‹ La folle vieChapitre 2 sur 5 · A. DE B · texte numérisé non relu

A. DE B

Après cette lecture, Gaétan se meurtrit le front de ses poings; — et pourtant une pensée traversa son esprit: madame de Ballan avait gardé sa lettre !... — Mais cette pensée fit bientôt place à un profond découragement.

— J''atteste le ciel qu'en pareil cas, j''eusse

mis à l'instant mon plus bel habit,' en signe de réjouissance; — si je n'eusse attaché des fleurs à mon chapeau; — ou crié par la fenêtre quelque vivat séditieux.

Gaétan rejoignit enfin les nombreux convives; il était sombre et taciturne , on ne s''occupa guère de lui. — La pluie avait cessé et Ton se préparait à la grande pêche qui devait avoir lieu. Mais comme le temps était frais, toutes les dames réclamèrent leurs pelisses etleurs manteaux. Ce fut pendant quelques instans un empressement tumultueux de la part des hommes à envelopper soigneusement toutes ces tailles gracieuses et charmantes, et dans ce seul fait, en apparence si simple et si ordinaire , que d''histoires à démêler! que de mystères mis au jour pour Pœil de Tobservateur ! C'était à qui

devinerait la pelisse ouïe boa de Tobjet aimé; et à la manière dont le service était rendu, on aurait deviné aussi si le service était payé déjà, ous'il attendait encore son prix. — M. deSénilhes tenait le manteau de madame de Ballan avec une soumission et un respect qui mettaient à découvert le peu de progrès de ses espérances; tandis que celle-ci, debout devant la cheminée, chauffait avec distraction le bout de ses petits pieds déjà enfermés dans des brodequins fourrés. — Gaétan regardait, par une fenêtre, une volière qu*'ilne voyait pas et il tournait le dos à madame de Ballan.

Une voix alors appela M. de Sénilhes qui, dans son embarras, osa interpeller la jolie rêveuse. Angéline répondit par un regard froid ; et apercevant son manteau:

— LaisseZj monsieur, dit-elle, je le

mettrai moi-même clans un instant!...

M. de Sénilhes laissa le manteau et s'en alla, tout décontenancé, du côté où on l'appelait. Gaétan s''obstinait à regarder la volière.

Et tout le monde sortit , et Angéline ne quittait pas la cheminée.

Un seul homme jeta un coup d'œil derrière lui: M. deBlanzay. — Il revint alors sur ses pas , feignit de chercher ses gants qu'il avait dans sa poche et renversa deux fauteuils à grand bruit. — Gaétan se retourna presque effrayé ; madame de Ballan fit un petit cri. — M. de Blanzay s'excusa gaiement, prit le manteau d'Angéline qu'il jeta au nez de Gaétan stupéfait et s'enfuit en criant :

— Dépêchons! dépêchons !... il n'y aura plus de places dans les barques !...

C'était un assez singulier tableau: —

Madame de Ballaii immobile devant Gaétan, les yeux baissés, le teint un peu animé et fort embarrassée évidemment, car voilà dix fois qu''elle s''obstinait, sans succès, à mettre son gant droit à la main gauche. — Gaétan de son côté, tremblant comme un roseau, pâle et chancelant, tenant toujours le manteau qu'ion lui avait si inopinément confié.

Angéline rompit la première ce silencieux tète-à-tête ; elle fit un pas pour prendre son manteau et alors Gaétan trouva la force de le lui placer sur les épaules. Mais il mit dans ce soin une si admirable gaucherie, que madame de Ballan fut obligée de s"'en mêler. Leurs doigts se rencontrèrent dans cette œuvre si difficile ; et Gaétan porta aussitôt à ses lèvres sa main qu'avait effleurée la main de madame de Rallan. — Celle-ci vit dans la

glace de la cheminée ce mouvement passionné et elle rougit singulièrement.

— Oh ! pardon !... murmura faiblement Gaétan derrière elle.

— Laissez-moi!... dit Angéline d'*une voix altérée où Ton devinait des larmes.

Alors rentra soudainement M. de Blanzay ; Gaétan s'élança à sa rencontre. Angéline leur tournait le dos.

M. de Blanzay passa son bras sous celui de Gaétan et ils sortirent ensemble sans échanger un mot. — Avant de rejoindre les pêcheurs, M. de Blanzay s'arrêta et prit affectueusement la main de son compagnon :

— Remettez-vous, monsieur de Chavelines, lui dit-il; si je ne me crois pas de droit à vos secrets, à plus forte raison ne faut-il pas en faire imprudemment une confidence publique.

