‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 32 sur 32 · IM LA FONCTION DE LA MÊMOIBE · texte numérisé non relu

IM LA FONCTION DE LA MÊMOIBE

retrouver au besoin. Et nous pouvons reprendre ici pour les prolonger, les analogies que je signalais tout à rheure entre la vie sociale et le fonctionnement psychique. Les amis d'enfance, les camarades de classe, alors même qu'ils se sont perdus de vue depuis bien longtemps, ne sont pas parfaitement séparés. Il leur est resté un fonds commun de souvenirs, d'habitudes, de vieilles émotions, de façons analogues de sentir et de penser qui les rattache toujours. Certains groupements sociaux peuvent les unir encore à cause précisément de leur qualité d*anciens condisciples. Ils peuvent faire partie de quelques associations d'anciens élèves. S'ils se retrouvent, il n'est pas rare que leurs anciennes relations facilitent les nouvelles et les rendent plus amicales. Leurs vieux souvenirs ont créé une solidarité mutuelle qui leur est assez souvent une raison de se retrouver. Ils auront plus facilement recours les uns aux autres, ils s'appelleront plus volontiers s'ils peuvent s'entr'aider ou s'ils ont à collaborer à quelque œuvre commune. L'ancienne association par contiguïté a eu beau être enrayée, dissoute au cours de la vie, remplacée par des associations plus systématiques, elle subsiste encore et n'a pas perdu toute efficacité. Cela se voit le jour où elle peut faciliter elle-même quelque association systématique nouvelle, et même parfois sans cela, si quelque circonstance vient à détruire ou à relâcher les systèmes supérieurs qui en ont suspendu les effets, ou à les concilier avec elle.

Les analogies sont évidentes. Ce n'est pas seulement par métaphore qu'on doit rapprocher la vie sociale et la vie psychique. La psychologie doit certainement éclairer la sociologie, bien qu'il y ait, sans doute, dans la société, quelque chose d'autre que dans l'esprit. Et je crois surtout que la vie sociale éclaire beaucoup la vie individuelle et qu'il faut pour bien comprendre l'esprit le considérer comme une société d'ordre plus simple. Les faits psychiques nous montrent très souvent ces conservations et ces retours d'associations anciennes dont la force résiste parfois aux tentatives des tendances qui cherchent à s'assimiler certains éléments et à remplacer l'association primitive par une association plus systématique. Certaines personnes se trouvent plus à l'aise avec des amis d'enfance, même longtemps négligés, qu'avec de nouvelles relations qui tiennent pourtant une grande place dans leur vie. Ici le phénomène psychique explique jusqu'à un certain point le phénomène social qui lui ressemble. Il est certaines de mes impressions qui ne s'épanouissent bien que dans un milieu auquel elles sont depuis longtemps habituées. Il est parfois quelque peu gênant de relire une poésie, un morceau de prose dans une autre édition, môme plus belle que celle à laquelle on est habitué. L'émotion peut être affaiblie, arrêtée par les perceptions auxquelles elle n'est pas adaptée et qui sembleraient devoir la favoriser.

Paulhan. — Fonct. de la mém. 11

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La mémoire dont nous avons besoin n'est généralement pas celle qui reproduit entièrement ou même presque entièrement un état passé. Il suffit qu'un élément de cet état nous revienne à Tesprit, un élément concret ou abstrait, une image, un sentiment, ou bien une idée, la perception d'un rapport que nous n'avons pas toujours distingué jadis et que nous dégageons maintenant.

L'acte par lequel nous l'évoquons est en ce cas une nouvelle analyse suivie d'une nouvelle synthèse et il tend, lui aussi, à désagréger encore le composé primitif, et par suite, à détruire le souvenir. Souvent ainsi un fait de mémoire tend à rendre la mémoire impossible. Il ne fait au reste que continuer l'œuvre commencée par toutes les tendances qui ont agi déjà pour dissocier les éléments primitivement amalgamés. S'il nous permet la perception d'un rapport resté d'abord invisible, il tend, il est vrai, à créer un lien nouveau entre deux des phénomènes jadis associés, mais ce rapport forme lui-même un élément nouveau qui se dégage des autres et se classe à part, entre dans des systèmes diflFérents.

