HISTOIRE DES YEUX
— Bon!
— Je dirai dans ce livre, d''une immense portée
— Que diras-tu?.....
— Ma foi, une foule de choses !
— PaiTirme que ce sera un livre fort intéressant.
— Trois Grandes Divisions, ou Périodes pour les Yeux ; Seize ans, vingt ans, vingt-six ans, — avec nuances appropriées, classifications d'espèces et de familles ; — yeux-principes, bleus et noirs; — yeux dérivés, gris-bleus, gris-noirs; — yeux composés, verts, roux, fauves, hortensias.... — Je te préviens que je ne finirai pas avec les yeux composés. — Hélas!
j'avais dix-sept ans, lorsqu'un soir sur une pelouse , à un quart de lieue de la ville, je vis s'ébattre une pension déjeunes filles. Je me cachai sous un vieux pont de grande route , pour les mieux voir, sans
gêner en lien leurs joies et diverlisseniens. — C'était si gracieux et si frais ce jeu d'anges tout purs; il ne me venait
pas une pensée mauvaise je n'avais
tPautre préoccupation que celle de chercher parmi toutes ces compagnes, la jeune fdle qui devait me comprendre le mieux, et pour cela je les regardais aux yeux. — Deux vinrent s''asseoir auprès de moi; la plus âgée devait avoir quinze ans, la plus jeune en avait à peine quatorze. — Un saule me couvrait tout entier, et elles parlèrent sans me voir. — Oh! quel doux gazouillement que cette conversation de vierges-enfans, qui ne savent pas, et qui cherchent; qui devinent presque et se révèlent leurs secrets , tremhlanlcs de pudeur et d''un vrfgue effroi. — Je ircn pourrais rien répéter, je ne le saurais pas; ce sont des paroles confuses, des pensées
à demi-nées, des interruptions jetées toutes folles et toutes naïves, pour éclairer un doute qui reste doute. Cest un doigt posé tout au bord de la question, et qui se relève, sans Pavoir résolue, par distraction, impatience, ou besoin d'aller plus loin chercher une autre difliculté, qui n'aura pas une plus savante solution. — Oh ! que c''est gracieux et joli !
— Oh ! que vous parlez pour ne rien dire, Pio])ert ! que signifie votre histoire? où nous mène votre histoire? quand finira votre histoire, Robert.^ le plus éternel de mes amis !
-:— Qu''importe le sens, le but et la prolongation, monsieur? qu'importe tout cela? vous ne sauriez le dire. — La conséquence seule importe. Je donnerais deux
principes pour une conséquence, mon- T. i 15
sieur, et je ne croirais pas avoir fait un mauvais marché.
— Si je comprends !
— Il n''est pas nécessaire que vous compreniez, Louis, et je poursuis.
Donc, elles causaient encore, alors que vous m'avez interrompu. Et Mina proposait à Léonie de lui dire son sort au moyen d'une marguerite des prés. Mais il n'y avait pas une seule marguerite, comme par malheur et Mina la plus âgée et l'expédiente des deux, trouva un moyen nouveau.
(( — Regarde-moi, dit-elle, là, bien en face, donne-moi tes yeux, tous tes yeux. — Fais ton regard tout doux que tu sais faire.... non, pas comme cela, plus doux, plus aimant.... — Oh! mon Dieu ! que tu ne comprends guère, on dirait que tu regardes ta tourterelle blanche Mieux
ni
que cela... ah! comme tu regardais ce beau saint Jean qui est dans la chapelle de Madame.... sais-Ui, l'autre jour?....
Oh ! il ne faut pas rougir pour cela une
image bénie!... Là! bien!... ah! comme
c''est çà Oh! que tu es jolie, Léonie;...
tiens ! que j e't''embrasse ! , . — »Et le baiser qu'elles échangèrent me donna un frisson depuis les pieds jusqu''à la racine des cheveux.
— Je le crois bien, dit Louis gravement.
« — Oh ! ma Léonie, que je t''aime, continua Mina, que je voudrais être un homme pour être ton mari ! Pourquoi, au fait, les femmes ne se marient-elles pas entre elles?...
(( — Dam! je ne sais pas!... »
— Tiens! tiens! tiens! tiens! dit Louis en secouant sa pipe sur les chenets pour
la recharger de nouveau, si c'est vrai, c'est drôle, c'est même fort drôle !
— Mina, poursuivit Robert, prononça ensuite son horoscope : « — Vous aimerez beaucoup et souvent. » — J'aurais juré qu'elle se trompait.
« — A mon tour, dit Léonie follement : — Là, regardez-moi, prenez votre air fier et superbe, lancez des flammes de ces belles prunelles ; soyez noble et pensive comme lorsque vous lisez Phistoire du chevalier Bayard et de ses hommes d'armes : — Vous aimerez, mademoiselle, vous aimerez une fois, et pour toujours.
« — Je le crois, dit Mina fièrement. »
— Et moi je n'en crois rien, dis-je en moi-même, comme à un signal d'une sousmaîtresse, toutes ces petites filles se l'assemblaient et reprenaient en silence le cheniia de 1^ peusion.
— Après?... dit Louis.
