T. 1. IS
de steeple chase ou course au clocher.
A onze heures la ville était rentrée dans son repos, comme il est d'usage dans toutes les petites villes. Il n''y avait plus un retardataire dans les rues. Le seul bruit d'êtres vivans qui se pût faire était celui du sous-officier de chasseurs traînant son sabre sur le pavé et conduisant son escouade en patrouille, négligemment, pour l'acquit de sa consigne, bien assuré du reste que Tordre public ne courait aucun péril. La nuit était belle, pure et parfumée comme une belle nuit de mai. La lune paresseuse n'était pas encore levée et les quelques réverbères de la petite capitale s'éteignaient un à Un, grâce à la prévoyance arithmétique de l'entrepreneur de l'éclairage. A onze heures donc, un homme qui se glissait le long des murs et s'enfonçait SOU& les vieilles portes cintrées, à
l'approche de la pacifique patrouille, s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence , calme et silencieuse comme toutes les autres maisons. Cet homme toussa légèrement et avec précaution. La porte de la maison s''entr'ouvrit aussitôt, mais lentement, avec des pauses, comme si Ton eût craint de faire crier les gonds. Une espèce de figure blanche se montra sur le seuil, et le mystérieux visiteur l'aborda avec empressement. Le pourparler fat long, mais sans bruit. Ce n'était qu'un chuchottement inintelligible à deux pas.
Enfin, après quelque résistance vraie ou feinte, la figure blanche fut forcée de se ranger et livra passage à son interlocuteur ; puis la porte se referma avec les mêmes précautions, et tout rentra, au dehors, dans le silence général.
Au dedans, voici la scène :
Il Y avait encore de la lumière dans une des chambres de la maison. La clé était sur la porte de cette chambre; une main hardie se porta sur cette clé; la porte s'ouvrit, et une voix jeune et fraîchement timbrée proféra ces paroles :
— Vous n'êtes donc pas encore couchée, maman Butler?..
Cette demande resta sans réponse. La jeune fille tournait le dos; elle était en chemise, les épaules, la gorge et les bras nus. Elle peignait ses longs cheveux noirs languissamment, car elle avait envie de dormir, la chère enfant! et là, sur sa toilette , un foulard était préparé pour coiffer de nuit cette jolie tète deCatalane. Le silence de sa gouvernante étonna lajeune fille etelle se retourna mollement, par un pur instinct de curiosité. Mais quel changement, grand Dieu! dans cette
physionomie si calme et si paisible tout à riieure! l'effroi, rindignalion, maisPeffroi surtout se peignirent sur ces traits angeliques et les contractèrent péniblement.
Elle ne proféra pas un cri, pas une parole, mais elle pâlit comme une mourante, et un tremblement convulsif s'empara de tous ses membres. Ses dents s'entre-clioquèrent; les paroles s'éteignirentdans son gosier sec et sa langue se paralysa. C'était une alouette devant le serpent qui fascine. Un homme! un homme était dans la chambre à coucher de la jeune fille deminue, à cette heure; il était entré furtivement; il avait été lis traduit sans doute! La pauvre enfant rei^iu renversée sursachaise, prcsnu'évanouic dans ce paroxisme de terreur. Et l'homme, sans la quitter du regard, se débarassa de son manteau , puis il déposa sur ia cheminée une paire
de pistolets, et la jeune fille suivit tous ces mouvemens , avec une croissante insensibilité. Puis il se rapprocha cFelle, cet homme, et ses regards éblouis, comme malgré lui-même, couvraient avec délire tous ces trésors, sans voile, d\îne fille de dix-sept ans. Alors, presque machinalement, se réveilla la pudeur de la vierge et elle se couvrit le visage de ses mains, et sa pâleur disparut, et jusqu''à son front se répandit la rougeur. Quant à l'homme, il fléchit un genou et se mit à parler^, et la pauvre fille écouta, subjuguée, anéantie. Le vicomte Harry de Morselle ^et Inès de Valognes étaient en présence. Mistriss Butler, la gouvernante Anglaise, à qui la mère des deuxjeunes filles avait confié en mourant l'avenir et le salut de ses deux anges, misîriss Butler avait vendu son dépôt.
Ici se passa une scène incroyable »
affreuse et tenant du prodige par sa rapidité.
Qui pourrait dire ou nier la puissance des paroles d''un libertin par état? La vertu instinctive et sans expérience aux prises avec la séduction, qui connaît ses forces, qui les a éprouvées ; la séduction qui marcbe progressivement; la séduction qui a sa logique de mots, de caresses, de soupirs brûlans, de regards qui exaltent les sens! Lliorreur est déjà un trouble; là peur, un commencement de défaite :
le libertin profite de tout. Et comme tout cela marche, comme ce trouble, cette peur grisent plus vite que le vin, une tête de femme! Comme ces paroles inconnues, cette approche inhabituée d'un homme beau et jeune, ces regards qu'on n'a jamais rencontrés, pas même en rêve, car
il eût fallu les deviner ; ces caresses qui font refluer le sang vers le cœur, vers le cerveau, car elles sont inouies cFaudace, de science des sens, de despotisme matériel ; comme tout cela rend une femme folle, surtout quand cette femme a dixhuit ans, qu'elle n'a jamais eu à combattre ces surprises, et que, pour la première fois, elle sent s'éveiller en elle une nature d'Andalouse, de fdle du soleil, une nature de feu!... Inès tomba bientôtl dans une de ces crises nerveuses qui perdent les femmes de son sang; elle pleura par sanglots et par saccades des larmes brûlantes; les larmes ordinaires Teûssent sauvée. Ses veux se fermèrent, ses membres S'amollirent; elle frissonnait, et des flammes parcouraient ses veines. Quand elle s''éveiUade ce rêve de démon, sa couche virginale était souillée et elle pronon-
çait encore un nom, un nom qu'elle avait cru sa sauvegarde : a Jules de Garbeuf ! » celui dont elle devait être la femme. Mais ce nom maintenant la fit frémir et pleurer encore. Cette fois, les larmes étaient franches, mais elles ne pouvaient plus la sauver.
Et le séducteur redoubla de savoir et de puissance; ses paroles et ses caresses devinrent magiques. Une harmonie indicible enivra les oreilles de la jeune fîlle; le charme Tenveloppa tout entière comme un réseau. Ses yeux n''évitèrent plus ce regard qui la dominait; ils le cherchèrent, ils se confondirent en lui. Trouble et égarement, flammes et délire, tout fut nouveau. Les lèvres d'Inès avaient déjà oublié le nom qu'elles prononçaient tout à Theura; et, languissante, éperdue, morte, heureuse^ s'il put y avoir
bonheur dans cette horrible nuit, Inès ne pleura plus : Inès était perdue sans retour.
Harry prêta Poreille; il ne se trompait pas : l'horloge sonnait minuit. Alors il se leva de ce lit aussi tranquillement que s'il eût été chez lui; et, nonchalamment, en chemise, il alla ouvrir la fenêtre de la petite chambre. Une échelle était appuyée au balcon. Harry regarda au bas, dans le jardin, et presqu''aussitôt un homme se présenta et franchit rapidement les échelons, et ensuite le balcon. Ils étaient trois maintenant dans cette chambre. Un cri étouffé partit sous les rideaux. Le colonel Melnot, car c''était bien lui, tressaillit. Harry haussa les épaules légèrement avec un sourire; le colonel le regarda dans une indicible stupéfaction : Harry confondait en ce moment son esprit. Il lui
apparaissait plus grand', plus dangereux, plus terrible que le plus grand capitaine des temps anciens ou modernes ; il se croyait ensorcelé par un prodige de ce géant corrupteur.
