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CHAPITRE XIII AMPHION

Sommaire : Victor Hugo et le problème de la guerre. — Le problème de la répression. — L'agrandissement du rôle. — Nécessité d'un relèvement moral. — La crise de Victor Hugo en 1872 : ses reniements, ses affirmations. — Le problème du progrès dans la Légende et dans l'Art d'être Grand-Père. — Les deux Papautés.

La veille de Sedan, Victor Hugo écrivait à Paul Meurice que la France ferait son œuvre, la République continentale, puis s'y dissoudrait (1). Coup sur coup il convie les Allemands à la fraternité, les Français à la levée en masse, sans attendre de secours extérieurs, « un volcan n'ayant pas besoin d'être secouru », les Parisiens à l'union dans l'unique devoir : « Face à l'ennemi ». Mais la réalité brise impitoyablement toutes ses espérances.

La France est vaincue par cette Germanie qu'il disait fraternelle ; les peuples l'abandonnent à son destin, quand ils ne l'insultent pas dans sa détresse ; Paris, loin d'être la capitale de l'Europe, risque même de ne plus être la capitale de la France ; l'Assemblée de Bordeaux montre clairement sa défiance de la Ville et la lutte qu'elle mène pour lui enlever la vie parlementaire, pour la « décentraliser », est la négation de l'idéal du poète. Paris, la ville pivot, « le point vélique du vaisseau Progrès », Paris a capitulé devant les barbares, Paris se divise contre lui-même et se sert de l'incendie et de

(1) Correspondance, 1836-1882. Lettre à P. Meurice, 1M septembre 1870.

l'exécution en masse au nom de la civilisation. Paris a fêté le retour de son poète, l'a gardé jalousement contre la guerre, pendant le siège lui faisant défense de se faire tuer, n attendu que tout le monde peut aller à l'ennemi et que Victor Hugo seul peut faire ce que fait Victor Hugo (1) ». Mais Paris n'a pas reconnu son âme dans le proscrit, il a nommé premier député Louis Blanc, le reléguant, lui, au second rang, l'éternel dégoût des Césars. Comment Victor Hugo peut-il maintenir sa fonction dans la dispersion, l'anéantissement de son idéal qui en est la raison ? Comment rester le poète guide de la civilisation, alors que la ville en qui vivaient Jérusalem, Athènes et Rome, devient, hélas ! Byzance et Moscou, que la nation du Progrès rétrograde jusqu'à 1815 ? Plutôt que de s'associer à la capitulation, il donne sa démission de député et s'apprête à rentrer dans l'ombre de Guernesey appuyé sur Garibaldi, comme jadis Frédéric Barberousse sur le vieux Job :

Viens, donnons-nous la main, Et moi le vieux Français, toi l'antique Romain,

Sortons (2).

Plutôt que de s'associer à la répression, il accepte les communards et leur ouvre sa maison à Bruxelles. Plutôt que d'accepter l'amputation des frontières, il renonce momentanément à la fraternité des peuples et prêche la revanche.

A Vianden, où il se réfugie après son expulsion de Belgique, il explique aux Chanteurs de la Lyre ouvrière le sens profond de la sérénade qu'ils viennent de lui donner. Une voix haute dans les ténèbres à qui répondent des voix basses, cela devient le dialogue d'un archange avec

(1) Choses vues. Nouvelle série. — Pendant le siège do Pari . 9 décembre, p. 300.

(2) Année terrible, p. 147.

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des multitudes, le respectueux chuchotement des peuples répondant aux divines explications du génie, plus qu'un verbe humain, la voix de la nature donnant à tous les hommes épuisés de guerre et de haine les grands conseils de la sérénité éternelle. « Vous m'avez apporté cette énigme l'Harmonie, et je vous en donne le mot : Fraternité (1). »

Ce mot exprime toute sa fonction. Mais comment la maintenir sous ce déluge de fléaux qui essaient de prouver qu'il n'y a pas de cité fraternelle, que les hommes vivent dans l'égoïsme et les ténèbres, et que le choc des intérêts individuels et collectifs est le seul fait dont la permanence puisse avoir la valeur d'une loi ? Victor Hugo ne recule pas devant les termes du problème ainsi posé et au mois d'avril 1872 il publie Y Année Terrible.

Ce poème le montre en face d'Attila, de Caïn, puis d'Erostrate. La neige de honte des 7.500.000 oui a fondu, Dieu a vengé la conscience humaine en menant l'empereur parjure au piège, et lui, le poète qui n'avait rien que l'honneur imperdable est rentré dans la cité ; à la ville affamée il a donné son livre des Châtiments,

Mange mon cœur ton aile en croîtra d'un empan (2).