— Ce qu**!! y a de singulier, dit Robert en allumant un cigarre, c''est que les petites avaient toutes deux raison. — U y a quinze ans de cela! les horoscopes se sont vérifiés.
— Bah! fit Louis.
— Léonie n''a pas fini d*'aimer, j'espère, — et Mina n'aimera plus ; elle a été indignement trompée.
— Et où sont-elles, que je les examine?
— Aux Grandes-Indes, monsieur...
— Et de quelles couleurs étaient leurs yeux?
— Les yeux de Léonie étaient dérivés du noir ; les yeux de Mina bleus-principe, au premier degré.
— D'où tu conclus?...
— D'où je conclus... qu'il n'y a rien de menteur pour moi comme les yeux . . . quod
êf'at démons ircmdwn! si je ne me trompe.
— A la bonne heure.
Le silence régna quelques minutes dans la chambre du journaliste ; les deux amis semblaient aspirer la fumée du Maryland avec d''ineffables délices. Un nuage odorant les séparait et les enveloppait en même temps. — Tout-à-coup une voix sortit de cette fumée.
— Il y avait une fois un cerf-volant.... dit Louis, avec une légère altération du larynx, et une toux subite Pempéclia de continuer ; il avait avalé sa fumée de travers.
— Parbleu! c''est dommage, s"'écria PiObert , riiistoire commençait bien !
— C'était au mois de juin de Tannée dernière, poursuivit Louis, après avoir bu deux gorgées de grog. Il faisait un beau vent d'est, avec une belle chaleur,
par un superbe soleil. Les petits enfans couraient dans les rues et sur les places avec des n^iorceaux de, papier au bout d'un fil, et je suivais les petits enfans. Il y en avait qui me paraissaient plus joyeux les unâ que les autres : c''étaient ceux dont le fil était plus long, parce que le morceau de papier de ceux-là montait nécessairement bien plus baut vers le ciel.
— Cest assez logique.
— Je suis logique. — Donc elle était là, accompagnée de son mari...
— Qui, elle?... qui, son mari?
— Cest juste. Je l'appellerai Suzanne!
Jamais je ne lui vis un air plus calme, une pbysionomie plus belle, plus noblement pure et cbaste. Elle avait l'air d''étre si fière de son mari, il avait Pair si fier de sa femme, que je m'écriai profondément, sans remuer les lèvres : 0 hymen ,
ô hyménée!... — Ceci valait une réfutation en plusieurs volumes de toutes les diatribes anti-sociales publiées de nos jours, contre le mariage par un millier d"'ignorans... — Tu parles des yeux, Robert, ô mon frère! que n'as- tu vu ceux que je voyais ! Que n''en as-tu le souvenir dans ton cœur, dans tous les tiroirs de ton cerveau, dans toutes les poches de ton portefeuille!... Ils étaient si grands ces yeux! si bien fendus! si veloutés, si doux, si noirs, si humides, si brillans, si indifférens pour autres que pour un seul! quels beaux yeux! oh! mon Dieu, quels yeux!...
— Vous avez aujourd''hui une manière de raconter toute particulière, mon cher ami, dit Robert fort tranquillement.
— Pendant ce temps-là, le cerf- volant montait avec une extrême rapidité, pour-
suivitLouis. — Ah! par exemple, c'était un maître cerf- volant; il était, ma foi, très bien ; — ce fut un hourra de cris et de bravos parmi tous ces bambins qui revenaient de Técole. — Et elle regardait aussi, car son mari s''était arrêté. Jetais à deux pas, recueilli comme dans un temple. Elle était si belle ainsi , les yeux vers le ciel! Ce regard était suave et mélancolique comme un chant qui s''élève vers Dieu. — Le mari s'ennuyait. « — Encore un peul.. )) dit-elle, d'une voix qui vibra dans mon cœur comme si mon ame eût été une touche de piano, et sa parole un doigt frappant doucement dessus.
— Ouf! fit Robert.
— Et le mari regarda encore, et en vérité il y prit goût. Ce diable de cerf-volant était fort drôle... et elle regardait avec lui. Mais voilà que le vent d'est dont
je t'ai parlé, mVpporta dans l'œil gauche, je ne sais quoi, un rien, quelqu'atôme crochu; je perdis de vue mon tableau, et j'en vis un autre avec l'œil droit qui n'avait rien reçu. — Veux-tu que je te dise mon second tableau?...
— Hein?... s'écria Robert presque assoupi,
— Veux-tu savoir mon second tableau?
— Pourquoi pas?...
— Eh bien! je vis alors très distinctement, malgré Favarie de mon œil gauche, un monsieur qui était derrière Suzanne recevoir furtivement un papier et lui en remettre un autre. — Il faut êtrejusle envers le mari : il ne cessa de regarder le cerf- volant qu'après cet échange. — Les yeux de Suzanne ne varièrent pas d'expression; son teint ne s'anima pas davantage.
■ — Oh ! dit Robert indigné, et que distu alors?...
— Ma foi, je jurai bien fort, parce quVn chien eîFrayé se précipita, juste en ce moment, dans mes jambes et me jeta à terre.