Ilarry ferma tranquillement la fenêtre, montra du doigt au colonel, une petite porte qui donnait dans la chambre dînes.
— Là! dit-il; à ces mots le colonel s'inclina devant son maître, en profitant de son indication.
Puis il disparut par cette petite porte, ïnès nViit ni la force ni Pintelligence nécessaires pour interroger Harry sur cette scène nouvelle; c''était maintenant une esclave asservie, un être incapable de vouloir et de penser. Le somnambulisme seul pourrait donner une idée de cette étrange absorption.
Que Dieu détourne notre imagination des heures qui suivirent! Dans la chambre d'Inès se paracheva Pinitiation de Ja vierge à tous les degrés de la débauche, à tous ses impurs mystères. Dans la chambre à côté de la sienne, une enfant dans le sommeil, crut rêver le mal et nY^ut pas la force de combattre son rêve ; et quelques instans avant le jour.., quand ces deux hommes s''en allèrent ensemble, comme deux voleurs, par une fenêtre; les deux fdles du général, restées seules, face à face, à la clarté de leur lampe de nuit, ne purent, hélas! su regarder sans rougir ni trembler
Et maintenant voici la joyeuse orgicdu club de Morselie — on Pappelait ainsi;— Torgic de tous le^ soirs qui recommence bru van te, avec ses éclats de caîlé, le choc des verrcS; les bols flamboyant, les pa-
rôles folles et provocantes; les discours sans but, les paris extravagans. Le royaume tlTIarry se meut, il vit, il bouillonne. Le monarque s'est fait un trône d''une pile de carreaux. Il fume, Pautocrate, ses pugillas havanais dans son porte-cigarre d''or. Sa cour tout entière fume autour de lui. Le colonel Melnot, bruyant comme une charge de cavalerie, propose des toast au jeune vicomte; et les verres se vident, s'emplissent; les têtes s''échauffent, s'exaltent; on dirait un pandémonium en goguette. C'est un bruit, un tumulte, une bacchanale, où le tonnerre, s'il venait à gronder, se ferait dire :
— Dieu vous bénisse!...
Le colonel Melnot était radieux et triomphant. La journée qui venait de s'écouler n'avait pu l'accoutumer à son succès inespéré, arry, toujours le même, tou-
jours froidement jovial et de belle humeur, avait peut-être déjà oublié la part qu''il y avait prise. Nature inexplicable, surhumaine, effrayante !
Et Forgie dura bien ainsi trois heures, jusqo''à son dernier degré, jusqu'à ce que le chant eût succédé aux paroles. Et quel chant, bon Dieu! jusqu''à ce que Ton eût allumé du kirch dans un chapeau, jusqu''àce que les banquettes se fussent effondrées sous les convives, les tables par-dessus, les bouteilles vides brisées à Pentour, et qu''en{în quatre ou cinq de ceux qui avaient le punch mauvais, se fussent jetés à la tête les bols d''argent plaqué, dont ils n'avaient plus dVutre usage à faire.
Trois hommes restèrent debout sur ces ruines imposantes, trois colosses jusqu'à ce jour à l'épreuve de l'ivresse : lïarry de Morsellc le premier, le journaliste Louis
(l'Arlot le second, et le colonel Melnot qui n''eût dû figurer que pour mémoire. Il était ivre comme un broc, le digne guerrier! ivre et brute, cloué sur son siège comme une statue de sénateur romain sur sa chaise curule. C'était un corps de fer avec une tête de verre.
Ajoutez à ce type un besoin de parler inextinguible, une soif d''épanchement, un bavardage de pie : le colonel était le plus ennuyeux ivrogne qui se pût voir.
Louis d''Arîot, qui choisissait toujours des momens pareils pour tenir sa logique en haleine, ne se souciait nullement de céder la parole à Fhomme de guerre duquel, même à jeun, il faisait fort peu de cas. Donc, il interrompait sans cesse les dires et fanfaronades du colonel par un :
— Soldat, vous n'avez pas la parole !
Et il poursuivait, dans un inextricable
dédale d'accessoires parasites et malentreux, la découverte possible des moyens d'établir un chemin de fer sur TOcéan, combinée avec une innombrable quantité dVccroissemens indispensables au perfectionnement de l'économie politique que PAngleterre, sa nation d'antipathie, avait Pinsolence de vouloir accaparer.
Cependant le colonel ne se tenait pas pour battu, et à chaque suspension, au moindre mot en retard, il lançait tant bien que mal une phrase boiteuse, chancelante, ivre comme lui. 11 fit tant et si bien, que quelques détails sur la nuit dernière sonnèrent brusquement à Toreille de Louis d''Arlot; et comme il s''agissait de jeune fille, d'escalade, enfin d'aune orgie d'autre espèce; en limier de bonne race, celui-ci resta en arrêt, tendit le cou, sembla liai-
rer les détails, et le colonel ne se fit pas attendre.
Mais l'orateur était prolixe, sa langue était épaisse ; bientôt il parla pour lui tout seul. Harry, toujours fumant et buvant, portait ses pensées bien autrement loin qu'à Tinté rieur de ce cabaret; j''ignore moimême jusqu'où elles pouvaient s'étendre.
Quant à Louis d"'Arlot, il ronflabientôt contre le mur, à faire honte à un tuyau d'orgue.
Il dormait ainsi, depuis trois quarts d'heure peut-être, calme et heureux comme dans son lit ; — le véritable sommeil du juste — qui a bu ! — lorsqu'il se sentit secoué assez vivement; et, sans s'éveiller tout à fait, il murmura presque suppliant :
— Laisse-moi dormir, François, mon fidèle, et je te promets une gratification le 2 du mois prochain. — Encore une petite heure, mon excellent François, et je
glorifierai ta renommée dans mon prochain feuilleton.
Mais comme on insistait pour l'éveiller, Louis d'Arlot enchérit de prières :
— Par grâce, François, une demi-heure seulement, ô vertueux modèle de la domesticité....! — Encore? tyran quotidien....
Un grand éclat de rire éveilla tout à fait le dormeur. Il ouvrit des yeux effarés et reconnut, comme dans un songe, le lieu où il se trouvait. En face de lui, debout, un jeune homme en costume de voyage riait encore, et poursuivant la conversation :
— Pardon, mon dignecamarade,disait-il, devousavoir retiré de cette profonde béatitude, mais les gens de Morselle m'ont dit que je le trouverais ici avec vous et bien d'autres. Pourriez-vous me dire si vous
savez où il doit passer le reste de la nuit?
— Si je le sais?... répliqua le journaliste dans toute la confusion de ses idées troublées par le sommeil et par le punch, peste, si je le sais? je le crois bien ! il est où je voudrais bien être... bonsoir!... et il s'^arrangea pour dormir plus commodément que jamais.
— Un moment, mon cher ami, un moment encore ! où est-il donc, puisque vous le savez?
— Qui ? demanda Louis d'Arlot, évidemment contrarié.
— Parbleu! Harry de Morselle!... allons! éveillez-vous encore un peu et je vous laisserai dormir tout à votre aise.
— Ce sera bien aimable de votre part.
Bonne nuit!...
— Mais, au nom <lu ciel, un seul mot!..-. Où est Harry de Morselle?
— Parbleu! chez le "énéral!...
— Quel général?...
— Ah! voilà!... tenez!... faites un petit somme ; je vais vous faire place... nous causerons demain amplement.
— Est-il ivre, ce gaillard-là!
