‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

o soulèvement de l'Allemagne. — Les États du Sud et les traités d'alliance. — Les puissances neutres. — La Russie soutient l'Allemagne. — L'attitude de l'Autriche. — L'Europe et les victoires de la Prusse, — La guerre : causes essentielles des victoires allemandes. — La légende républicaine. — Tentatives de rapprochement entre Berlin et Vienne. — L'Empire germanique : les négociations avec la Bavière. — La nouvelle Constitution. — Les conditions de la paix; les résolutions de Bismarck. — Metz et la Lorraine. — Le traité de Francfort. — L'Allemagne nouvelle.

L'Allemagne, que la pensée de voir un Hohenzollern régner à Madrid avait d'abord laissée assez indifférente, s'était peu à peu réveillée quand elle avait entrevu la vraie portée de la question. Depuis un demi-siècle, les journaux, la littérature, les Universités lui clamaient aux oreilles qu'elle était à la merci d'un voisin hargneux et turbulent qui n'attendait qu'une occasion pour reprendre ses razzias et ses pirateries. La politique maladroite du cabinet français, habilement exploitée par Bismarck, en avivant des souvenirs lentement aigris, donna à chaque habitant comme la sensation d'un soufflet directement reçu.

La dépêche d'Ems se prêtait merveilleusement aux commentaires de la presse : sous les formes les plus variées et les plus dramatiques, elle développa et elle dramatisa le thème que lui fournissait le Chancelier. — L'agent de Napoléon, avec une irrévérence qui était nécessairement calculée, avait accosté le roi pendant sa promenade, s'était cramponné à lui, lui avait imposé l'affront de ses reproches et de ses menaces; pour se délivrer de son importunité, le souverain avait été en quelque sorte obligé de recourir à l'intervention de son aide de camp. — Encore aujourd'hui la légende de cet outrage vit dans l'imagination populaire. A ce moment, au milieu de la fièvre montante et sous l'excitation formidable des journaux ameutés, ce fut une poussée terrible du sang au cerveau. « Il n'y a de populaire en

Plrusse, disait Gerlach, que la dynastie etTarmée; » jamais cette parole n'avait été plus vraie. Même dans les provinces annexées, le roi Guillaume était personnellement aimé ; habilement, le mi-nistère lui avait laissé l'honneur des mesures de clémence ; oa vantait son amour du devoir, la bonne grâce et la dignité de ses. manières, on était fier de ses victoires. Et c'était ce vieillard héroïqueet modeste que la France avait osé insulter. L'insolente nation méritait un châtiment! L'Allemagne s'était montrée débonnaire jusqu'à en être ridicule ; elle était sur le point d'oublier les invasions qui, depuis, dix siècles, avaient déshonoré et désolé son territoire, elle avait presque pardonné les perfidies de Henri II et de Richelieu et les^ incendies de Louis XIV et les pillages de Napoléon et môme ses fron-^ tières ouvertes et le drapeau tricolore continuant au mépris des droitsles plus sacrés à flotter sur le dôme de Strasbourg. Mais, puisqu'un autre Bonaparte reprenait la politique de rapt et de crime qui avait toujours été celle des Welsches, l'heure avait enfin sonné de régler les dettes accumulées et de réduire pour jamais à l'impuissance une rivale avec qui il serait impossible de vivre en repos, tant qu'elle n'aurait pas été écrasée. L'art de Bismarck avait été de convaincre la nation comme le roi qu'ils étaient en état de légitime défense et d'exalter par cette apparence de purification les appétits de vengeance et de domination qui fermentaient depuis longtemps dans les coeurs.

Le 15 juillet, dans les gares que traverse le roi, il est accueilli par des manifestations délirantes. Même à Gassel et à Gœttingue, les regrets du passé se fondent à la flamme du patriotisme commun. A Berlin, quand le Prince royal annonce aux personnes qui l'entourent que les suprêmes résolutions sont prises — Krieg und Mobil — c'est une traînée de flamme et un hourra unanime de confiance et ( 3 joie monte vers le ciel. Ici , plus de blouses blanches, et la police n'a pas besoin d'organiser des manifestations; les socialistes ne sont qu'une poignée, et, parmi eux, très nombreux encore, les disciples de Lassalle échappent absolument aux influences pacifistes de l'Internationale ; la voix des quelques centaines de dissidents qui essaient de calmer les passions sanguinaires, est étouffée parles vociférations implacables. En France, la déclaration de guerre a été accueillie avec une anxiété mal dissimulée et une tristesse visible; les paysans n'ont ni haine contre l'Allemagne ni désir de conquête; les républicains, qui dominent dans les grandes villes, condamnent avec horreur un duel qui ajourne pour longtemps la réconciliation des peuples; l'exaltation à laquelle Gramont prétend qu'il ne lui est pas

possible de résister se réduit au vacarme de quelques milliers d'impulsifs, grossis de l'armée des camelots, populace qui acclame lu guerre avec d'autant plus d'entrain qu'elle est convaincue qu'elle n'en connaîtra pas les dangers. — En face de cette poignée de niais ou de malandrins, un peuple se dresse entier, ivre de rancunes lentement ressassées, prôt h mourir pour son droit, parce qu'il croit qu'il combat pour ses foyers et qu'il sert la cause de Dieu et du progrès général.

Avec une implacable persévérance, Bismarck s'applique à inculquer dans les esprits les plus rebelles la persuasion que l'attitude de la France est sans excuse, que dès le début elle a cherché la guerre, et il voue à l'exécration du monde les furieux qui ont sacrifié le repos de l'Europe à leurs mesquines jalousies. La circulaire qu'il adresse le 18 juillet à ses représentants, aiïecte des allures de réquisitoire : « Les prétendues raisons des ministres français pour excuser la rupture ne reposent sur rien et sont absolument mensongères; il est donc impossible d'expliquer leur conduite autrement que par les pires traditions de Louis XIV et de Napoléon P*". Il est douloureux de penser que le développement normal de la civilisation va être interrompu pendant de longues années : à qui la faute, sinon aux criminels qui nous ont réduits à accepter la lutte pour l'honneur du pays? Dieu ne refusera pas son appui aux soldats qui défendent une cause si juste, et la France ne trouvera pas un seul allié pour une guerre aussi légèrement et aussi frivolement commencée. » C'est sur le même ton qu'il s'adresse au Ileichstag et que celui-ci lui répond. Quand, le 27 juillet, Guillaume ordonne un jour solennel de prières, il n'y a aucune hypocrisie consciente dans ses paroles : «J'ai le cœur pur sur l'origine de cette guerre et je suis certain de la justice de notre cause devant Dieu. » « Les dés de fer, écrivait-il à sa femme au lendemain de la déclaration, ont été jetés plus tôt qu'on ne pouvait l'attendre; les voies de l'Éternel ne sont pas les nôtres et je reste ■devant sa face avec une conscience tranquille, car je ne me sens pas coupable. » Bismarck connaît son peuple et quel impérieux besoin il éprouve de dissimuler ses appétits sous des considérations métaphysiques : il ne lui suffit pas d'être puissant, il faut qu'il se persuade que son triomphe est aussi celui de la morale et du droit; le Chancelier a réussi à transformer en croisade la plus suspecte des guerres diplomatiques.

Les avertissements n'avaient pas manqué au gouvernement français qu'il se trompait sur la portée des dissentiments qui séparaient les diverses tribus germaniques. — « La peur de la France et les préju-

gés qui existent contre elle, disait le prince de Hohenlohe au duc de Cadore dès 1867, sont des sentiments inhérents a tous les Allemands, et l'attitude du Sud ne dépendra pas, le cas échéant, de la volonté d'un souverain ou d'un ministre, mais du moment et des circonstances dans lesquelles un conflit surgira. » En 1870, quelques potentats très déniaisés accueilleraient nos victoires avec joie, et des revers décisifs de la Prusse rendraient peut-être quelque influence aux groupes qui, çà et là, regrettent l'ordre de choses disparu en 1866; mais, pour l'instant, ils sont absolument paralysés, et nous n'obtiendrions leur adhésion qu'après avoir commencé par les afl'ranchir. Leur connivence ne serait pas sans utilité au lendemain de la victoire, elle ne saurait la faciliter.

Guillaume conservait cependant quelques doutes sur les dispositions réelles de ses alliés ; le 13 juillet, en se félicitant de l'attitude de la Bavière et du Wurtemberg, il ajoutait avec une évidente préoccupation : tout cela est très bien, si cela se réalise. L'événement le rassura vite. Après tout, qu'avaient de mieux à faire ces petits souverains que de s'unir à la Prusse? Ce qu'ils regrettaient, c'était leur indépendance perdue et aussi l'influence apparente qu'ils devaient à la rivalité des grandes puissances : ils sentaient bien que l'heure des illusions était passée et que, s'ils échappaient à la domination de Berlin, ce serait pour tomber sous celle de Vienne, qui ne leur agréait guère davantage. La perspective d'un changement de servitude était au moins insuffisante pour balancer les instinctives révoltes que leur causait la pensée de faire le jeu de l'étranger. S'ils envisagèrent la possibilité d'une défection, ils ne s'y arrêtèrent pas sérieusement et ils furent heureux de trouver dans l'habileté de Bismarck et dans la pression de leurs sujets une raison pour rentrer dans le rang et abdiquer des ambitions dont ils rougissaient.

Naturellement, le graad-duc de Bade, sans hésitation et sans délai, mit ses forces au service de la Prusse, et sa loyauté était méritoire parce qu'il se figurait qu'il s'exposait ainsi à un immense péril. Singulier phénomène de suggestion : les illusions de nos hommes d'état avaient franchi le Rhin, et même des officiers qui connaissaient à fond la situation et qui n'avaient d'ailleurs aucun doute sur le résultat final, admettaient aisément que nous pousserions une pointe hardie sur le territoire ennemi. A la nouvelle de la déclaration de guerre, une panique générale courut dans l'Allemagne du Sud. Les chemins de fer étaient encombrés de fuyards, les journaux racontaient que le pont de Kehl avait été occupé, et, chaque jour, on annonçait l'approche des turcos qui inspiraient une épouvante

superstitieuse. Frédéric et ses ministres ne songèrent pas une minute à chercher leur salut dans des négociations dilatoires, et ils s'appliquèrent seulement èi réduire la période dangereuse en précipitant les préparatifs.