— Ah ça ! dit Robert triomphant, m'estil permis de me défier des yeux, maintenant?
— Je ne dis pas le contraire.
— De quelle couleur étaient les yeux de Suzanne, s''il vous plait?...
— D'un noir superbe.
— Noir-principe , au premier degré ; bon, où est-elle que je Tétudie?
— Toujours aux Grandes-Indes, avec ta Mina et ta Léonie.
— Bien !... bien!... je dis même que c*'est très bien!...
— Faisons du punch!.,, proposa Louis.
— D'accord, répondit Robert.
— Louis sonna, et le punch fut préparé. Tout cela dura bien un quart d'heure, pendant lequel les deux amis semblèrent enfoncés dans les plus profondes réflexions. — Ils burent quatre verres sans se dire un mot. Au cinquième verre, Robert sourit, et ôta ses bottes pour être mieux à Taise. Louis jeta ses pantoufles dans le feu.
— Plus d'entraves! s'éeria-t-il, je veux marcher dans ma liberté. Je propose l'abolition des bretelles.
Robert défit son gilet et montra qu'il avait devancé le décret.
— 0 Robert, mon ami, dit encore Louis, que l'amitié est une belle et sainte chose! voici ce que c'est que l'amitié ; C'est un sentiment que les femmes ne comprennent pas; c'est un lien tout céleste et dé-
pouillé de PeSprit crintérêt de ce monde. C'est le dévouement sans espoir de prime; c'est l'abnégation essentielle. L''amitié est une religion.
— Bien!
— Ecris, Robert, que Pamilié est une religion.
— Je l'écrirai.
— Ali ! Robert, je t'aimerais quand tu serais borgne, quand tu serais aveugle... Sois aveugle, Robert, je t''en prie, et tu verras si je cesserai de t''aimer. — Et croistu qu'une femme serait capable d*'en faire autant?
— Non ! mais je ne sais trop si j'aimerais moi-même une femme aveugle.
— Bah! une belle femme aveugle!... Je prétends, Robert, que tu ne peux plus aimer une femme qui possède ses deux yeux. J''entre dans ton système, mon fils;
je Tadopte; il est le mien; il n'est plus à toi. Par amitié pour toi, je veux encore t'accorder qu'il est à nous deux. Il est clair que les yeux d'une femme nous trompent.
— D'accord.
— Or, si une femme n''a plus d''yeux, elle ne nous trompera pas; donc, je veux aimer une femme aveugle ! . . . — François, vas me chercher une femme aveugle.
— Robert venait de boire son sixième verre de punch ; il se leva et tendit les bras à son ami. Ils restèrent affectueusement embrassés pendant quelques secondes.
— Louis, mon enfant chéri, ditPiobert avec une émotion croissante, je ne sais comment reconnaître la délicatesse de tes procédés.. Tu as une ame comme j'en
ai cherché une, quinze ans de ma vie, et sans succès ; le monde est vide comme un livre de cehii-ci ou de cet autre. Non ! pas autant... — comme un grand sac dans lequel seraitcaché un diamant. Oh! mon (ils! je t'ai trouvé au fond du sac.
— Rohert! mon pauvre ami, pleurons sur la misère du monde ; pleurons surPécroulement social. Les ténèbres s''épaississent, la lumière des siècles s'éteint. Les hommes n'y voient plus, les femmes y voient trop. Tout tourne, tout se confond. Le chaos appelle à tue-tète le néant; et le néant, avec sa grosse voix, répond : On y va ! La terreur me gagne, mes cheveux se hérissent : c''est un effroyable cataclisme.... Je parie cent sous, que voici le jugement dernier.... avançons ensemble; je suis le Juif-Errant!..,. — Toi tu seras
Marc-Antoine. — Bonjour, Marc-Antoine !
comment se porte Cléopâtre?
Neuf heures venaient de sonner. Ptobert ouvrit les yeux, se tâta , et finit par s''éveiller tout à fait. Il avait passé la nuit sur une bergère. — Louis étendit les bras presque aussitôt, il était encore tout habillé sur son lit.
— Que dis-tu de ta nuit, Robert?....
— Bonne! Et la tienne?
— Excellente! Allons déjeuner?
— Non ! je ne puis pas. L''heure est trop avancée. On dort si bien sur ce fauteuil! Et puis, vois-tu, Jenny doit sortir ce matin, et je dois la rencontrer.
— Tu Taimes donc bien?....
— Pas absolument! mais elle a de si jolis yeux!.,.
On s'imaginera, sans peine, l'occupation des esprits d''une petite ville , après révéncment qui venait de plonger, avec tant d'éclat, toute une famille dans le deuil. Selon Pusage, on ajouta aux faits principaux une multitude de petites anecdotes, de détails piquans. Après bien des
hélas! et bien des soupirs sur cette catastrophe si récente , chacun était le bienvenu à jeter un jour scandaleux sur ce mystère que n'avaient pas voulu révéler les témoins du duel. On ne pourrait nombrer toutes les histoires qui furent charitablement inventées par les uns et parles autres. — Pour ceux-ci, madame de Sénilhes avait excité la querelle entre son mari et son amant, car on ne fesait plus de doute que Gaétan n'eût été Pâmant de madame de Sénilhes ; il y avait un an , disait-on , que ce commerce durait et sautait aux yeux des moins clairvoyans.