Assez souvent des réflexions tardives, des renseignements récemment reçus, nous font interpréter autrement les faits passés; nous découvrons

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entre ces faits des rapports que nous n'avions pas su voir à Tépoque où ils se sont présentés à nous pour la première fois. De nouvelles analyses et de nouvelles synthèses s'opèrent ainsi. Nous comprenons un mot, une attitude que nous avions à peine remarqués el que de nouvelles idées peuvent maintenant expliquer. Nous isolons des faits qui l'entouraient un petit événement passé presque inaperçu. Parfois il semble même qu'on avait complètement oublié un fait qui, tout à coup, et à Tappel d'une nouvelle tendance qui se forme, revient à l'esprit. Dans tous les cas de ce genre, le travail primitif de l'esprit sur les phénomènes qui se produisent en lui continue ou plutôt recommence après une interruption quelquefois très longue. Ils sont autant d exemples de la lutte de l'organisation contre la mémoire, puisqu'ils tendent à faire entrer dans des systèmes nouveaux des éléments qui jusque-là avaient survécu à peu près isolés. Il est vrai qu'ils survivaient à peine, précisément à cause de la nature et de la portée de cet isolement. Ils survivaient cependant sous quelque forme et la petite crise qui se produit ne leur donne une existence plus apparente que pour les faire entrer dans quelque synthèse qui se les assimilera.

§IV

Parfois aussi c'est l'ensemble du phénomène passé que nous avons besoin de rappeler ou qui se repro«-

duît sans notre volonté mais souvent de manière à ce que Fesprit puisse l'utiliser tout de même. Seulement il faut prendre garde à ce que c'est que cet ensemble. Il ne semble pas qu'il soit jamais absolument complet et même il y aurait sans doute quelque contradiction à supposer qu'il puisse l'être. Cela impliquerait un retour complet de l'état de l'esprit, de l'organisme et probablement aussi du milieu physique et moral, une disparition complète de l'état actuel, des conditions presque impossibles même à rêver. En fait, le souvenir même sous ses formes les plus riches et les plus concrètes est toujours une altération et une abstraction; autrement dit, il n'y a pas de souvenir absolu et le fait de ïnémoire est toujours par quelque côté un acte d'analyse et de synthèse. Il a toujours été altéré par l'organisation de l'esprit ou de quelques tendances qui fait du souvenir une reproduction inexacte et généralement affaiblie de la réalité, quoiqu'il puisse, comme nous l'avons vu pour le souvenir affectif, la développer et l'enrichir à certains égards. Mais alors aussi il cesse d'être, à proprement parler, un souvenir parfait.

L'ensemble qui revit est parfois abstrait. Il consiste en un système de relations que nous nous représentons, sans doute, mêlées encore de quelques visions, de quelques impressions concrètes, mais où l'essentiel, ce sont les rapports abstraits que nous avons parfois dégagés peu à peu. Si j'ai besoin de savoir par exemple à quelle époque j'ai fait tel

voyage, et quels en ont été les résultats, il est utile que je fasse revivre dans une pensée Tensemble de mes impressions, de mes idées et de mes occupations à cette époque. Il est sûr cependant que cet ensemble gîirdera toujours un caractère abstrait et appauvri. Le résultat de mes recherches, en supposant qu'elles aboutissent aussi bien que je le puis désirer pourra toujours s'exprimer en quelques phrases générales. Il me sera en tout état de cause aussi inutile qu'il m'est probablement impossible, de faire revivre des détails concrets comme les gesfes précis de l'employé qui m'a vendu un ticket ou les pièces de monnaie que m'ont rendues des marchands. Même si je ne recherche que le retour de vieilles impressions, il me suffit évidemment que les plus importantes renaissent, et produisent une sorte d'émotion d'ensemble qui est comme la résultante de mes émotions d'alors et qui est quelque peu modifiée par leur contact avec le moi d'aujourd'hui. Il est sans doute très bon et parfois peut-être indispensable que quelques détails concrets, avec les impressions spéciales qui les ont accompagnées, viennent donner à l'ensemble un aspect de réalité, une fraîcheur qui corrige ce que l'abstraction seule pourrait avoir d'un peu sec. Mais la renaissance de toutes les images, de toutes les émotions serait un encombrement sans profit, et qui, s'il n'était pas en soi contradictoire, empêcherait toute vie mentale, rien que par le temps qu'il exigerait.

