‹ La fonction du poèteChapitre 34 sur 48 · CHAPITRE XIV PAN · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV PAN

Sommaire : Le Culte du Poète. — Proclamation de la suprême puissance. — L'homme du XIXe siècle. — L'envoi des apôtres de la civilisation. — L'identité dernière. — La réalisation du Rêve. — Le triomphe de Besançon. — Le triomphe de Paris. — E. Hello et le rôle du poète. — Le triomphe des funérailles. — Toute la Lyre.

Au lendemain du succès des Misérables, le poète fut l'objet d'une première glorification grandiose au banquet organisé à Bruxelles par ses éditeurs. Théodore de Banville le célébra en une page définitive qu'il faut citer, car nulle autre ne l'effacera :

« Le grand ouvrier des Orientales avait pris au xvie siècle, en les transformant, ses plus beaux rhythmes lyriques ; à l'antiquité, son sentiment exquis de la beauté matérielle ; à l'Orient, sa pompe descriptive et son identification de Dieu avec la nature créatrice ; aux poèmes du Xord, leurs figures éthérées et célestes ; au moyen âge, l'habileté patiente de ses orfèvres excellents ; et, calme, sûr de lui-même, doué d'une prodigieuse force d'assimilation et de synthèse, il avait amalgamé tous ces éléments dans sa main puissante.

... A ces rythmes il donna une âme et dès lors nous avions une poésie semblable à nous, et, retenus encore dans le doute sur nos destinées, nous savions avec quels mots exhaler nos plaintes. Aujourd'hui les temps sont changés encore ; nous avons notre Chanaan devant nous et nous le voyons ; nous savons que le droit et le désir de

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l'humanité, c'est le bonheur même sur cette terre ; nous savons que toute souffrance est transitoire, que la douleur et le mal doivent mourir et nous voulons entendre tous les sanglots et voir couler toutes les larmes pour pouvoir montrer aux âmes gémissantes la radieuse clarté de leur délivrance. Pour continuer à vivre, pour rester l'écho de nos aspirations, la poésie a dû grandir encore et atteindre à son développement suprême ; libératrice et créatrice, inclinée sur tous les maux et attentive aux aurores naissantes, elle contient dans sa forme terrible, exaltée et rayonnante, les cris des pâles victimes, les tumultes de la nature captive qui sera réconciliée, les gémissements des créatures souffrantes et le chant glorieux des générations rachetées', l'immense hymne de joie qui doit s'élever sur les ruines des haines et des misères et embrasser enfin dans ses ondes mélodieuses toute la création étoilée et triomphante. Cette nouvelle langue extrahumaine, ailée, divine, où se mêlent la voix de la femme opprimée et celle de l'ange, le murmure de l'Océan et l'extase des cieux, nous l'avons entendue, elle existe ; celui qui avait tout créé déjà a trouvé en lui le moyen de donner à notre parole l'intuition du beau infini et la vision des choses célestes ; par les Contemplations et par la Légende des Siècles le Verbe poétique nouveau, le Verbe du présent avide de lumière et de l'avenir éblouissant a été inauguré (1) ».

En 1877 commence en l'honneur du poète la série des manifestations d'enthousiasme, dont la dernière sera l'apothéose de ses funérailles nationales. Le 21 décembre 1877, dans un dîner offert à la Presse, à l'occasion de la reprise de Hernani, Hugo porte un toast à ses deux patries : la grande France et le grand art. Il insiste de nouveau sur l'idée fondamentale de sa mission, sur

(1) G. Fkédéeix. — Souvenir du Banquet offert à Victor Hugo p. 44, 45.

la nécessité de créer en France un monde calme et serein, formé de tous les penseurs, de tous les écrivains, de tous les artistes, qui donnerait aux régions troublées le grand exemple de la concorde et le beau spectacle de la fraternité. Le vers de Corneille : « Au moment d'expirer je tâche d'éblouir », lui inspire une variante : « Au moment d'expirer je tâche d'apaiser ». Il cherche à faire reconnaître cette patrie de l'art où se rassemblent les génies de toutes les nations, et lorsqu'il en énumère les grands citoyens, la salle d'un seul cri ajoute à sa liste : Victor Hugo (1).

En 1878 dans le discours qu'il prononce à la Gaieté pour le centenaire de Voltaire, il rétracte son jugement de la Muse française et des Rayons et les Ombres. Voltaire n'est-il pas son prototype ou plutôt son précurseur? « Il s'en est allé chargé d'années, chargé d'œuvres, chargé de la plus illustre et de la plus redoutable des responsabilités, la responsabilité de la conscience humaine avertie et rectifiée. Maudit par le passé, béni par l'avenir ». Voltaire était plus qu'un homme, il était un siècle, et devant ce prédestiné, évidemment élu par la suprême volonté pour l'œuvre qu'il avait faite, l'ancien proscrit déclare noblement : « Il n'y a qu'une puissance, la conscience au service de la justice, et il n'y a qu'une gloire, le génie au service de la vérité (2) ».

C'est cette puissance et cette gloire que lui attribue son ami V. Schœlcher, au banquet du mois de mai 1879, à propos de l'abolition de l'esclavage, en l'appellant non seulement le survivant de la race des géants, le chef de la littérature moderne, mais le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. Pour remplir aussitôt son rôle de défenseur des déshérités, le poète se lève ; sa voix qui, 'ui disait-on, pénétrerait jusqu'au cœur de l'Afrique,

(1) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 56.

(2) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 70.

retentit et envoie les peuples européens coloniser cet énorme continent, « afin que sur la terre dégagée de plus en plus des prêtres et des princes, l'Esprit divin s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté (1) ».

A la centième représentation de Notre-Dame-de-Paris, l'actrice revient en scène et lui récite les strophes dans lesquelles Banville célèbre sa puissance spirituelle, sa grandeur d'incarnation du peuple :

Peuple on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne ;

et le salue « Génie entré vivant dans l'immortalité ». Insuffisamment exalté par son disciple, le Maître se charge de sa propre glorification, reprend les expressions du toast de Bruxelles, et se divinise lui-même. « Le Verbe a créé le monde : eh bien, s'il est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le peuple soient d'accord, la littérature est le verbe du peuple (2). » ; le triomphateur conclut : « Ce que le Verbe a commencé, la littérature le continue. Après le fait créateur, le fait civilisateur ». Impossible de se rapprocher davantage du divin Logos et l'on se demande si Victor Hugo n'avait pas fini par se croire la parole même du Tout-Puissant. Au cinquantenaire de Hernani, le 26 février 1880, Emile Augier admire le magnifique spectacle d'un grand homme assistant à sa propre apothéose et « conduisant lui-même le char du triomphe définitif que ne poursuit plus Pinsulteur ». Il montre au poète la postérité qui l'entoure vivant, et lui porte ce toast : « Au Père (3) <>, tandis que François Coppée acclame l'ancêtre :

Vieux chêne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches !

Ici encore, malgré leurs louanges, les thuriféraires et

(1) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 117.

(2) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 122.

(3) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 129.

les psalmistes n'ont pas vu toute la grandeur du rôle que s'adjuge le Génie. En le définissant pour glorifier Louis Blanc, le 3 juillet 1880. Victor Hugo, espère bien que les auditeurs du Château d'Eau lui restitueront ce qu'il attribuait si bénévolement à son compagnon d'armes. Le xvie siècle a été le siècle des peintres ; le xvne le siècle, des écrivains ; le xvme, le siècle des philosophes ; « pour suffire au xixe il faut être peintre comme au xvie, écrivain comme au xvne, philosophe comme au xviir3 ; il faut en outre avoir, comme Louis Blanc, ce religieux amour de l'humanité qui constitue l'apostolat et qui fait directement voir l'avenir (1) ». Il était évident que ce peintre, cet écrivain, ce philosophe, cet apôtre, c'était l'auteur de la Légende des Siècles, c'était le génie qui s'épuisait à verser aux hommes la paix, la clémence, l'amour, la justice, le droit, la vérité et qui répondait avec calme à ceux qui lui criaient : « Ami songe à la tombe ! ne te consume pas ! ».