— Pour ceux-là , M. de Sénilhes avait trouvé Gaétan dans la chambre de sa femme; pour d*'autres enlîn , la malheureuse veuve venait de s''enfair avec le meurtrier de son mari. — Oh! en vérité, dans une si cruelle position que la sienne,
la pauvre femme avait bien fait de devenir folle. On ne lui pardonna tous les crimes qu'on lui supposait et dont elle était innocente, que quand on sut que sa position était désespérée. Les dernières femmes qui cessèrent lV;nathême sur cette jeune réputation si injustement flétrie, furent madame de Chazal et deux ou trois autres belles dames d'aune égale puissance de moralité.
Le commérage des petites villes a été traité par les gens les plus habiles, seulement sous son point de vue ridicule ; il a un côté bien plus grave, le coté odieux. — Sans intention formelle de nuire, sans méchanceté de cœur bien avérée, j''ai vu dans plus d''un de ces petit? r/^ondes à part, d''indigne3 assassinats, d*'kiifâmes flétrissures, d''horribles calomnies jetés dans une conversation familière, oiseuse, dans le
seul but de ralimenter; et cela légèrement, avec insouciance, comme s''il se fût agi d'un persifflage de bonne compagnie , d'une raillerie innocente, d'un babil inoffensif. Il n'y a pas de jour où l'honneur d'une famille ne soit en jeu dans les causeries les plus vulgaires de la famille voisine. On rit, on montre du doigt tel ou tel, devant un valet; — et voilà un honnête homme, une femme pure qui ne peuvent plus passer dans la rue, sans qu'un sourire moqueur vienne errer sur les lèvres les plus ignobles. Le bavardage du salon porte ses fruits au carrefour. — Et il y a des tribunaux qui punissent la diffamation publique! Pourquoi n'en est-il pas qui fassent justice des calomnies de l'intimité? — Les faits fussent-ils vrais : v eût-il adultère dans une maison ; débauche de jeune fille à l'insu de sa mère , dans une
autre; qui donc a le droit de venir le publier ? qui donc se trouve assez à l'abri, de malheurs semblables, pour lui ou pour les siens, qu'il jette effrontément à l'air ces déplorables faiblesses qui| ne le touchent pas? Oh ! presque toujours celui qui vient ainsi gaiement dévoiler la honte de son frère , devrait rougir lui-même jusques au front! — Mais toutes réflexions, tousavertissemenssontmalheureusement inutiles; le mal est sans remède; les petites villes sont incurables!,.
Madame de Ballan, elle-même, malgré la perfection de son jugement, la bonté de son cœur, n'avait pu échapper àTimpression de tous qg& dires confus qui suivirent le duel de Gaétan avec M. de Sénilhes. Elle se trouvait trop engagée d'^intérèt et de passion dans cette malheureuse affaire, pour pouvoir y apporter une juste appré-
ciation des faits^ et sa pénétration ordinairement si calme et si défiante de toute exagération. La perfidie de Gaétan lui parut donc démontrée ; la faiblesse de madame de Sénilhes nVut pour elle , moins que pour tout autre, rien d''impossible. Mais celle-ci, du moins, ne connut pas les aigres paroles, les commentaires irritans. Elle se renferma plus que jamais dans sa silencieuse résignation. Ses soins pour son mari devinrent plus assidus et plus tendres. Elle croyait expier ainsi le Sentiment qui avait traversé son cœur, sentiment qu''elle se reprochait comme un crime et qu'elle conservait, pauvre femme! peut-être à son insu.
La société se démembra presqu'aussitôt; c'^était le moment de la campagne. M. et madame de Chazal partirent pour aller visiter tout le midi de la France,'
M. de Blanzay les accompagna. C'était un projet arrêté depuis long-temps.
Il ne restait plus à la ville que quelques personnes qui formaient encore le noyau des rares réunions de la semaine. — Vélégantvicomte deMorselley était vainement désiré; quoiqu''il eut remis son voyage annuel, à Paris, à ([uel([ues mois plus tard, depuis que Gaétan était au château de son oncle , sa vie se passait dans des courses sans nombre, des achats de chevaux, un renouvellement de meute et toutes grandes occupations d'un fashionnable qui ne veut pas absolument perdre son temps. Il avait aussi Temploi de ses soirées religieusement fixé ; par ses soins, un cercle de jeunes gens venait d'être fondé, sorte de club élégant, transmigration du Café Anglais, avec cette adjonction ; que Ton y Jouait gros jeu, et cjuela fuméç des çigarr§9
eût pu se couper avec un sabre de cavalerie. — On y soupait, du reste; il s*'y buvait des fleuves de vin de Champagne et des océans de punch!...
Deux mois se passèrent ainsi ; — une instruction avait été commencée sur la mort deM.de Sénilhes par les magistrats, et, bien que cette affaire, selon toutes probabilités, dût se terminer et s'éteindre sans jugement, le général de Yalognes, Fonde de Gaétan , chez lequel celui-ci s'était retiré après son duel, jugea convenable de venir hâter par lui-même la fin de cette instruction.