Il a incarné la résistance de Paris, persuadé qu'on tuerait l'Univers, si on tuait la Ville, la vengeant de l'insulte de Bancroft et du message de Grant, l'excitant contre les légions monstrueuses des Sept Princes du mal, vivant dans le canon de la défense, son fils étrange qu'il bénit, maintenant l'union dans les esprits, chantant l'héroïsme des femmes et l'endurance alerte des assiégés. Il s'est répandu comme l'eau des fontaines, joyeux de s'agrandir, de vivre ainsi en tous et d'animer puissamment sa ville bien aimée.

(1) Depuis l'Exil, 1870-1871, p. 180.

(2) Année Terrible, Octobre, I, p. 45

Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier,

De n'avoir d'ennemi que l'ennemi : je crie

Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie (1) !

Sa foi plus profonde dans la tempête ne voit dans le danger croissant qu'une raison de croître en courage et d'affirmer :

Je n'ai jamais connu l'art de désespérer (2)

Elle doit reposer cependant sur une base solide, sur d'autres raisons que de pures réflexions sentimentales. N'est-ce pas le moment de chanter les sources de sa fière confiance ? Le poète assiégé se demande : « A qui la victoire définitive ? — A la France, répond-il, qui prendra l'Allemagne. » Car venir en France, c'est respirer l'air de ses penseurs, et s'imprégner de la Révolution qui est fraternité, c'est-à-dire disparition des rois, évanouissement des peuples pour faire place au Peuple unique. L'Allemagne agit comme la Bête entrée chez un esprit ; ne pouvant tuer l'idéal, elle l'adorera. La France ne joue-t-elle pas le même rôle vis-à-vis des peuples que Victor Hugo vis-à-vis d'elle : ou plutôt le poète et sa patrie ne sont-ils pas un seul et même être ? Dès lors l'empereur pourra s'irriter de ce qu'on lui soulève son peuple ; la Germanie répondra comme répondait au Titan la montagne remuée par Linus : « Crois- tu que je sois sourde ? y La France est le symbole du poète, l'Allemagne, c'est-à-dire la barbarie, sera le symbole de l'humanité qu'il faut harmoniser. Tout homme d'ailleurs est un monde, un chaos de blocs informes, préjugés, vices, erreurs, ffaux dogmes. Quelle est la force qui organisera ce chaos ? Ce n'est ni un progrès scientifique, ni un système, ni une constitution, Victor Hugo le sent pro-

(1) Année Terrible. Janvier, II, p. 99. 12) Année Terrible, Janvier. IV, p. 103.

fondement, mais une force morale, une vie, quelque chose ayant puissance d'attraction, l'exemple :

Mais que devant lui passe une voix, un exemple, Toutes ces pierres vont faire en son âme un temple. Homme ! Thèbe éternelle en proie aux Amphions (1) !

Et il célèbre dans un hymne éperdu la force des penseurs, la sienne ; il défie les Allemands de se délivrer de Pascal, de Danton, de Voltaire, de Corneille, de Schiller, de la vérité vraie à toute heure, en tout lieu, de Dieu, du but français qui est le but humain. Jamais la force du prosélytisme, la confiance dans l'idéal qui est en même temps le but d'un peuple et le bonheur de toutes les nations, la certitude d'une harmonie latente en tout homme ne s'étaient exprimées avec une énergie aussi farouche, avec on ne sait quelle acceptation des malheurs actuels pour le bien non des victimes, mais des bourreaux. Pourtant il ne veut accepter ni la capitulation, ni la paix, ni la fraternité des envahisseurs.

Aimer les ennemis cela viendra le jour

Où par droit de victoire on aura droit d'amour (2).

Mais cette victoire exige une nouvelle guerre. On ne sortira donc pas de ce cercle fatal, on ne brisera pas cette vieille chaîne des fléaux. C'est renier sa foi, se perdre dans la contradiction de la fraternité et de la vengeance. Abyssus abyssum invocat. Le poète a plié sous le poids du problème. Il n'a pas voulu renoncer au meurtre, à l'hécatombe, à la revanche ; lui, l'adversaire acharné de la guerre, accepte celle qui doit venir, et, pour maintenir l'espoir de la paix, soude violemment le progrès à la

(1) Année Terrible. Décembre, IX, p. 91. — Cf. Izouxet. — Revue Hebdomadaire, 22 février 1902, p. 497.

(2) Année Terrible. Février. III, p. 132. — Philosophie des sacres et couronnements.

barbarie, et affirme le hideux axiome que le bien sort du mal et le mal du bien. Tout sert même la honte :

Le crime a son emploi dans la fatalité, Etant corruption un germe y peut éclore (1).