La cour de Stuttgart était plus suspecte ; Varnbûler s'était expressément réservé le droit d'interpréter les clauses du traité d'alliance de i8G7, et les démocrates, très nombreux à la Diète, n'avaient aucun goût pour l'hégémonie prussienne. Aussi s'émut-on à Berlin quand on le vit partir pour Munich. Soit cependant qu'il eût été peu satisfait de ses entrevues avec son collègue bavarois ou qu'il subît la contagion de la fièvre patriotique, il conseilla la mobilisation (17 juillet) ; le 21 il déclarait formellement à la Diète qu'il avait l'intention de joindre ses troupes aux forces prussiennes. H n'ignorait pas que ses jours étaient comptés, ~ il quitta en effet le ministère (31 août), — mais il avait toujours jugé puéril de se révolter contre la nécessité et, dès 1867, il avait averti Napoléon que, en face d'une attaque, l'Allemagne entière se rassemblerait contre l'ennemi ; en galant homme, sans tapage, il renonçait à lutter contre la force des choses. Quant aux députés démocrates, ils auraient été reniés par leurs électeurs s'ils avaient continué leur opposition.

On n'avait jamais compté à Paris sur la fermeté de Varnbûler; en revanche on se faisait d'assez graves illusions sur la Bavière. Les coryphées du parti anti-prussien se réunissaient volontiers chez Pfeffel, qui avait beaucoup d'esprit et d'entregent, quelque scepticisme aussi, comme c'est. assez souvent le cas chez les défenseurs d'une cause perdue d'avance : M. de Gadore, notre ambassadeur, y fréquentait, et il y entendait, en excellent français, des professions de foi qui lui étaient agréables. La presse catholic[ue était très montée de ton, la Patrie bavaroise surtout, que dirigeait le fameux docteur Sigl. Les particularistes formaient indubitablement la majorité du pays, mais tous ne partageaient pas tes aversions intransigeantes de Sigl et de Pfefîel, et même les plus résolus étaient comme consolés d'avance de leur défaite. « Bismarck veut faire de mon royaume une province prussienne, disait Louis; il y arrivera petit à petit, sans que je puisse l'en empêcher. » Il ne s'y efforçait guère, non seulement parce qu'il n'avait ni le goût ni l'habitude de la lutte, mais aussi parce qu'il était tourmenté par des démangeaisons pangermanistes qui achevaient de paralyser sa volonté et de troubler son esprit. Après la paix de 1866, il avait offert à Guillaume, afin de don-' ner une forme symbolique à la ferme et durable amitié qui devait s'établir entre les deux maisons, de partager avec lui la possession de

ce château de Nuremberg, d'où étaient partis les Hohenzollern pour fonder leur domination dans le Brandebourg : « Lorsqu'au faîte de ce château, ajoutait-il, le pavillon des Hohenzollern et celui des Wittelsbach flotteront au vent, en mêlant leurs plis, puisse-t-on voir là le symbole de la bonne garde que font la Prusse et la Bavière unies sur l'avenir de TAUemagne. » Guillaume avait accepté avec émotion, et Louis était alors revenu en arrière, avait soulevé mille difficultés, si bien que son offre chevaleresque avait plutôt altéré les bons rapports des deux monarques. L'épisode était significatif : Louis ne se livrait, jamais entièrement, mais son premier mouvement était de ne pas se refuser.

Bray fût volontiers demeuré neutre, mais Bismarck n'y consentirait jamais ; il fallait donc ou exécuter les clauses du traité d'alliance ou se jeter sans réserve dans les bras de la France et de l'Autriche. On était sûr qu'une pareille résolution rencontrerait la résistance furibonde des libéraux, nombreux dans le pays et qui dominaient à Munich ; on l'était beaucoup moins de trouver parmi les catholiques et les patriotes bavarois un concours très énergique. Le roi était dans la montagne, isolé; il avait ordonné qu'on ne lui expédiât de messages que s*il n'y avait pas moyen de faire autrement. Le 16 juillet, son chef de cabinet, Eisenhart, qui était un partisan militant de l'alliance prussienne, lui exposa les raisons qui poussaient Bray à proposer la mobilisation ; le roi approuva, manifesta même une certaine satisfaction. Le ministre pourtant évitait encore les décisions irrévocables, soit4)Our ne pas brusquer les Chambres, soit aussi peutêtre parce qu'il désirait obtenir de Berlin certaines garanties. Au milieu de l'agitation universelle, il était impossible de conserver longtemps cette attitude expectante, et le 18, Bray annonçait officiellement à la Diète qu'il était prêt à remplir ses obligations vis-à-vis de l'Allemagne. La commission de la Chambre, qui se composait de six catholiques contre trois libéraux, objecta que ni l'honneur ni l'intégrité delà Confédération n'étaient en jeu, que par conséquent la Bavière n'était pas tenue d'intervenir et elle demanda la neutralité armée. Mais, dans la discussion publique, le professeur Sepp, qui, quelques jours auparavant, avait encore violemment attaqué la Prusse, sentit se réveiller en lui les théories nationalistes qui, depuis un demisiècle, formaient comme la substance et la moelle de l'enseignement universitaire, et, grâce à sa défection, le projet de la commission fut repoussé par 76 voix contre 72 ; le crédit réclamé par le ministère fut finalement voté par 101 députés contre 47 (20 juillet). — « Votre attitude vraiment allemande, télégraphiait Guillaume à

Louis, a électrisé aussi votre pays. L'Allemagne entière est debout, rassemblée comme elle ne l'a jamais été. » — Quand le Prince royal arriva à Munich, le 27 juillet, au milieu d'une tempête de hourras, il dit au comte Bray : « Puisque nous sommes ensemble, il faut que nous restions unis. » Il n'est pas sûr que ces paroles aient causé au ministre une joie sans mélange, et, au moment où le prince Frédéric partit pour se rendre sur le terrain des hostilités, le roi lui écrivit pour lui demander qu'à la signature de la paix l'indépendance de la Bavière fût garantie. — Dernières et vaincs convulsions d'un passé déjà disparu ! Le gouvernement français avait jeté dans les bras des HohenzoUern les tribus les plus récalcitrantes, et, la fusion une fois accomplie, même une victoire de Napoléon ne l'aurait pas annulée; certains faits ont un tel caractère de nécessité que, s'il est à la rigueur possible de les prévenir, il devient enfantin de chercher à les supprimer une fois qu'ils se sont produits.

Pendant que Bismarck rassemblait l'Allemagne sous les drapeaux de son maître, il isolait la France en Europe. Il lui suffit pour cela de se cantonner sur le terrain qu'il avait choisi : la Prusse avait été brutalement provoquée, sans motif, par un gouvernement qui ne pardonnait pas à Bismarck de ne pas s'être fait le complice de ses convoitises. Le 23 juillet, le Times publiait le projet de traité que Benedetti avait présenté au ministre prussien en 1866 et qui parlait d'une occupation éventuelle de la Belgique. — Dans sa circulaire du 29, Bismarck fit à sa manière l'historique de ses rapports avec le gouvernement impérial, récapitula les sollicitations déshonnêtes dont il avait été l'objet de la part de Napoléon, les affaires louches où on avait essayé de le mêler. Les HohenzoUern ne se prêtent pas à des marchandages véreux; s'il n'avait pas coupé court brusquement à ces conversations déplaisantes, c'était dans l'espoir d'éviter à l'Europe une crise redoutable : les desseins de Dieu sont insondables; des changements étaient toujours possibles à Paris, et tout délai était une chance de paix. Dans l'espoir d'éviter un coup de tête du gouvernement impérial, il avait usé d'une politique dilatoire, et les ministres français s'étaient montrés hautains ou conciliants suivant le plus ou moins de condescendance du gouvernement prussien. Ils étaient arrivés enfin à la conviction que Bismarck ne se prêterait jamais sérieusement à leurs desseins, et aussitôt ils avaient préparé leur attaque; sans doute même ils n'avaient encore d'autre but que de lui forcer la main, et le Chancelier avait des raisons de croire que^ s'il n'avait pas publié les pièces qui dénonçaient leur astuce, une fois les préparatifs terminés, ils lui auraient proposé une entente sur les bases du traité

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de Benedetti, c'est-à-dire aux frais de la Belgique ; l'Europe surprise et impuissante aurait été obligée de sanctionner cet acte de piraterie. — Benedetti rectifia, raconta la façon dont les choses s'étaient passées. Il suffisait d'un peu d'attention pour remarquer ce qu'il y avait de frivole dans les explications de Bismarck et de suspect dans le rôle d'agent provocateur qu'il avait joué. Bleibtreu fait observer avec infiniment de raison que rien n'était plus opposé au but qu'il se glorifiait d'avoir poursuivi que la tactique qu'il avait adoptée ; le meilleur moyen d'arrêter les ambitions de la France n'était certes pas de les aguicher et d'achever de griser le gouvernement impérial par une coquetterie savante. En réalité les neutres étaient édifiés, et, si leur confiance en Napoléon était faible, la pudeur de M. de Bismarck leur était depuis longtemps connue: mais ils lui surent gré de fournir un prétexte décent à leur inaction. En Angleterre, la reine, en dépit des affirmations contraires du Chancelier, était favorable à la Prusse, et les ministres, apathiques et médiocres, se plaignaient qu'on n'eût tenu à Paris aucun compte de leurs avis. Dans le peuple, les sentiments étaient partagés : les antiques rancunes contre la France n'étaient pas encore complètement éteintes et, d'autre part, les progrès trop rapides de la Prusse suscitaient quelque jalousie ; dans le combat qui s'ouvrait, la nation n'avait guère pour le moment que des antipathies, et le cabinet traduisit assez exactement ces dispositions, en laissant aller les choses; il excusait son abdication par l'espoir d'intervenir plus tard pour modérer les exigences du vainqueur.

Beust se piquait de réalisme, et les révélations de Bismarck ne lui causèrent ni surprise ni indignation. Un fait du moins était de nature à le faire réfléchir. Depuis dix ans. Napoléon n'avait été ni très heureux ni très habile, et il était permis de se demander s'il était bien prudent de lier la fortune de l'Autriche à celle d'un homme qui se résignait depuis si longtemps à un rôle de dupe et qui semblait vaincu avant la bataille.