L'utilité de la mémoire, c'est-à-dire de la conservation dans Tesprit d'éléments encore mal organisés, est mise en relief par les inconvénients deToubliqui provient d'une organisation trop prompte et trop étroite, prématurée, comme le sont toujours chez Thomme les organisations définitives, auxquelles la souplesse manque pour de futures transformations. Fréquemment, en effet, une analyse trop prompte ou trop radicale, une dissociation trop grande des éléments même, entrave la marche de l'esprit si elle s'accompagne du rejet des éléments que cette séparation ne fait pas engager dans quelque synthèse mentale.

C'est de là que proviennent souvent les inconvénients de l'oubli, qui sont en eux-mêmes suffisamment connus pour qu'il n'y ait pas à les indiquer plus longuement. Il est des gens qui ne retiennent que ce qu'ils ont compris, comme il en est qui ne voient que ce qu'ils peuvent immédiatement interpréter, ou qui n'accordent quelque attention qu'à ce qui peut intéresser en eux quelque désir assez développé déjà. Tous ces défauts sont exactement parallèles et semblables. Ou plutôt il n'y a là que trois formes différentes d'une seule imperfection. Le besoin d'une systématisation, même trop étroite, empêche la

conseryatioQ et la naissance d'impressions, d'images, de perceptions, d'émotions qui ne trouvent pas sur-le-champ de tendance pour les accueillir, qui ne répondent ni à un désir formé, ni à une idée déjà construite. Et par là le développement vraiment et largement systématique de Tesprit peut être gêné ou arrêté plus tard, car, en des circonstances diiïérentes, la formation d'idées nouvelles et de nouveaux sentiments aurait été facilitée par ces éléments disparus et elle peut souffrir de leur absence, ne pas s'effectuer ou s'effectuer moins bien, avec moins d'ampleur et de richesse. C'est encore un des cas où l'esprit synthétique trop étroit et trop exigeant nuit en fin de compte à la synthèse elle-même.

Ce défaut se trouve sans doute à quelque degré chez tous les esprits, comme aussi le défaut opposé. Rien peut-être ne serait absolument inutile si nous pouvions tout conserver et si nous étions assez habiles pour bien profiter de nos richesses. Il est fort probable aussi que nous conservons souvent bien des idées, des images et des impressions rela^ tivement très peu utiles et qui ne valent pas la force que nous dépensons pour les garder. Notre choix dans nos souvenirs, la sélection que nous exerçons volontairement ou instinctivement, ou qui simplement s'exerce en nous sans que nous y participions, est très difficilement harmonieuse. Il faudrait qu'elle combinât pour le mieux les avantages de la mémoire et ceux de l'oubli. Naturellement personne n'arrive à cet équilibre idéal.

On s'en rapproche plus ou moins. Ceux qui en restent le plus loin sont, d'une part, ceux dont les souvenirs restent trop solides, trop compacts, ceux chez qui l'association par contiguïté domine au point de gêner le raisonnement, les combinaisons nouvelles, le rappel même d'un fait ou d'une idée. D'autre part, et à l'extrémité opposée de la série, ce sont ceux chez qui les souvenirs concrets ne restent pas assez vivants. Chez eux les faits nouveaux sont immédiatement analysés, Tesprit y prend ce qu'il peut utiliser et rejette le reste. Il aboutit ainsi à une utilisation prompte mais trop imparfaite des éléments psychiques. Sans doute, abstraitement considéré, ce mode de fonctionnement ^e l'esprit est, toutes choses égales d'ailleurs, supérieur à l'autre. Mais il nuit au développement de l'organisation mentale et à ses transformations. 11 ne deviendrait entièrement justifiable que dans un esprit parfaitement systématique, si la réalisation de cet idéal n'impliquait une contradiction.