Si c'est la fatalité, à quoi servent la liberté, la force morale? A quoi la responsabilité, quand le progrès n'est qu'un escalier dont la spirale tourne tantôt dans le jour, tantôt dans l'ombre, mais n'en monte pas moins vers le céleste sommet ? De quel droit flageller les tyrans et les brutes sanguinaires, puisque le crime n'est qu'une punition utile et féconde, les massacres un lavage nécessaire. Incapable de bien voir le mystère de l'épreuve et de le dégager de tout ce qui n'est pas lui, blessé au plus profond du cœur par le dénouement tragique et inattendu de ses dix-neuf ans d'exil, le poète s'étonne et fléchit. Ce qu'il croyait acquis, s'éclipse ; la vieille loi de haine est toujours la plus forte,

Et l'on n'a pas encor décloué Jésus-Christ.

Mais s'il est imprudent de vouloir mettre en forme la philosophie du poète, s'il n'est pas très facile de ramener à l'unité ou à l'harmonie toutes ses conceptions religieuses, (2) on peut aisément prévoir sa solution pratique, sa conclusion dernière. Lui qui, depuis si longtemps travaille à faire reconnaître sa fonction de guide, trouve dans le sentiment de sa responsabilité la force morale qui lui permet de persévérer, en dépit de ses contradictions et des refus de l'histoire. Sa mission c'est de prêcher le Progrès. Toute la différence entre les philosophes est que « les uns disent : Bien et Mal, les autres : Mal et Bien ».

(1) Année Terrible, p. 135. Février, V. — Loi de formation du Progrès.

(2) Cf. Renouvter: — Victor Hugo philosophe. — H. Peli-ier : — La Philosophie de Victor Hugo:

Victor Hugo ne peut être avec les premiers. Pour eux l'Eden est en arrière : pour lui il est en avant. « N'importe, ayons foi, s'écrie-t-il,

O poètes au fier clairon...

Vous indiquez le but suprême Au genre humain, toujours le même Et toujours nouveau sous le ciel (1).

Il demande à Dieu le mot pour le donner au sphinx, et, plein d'espérance, conclut

Vers l'aurore tout se dirige.

Hélas ! après Attila voici Caïn et Erostrate : la guerre civile après la guerre étrangère. Cette fois le poète n'hésite pas. Pendant le siège il n'a cessé de conseiller la concorde, l'union, mais son âme n'en a pas moins été humiliée de voir qu'on se défiait de Paris : il est avec la Ville et voici qu'on veut la châtier. Il crie : « Arrêtez ! Pas de représailles ». La fonction du poète a toujours été de prêcher la fraternité et la pitié, de montrer la clarté du vrai, du grand, du beau, aux vivants aveuglés par la guerre civile, c'est encore sa fonction aujourd'hui :

Je sauverais Judas si j'étais Jésus-Christ...

Je n'abdiquerai pas mon droit à l'innocence (2)...

Inutile de lui montrer que Judas étant libre ne peut être sauvé malgré lui, et qu'on abdique son innocence en refusant de voir quel est l'agresseur et quelle est la victime. Il ne condamne personne :

On a fait des forfaits dont on est innocent.

Pourquoi s'indigner alors des insultes faites aux deux trophées, à la Colonne et à l'Arc de Triomphe ? Si personne n'est responsable, il n'y a pas de jugement pos-

(1) Année Terrible, p. 145. Mars I. — N'importe, ayons foi !

(2) Année Terrible, p. 167. Avril V. — Pas de représailles.

sible. Mais, en face de l'émeute comme en face de la guerre, le poète a le devoir d'affirmer le progrès quand même. Les défaites du bien sont nécessairement passagères. L'homme finira par s'affranchir de la fatalité.

L'avenir est un monstre avant d'être un archange (1).

Dans ces retours offensifs du mal, les fléaux sont-ils moins violents qu'autrefois ou moins fréquents ? Victor Hugo n'examine pas la question : la misère et l'ignorance sont les vraies coupables. Peu lui importent d'ailleurs les raisons de croire, il a un motif d'espérer invincible. A travers cette sombre épopée, dans Paris bombardé, dans la maison de l'aïeul en deuil, dans la chambre de Bruxelles, parmi les mouvements des troupes fratricides, apparaissent des têtes blondes, c'est Georges, Jeanne, le gamin des barricades, le fils du burgrave de Falkenfels : eux sont innocents et c'est pour eux qu'il faut travailler, car ce sont eux qui font espérer. Or, sans le dogme du progrès l'univers serait un non-sens, l'effort vers l'avenir vain. Enfin, raison suprême,

L'éternel, l'infini, Dieu n'est pas insolvable (2).

Aussi tout le vieux monde des fatalités, des superstitions, des guerres, de l'échafaud, du trône, sombrera dans les eaux qui montent :

Tu me crois la marée et je suis le déluge (3).

Ainsi rien n'est renié du credo, ni le rôle de Paris, ni la suprématie de la France, ni l'irrésistible Progrès, ni la valeur absolue de la conscience, ni l'intervention de Dieu dans le développement de l'humanité Mieux que dans les Châtiments. Victor Hugo réalise ici son

(1) L'Année Terrible, p. 243. Juin XVI.