Gaétan lui serra vivement la main et le remercia de son intérêt avec une sincérité visible.

— Je suis fâché de ne pouvoir me permettre aucun avis, poursuivit M. de Blanzay;si vousavezunami> M. deChavelines, un ami, sur le cœur duquel vous puissiez compter, c'est en ce momentqu''il vous est nécessaire.

Gaétan se tut. S'il eut écouté son cœur, si une noble discrétion n'eût pas retenu sa confiante reconnaissance, il n'eut pas eu lieu de s'en repentir. — Ces messieurs rejoignirent les autres invités. Gaétan fut presque gai et se mêla assez activement à la pêche pour que personne ne songeât à Texaminer. — Madame de Chazal seule lui demanda très haut ce qu'il avait fait de madame de Ballan; et M. de Blanzay répondit pour lui, de Pair le plus naturel,

{{ue madame de Ballan venant d'avoir un long rhume (ce que tout le monde savait), il avait pris le droit, en sa qualité du plus raisonnable de tous , de lui défendre impérieusement la promenade sur Peau.

Madame de Chazal se mordit les lèvres avec dépit; la réponse de M. de Blanzay voulait dire qu'elle n''eût plus un mot à ajouter.

M. de Blanzay était un homme qui acceptait le monde tel qu'il est. — Gaétan de Chavelines eût voulu rendre le monde meilleur, et il ne le comprenait pas encore. — Le vicomte de Morselle nVspirait qu'à faire de la société une chose pire peut-être qu'elle n'est; il méprisait les

hommes, les haïssait d''une haine mortelle; se jouait de ce monde, lui crachait à la face. Il ne connaissait les hommes que par leurs plus hideuses exceptions.

M. de Blanzay mérite quelques pages, pour être bien apprécié, car si je ne me trompe, dans ces trois difFérentes manières de voir, la sienne était la plus raisonnable.

Il lui arriva une aventure, dans les premières années de sa jeunesse, qui exerça sur sa vie une loncue influence. Ce fut son apprentissage de la vie réelle ; il ne le paya sans doute pas trop cher. Mais la raison ne s''apprend pas dans les écoles; il faut vivre parmi les fous pour apprécier la sagesse. Le jour où M. de Blanzay ouvrit les yeux, pour la première fois, à la vérité de tout ce qui Pentourait, il n''en conçut ni plus de défiance, ni plus de mépris pour son

espèce; il se contenta de se dire : je saurai vivre maintenant!

Et en effet il sut vivre ; plein d''indulgence pour les moins éclairés, bienveillant pour tout homme de cœur, sans crainte des méchans au milieu desquels il passait, il sut vivre aussi heureux qu''on peut Fètre en ce monde; il était assez fort pour cela.

M. de Blanzay perdit, de bonne heure, un père qu'il adorait. Il resta aux mains et à l'autorité d'une mère de trempe peu commune, noble et fier caractère qui n'avait jamais su mollir, même dans ses plus tendres affections de mère. M. de Blanzay, dans sa première jeunesse, était d'une nature aimante etdouce, refroidie sansdoute par la sévérité de son éducation, mais singulièrement portée aux pensées rêveuses, à une exaltation intime qu'il cachait au

fond de son ame, avec un soin persévérant.

Bien des femmes firent battre son cœur avant qu'il dit à une seule : je vous aime ! Bien jeune, il savait que sur ce grand nombre ^ il y en avait peu de qui il put être compris; il craignit, toute sa vie, le ridicule, d*'une manière peut-être un peu outrée, mais qu''importe ! s''il réussit à Tévi ter,

La première jeune fille à laquelle il osa se confier méritait assurément cette distinction; elle était d'une admirable pureté de cœur et d'esprit, d'aune intelligence élevée, d'une sensibilité parfaite et surtout d'une franchise naïve qui eût pu rivaliser avec la conscience de l'homme le plus rempli d''honneur.

Rosette Leblanc, fille d'un médecin de village, avait su exciter même les sympathies peu impressionnables de la com-

tesse de Blanzay. Elle venait passer au château presque toute la belle saison, pendant que M. de Blanzay terminait ses études au collège de la ville prochaine. La vieille dame se plaisait à la vue de cette jeune et jolie fille, si douce et si soumise; etquand son fils arrivait aux vacances remplacer auprès d''elle cette chère enfant, il entendait son éloge chaque jour et des regrets pour son absence. Plusieurs fois le jeune homme se rencontra une heure ou deux avec cette gracieuse personne, et chaque fois Fimpression qu''ilen reçut se grava plus profonde dans son cœur, d''abord à son insu.