— Je fais mon devoir de flambeau (2).

Mais une fonction qui n'est pas reconnue est sans autorité ; une suprématie spirituelle dont nul ne se doute est vaine. Victor Hugo sera-t-il l'annonciateur bafoué d'une comète idéale, la fraternité ? Il avait entrevu jadis cette destinée et ajouté à son poème sur Halley un commentaire très net. Les sacristains, les sophistes et les scribes déclarent ignorants Pythagore, Pascal, Voltaire, Montesquieu,

Ceux dont un reflet d'astre éclaire les visages

Et vont criant : Voilà les fous ! — Ce sont les sages (3).

Pourquoi n'espérerait-il pas cependant voir la France

(1) Au. Bahbou. — Victor Hugo. — Sa vie, ses Œuvres, p. 272.

(2) Religion* et Religion. — L'Ane, p. 78.

(3) Légende des Siècles. Edition de l'Imp. Nation. — Reliquats

le glorifier ? La multiplicité de ses appels, la solennité de ses oracles, les lueurs extraordinaires de ses mots finissent par troubler ses contemporains. Pour l'un d'eux, il est un « génie en gésine éternelle, absorbant, résorbant et exprimant depuis près de quatre-vingts ans toute la force intellectuelle d'un peuple. Il est celui qui sait avant tout le monde, qu'il faut écouter bouche béante, car un mot de lui en dit plus long sur la misère humaine que la science et même que les astres (1) ». Sénateurs et futurs ministres renchérissent sur les éloges du juvénile admirateur. A la fête de Besançon, pour l'inauguration de la plaque commémorative de sa naissance, l'un déclare : « Ce n'est point un vulgarisateur, c'est un prophète (2) ». L'autre affirme, devant son buste que David couronna de lauriers, qu'il n'est point un sentiment humain français qu'il n'ait exprimé. Comme d'Homère découlait pour les Grecs toute poésie, de Victor Hugo sort une source qui s'est répandue sur les esprits les plus divers, sur trois générations de poètes, de peintres et de musiciens (3). On le salue le poète des Etats-Unis d'Europe.

Le 27 février 1881 c'est tout Paris qui l'acclame. Il vient d'entrer dans sa quatre-vingtième année. Le Président du Conseil des Ministres lui offre un vase de Sèvres, au nom de la République, comme « à un souverain de l'esprit (4) ». Pendant toute cette journée défilent sous ses fenêtres cercles, lycées, délégations, associations, foule ; on entasse devant sa porte les bouquets, les palmes, les couronnes et les plus louangeuses inscriptions. Lorsque le Conseil municipal se présente à son tour, tête nue, Victor Hugo peut croire que son idéal est atteint, qu'il est bien

(1) E. Bergerat. — Sur l'Ane, d'après le Livre d'Or de E. Blémont.

(2) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 145.

(3) Depuis l'Exil (1876-1880), p. 147.

(4) Depuis l'Exil (1881-1886), p. 4.

reconnu le pape de la civilisation, qu'on célèbre en ce jour son intronisation et du haut de son balcon dépassant, pense-t-il, la loggia de Saint-Pierre-de-Rome, «au nom de la nature, de l'univers, au nom detout ce qui vit, raisonne, pense, aime et espère ici-bas, au nom de toutes les villes, il salue Paris, la ville immense, la ville sacrée (1) ». C'est la bénédiction Urbi et Orbi, la cérémonie suprême qui dépossède Rome pour donner à Paris le souverain pouvoir spirituel.

Le lendemain le sénat se lève tout entier à l'entrée du poète dans la salle des séances, comme jadis les députés pour Lamartine, comme autrefois le peuple pour Virgile. L'avenue qu'il habite quitte en partie le glorieux nom d'Eylau pour porter le sien. Le poète partage la gloire du conquérant, Napoléon se retire devant Victor Hugo. Ainsi se réalise le fameux binôme du siècle dont il était question dans Littérature et Philosophie mêlées : « A + B. Xapoléon plus Yinconnu (2) ». L'inconnu c'est Victor Hugo lui-même.

Il se doit de prouver sa vigueur : il le fera aisément en liant quatre gerbes de ses moissons d'exil ; cela lui permet de déclarer superbement aux Quatre Vents :

Le poète est pasteur, juge, prophète, apôtre, En quatre pas il peut aller d'un bout à l'autre De l'art sublime ainsi que vous de l'horizon (3).

Ce pasteur, comme celui de Magnitudo Parvi, aura-t-il des hymnes d'amour pour la nature nourricière et pour le troupeau qui se fie à lui ? Ce juge vieilli adoucira- t-if le code sévère, ? Ce prophète, comme Moïse et Isaïe, célèbrera-t-il la Terre promise et l'Eden de l'humanité ? Cet apôtre, nouveau saint Jean, redira-t-il le précepte

(1) Depuis VExil (1881-1886), p. 9.

(2) Littérature et Philosophie. — Ymbert Galloix (1833), p. 270.

(3) Les Quatre Vents de V Esprit. lre pièce.

divin : « Aimez- vous les uns les autres» ? Ainsi toutes ses fonctions finiraient par se fondre en une seule : la préparation du bonheur humain par la fraternité. Mais s'il veut apaiser, comme il l'a récemment promis, il lui faut reprendre ses œuvres de proscrit, les remanier et les corriger pour les mettre en harmonie avec ses nouveaux sentiments, de même qu'en 1852 il avait repris et transformé ses œuvres pour les faire vibrer de ses indignations. Il ne l'a pas fait pour l'Art d'être Grand-Père, il ne le fait pas pour les Quatre Vents de l'Esprit. Le livre satirique répète les mêmes diatribes que les Châtiments contre les prétendus adversaires de la religion des penseurs et du bonheur des peuples, contre les prêtres et les rois.

Croulez, toi, monstre pape, et toi, monstre empereur (1).

Ce sont des feuillets arrachés aux Années funestes. Le livre dramatique emprunte au Théâtre en liberté Les deux Trouvailles de Gallus et le livre épique à la Légende des Siècles, le poème de la Révolution. Le livre lyrique luimême ne peut se contenter des harmonieux souvenirs de l' arrière-saison qu'attriste l'hiver proche, le proscrit exaspéré, le prophète de la civilisation revient à la charge contre l'empire écroulé et contre la Rome catholique, à l'heure où sur la chaire de Saint-Pierre est assis le pape le plus capable de comprendre et de bénir les aspirations de la démocratie, le grand Léon XIII.

Même après le concert de louanges de la fête des quatre-vingts ans, cette nouvelle œuvre excite un enthousiasme invraisemblable. La critique devient un « concours de dithyrambes » suivant l'expression si juste de M. Gustave Simon (2). » Le Temps exalte

(1) Les Quatre Vents de l'Esprit, I. Livre satirique, xvi. — Le Bout de l'Oreille.