(2) L' Année Terrible, p. 287. Juillet XII

(3) L'Année Terrible, p. 292. — Epilogue

ambition : il est à la fois l'action et la pensée d'un peuple, il souffre sa souffrance et pense sa pensée. Même en face des hordes d'Attila, sa colère ne déborde plus en incessantes injures et lorsqu'il s'efforce d'apaiser les âmes, de les rappeler au patriotisme, sa partialité en faveur des fédérés de la Commune nous apparaît comme le légitime souci d'une âme craignant à bon droit les exécutions rapides d'une justice sommaire ; ses inconséquences sont d'un vaincu qui ,se débat contre la Revanche et la Répression pour maintenir sa foi au Progrès et à la Fraternité,

S'il avait traduit en beaux vers le conseil qu'il donnait aux écrivains en octobre 1871 : « Relever la France. Pour le monde (1) » ; s'il avait développé le noble programme qu'il traçait aux rédacteurs du « Rappel » V Année Terrible aurait pu s'appeler l'Année féconde. Il était en effet dans le plein exercice de sa fonction, quand il demandait aux Français, dont la tendance est d'être plutôt hommes que citoyens, plutôt cosmopolites que nationaux, plutôt frères de l'espèce entière que fils de la race locale, de conserver cette tendance bonne, mais de se rendre compte que la France n'était pas une patrie comme une autre, que le recul des nations correspondait aux pas qu'elle avait faits en arrière, de secourir les peuples en restaurant la France, de resserrer entre Français le lien national et de reconnaître qu'il y a des heures où la meilleure manière d'aimer sa patrie, c'est d'aimer la famille et où la meilleure manière d'aimer l'humanité, c'est d'aimer la patrie (2) ». Que n'a-t-il appliqué luimême cette maxime que les Français ne devaient pas se dénigrer, et fait disparaître de ce livre expiatoire les ripostes ironiques, les diatribes, les calembourgs odieux, les plaisanteries lourdes contre des hommes qu'il

(1) Depuis l'Exil (1871-1876), p. 6.

(2) Depuis l'Exil (1872-1876), p. 14

n'aimait pas certes, mais qui, s'ils n'avaient pu maintenir l'intégrité du territoire et le trésor de nos forces morales, avaient du moins conservé l'intégrité de l'honneur et le trésor sacré des espérances.

A l'heure où la patrie sentait le besoin de sortir de son indifférence morale et de se refaire une conscience civique et religieuse, il comprit qu'il n'était pas temps do songer à la retraite. Pour remplir sa fonction suprême de guide des citoyens et des penseurs, il n'avait qu'à puiser dans les richesses accumulées pendant l'exil. Il pouvait publier ou la seconde série de la Légende ou la Fin de Satan, ou mieux encore l'épopée de Dieu. Mais il délaisse cette œuvre pour un nouveau poème intitulé primitivement Religion, puis Religions et Religion, dans lequel il reprend la préface des Misérables. C'est un essai de liquidation des anciens cultes pour faire place évidemment à la nouvelle doctrine. Après des critiques et des railleries sur les prescriptions et les dogmes de l'Eglise catholique, le poète qui n'a pas « pris d'avance un parti sur l'abîme » et « n'impose aucun dogme à la brume, » aboutit à cette première conclusion :

Homme, veux-tu trouver le vrai, cherche le juste (1).

Toutefois s'il déclare que toute religion est un avortement du rêve humain devant l'être, il n'accepte ni le néant, ni l'égalité du bien et du mal. Il faut une religion et des prêtres. Il y a d'ailleurs progrès : chaque temple nouveau a sa base au faite de l'ancien, «et le dernier fronton se dissout dans l'azur. » Inutile d'ajouter que désormais, les mages remplaceront les prêtres, et verseront à l'humanité la parole d'amour de l'avenir :

Car l'homme fait le prêtre et Dieu seul fait le mage. Ces sages inspirés, ces voyants directs se contentent du

(1) Religions et Religion. — Philosophie, p. 43.

monde cet aveu, admirent les prodiges de la vie et les miracles des forces et promulguent ce credo simplifié :

Il est! il est! il est! il est éperdûment (1).

« Il faut, dit Pascal, avoir ces trois qualités : pyrrhonien, géomètre, croyant soumis, et elles s'accordent ou se tempèrent, en doutant où il faut, en assurant où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait pas ainsi n'entend pas la force de la raison. » Il est difficile, quoi qu'en pense M. H. Houssaye, de retrouver ces trois hommes dans le philosophe de Religions et Religion (2). De la Prière pour tous à Sagesse, de Sagesse aux Contemplations des Contemplations à cette nouvelle œuvre, ses notions théologiques ont été s'obscurcissant, se contredisant, s'emmêlant, et le jour où il veut les liquider, le résultat final apparaît d'une pauvreté misérable.