Le Chancelier autrichien désirait très vivement la défaite de la Prusse; sur ce point aucun doute n'est possible. Il l'avait répété à plusieurs reprises au gouvernement français et sa sincérité n'est pas contestable. Gramont en avait conclu qu'il pouvait absolument compter sur son appui et il lui réservait même le soin de vaincre leshésitations de l'Italie. En réalité, Beust n'avait pris aucun engagement précis et il s'était toujours réservé le droit de choisir les conditions et l'heure de son intervention. Or, ses sympathies françaises étaient tenues en échec par l'attitude des Magyars et de la Russie.

Bismarck n'avait pas cessé depuis 1866 d'entretenir les relations

i» LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

les pîus amicales avec le gouvernement hongrois et en particulier avec Jules Andrassy, le président du conseil. Dans la monarchie austro-hongroise, telle qu'elle était sortie du traité de Prague, les Magyars jouaient le principal rôle et ils ne voulaient pas compromettre par gloriole les libertés qu'ils avaient si péniblement conquises. Aussi, quand, le i8 juillet, Beust, dans un conseil de la couronne, laissa entrevoir ses projets, Andrassy très nettement l'arrêta : il admettait la nécessité de quelques mesures de précaution, mais il condamnait énergiqucment toute velléité d'intervention. Son opposition était d'autant plus gênante que beaucoup des Allemands de la monarchie avaient été gagnés par le belliqueux enthousiasme de leurs frères de race et qu'une alliance avec Napoléon eût soulevé chez eux une indignation dangereuse. Il est probable que Bcust avait au moins en partie prévu ces résistances et il ne désespérait pas d'amener un revirement de l'opinion. Même en Hongrie, les sympathies pour la France étaient très vives et, à plusieurs reprises, le ministère faillit être débordé. La rupture avec la Prusse aurait été accueillie avec joie par les Polonais, par les Slaves en général, et par le parti clérical, toujours très puissant à la cour. Cependant, quelques-uns des chefs militaires éprouvaient une hésitation manifeste à se lancer dans une aussi périlleuse entreprise au moment où la réorganisation de l'armée était loin d'être terminée; leurs doutes étaient partagés par François-Joseph qui, de plus, n'avait dans Beust qu'une confiance mitigée et qui avait un certain faible pour Andrassy. Dans ces conditions, le Chancelier, sans abdiquer ses projets et ses espoirs, qu'il conserva jusqu'à la fin de la guerre, fut bien obligé de les dissimuler et de les ajourner, et d'ailleurs la prudence la plus attentive lui était imposée par l'attitude de la Russie.

Le 28 février 1871, au lendemain des préliminaires de Versailles, /Guillaume télégraphiait au Tsar : — « La Prusse n'oubliera jamais .que c'est à vous qu'elle doit que la guerre n'ait pas pris les plus extrêmes dimensions. » — Sa reconnaissance n'exagérait en rien les services d'Alexandre IL Pendant le duel qui allait décider pour longtemps^des destinées de l'Europe, le Tsar s'était chargé de surveiller les intrus qui auraient pu être tentés de se mêler au combat. Il était h Ems quelques jours avant la déclaration de guerre, et son oncle avait reçu des lors de lui les assurances les plus précises de dévouement et d'amitié. Le prince de Reuss, qui représentait l'Allemagne à Pétersbourg, bégayait un peu et cherchait ses mois, mais il avait infiniment d'adresse et de bonne grâc€, et il avait les sympathies de la princesse Dolgorouka, qu'Alexandre II finit par épouser. Bismarck

était ainsi absolument sûr de la pe^isee impériale et il n'attachait aucune importance aux fluctuations de Gortchakov. Au début, le tsar manifesta avec une telle véhémence l'irritation que lui avaient causée les procédés de Gramont que Fleury, notre ambassadeur, redouta une alliance offensive de la Russie et de la Prusse. Bismarck n'en désirait pas tant; il demandait seulement au cabinet de Pétersbourg de localiser la guerre, et Alexandre déclara en effet à Fleury que la neutralité de l'Autriche était la condition de la sienne propre; si elle concentrait des forces en Bohême, il répondrait en rassemblant des troupes en Pologne (22 juillet). Au commencement d'août, quand les négociations reprirent quelque activité entre Vienne et Paris, l'ambassadeur russe prévint de nouveau la France que les dispositions de la Russie n'avaient pas changé et qu'elle attaquerait l'Autriche, si celle-ci menaçait la Prusse.

Alexandre se plaignait même que notre diplomatie recherchât l'alliance du Danemark. Celui-ci aurait volontiers répondu à notre appel, et il avait été un moment question d'envoyer dans la Baltique une escadre et un corps d'armée qui, appuyé par 30.000 Danois, eût occupé Hambourg et provoqué une insurrection dans le Hanovre. Seulement, comme partout, on s'en était tenu à des plans fugaces et à des velléités. L'expédition ne partit pas, et Bismarck menaça Christian IX d'occuper immédiatement le Jutland, s'il n'obtenait pas des garanties sérieuses de neutralité. Le roi, sur lequel la cour de Russie pesait énergiquement dans le môme sens, renonça à toute pensée de revanche.

Victor-Emmanuel, à la fois par générosité chevaleresque et par calcul, était disposé à s'unir à Napoléon III; mais son action n'eût été décisive que si elle eût coïncidé avec une intervention autrichienne, et les retards de Beust paralysaient ses bonnes intentions. D'ailleurs, il était contenu par le ministre Sella, tout acquis à la Prusse, et par le parti démocratique qui ne pardonnait pas à Napoléon ses accointances avec le parti clérical; les agents de Bismarck parcouraient les provinces, excitant les radicaux, et Victor-Emmanuel avait un moment perdu toute sa popularité. Le Chancelier prussien connaissait ses hommes; il savait au roi assez de courage pour braver l'opinion si ses intérêts l'exigeaient, mais aussi assez de sang-froid et de prudence pour ne pas se risquer au hasard. Au commencement du mois d'août, il était ainsi certain que la France n'aurait personne à côté d'elle et qu'elle aurait seule à soutenir le choc des armées allemandes. Bismarck ne se dissimulait pas d'ailleurs que bien des haines le guettaient et que le moindre incident pouvait déchaîner les compli-

calions les plus redoutables, mais il comptait pour déjouer les calculs de ses ennemis h la fois sur sa vigilance et sur les victoires des armées prussiennes.

« Avant tout, écrivait-il au moment de Taffaire des chemins de for belges en 1869, on ne doit pas croire à Paris que nous craignons la guerre. Nous sommes loin de toute fatuité...., mais après avoir examiné soigneusement nos forces et celles de notre adversaire éventuel, nous sommes arrivés à la conviction que nous sommes parfaitement en mesure d'accepter une rupture.... Au point de vue humain, les chances de victoire sont de notre côté. » — Sa tranquillité était partagée par de Moltke et il l'avait communiquée à l'armée entière : « Cela ira bien avec l'Allemagne du Sud, disait le chef d'état-major général; cela ira bien sans elle; cela ira bien même contre elle. » «Quand, écrit Goltz, nos armées se furent formées sur le Rhin, on eût difficilement trouvé un général qui ne fût pas décidé à entrer immédiatement en France. Nous avions tous le sentiment qu'il fallait mettre à profit notre supériorité numérique et morale en prenant une offensive énergique et rapide. » En face d'un ennemi dont les proclamations mélancoliques révélaient assez clairement les préoccupations et comme les remords, les Allemands marchaient au combat, confiants dans la fortune et sûrs de leur force, et leur succès en effet ne fut pas un instant douteux.

Il ne saurait s'agir ici de raconter la campagne de 1870 et moins encore de tracer le tableau de l'armée et de la nation françaises à ce moment. Mais il n'est peut-être pas inutile, pour achever de connaître l'Allemagne à cette époque, de rechercher quelques-unes des causes essentielles, fondamentales, de son triomphe.

La première, la plus simple, c'est qu'elle avait apporté à la préparation de la guerre les habitudes méthodiques que ses professeurs appliquaient aux recherches intellectuelles ; elle avait compris que la victoire ne s'improvise pas; elle ne s'était pas contentée de rêver paresseusement des revanches magnifiques; elle en avait soigneusement, lentement, régulièrement, combiné les conditions et réuni les moyens. Mais cette suite dans l'effort, cette tension des courages n'étaient possible que parce que la nation, — à peu près tout entière, — était animée de volontés unanimes et qu'elle n'avait aucun doute sur la légitimité de son droit; elle était vraiment emportée à ce moment par un souffle de croisade, analogue dans ses résultats.

— sinon dans ses origines et son caractère, — à l'enthousiasme sacré qui avait soulevé les volontaires de 1792, Elle avait par là l'avantage d'une supériorité morale, momentanée, mais redoutable, sur la France qui, depuis 4800, hésitait entre des directions opposées et, détournée par une série de coups d'état de la voie où elle s'était joyeusement engagée en 1789, n'avait ni retrouvé les solides assises d'une tradition incontestée ni osé tirer les conséquences naturelles des principes nouveaux qu'elle avait proclamés. Quand Bismarck et Moltke trouvaient l'origine de nos défaites dans la révolte de la France contre ses souverains légitimes, leur explication, trop simpliste, n'était peut-être pas fausse, mais elle était incomplète, et cette révolte n'était devenue dangereuse que parce qu'elle était demeurée timide et inconséquente. Les historiens allemands qui voient dans nos défaites de 1870 la victoire du principe monarchique sur l'idée démocratique, se trompent, puisqu'en réalité la cause primitive de nos désastres doit être avant tout cherchée dans l'abandon des doctrines révolutionnaires, telles par exemple que le service militaire universel et l'autorité prépondérante des assemblées populaires; elle fut bien plutôt, au contraire, le châtiment des défections et des défaillances des classes dirigeantes qui, par misère de cœur et d'esprit, avaient renié leur foi; leur égoïsme et leur frivolité avaient affaibli dans l'ensemble de la nation les vertus civiques et énervé le patriotisme.

Que, malgré tout, le sang généreux qui avait fait tant de vainqueurs, n'eût point perdu sa pourpre, et que les solides qualités de la race fussent voilées plutôt qu'anémiées, on en eut la preuve dans la durée d'une résistance qui étonna plus d'une fois nos adversaires et qui nous ramena la sympathie de l'Europe. Mais, sans vouloir contester l'héroïsme des hommes qui, en prolongeant plusieurs mois notre agonie, imposèrent aux envahisseurs un tel respect que l'Allemagne n'a pas depuis envisagé sans trouble la pensée d'une agression nouvelle, il est essentiel de remarquer que la suprême tentative du gouvernement de la Défense nationale stupéfia nos ennemis plutôt qu'il ne mit en question leur victoire définitive. Plus admirable fut le dévouement de quelques soldats de la dernière heure, plus éclatante fut la démonstration de la vanité de ces effort tardifs.