§ VI

De là l'utilité, la nécessité de cette forme inférieure d'activité mentale qu'est la mémoire. Elle représente un état d'organisation imparfaite. Et cet état s'oppose à un autre qui le dépasse immédiatement, mais il peut en annoncer, en préparer un autre encore qui dépasse celui-ci. Elle n'a pas sa raison

d'être en elle-même. Elle ne doit exister que pour faciliter une organisation supérieure que trop souvent elle trouble et empêche *.

Il paraît que dans certaines écoles privées de riHndoustan, les méthodes d'instruction ne diffèrent guère, ou ne différaient guère il n'y a pas bien longtemps, de ce qu'elles étaient il y a mille ans. On y lit et on y explique des textes, mais c'est surtout à la mémoire qu'on a recours. « Les enfants apprennent de longs morceaux par cœur et ce n'est que lorsqu'ils les savent parfaitement que le professeur leur en explique le sens *. » Sûrement je ne recommanderai pas ce procédé pédagogique. Cependant il faut bien reconnaître que, sous des formes plus douces, il est universel, qu'il sert non seulement à l'instruction, mais à toute la vie intellectuelle et morale de l'homme, et qu'il nous indique en somme nettement, sous sa forme précise et essentielle, la fonction de la ménK)ire.

Tout d'abord il est trop clair qu'il est constamment appliqué par les enfants. Ce qu'ils apprennent et même ce qu'ils comprennent relativement bien, ils n'en aperçoivent jamais complètement le sens et

i. Je me propose de montrer ailleurs que c'est ce qu'on pourrait dire aussi bien de tout phénomène psyctiique, comme de tout phénomène social. H faut donc prendre ici cette assertion dans un sens relatif.

2, AdarrCs report ^ p. 27. (Rapport sur l'enseignement au Bengale, p. 1868.) Cité par Ch. Bornes. L'Instruction publique dans l'Inde Anglaise. Revue pédagogique, 15 septembre 1903, p. 278.

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la portée. Qu*ils commettent souvent des erreurs grossières, je pense que chacun en sera persuadé s'il se rapporte à ses propres souvenirs et à ses observations, et aussi qu'ils retiennent bien des propositions sans leur attacher un sens très précis. Mais peu à peu, si leur esprit se développe bien, leurs souvenirs s'éclairent et s'avancent. Ils peuvent mieux apprécier un texte classique qui ne fut jadis qu'une leçon, si leur faculté d'admiration a résisté à l'ennui et au travail de la mémoire. Ils joignent des idées de plus en plus riches aux mots qu'ils ont conservés à moins qu'ils ne les associent simplement à des idées d'examen et ne se hâtent de les éliminer de leur esprit une fois que Tappui de ces idées et des désirs qui les encadrent et les produisent vient à leur faire défaut.

Mais les adultes, même ceux dont l'esprit est le plus haut, ne diflFèrent pas essentiellement de l'enfant en cela. Chez eux aussi les souvenirs sont une collection d'idées et de sentiments encore mal compris et mal ordonnés, dont l'esprit n'a pas tiré tout le parti possible. Comprendre une proposition, une idée, un fait, c'est en voir les rapports avec tant d'autres que nous n'avons jamais épuisé l'opération et que nous ne comprenons jamais rien parfaitement. A chaque rapport nouveau que nous découvrons, c'est-à-dire à chaque nouvelle synthèse que nous composons avec l'idée, la proposition, le fait et d'autres éléments restés jusque-là séparés d'elle, nous comprenons un peu mieux. Et nous ne

devrions jamais cesser de comprendre toujours davantage. Or cette compréhension progressive exige que l'organisation ne soit pas trop arrêtée, trop finie, trop parfaite dans sa forme encore si incomplète, qu'il y ait une certaine indépendance des éléments psychiques, en un mot que la mémoire n'ait pas été complètement vaincue et remplacée par la systémar tisation. Il faut que quelque systématisation se soit produite, d'abord parce que rien ne pourrait subsister sans cela , et ensuite parce que l'esprit ne peut attendre pour s'organiser que l'organisation lui soit possible sous ses formes les plus hautes. Mais il faut aussi que cette systématisation ne soit pas trop achevée, parce qu'alors la mémoire disparaîtrait, et le jeu libre des éléments et la possibilité d'une évolution prolongée. Un tel état ne conviendrait qu'à l'être complètement adapté à son milieu. Mais j'ai déjà indiqué que cette conception me paraissait contradictoire et, en tout cas, elle n'est pas réalisée.

