qu''Angéline, après cette lecture, restait rêveuse plus qu'offensée, pensive plus que
sévère.
Gaétan avait-il raison ? devinait-il bien Angéline? — Que sais-je !
Quel est celui qui peut se vanter au monde d'avoir, une seule fois, lu clairement dans le cœur d'une femme, dans ce
livre mystérieux et voilé, dont les pages sont écrites en caractères trop fins et trop étranges pour que laj eunesse ait la patience de les traduire et de les deviner un à un ?.. — Quant à la vieillesse, qui atant de peine à lire dans un livre ordinaire, elle perdrait dans celui-ci le peu de vue qui lui reste ! . . Gaétan rentra au château, quand la cloche du déjeûner se fit entendre. — Ses cheveux ruisselaient de la pluie qu''ils avaient reçue; ses habits étaient trempés outre mesure. — Il alla s'asseoir à la place qui lui était indiquée , sans s'apercevoir de rétrange effet qu''il produisait. — La jolie comtesse de Sénilhes que le sort lui avait donnée pour voisine, se leva toute effrayée à son approche , et s'enfuit à l'autre bout de la table auprès de M. de Blanzay, à qui elle donna pour raison de cette irruption soudaine, le peu d'habitude
qu'elle avait de se trouver côte à côte avec un barbet sortant du marais. — M. de Blanzay s''applaudit galamment de cet incident, puis il rapprocha les plis de son front inquisiteur et l'aspect de Gaétan de Chavelines Tamena à promener ses regards sur toutes les femmes de ce cercle élégant. — Il y en avait une qui causait vivement et avec toutes les apparences de la gaîté, avec le maître de la maison et qui ne jeta pas un seul regard du côté de Gaétan. C'était Angéline. M. de Blanzay sourit, passa légèrement la main sur son front dont les plis s''effacèrent : il n'avait plus rien à apprendre.
Gaétan ne revint à lui complètement qu'après le déjeûner et alors s'apercevant du ridicule de son extérieur, il se sauva dans sa chambre pour changer de costume.
Là ses terreurs le reprirent; il ne savait pas encore la contenance que madame de Ballan avait pu avoir en sa présence; il n'avait pas eu la force de porter les yeux de soncôté,pendantqu'*avaitduré le déjeûner.
— Un petit coup frappé légèrement à sa porte vint mettre un terme à ses interminables et renaissantes conjectures. — C'était la femme de chambre dWngéline.
— Madame vous renvoie voire livre, monsieur, lui dit-elle; elle le connaissait déjà, mais elle en avait oublié le titre.
— Est-ce que votre maîtresse s'est retirée chez elle? demanda Gaétan, pour dire quelque chose.
— Oh! non, monsieur, elle est montée, il y a un instant; mais elle vient de redescendre au salon.
Gaétan, dès qu''ii fut seul, ouvrit son livre avec hésitation. II v avait une lettre!..
et ce n'était pas la sienne. — C'était une réponse. — II tremblait en brisant le cachet; son cœur ne battait plus, sa poitrine manquait de souffle; il s"'appuya contre le mur, car il serait tombé; et ses yeux parcoururent long-temps le papier qu'il avait devant lui, sans pouvoir deviner un mot, sans voir autre chose que des lignes régulières. Sa vue se serait perdue sur cette lettre, s'il ne se fut éveillé enfin de cette hallucination. La lettre de madame de Ballan était courte. Ce qu*'elle signifiait , à qui appartiendra-t-il d''en juger?
(' Je veux croire, Monsieur , que vous regrettez déjà la méprise que vous avez faite. Si je n'avais la conviction que vous avez simplement obéi à un mouvement irréfléchi en m'écrivant, j'auiais
pris moi-même une autre mesure à votre égard. Je ne veux ni ne peux ajouter foi à des sentimens qu'ail me serait, dans tous les cas, interdit d''approuver. Vousn''auriez pas du oublier que je n''ai donné le droit à personne de douter de ma fermeté dans les devoirs que je me suis imposés; je tiens à ces devoirs, Monsieur, non seulement par honneur, mais aussi par un attachement profond, croyez-le bien, pour celui auquel je me suis dévouée.