Bien que la loi de 1855 eût augmenté de la façon la plus abusive la proportion des remplaçants et que l'abolition de la prime de rengagement en 1868 eût abaissé sensiblement la valeur des cadres inférieurs, l'armée française de 1870 renfermait des éléments excellents. Malheureusement nos effectifs étaient trop peu nombreux,

parce qu'on n'avait pas osé adopter le principe du service universel, et surtout nos régiments se rcrrutaiontexclusivem<întdans les classes ies moins instruites. Les soldats se battaient bien, mais sans enthousiasme, et ils étaient prompts au découragement parce qu'ils n'étaient pas soutenus par une conviction intérieure. Les officiers, capables des plus merveilleuses équipées, mais par imagination et par boutades, n'acceptaient du métier que ce qui les amusait et flattait leurs caprices.

Les chefs ne voyaient depuis longtemps dans l'armée qu'un instrument de parade, et pas plus les terribles avertissements de 1866 que les exhortations de Trochu, de Ducrot et de Stoffel n'avaient réveillé les attentions somnolentes. Sans doute, sous le coup immédiat de Kœniggrœtz, on avait songé à des réformes profondes ; on avait introduit un fusil excellent, le chassepot, on avait proposé aux Chambres une loi nouvelle sur le recrutement. Presque aussitôt, comme exténué par cette apparence d'eflort, le gouvernement était retombé dans son inertie coutumière. La loi de Niel, fort insuffisanle déjà, n'avait pas été sérieusement appliquée; le fusil nouveau n'av^iil été introduit qu'avec une extrême lenteur, et l'approvisionnement en cartouches était absolument insuffisant; on avait négligé d'améliorer le matériel d'artillerie, de peur de froisser l'Empereur qui avait patronné les anciens canons; on n'avait ni entretenu ni complété nos forteresses, on n'avait pris aucune mesure pour rendre la mobilisation plus rapide et plus aisée. <c Notre système administratif, notre organisation militaire, écrivait le général Lapasset, sont créés en vue de la paix et non de la guerre. » On comptait pour se tirer d'affaire sur l'instinct du petit soldat, souple, intelligent, adroit, débrouillard. — C'est le mot qui revient sans cesse au début de la campagne de 1870 : Débrouillez-vous! — Débrouillez-vous, cela pouvait avoir un sens en face d'adversaires à demi barbares, ou lorsque la France avait, par sa population, par sa civilisation plus développée, une avance sensible sur ses voisins; dans les conditions de la guerre nouvelle, cette odieuse formule nous mettait dans un tel état d'infériorité que 4cs plus rares talents et les plus extraordinaires vertus n'eussent pas sans doute suffi à rétablir l'équilibre.

Il n'eût peut-être pas été impossible, malgré tout, de ralentir l'invasion, d'éviter les désastres retentissants du début et de permettre ainsi à la résistance nationale de s'organiser derrière un rideau de troupes aguerries. 3[alo, trop sévère pour Moltke, mais juge perspicace et critique pénétrant, a démontré d'une manière irréfutable suivant moi que la part qui revient à l'état-major allemand dans les

succès de la campagne, est infiniment mince. Le fameux plan d'invasion n'exigeait aucun génie, et les chefs supe'rieurs montrèrent dans la première période des opérations une timidité et une incertitude qui contrastent de la façon la plus étrange avec l'énergie et la rapidité dont témoigne la mobilisation. Ils ne prévirent vraiment ni les engagements qui amenèrent la raine de l'armée de Mnc-Mahon, ni même les batailles décisives de Metz. « Nos généraux, disait Bismarck, sont des stratégistes de fauteuil : leur plan ne repose que sur l'endurance extraordinaire de nos soldats. Ce sont ces derniers qui ont gagné les victoires, parce qu'ils sont plus forts que les Français, qu'ils marchent mieux, qu'ils ont plus de patience et qu'ils possèdent à un plus haut degré le sentiment du devoir. Si Mac-Mahon avait commandé les Allemands et Alvensleben les Français, c'est Alvensleben qui aurait été battu. » Le Chancelier, quand il parlait ainsi, était brouillé avec l'état-major qui affectait de le tenir à l'écart, mais ses boutades étaient clairvoyantes. Seulement, dans un certain sens, elles rehaussent le mérite des généraux qu'il dénigrait. Napoléon I" était un condottiere de génie, Moltke était un excellent serviteur du roi, très intelligent et très attentif. Ses collaborateurs, sauf peut-être Blumenthal et von Gœben, n'étaient pas sensiblement supérieurs à nos divisionnaires. Seulement ils avaient tous au plus haut degré le sentiment de la solidarité et ils savaient que le succès dépend de la collaboration consciente de toutes les énergies dressées vers un but commun. Si la pensée directrice sembla disparaître à tel ou tel moment, il est permis de dire que peu importait, puisque la machine ctait si bien montée qu'elle marchait en quelque sorte d'elle-même.

Pour mettre à profit les dernières bonnes chances et les quelques jours de répit que nous laissèrent les tâtonnements des envahisseurs, il eût fallu à nos chefs du sang-froid, l'intelligence nette de la situation et l'acceptation des sacrifices nécessaires, c'est-à-dire des qualités qui ne se développent que par un exercice constant de la volonté, et la préparation morale ne nous fit pas moins complètement défaut que la préparation matérielle.

Après s'être jeté dans la lutte avec une absurde témérité, du jour où l'on soupçonne la présomption de nos espoirs, au lieu de se dire que la France, même surprise, n'est pas après tout une proie si facile à égorger, si seulement elle ne s'abandonne pas, on tombe dans une prostration voisine du coma. Les troupes régulières se recrutent presque exclusivement dans les classes inférieures qui n'ont aucune raison de tendresse particulière pour une patrie qui les a traitées sans humanité ou même sans justice; les favorisés de la for-

tune, lors même qu'ils ne reculent pas au dernier moment devant le sacrifice qu*on exige d'eux, n'ont pas reçu l'éducation préalable nécessaire; presque toujours leurs bonnes intentions seront trompées parleurs forces, ou leur énergie vaincue par les surprises de l'imagination.

La désolation qui naît du contraste entre la hauteur du désir et la médiocrité de l'eflort obtenu se traduit bientôt par ces cris lamentables de trahison qui, comme un funèbre refrain, ponctuent les étapes de notre agonie et qui, d'ailleurs, n'étaient pas toujours si peu justifiés, si l'on admet que l'incapacité poussée au delà de certaines limites et la négligence coutumière des devoirs quotidiens ne sont guère moins coupables que la complicité voulue avec l'étranger. L'état d'àme des chefs est du reste exactement le même que celui de leurs soldats. Très rares sont ceux qui, dès le premier jour, ne perdent pas la tête et ne songent qu'à faire exactement leur devoir en se disant qu'après tout à la guerre rien n'est jamais désespéré, tant qu'on est décidé à tenir jusqu'au bout. Les uns, — je ne parle que des meilleurs, — jouent leur va-tout dès le premier jour, tels que Mac-Mahon qui, par gloriole et par manque de décision, ne sait pas rompre à temps le combat et ruine ainsi les plus solides, les plus ardents de nos régiments; — les autres, de beaucoup les plus nombreux, comme Trochu, ne vont au combat que par point d'honneur, en résignés, comptant pour relever la fortune non pas sur leur propre courage, mais sur je ne sais quelle mystique intervention. Déplorables conséquences d'une éducation sans virilité qui ruine les consciences en les habituant à chercher au dehors un point d'appui qu'elles ne trouvent plus en elles-mêmes.

Le type de ces désespérés de la première heure, ce fut Thiers, parce que c'était l'esprit le plus rebelle aux conceptions nouvelles qu'il soit possible d'imaginer, le plus incapable de s'adapter à des circonstance^ imprévues. Il n'eut jamais qu'une pensée, liquider une affaire mal engagée. Ses voyages à travers l'Europe, qui ont inspiré tant de dithyrambes puérils, — car enfin il m'est impossible de voir un acte d'héroïsme dans le fait de traverser la Manche ou d'aller visiter le Musée de l'Ermitage à Pétersbourg, et Thiers était bien sûr que ses amis les diplomates mettraient une coquetterie de bon goût à déguiser leur indifférence sous des compliments personnels, — ne pouvaient avoir pour effet que d'énerver la défense en évoquant dans lésâmes le spectre de la capitulation. Thiers excusait ses abdications, — sincèrement sans doute, — par l'espoir de rouvrir le procès à son heure et dans de meilleures conditions : l'histoire aurait dû cepen-

dant lui apprendre que certaines parties ne se recommencent pas si vite, que les guerres de revanche ne sont jamais possibles que par la sottise des vainqueurs, et qu'après léna, la Prusse ne se serait pas relevée si Napoléon n'était allé s'enliser en Espagne. Ce décevant mirage d'une réparation future, comme plus tard la conception falote d*une justice immanente de l'histoire, qui serait bien la plus niaise des absurdités si elle n'avait été dans la pensée de son propagateur le plus subtil et le plus ingénieux des calmants à l'usage des courages vermoulus et des consciences flasques, servit de prétexte commode aux pires lâchetés.

La bourgeoisie, habituée depuis un demi-siècle aux guerres de munificence et à un patriotisme de café-concert, s'amusait de longue date à bluff'er; dès qu'elle fut en présence d'un adversaire sérieux, elle s'affola. Les paysans avaient été maintenus dans un régime de lamentable torpeur intellectuelle et morale par un règne qui, en ne leur laissant que les apparences de la souveraineté, avait détourné leur attention des affaires publiques. En 1792, ce qu'ils défendaient, c'était sans doute leur propriété affranchie, mais c'était aussi un droit nouveau, une conception plus large et plus haute de l'humanité, c'était le progrès et l'avenir. Depuis lors, qui donc avait songé à entretenir chez eux la religion révolutionnaire? Qui, leur avait enseigné qu'ils étaient les apôtres d'un dogme sacré qu'ils n'avaient pas le droit de trahir? Comment auraient-ils compris qu'entre leurs principes et ceux de Bismark aucune transaction n'était possible, et qu'il leur était interdit de déposer les armes, parce que ce qui était en jeu, ce n'était pas seulement la cause de la France, mais le principe même sur lequel doit se fonder la société future, c'est-à-dire le respect de la liberté des peuples. Le patriotisme et la vertu ne s'improvisent pas. Gambetta put bien lever des recrues par centaines de mille : il ne suffit pas de quelques mois pour refaire une armée ni de quelques proclamations pour refaire un peuple.