(2) Les Quatre Vents de l'Esprit (Edit. de l'Imp. Nation.). — Revue de la Critique, p. 175.

l'universalité du poète, car « Shakespeare n'a pas fait d'épopée, Dante n'a pas écrit de drames, Pindare de satires et Juvénal n'a pas composé d'odes ». « Il donne le vertige à ceux qui se croyaient assurés de n'en plus avoir en le contemplant, » affirme L. Ulbach. Henri de Bornier le compare à l'orgue de l'église de Sainte-Bavon de Harlem qui, avec ses quatre claviers, ses soixante registres et ses douze soufflets, «fait succéder des souffles de printemps à des hurlements de cyclone ». Aurélien Scholl se contente de déclarer que « Hugo a mis l'infini en volume ». Les plus sages, comme Bérard-Varagnac avouent qu'ils sont mal placés, étant au pied de la statue, pour pouvoir la juger; la perspective d'ensemble leur échappe. Ils évitent du moins la lourde méprise d'un Catulle Mendès saluant une nouvelle manière du Maître dans ce livre contemporain de la Légende. Les Quatre Vents de V Esprit ne sont en effet qu'un même souffle qui flagelle les ennemis du poète, les abat devant sa conscience altière, voue les princes au mépris des Margarita et au dégoût des Zabeth, fait sonner les huées des mascarons autour des vieilles statues royales, ce qui excitait le juste étonnement de son ardent admirateur Paul de Saint- Victor (1). Et c'est ainsi que Victor Hugo apparaîtra à la multitude, suivant la remarque de L. Ganderax, « comme un père du peuple, comme un pape laïque, innocent de tous les crimes dont elle soupçonne confusément les autres papes (2) ». Est-ce que le poète recherche cette violente antithèse et travaille sciemment à l'établir dans les esprits ? Non, car l'illusion est de croire que ses œuvres puissent représenter sa pensée d'octogénaire ; ou plutôt il a trop accumulé d'œuvres de combat, il ne peut les dominer, ni les refondre, il en est

(1) Paul de Saint- Victor. — Victor Hugo, p. 383.

(2) Revue des Deux-Mondes, 1er décembre 1882. — Le Roi s'amuse par L. Ganderax.

accablé. On admire sa fécondité et la force de son esprit. Hélas ! il édite ses œuvres, il ne les renouvelle plus. La troisième et dernière série de la Légende des Siècles parait en 1883, elle eût pu paraître dès 1877 en même temps que la seconde. C'est encore la Muse Indignation qui triomphe. Non qu'il y ait déviation, dégénérescence, durcissement, mais le poète avait choisi les plus belles pièces écloses depuis 1852 pour la seconde série, ce sont les autres qu'il donne aujourd'hui. Et cependant l'enthousiasme grandit toujours.

Aussi devant ce culte dont il est l'objet, un critique profond et méditatif, E. Hello, ne peut s'empêcher de songer à ce rôle pacificateur qu'it devrait jouer. « Non seulement, dit-il, il n'est pas méconnu, mais il a conquis pendant sa vie le prestige des personnages historiques, le prestige des héros lointains. L'envie qui s'attaque à tout ne s'attaque pas à lui. La critique désarme. Les peuples s'inclinent. On ne juge plus, on chante. Les Latins l'appelleraient : Vates. Les Grecs l'appelleraient : Créateur. » « Vous figurez- vous un vieillard n'ayant plus d'attache, délivré des affaires personnelles, délivré de l'accident, dominant les choses parce qu'il ne subit plus les passions, portant dans les détails de la vie la gravité que donne le voisinage des choses qui ne finissent pas ?... Quiconque verrait ce vieillard penserait à l'avenir plus encore qu'au passé. Au lieu d'être des limites, ses souvenirs seraient des élans. Sa mémoire, au lieu de le borner aux jours qui ne sont plus, le précipiterait vers les aurores éternelles.

«S'il avait autrefois connu le désordre, s'il s'était mépris sur le sens de la famille, si, cherchant la joie, il s'était trompé de route, il porterait le regret de ses égarements comme un flambeau pour éclairer sa route et celle des autres.

'< Si un de ses livres tombait entre les mains d'un jeune

homme, ce jeune homme se sentirait plus jeune et plus près de l'Eternité. S'il tombait entre les mains d'un enfant, cet enfant, sans le comprendre tout entier, éprouverait quelque chose d'extraordinaire. Il sentirait le souffle de la sagesse, croirait que son .Ange gardien se rapproche de lui, donnerait l'aumône aux pauvres plus respectueusement qu'à l'ordinaire, et se mettrait, à genoux autrement que la veille, pour faire sa prière du soir.

« Si ce livre tombait entre les mains d'une jeune fille, elle sentirait le frémissement et l'ardeur de la pureté : car la pureté est une chose brûlante. Si ce livre tombait entre les mains d'un homme mûr, il sentirait redoubler en lui le goût de la vie et la saveur de l'activité. Si ce livre tombait entre les mains d'un homme d'Etat, il verrait reculer autour de lui les quatre horizons. Il sentirait ses projets mûrir, sa destinée grandir ; il embrasserait d'un coup d'œil plus sûr, plus vaste, l'histoire universelle, et ses aptitudes pratiques grandiraient avec la portée de son regard.

« Le vieillard dont j'essaie de tracer le caractère et l'œuvre saurait et dirait aux hommes que le bien est l'unique vérité, que le mal est une négation. Ce grand poète ferait comprendre aux générations que le beau porte en lui toutes les formes, que le laid n'est rien, rien qu'une négation, que le Beau est varié étant la splendeur du Vrai, que le laid est monotone étant le manteau du néant. Ce vieillard c'est Victor Hugo dans son type, Victor Hugo tel qu'il devrait être (1). »

Après 1870 on pouvait espérer que le poète adouci écouterait davantage aux portes de l'histoire et qu'il montrerait enfin la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, que le développement excessif des usurpations

( 1 ) E. Hello. — Le Siècle, p. 385 et sq.

s'ajusterait ainsi à l'ensemble ; Victor Hugo le déclare derechef. « Il faut aux nations

Un libérateur pur, apaisé, rayonnant. »

Mais non, l'amertume de l'exil ne s'est pas dissipée. Ce libérateur pur, qui célèbre les grandes lois, estime le rugissement des passions utile à l'ascension morale d'ailleurs inévitable, ce poète apaisé humilie les conquérants par les tirades d'un voleur, piétine on ne sait quel cadavre de roi, précipite dans l'enfer de Dante un pontife bien innocent du coup d'Etat du Deux Décembre ; ce mage rayonnant accepte la violence comme facteur de progrès, voit la lumière couler de la tête de Louis XVI (1) et clôt son œuvre par un psaume sur les tentatives impuissantes et incohérentes de l'humanité contre Dieu : il oublie son propre principe que le développement de la civilisation correspond au sentiment de plus en plus sûr de la présence divine dans la société des hommes par la justice et l'amour. Dernière série ! avoue le poète qui sent la mort approcher et qui vient d'ensevelir son inspiratrice :

J'attends que se rouvre une tombe Où le bas de ma robe est pris (2).

Si près de sa fin, ce serait l'heure de parfaire le poème de Dieu, suprême pensée religieuse et la Fin de Satan, suprc ne glorification de la mission révolutionnaire de la France : il préfère rassembler les poèmes épars de toute sa vie et composer une sorte de symphonie finale où résonneront les sept cordes : Humanité, Nature, Pensée, Art, « Moi », Amour, Fantaisie et la Corde d'airain, et qui devait d'abord s'intituler « Toute V Ame ». Naguère il constatait que « dans son œuvre les livres se mêlaient comme les arbres dans une forêt » ; il trouvait « des

(1) Légende des Siècles. Dernière série, XIV. — Rupture avec ce qui amoindrit.