Cette religion ne semble pas lui donner la sérénité des ascètes terribles dont il parle. La vieillesse se fait sentir et le découragement l'envahit. Ses compagnons tombent : Lamartine, Dumas, puis son fidèle disciple Théophile Gautier. « L'âge éclatant va finir. » Sa force de travailleur subsiste, mais parfois ses principes tremblent. Lui, l'apôtre de la conscience, il n'ose conclure son roman de Quatrevingt-treize par le triomphe des lois non écrites sur celles de la Convention. Il pose ce problème : « La pitié peut être une forme de la trahison » sans le résoudre. Dans cette œuvre à la fois roman, poème, pamphlet, livre d'histoire, Gauvain accepte sa mort comme châtiment d'un acte dont cependant il se glorifie et Cimourdain se punit d'avoir suivi ce qu'il croit être la loi suprême de sa conscience. Faut-il croire avec Saint-René Taillandier que le combat dans l'âme de Gauvain exprime, sous la forme romanesque, l'indécision ou plutôt le calcul du

(1) Religions et Religion, V. — Conclusion, p. 71

(2) Journal des Débats, 8 mai 1880.

poète révolutionnaire, cherchant sa situation définitive au milieu des partis (1) ? En tous cas, il nous fait cet aveu : « Quel champ de bataille que l'homme ! Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées. Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme. »

Lui, le poète de Marion de Lorme purifiée, de Jane relevée, de la Tisbé transfigurée par le sacrifice, de Fantine, voit dans la femme une créature monstrueuse, un être douteux, gloire et peut-être honte de l'ouvrier divin, et tentatrice en qui Satan se confond avec Dieu (2).

Lui, l'adversaire irréductible delà peine de mort, après avoir eu l'intention d'intercéder pour Bazaine, reprend le fouet des châtiments et ameute le peuple contre le trahisseur. La lapidation est nécessaire :

Aux pavés tous ! frappons ! et que l'écrasement Du bandit soit sous l'ombre et les pierres fumant. Pas de grâce, il faut être ou vengeur ou complice, Et quiconque n'est pas du crime est du supplice (3).

Il rature le vers « Je sauverais Judas si j'étais Jésus- Christ » et le remplace par cet autre :

Je ne hais pas la mort, trouvant la honte pire.

Lui, qui a toujours affirmé sa confiance dans l'avenir, dans les nouvelles générations, dans ces enfants qui n'ont pas commis le crime du Deux Décembre, est plein d'amertume pour les jeunes hommes éclos sous l'Empire ; il lui semble que Paris abdique et « tombe de plus que Sparte à moins que Sybaris » ; il ne voit qu'apologistes du ventre, de la ruse, du succès, de l'argent, que railleurs de l'idéal.

(1) Revue des D.-M., 1er mars 1874. — Le Romande la Révolution. Saint-René Taillandier. — La Critique Philosophique, 26 mars 1874.

(2) Toute la Lyre, t. I, in, iv. p. 166.

(3) Toute la Lyre, t. III, vin, xvi, p. 187.

Il perd son dernier fils et traduit dans son désespoir les vers de Juvénal :

Que te sert, ô Priam, d'avoir vécu si vieux Tu vois tomber tes fils, ta patrie et tes dieux (1).

Mais le vieux lutteur se resaisit. Ce qui lui reste, c'est la foi au travail :

Ce mot plus profond qu'aucun autre, Est dit par l'ouvrier et redit par l'apôtre ; Le travail est devoir et droit, et sa fierté C'est d'être l'esclavage étant la liberté. Le forçat du devoir et du travail est libre.

A ceux qui lui objectent

De la prose! pourquoi? des vers! pourquoi? des rimes! Des phrases! A quoi bon?

il répond :

L'art est la roue immense et j'en suis l'Ixion.

A quoi travaille-t-il ?

« Mais... à tout ; car la pensée Est une vaste porte à chaque instant poussée Par ces passants qu'on nomme Honneur, Devoir, Raison, Deuil, et qui tous ont droit d'entrer dans la maison;

et il célèbre ce labeur qui l'emporte loin des maux, de la terre et du vice,

Comme un aigle qu'on a, dans l'ombre, à son service (2).

Ce qui lui reste, c'est donc la foi en lui-même et en son œuvre. A Alphonse Karr, lui conseillant de quitter la politique, il répond tout en deuil : « Quant à moi, j'ai essayé

(1) Toute la Lyre, t. II, v, xxxi, p. 130.

(2) Toute la Lyre, t. II, v, xi, p. 84. — 12 Janvier 1874» d'après une communication de M. Gustave Simon.