Au milieu de la débandade universelle, une poignée d'hommes se serrèrent autour du drapeau, infiniment moins nombreux que ne le répète une légende enfantine et périlleuse, marins chez qui l'éloignement fréquent avive l'amour du pays, mobiles des départements de montagnes où l'attachement au sol natal est plus âpre, gentilshommes chez qui se réveillent les vaillances ataviques, intellectuels qui seuls comprennent complètement le sens du mot patrie et qui souffrent d'une déchéance de la France comme d'une tare personnelle, ouvriers enfin des grandes villes, de Paris en particulier, qui vivent surtout par l'imagination, que l'indifférence religieuse protège contre la ter-

reur de la mort et qui, vaniteux et glorieux, ont une idée très haute éorôle qui leur appartient dans le monde. Si l'on y regarde de prbs, on s'aperçoit aisément que ce sont en gros les mômes éléments qui ont fourni les volontaires de 1792 et les armées révolutionnaires, allaiblis seulement et comme décimés.

Même en 1793 cependant, l'enthousiasme populaire n'aurait pas suffi h arrêter l'invasion sans le répit qu'accordèrent à la République les divisions des coalisés. En 1870, la poussée de l'ennemi fut si violente et si brusque que les forces de résistance n'eurent pas le temps de s'organiser sérieusement. Surtout elles perdirent en grande partie leur efficacité, parce que l'idée nationale et démocratique, en même temps qu'elle s'oblilérait dans la masse sous une couche d'égoïsme et de poltronnerie, s'était mélangée chez les autres d'un sentimentalisme béat et d'un optimisme niais. La confiance dans la raison et dans la justice avait pris la forme d'une sorte de fatalisme, et beaucoup pensaient qu'il suffisait de proclamer la République pour que les armes tombassent des mains des Allemands. La plupart des défenseurs des idées nouvelles, exaltés par leur isolement au milieu d'une foulf indifférente et par les persécutions dont ils étaient l'objet, avaient fini par reléguer au second plan de leurs affections la France, qui cependant avait répandu leur foi dans le monde et qui seule la représentait encore. Les mêmes convictions, qui, en 1792, avaient transformé les Girondins en héros d'une nouvelle croisade, aboutissaient trop souvent maintenant à une sorte de cosmopolitisme enfantin, qui ne tenait aucun compte des réalités. Beaucoup de Français, même les plus éclairés et les meilleurs, ivres d'avenir, avaient fini par perdre ainsi l'instinct de conservation et comme la volonté de vivre. Le pays n'avait appris « ni à se soumettre aux faits, ni à se méfier de la logique pure»; il était tombé « dans l'abstraction et dans l'étroitesse d'esprit, deux extrêmes qui se touchent ». Il mourait d'une sorte de paralysie des facultés scientifiques qui pervertissait les plus nobles instincts en une sorte de folie.

Par un suprême malheur, les chefs que le hasard beaucoup plus que la volonté du peuple mit à la tête de la France dans cette crise, n'étaient que des bourgeois qui avaient été plus ou moins corrompus par leur long séjour dans le Corps législatif impérial et qui n'essayèrent même pas de tirer parti, en les disciplinant, des fièvres généreuses qui fermentaient dans le cœur de ceux des citoyens chez qui s'était conservée la tradition révolutionnaire. Gambetta seul l'entreprit, et cela a suffi à sa gloire, puisqu'il ne faut sans doute l'expliquer ni par ses connaissances spéciales qui étaient nulles, ni par ses

L'EMPIRE 49a

interventions strate'giques qui furent d'habitude de'plorables. Il eut du moins la sensation très nette qu'à certains moments un peuple n'a pas le droit d'abdiquer, et mieux valait certes sombrer alors dans une agonie furibonde que de périr lentement de décrépitude et de peur. Les sages, les modérés s'effrayèrent de cette frénésie : Trochu, Thiers, Jules Simon ; ils ameutèrent les égoïsmes et les sénilités, ils firent miroiter les promesses de lointaines revanches; une fois de plus la France fut la victime des bavards, des renégats, des traîtres, qui embarrassaient son élan dans les entraves de leur pseudo-sagesse et de leur platitude.

En face de notre chauvinisme à la fois turbulent et tremblotant, l'Allemagne marchait à l'assaut avec une unanimité absolue de pensée et de volonté. Elle était depuis longtemps guérie de l'idéalisme cosmopohte qui avait jadis si singulièrement facilité les projets de Napoléon P'"; elle subordonnait tousses désirs au besoin de domination, et, si elle songeait encore quelquefois à l'humanité, c'était uniquement pour se dire qu'elle était la race élue de toute éternité et qu'elle servait la cause de la civilisation en désencombrant le sol de populaces vieillies et gangrenées. Son orgueil la préservait de toute sotte fatuité: elle n'ignorait pas que la nature l'avait traitée en marâtre, que ses vertus n'étaient pas séduisantes et qu'elle aurait à vaincre de tenaces résistances pour plier le monde à son hégémonie. La lutte ne l'effrayait pas et sa délicatesse ne s'effarouchait pas des rigueurs par lesquelles elle aurait à briser les obstacles qu'elle prévoyait.

Naturellement les historiens français ont grossi de la façon la plus ridicule les cruautés qui accompagnèrent l'invasion. Il est vrai que les conditions physiques, le climat, la persistance des habitudes féodales, l'état général des mœurs, maintenaient encore en Allemagne une certaine brutalité; la discipliney était rude, les façons grossières, la pensée manquait d'élégance et la barbarie paraissait facilement à fleur d'âme. Quand Jules Favre vint à Versailles, pour signer la capitulation de Paris, Bismarck rentra dans son cabinet, le visage rayonnant, avala quelques bouchées de pain, puis se mit à siffler une joyeuse fanfare : « Connais-tu cela ? demanda-t-il à son cousin. — C'est le signal de la mort. — Pas tout à fait, c'est l'hallali ; je crois que cette fois l'affaire est dans le sac. » Je me rappelle, au début de la guerre, avoir entendu souvent des gens du peuple, des jeunes filles dire : « Ces pauvres Prussiens ! » Ce qui prouvait sans doute que leur instruction était courte, mais ce qui témoignait tout de même d'une certaine générosité de cœur. Cette fleur de pitié, on n'en trouve aucune trace parmi les vainqueurs. Jamais les côtés

mesquins de l'âme du Chancelier ne se sont étalés d'une façon aussi lamentable, aussi antipathique qu'alors : les renseignements que nous a laissés Busch sur cette campagne et qui sont certainement authentiques, nous présentent sous le jour le plus fâcheux cet homme qui avait d'autre part des qualités si hautes et même si exquises. — Qu'il n'ait jamais eu un moment d'angoisse à la vue des misères qu'il avait provoquées, c'est presque naturel, puisqu'il*pensait « que la guerre est la condition naturelle de l'humanité » ; mais il s'amusait à faire parade de férocité : « Des francs-tireurs prisonniers ! Pourquoi continuer à faire des prisonniers. On aurait.dû les fusiller tous, les douze cents, les uns après les autres. » Il avait inspiré des sentiments analogues à toute sa famille ; à sa femme « qui allait bien, mais qui souffrait pourtant de sa haine contre les Gaulois; elle voudrait les voir tous morts, jusqu'aux enfants en bas-âge, — et ce n'est pourtant pas leur faute s'ils ont d'aussi abominables parents ». Nombre d'officiers, d'administrateurs, par brutalité, par pose aussi, adoptèrent la même attitude implacable, appesantirent leur rude poigne sur les vaincus.

Les défauts des Allemands nous paraissent intolérables, parce que ce ne sont pas les nôtres, et ils nous cachent leurs vertus, qui ne nous sont pas sympathiques, mais qui n'en sont pas moins honorables. Us sont avides, mais ils ont le sens de l'ordre et quelque respect pour la propriété ; ils volent quelquefois, ils ne détruisent pas par légèreté, négligence ou bravade comme les Français. Us manquent de délicatesse et de souplesse, mais ils ne sont en général ni sanguinaires ni violents ; leurs mœurs ne sont pas toujours pures, mais leur imagination est peu exigeante, et, satisfaits des bonnes fortunes de rencontre, ils n'imposent pas leurs hommages. En somme, une enquête cor<iciencieuse et générale établirait sans doute que les maux que causa l'invasion furent aussi réduits que possible. Mais, si les Allemands nous épargnèrent les violences superflues, d'autre part aucune sensiblerie ne les arrêta devant les rigueurs qu'ils crurent utiles. Ils pensaient que chaque genre a ses lois, que la guerre est nécessairement atroce et que le seul moyen d'en diminuer les tristesses, c'est de la terminer le plus rapidement possible, et pour cela de n'accorderni répit ni ménagement à l'ennemi. En face d'une nation déconcertée, ahurie, anarchique, incertaine de ses voies et troublée dans sa conscience, ils s'avançaient avec la puissance paisible d'une force naturelle.

Quand les zouaves et les cuirassiers de Mac-Mahon eurent été massacrés à Frœschviller et que le 18 août la bataille de Saint-Privat eut

rejeté dans Metz Tarmée de Bazaine, la campagne fut finie. Ne nous laissons pas éblouir par les Gloria Victis et par les monuments de la Défense nationale. Sans doute une poignée d'âmes énergiques résistèrent jusqu'à la fin à la contagion du désespoir et de la peur, et quelques généraux tels que Chanzy et Faidherbe parèrent notre déclin d'un pâle rayon de gloire; mais ces caprices du destin ne pouvaient rien changer à l'issue des événements. Nous ne dûmes en réalité ces frêles lueurs de joie qu'à la maladresse de l'état-major général allemand qui donna à Gambetta le temps d'organiser les premières armées de la République et qui, pendant la fin de la campagne, laissa aller les choses à peu près sans direction : il ne sut ainsi ni prévoir les projets de d'Aurelle de Paladines ni deviner la marche de Bourbaki, et, si l'armée de l'Est avait été plus vigoureusement conduite, jamais Manteuffel ne serait arrivé à temps pour empêcher la défaite de Werder. En dépit de l'extrême médiocrité dont fit preuve alors le commandement supérieur allemand, non seulement jamais nos bataillons improvisés ne purent un moment balancer la fortune, mais ils ne fournirent même pas aux rivaux de la Prusse au dehors un prétexte d'intervention.