Mais la fin des études classiques arriva pour M. de Blanzay; il fut décidé qu'il irait compléter son éducation à Paris. On s''occupa au château de confectionner tout ce qui était nécessaire à réquipementd''un

jeune étudiant. Madame de Blanzay, toujours souffrante et peu propre à des soins pareils, appela sa jeune compagne auprès d'elle, pour surveiller les travaux des ouvrières et aussi donner ses avis. — Rosette Leblanc et Robert de Blanzay se trouvèrent tous les deux sous le même toit pour la première fois; ils passèrent ensemble deux mois, deux mois sans se quitter, sans se perdre de vue un seul instant, souvent seuls, à la campagne, le soir sous les grands arbres, par ces dernières soirées d'été qui sont si belles, et qui , à elles seules, feraient naître Tamour, sans objet.

Un jour Robert de Blanzay, qui n''avait pas dormi de la nuit, se leva aux premiers rayons du soleil; puis il courut tout ému à sa table de travail et il écrivit sur un petit coin de papier, bien fin, bien blanc, le billet suivant :

t( Je jure sur Phonueur, cl par la mémoire de mon père , que je n\iurai jamais d''autre femme, en légitime mariage, que Rosette Leblanc.

Robert de Blanzay.»

Quand il eut fini ces trois lignes, il se prit à trembler, car maintenant il fallait les faire lire , et depuis un mois qu'ils se connaissaient, Robert et Rosette ne s''étaient pas dit un seul mot d'amour. — Voyez Tadmirable instinct cependant !

Robert n''en était pas moins sûr qu'il serait compris. Il avait dix-neuf ans ; Rosette en avait dix-sept. — Robert était le plus discret des hommes; Rosette la plus pure des jeunes filles. — Quand Robert levait son regard mal assuré sur Rosette, celleci baissait le sien ; et si par fois c'était le tour de Rosette d'être curieuse et de re-

garder à la dérobée le jeune homme, Robert se fut caché de honte et de peur d'être trouvé laid. — Toutcelaétait bien niais vraiment, surtout pour nous qui couvrons du regard une jeune fille, jusque sous le bras de sa mère, à les faire rougir toutes deux. — C'était bien niais! mais quelle sublime niaiserie! 0 infâmes que nous sommes !...

Rosette savait si bien qu''elle était aimée, quoique Robert ne Teût jamais effarouchée d'un mot, pauvre petite! que lorsqu''elle le voyait triste, elle prenait toutes les occasions de passer devant lui, ou de heurter sa chaise, ou de froisser son pied, pour pouvoir lui dire d'un ton doux, mais si doux! — Pardon, Robert ' — Et ces deux mots faisaient tressaillir le jeune Robert! et son cœur s'*exhalait en reconnaissance. — A table, sous les

ycttx de sa mère, la noble el austère comtesse , Robert tremblait ensuite, en versant à boire à Rosette Leblanc; et clans ses yx.'ux on eut pu voir qu'il était plus fier de se faire Tcchanson de la fdle du médecin, qu'ail ne l'eût été de boire dans la même coupe que le roi. — Mais personne ne voyait rien, personne ne soupçonnait rien , — et ils s''aimaient pourtant devant tous; — et à leur manière, ils se le disaient aussi devant tous. — D''où vient cette science du mystère, dans nos premières amours? — D''où vient que plus tard nous sommes si facilement devinés? — Ne serait-ce pas, hélas! que nous aimons mieux quand nous sommes tout jeunes ? — que nous sommes surtout moins égoïstes? — qu'enfin Pamour-propre n'est pas là pour nous crier que la publicité d'un amour nous en vaudra plu-

sieurs autres ? — oh ! n''est-ce pas cela?

Robert, après avoir bien cherché un moyen, garda son billet clans sa poche toute la journée, faute d'avoir trouvé ce moyen. Seulement, quand toute la famille alla souper, il resla seul dans le jardin à se promener sous les fenêtres de la maison, rasant le mur, et semblant examiner avec soin les fleurs du parterre.

Arrivé à une fenêtre assez basse, il la franchit tout à coup d'un bond, et disparut derrière les rideaux. — Robert avait trouvé son moyen.