Ce que je dis de l'intelligence s'applique aussi aux sentiments et à l'activité sous toutes ses formes. Au reste il n'y a pas de différence essentielle entre les divers phénomènes psychiques. Une tendance n'est complètement utilisée par l'esprit que lorsqu'il l'a appliquée à tous les objets possibles, dans toutes les circonstances possibles, lorsqu'elle a exercé son influence sur toutes les autres et qu'elle a subi la leur. Jusque-là, si bien organisée qu'elle puisse paraître, elle reste toujours dans un état d'imperfection et, comme nous ne pouvons jamais atteindre

le dernier anneau de la chatne des combinaisons et des transformations possibles, on peut dire qu'il reste toujours de la mémoire partout dans Tesprit et que l'organisation ne Vy a jamais nulle part absolument remplacée.

Après avoir étudié plus spécialement la mémoire affective, j'ai tâché de montrer la nature essentielle de la mémoire en général, et sa fonction dans la vie de Tesprit. Mais toutes les façons dont nous nous représentons cette vie (et ici encore on pourrait généraliser) restent schématiques et, à plusieurs égards, fausses. Elles n'en sont que des images raidies et très simplifiées. Que l'on compare à la vie la description la plus exacte, la plus minutieuse analyse, la théorie la plus compliquée, on sera frappé de rénorme distance qui les sépare. C'est le squelette décharné à côté de l'être complet agissant et vivant. Toute la richesse, toute la souplesse, toute l'inépuisable variété toujours changeante se perdent dans les récits que nous en faisons et dans les explications qui nous paraissent les plus acceptables. Nous marquons quelques rapports abstraits des phénomènes mais leur aspect réel risque trop ainsi de rester méconnu, et ce n'est qu'en se reportant à l'observa-

tion directe, aussi concrète et aussi complète que possible, qu'on verra s'animer nos lois et marcher nos théorèmes. Sans doute, cela est inévitable, ce sont les abstractions qui sont la matière de la science et son objet. Et nous retrouvons ici sous une forme quelque peu différente cette nécessité de Télimination, deTinhibition, de Timperfection que nous avons déjà souvent rencontrée. Seulement il ne faut pas que la science méconnaisse sa nature propre, ni qu'elle oublie trop, parmi ses généralités abstraites, celles qui symbolisent précisément la complexité réelle et Tondoyante richesse des phénomènes, celles qui représentent dans la mesure du possible et de l'utile ce qu'elle ne peut reproduire ou même analyser, parce que c'est ce qui est détruit par l'analyse, celles qui représentent ses propres limites et tiennent à ses conditions essentielles. Je crois bien que la psychologie n'a pas toujours su se garder de ce défaut. Comme nous disions tout à l'heure qu'il y a du souvenir partout, on peut dire, en un autre sens, qu'il n'y a jamais de souvenir parfait. Un fait ne reste jamais dans l'esprit tel qu'il s'est produit. Il ne peut subsister qu'en ne subsistant pas, en se transformant, en perdant des éléments, en s'en assimilant d'autres, en modifiant la nature de leurs associations, en rompant lui-même ses propres associations, en les altérant ou en en formant de nouvelles. Ses éléments se transforment pareillement et chacun d'eux va modifier l'esprit, s'incorporant à des systèmes d'idées et de désirs qu'il complète,