(2) Toute la Lyre, t. II, v, xli, p. 145.

branches des Châtiments dans les Feuilles d'Automne et des branches de la Légende des Siècles dans les Orientales et les Burgraves ». Aujourd'hui la germination se fait à l'aventure ; le poète ne peut plus concentrer sa sève sur les grands arbres qui devaient dominer les fourrés. La dispersion est un fait accompli. La mort ne lui laissa pas achever cette vaste composition de Toute la Lyre qui devait raconter la croissance de son âme ; mais en dépit de l'arrangement dû à Paul Meurice (1), mieux que dans la Dernière Gerbe on peut y reconnaître une dernière fois la nature des inspirations du poète, les devoirs qu'il en a déduits et la valeur de la mission qu'il s'est attribuée.

Laphilosophie de l'histoire dans Victor Hugo se simplifie en une vision de sinistres montagnes : Caucase, Ararat, Olympe, Sinaï, Calvaire qui dominent la ténébreuse horreur des siècles, et en un prodige, la Révolution française qui libère l'homme du passé. Il voit dans la Nature une immense énigme mais surtout une confidente et une consolatrice. Quels que soient les problèmes que posent à sa pensée l'enfant, la femme, la conscience, la philosophie, la religion, la science, il proclame que la force suprême c'est la foi supérieure à l'analyse, la foi seule capable de faire sentir à l'homme un Dieu qu'on ne peut prouver, mais qui donne un sens à l'univers et à la destinée.

De ces affirmations fécondes découleront la mission dr l'art et la fonction spéciale du génie. L'origine de l'art fut l'union intime de l"âme et de la nature, la méditation des problèmes qui font trembler l'esprit humain. De là la mission toute morale du poète, mission qui ne varie pas quels que soient les élargissements d'horizon. Il a comme devoir de dire aux hommes la justice, mai* il faut d'abord qu'il écoute avec la plus grande attention la voix de Dieu, et qu'il mette sa vie d'accord avec ses

(1) Revue Encyclopédique. 1er septembre 1893. — Toute lu Lyre par Alc. Bonneatj, p. 846.

poèmes, car honte à qui commente Platon sans méditer Brutus : il doit donc choisir : on ne peut être à la fois un chanteur de l'amour facile et un entraîneur de l'humanité, un assoiffé de volupté et un exemple de fierté morale.

Victor Hugo n'est-il pas lui-même un de ces élus ? La mort ferme la tombe de son disciple aimé Théophile Gautier; c'est l'heure de méditer sur sa propre vie, de voir comment il a rempli cette mission de poète dans les temps où Dieu l'a fait paraître. Il se rend témoignage qu'il n'a pas changé : homme pensif fait d'admiration, d'étude et de prière, il a en lui deux musiques, « dans la tête un orchestre et dans l'âme une lyre (1) »; il est prêt à vibrer avec l'humanité comme à s'épanouir au coin du foyer. Tour à tour il s'est penché sur la nature, sur la famille et sur les événements, marchant devant lui dans la nuit. « Tu vas où tu vois le devoir (2), » se dit-il.

Il ne marche pas seul. La grande force de Victor Hugo n'est pas seulement dans le sentiment de sa prédestination, elle est surtout dans la certitude que l'esprit de Dieu repose sur lui, le pénètre, l'inspire, le dirige. L'ombre a beau augmenter avec les années, il reste inébranlable dans sa foi de prophète : car il se sent emporté par le souffle qui souleva Elisée. Il se compare à Jésus et à Moïse, mais bien qu'il répète comme ce dernier, après Vigny,

Seigneur, permettrez-vous bientôt que je m'endorme ?

il n'abdique pas sa volonté. Il est prophète, mais il est écrivain : l'art, le style, la pensée c'est un travail, une roue dont il est l'Ixion volontaire. Il faut donc unir l'obéissance à l'inspiration divine, la ténacité dans le labeur intellectuel et la promptitude aux devoirs civiques. Cette harmonie ne s'établit pas d'elle-même. Le travailleur s'est plaint plus d'une fois de ne pas retrouver en lui

(1) Toute la Lyre, t. II, V, i. A Louis B., p. 67.

(2) Toute la Lyre, t. II, V, vil. A 01., p. 77.

2g4 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE

le recueillement nécessaire pour finir son œuvre, ne pouvant être en même temps poète et tribun : il a maudit ceux qui remplissaient de haine un cœur fait pour l'amour. Lui aussi sentait l'antinomie de la pensée et de l'action, et entendait le précepte :

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi,

il déclare donc que sa vie est une porte poussée à chaque instants par l'Honneur, le Devoir, la Raison.

Aussi le devoir primordial est d'être le juste d'Horace prêt à suivre la Conscience et la Vérité même jusqu'au sommet sévère de l'exil. Tandis que Boileau semble diviser la vie du poète en deux parts bien distinctes, le labeur de l'écrivain, les devoirs sociaux de l'homme, Victor Hugo veut que sa vie même soit la matière de son travail et que son travail, en l'apaisant dans le deuil, en transformant sa souffrance, en l'éclairant et le dégageant des sentiments bas ou mesquins, l'aide à mieux vivre, le soutienne dans les épreuves et dans les luttes. Son ambition serait, après les cris furieux de l'envie, l'agonie d'un mourant aimé, la mort de Voltaire (1).

Une mission si haute, un idéal si sévère ne peuvent guère se concilier avec l'abandon, le caprice, les querelles. Vouloir faire de l'amour, de la fantaisie et de l'indignation des cordes distinctes c'est une erreur, elles ne peuvent être que les sentiments qui font vibrer les cordes de l'humanité, de la nature et de Dieu. Il l'a dit lui-même, on n'aime pas pour aimer, on ne rime pas pour rimer, on ne s'indigne pas pour s'indigner. Le maniement des mots, des images et des rhythmes peut enchanter le poète fier de son habileté, mais ces fantaisies lui font oublier le but et transforment l'artiste en simple virtuose. La complaisance du poète en ses amours réveillent en lui les mauvaises joies de l'âme et il en vient à no

(1) Toute la Lyre, t. II (V, XLin, p. 147).

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plus comprendre qu'on ne peut être à la fois Brutus et Don Juan. La colère enfin n'est pas une bonne conseillère et ce fut la plus intime contradiction de Victor Hugo de vouloir être à la fois le tribun excitateur des fureurs de la foule contre les hommes indignes et le sage dont l'arrivée calme et sereine doit faire tomber les pierres des mains des combattants.

Il mourut. L'univers tressaillit. L'Arc de Triomphe devint son glorieux catafalque que Paris, la cité aux milliers de voix bourdonnantes, entoura de ses flots étonnés. « Va, d'un pas ferme au Gapitole », écrivait-il en 1820, en tête de sa première Ode au Génie. Après une nuit d'apothéose, ses obsèques montrèrent que l'humanité peut transformer la marche lugubre des funérailles en cette triomphale montée au Capitole. Tour à tour les orateurs célébrèrent sa vie, son ascendant, sa lutte contre l'oppression, son travail civilisateur, son amour de Paris, sa foi en Dieu, sa pitié profonde et souveraine ; mais nul ne le plaça à ce faîte suprême qu'il avait tant ambitionné, nul ne reconnut en lui le poète révélateur dont la vie et l'œuvre ouvraient à deux battants la porte de la cité nouvelle. La diversité des éloges prouva que le poète n'avait pu imposer à ses contemporains l'idée de sa haute fonction et de l'unité de sa vie. Les funérailles laissèrent une impression d'apothéose grandiose du Poète ou plutôt de la Poésie, et le sentiment d'une grande secousse de l'âme française dont Maurice Barrés dans un de ses romans a conservé l'inoubliable souvenir (1).

(1) M. Barrés. — Les Déracinas, chap. XVIII, p. 442.