Il était dans la chambre de Rosette y dans cette chambre que Robert m'a si souvent montrée. — Le lit était de forme toute simple, en bois peint gris-bleu; — les rideaux à larges carreaux bleus et blancs, jetés sur une modeste flèche dorée, au bout de laquelle il y avait un petit

globe céleste, parsemé de petites étoiles d'argent, sur un fond d'azur. — Les murs étaient peints en draperies grecques, et du milieu des plis de chaque rideau peint, semblaient sortir et ondoyer des devises chevaleresques, des chiffres entrelacés.

La cheminée était tout uniment de pierre ; et l'on marchait sur la brique, dont la couleur bistre plutôt que rouge se trouvait écaillée en plusieurs endroits. — Les meubles étaient : quatre vieux, fauteuils tressés en jonc, deux chaises, — un petit bureau en noyer, que le soleil avait ouvert de trois côtés; — plus, une console en pierre, qui tenait au mur, et qu'on avait peinte en couleur marbrée ; - — c'est là qu'étaient disposés, l'unique miroir de cette pièce, et tous les autres petits objets de toilette. — Au-dessus de cette console, se pavanait, peint sur le

mur, un cor de chasse violet, caprice, sans motif connu, de quelque fantastique imagination.

Robert se mit à genoux devant le lit qui était fermé, et il n'osa pas entr''ouvrir les rideaux , quoi qu'il n'y eût personne. — Mais le jour était si bas, qu''on ne voyait presque plus dans cette chambre; un silence, qui avait quelque chose de solennel, régnait dans toute cette partie <le la maison; l'odeur d'un jasmin qui était sous la fenêtre montait avec la brise du soir et se répandait autour de Robert; il baissa la tête et pleura. Cest dans ce lit que mourut son vieux père!... il n'y a pas un an encore ; et voilà qu''à celte jeune fille, qui est venue en visite , on a donné le lit du dernier mort. — Il semble à la tête ardente de Robert, que ce soit là une disposition d'une suprême volonté; cet(e

jeune fille est destinée à renouer le lien rompu d'une race qui s'éteint. Ce lit sera peut-être le lit nuptial. — Robert pressa les rideaux sur ses lèvres et demanda à I ombre de son père son aveu et sa bénédiction.— Hélas! les morts sont sourds.

Robert fut arraché de sa contemplation par la voix de sa mère, — de sa mère, dont le seul pas le faisait trembler; — elle était si austère ! — Il alla vers la cheminée , ouvrit le livre d'église de Rosette , à la page de la prière du soir, et y glissa son billet; puis il sauta légèrement dans le jardin , et ce fut du milieu des champs qu''il répondit à l'appel maternel d'aune voix presqu''assurée :

— Me voici , ma mère î

La noble douairière, assise dans son grand fauteuil , présidait chaque soiià la réunion de tous les siens, dans sa

chambre à coucher. C'était au mois de septembre ; on n'allumait la lampe que fort tard; la lune éclairait assez mal ce tableau de famille. Chacun se plaçait dans Pombre sur le siège de son choix. On parlait peu; quelques-uns se taisaient tout à fait, excepté lorsqu''il fallait répondre à une sorte d'appel nominal que la comtesse faisait de temps à autre, pour savoir s'il y avait quelqu'absence furtive ou quelque sommeil prématuré.

Rosette entra dans sa chambre , car la comtesse avait dit : — Va prier, mon enfant!

Rosette était la favorite de la comtesse comme je l'ai déjà dit. Depuis qu'elle l'avait fait venir pour la première fois , elle n''avait jamais eu pour elle que de douces paroles et un baiser sur le front, soir et matin ; puis , la comtesse disait encore à

son entourage: — Dieu du ciel! le bel ange que cette enfant !...

Et, en effet, elle était belle; et il fallait qu''elle le fût assez ainsi , pour que la comtesse en fit mention. — « Oui ! elle était belle!., me disait un jour Robert, j'en ai bien vu, riant dans un bal, ou se montrant sur un théâtre, plus Hères, plus vaines qu'elle de leur beauté, — et à tort, car ceux qui Pont connue, le savent : elle était aussi belle que celles que vous admirez. Ceci ne fait point de tort à vos idoles, qui sont charmantes et dangereuses à leur façon ; mais j''établisun fait de conscience, et je vous jure que la beauté de Rosette Leblanc, admirable et sans rivale, exerçait alors d'irrésistibles séductions.»

Puis, Rosette rentra; elle venait de prier. — On apportait la lampe. Robert s'*accouda sur le pied du lit de sa mère, et.

à travers ses doigts, examina Rosette attentivement. Celle-ci promena un regard assuré et plein de dignité sur tout le cercle, elle l'arrêta sur Robert, et son front se plissa légèrement en voyant sa figure cachée.