— Qui est-ce qui est ivre?... demanda Louis d'Arlot avec un certain air de dignité blessée, est-ce vous qui êtes ivre? Vous me faites un peu cet effet-là, mon bon ami. — Fi! quelle triste habitude! — Voyez plutôt ce colonel!... aussi brute que son sabre qui se rouille!... — En voilà un qui est ivre!... — Est-il bête ce soldat!.. • — Et dire qu''à Theure qu''il est tous les deux, par une échelle, dans une chambre de jeunes filles... C'est-à-dire que cela ressemble à une fable... — Ah! ça, mais... et le papa?., — Au fait j'ai oublié de demander ce que disait le papa dç tout cela?
— Superbe histoire, ma foi!... — La savez-vous, mon révérend?
— Non! en vérité! répondit Tinterlocuteur plus sérieusement, mais je serais bien aise de la savoir...
— Eh bien ! repassez demain , mon brave homme; ce soir on ne peut rien vous faire. — Ce colonel !... peuh !...Harry, passe encore!... celui-là il a le pied fourchu, j''en jurerais!... — Pauvres petits anges!... Voyez-vous les loups dans la bergerie!... Superbes fdles, par ma foi!...
— et puis un beau nom. — Çasonnebien!.. Inès de Valognes!... Ida de Valognes!...
— Valognes!... s'écria violemment le nouvel arrivé, et secouant de nouveau le bras du journaliste, cette fois il insista avec plus de force ,• Valognes !... avez-vous dit?.,. Monsieur d'Arlot, il me faut une
autre parole, entendez-vous, il me la faut!... que signifie cet assemblage de noms : le colonel, Harry de Morselle et les filles du général de Valognes? dites, répondez!...
— Oh! oh! comme vous prenez feu!...
on vous a dit la chose, mon vieux!... avec une échelle on entre partout ,• et il paraît qu''il y a une échelle... par exemple je ne Fai pas vue... mais je suis certain qu'on a parlé d'une échelle. Cest cet ivrogne de colonel! — Et la gouvernante Buttler, hein ! qu'est-ce que vous en dites, mon cher seigneur?.,. — Pouah! la scélérate!..
Il eût été impossible de tirer d'autres éclaircissemens de cette tête qui dormait en parlant; nul pouvoir humain n'en fût venu à bout. L'interlocuteur de Louis d'Arlot le comprit et s'éloigna enfin, comprenant aussi qu'il s'était accompli un
horrible mystère, dont à tout prix il Voulait avoir la clé, avant de prendre un seul instant de repo?.
Cet intérêt élait facile à comprendre:
le nouveau venu éîait Gaétan de Chaveîines, neveu du général de Valognes, arrivé le soir même, sur une lettre de son oncle qui lui annonçait la lin deson affaire; et il avait cherché partout lîarry de Morselle qui lui avait donné de si véritables preuves d"'attachement avant et pendant son procès.
Louis d'Ariot, resté seul, se rendormit avec un bonheur inexprimable et ne se réveilla tout à fait que lorsque les rayons du soleil vinrent darder en plein sur ses yeux. Il se tâta, regarda autour de lui, sourit, se rajusta devant une glace et rentra ensuite chez lui, ayant complètement oublié le§ inçicleîï& de cette étrange nuit,
sauf le punch dont il conservait encore un flatteur souvenir.
De son côté, Gaétan de Chavelines était allé, en sortant du club, vers la maison occupée par son oncle; il ne se rendait pas trop compte de ce qu'il y ferait, mais il avait besoin de la voir de ses yeux, de l'examiner avec soin, de la surveiller le reste de la nuit. Tout ce qu'il venait d'entendre, quelque peu de liaison qu'il y eût dans la terrible confidence de Louis d'Arlot, toutes les suppositions, tous les soupçons atroces qu'il frémissait de concevoir, tout cela bouillait dans sa tête, y fermentait d'une horrible façon. La façade de cette maison qui donnait sur la place de rëgliêe était calme; les fenêtres closes et pas une lumière n^apparaissait à travers les pciâiennes, Gcctan respira. Mais il V avait une autre partie de la maison
qu'il n'avait pas encore vue : le côté du jardin. — Gaétan fit le tour malgré les obstacles ; il escalada et franchit de grands murs, enfin il arriva dans le jardin de son oncle. Une lueur faible comme celle d''une lampe de nuit perçait à travers les barreaux d'une persienne à demi-fermée.
Le jeune homme tressaillit et chercha pourtant à se rassurer; l'une de ses cousines pouvait être légèrement indisposée, sa gouvernante pouvait veiller auprès d'elle. Il s'approcha de la maison, mais en tremblant, comme s'il eût craint, sous ces fenêtres, sous ce balcon, de rencontrer un spectre hideux. Et en effet, tout à coup il recula; une sorte de vertige brouilla sa vue; il s'appuya contre un arbre pour ne pas défaillir,
— L'échelle! l'échelle !.., Il avait raison... Ellç est là!,.. Oh! malheur et honte!
Et Gaétan pressa convulsivement ses yeux, il pleurait de douleur et de rage. Il eut la force de rester cloué à la place , caché derrière un massif, et ce qu'il souffrit pendant deux heures d'attente et de réflexions ne saurait s'exprimer. — La fenêtre s'ouvrit avec précaution , après cet intervalle; un homme parut sur le balcon, une femme avec lui. Gaétan entendit un dernier baiser et il ne tomba pas sur place; il regarda toujours. Cet homme descendit, prit l'échelle sur ses épaules, passa près de Gaétan sans le voir, et Gaétan ne Fassassina pas. Puis le même homme appuya Féchelle contre le mur et le franchit légèrement, après Favoir renversée sans bruit sur la terre fraîchement travaillée. Cet homme, c'était Harrv de Morselle; Gaétan n'en pouvait plus douter et il attendit encore 'j il devait y en avoir un autre ; mais
cet autre ne parut pas. La lampe qui brillait dans la chambre d'Inès de Valognes , s'éteignit ; la fenêtre fut refermée avec soin. Gaétan se décida à la retraite.
Il parcourut la ville en tous sens, jusqu'au point du jour et alors il entra allumer un cigarre dans un corps de garde, dont les soldats s'éveillaient. Comme il en sortait, un brigadier se croisait avec lui, et parla au chef du poste à voix basse. Cet homme était pâle et troublé. Gaétan n''y fit pas autrement attention et continua sa promenade en fumant. Quelques minutes après , il repassa devant le corps de garde où il était entré, et il aperçut une sorte de cortège qui se dirigeait vers le factionnaire. Une assez grande agitation régnait dans ce groupe de soldats , auxquels s''étaientmêlés quelques bourgeois déjà levés. Par uoe curiosité machinale i Gaétan se
mêla aussi à cegroupe. Il y avait au milieu,^ une civière, sur laquelle une forme humaine recouverte par un manteau de chasseur; à côté, le chirurgien-major du régiment répondait aux questions qui lui étaient faites, et Gaétan entendit :
— L''asphixie était complète ,*| aucune science n'eût pu le sauver. Mais , au surplus, quand vous Tavez trouvé, il était mort, depuis au moins trois heures.
— Et de quoi qu'il est mort, sans vous commander, major? demanda une vieille moustache grise.
— De la mort qui t'attend, vieil ivrogne, répondit le chirurgien en riant; il est mort pour avoir trop bu,
— Merci!,., dit le grognard.
— Cest pas pour dire, mais c'était un fameux pompier tout de même , dit un petit trompette, en levant le coin du man-
tcau qui couvrait le visage du mort; un peu chien!... mais soigné pour la manœuvre!...
Gaétan pâlit au mouvement du trompette ; il avait reconnu dans le mort le colonel Melnot.