Le général avait deux filles charmantes, toutes les deux sortant de pension; la plus âgée avait dix-sept ans, la plus jeune quinze ans et demi. Quoique Gaétan fut un ftcrc pour ces deux jeunes personnes, leur digne père, qwi avait perdu
depuis six ans sa femme, ne voulut pas laisser ces deuxenfans, qu'il adorait, seules avec un jeune homme , pendant Tabsence nécessaire qu'il lui fallait accomplir. Il vint donc à la ville avec elles, et plusieurs jours durant il ne fut question que de la grâce et de la naïve gentillesse des deux nouvelles arrivées.
Quelques vieux compagnons d'armes du général habitans de la ville s''empressèrent de Taccueillir et de le fêter. Chacun prit part cordialement à l'affaire qui l'amenait, et le brave militaire put espérer/ dès les premiers jours, que le but de son voyage serait bientôt rempli, selon ses désirs. Cétait la première fois que ses filles voyaient le monde; il y avait là quelques mères de famille à qui il fut heureux de confier son plus cher trésor. Ces jeunes personnes se trouvèrent pour
leur début, entourées de la bienveillance et de l'intérêt de tous.
Inès de Valognes, l'aînée des deux, était une de ces natures nobles et dévouées qui n'ont même pas le soupçon du mal ; belle jeune fille, à la chevelure noire, au teint pâle, aux yeux qui décèlent une ame ardente, devant faire le bonheur ou le désespoir dVin époux. Elle était franche et loyale comme l'épée de son père, disait le vieux soldat. Elle n'eût pas fait un mensonge, quand il se fat agi de sauver sa tète en péril. Sa sœur ïda, moins forte au physique comme au moral, était timide, flexible , tournant au premier souffle, ignorante aussi de tout mal; frêle petit ange, blanc comme un cygne, doucement rosé, avec des cheveux d'un blond cendré qui roulaient sur son cou et lui donnaient tout à fait l'air d'un enfant.
Or, voici que dans ce petit monde de province, il se trouva un simple et bon jeune homme, Jules de Garbeuf qui avait vu Paris et les capitales étrangères ; qui avait vécu partout, comme doit vivre un jeune homme qui veut apprendre à vieillir; et qui, après ces années de voyage, de plaisirs, d''études, d''observatîons et de richesses acquises autant pour le cœur que pour Pesprit, se laissait vivre maintenant de cette existence douce , uniforme , et qui semble un rêve, après les excitations de la première jeunesse. Jules de Garbeuf vit Inès de Valognes dans un bal, il la fit danser. Je ne sais comment, il arriva qu''eîle lui inspira tant de confiance et d'amour, qu''il ne lui fit pas la cour comme on la fait à toutes les femmes. îl négligea ces préliminaires indispensables, cette étude du regard, ces demi-mots ha-
sardes dans une conversation générale. Il alla droit au but. Il frappa au cœur de la jeune lille; enfin, il lui dit, pour la première parole : — Je vous aime sincèrement, voulez-vous être ma femme? — Et elle répondit, avec une simplicité aussi franche et aussi noble : — Vous me plaisez plus que tous les hommes que j'aie encore vus; si mon père y consent, je serai heureuse et fière de porter votre nom. C'était bien, c''était digne. Voilà deux caractères faits l'un pour l'autre qui allaient s''unir et continuer ensemble une route sur laquelle ils avaient marché jusque-là séparément, comme deux nobles créatures qui n'attendent que le point de rencontre pour ne plus se séparer. M. de Garbeufpaî lit aussitôt pouraller obtenir de sa vieille mère l'autorisation de demander au général de Valognes sa fille
aînée; et il était sûr d'avance que cette bonne mère tressaillerait de bonheur aux paroles de son fils. — Inès attendait le retour de celui qu''elle appelait déjà son mari, dans ses rêves chastes comme son cœur.
Ida de Valognes, toute jeune et tout enfant qu''elle était , avait aussi captivé l'admiration de plusieurs jeunes gens; mais elle jouait avec ces hommages, avec ces calculs que les hommes mettent toujours dans leurs premières tentatives auprès de la femme le plus sans expérience; elle jouait avec tout cela de manière à dérouter la plus habile stratégie. Et cela, certes, sans aucune science, mais au contraire à force de candeur et d'innocente ignorance.
Parmi le petit cercle d''intimes que le général admettait auprès de lui le matin, car il ne recevait point , n''ayant pas une
maison montée, l'un des plus assidus était le colonel Melnot, qui commandait le régiment de cavalerie tenant garnison depuis un an, dans la petite ville. C'était un fort bel homme, à qui son brillant uniforme de chasseur allait parfaitement, et qui le savait très bien. Le colonel était un homme du monde, assez bien élevé et aussi assez spirituel, pour jeter sur ses habitudes militaires l'excuse de la hardiesse ordinaire de ses façons. Bien des gens appelaient son laisser-aller, quelquefois un peu hasardé, de la franchise guerrière, quelqu*'un qui Feût examiné de près eût reconnu facilement un cœur si plein de lui-même, qu'il n'y avait plus de place pour les petites gênes que Ton doit au monde. Les officiers de son régiment lui obéissaient parce qu''il était brave ; mais aucun n^eût donné une heure de sou
temps , hors du service , pour être amicalement agréable à un chef, dont il ne reconnaissait les droits au commandement que par ses épaulettes. Ajoutez à cet ensemble une véritable passion pour la table, le vin et le jeu.