qu'il corrige, qu'il confirme ou qu'il affaiblit. Continuellement de nouvelles relations s'établissent ainsi tandis que d'autres s'atténuent et s'effacent. L'état nouveau provoque continuellement des réactions qui l'utilisent, qui le dissolvent, qui le combattent, qui le complètent. Il se dissout, disparaît, n'existe plus que par les modifications qu'il a produites dans l'esprit et ceux de ses éléments qui s'y sont incorporés. Souvent il n'en est plus question, il ne revient plus. Parfois au contraire il reparaît amoindri généralement, décoloré, abstrait, et en certains cas fortifié au contraire, et à certains égards plus intense, quoique toujours appauvri par le sacrifice de beaucoup de ses éléments secondaires. Et il agit encore comme la première fois. Il intervient pour satisfaire certaines tendances et pour en réprimer d'autres. Son œuvre faite il disparaît encore, puis s'évoque de nouveau parfois comme au hasard, rappelé par quelque rêverie, selon le caprice du jeu des éléments psychiques, ranimé par quelque modification physiologique : une activité anormale de la circulation, la fièvre, l'excitation qui suit un bon repas. De nouveau il agit, si faiblement que cela soit, et parfois avec vigueur encore. Il ramène dans l'esprit des sentiments d'autrefois, il y fait revivre un passé disparu qui réagit sur le présent et sur lequel le présent agit à son tour, et chacune de ces actions si variées et si nombreuses se répercute indéfiniment et se prolonge par des transformations infimes ou considérables des idées et des désirs.

L'esprit se modifie encore en le modifiant et tous ces changements vont se perdre dans un retentissement décroissant à Tinfini avec parfois des réveils brusques et des recommencements.

La volonté s'en mêle aussi, se soumet les éléments du fait primitif ou ses reproductions, elle révoque à son tour quand le moi juge qu'il a besoin de lui. Et le même travail continue indéfiniment. De temps en temps une circonstance imprévue rend sa fraîcheur à la vieille image effacée, lui assure de nouveau Tappui de quelques idées, de quelques impressions depuis longtemps disparues et qu'elle fait revivre. Puis la désagrégation reprend. Le travail d'analyse et de synthèse se poursuit, avec des interruptions, des retours qui semblent abolir un moment les résultats acquis et des reprises. Peu à peu tous les agrégats de faits psychiques tendent ainsi, sans y arriver jamais entièrement, à se dissoudre, à se fondre dans la vie systématisée de l'esprit, à ne plus laisser d'autre trace de leur existence qu'un changement plus ou moins considérable de l'organisme mental, à ne plus rien être sinon une disposition fonctionnelle représentée anatomiquement par un certain état relativement stable de la substance nerveuse. Leur évolution a perfectionné ou troublé la machine pensante, et par là leur vie se continue, mais comme ensemble concret ils ont disparu, ils sont morts, ou presque morts. Seulement au-dessus d'eux la vie agitée recommence, et ils ne se manifestent qu'en entrant en association ou en conflit avec les faits

CONCLUSION m

nouveaux qui se présentent. Une perception nouyelle, une émotion d'à présent n'est que le résultat de Taction des conditions actuelles sur l'organisation longuement constituée à travers les siècles et qui ne se manifeste que dans ses relations avec elles. Toujours le même travail recommence sur des bases de plus en plus compliquées tant que la systématisation se poursuit progressivement. Ainsi les hommes disparaissent et les générations se succèdent, tandis que reste l'organisation sociale qui fut leur création et qui va déterminer à son tour l'œuvre des générations nouvelles, l'influencer, la diriger et se transformer peu à peu, en retour, sous son action.

Dans cet inextricable enchevêtrement d'actions et de réactions, la mémoire, c'est-à-dire la persistance de certains états d'àme unis par la contiguïté, par des associations mal systématisées, provenant du jeu indépendant et incohérent des éléments psychiques, a paru garder un rôle important. C'est ce rôle que j'ai essayé de préciser, et les conclusions auxquelles je suis arrivé par l'étude du souvenir affectif comme par l'examen du rôle général de la mémoire me paraissent concorder avec les lois de la psychologie générale telles que je les ai exposées ailleurs et telles que j'ai souvent, depuis lors, essayé de les appliquer à diverses questions.

Paulhan. — Ponct. de la mém. 12

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