Le vicomte de Morselle sortait de chez lui, vers la fin de la matinée et il cherchait Gaétan. Celui-ci s''était vainement présenté plusieurs fois à la porte de Télégant jeune homme; le groom Tomy, et le valet de chamhre Williams avaientobstinément tenu à leur consigne. Il leur était impé-
rieusement défendu de laisser troubler le sommeil de leur seigneur et maitre, avant qu''il lui plût d''agiter la sonnette qui annonçait la fin de son repos. Quand Harry s'éveilla,, les valets lui annoncèrent le retour de M. de Chavelines et sa persistance inutile à parvenir jusqu'à lui. Harry I gronda ses gens, qui eussent dû avoir la
/ perspicacité de comprendre qu'il ne pou-
vait y avoir de règlement absolu contre une visite de Gaétan, puis il se mit en quête du seul homme pour lequel il éprouvât un sentiment plus vif que celui d'une banale politesse.
Gaétan n''était pas loin; il causait, plein d'une distraction évidente, sur la promenade voisine , avec deux jeunes gens de la ville : MM. de Raumont et de Ribevrolles qui le félicitaient sur la fin heureuse, et jugée par tous inévitable, de
son malheureux procès. Harry Taperçut enfin et accourut gaiment à sa rencontre. Mais aux premiers accents de sa voix, rimpression bienveillante des traits de Gaétan, quoiqu'un peu soucieuse et préoccupée , changea subitement. Il pâlit d'aune terrible façonetson regard flamboya. Les deux témoins de cette scène jugèrent instinctivementqu''il allait se passer quelque grave événement.
— Hé! bon jour donc!., criait Harry, sans remarquer l'attitude de son ami.
Allons au Capitole, cher, qui nous êtes rendu !.. etsamain cherchait avidement celle de Gaétan.
— Moins près, moins près, monsieur!., murmura Gaétan d''une voix altérée, moins près ! s'il vous plait, au moins pour quelques instans!.. et ensuite, d''aussiprès que vous voudrez!..
— HciPil.. ditllarry, ([ui ne comprenait pas. — Ah; fort bien! la plaisanterie est excellente! .. que voulez-vous, mon cher?.. s''il vous plait, je chasserai ce drôle de Williams!., imhécillequi vous refuse ma porte!..
— Je ne plaisante point, monsieur, interrompit Gaétan lentement et avec une «expression profonde. Je vous connais à présent; c'est vous dire qu'ail n''y a plus de familiarité possible entre un homme d'honneur et un infâme!., et je suis homme dlionneur , monsieur!., comprenez-vous maintenant?..
— Par le ciel ! Gaétan, je comprends si 'peu, dit Ilarry réprimant un mouvement de violence, que je suis tenté de croire que Pun de nous deux est fou!., et si vous continuez ainsi, ce sera moi !..
— Seriez-vous devenu lâche, vicomte
de Morselle ?.. poursuivit Gaétan, avec un regard qui fouillait au fond de Tanie de son adversaire.
— Oh !.. murmura sourdement Harry ; je rêve, sans doute!.. — Taisez -vous, Gaétan!., par grâce taisez-vous!., c'est un vilain jeu que celui-là!... — Sur mon ame, j'aimerais mieux que ce fut un autre que vous qui s''amusât à m'éprouver de cette façon ; oui, le ciel m'écrase! si je ne l'aimerais pas mieux ! — Et il cherchait à voir quelle était Pexpression de la physionomie de messieurs de Raumont et de Ribeyrolles; mais ces jeunes gens s''étaient écartés de quelques pas, et leur attitude pleine de convenance révélait l'intérêt puissant qu''ils prenaient à cette scène, si imprévue , iMais aussi leur exacte neutralité.
Gaétan reprit froi'Jeinent et plus pâle qu'en commençant :
— Et moi aussi , monsieur, je croyais sincèrement, hier encore, que vous pensiez ainsi, entendez-vous. mon,-ieur?mais je ne le crois plus !... Je vous Fai dit: vous êtes un infâme!... ne me forcez pas à vous demander, une secon:le fois, si vous êtes devenu lâche !...
" — ?>ïonsieur de Chaveiines ; ne le faites pas ! dit Harry en posant vivement sa main sur le bras de Gaétan.
— J''espérais trouver un homme à qui dire tout cela, avant devons le redire, vicomte deMorselîe; vous n"'avez eu que ma seconde visite., mais je ne l'ai plus trouvé, cet homme... — Le coicnclMelnot est mort...
— Mort !... lui !.. s'écria Harry. — Ah ! ça, maisc^cstun horrible rêve '.,. — - Vous l'avez tué peut-être?...
— Je vous ai dit, monsieur, que je ne Pavais pas trouvé ; — jMais votre question me prouve que vous m'avez compris...
Le vicomte de Morseîie se couvrit les yeux de îa main et chercha à rappeler sa raison qui lui échappait. Cet enchaînement de circonstances étranges, ce jour si inattendu, après l'insouciance et l'irréflexion! il comprit tout en effet, et pour la première fois il se souvint que Gaétan de Ghavelines, était le neveu du général de Vaîognes, le cousin, presque le frère d'Inès de Vaîognes. Et il frémit, non de peur, car il était brave jusqu''à la folle audace, jusqu'à la provocation la plus téméraire; mais, en présence de ce jeune homme si noble , si pur, si loyal, si indignement offensé par lui, il sentit son ame brisée pour la première fois depuis bien des années^ il sentit qu'il aimait
5ia
Gaétan comme un jeune frère dont la vie lui serait plus chère que la sienne propre; jamais il n'avait interrogé son cœur aussi profondément encore. Et il restait là, frappé de la foudre, tout en lui-même, anéanti.
— Rappelez-vous, monsieur, dit enfin Gaétan après un moment de silence ; car malgré lui-même il se sentit ému, pour la souffrance morale qu'éprouvait cet homme qui lui avait fait tant de mal; rappelez-vous, dit-il à voix basse et de manière à n'être entendu que d''Harry , les paroles que je vous disais, il n'y a pas trois mois : « Si j'avais une sœur, une parente affectionnée, pourvue de quelques charmes, qui respirât le même air que vous , dans un cercle de dix lieues , vous sortiriez de ce cercle, monsieur, sur mon amC; vous en sortiriez ou j'y reste-
rais moi-même, percé de votre épée. » Je les avais oubliées, ces paroles, poursuivitil avec une mélancolie noble et touchante. Le ciel m''a cruellement puni de cet oubli!... — Etes-vous prêt, monsieur?...
dit-il en terminant, avec une nouvelle fermeté.
Alors le vicomte de Morselle se réveilla de son abattement; il était visiblement trisle et profondément réfléchi; sur ces traits il ne se pouvait lire aucune trace de colère; il était impossible que ce sentiment, désormais, s'y fit jour.
— Je suis prêt, dit-il avec noblesse, à me soumettre à tout ce que vous exigerez de moi; mais, avant, je demande à votre raison, à votre honneur, une conversation pîu3 longue, loin d''ici , loin de tous et sans témoins.
— Je vous suis, répondit Gaétan.
Et alors ils s'approchèrent des deux jeunes gens qui étaient restés à peu de distance, et les prièrent de les attendre chez l'un d''eux; ils auraient besoin de leur assistance avant la fin de la journée. Les deux témoins s''éIoignèrent après avoir promis.
lîarry et Gaétan prirent en silence le chemin de la campagne.