Au terme de cette étude je tiens à remercier M. Gustave Simon, dont la bienveillance inlassable m'a fourni de si précieuses indications d'après les manuscrits et papiers de Victor Hugo.

CONCLUSION

Sommaire : La fonction primitive du poète. — I. La vie idéale du poète. — L'essai de réalisation de Victor Hugo. — Les trois parties. — Comprendre la tradition; — Rassemb'er les forces de civilisation;— Offrir à l'avenir un type d'humanité supérieure. — II. Les obstacles: — Vanité irritable et aveugle. — Relâchement sensuel. — Besoin d'étonner. — III. Les résultats. — Maintien de la fonction du poète contre les théories du XIXe siècle. — Le génie et la vertu. — Fonction civique et fonction religieuse.

Dans ses œuvres et dans sa vie Victor Hugo tenta de rendre au poète sa fonction primitive, telle que l'a! définie Horace :

Silvestres homines sacer interpresque deorum, Caedibus et victu foedo deterruit Orpheus... Dictus et Amphion, Thebanae conditor arcis Saxa movere sono... Fuit haec sapientia quondam Concubitu prohibere vago, dare jura maritis, Oppida moliri, leges incidere ligno.

« Interprète des dieux», « fondateur de la cité»: voilà le double titre qu'il ambitionna. Il n'est pas difficile de retrouver la ligne idéale à suivre pour le conquérir. « Le grand artiste, dit Guyau, simple jusqu'en ses profondeurs, est celui qui garde en face du monde une certaine nouveauté de cœur et comme une éternelle fraîcheur de sensations (1). » Mais il ne doit pas comme le prétend ce philosophe, recommencer toujours à vivre, car vivre c'est se développer. Il peut s'enchanter d'abord d'un monde

(1) Gttyau. — L'Art au point de vue sociologique, chap. IV. — L'expression de la vie individuelle et sociale dans l'art.

CONCLUSION 297

de formes qu'il interprète librement, organiser les rhythmes et les images suivant ses caprices ; mais peu à peu il prend conscience de la réalité, s'élève à l'intelligence de ses devoirs et de ses responsabilités. Tandis qu'il s'efforce d'assouplir la langue et le mètre au gré de l'imagination, il se pose nettement la question du but à atteindre.

Dès l'origine, le poète a senti que la notation des phénomènes multiples et changeants n'est qu'un vain travail et qu'il fallait découvrir sous les choses plus que les choses, la vie, ce qu'il y a d'intime dans tout. Cette âme des choses il ne la saisira qu'en lui donnant la sienne qui est avant tout goût du bien, répugnance au mal, amour de l'ordre, haine de l'anarchie. Son œuvre est donc une œuvre morale. Plus il pénètre les lois de l'univers et de l'humanité, plus il les voit en harmonie avec sa loi propre.

Mais il se heurte à une société antérieure à lui, organisme qui tend à l'assimiler plutôt qu'à se transformer sous son influence, selon le type idéal qu'il apporte, car, malgré l'intime besoin qu'elle a de progrès et de renouvellement, la société se défie de tout ce qui est personnel à chacun de ses membres. Il faut donc que le poète apprenne à distinguer ce qu'il y a encore de vivant, de vrai, dans la tradition, et ce qu'il y a d'illusoire, d'irréel dans sa propre vision d'un ordre nouveau. Mais quel critérium lui permettra de mener à bien ce travail, lui fera éviter la paresse intellectuelle et sociale ou la présomption, l'utopie ou la routine ? Il n'en est qu'un, l'obéissance à la voix de la conscience, qui exige l'effort continu pour réaliser la loi commune, la loi morale. La condition de sa fonction, sinon l'essence de son génie, c'est la vertu.

Par elle il reconnaît si les obstacles de sa route proviennent de l'inintelligence et de la haine des contemporains ou de ses propres infidélités à l'idéal qu'il leur propose. Ainsi parmi les critiques dénigrantes, il discerne

2gS VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POETE

les conseils justes ; ne voulant être que l'écho de la voix de Dieu, il comprend mieux la loi de son être et les besoins de son époque, il prend conscience de sa force. Ses œuvres ne sont pas de perpétuels recommencements, mais les pierres successives d'un même édifice, se perfectionnant comme la cathédrale, à mesure qu'il se construit. D'année en année le poète acquiert une science de la vie plus large, plus variée, plus profonde. Quels que soient les brusques changements, les transformations sociales, les épreuves personnelles, il est l'âme incessamment en marche vers la vérité, assoiffée de justice ; il est l'hommedevoir.

Chez lui, il n'y a pas divorce entre la pensée et l'action. La poésie n'est ni une profession, ni une fantaisie, ni une occupation indépendante de sa vie intime, ni la réalisation spontanée d'émotions passagères ; c'est une création perpétuelle d'oeuvres générales puisqu'elles réalisent un idéal, personnelles puisque leurs éléments proviennent de la vie du poète. Vouloir être le poète de la vérité, de la justice et de l'amour, c'est s'engager à travailler personnellement à l'établissement de leur règne, c'est se rendre de jour en jour plus apte à en comprendre, à en sentir et, par suite, à en chanter la beauté. Alors s'efface la barrière entre l'Art et la Religion. A vrai dire elle n'a jamais existé. Que serait une cité de l'art objet d'une représentation intellectuelle, accompagnée de sentiments sympathiques et qui n'aboutirait pas à une action effective, à un essai de réalisation : ce serait concevoir une fonction qui n'aurait pas à s'exercer (1). Mais au nom de qui le poète pourra-t-il exercer sa fonction d'entraîneur vers une cité plus belle, plus harmonieuse, plus juste ? En son nom personnel ? alors il se déclare supérieur à l'humanité,

(1) Cf. Gtjyau. — L'Art au point de vue sociologique. Introduction — Et ML Pujo. — Le Règne de la Grâce. Contribution h l'Esthétique indépendante.

conclusion ^99

trouvant en lui-même une force qu'il peut distribuer aux hommes : il se fait Dieu. Au nom d'un Etre supérieur ? Oui, il se reconnaît alors la commune nature humaine, imparfaite et défaillante, mais capable de se recréer suivant un type idéal que le travail moral dégagera de plus en plus. Si grand que soit le poète, il ne résoudra pas le problème du monde, l'énigme du mal, il n'expliquera ni la destinée, ni l'effort, ni le sacrifice : ou plutôt tout ne s'explique icibas que par l'existence de cet Etre supérieur qui veut cette forme réelle de l'homme. Dès lors la Royauté du Génie c'est le sacre suprême de celui qui a reçu le don de concevoir et de sentir plus intimement l'harmonie vraie de l'humanité et qui est capable de l'exprimer dans un monde de symboles. Par ses créations il excitera dans les âmes l'admiration, par l'admiration il les unira dans un même désir, dans un effort commun de réalisation. Le poète est vraiment Orphée et Amphion.

Certain de sa prédestination, il a reconnu dans le monde un plan providentiel avec lequel sa vocation est d'accord. C'est cette harmonie avec le Créateur et la Création qui lui permet de se donner les titres de Penseur, de Mage et de Prophète. Toujours agité du problème de sa destinée propre et de celle de l'humanité, en perpétuelle communication avec Dieu, il pénètre de plus en plus dans les secrets merveilleux des rapports des êtres et de leurs fins.

Une telle conception du génie et de son rôle civique et religieux n'est pas une vaine construction de l'esprit ; elle ne suppose nullement que le poète soit d'une nature supérieure à la nature humaine, sujet ni aux défaillances morales ni aux erreurs du jugement, ni aux illusions de l'amour-propre et de l'imagination ; mais qu'il fasse un perpétuel effort contre les fautes et les erreurs ; car les variations de sa vie intellectuelle et morale ne peuvent être indifférentes à son œuvre. Mais comment résoudrat-il le problème de sa fonction, c'est-à-dire comment unira-

t-il la liberté de son inspiration et les exigences de sa responsabilité ?