C'était la constante préoccupation de Bismarck. Après avoir réussi au début, grâce surtout à la Russie, à isoler la France, il tremblait sans cesse que l'Europe ne trompât sa vigilance et que l'imprudence de quelque ministre ne généralisât la guerre. Il n'ignorait aucune des jalousies que soulevait sa politique et il savait quelles ambitions lui supposaient ses adversaires. Les titres qu'il invoquait sur Strasbourg, ne s'appliquaient-ils pas aussi bien à Vienne, à Prague ou à Riga, et ne réclamerait-il pas les embouchures du Rhin avec la même légitimité que le cours moyen ? Personne ne supposait alors qu'il saurait borner ses désirs et que sa politique se réduirait à consolider ses conquêtes. Eût-on pressenti l'avenir que sa modération relative réservait au monde, il n'est pas bien certain que son triomphe eût rencontré beaucoup plus d'enthousiasme. Il est vrai que depuis 1871 la paix n'a pas été troublée dans l'Europe occidentale, mais elle ne l'avait pas été davantage de 1815 à 18o9, et il est permis de se demander si les sacrifices par lesquels cette tranquillité a été achetée n'en diminuent pas sensiblement la valeur. Nous ne voyons pas aisément quel peuple dans le monde a eu à se réjouir de l'hégémonie germanique? — L'Autriche et l'Italie, réduites à une sorte de vassalité et épuisant leurs ressources pour le seul avantage d'un protecteur hargneux et hautain? L'Angleterre, en face de laquelle s'est dressée une rivale jalouse et maussade? Ou bien encore la Russie qui

s*est vu barrer le chemin de Constantinople et qui a été rejetée dans les pires aventures? — Nous n'avons certes aucune raison de juger avec une faveur particulière la politique de Napoléon III, mais à tout prendre l'époque qui a été marquée par la régénération de la Roumanie, de l'Italie et de l'Allemagne elle-même, n'a pas été moins favorable au progrès général que celle qui a été surtout signalée par la protection accordée au Sultan rouge.

Ceux mêmes que nous avions exaspérés par nos rodomontades, notre agitation incohérente et l'étalage naïf de notre vanité, pressentaient qu'ils ne gagneraient rien à changer de maître, et, s'ils avaient pu, sans trop courir de risque, nous venir en aide, ils en eussent ressenti quelque joie. Le Chancelier épiait leurs moindres mouvements et il sut toujours déjouer leurs timides tentatives.

L'Italie ne lui causait pas de bien sérieuses inquiétudes. Depuis qu'il avait entrevu les facilités que nos défaites ouvraient à ses ambitions et surtout depuis le moment où Nigra, h la suite des premières batailles, l'avait averti que l'Empire était mortellement atteint, Victor-Emmanuel se tenait coi, encore frissonnant de l'inconséquence qu'il avait failli commettre. Pour se mettre à l'abri de nouvelles tentations, il avait suggéré l'idée d'une Ligue des Neutres (17 août 1870) : « Les puissances non belligérantes s'engageaient à se communiquer leurs décisions et surtout à les porter à leur connaissance réciproque, si l'une d'elles voulait sortir de la neutralité ». — Convention très favorable à l'Allemagne, puisqu'elle subordonnait la politique de chaque cabinet à une sorte de tutelle générale et qu'une mobilisation de l'Europe en faveur de la France était bien peu vraisemblable. Il est vrai que l'opinion publique dans la Péninsule nous était revenue après la proclamation de la République ; mais ce revirement n'atteignait guère que les classes inférieures et il se manifesta surtout par le départ de quelques centaines de partisans qui allèrent combattre en Bourgogne où ils firent plus de bruit que de besogne; le ministère n'en fut que plus libre pour suivre les conseils de la prudence. Bismarck, discrètement, mais avec une parfaite netteté, le mettait en garde contre les périls d'une générosité intempestive. S'il ne s'était pas opposé à l'occupation de Rome (20 septembre), il ne l'avait pas formellement approuvée; il tolérait, pour ne pas dire davantage, l'agitation du clergé allemand et il recevait le 8 novembre une adresse où l'archevêque de Posen, Mgr Ledochowski, suppliait le roi Guillaume d'employer la puissance de sa parole et de son bras pour rétablir le pouvoir pontifical. Bien que la Prusse protestante fût fort indifférente à la suppression du pouvoir temporel, les prétextes.

ne lui auraient pas manqué à l'occasion pour se venger des maladroits qui auraient contrecarré sa politique.

Beust se résigna moins vite que Victor-Emmanuel. Encore après Sedan, il continuait ses armements, avec l'appui de la presse slave ; même en Hongrie, une intervention en faveur de la France avait de nombreux et sincères partisans. Bismarck répondait en exaltant l'opposition des Allemands de Gisleithanie, très irrités à ce moment par les projets d'un ministère fédéraliste qui négociait avec les Tchèques et leur offrait de larges concessions. La Presse et la Neue Freie Presse revenaient sans cesse sur la nécessité d'une étroite entente avec Berlin : « L'Autriche devait voir sans défiance une Allemagne unie, dont les institutions militaires, le caractère, la civilisation pouvaient convaincre sa voisine que, dès qu'elle serait maîtresse de ses destinées, elle éviterait toute agression. » Ces beaux raisonnements n'avaient aucune prise sur Beust. Il avait adhéré à la Ligue des Neutres, parce qu'il ne lui était pas possible de faire autrement; il essaya de l'orienter dans un sens favorable à ses vues et de l'incliner vers une médiation collective. Il encourageait le gouvernement de la Défense nationale, faisait profession d'admiration pour Gambetta. Bismarck, attentif à ses sourdes menées, se vengeait par des boutades brutales, parlait « de régler ses comptes avec l'Autriche ;... si, à Vienne on voulait restreindre le prix des victoires de l'Allemagne, une nouvelle guerre ou plutôt la continuation de celle-ci ne se ferait pas attendre. » Beust, la main sur son cœur, jurait qu'il avait pour l'Allemagne les dispositions les plus bienveillantes ; mais pourquoi ne pas diminuer à la France l'amertume des sacrifices auxquels elle était condamnée ? « Les conditions qu'on lui dicterait seraient bien plus facilement consenties si elles lui étaient recommandées par la voix unanime des puissances impartiales que si elle avait simplement à subir la loi du vainqueur. » Il ne songeait « ni à donner des conseils ni à faire des offres » ; il lui était pourtant impossible « d'approuver et de recommander l'abstention absolue de l'Europe ». En résumé, il ne voulait pas laisser la France en tête à tête avec l'Allemagne, et c'était justement ce qui irritait Bismarck dont l'intention formelle, ainsi que l'écrivait le Staatsanzeiger, était que « la paix fût localisée comme l'avait été la guerre ».

Les manœuvres de Beust l'auraient assez peu troublé si les nouvelles de Pétersbourg ne lui avaient dans le courant d'octobre causé quelque émoi. Le Tsar ne variait pas dans son amitié, et, avec une parfaite loyauté, il avait déclaré à Thiers qu'il ne ferait pas la guerre pour nous; il connaissait les ambitions de Bismarck et il les acceptait; les

sympathies qu*il témoignait par occasion à nos agents se traduisaient en vagues conseils de modération qu'il murmurait timidement à Toreille de son oncle. Autour de lui cependant les victoires de la Prusse provoquaient une certaine anxiété. Bismarck avait-il, avant de commencer la campagne, acheté la connivence du cabinet de Pétersbourg par des promesses formelles? 11 est certain du moins que, depuis longtemps, il écoutait avec complaisance les récriminations de Gortchakov contre le traité de Paris, et il avait toujours reconnu avec une parfaite bonne grâce que la Prusse n'avait aucun intérêt à en maintenir les clauses. Suivant lé grand-duc de Weimar qui servait souvent d'intermédiaire entre les deux cours, il avait promis à son collègue de Pétersbourg de lui indiquer le moment où il conviendrait de dénoncer une convention que la Russie regardait comme une intolérable humiliation. Dès la fm d'août, Gortchakov lui rappelait un peu lourdement les services que la Russie lui avait rendus. Gomme la Prusse faisait la sourde oreille, le ministre russe, qu'avaient instruit les déconvenues de Napoléon, parla de réunir un congrès. «La paix, disait une lettre d'Alexandre de la fm de septembre, n'aurait de valeur réelle que si elle était garantie par l'Europe entière, et pour cela un congrès était nécessaire, non seulement pour enregistrer les conventions de la France et de l'Allemagne, mais pour établir les bases du nouvel équilibre européen. «Non seulement Bismarck refusa d'entrer dans cette voie, mais, à propos de la question du traité de Paris qui en réalité intéressait seule le Tsar, il se renferma dans de vagues protestations do bonne volonté. En présence de ces atermoiements, Gortchakov brusqua les choses, et, dans sa fameuse circulaire du 19 octobre, il avertit l'Europe qu'il ne se regardait plus comme lié par les articles du traité de 1856 qui proclamaient la neutralité de la mer Noire.