A un quart de lieue de la ville, sous les saules de la rivière , lîarry indiqua du doigt le gazon. Gaétan s'assit; Harry prit une place auprès de lui, et après une pause, pendant laquelle il passa sa main plusieurs fois sur son front, comme pour rappeler des souveniis qui le fuyaient; il parla :
— Je voudrais vous dire ce qu'il faut que vous sachiez, en quatre mots, par un seul geste, sW était po;:.-îblt?; et pourtant
ce doit être un assez long récit. Si vous éprouvez quelqu''impatience , vous comprendrez du moins, en m'écoutant, qu*'il est de ces paroles qui coûtent plus à prononcer qu'à être entendues; le ciel m''est témoin qu''en revenant ainsi sur le passé pour la première fois, depuis six ans, c'est déjà une terrible expiation.
Gaétan s''inclina en signe d'attention; Harry ne parlait plus son langage habituel; sa parole était grave et sérieuse comme son nouvel extérieur. Un véritable miracle s'était opéré en lui ; il poursuivit :
— (( Pavais dix-neuf ans lorsque je perdis mon p/ère , noble et digne vieillard que je n''ai jamais assez aimé ni respecté; nature loyale, simple et franche, esclave réâicué de son honneur, le meilleur des hommes. Oh ! je l'apprécie maiotenant;
certes je rapprëcie, et le perdis alors sans songer à la valeur de l'héritage qu'il me laissait: un nom sans taclic, après une carrière de plus de soixante ans de glorieuse probité. Et remarquez bien que je ne veux pas parler ici de cette probité qui consiste à ne pas s'approprier le bien d'un autre; c'est une vertu banale celleci, vertu de tous, sauf quelquefois chez le pauvre que le riche exaspère : vertu trop facile chez l'homme d''un rang élevé, pour que ce soit alors une vertu !... — La probité de mon père consistait à ne rien faire hors de la ligne du droit et du juste. De père en fils, depuis 1207, j''ai la preuve écrite , monsieur, que pas un des miens ne s''écarta de cette ligne : soldat ou magistrat, prêtre ou diplomate, j''ai toujours retrouvé les hommes de mon nom purs et loyaux, honorables et honorés; et je
n'ai pas été fier de cette race austère, de cette filiation de saints, à travers les siècles ; j'ai été fier de mon nom, parce que je le portais, moi! moi. Monsieur, qui vous parle, dans les circonstances où nous sommes! — Et j''étais le premier de cette longue chaîne de patriarches, le
premier hors de la ligne suivie par
tous le sautres
(( Mais cette déviation n'est pas arrivée par un caprice du sort, par un changement de nature opéré en moi, le dernier rejeton de ma race, plutôt qu'en Tavantdernier. J'étais léger sans doute, ardent par le sang maternel, tout Italien, mais ferme, énergique, fort peut-être, si mon ame n''eutpas été si accessible aux sentimens tendres... — Oh! ne vous étonnez pas de ce que je dis, ajouta Harry lisant un mouvement de surprise dans la physio-
nomie'de Gaétan, ne vous étonnez pas, encore du moins.... — Oui, j'avais une ' ame profondément impressionnable , poursuivit-il avec expression, une imagination vive et prompte à s''exalter pour les belles et nobles choses. Un élan de cœur dont j'étais témoin, à dix-neuf ans, amollissait ma tcte comme celle d'une jeune fille.
— Hé bien! avec cette organisation bonne et douce, avec un cœur de riche trempe, je pense; trop riche, il faut le croire, où en suis-je venu?., mais marchons encore, vous avez hâte , monsieur, et moi aussi. — Après la mort démon ^
père, je partis pour Taris, accepté par le ministre, pour Técoîe d''application, au corps royal d^état-major. Je quittai ma mère, sans trop de chagrin; je Taimais pourtant, mais les pratiques religieuses
qui absorbaient une grande partie de ses journées , par suite de l'éducation des femmes de Rome, sa ville natale, nous avaient habitués tous les deux à nous voir rarement. Je passai deux ans à Técole, travaillant avec assez dVssiduité, pour mériter quelque distinction et recevoir même des éloges. Je me liai vers la fin de la seconde année avec un jeune homme qui venait quelquefois chez mon oncle le comte de Mantes, ancien préfet de Pempire. Ce jeune homme était Charles de Langeau, fds unique du marquis de Langeau, pair de France et fort bien en cour. Charles était alors lui-même auditeur au conseil d'état : un brave et bon jeune homme, d''une intelligence élevée, doux et plein d''affection,- mais facile aux premières impressions de son ame, faible par entraînement, capable d'action^ d\mG
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haute portée, et pouvant le lendemain, rougir d'aune niaiserie d''écolier. J'aimai Charles comme un frère ; il était plus froid et plus candide que moi, et pourtant il avait déjà quelques folies de jeunesse que je ne comptais pas encore. Nous ne nous quittions guère. Le marquis de Langeau, je ne sais pourquoi, ne vit pas de très bon œil les premiers momens de cette liaison. Un jour, entre autres, il entra chez son fds, de plus grand matin qu'à Pordinaire, et après l'avoir complimenté sur sa conduite régulière et exempte de tout blâme, — ce qui était un grand éloge de la part d'un courtisan, sous le règne d''un roi véritablement religieux, — il lui fit quelques remontrances sur nos rapports trop fréquens à son gré. J''étais un garçon bien élevé, disait-il, qu'il fallait voir dans le inonde; rien de mieux! mais j'avais une
façon si hardie de dire ma pensée; mon expression était si ardente , mon maintien si peu composé, qu'il en fallait conclure une violence de passions dangereuses pour l'intimité. Charles me défendit noblement et avec persistance, parce qu'il m''aimait. Le marquis se retira à demi satisfait.
{( J'appris cette petite scène d'intérieur, quelque temps après, non de Charles qui était la discrétion même, mais d*'une jeune personne fort gracieuse qui avait tout entendu, s''étant trouvée dans Falcôve du jeune homme, où elle avait eu à peine le temps de se jeter derrière les rideaux, quand le marquis était venu complimenter son fils sur son régime édifiant.— Ici, Monsieur, commence ma vie ; cette femme dont je vous parle était la maîtresse de mon ami ; folle et volup-
tueuse fille qui avait des jours de bonté et pas un éclair de raison. Charles aimait avec délire sa Laura, sur le compte de laquelle je ne pensai jamais à m*'inquiéter pour ce qui pouvait regarder l'avenir de Charles ; il n''y avait pas la place d'un calcul sous ce front de fauvette. La suite me prouva que je ne m'étais pas trompé ; ils se quittèrent, un beau jour, comme ils s'étaient pris , sans trop savoir comment ni pourquoi. Mais pendant que dura cette liaison, Laura qui avait, à sa manière, beaucoup d'amitié pour moi, eut la fantaisie de me faire faire connaissance avec une de ses amies j elle m'en parlait à tout propos, me vantait ses grâces, son esprit, son cœur, son cœur surtout ; c''est toujours sur cet attribut qu'elles connaissent si peu, que ces dames enchérissent le plus. Je le savais, et j''en
riais. Cependant une partie s'engagea : il fut convenu que Charles nous donnerait à déjeuner, à tous les quatre, chez un restaurateur de la rue de Rivoli ; après quoi nous irions, toujours ensemble, compléter la connaissance au bois de Boulogne , bien qu''on fut en hiver.