Certes aucune contrainte extérieure ne peut l'obliger à choisir des rhythmes, une langue, un genre, à suivre de prétendues lois littéraires. D'autre part l'art perdrait sa valeur de beauté en s'imposant comme but la traduction des lois logiques et morales ? Il n'est qu'un précepte esthétique qui puisse sauvegarder à la fois la liberté et le devoir du poète, c'est le précepte de saint Augustin compris dans son sens vrai et profond : « A ma et fac quod vis. » Ainsi, il y a une préparation morale, et le poète le sentira, qui ne souffre en lui ni trouble, ni division ; son œuvre d'art ne peut être noble et capable de polariser les âmes que s'il maintient intactes et harmonieuses les forces intimes qui la réaliseront ; enfin le travail n'est pas achevé quand il a donné son poème, il lui faut offrir à l'humanité une âme exemplaire digne des beaux vers qu'il vient de chanter, car si poète veut dire créateur, le créateur ne doit être ni inférieur à sa création, ni indigne d'elle. Le poème n'est pas créé, mais conditionné par la vie morale du poète. Le sentiment profond qu'il a de sa responsabilité le guidera. Il sait qu'il peut retrouver des harmonies neuves et utiles à la société, il sait aussi que sa force créatrice peut être compromise, dispersée, annihilée par une volonté désorganisée. La crainte d'être infidèle à sa haute mission, de ne pas remplir sa destinée, de ne pas la traverser, mais de la côtoyer, comme le confesse lamentablement Sainte-Beuve, lui inspirera la défiance de lui-même, l'ardeur et la persévérance, le retour à la loi morale accidentellement violée et l'appel à cette force supérieure dont il ne peut se réclamer que s'il répond fidèlement à ses impulsions. En suivant cette ligne idéale il réalise son triple devoir : comprendre la tradition et en défendre les parties vivantes, rassembler autour de lui les forces civilisatrices pour la lutte contre

conclusion 3o r

la barbarie, et enfin, quel que soit le succès immédiat de son effort, donner dans ses œuvres un type nouveau que les nouvelles générations s'efforceront d'imiter à leur tour, de réaliser dans toute sa beauté.

Il n'est pas difficile de voir maintenant à quels obstacles s'est heurté Victor Hugo et pourquoi il n'a pas rempli complètement cette fonction sublime du poète, prophète de la divinité et fondateur de la cité. Tout d'abord il est profondément ému de la puissance de la poésie et de la sainteté de sa mission. Il sera l'Orphée du monde nouveau. S'il se défend farouchement contre les éléments anarchiques, au souffle de l'amour et de l'amitié sa rudesse stoïcienne s'adoucit, sa foi religieuse se précise, l'horizon se découvre plus vaste. Orphée deviendra David, tout au moins Milton, c'est-à-dire le poète qui lit dans les hautes âmes et dirige les consciences royales, et Shakespeare, c'est-à-dire le dramaturge capable de retrouver le plan providentiel et d'offrir au peuple un miroir dans lequel il se verra tel qu'il est et d'où il remportera la noble inquiétude de son perfectionnement moral.

En 1827 il semble que la conscience du poète soit constituée et sa fonction comprise. Une révolution rompt les vieilles digues de la société, déchaîne les instincts et les cupidités. C'est l'heure pour Hugo de remplir son rôle de régénérateur de la conscience civique et religieuse, de détourner la foule de ses hideuses vengeances et d'apaiser les soifs de puissance et de volupté : c'est l'heure de rassembler autour de lui les âmes élevées qui sont dispersées et perdues dans le chaos, de discerner les grands devoirs, de maintenir les principes politiques et les vérités religieuses qui ne dépendent pas de la nature des régimes, ni ne s'opposent aux triomphes de la liberté ; c'est l'heure enfin, dans le dévergondage des mœurs, d'exalter les lois

saintes de la famille, suprêmes barrières contre la barbarie. Il n'a qu'à persévérer, qu'à se maintenir debout. Dix ans de travail, de luttes contre les difficultés de la vie, de fidélité conjugale, d'amour filial, d'étude de la société, l'ont préparé à cette fonction. Qu'il chante et il obligera peu à peu les plus irascibles et les plus hostiles à reconnaître, charmés par la beauté de ses chants, la vérité de son Credo. Il réalisera la légende d' Orphée, le miracle de Daniel.

Non, il n'était pas préparé : né au lendemain d'une révolution, il lui fallait, il le sentit, rectifier et compléter son éducation, s'exercer à distinguer la vérité des préjugés, comprendre ce qu'il y avait de vivant à la fois dans les traditions et dans les aspirations nouvelles, dans les institutions et dans les projets de réforme. Une âme véritablement aimante, c'est-à-dire ne se recherchant pas elle-même, lui était nécessaire. Or dans cette première phase de sa vie, dans cette laborieuse jeunesse, le poète considère trop souvent l'appui qu'il donne aux idées plutôt que la lumière et l'accroissement qu'il en reçoit ; il ne distingue pas assez la critique des attaques et répond aux conseils par la haine ; il n'a pas la fierté d'une cause, mais l'orgueil d'un rôle. Sa science de la vie s'évanouit subitement et celui qui arborait la belle devise « Perseverando » se laissa emporter par la tourmente qu'il devait apaiser.

Une chute morale dont il est impossible de diminuer la gravité a troublé l'harmonie intérieure. Plus de foi religieuse, plus de vision nette de la société idéale. Toutefois en dépit de la volupté, de l'orgueil et de l'ambition, le poète conserve le sentiment de sa fonction, la volonté énergique de devenir le guide de l'humanité, le Mirabeau{ le Bonaparte de la pensée. Mais comment rassembler écrivains et artistes autour du drapeau de la civilisation quand on ne sait ce qu'on veut symboliser par ce dra-

CONCLUSION 3jS

peau ? Comment imposer un but élevé, une discipline sévère, un renoncement parfois héroïque, si l'on ne donne l'exemple, et si des scandales ne prouvent que trop une nature égoïste et sensuelle aux nobles âmes attirées par la gloire et le génie de cet Eschyle. Péniblement à travers les contradictions et après de nombreux recommencements, il est sur le point d'aboutir , de fonder le parti de la civilisation, armée d'écrivains et de penseurs dont il sera le chef reconnu comme Voltaire, et qu'il mènera à la conquête de l'Europe et du monde — quand brusquement s'écroule l'échafaudage : le coup d'Etat de décembre disperse à nouveau ces forces et le poète se retrouve seul sur le roc de Jersey.

Sa proscription semble une défaite : c'est une victoire. Le triomphe du mal, du mensonge et de l'injustice permet à la victime de se donner comme l'incarnation de l'honneur, de la justice et de la vérité. L'heure est encore décisive. Le poète n'a qu'à subir ce martyre, force suprême du juste : il le subit ; qu'à confesser sa foi, son credo sublimé par l'épreuve, en offrant ses souffrances pour le triomphe de la sainte cause du progrès : il le fait. Mais en même temps qu'Isaïe, il veut être Juvénal et, ce qui est plus grave, en même temps qu'Ezéchiel, Anacréon. Une bonne fortune morale lui procurera solitude et les loisirs, et 3'arrache à une lutte politique stérile, c'est le moment de vouer sa vie à une œuvre puissante, méditée longuement, composée sans hâte fébrile, revue avec une religieuse attention. De bonnes habitudes de travail, une richesse inépuisable d'imagination, une vigueur physique exceptionnelle lui permettent de condenser toutes ses expériences et de construire ce poème sublime, monument idéal de la justice et de l'amour que les hommes futurs admireront et voudront réaliser, d'être le Dante du xixe siècle. Mais l'obstacle c'est son avidité insatiable de bruit :

3c4 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE

il confond l'étonnement avec l'admiration : voir et être vu, toucher à tout, vibrer à tout, occuper toutes les avenues, s'exercer dans tous les genres, remporter toutes les victoires, stupéfier par les incessantes métamorphoses de son esprit et se repaître de cette multiplicité d'effets, voilà sa grande joie. Il dépense à ce jeu déplorable une somme de travail qui suffirait à trois épopées, sans parvenir à en achever une.