Robert devina; car il écarta sa main et la regarda à son tour, avec une expression de franchise et d'amour que tempérait seule la discrétion naturelle de ses premières années.

Rosette tomba sur son siège plutôt qu''elle ne s'assit, et à son tour, elle se couvrit les yeux. Tout cela se fit aussi vite que la pensée , et nul ne s''aperçut qu'en ce moment un acte solennel venait de s'accomplir.

Rosette avait lu le billet de Robert; le serment était accepté, et, quoiqu'elle n'eût pas dit un mot, il était clair que ce serment

ise pouvait être brisé que par la mort de Pun des deux, ou par un parjure infâme.

Vous dirai-je les douces paroles, les entretiens chastes et purs de ces enfans? Vous dirai-je les longues nuits passées à la fenêtre, leurs mains l'une dans Tautre^ tremblans comme des coupables, et innocens comme les anges du ciel ! et toujours, toujours la même pensée, le même but, les mêmes paroles : — le serment et son saint accomplissement. — Et pas une caresse au travers de tout cela , pas un seul baiser?Non ! pas un seul. A la jeune fille sa pudeur, pour toute sauve-garde ; au jeune homme son respect plein d''amour pour frein unique ; à tous deux, une foi ferme et franche dans un prochain et heureux avenir.

— On en rira peut-être : — Eh! que peut faire cela?

Robert partit enfin pour la grande ville des arts et de toutes sciences. Il allait se faire une position. Que de larmes à ce départ! sincères des deux côtés; oh! oui, pour Robert! — Et qui pourrait douter de Rosette ?

Un an après , Robert était de retour.

Les larmes de Rosette coulaient encore ; — elles avaient tracé un sillon le long de ses joues , et ce sillon était creusé profondément. Cette fleur d'un jour s'était fanée avant son terme ; l'absence de Tobjetaimé l'avait brisée. Si frêle et si délicate, elle n'avait pu résister à cette épreuve trop cruelle pour son ame aimante et dévouée. Elle ne vivait plus que comme une ombre. Pauvre Rosette! il semblait qu'elle eiit attendu Robert pour mourir !...

Et lui!... — il revint de Paris avec une garde-robe de prince; — assez d'habits

pour payer un impôt somptuaire. — Il revint fat; ayez pitié de lui !...

Une jeune et riche héritière, Thaïs de Bellefonds, blanche comme une hermine, aux lèvres rosées, aux yeux bleus, purs comme le ciel; — une main, des épaules, une gorge, des pieds... tout un poème de sens et de désirs!... Thaïs de Bellefonds renversa la première idole. — Robert s''en éprit jusqu''à la folie, un jour qu'il la surprit, assise sur le carreau de sa chambre, mettant des papillottes à un petit chien griffon.

Robert reçut un matin, qu''il s''occupait avec un jurisconsulte de connaître l'état de fortune de sa future, le billet suivant :

« Vous avez juré le 3 septembre de Pannée dernière, sur Fhonneur et par la mémoire de votre père, que vous n'auriez

jamais d''autre femme en légitime mariage, que Rosette Leblanc. — Vous mentez aujourd''hui à ce serment; vous me fuyez et vous détournez la tête quand je passe; vous craignez mon regard autant que ma parole. Il est vrai qu'il y a au monde quelqu'un qui a le droit de vous dire que vous êtes un menteur et un lâche; — c'est dur pour un gentilhomme, surtout quand c'est une femme qu'il ne peut tuer, pour lui arracher ce droit. — Vous ne vous marierez pas! elle est mon amie de pension, et je la connais, puisque je l'aime. — Maintenant à nous deux, Robert, Tavenir qui va commencer. Votre vie m'appartient; j'aurai la force de ne pas mourir avec cette pensée. R. L.»

Le lendemain Robert avait fait trente lieues pour s'éloigner de sa ville natale. —

Trois jours après, il commençait à Paris une vie nouvelle. — €e jeune homme si <îalme et si pur jusque-là, sVn vint tomber tout étourdi et presque fou au milieu de tout ce qu'il y a de plus étourdi et de plus fou dans ce monde, si à part de tous les autres mondes. — Hélas! il fut bientôt remarqué et en première ligne. Il avait le génie de Pextravagance; il n''eut jamais Pesprit d'être heureux. — Les orgies, les duels, les femmes, il connut tout cela. — Mais à table, quand un de ces anges-démons que Dieu vous garde de connaître!

lui versait le vin du délire qui écume et qui pétille, et que sa bouche s'ouvrait pour une de ces paroles qu'inspirent seules les saturnales, tout-à-coup sa langue restait glacée; ses traits devenaient sombres, son œil s'éteignait; — et ses amis criaient; — Voici le poète qui s'endort!