H C'était un jour de Noël, le 25 décembre 1827; les dates terribles me sont toujours présentes , Monsieur ! — Charles vint me chercher à l'école dans Téquipage de son père. — Ce bon marquis était allé recueillir à la campagne la succession dViiîC vieille lantc millionnaire. — > De récoîc, nous primes Lanra rue du Bac, qui ne fit quVin saut de la luc- danj la voiture, sans touclier !e marclic-picd , et puis le cocher nous mena rondement et en fils de bonne maison qui vont se divertir, rue de la Paix, dans une maison
de siipcibe apparence, où madame ou mademoiselle Marie Vaiitier, l'amie de Lg^ura, tenait un train de princesse du sanc. Charles monta ealamment la chercher, et moi je restai fort calme avec Laura, qui se balançait sur les coussins élastiques, et s'étudiait, en riant, à prendre des airs de marquise. Marie Vautier ne se fit attendre que quelques minutes; elle franchit négligemment le marchepied, et s''assit au fond de la voiture auprès de son amie, avec cette indifférence d''une femme de la bonne compagnie qui est si accoutumée à tous les aises de la vie, qu'elle n'en sent ni le prix, ni la jouissance. Nous nous fîmes un salut froid, et, de sa part, presque dédaigneux. Pendant le trajet de la rue de la Paix à la rue de Rivoli , Laura ne tarit pas en tendresse, en exclamations de joie, en sail-
lies de bonne fille ; et Marie y répondit avec grâce, mais avec une de ces réserves intimes qui échappent à un œil ordinaire, et décèlent à Tobservateur un véritable sentiment de supériorité.
i< A table on me plaça auprès de Marie et je commençai à la voir plus à mon aise et à bien saisir tout l'ensemble de sa personne. Elle avait quitté son chapeau, un chapeau que je vois encore, d'un rose vif, avec des rubans de même couleur, rayés de noir. Autour de lapasse, très évasée, selon la mode du jour, était attaché coquettement un de ces demi voiles de blonde si richement brodés , que Ton portait alors. Elle quitta aussi son manteau de cachemire , et resta simple et jeune, avec une petite robe de soie noire, sur laquelle retombait une collerette tout unie. Mais que tout cela était de bon goû
et lui allait bien ! C'était une petite femme bien frêle alors, bien naturellement blanche sous ses beaux cheveux noirs lissés sur son front; elle était pâle et avait l'air un peu souffrant; elle relevait de maladie. Ses yeux seuls conservaient toute l'énergie de la jeune femme de vingt deux ans : des yeux noirs, un peu recouverts, alternativement brillans, fiers, doux et humides sous leurs longues paupières brunes. Un des traits le plus caractéristique de sa physionomie était l'arrangement de ses sourcils, singulièrement plus noirs et plus fournis qu'on ne le voit ordinairement. Ces deux arcs d'ébène venaient se rejoindre à la naissance du nez et donnaient une expression presque sauvage à sa figure quand elle était absolument sérieuse ; ajoutez à cela un nez légèrement retroussé qui semblait là pour donner un
démenti à la sévérité du reste de cette tète romaine ; sa bouche n"'était pas absolument petite , mais ses dents étaient si étincelantes d''émail et si bien rangées, que Ton eut passé des heures sans la quitter du regard. Elle avait la main bianche et les ongles fins et rosés; un pied miraculeux de petitesse dans un brodequin si bien fait, qu''il semblait y avoir pris naissance.
(( Et pourtant je restai froid encore et me bornai aux soins dVine exacte politesse. Charles me plaisantait sur mon sérieux; Laura débitait des extravagances à faire pâmer un agonisant. Je souriais quelquefois; Marie partageait plus souvent que moi rhilarité de Charles et de Lauia. Cependant elle aussi avait un fond de contrainte et d'embarras et elle détournait les yeux quand elle rencontrait mon
regard. Les vins se succédèrent avec la profusion que mettait Charles en pareil cas. Et plutôt par distraction que par entraînement;, je bus en vérité d'une manière effrayante. J'en étais à mon dixième verre de Madère frappé, que j'ai toujours préféré au vin de Champagne , lorsque Laura, que rétiquette ennuyait, se leva de table rieuse et folle, et vînt se mettre sur les genoux de Charles, qu''elle barbouilla du jus des compottes de fruits , au risque de gâter sa belle robe chatoyante , sa ceinture brodée, son écharpe de soie et une profusion de dentelles dont elle s'hélait affublée , la pauvre fille , comme un mannequin de marchande de modes.
< Avec cette insouciance qui ne se voit qu'à Paris, et qui semble un souvenir de la simplicité des mœurs primitives , ces deux jeunes têtes se disaient devant nous
en nous oubliant, toutes les inspirations de leurs heureuses amours. Ma position commençait à devenir bizarre; il n'y avait plus de vin et il y eût eu de la folie à en faire venir de nouveau. Je ne trouvais pas une parole à dire à ma voisine ; elle ne semblait "uère songer à interrompre ce silence. Cependant nos yeux se rencontrèrent; je vis dans le regard de Marie quelque chose de doux et de bienveillant qui me troubla plus qu\ni regard provoquant n'eût pu le faire. Il y avait un verre à demi-plein, entre elle et moi , je Pavalai machinalement, d'un trait, pour me donner une contenance.
Marie sourit avec bonté, après un petit mouvement de surprise. C'était son verre que j''avais ainsi vidé.
«Alors il fallut bien s''excuser; je le fis gauchement et cette gaucherie ne déplut
pas. Nous causâmes enfin et nos voisins ne songeaient guère à nous écouter. Je me rapprochai bientôt de Marie: c'était, après tout examen, une femme fme et douce, spirituelle et gracieuse, gaie et pensive : le mélange le plus heureux et le plus séduisant qui se pût voir. L''expression convenable était celle qui se présentait toujours naturellement sur ses lèvres; elle avait de Faisance sans hardiesse, de la ^retenue sans timidité. Combien de duchesses avais-je vues qui eussent fait la plus belle parure de la cour, avec la moitié de tous ces avantages ! et alors, que vous dirai-je? je me mis à plaindre Marie; à composer, sur tout cet ensemble, une histoire désolante, où le pauvre ange loaibé jouait un rôle d''oiseau pris au piège; je la vis seule c'ans ce monde où on l'avait jetée , sans affection , sans
espoir; perdue, bientôt, et broyée sous la honte d'une vie pour laquelle elle n''était pas faite. Et personne, personne au monde, pour lui tendre la main !
« Laure interrompit mon rêve ; nous partîmes pour le bois de Boulogne. 11 fesait un beau soleil ; les arbres couverts de givre brillaient comme sous des guirlandes de diamans. Nous descendîmes à Bagatelle; et toujours, toujours me sera présente cette si belle, si chère et si fatale journée. Notre promenade fut longue et me sembla bien courte. Marie m''avoua, en remontant en voiture , que les heures avaient fui aussi vUe pour elle que pour moi. Je l'accompagnai ciiez elle ; elle me permit avec un sourire franc et bon de revenir la voir le lendemain. J'eus à soutenir les complimens et les railleries de Laure sur mon succès ; j''étais sérieux,
presque triste. J'avais hâte de rentrer chez moi, pour être seul. Et là, je m'examinai profondément, avec réflexion et je ne frissonnai pas d'épouvante : j''aimais avec exaltation , avec délire , avec larmes ;
oui, j'aimais ainsi! et qui? une
femme entretenue !...
« Oh! vous ne savez pas, monsieur, ce que sont ces femmes ! — H y a à Paris vingt mille mères peut-être qui pleurant sur la naissance d'un fils, maudissent sa conception; et qui au contraire se livrent à des transports de joie quand il leur est né une fille. C'est que d'un fils elles n'auront jamais rien à retirer comme lucre, comme profit : ce sera inévitablement un vagabond, un membre de ce vil troupeau parqué dans la grande ville, sous les yeux de la police ; tandis qu'une fille, oh ! une fille c'est bien différent! — Une fille! c'egt
une vierge qui vient au monde ! une vierge, comprenez-vous?.. — Une vierge qui ne sera point belle, par extraordinaire ? mais qu''importe ? pourvu qu''elle n''ait pas une infirmité repoussante? oh ! une vierge est pour une de ces mères un coupon de rentes dont un agent de change, un banquier, un magistrat, un député, que saisje, unhomme respectable enfin, sera toujours prêt à opérer le remboursement, pourvu qu'elle aitquinze ans; en comptant scrupuleusement la différence du cours, à un centime près de hausse ou de baisse, selon qu'elle aura les yeux plus ou moins grands, le teint plus ou moins rose, les dents plus ou moins bien rangées !..