Le colonel Melnot avait eu un assez bon nombre de succès auprès des femmes, depuis le séjour de la garnison; on le savait et quelques personnes assuraient qu'il n''avait rien épargné pour aider à la publicité de ses heureuses amours. Le général de Valognes qui ignorait toutes ces particularités, voyait avec plaisir un jeune chef de cette armée dont il avait si long-temps fait partie lui-même, venir chaque jour interroger ses vieux souvenirs, lui soumettre quelques diffîculiés plus ou moins réelles pour l'amélioration du sort du soldat. Partout le général pro-
clamait hautement ses sentimens d'estime pour le colonel. Celui-ci y gagna singulièrement; tant sont précieux les éloges d'un brave homme, tant ils commandent ri mitation autant que le respect!
Ida de Valognes, si elle eût eu quelques années de plus, eût pénétré plutôt que son père, plutôt que personne, jusqu''au fond de l'âme du colonel. Celui-ci s''occupait d''elle avec tant de soins et de suite que Ton eût pu y démêler facilement une grande affectation. Cette enfant ne vit dans cette assiduité que le plaisir instinctif de régner capricieusement sur un homme qui commandait à tant d''autres hommes et qui avait un si bel habit reluisant dVrgent.Une femme plus âgée de quelques mois seulement peut-être, eût vu ce qu'il fallait voir: un libertin désœuvré qui avait, pendant ses longs loisirs de
garnison, fait toutes ses études de cœur dans les vieux romans de Crébillon fds ou de Laclos.
Cependant la seule innocence d'Ida de Valognes était un mur d'airain infranchissable entre elle et le colonel Melnot.
Tous les biais, toutes les ruses de tradition de ce Lovelace à éperons venaient se briser confusément contre ce rempart. Pendant les soirées qui furent données pour les filles du général , le colonel mit en vain à profit tous ces tête-à-tête de la contre-danse auxquels résiste si peu une femme qui a de l'expérience ; il perdait ces regards qui disent tant, ces mots qui jettent le trouble et le désordre , ces serremens de main qui brûlent. Ida se trouvait heureuse, enivrée, joyeuse, mais jamais pensive, jamais avec un désir qu''elle n'osât s'avouer à elle-même. Elle
ne comprenait pas , pauvre enfant ! voilà tout son secret ! Le colonel lui avait parlé d'amour, et en vérité elle avait répondu gracieusement à ces paroles. Elle l'aimait peut-être aussi , ou croyait Taimer. Elle se plaisait plutôt à faire acte de personne raisonnable et de grande fille , en acceptant les hommages de cet homme qui avait une position brillante dans le monde, qu'elle ne trouvait de charme à parler pour la première fois cette langue d'amour dont elle ignorait complètement le vocabulaire.
Le colonel s'irritait de cet obstacle sans calcul, de cette résistance qui n''en était pas une ; ici l'indiscrétion et la fatuité n'avaient aucune ressource. Le monde voyait et jugeait parfaitement Ida de Valognes , non par intérêt et par bienveillance pour cette enfant , le monde n'a de
bienveillance pour personne; mais Ida laissait voir elle et son cœur comme à travers une maison de verre : le monde se donnait seulement la peine d''avoir des yeux. Déjà les bonnes âmes du cercle élégant de la petite ville commençaient à sourire en voyant ce lier guerrier enchaîné à un ruban de la petite pensionnaire; une belle dame lui donna le surnom du lion amoureux. Le colonel en maigrit de dépit; et, durant plusieurs jours, s'absenta des salons où il devait rencontrer Ida, comptant que son absence serait remarquée, espérant deviner les traces d*'un chagrin intime, faire naître à son retour une rougeur inaccoutumée, peut-être amener une larme furtive. Le galant soldat fit un plan de campagne qui eiit fait honneur à Turenne. Mais quand il revint, après cette absence si savante, si politi-
que, quel fut son cicsappointement !
— Ah! vous voilà, monsieur! dit Ida tranquillement, toujours rose et blanche et le sourire sur ses lèvres d'enfant.
— Avez-vous donc remarqué mon absence?... demanda le colonel à voix basse et avec une expression de sensibilité profonde.
— Vraiment oui! répondit la jeune fille tout haut; hier soir M. de Raumont se plaignait de votre absence pour une table de jeu incomplète, et cela me fit penser qu'il y avait au moins deux jours qu'on ne vous voyait plus.
Il y en avait six que le colonel s'était retiré diplomatiquement dans sa tente. Il regarda lajeune fille avec une scrupuleuse attention; la conversation continua sur ce pied au moins une demi-heure, et il n'en put conclure autre chose sinon
qu'elle parlait vrai , et qu''avec une ame de cette trempe, paisible et ignorante de tout orage , c''était peine perdue que de développer ces grands moyens qui font en tout autre cas chanceler une sainte et faillir une Lucrèce.