Face à face avec un autre homme, épée contre épée , la tête haute , le regard altéré de sang, soudain on le voyait faiblir, rompre d'abord d''un pas , puis de deux, puis s'arrêter hors de lui-même et présenter sa poitrine ; et toujours, toujours il fut blessé !.. — et on disait : — il est brave , mais il n''est pas heureux !..

Le soir, dans sa chambre si coquette , si embaumée de fleurs, si parée de portraits gracieux, étalés par une vanité de souvenirs, quand une blonde fdle des arts se roulait à ses pieds , sur le tapis moelleux, et lui disait, avec cette voix du cœur qui sait si bien feindre : mon Robert, que je suis heureuse!., que je t'aime! es-tu bien heureux aussi?.. — Que pouvait -il faire? — se pencher vers elle , sans répondre ; la presser sur son cœur, avec amour, car il Taimait

— Et puis, il profitait de Tobscurité de cette belle soirée pour pleurer en silence en regardant le ciel; et il se disait tout bas : je ne puis être heureux, car je suis maudit !..

Oh ! qui peut savoir tout ce que pèse la malédiction d'une femme!

Cette vie de Robert, dura bien dix ans. Un jour, il n'y put tenir. Le malheur Pavait enveloppé sur toutes ses faces ; il s''étaitappendu après lui, il s'était accroché à ses habits , il le tenait à la gorge, il Tétranglait. — Il venait de perdre deux procès , et son dernier éditeur avait fait banqueroute.

Robert arriva brusquement dans sa ville natale.

11 alla aussitôt et en habit de voyage, chercher celle qu''il avait fuie autrefois si indignement. — on lui dit qu'elle avait

changé de demeure. Il courut, sansautre information, à la nouvelle adresse. — Rosette Leblanc était chez elle; son accueil fut £iracieux et ouvert. — Robert ne lui dit que ces paroles : — Rosette , je sui& bien malheureux! — Puis il lui conta tout ce qu'il avait souffert, mais, avec des ménagemens, et sans l'accuser une seule fois de cette influence si cruellement magique, qu'il n'avait cessé de reconnaître dans tous les coups qui l'avaient frappé, — Rosette l'écouta avec bienveillance , lui serra même une fois la main et releva son courage , par quelques-unes de ces paroles toujours bien placées, que les femmes seules, savent trouver.

Ensuite . elle Pinvita à dîner, pour le même jour, avec son mari. Elle regretta beaucoup de ne pouvoir lui présenter tout de suite son jeune enfant; mais le petit

ni)

gaillard étail allé manger des gâteaux chez son parrain. Il avait déjà cinq ans !

Robert repartit peu de temps après, tranquille maintenant, mais peut-être un peu mystifié. — Qui peut deviner tous les pauvres secrets du cœur humain?

0 madame de Pontanges , vous qui traitâtes si durement, un jour, ce pauvre auteur qui prêchait devant vous Tinsouciance, comme une des plus sûres garanties du bonheur en ce monde, vous ne connûtes que plus tard Thistoire de Rosette Leblanc. C'est pour vous, la première, que fut contée cette histoire ; pour vous qui avez tant d'esprit et qui êtes pourtant si belle, que vous pourriez presque vous en passer. — h Ne jugez jamais personne, « vous disait Robert, après son récit; ne « jugez jamais personne sur une phrase

« seule;à toutce qui vous paraîtra étrange « ou blessant, ayez toujours la charité, « d''ajouter un simple — Pourquoi? — « La charité, poursuivait Robert, est un (c des attributs de la femme aimable et « accomplie; il ne vous manquait que « celui-là » — Et vous Pavez acquis , madame !

Et maintenant Ton comprendra la philosophie toute naturelle et sans efforts de M. de Blanzay. Ce qu''il avait peut-être improprement nommé insouciance , n'était que ce savoir-vivre tranquille, indispensable pour être heureux dans un monde qui n*'est pas appelé à la perfection. C'était de la sagesse humaine, sans supériorité trop grande. — M. de Blanzay était capable de souffrir intimement d^ine méprise de son cœur, mais il ne pouvait pas , pour

lui, y avoir même après la plus grande déception, haine, ni esprit de vengeance, ni surtout mépris. Il ne se sentait meilleur que personne; il ne croyait, en conscience, personne meilleur que lui. Il savait, par expérience, que tout souvenir est périssable ; il avait tant et si souvent oublié, avec le meilleur et le plus franc vouloir de toujours se souvenir !... — Que celui qui se sent exempt de tout reproche, en pareille matière, se lève hardiment contre lui !...