« Mais en attendant le jour du marché, la vierge a grandi sous les soins et les veilles de sa mère. On a enfermé ses petits pieds dans des souliers si étroits qu'à pein^
si elle peut marcher maintenant. On a peigné chaque jour ses cheveux blonds ou bruns avec les précautions qu''on emploiraitpour une tête royale. La mère a ensuite mangé du pain noir et bu de l'eau pour mettre sa fille dans une pension où on lui apprît le français, l'anglais, Pitalieh, la musique, le dessin. Si pour en ariiver là les privations n''ont pas suffi, la mère aura mendié, volé peut-être! oh! c'est qu'*elle est persévérante et courageuse, la digne mère ! Et puis quelle moraleaustère! quelle rigidité de principes! gardez-vous d'avoir des yeux poiu' ce trésor qu'elle couve! la mère vous sauterait à la figure comme une furie; c'est une lionne, une tigresse en alarmes ! £t si sa fille se sentait émue de Tamour qu'elle aurait deviné chez un bon jeune homme digne d''elle, pur comme elle, avec qui elle pourrait
être heureuse un jour; si la pauvre enfant allait surtout succomber à cet entraînement, se donner vierge à celui qu'elle aime, dans une imprudente confiance; oh ! la mère, la mère ! elle étranglerait sa fille, de ses propres mains, et trépignerait ensuite sur son cadavre, en blasphémant!.. « C'est donc à la mère qu'il faut dire : « à quel prix ta fille? vends la moi!.. » — et alors la vieille suppute sur ses doigts toutes les dépenses qu'elle a faites jusqu'à ce jour suprême; et l'acheteur les paiera toutes. Puis, les faits bien convenus , l'infâme s''en va déchirer le voile qu'elle a si hermétiquement tenu jusqu'alors sur les yeux de sa fille; elle lui révèle, sans rougir, les mystères qui s'accomplissent dans Babylone la prostituée; elle l'étourdit de phrases étranges, de motsinconnus, au travers desquels brillent les parures,
le luxe, le plaisir. L'oiseau se trouble, se fascine , s'endort et s'éveille dans les serres du vautour, dont le soufïleseul l'eût flétrie; car ce souffle sent presque toujours le cadavre.
« Et voyez maintenant la femme entretenue ! elle est payée pour être aimable , pour sourire et pour caresser. Elle a envie d'être gaie, il faut qu'elle soit triste ; elle a envie d'être triste, il faut qu'elle soit gaie. Il faut qu'elle se rompe corps et âme à ce métier d'équilibriste, sans balancier. On te paie pour obéir, esclave ! ne t'avise, pas d'avoir une volonté!.. — Et alors la ruse, le mensonge, l'hypocrisie viennent en aide à la femme entretenue. Ce qui lui restait de cœur se calcine dans cette vie de calculs et de dissimulations mesquines et ignobles. C'est à présent la femme sensuelle qui rêve l'orgie, la raffine, l'invente.
Cest le démon qui guette une âme neuve pour réti eindre, l'enlacer de ses replis de serpens ; c'est une sorcière qui arrache un fils à sa mère, un époux à une jeune femme, un banquier à sa caisse et qui fait du fils un parricide, de l'époux un homme bientôt deshonoré par la peine du talion, du banquier un faussaire ou un voleur!
« Et je vous Tai dit, monsieur, c''est une femme entretenue que j'aimais !
u Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre qu'un mois après ma première entrevue avec Marie Vautier, j'étais l'amant de cette femme, son esclave qui l'adorait, qui s'en était fait un dieu, une idole, un monde tout entier. Puissance ter- rible, monsieur, que celle d'une femme!
quand le son de sa voix suffit pour faire tressaillir vos nerfs, précipiter le cours
de votre sang , vous donner froid et chaud, et quand son regard vous charme au point que si vous ne détourniez pas la vue, vous mourriez avant d''avoir même effleuré un fil de sa robe !...
(( Le monde se leva contre moi, et cria au scandale; je tournai le dos au monde, ou plutôt je ne Pentendis pas. — Ma mère, ma pauvre mère appela son fils, et le fils répondit : Je ne vous connais plus ! Mes amis s'épouvantèrent, et se réunirent pour m'arracher de cet enivrement mortel ; j''insultai froidement aux plus anciennes amitiés. Charles., Charles luimême fut obligé de s'éloiiiîîei' : Marie me persuada qu''il était son ennemi et le mien. Nous restâmes seuls elle et moi.
Et si parfois celle nature de coui lisanne se décelait imprudemment, si mes yeux lourds et épais entrevoyaient une lueur
qui pouvait me sauver : des caresses de feu, tout un empire, toute une magie d''ivresse et de plaisir, des nuits dévorantes, pour lesquelles j''eusse vendu ma part du ciel, me rejetaient anéanti, brisé dans ma première et terrible léthargie.
(( Ma mère mourut, monsieur, et, à son lit de mort, elle regarda à son chevet et à ses pieds , et elle n'aperçut pas son fils. La mère chrétienne dût pardonner; mais quel pardon !... Dieu a-t-il pu le ratifier?... — L"'héritage seul, monsieur, rhéritage !... voilà quelle fut ma première pensée : et il se fondit dans mes mains, comme maudit; cet or me brûlait les doigts. Tout, tout pour la courtisane!.. Et quand je fus ruiné, entièrement ruiné, si je n'ai pas volé pour elle, ohî vraiment, il ne faut pas m'en savoir gré; c'est que J€ n'y ai pas pensé !.,.
« A la fin de la cinquième année de cette union si constamment ardente, et dont je n''aYais jamais prévu la fin , Marie et moi nous partîmes un jour pour une de ces fêtes qui attirent, chaque soir d''été, la jeunesse élégante aux environs de Paris. Nous y restâmes fort tard; il était près de minuit quand nous regagnâmes le fiacre qui nous avait conduits. Le temps, fort beau jusque-là, se couvrait de nuages ; le tonnerre grondait sourdement.
« A peine avions-nous fait un quart de lieue , que Torage éclata ; la pluie tombait avec une grande violence, l'air se rafraîchit singulièrement. Marie qui avait dansé toute la soirée , avec Tardeur qu''elle mettait toujours au plaisir, ouvrit les stores de la voiture et respira avec délices le vent humide qui nous arrivait de tous
côtés. Quelques inslans plus tard, elle se plaignit de cet excès de fraîcheur, et je fermai de nouveau les stores. Quand nous arrivâmes à Paris, elle grelottait sur ma poitrine et souffrait horriblement de maux de tète et de douleurs dans les épaules. Elle se coucha, pouvant à peine se soutenir. Puis elle m'appela et me dit qu'elle se sentait mieux : ses veux brillaient d'un éclat inaccoutumé,- je voulus voir si elle avait la fièvre, mais elle n*en fit que rire :
— Oui, j'ai la fièvre, me disait-elle, avec ses inexprimables séductions, la fièvre de toi!...
{( Et j''oubliai mes craintes, pour ne voir que son sourire, pour ne savoir lui résister. Jamais elle ne fut plus belle et plus enivrante; jamais plus de brûlante
énergie, plus de dévorans emportemens.