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selon la mesure de mes forces d'introduire dans ce qu'on appelle la politique la question morale et la question humaine... Ma conscience me donne raison. Si l'avenir me donnait tort, j'en serais fâché pour l'avenir (1). » Ce qui persiste c'est la foi en la valeur exemplaire de l'épreuve imposée aux génies. Pour faire à l'homme une âme juste, les événements prennent les grands hommes et les forgent sur les enclumes sombres du malheur (2). Toute la gloire qu'il revendique est la haute honnêteté et il demande au peuple de mettre plus tard sa mémoire

Sur cet âpre sommet le devoir accompli (3).

Sur la tombe de la femme de Louis Blanc, il reprend l'éloge du génie. Il glorifie les hommes privilégiés, résumant en eux la douleur humaine, « à qui le sort fait une poignante et utile ressemblance avec ceux qu'ils doivent protéger et défendre, afin qu'ils s'intéressent à ceux que l'on calomnie, qui luttent et qui souffrent, afin qu'ils mesurent la grandeur de leur devoir à la grandeur de leur malheur ». Ainsi ces êtres laisseront en mourant une réalisation nouvelle du progrès (4) : Quinet la philosophie souveraine; Michelet l'histoire, George Sand le droit de la femme. « Pleurons les morts, mais constatons les avènements (5). »

Avec cette foi dans le génie, privilégié du malheur, pionnier du progrès, dont la mort est l'avènement, ce que rien n'ébranle en lui c'est encore la croyance à l'utilité souveraine de la poésie, entant que poésie. Déjà à propos de Virgile et d'Horace dans le Post-Scriplum. il

(1) Correspondance, II. Lettre à Alphonse Karr. 8 Janvier 1874.

(2) Toute la Lyre, t. II — IV, xxxni, p. 59. Pourquoi les grands hommes sont malheureux.

(3) Toute la Lyre, t. II. — V, xxxvi, p. 138.

(4) Depuis l'Exil (1871-1876), p. 148.

(5) Depuis l'Exil (1871-1876), p. 153.

faisait de la beauté du vers une force civilisatrice indépendante de l'idée de moralité. Il développe le thème que l'âme du poète est traversée par la nature :

Une voix sort du ciel et dans nos fibres passe.

De là nos chants profonds : le rhythme est dans l'espace

Et la lyre est en nous...

Une chanson travaille à l'immense univers.

Une femme qui passe en chantant mêle une lyre au rhythme universel ; comme la fin de l'univers est l'harmonie, son chant aide au progrès, émeut la nature ravie:

Une chanson éparse est utile à la vie (1).

Non que le poète renonceàsa fonction d'apôtre et de justicier: il juge la violence nécessaire pour résister au mal :

Aie une muse belluaire, Sinon tu seras dévoré (2).

Mais il peut accorder les deux fonctions. Quand il se sera défendu et qu'il aura dompté les lions, il les enchaînera à son chant, à son psaltérion formidable qui unit la terre aux cieux.

Ce qui demeure encore, en dépit des amertumes de l'heure présente et du règne de Baal, c'est la foi en Paris, centre de l'humanité future. Il va jusqu'à découvrir un mystérieux rétablissement d'équilibre, dans ce fait nouveau : la France moindre, mais Paris plus grand. Délégué aux élections sénatoriales par le Conseil municipal, il oublie ses échecs pour déclarer que sa confiance est égale à la confiance de Paris, car « sentir en soi l'âme de Paris, c'est quelque chose comme sentir en soi l'âme même de la civilisation »; et il dit à la France, d'envoyer à Paris, ce que veut la Ville des hommes capables défaire la Paix

(1) Toute la Lyre, IL — IV, xxii, p. 36.

(2) Toute la Lyre, I. — Prologue, p. 1.

du Monde en fondant cet exemple, la Démocratie française, des penseurs et non des soldats ; car l'heure des violences est passée : « Socrate, Virgile, Voltaire sont plus grands que Thémistocle, César et Napoléon (1)». Il développe son rêve de l'Institut gouvernant la France ou plutôt le monde, son espoir de la civilisation future où la vie publique se composera de l'étude du vrai et de la production du beau, où, comme Athènes est devenu le monde païen et Rome le monde chrétien, Paris deviendra le monde humain (2).

Cet idéal, Paris ne peut l'atteindre qu'en s'éleA'ant à la dignité des villes saintes, foyers de la croyance des peuples. Hugo croit en Paris et c'est pourquoi il refuse d'être député de Lyon, pourquoi il accepte d'être sénateur de la capitale, pourquoi surtout il compose les trois préfaces à ses Actes et Paroles : Le Droit et la Loi, Ce que c'est que Vexil, Paris et Rome, dont la conclusion est que Paris vaincra Rome (3).