Le second jour de la fête de madame de Chazal était arrivé. Toute lajournée avait été employée aux répétitions des pièces qui devaient être jouées le soir surle théâtre du château. Les dames qui y prenaient part portaient dans cette affaire , comme dans toutes celles où il s'agit pour elles d'être en évidence, une sérieuse attention. La

question des costumes fiitrobjet de plusieurs conseils tenus à huis-clos, dont les débats ne manquèrent ni de chaleur, ni de vivacité. Madame de Chazal devait jouer dans la dernière pièce. C'était le Mariage de raison de M. Scribe. Elle avait choisi un rôle sur lequel elle comptait évidemment: celui de madame Pinchon, la petite femme impérieuse et reine dans son ménage. Aux répétitions seules, elle avait déjàobtenu d''unanimes félicitations. — Par une suite assez nécessaire de son indécision et de son peu de vouloir contre le désir des autres, Gaétan de Chavelines avait accepté , malgré sa timidité , le rôle de Bertrand, le brave soldat, qui épouse unejeune personne, dont Famour est à un étourdi si indigne de son attachement. Madame de Sénilhes devait être, dans cette partie, la fiancée de Gaétan.

— Aucune prière, aucune supplication n'avait pu vaincre le refus de madame de Ballan qui n'avait jamais pu se résoudre à se montrer de si haut au public , pour parler d''amour, fut-ce à Thomme le plus indifférent.

Le bruit courut, avant la représentation, que la pièce souffrirait très probablement de l'ineptie sans pareille de M. Gaétan de Chavelines qui débitait la prose de son rôle , comme un écolier fort ennuyé de sa leçon. Madame de Sénilhes, jeune et jolie femme, un peu coquette, ce qui ne gâte rien, éprouvait un dépit secret, à voir qu'elle ne pouvait animer ce marbre glacial, et elle prévoyait avec chagrin que plus d''une scène charmante sur laquelle elle avait compté, serait paralysée au seul aspect de son très ennuyé partner.

M. de Blanzay défendait Gaétan et soutenait que les grands acteurs avaient pour habitude de ne point user leurs moyens avant la représentation. Derrière la toile, disait-il, c'est encore le monde réel ; mais une fois le rideau levé, le comédien se révèle. — Personne ne croyait àcette observation qui, au fait, ne pouvait nullement s'appliquera Gaétan. — M. de Blanzay devait jouer le rôle du jeune étourdi , rival de Bertrand.

Enfin Fheure solennelle arriva. Les acteurs étaient sur la scène , tous habillés , fort émus, bien plus tremblans que ceux, auxquels le public se croit le droit d'apporter un jugement sévère et si souvent injuste. Les femmes s''examinaient avec défiance et se cherchaient quelques défauts de toilette ou de maintien , dans l'intention charitable d''en profiter et nul-

lement de s*'en prévenir. Ici c''était exactement comme aux grands théâtres de Paris. — Les hommes songeaient à leurs rôles et cherchaient dans de beaux yeux quelques heureuses inspirations ; cela se voit moins parmi les comédiens de métier, mais encore cela se voit quelquefois. — Gaétan seul se tenait à l'écart, l'œil morne et la contenance abattue. — Le coiffeur avait habilement su lui dégarnir le front et lui donner la tête d''un homme de quarante ans. Une moustache épaisse, mais qui pourtant n'avait rien de ridicule, ajoutait à la froide sévérité de ses traits.

Malgré son peu de disposition, c''était un Bertrand superbe. — Enfin, l'orchestre joua tant bien que mal l'ouverture du siège de Corinthe; les dilettanti applaudirent, quand même; les deux rideaux

qui simulaient la toile s''écartèrent et la pièce! commença.

Lss acteurs n'avaient pas encore ouvert la bouche que déjà ils recueillaient dans tous les coins de la salle des encouragemens et des hommages. Les premières scènes marchèrent assez passablement, M. de Blanzay, madame de Sénilhes et M. de Chazal qui jouait le rôle du vieux général, firent merveilles. M. de Chazal, avait bien par-ci, par-là, quelques absences de mémoire; mais il y suppléait en frappant fort dramatiquement le parquet avec sa canne et ajoutant quelques: — hem! hem î... habilement ménagés.