Le colonel se retira avant la fin de la soirée, la rage dans le cœur, maudissant cette petite fille qui n''était pas même coquette avec lui , c''eût été presqu''une victoire; mais qui, pour nous servir d''une expression toute naturelle, pensait à lui quand elle le voyait. Il y avait là, depuis trois jours , un petit écolier en vacances qui n"'avait pas plus de dix-sept ans, blond et bouclé comme un chérubin, et qui nuisait peut-être un peu au conquérant désappointé. Le petit bonhomme attrapait fort proprement les papillons, à la course, dans les prés, et il avait enrichi
la collection dlda d'une douzaine d'espèces qu'elle n''avait encore pu réunir avant ce gentil pourvoyeur.
En sortant du salon où il fit quelquesunes de ces gaucheries dliomme en colère qui prêtent toujours au ridicule, le colonel furieux ne rentra pas directement chez lui. En passant sous les fenêtres du club présidé par le vicomte de Morselle, il vit un grand luxe de lumières dans les salonsetentenditdesécîatsderirebruyans devant lesquels il eut d'abord l'idée de se retirer; puis il réfléchit et se dit :
— Ils sont ivres et rient; entrons : je ferai comme eux!... Et il entra.
Ilarry de Morselle faisait les honneurs d''un punch colossal , à la suite d'un pari' de deux cents louis qu'il avait gagné la veille , au tir de pistolet , contre le receveur-général. Il avait parié qu'il briserait
une bougie les yeux bandés; et, le hasard aidant , il avait rempli cette extravagante gageure.
— Hourra ! s'écria-t-il, en voyant entrer le colonel, l'armée vient à notre aide ! Quel est le sylphe bienfaisant, ô aimable guerrier, qui vous a soufflé dans Forcille Tinexprimable soif que nous avions, ce soir, de votre présence?...
— Heureuse inspiration , Ilarry, répondit le colonel en lui serrant la main; très heureuse en vérité !.., Le hasard me sert aujourd'hui en enfant gâté. Mais à boire! car je suis altéré.
Et il but en effet et rapidement, sans mot dire, comme boit un homme en colère, un sourire contraint sur les lèvres, la main crispée autour du verre. Les autres buveurs faisaient grand tapage; le journaliste Louis d'Arlot n'avait plus que
son pantalon et versait du puncli aux œufs sur sa chemise, avec un grand sang-froid, pour en garder plus loog-temps le parfum ; puis il poursuivait, an milieu d'*un feu croisé d''ioterpeîlations et de burlesques sentences, un discours scientifique sur le cambouis végétal que personne n''écoutait et qu'il s^lTorçait, avec une miraculeuse persévérance, de rendre de plus en plus logique et lumineux.
Cependant liarry avait remarqué la teinte sombre de la physionomie du colonel, et tout en lui versant de fréquentes et copieuses rasades, il l'exhortait à la joie et lui débitait sa morale épicurienne, sans pouvoir parvenir à le dérider. Chez certains hommes l'ivresse a ce résultat inévitable : l'idée qui vous tient au cœur au commenceiiienl de forgie, Fidée triste ou gaie se fortifie, s'enracine, s''é{ar,<jit . §
pour ainsi dire. Elle devient idée fixe, monoiîianie, folie tempoiaiie.
Le colonel était entré sombre et dépité ; il sortit avec ïîarry de Morselle, au comble de Pexaspération ; farouche, attrabilaire, presque capable d\in crime.
ïiarry que l'orgie ne fit jamais chanceler, toujours son maître, toujours le même, sauf un peu plus de paroles, reconduisit le colonel chez lui, et par cette belle nuit, sur le boulevart, à la clarté de la lune, il n'eut pas de peine à obtenir un de ces épanchemens que le punch rend si faciles aux plus discrets, sur leurs propres affaires.
Ilarry pesa gravement toutes les circonstances, résuma la position des deux parties avec unclucidité merveilleuse pour un homme qui avait tant bu, et termina son long et minutieux examen de toutes
les fautes et déconvenues du colonel, par son moyen ordinaire de terminer toute discussion, à jeun ou après souper, par un pari ! Mais, cette fois, un pari sans probabilité, sans présomption aucune de possibilité, un pari d'écervelé, de fou, de tête à Penvers, un véritable pari d'ivrogne, à minuit, qui nécessairement y renoncera au soleil levé.
Au soleil levé pour Harry, c'est-à-dire à dix heures du matin, voici ce que fit le jeune homme. Il n'écrivit point au colonel pour lui rappeler Pétat dans lequel ils s''étaient séparés et lui proposer une rupture de la gageure à Pamiable; il appela Tomy, son groom, et lui donna ses instructions.
Et ce pari qui, la veille, n''était qu''uno extravagance; aujourd'hui, à cette heure,
de sang-froid, après une nuit de sommeil, était... hélas! que sais-je?...