Ses nouvelles œuvres, la seconde série de la Légende, TArt d'être grand-père, YHistoire d'un crime, le Pape, ne répondent que trop à la foi vive et à l'ambition secrète du poète national. C'est toujours le même problème du Progrès qu'il nous propose, seulement devant le mal qui croît d'âge en âge, Victor Hugo finit par n'avoir confiance qu'en lui-même et réclame une autorité que le vicaire de Jésus-Christ n'aurait pas su mériter.

A travers la seconde série de la Légende comme à travers la première il reparaît Conscience-flambeau, homme-type, adversaire de toutes les tyrannies, exerçant dans tous les âges sa double fonction de génie civique et de mage religieux. Il est le géant qui tutoie les dieux et c'est avec raison que M. Bérard-Varagnac reconnaît dans les Temps

(1) Depuis VExil (1871-1876), p. 128.

(2) Cf. Journal des Goncourt, t. V, p. 86, 87.

(3) Depuis VExil (1870-1871). Paris et Rome, p. 31.

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paniques le temps de l'empire et appelle cette page « un pamphlet mythologique (1)». Il découvre dans le procédé du poète une monotonie singulière, une pauvreté d'invention sous cette richesse exubérante. « Cela vient en partie de ce que tous les êtres qu'il enfante portent la vive empreinte de sa personne. C'est lui-même, toujours lui, lui partout, (comme il disait de Bonaparte,) du moins tel qu'il doit se voir en ses rêves, qu'il nous dépeint. Comme Byron s'était formé un type idéal qu'il a reproduit dans Child Harold, dans Don Juan, dans Lara, dans Manfred, M. Hugo a conçu pareillement de son génie une image qu'il exprime par des figures semblables. Cette image est celle d'un géant, faune et titan à l'origine des choses, au moyen âge géant encore sous son armure. » Victor Hugo est en effet Phtos qui traverse la terre et reparaît devant les Olympiens festoyant, pour proclamer le grand dogme de Religions et Religion : « 0 Dieux, il est un Dieu ». Il est à la fois le Thémistocle si prolixe devant Eurybiade, si résolu contre le prêtre, le proscrit Cynthaeus qui se souvient d'Athènes, le Cid parlant rudement aux rois du haut de son exil, le comte Félibien qui maudit les massacres des guerres civiles, et le colosse de Rhodes porte-flambeau dont le bronze est formé d'or, de cuivre et d'étain,

Comme un sage envoyé pour vaincre le destin, Etant la souveraine et grande conscience, Est composé de foi, d'honneur, de patience (2).

Les poètes idylliques pour chanter l'amour empruntent les stances des Chansons des Rues et des Bois, et se dissipent dans les bosquets élyséens, laissant apparaître le vieil athlète près du berceau de son petit-fils.

(1) Journal des Débats, 18 avril 1877.

(2) Légende des Siècles. Nouvelle série, X. — Les Sept Merveilles du Monde, vi.

Lorsqu'il arrive au temps présent, il ne lui suffit plus de revendiquer pour son oncle la victoire d'Eylau, il rappelle à chaque page sa mission de poète, sa fonction de mage et la remplit avec autorité. Homère était l'aède des temps anciens; il est, lui, l'aède des temps nouveaux. Homme du devoir, entre le cheval de la Mort et le cheval de la Honte il ne craint pas de choisir le premier. Grand Pontife, il écoute les voix éplorées du peuple accablé par le fléau de la guerre et le fléau des eaux débordées, il proteste contre les prêtres parlant de punition et de vengeance divines, oublieux des vers où, récemment encore, il admettait le caractère expiatoire de nos malheurs. Nouveau Zorobabel, il donne les indications aux architectes du temple mystique qu'il faudra élever à la Divinité et Génie dominateur, il ne parvient pas à se dissimuler sous le symbole du Mont-Blanc, que cent monts entourent et admirent. Les génies qui, semblables à des mères, sentent remuer en eux Achille, Prométhée, Rome, le roi Lear, méritent toujours l'admiration pleine de tendresse que la nature avait pour Eve, en qui tressaillait le premier fils de l'homme. Tous les poètes, tous les penseurs, songeurs sacrés, méditant la nuit à l'insu l'un de l'autre, dégagent une clarté d'âmes, pitié, bonté, pardon, qui se répand sous le zénith, sommation qui sort de chacun de ces séditieux et s'en va au ciel réclamer l'harmonie universelle.

Poète de la religion naturelle et de la fraternité humaine, Victor Hugo n'arrive pas à saisir la loi de leur développement dans l'histoire du monde et à rasséréner son âme. Bien loin de s'éclaircir de plus en plus depuis les temps fabuleux, jusqu'à son époque, les ténèbres s'épaississent à mesure que l'on avance. Il dénonce les prêtres à Celui qui chassa les vendeurs du temple, dont il n'admet pas la divinité. Son Dieu morne, derrière les mondes qui se multiplient entre l'homme et lui, n'aurait qu'à soutll r

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« et tout serait de l'ombre ». Ce Dieu ne se rapproche pas malgré les sommations des sages ; toujours la nuit règne sur les autels et jamais le dernier mot ne peut être dit par la religion. L'amour humain n'éclôt pas davantage. Après les dieux les rois. De Mésa au terrible Attila, de Ramire à Cosme de Médicis, des Fourches- Gaudines de Rome aux Fourches Caudines de la France, toujours la grande élégie des fléaux recommence avec ses thrènes lugubres, toujours reparaît le passé de mal, de haine, de douleur et d'esclavage. Le mur des siècles ne s'est pas écroulé au choc des deux chars de la Fatalité et de Dieu.