L'effroi à Versailles fut extraordinaire. Le roi « très atteint, trouva que cela dépassait la plaisanterie » ; l'année suivante, sa colère n'était pas encore apaisée et, suivant un témoin bien renseigné, il disait à Andrassy : « Il y a des moments qu'il est difficile d'oublier; ainsi celui où Gortchakov a dénoncé le traité de Paris par une simple note, sans même nous avoir avisés. C'était d'autant plus désagréable pour nous, que tous nos efforts avaient pour but d'empêcher la guerre de prendre un caractère européen et que la conduite de la Russie était faite pour entraîner des complications. Aussi ai-je écrit au Tsar que je ne tendrais plus la main à Gortchakov de qui vient ce coup de Jarnac. » Bismarck était furieux, d'autant plus disposé à voir les choses en noir qu'il était très monté contre les Anglais : « Tas de cochons.

disait-il, ils crèvent de jalousie parce que nous avons livré de grandes batailles et que nous les avons gagnées. Ils ne peuvent pas souffrir que la pauvre petite Prusse grandisse de la sorte ; les Prussiens pour eux n'existent que s'ils leur servent de mercenaires; ils n'ont jamais pu nous sentir et ont toujours fait tout ce qu'ils ont pu pour nous nuire. » Il reprochait à l'Angleterre de violer en faveur de la France les règles de la neutralité, en autorisant l'exportation des armes et des munitions; le ministre anglais lui répondait que ce n'était pas sa faute si la marine prussienne était trop faible pour assurer la police des mers, et cet argument n'était pas de nature à amadouer le Chancelier. M. de Chaudordy avait rappelé au cabinet britannique qu'en fondant la Ligue des Neutres, s'il ne nous avait peut-être pas enlevé des alliés probables, il avait cependant exercé sur les événements une action qui avait tourné contre nous; « il semblait s'être ainsi imposé un devoir analogue à celui des témoins d'un duel », qui ont l'obligation d'intervenir aussi souvent qu'ils jugent possible[de faire cesser le combat. Sans admettre bien entendu l'argumentation de Chaudordy, lord Granville avait cependant demandé à Gortchakov si la Russie et l'Angleterre ne pourraient pas arriver à une entente sur les conditions possibles de paix. Gortchakov avait écarté cette proposition « aussi dangereuse que vaine »; mais le ministre anglais ne se tenait pas pour battu.

Ses dispositions, relativement favorables à la France, ne seraientelles pas accrues parla mauvaise foi du Chancelier russe qui semblait prendre à tache de prouver à la Grande-Bretagne la faute qu'elle commettait à laisser détruire l'équilibre européen et ruiner l'allié loyal à qui elle avait dû quinze ans de paix glorieuse? Déjà l'opinion publique anglaise nous était franchement sympathique. La Russie, de son côté, serait sans doute amenée, pour désarmer notre opposition, à nous témoigner quelque sympathie. Allait-on voir recommencer les marivaudages de 1815, alors qu'Alexandre et lord Castlereagh, rivalisant de complaisance pour le vaincu de Waterloo, lui faisaient leur cour aux dépens de la Prusse. Si l'Angleterre d'autre part relevait le défi de la Russie, elle serait certainement appuyée par l'Autriche, c'est-à-dire que l'Europe entière serait en armes, et alors que de hasards n'avait-on pas à redouter?

Bismarck traversa quelques jours d'angoisse, mais il fut vite rassuré par la couardise du cabinet anglais. Odo Russel, que lord Granville avait envoyé à Versailles, étalait beaucoup d'irritation et parlait de casus belli; très pacifique au fond il n'avait d'autre désir que de se concilier les bonnes grâces de la Prusse. Le cabinet de

Pétersbourg de son côté était fort anxieux des résultats de son hardi coup de tète. Suivant sa coutume constante, la diplomatie russe payait de mine, et, si elle avait été obligée de soutenir par les armes ses déclarations tranchantes, elle eût été en fort mauvaise posture, avec des finances en désarroi et une armée en pleine désorganisation. Au milieu de ces adversaires également effarés, Bismarck n'eut pas de peine à faire reconnaître sa supérioté. Il paya la traite que Gortchakov avait tirée sur lui à un moment si inopportun, en lui faisant sentir le service qu'il lui rendait, et il s'arrangea en môme temps, pour mériter la reconnaissance de l'Angleterre, en lui permettant de sauver la face. Non seulement la guerre, à laquelle aucun des deux adversaires n'était prêt, mais qui aurait pu si aisément naître du contraste des intérêts et des haines invétérées, fut évitée, mais la conférence qui fut convoquée à Londres, fut limitée à la question de la mer Noire. En huit jours, la situation avait été renversée : Bismarck avait pu craindre un moment d'être cité en quelque sorte devant l'Europe en qualité d'accusé et d'être obligé de défendre vis-à-vis des autres puissances ses projets d'annexion ; il devenait au contraire comme le médiateur tout puissant que chacun sollicitait et courtisait.

Un dernier danger subsistait peut-être encore, bien faible, mais qu'il convenait d'écarter. Il avait fallu inviter la France à prendre part à la Conférence. Il était infiniment probable que la présence de Jules Favre à Londres ne changerait rien à la situation : l'Europe commençait déjà à s'habituer à son nouveau maître, et l'Angleterre de Gladstone n'était plus celle de Wellington. Qui pouvait affirmer pourtant que, réunis, les diplomates ne retrouveraient pas le courage qui leur avait jusqu'alors manqué, qu'ils ne s'enhardiraient pas à exprimer un vœu, un regret! Bismarck s'arrangea pour que Jules Favre ne partît pas.

Il était fort irrité contre l'état-major général, l'accusait de mollesse et de lenteur : — pourquoi ne pas bombarder Paris et lui permettre ainsi de prolonger une résistance qui était grosse de périls? On ne serait tranquille que quand l'ennemi aurait capitulé, qu'il aurait signé sa déchéance. Seulement, on ne voulait pas déplaire aux femmes, à la reine Augusta, à Victoria et à sa fille, la femme du Prince royal, qui, par snobisme et pour étaler leur belle âme, s'étaient prises de pitié pour les vaincus; par sensiblerie vaine ou par plate complaisance, on sacrifiait la vie des soldats prussiens et on risquait le sort du pays. — Moltke et Blumenthal lui répondaient que les chemins de fer étaient encombrés, que l'artillerie de siège n'était pas arrivée et que le bombardement ne produirait aucun

effet utile. Leurs raisons n'avaient pas convaincu Bismarck, qui, ici; était énergiquement soutenu par Roon. Des deux parts, les esprits étaient très montés : Roon tomba malade, Bismarck parlait de se retirer. Il finit par obtenir satisfaction, et il se trouva que, comme plusieurs fois déjà auparavant, il avait été heureux pour l'Allemagne que son impatience eût rencontré quelque obstacle.

Le 5 janvier 1871, par une belle matinée d'hiver, les premiers projectiles allemands tombèrent sur Paris. Le moment psychologique était venu. J. Favre crut que l'honneur lui ordonnait de ne pas quitter la ville. Scrupule honorable et puéril! L'expérience n'avait pas guéri les hommes de la Défense nationale de leur conception romantique de la politique! La France ne serait représentée à la Conférence que par des diplomates d'une autorité secondaire, et il n'y avait plus « qu'à laisser Paris cuire dans son jus ». Lorsque, au moment des préliminaires de paix, lord Granville se hasarda timidement à présenter au Chancelier une note fort inoffensive, il fut vertement rabroué, et l'Angleterre se tint tranquille. Quant au Tsar, il félicita chaudement le vainqueur, « dontilpartageait la joie ». « Je suis heureux, ajoutait-il, d'avoir été en situation de vous prouver mes sympathies comme ami dévoué. Puisse l'amitié qui nous unit assurer le bonheur et la gloire des deux pays. » Ces effusions tardives n'effacèrent pas dans l'àme de Bismarck la rancune que lui avait laissée l'attitude de Gortchakov, et, après Napoléon III, Alexandre II devait apprendre ce que valait la reconnaissance du ministre prussien.

Pour le moment, il ménageait encore la Russie, mais il était bien résolu à ne plus s'en remettre à sa discrétion, et, dès le 14 décembre, il chargeait le général de Schweinitz d'offrir son alliance à l'Autriche. Beust, quelle que fût sa souplesse naturelle, ne réussit pas à simuler un très vif enthousiasme; mais il n'était pas libre de repousser la main qu'on lui tendait et il constata du bout des lèvres « que, dans tous les milieux influents de l'Autriche-Hongrie, prédominait le plus sincère désir d'entretenir les meilleures et plus amicales relations avec le puissant État qui achevait de se constituer». La revanche d'Olmutz était désormais complète. Bismarck avait trouvé piquant d'atteler à son char de triomphe son adversaire personnel le plus constant; il n'avait d'ailleurs aucune confiance en lui et il guettait le moment de le remplacer par un auxiliaire plus sûr, tel qu'Andrassy. En attendant la capitulation définitive de l'Autriche, dont la mauvaise humeur soulignait la défaite, il achevait de désorganiser l'opposition que l'hégémonie de la Prusse rencontrait encore dans l'Allemagne du Sud.

Il était fatal que la défaite de la France eût pour corollaire rentrée des États méridionaux dans la Confédération allemande et il était naturel que l'achèvement de l'Unité fût solennellement consacré parla restauration de cet illustre Empire germanique dont le souvenir avait exercé une influence décisive sur l'évolution contemporaine. Les professeurs, qui étaient par définition des radicaux unitaires, Treitschke en tête, auraient tranché dans le vif : ils parlaient simplement de médiatiser les petits souverains, et les plans du Prince royal, tels qu'il les révélait àFreytag et qu'il nous les indique dans son Journal, n'étaient guère moins absolus. Dans son esprit nuageux se mêlaient de la façon la plus bizarre des réminiscences moyenâgeuses, des Velléités libérales qu'avaient développées son mariage, et des considérations puériles de vanité. Il prenait des poses pittoresques, se démenait beaucoup et accusait Bismarck de sécheresse de cœur et de pauvreté d'imagination. Le Chancelier n'avait pas besoin d'être excité, et, quoi qu'en disent certains historiens, il n'avait pas attendu les ouvertures du prince Frédéric pour songer à relever l'Empire ; seulement la tâche lui paraissait ardue et il eût jugé imprudent de brusquer les choses.