Jusqu'ici tout allait au mieux ; la jeune fiancée de Bertrand (madame de Senilhes; se laissait gracieusement séduire par le fils de son maître (M. de Blanzay; ; le A'ieux général (M. de Chazal) faisait la

morale à ces enfans ; on pleurait, on promettait plus de sagesse, plus de raison, lorsqu'arriva le tour de ce bon Bertrand; excellente figure, qui fait honneur à la plume de M. Scribe. Ce n'^est pas le vieux soldat de toutes les comédies de genre , c'est mieux que cela; c'est un héros, cVst un grand homme oublié sous ses galons de sous-officier, après la blessure qui Ta rendu boiteux et qu'il a gagné en protégeant la vie du jeune fou qui veut le déshonorer.

M. de Sénilhes qui remplissait les fonctions de régisseur, poussa Gaétan par les épaules sur la scène , quand vint le moment de sa réplique, ce qui lui procura une sorte d"'entrée joyeusement précipitée, qui n'était pas du tout en harmonie avec les intentions que lui prêtait Fauteur. Un mouvement d'hilarité de bonne compa-

ijçnie se répandit parmi les spectateurs.

Gaétan fit dVbord quelques pas incertains; puis ses regards se portèrent au hasard sur l'assemblée et au second rang de son public, derrière une vieille dame il aperçut la figure inquiète et pâle de madame de Ballan qui le suivait avec anxiété. Cet intérêt inattendu le ranima; il leva avec une espèce de fierté reconnaissante sa tête triste mais expressive; il rentra dans son rôle comme par enchantement. Le public ne sourit plus, il fut attentif; les acteurs étonnés s'oublièrent presqu'eux-mêmes. Gaétan ne fit pourtant rien d'extraordinaire ; il fut seulement naturel.

Puis insensiblement grandit ce rôle touchant et noble. Ce pauvre soldat si aimant et si simple , si modeste et si chevaleresque, gagna tous les cœurs. Et

quand l'indiscrétion joyeuse et folle d^ -madame Pinchon vint révéler les indicibles vertus de ce héros en galons, ce fut ■un attendrissement qui se répandit de proche en proche. Les femmes pleuraient très sérieusement; les hommes eurent besoin de toute leur fermeté. — Le triomphe de Bertrand était colossaL Madame de Ballan étouffait, sous son mouchoir brodé, des sanglots qu'il n*'étaitpas donné à tout le monde de traduire.

Enfin arriva cette scène si bien faite où Bertrand laisse lire à sa jeune fiancée, qui neraimaguèrejusqueslà, toutcequ"'il y a pour elle d''amour profond et puissant dans ce cœur qui n'a jamais battu que pour les nobles actions. — Gaétan venait de puiser une nouvelle force dans le regard encore humide et maintenant rassuré de celle qu''il aimait au-dessus de

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toute expression. Et dans ces paroles si tendrementfranchesetloyales qu'il adressait à une autre , passait toute Tardeur, toute l'ineffable adoration que contenait son ame pour madame de Ballan. C'était à elle qu'il parlait ; pour elle qu'il trouvait ce ton doux et pénétrant, cette voix qui persuade et qui fait pleurer. — Madame de Sénilhes qui n'avait pas encore compris son rôle à ce point, se sentit émue et tremblante sous ce regard si vrai , sous cette parole d'amour qui n'était pas un jeu; elle ne vit pas où allait tout cela , et une fois, elle fut au moment de prendre la fuite et de se sauver toute confuse,- car elle était là avec le personnage, avec le véritable Bertrand, et peut-être, sans qu'elle pûtse l'avouera elle-même, son ame s'ouvrait-elle éperdue à cette révélation inopinée d'un si grand amour. La scène

tout entière fut triin effet immense, et si irrésistible pour tous, que, malgré ses efforts, malgré une défense véritablement héroïque, madame de Sénilhes sentit des larmes rouler sur ses joues. — Un tonnerre de bravos couronna ce dénouement.

Les rideaux se fermèrent. M. de Blanzay courut à Gaétan et le proclama le plus illustre comédien de l'univers. Gaétan était plus sombre que jamais; il jeta avec fureur son costume, pièce à pièce, et jura, sur son honneur, qu''il ne recommencerait de sa vie. — Madame de Ballan n''avait vu que les larmes et Pémotion extrême de madame de Sénilhes. — Gaétan avait lu son arrêt en quittant le théâtre, dans le regard sévère et froid qu''Angéline lui avait laissé.

M. de Sénilhes fît presque une scène publique à sa femme.

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