Horreur! et délices !... tout à coup des convulsions terribles la saisirent ; je la sentis glacée et morte; l'épouvante s'empara de moi , tous mes efforts pour faire cesser ce que je croyais un évanouissement nerveux furentvains. Je courus dans les rues comme un insensé , appelant un médecin à haute voix. Enfin, j''en ramenai un. Il parut surpris de cette crise si prolongée; il voulut la saigner, mais le sang ne coula pas : alors il me fit dire tous les détails de cette fatale soirée, et après m'avoir écouté, il prononça son arrêt : Marie avait, dès sa rentrée, le germe d*'une fluxion de poitrine; dans cet état, une trop violente émotion avait dû faire refluer tout le sang vers le cœur; enfin, elle ne sortirait de cette insensibilité de marbre, que pour mourir. — Malheureux!
me dit l'homme de Part , c'est votre amour qui l'a tuée!...
H Et je restai seul, monsieur, seul avec elle qui mourait, dans une stupeur qui ressemblait à l'impassibilité d'un idiot. Vers le matin, la malheureuse fdle ouvrit les yeux et promena des regards égarés autour d''elle; elle ne me reconnut pas. Sa respiration était pénible , sa poitrine sifflait. Je lui parlais et mes paroles n*'arrivaient pas à son oreille. Je lui dis quHl y avait un Dieu et elle ne m'entendit pas. Je me roulai sur ses pieds, avec des larmes qui enfin arrivèrent et qui me brûlaient les yeux; je poussais des cris désespérés, comme un enfant qui se noie; je lui jurais de ne pas lui survivre , tant mon amour s''était réveillé avec une vie nouvelle, avec une énergie sauvage ; je la perdais sans retour, si près encore de sa possession , si
près de ces magiques souvenirs qui l'avaient rendue si long-temps reine et maîtresse de mon ame et de tout mon être. Oh! quelle nuit, monsieur!... — Comme le jour paraissait, elle se souleva tout à coup, assise sur son lit, avec une force incroyable dans sa situation ; elle me regarda fixement ; puis sa figure prit une expression de moquerie indicible, qui fut suivie d'un éclat de rire retentissant : et elle retomba comme une masse sur ses
oreillers
(( J'étais seul au monde ! celle pour qui j'avais repoussé le monde, n'existait plus. Dès ce moment ma résolution fut prise et irrévocablement arrêtée. Plus de larmes, plus de cris d''angoisse ! j'avais trouvé un moyen de consolation; toutes les formalités furent remplies; je vis verbaliser l'homme de la mairie; je la suivis quand
on la mit dans le corbillard, lout cela froidement, sans un mot. Les gens ([ui m'approchaient, par hasard, s''éloignaient aussitôt; je leur faisais peur. Il me restait assez d'argent pour payer la note des frais que l'on me présenta; il m'en resta encore assez ensuite pour me procurer deux pistolets , delà poudre et des balles. Et alors , je rentrai dans cet appartement où nous avions été deux, pendant cinq ans, deux à nous aimer, sans trêve et sans relâche; je ne fis point de disposition:
je n'écrivis pas une ligne, il ne me restait pas de quoi manger le lendemain; et je n'avais pas un ami à qui dire adieu î
« Mais avant d'en finir, je voulus revoir, avec détails, tous ces meubles qu'elle avait touchés, tous ces ajustemens da femme dont elle s'était parée , pour être belle à mes yeux, à mes yeux seuls. J'ouvris sa
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toilette et je me couvris des parfums qu'elle aimait le plus. Dans son secrétaire, je trouvai ses lettres et les miennes, précieux dépôt qu'elle saluait de baisers gracieux, chaque fois que son regard le rencontrait : je les brûlai ces lettres; un œil profane ne devait pas lire, après nous, froidement les expressions d''une passion qui nous avait tués tous les deux. Il y avait dans le secrétaire quelque tiroirs fermés dont je ne trouvai pas la clé; je fis sauter les serrures, et je trouvai quelques bijoux, une fleur, des vers, tous souvenirs qui me la rendaient plus chère ; tous ils venaient de moi; enfin, dans le dernier tiroir, un petit paquet de lettres enveloppé dans un voile de dentelle et qui faillit échapper à mes recherches, car je crus d''abord que ce n''était qu'un chiffon!...
« Je lus ces lettres, monsieur., ceslet-
très d'une écriture qui m'était inconnue ; et je ne mourus pas sur place!... Oh! étonnez-vous de cela, car c'est ici le cas de s'étonner! je pus vivre après cette lecture, j'eus le désir de vivre!... Oh! la vie devenait un besoin , une soif, une impérieuse nécessité!... — Mes yeux me semblaient sortir de leur orbite, ma tète, oh! ma tête éclatait sous mes mains!...— -Ces lettres, monsieur, étaient écrites par un homme, un voisin, un brillant officier, auquel je n''avais jamais parlé et que Marie ne regardait pas quand nous le rencontrions. — Elle me trompait, monsieur, elle me trompait depuis trois ans ! . . . Depuis trois ans, j''étais un objet de dérision et de raillerie entre eux!... j'en avais la preuve, là, sous mes yeux... la dernière lettre était datée du jour de la m.ort de Marie... Oh ! cet homme! cet homme!... je Tai tué,
monsieur!... on me pardonnerait, n'est-ce pas, si je Favais assassiné!...
« Et il y a trois ans de cela, monsieur, trois ans, et le sang de cet homme ne m'a passufîi... Oh! pour ce que j"'ai souffert, il fallait une autre vengeance !... Marie était morte, elle!... morte!... elle m'échap- ■I
pait... mais, après elle , la première femme f !
qui se présenta sur ma route me la rappela trop bien... oh ! si vous saviez le nombre de celles qui ont payé pour sa mémoire!... ce fut une rage, une guerre dVxtermination et de mort!... Oh! je me suis bien vengé!... trop vengé, peut-être!... Mais savez-vous, monsieur, que j''avais vendu, pour cet amour infâme, Faffection de mes amis , Phonneur de ma noble maison , la bénédiction de ma mère à son lit de mort!... Dites, oh ! dites si ma vengeance pûtêtrecriminelle^sides juges
humains pourraient me condamner!., et pourtant, aujourd'hui, j'ai senti au fond de mon ame un cri de reproche , une
plainte amère Gaétan, vous m'avez
appelé lâche et j'ai courbé la tète... et je m'incline plus bas encore : Gaétan, je vous demande votre pardon , me le refuserez-vous?... et je fais tout cela, parce que vous , noble et loyale créature , vous avez réveillé en moi des sentimens que je croyais éteints sans retour ; parce que je me suis laissé prendre à vous aimer de cette fraternité d''enfant que je connus autrefois; parce que souvent j''aurais voulu me mettre entre vous et le danger; parce qu'*enfin si vous voulez encore une autre satisfaction humaine, vous me tuerez, Gaétan, et je ne me défendrai pas!... >i
Harry cessa de parler et dans ce dernier élan de son cœur, il y avait des larmes,
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une sincérité qui ne pouvait être feinte ; rhomme de fer était redevenu un roseau. Gaétan , si bon et si tendre , sentit sa colère se briser contre cette immense douleur, contre tant d''affreux souvenirs; avant qu'il eût pu réfléchir , sa main pressait la main de l'homme qu''il avait provoqué, il n''y avait pas une heure, etHarry se jetait dans les bras de son ami, retrouvant toutes ses émotions, tout son cœur de vingt ans.
Ils rentrèrent ensemble à la ville , pensifs et silencieux.
FIN DU l>Rî MIIU VOLUME.
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