Et cependant malgré le chant de triomphe du ver, le poète conserve une foi irréductible. Alfred de Vigny avait célébré le dédain superbe du marin. Quand il voit que la mer est la plus forte, que le courant l'entraîne,

Qu'il est sans gouvernail et partant sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond (1).

Au lendemain de nos désastres avant même d'avoir une raison claire d'espérer, Victor Hugo se lève. Nous sommes un pays désemparé qui flotte à la dérive, « dans l'ondulation obscure du destin.

Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes (2).

Pourquoi ? parce que la vie future c'est l'hymen des hommes, et il prend à son poème de Dieu l'hymne de l'avenir pour l'insérer dans sa Légende : « Dieu voudra », et tout à coup la haine se changera en amour « sous un baiser de l'infini ». Mais pourquoi ce baiser n'est-il pas encore donné aux hommes ? Dieu n'existe pas encore

(1) Alf. de Vigny. — Poésies complètes. — La Bouteille à la mer.

(2) Légende des Siècles. Nouvelle Série, XXXII. — L'Elégie des fléaux.

dans l'humanité. Il faut que quelqu'un le fasse naître. Ce quelqu'un là. ce sera Hugo. L'œuvre définitive il l'accomplira en dégageant la France révolutionnaire de tous les cultes et en particulier du catholicisme. Mais il ne compte guère sur les nouvelles générations. Il ne les appelle pas à collaborer à cette œuvre immense, il se la réserve toute. A lui aboutit le passé, de lui partira l'avenir. Le médiateur entre Dieu et l'humanité, c'est lui. L'éclosion divine, c'est sa fonction. Il reprend une ode superbe de 1857 et en fait la conclusion de son nouveau recueil l Art d'être Grand-Père La nuit tâche d'étouffer le germe de vie « mais moi, dit-il, le croyant de l'aurore.»

Je forcerai bien Dieu d'éclore A force de joie et d'amour (1).

Si son effort propre doit suppléer à l'effort même de l'humanité, il est temps qu'il se fasse reconnaître prêtre. En cette même année 1877, il reprend et retravaille le poème du Pape dans lequel aucun catholique ne retrouvera le type du vicaire de Jésus-Christ. C'est un chef spirituel d'une nature nouvelle. Ce pape estime l'enseignement de l'Evangile superflu, s'élève contre les rois, refuse de régner, s'avoue aveugle et ignorant, laisse Rome, se met à parcourir la chrétienté, proteste contre les richesses des églises, les cérémonies liturgiques et dévotions ; refuse l'infaillibilité, nie la chute originelle et entre enfin dans Jérusalem en s'écriant :

Je viens près de celui qui fit voir ici-bas

Toute la quantité de Dieu qui tient dans l'homme {'!)■

Le successeur de saint Pierre ne prétend nullement à ce rôle de pape rationaliste. La conclusion c'est que l'hu-

(1) L'Art d'être Grand-Père, XVIII. L'Ame à la poursuit»' 'in vrai.

(2) Le Pape. Entrée à Jérusalem.

manité abandonnera le Pontife dans son Vatican pour se tourner vers l'apôtre infatigable de l'abolition de la guerre, vers l'adversaire de toutes les tyrannies et de toutes les exploitations, vers le promoteur d'une morale facile de joie et d'amour, vers l'homme du progrès humain qui est en même temps le progrès divin.

Peut-être même en 1877 le poète espéra-t-il voir la France reconnaître enfin sa supériorité et l'établir dans sa fonction suprême. On est étonné du nombre d'ouvrages qu'il publie cette année-là. Après la Légende des siècles et VArt d'être Grand-Père, au lendemain du Seize Mai, il lance Y Histoire d'un Crime où il affirme que « non seulement la France s'est sauvée toute seule, mais que ce qu'elle a perdu en territoire, elle l'a regagnée en rayonnement (1) ». Etrange remarque. Voyait- il son triomphe définitif lié au triomphe de la République sur les monarchistes ? Se flattait-il de voir surgir enfin l'heure où l'homme de la pensée allait succéder à l'homme de l'action et Victor Hugo clore le siècle inauguré par Napoléon ?

(1) Histoire d'un Crime, IL — Conclusion, X, p. 239.

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