L'harmonie ne s'est pas renouée. Parfois elle est sur le point de triompher : des accords, profonds, divins, enchantent l'âme comme les premières pages d'une somptueuse symphonie, puis les voix de l'orchestre se heurtent, les instruments ne subissent plus l'ascendant d'une main directrice, chacun d'eux suit sa propre volonté, les discordances éclatent avec âpreté ou bien les efforts déconcertés s'arrêtent impuissants. Le poète renonce alors à la grande œuvre commencée. Mais rentré sous sa tente, il s'irrite contre ce monde qui ne veut pas se laisser organiser par lui, et pour prouver du moins sa force, il entasse Pélion sur Ossa. Le jeune Orphée est mort : celui qui devait donner une âme à l'univers ne peut que le bouleverser dans sa rage, il s'est reconnu et s'appelle Titan. Ses plus enthousiastes admirateurs le pleurent. Paul de Saint-Victor lui reproche de maudire le triomphe des Olympiens, incarnations de la Raison et de la Justice sur l'égoïsme bestial et anarchique du chaos primitif, sur les forces barbares de l'âge de pierre et de l'âge de fer (1). Mais Prométhée n'est-il pas supérieur à Jupiter ? Le monde a connu une incarnation plus divine, réelle, un Dieu semblable à l'homme tout en restant Dieu et qui depuis son apparition terrestre maintient l'âme humaine enfin constituée, la soutient d< dogmes, la fortifie de sa présence, fait triompher d'âge

(1) Paul de Saint- Victor. — Victor Hugo, p. 218. — La Légende des Siècles.

conclusion 3oê>

en âge sur la loi matérielle et pour ainsi dire mécanique de l'intérêt la loi vivante du bien, le précepte sacré de l'amour: ce Dieu, Victor Hugo s'en détourne, puis l'attaque, enfin cherche à le supplanter.

A mesure que le poète s'éloigne de cette religion on est bien obligé de reconnaître qu'il revient à la nature fruste et barbare des centimanes, et à cette « religio multiplex » qui lui faisait horreur dans sa jeunesse. Il ne donne pas son âme à la nature, il ne retrouve pas en elle la loi divine, mais se brise à ses mille tableaux et sous son influence passe tour à tour du pessimisme le plus effaré à l'optimisme le plus crédule. Il n'impose pas à l'humanité un précepte d'amour et une vision fraternelle, mais se laisse confondre et dissoudre par les événements, n'admettant que la brutale réponse de la guerre à la guerre et se berçant de l'illogique espoir d'un choc terrible et définitif. Il ne donne pas à la vie familiale une force organisatrice, il ne la sublime pas pour la faire entrer dans la grande ascension humaine vers la justice, mais il l'anéantit naïvement sous prétexte de libération et délie le faisceau de ses éléments pour les livrer à l'absurde loi du plus fort. Il n'affermit pas son âme dans une relation de plus en plus étroite avec la divinité pressentie, mais appauvrit la notion qu'il en a reçue au point de n'en plus faire qu'un sentiment sans action profonde sur l'intelligence et la volonté et à se déclarer impuissant devant l'athée. Il a perdu la lyre d'Amphion ou plutôt l'humble satyre s'efforce de devenir le Dieu immense, Pan.

Sans cesse irrité contre l'énigme de l'univers, l'organisation politique des peuples, la discipline encore vivace d'une antique autorité spirituelle, les lois morales régulatrices de l'énergie humaine et des rapports familiaux, il n'aboutit qu'à un isolement superbe et dédaigneux, à une jouissance jamais assouvie de son omnipotence ; il ne parvient pas à imposer l'idéal de sa jeunesse, à sortir

si

3o6 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE

de la polémique inféconde., à donner l'exemple d'une âme pacificatrice parce qu'elle-même est pacifiée, conquérante parce qu'elle-même s'est conquise, c'est-à-dire soumise à la loi suprême de son activité. Il mourut et ses funérailles d'apothéose, en unissant les foules, les peuples, les âmes les plus diversement représentatives dans une même admiration de son génie, prouvèrent la possibilité de cette fonction religieuse et civique, qu'il avait chantée tant de fois sans parvenir à l'exercer pleinement et continuement.

Mais il serait injuste d'accabler le poète sous ses fautes, encore plus de nier l'importance de sa révolution, parce qu'elle ne réussit pas complètement. Il faut louer Victor Hugo de la haute idée qu'il conçut du rôle et des devoirs du poète. Quand on se rappelle avec quelle force il sut les maintenir en dépit des exemples et des théories de quatre générations, on sent mieux la grandeur et la beauté de sa tentative.

Lamartine ne voit dans la poésie qu'une expansion de son âme naturellement aimante et religieuse, une récréation digne d'occuper tout au plus la jeunesse, et quelques semaines de vacances, un charme auquel il rougirait d'attribuer une importance véritable : il vaut par d'autres qualités plus solides, il estime ses autres travaux plus sérieux. Victor Hugo, lui, aura le respect profond de cette qualité rare, de ce privilège de la nature poétique qu'on ne saurait trop apprécier, ni placer trop haut. Pour entrer dans les assemblées, le poète n'a pas à renier sa lyre ou à la dédaigner, mais à s'en prévaloir.

Vigny chante la grandeur de la poésie et de ses graves symboles, la beauté de cette fille de saint Orphée ; il lui voue un culte solitaire. Oint par son amour dès le berceau, il se considère comme un roi dont le caractère sacr

conclusion 307

le droit divin sont méconnus, et garde, dans sa majesté isolée et hautaine, le sentiment de ses privilèges même en perdant l'espoir de les faire reconnaître et de regagner ses sujets. Cet empire, Victor Hugo ne l'abandonne pas ainsi aux circonstances et aux contradictions des hommes ; puisqu'il est l'élu, il est de son devoir de travailler lui-même à faire admettre son pouvoir, à force d'éclat et de victoires même des plus incrédules. Musset croit avoir épuisé son génie quand il s'est frappé le cœur et en a tiré d'immortels sanglots, il raille la lutte des religions et le choc des idées politiques ; Victor Hugo, bien au contraire, pense que rien de ce qui est humain ne doit être étranger au poète, qu'il doit se mêler à la vie de son temps, au mouvement des idées, pour les coordonner, les animer, les diriger. Vigny et Musset n'aboutissent qu'à l'égoïsme poétique de l'intelligence et du cœur. Ce n'est pas pour le poète qu'est donné le privilège du génie, mais pour le peuple. Victor Hugo le proclame, il sera à la fois une lyre et un orchestre.

Est-ce à dire qu'il s'abaissera aux goûts médiocres du peuple comme Béranger, exaltera ses rancunes haineuses au lendemain des révolutions comme Barbier, ou flattera ses passions basses, son désir d'humilier les génies comme Barthélémy ? Non, le poète répudiera ces moyens honteux des âmes communes : il aura le souci non seulement d'une beauté morale, mais aussi d'une beauté formelle et le culte de la splendeur du verbe et de la magnificence du vers, non moins que de la noblesse des sentiments et de l'élévation des pensées. Il a horreur du commun. Il veut de beaux vers, mais une foi profonde doit animer cette forme merveilleuse.