Or, à midi sonnant, le brillant vicomte de Morseile prenait les derrières de la ville, marchant avec précaution et regardant autour de lui, comme s''il craignait d''ètre observé. Il arriva ainsi dans une petite ruelle obscure et inhabitée, où il n'y avait en ce moment quVine femme marchant à pas lents, avec un voile baissé sur un chapeau de forme anglaise. La femme ne s'arrêta pas précisément à l'approche de rélégant, mais elle sembla compter ses pas avec une nouvelle précision. Harry lui barra nettement le passage et lui mit la main sur le bras familièrement. Puis commença une conversation rapide et positive, à la suite de laquelle la femme au long voile reçut, non sans quelque semblant d'hésitation, une lettre
el de l'or qu'elle mit dans sa poche avec une impassibilité de puritaine, après quoi elle reprit le chemin de la ville, sans hâter sa marche ordinaire. Harry prit une route opposée et s'éloigna en sifflant et avec un air de dégoût. Le plus poli des hommes n''avait pas même porté la main à son chapeau, en quittant le mystérieux objet de son rendez-vous.
Au premier coup de Phorloge qui annonçait deuxheures, Harry reprenait le même chemin qu''il avait déjà parcouru une fois le matin. La femme au long voile baissé sur son chapeau de forme anglaise était toujours là, comptant de nouveau ses pas, comme pour savoir si elle n''avait pas commis d'erreur, deux heures plus tôt.
Harry semblait plus impatient; il arracha un papier des mains de cette femme, le lut avidement; puis il lui parla d'une ma-
liière animée , impérieusement, et d\ine voix rude; il conclut, comme à la première entrevue, en fesant briller de Por qu''il laissa tomber dans une main longue et sèche, de peur sans doute du contact; puis il partit avec un geste qui promettait et qui menaçait; et chacun s'éloigna de nouveau, selon ses habitudes et ses formes naturelles.
Harry se promena long-temps seul sur les remparts de la petite ville et il relisait souvent le papier pour lequel il avait donné de l'or. Voici ce que contenait ce papier :
(f On m'assure qu'il faut que je vous réponde, Monsieur; la personne qui m'y ■engage a des droits à mon respect et à ma soumission, j''obéis malgré tout ce que je trouve d'étrange dans cette obligation.
Je ne puis comprendre les sentimens que vous m'inspirez, puisque je vous ai à peine aperçu, puisque je ne vous ai jamais vu ni parlé dans le monde, où nous ne nous sommes pas rencontrés seulement une fois. Il me semble, avec tous les égards que je conserve pour des avis contraires, qu'il était plus naturel de vous adresser à celui qui seul est le maître de mon sort et de ma vie, qu'à une jeune fdle sans usage et assurément sans expérience î
d'affaires aussi sérieuses. Mon père, Monsieur, eût interrogé sa fille, et elle eût pu lui dire, sans détour, (comme elle lui parla toujours, ) ce qu'avec tous les ménagemens possibles, elle ne se sent la force, ni la volonté de vous répondre.
Inès DE Valognes. >)
M. de Morselle cherchait à comprendre la fin de cette lettre et la tournait en mille sens divers sans pouvoir y parvenir. Sa présomption ordinaire, son opinion bien positive sur les femmes, sans exception, finirent par lui rendre plausible le sens qui, le premier s'était présenté à son esprit : c''était qulnès de Valognes ne pouvait et ne devait même pas, en jeune fille bien apprise, lui révéler sur-lechamp, la réciprocité de sentimens qu'il venait de lui exprimer. Adoptant cette idée, la caressant avec triomphe, il quitta cet air grave et réfléchi qu'il ne pouvait conserver si long-temps et se dirigea vers le club où il passait la plus grande partie de ses journées. Sur la roule, Télégant rencontrale colonel Melnot qui donnait le bras augénéraldeValognes; il rougit presque en les saluant, mais ce fut un passager retour
sur îiii-mémc, un reste d'enfantillage. Il entra joyeuseuient dans le palais dont il était le monarque ; et depuis une heure il présidait sa cour et jetait les saillies, en prodigue , quand arriva le colonel Melnot.
Celui-ci avait sur les lèvres un sourire moqueur qui n'échappa pas au vicomte ; et, lui aussi, sourit, mais avec une fierté superbe, une ombre de dédain et de provocation.
— Hé bien ! îlarry ! dit enfin le colonel s''asseyant auprès de loi et profitant du brouhaha que faisaient les joueurs.
— lié! bien, colonel !... riposta le vicomte en le couvrant d\in victorieux regard.
— Et notre pari?
— Je le gagnerai, colonel!...
— Quoi ! s'écria celui-ci presqu''aussi
épouvanté que surpris^ vous le tenez toujours?...
— Pourquoi non? puisque je suis sûr devons gagner.
Mais, en ce moment le cercle se reforma; Harry reprit les rênes de son gouvernement et ce ne fut qu''à l'heure du dîner et en se séparant, que le colonel et lui échangèrent encore quelques mots à voix basse et puis il fut dit :
— A minuit!
— A minuit!
Le colonel sortit comme un homme qui n'est pas bien éveillé, stupéfait, abasourdi, ivre sans avoir bu.
Harry continua tranquillement, jusque chez le restaurateur, une dissertation trèssavante et très-judicieuse qu''il avait commencée à ses compagnons de folies, sur l'origine présumée et fort ancienne