CHAPITRE VII
Si la mémoire existe et ne cède pas entièrement la place à Torganisation, c'est que le conglomérat d'états quelque peu incohérents dont nous avons parlé est un composé d'associations systématiques élémentaires qui, comme tous les faits psychiques de même ordre tendent à persister et à se reformer tant que tous les éléments associés n'ont pas disparu de Tesprit, et qu'il n'est pas toujours facile de refréner cette activité. C'est aussi qu'il n'est pas toujours utile et qu'il serait quelquefois désastreux de l'inhiber complètement. L'organisation générale de la personnalité peut avoir besoin d'elle, et même sans en avoir besoin, elle peut l'utiliser si elle se met spontanément en jeu.
Aussi, quoique l'évolution de l'esprit, son unifica-
tion progressive tendent à faire disparaître la mémoire au profit de l'organisation, les faits de mémoire n'en sont pas moins innombrables. On peut dire, en un sens, qu'il y a de la mémoire partout. Souvent même pour des raisons assez faciles à saisir et qui ne contredisent point les affirmations précédentes, mais qui en indiquent la portée, les faits de mémoire sont bien plus nombreux dans un esprit supérieur. C'est que chez l'esprit supérieur, l'évolution est beaucoup plus compliquée. Il est beaucoup plus riche en éléments de bien des sortes, et alors même que l'allure générale en est bien systématisée, il se peut que les petits écarts des idées, des sentiments, des images soient infiniment plus nombreux, et même relativement plus marqués chez lui que chez une nature moins touffue, moins abondante en éléments, moins puissamment organisée, et, somme toute, bien inférieure.
En bien des cas nous pouvons avoir besoin d'avoir recours à l'association par contiguïté que tant d'attaques peuvent avoir affaiblie. Il peut nous être utile de savoir à quelle époque telle chose nous est arrivée, à quel moment nous avons éprouvé une impression ou commencé à prendre une habitude, dans quel livre nous avons trouvé tel renseignement ou quelle personne nous l'a donné, quels sentiments dominaient en nous quand nous avons écrit tel article ou tel livre. Les exemples de ce genre d'utilité sont innombrables, et lous reconnaissent la même condition générale. 11 faut et il suffit pour que
la conservation d'une association par contiguïté soit désirable, qu'elle puisse entrer dans Torganisation de l'esprit. Il faut et il suffit qu'une nouvelle tendance soit formée, acceptée par le moi, introduite dans une personnalité qui ail besoin de cette association, qui puisse se l'assimiler, la prendre comme un de ses éléments. Elle avait vécu jusque-là d'une vie indépendante, maintenant elle trouve à s'employer systématiquement. C'est ainsi qu'un homme arrivant au pouvoir peut tirer parti, pour le bien de l'Etat, de ses relations avec un ancien ami, négligé ou perdu de vue pendant longtemps,. dont il peut, à présent, utiliser les aptitudes, — ou se servir de toute autre manière qu'on voudra imaginer.
D'autre part, lorsque le souvenir, l'état évoqué selon la loi de contiguïté, s'impose à nous sans que nous le désirions, l'esprit tente souvent d'en tirer parti, selon un mécanisme que j'ai analysé bien des fois, dont j'ai dû parler tout à l'heure à propos de la mémoire affective, et sur lequel, pour cette raison, je me dispense d'insister ici. Je rappelle seulement le rôle que joue l'association par contiguïté et la vie indépendante des éléments psychiques dans presque toutes les formes de l'invention, sinon dans toutes.
L'association par contiguïté, et les faits de mémoire n'en témoignent pas moins toujours, même dans les cas les plus favorables, de quelque imperfection du mécanisme mental. C'est un défaut que l'esprit utilise parfois, mais qui n'en est pas moins
un défaut. A vrai dire, on ne saurait s'en passer. C'est là un des mille signes de Timperfection relative de lesprit humain. Dire qu'il évolue et se transforme c'est dire évidemment qu'il n'est pas « parfait ». Et pour remédier à certains défauts, certains autres sont nécessaires. Psychologiquement et socialement on ne réprime guère un mal que par un autre mal qu'on juge préférable, plus utile ou moins dangereux, ou dont on se sert simplement parce qu'il existe déjà et qu'il vaut mieux en tirer parti. On peut même espérer qu'on pourra corriger deux maux l'un par l'autre.
Naturellement cette correction n'est jamais complète, et il reste toujours quelque défaut. Tous les souvenirs ne peuvent être réellement utilisés, il en est beaucoup qui sont inutiles, et un assez grand nombre qui sont fâcheux et nuisibles en somme. Us sont toujours, je pense, utiles à quelques égards, mais leurs inconvénients peuvent dépasser de beaucoup leurs avantages. C'est le cas, par exemple, de certains souvenirs désagréables qui nous reviennent de temps en temps sans pouvoir maintenant agir d'une manière appréciable sur la direction de notre conduite.
Môme l'évocation volontaire des souvenirs se fait avec quelque trouble, avec un rappel de détails parasites, tant que la tendance qui les utilise ne les a pas bien assimilés, c'est-à-dire tant que le souvenir reste réellement un souvenir. Cela est assez évident. Et d'ailleurs on peut remarquer sou-
vent combien d'éléments étrangers accompagnent celui dont nous avons besoin. Les cas extrêmes sont représentés par le fait cité par Abercrombie et que je rappelais tout àTheure. Je sais aussi combien de fois il m'arrive, quand je veux évoquer un court passage d'un morceau de musique, d'être obligé de faire revivre avant lui les passages précédents, dont je n'ai que faire, mais qui tiennent trop "à l'autre pour s'en séparer. Bien souvent nous ne trouvons le fait dont nous avons besoin que par des tâtonnements successifs. Ces tâtonnements éveillent en nous des images, des idées, des impressions dont nous ne tirons aucun profit direct, mais qui adhèrent soit aux tendances directrices, soit aux éléments de l'idée cherchée que nous possédons déjà. Ce phénomène de complication et d'imperfection est d'autant plus apparent que la mémoire est plus forte, et il disparaît à mesure qu'elle s'efface devant l'organisation naissante.
Un élément psychique pris d'abord dans un tout compact et peu cohérent se dégage de cette gangue, s'associe avec d'autres éléments, entre dans quelques tendances organisées dont il devient un élément discipliné. Il paraît complètement séparé des éléments avec qui il était associé jadis. Cependant, si je puis ainsi dire, il les connaît encore. Il sait les