C'est pourquoi il combattra même ses disciples Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Baudelaire. Le poète n'a pas rempli toute sa mission quand il a broyé des couleurs et sculpté des vases de marbre : il peut plus, et du moment

3o8 VICTOR HLGO. LA FONCTION DU POÈTE

qu'il peut, il doit. Comment Victor Hugo mettrait-il sa foi à l'écart de son œuvre ? Il repousse ces théories qui ne peuvent que ramener la poésie à la littérature descriptive, scientifique ou erotique du xvme siècle. Non la nature n'est pas pour lui une inépuisable galerie de tableaux, mais une créature vivante qui doit avoir des rapports avec l'homme. Non, les civilisation: éteintes ne sont pas une simple succession de systèmes politiques et religieux offrant une matière à l'analyse, il y a en elles un élément vivant, une âme irréductible; c'est peutêtre quelque chose d'éblouir l'imagination par les prestiges de formes souveraines enserrant dans leurs souples filets les métamorphoses de la décevante Maïa, mais la conscience existe : conscience d'un devoir, conscience d'une réalité suprême, conscience d'une société meilleure possible et, par suite, conscience d'une vraie religion et d'un progrès réel de l'humanité. Non, le but de la poésie n'est pas d'aiguiser la sensualité obligée de se compliquer en d'étranges recherches pour se satisfaire, ni d'exalter l'orgueil d'un cœur qui veut se suffire à lui-même. Il ne peut même admettre, et il a raison, que la formule de l'Art pour l'Art ne soit pas identique, bien comprise, à la sienne: l'Art pour le Progrès. Ce serait en effet l'Art individuel triomphant de l'Art social. Dans cette poésie, à son terme, ces éléments essentiellement sociaux, les mots, peuvent se vider complètement de leur contenu intellectuel, mépriser les lois ordonnatrices de la syntaxe, pourvu que par leurs associations libres ou imposées ils renouvellent dans l'âme du poète les émotions anciennes et réveillent les souvenirs personnels. Ce poète là ne crée pas, il subit et, à l'heure où il s'imagine s'être libéré, il est enserré par les lois du plus cruel déterminisme, le déterminisme hallucinatoire.

Il faut au poète une foi religieuse profonde, car la foi seule est organisatrice et vivante. Victor Hugo

conclusion 309

l'a bien senti, il a eu cette foi. « La vraie poésie dit Guyau, est surtout dans les grands symboles philosophiques et même dans les mythes. » C'est vrai : mais il ajoute « La poésie est une religion libre et qui n'est qu'à demi dupe d'elle-même (1) ». La religion au contraire serait « une poésie qui prend ses mythes pour des réalités. » Rien n'est plus faux. Victor Hugo ne croit pas construire des mythes vides de réalité ; mais tout au contraire il sent les réalités profondes qui ne peuvent se prouver, mais s'affirment invinciblement présentes dans son âme. Il ne croit pas à demi, ce qui est nier, il^ croit. Ne pas comprendre cela, c'est ne pas comprendre sa distinction essentielle des voyants et des savants, sa lutte contre les religions, ses diatribes contre les philosophes et ses longues argumentations contre la science. Dieu existe. Donc l'homme doit lui obéir et faire son œuvre :

Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,

Notre travail humain sous le travail divin;

Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre;

L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre,...

Donc servons pour servir, avec simplicité...

Eclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,

Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous. (2)

Donc le poète a une fonction suprême : maintenir dans les âmes cette croyance qui seule justifie l'effort vers ie bien et la foi au progrès et les amener à voir que ce qui les unit le plus fortement les unes aux autres c'est le sentiment qui les unit le plus fortement et le plus intime-

(1) Guyau. — L'Art au point de vue sociologique, chap. VII, p. 168.

(2) Légende des Siècles. 3e série, I, ir. — Cf. P. F. Thomas : Le sentiment religieux dans l'œuvre de V. Hugo. — Bibliothèque Universelle, t. XEI (mars 1906. p. 322} et XLIII (avril 1906, p. 61).

ment au Créateur : « Paternité de Dieu, fraternité des hommes ». et il faut admirer la douleur de ce poète qu'une profession d'athéisme faisait pleurer (1). Il est ainsi l'Amphion de l'humanité :

Homme, Thèbe éternelle en proie aux Amphions.

Ce qu'on doit à Victor Hugo, c'est le relèvement de la valeur sociale de la poésie, de la mission réelle du poète, le rappel de sa fonction primitive qui n'est jamais abolie et qu'un génie volontaire, solidement armé pour la lutte morale, peut toujours remplir. Sa tentative fut assez nette, assez reprise, assez poussée, pour prouver la possibilité du succès, pour démontrer combien cette conception de la poésie qui est le fond du romantisme, était supérieure à la vieille conception classique de Ronsard, de Malherbe et de Boileau. La volonté du triomphe ne lui manqua point, ce fut la persévérance morale qui défaillit en lui. A l'heure même où il définissait admirablement les vertus nécessaires au vainqueur, il se laissait dissoudre par la sensualité, la colère injurieuse, le vain désir d'étonner. Ce qui apparaît le moins clairement chez ce poète profondément imbu de la grandeur de sa fonction, c'est le sentiment de sa responsabilité. On est douloureusement surpris de voir avec quelle facilité il transforme ses défaillances en actes d'une moralité supérieure et sa conduite désorientée en règle de l'humanité future. S'il eut conservé et développé en lui l'énergie qui dans sa jeunesse lui faisait identifier le génie à la vertu, et lui faisait dire plus tard : « le génie est du granit bon », s'il avait eu, au fond, une foi plus sincère en la puissance

(1)"Anatoee France. — La Vie Littéraire, t. II, p. 258. — Cf. Ph.i,on (Critique Philosophique, 1885, t. 1, p. 388 et Pécaut. (Tempe, 27 mai 1885) contre E. Renan (Journal des Débats, 23 mai 1885;.

CONCLUSION 3i *

do la poésie et s'il avait pu s'écrier dans sa vieillesse, comme Lamartine :

Car mon âme est un feu qui brûle et qui consume Ce qu'on jette pour la ternir ;

on pourrait mettre sa mémoire, comme il l'espérait,

Sur cet âpre sommet le devoir accompli.

Nul doute qu'il n'eût été le type glorieux qu'il appelait l'Homme-Peuple, qu'il n'incarnât, dans toute sa force et sa foi profonde, l'âme généreuse de la France du xixe siècle, et qu'il ne fût pour les nouvelles générations le poète de l'éveil démocratique, c'est-à-dire de la conscience se développant par l'acceptation éclairée et consentie des plus hautes responsabilités. Mais il donne de trop belles fêtes à l'imagination, de trop sublimes élans à la volonté, de trop lumineuses visions à l'âme croyante et espérante pour qu'on le quitte sans dire la reconnaissance qui lui est due de ces belles heures d'admiration.

Que Victor Hugo n'ait pas atteint l'idéal entrevu et toujours aimé, qu'il n'ait pas rempli cette haute fonction tant de fois célébrée, qui ne le regretterait ? Mais ce ne sera pas une raison pour méconnaître la noblesse de son ambition. Il reste un très grand génie pour y être resté fidèle durant sa longue existence. Et, si jamais un autre poète la réalise, on rendra justice au précurseur et au pionnier qu'il fut. Les Josués ont la gloire d'établir les peuples dans les royaumes désirés, mais pour n'être pas entré dans la terre promise, Moïse n'en est pas moins Moïse.

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