« En somme, répondait-il aux impatients, ces princes qu'il est question de déposséder, ont fait très loyalement leur devoir, et c'est un procédé singulier que d'abuser, pour les dépouiller, des victoires que l'on doit à leurs soldats. » Leur résistance n'allât-elle même pas jusqu'aux dernières extrémités, quelle serait la solidité d'une monarchie fondée sur la violence et la perfidie ? N'était-ce pas offrir aussi aux étrangers, déjà si prévenus contre la Prusse, l'occasion de la calomnier, etpeut-étre d'intervenir ? Beust déjàinvoquait le traité dePrague ; Gortchakov, passant par Berlin, avait laissé entendre à Thile qu'il désirait que l'indépendance de la Bavière fût respectée; convenait-il de provoquer gratuitement les récriminations de l'Europe? Bismarck aurait pu ajouter que ces projets de coup de main n'auraient été que très difficilement approuvés par le roi. Guillaume n'avait aucun désir d'être Empereur d'Allemagne; il avait obtenu plus qu'il ne convoitait et tout ce qui lui paraissait nécessaire pour garantir l'indépendance et Ja grandeur communes du pays. Que l'on complétât et que l'on rendît plus précis et plus clairs les traités d'alliance, que l'on établit d'une manière définitive l'unité d'organisation militaire, il n'en demandait pas davantage. Il avait sans doute une très vive sympathie pour les Allemands en général; mais, tout de même, il y avait des degrés dans son affection et il ne les plaçait pas sur le même rang que les Prussiens; il lui était arrivé de trouver depuis 1866 que les nouveaux

venus étaient un peu encombrants, et il écoutait volontiers les conservateurs qui regrettaient le bon vieux temps et déploraient l'invasion de la vieille et solide monarchie des Hohenzollern par des hôtes qui apportaient avec eux tant d'idées saugrenues et de besoins dangereux. Il avait soixante-treize ans et il n'avait jamais beaucoup goûté les changements; quand on lui parlait de prendre un titre nouveau, quelque éclatant qu'il fût, il lui semblait un peu qu'on lui proposait d'abdiquer sa vieille couronne et de recommencer la chevauchée de Frédéric-Guillaume IV.

Bismarck, plus jeune, plus confiant, plus capable de renouvellement, sans partager les scrupules de son maître, ne les jugeait pas complètement vains. Bien résolu à couronner son œuvre, non pas à la renier et à la refaire de fond en comble, il ne voulait pas se livrer complètement aux libéraux, dont l'appui lui eût été indispensable pour extirper radicalement le particularisme et procéder à une sorte de refonte de l'Allemagne. Pour le moment, les chefs de la gauche étaient humbles et faciles à vivre : combien de temps durerait leur sagesse ! Le moment arriverait toujours où ils réclameraient leur salaire et diraient à l'imprudent chasseur qui aurait fait marché avec eux : — Crois-tu que cet aigle t'ait été donné gratis? — Ce n'eût vraiment pas été la peine d'avoir déployé tant d'adresse pour échouer en quelque sorte au port et pour tomber dans les pièges de la démocratie. Il entendait que l'Empire ne fût qu'un nouveau fleuron de la couronne des Hohenzollern, et il supposait, avec raison, que les princes seraient de meilleure composition que les libéraux. A condition bien entendu que l'on respectât leur amour-propre et qu'on ménageât les transitions.

Il s'attacha à désarmer la défiance des Etats du Sud, de la Bavière en particulier, par beaucoup de réserve. Même après les journées décisives de Metz, il affectait un extrême détachement : il ne voulait contraindre personne, et, si la montagne ne voulait pas aller à Mahomet, ce ne serait certes pas Mahomet qui irait à la montagne. — Il pouvait du moins lui envoyer ses messagers. Déjà il avait fait sonder le terrain par quelques députés nationaux-libéraux qui avaient pour mission d'attacher le grelot et de chauffer l'opinion. Le 21 septembre, Delbrûck,le président de la Chancellerie fédérale, arriva à Munich. Il avait l'ordre de ne rien offrir, de n*entrer dans aucune discussion, d'écouter simplement les propositions. Le premier contact fut plutôt pénible. — « Il ne faudrait pas s'exagérer les tendances unitaires de la Bavière, écrivait la Gazette de Cologne. Les nationaux s'agitent beaucoup; ils n'^en sont pour cela ni plus nombreux ni plus in-

fluents. La bravoure et les succès des armées bavaroises, loin de stimuler les passions unitaires, n'ont fait qu'exalter l'orgueil des patriotes autonomes; plus que jamais ils se croient autorisés à revendiquer pour la Bavière une situation privilégiée. » — Il est aisé d'après cela de présumer les dispositions des catholiques et du gouvernement. Bray, le premier ministre était un homme grand, sec, avec de longs cheveux plats collés sur les tempes, des favoris maigres et courts; tout en lui indiquait un esprit précis, un peu court, sur qui les mots sonores et les considérations métaphysiques n'avaient aucune prise. Il savait bien que les jours de la Bavière étaient comptés; il tenait à honneur du moins de prolonger la résistance et il ne désespérait pas d'obtenir un traitement exceptionnel. Delbriick emporta cependant dès lors un succès important. Il manœuvra si adroitement que l'on prit pour base de discussion la constitution de 1867. Il est vrai qu'il ne s'agissait toujours que d'éventualités lointaines. En vain, le ministre du Wurtemberg, Mittnacht, et les envoyés de Bade étaientils accourus à la rescousse; leur éloquence n'eut aucun effet sur Bray. Quant au roi, il s'enfermait dans une solitude toujours plus impénétrable et il traitait fort durement ceux qui réussissaient à forcer la consigne.

Devant cet entêtement, Bismarck rendit la bride « aux enfants terribles » de Bade; peut-être en voyant leur empressement, les plus récalcitrants s'alarmeraient-ils de leur isolement. Il commença par accepter avec bienveillance les mémoires où Joly, le chef du cabinet de Karlsruhe, insistait sur la nécessité de renforcer le pouvoir militaire et diplomatique du chef de la Confédération, loua son patriotisme; le 2 octobre, il lui télégraphiait qu'une demande d'accession à la Confédération du Nord serait favorablement accueillie et qu'il était prêt à ouvrir enfin à ses loyaux alliés la porte à laquelle ils frappaient avec une si touchante insistance. Il serait ridicule de contester l'intensité et la sincérité des passions unitaires qui animaient la grande majorité des classes dirigeantes ; il n'est guère moins excessif d'affirmer, comme la plupart des historiens allemands, que l'enthousiasme national avait supprimé les rivalités et les défiances créées par dix siècles d'histoire particulariste, et il est amusant de constater que Bismarck spécula précisément sur ces jalousies et sur ces antagonismes pour accomplir son œuvre. Chaque petit prince guettait son voisin, craignait qu'on ne lui fit une situation trop avantageuse et cherchait une consolation de son propre malheur dans la déchéance des autres.

La retraite de Varnbiiler à Stuttgart (31 août) avait affaibli \^

situation des particularistes souabes. Le ministre de la guerre, de Suckow, était l'instrument de Bismarck, etM. deMittnacht, convaincu de la vanité de toute résistance, calculait que l'entêtement de la Bavière pourrait peut-être assurer quelques profits appréciables à ses rivaux.

Ces défections étaient de nature à inquiéter de Bray. Au début, ses ambitions avaient été très hautes. Il se plaisait à supposer que, pour obtenir son adhésion, Bismarck n'hésiterait pas à remanier de fond en comble la constitution de l'Allemagne ; il se flattait même que l'Autriche retrouverait sa place dans la Confédération. Encore après Sedan, il demandait qu'on cédât à la Bavière une partie du territoire badois, de manière à mettre Munich en communication directe avec le palatinat bavarois. Il protestait de ses bons sentiments pour Bade, qui serait d'ailleurs richement dédommagé en Alsace, se défendait contre le soupçon de vouloir rouvrir de vieilles querelles. D'une manière ou de l'autre pourtant, Bade et le Wurtemberg auraient été coupés de toute communication avec la Prusse, seraient devenus des enclaves de la Bavière. Les Hohenzollern et les Wittelsbach auraient été presque des égaux, auraient traité sur le même pied : la présidence de la Confédération aurait pu sans scandale passer alternativement d'une des deux maisons à l'autre.

Bismarck, sans colère, traîna les choses en longueur : il savait bien que le temps travaillait pour lui. L'autonomie des Wittelsbach n'était plus protégée que par un fantôme, l'ombre de la France qui n'était pas encore scellée dans son cercueil. Discrètement, il indiqua à Karlsruhe et à Suttgart les espérances de la cour de Munich, isola ainsi de Bray, qui commençait à se demander si, en suivant trop longtemps les conseils de Beust, il ne risquait pas de compromettre l'existence même de la dynastie qu'il défendait. Quand il apprit que les envoyés des États du Sud étaient réunis à Versailles, Jolly et Freydorff pour Bade, Mittnacht et Suckow pour le Wurtemberg, Dalwigk et Hoffmann pour la Hesse, il n'y tint plus, accourut lui-même (iO octobre). Les négociations que Delbriick et Roon conduisirent du côté prussien aboutirent assez rapidement à une entente complète avec la Hesse et Bade (15 novembre). Le Wurtemberg « était déjà monté sur le marchepied », quand, à la dernière heure, le roi, pris d'une sorte de remords, intima à ses ministres l'ordre de ne signer qu'avec la Bavière, et, le 5 novembre, les exigences de celle-ci étaient encore telles que Delbrûck pensait qu'on en serait réduit à se passer d'elle. En réalité, on n'était plus guère séparé que par des questions secondaires et Bismarck résolut d'en finir : il savait que la fortune

est changeante et qu'il convient de ne pas laisser à la mauvaise chance le temps d*accourir : on était sur la pointe d'un paratonnerre; si on perdait l'équilibre, ce serait une dégringolade; comme à; Nikolsboiirg, il pensa que, puisque le traité conclu en valait en, somme la peine, mieux valait ne pas chicaner sur les détails. Il accepta en bloc les demandes que maintenait de Bray, et celui-ci, la mort dans l'âme, signa la convention par laquelle la Bavière reconnaissait sa subordination à la Prusse (23 novembre) ; le traité avec le Wurtemberg (25 novembre) compléta le succès du Chancelier.

Les princes qui bourdonnaient autour du quartier général, très marris de la condescendance du ministre, se plaignirent avec aigreur de son ingratitude. Le discours où Delbrûck présenta auReichstag les traités conclus avec les États du Sud, assez mélancolique, avouait qu'ils avaient pour résultat d'accentuer le caractère fédératif de la Constitution; il plaidait les circonstances atténuantes : les États qui adhéraient maintenant à la Confédération comptaient parmi les plus populeux, ils étaient très attachés à leurs traditions, il avait été nécessaire de tenir compte de cette situation particulière. Quand nous examinons aujourd'hui les clauses des traités de 1870, nous comprenons difficilement l'acrimonie avec laquelle ils furent jugés.

Les représentants des Etats du Sud et les délégués de leurs gou- Temements prennent place dans le Reichstag et le BundesratS et la constitution de 1867 devient celle de l'Allemagne entière, sauf quelques points réservés. Les lois relatives aux impôts qui pèsent sur la bière et l'alcool ne s'appliquent pas aux pays méridionaux. La Bavière et le Wurtemberg conservent l'administration de leurs postes et de leurs télégraphes; la Bavière n'est pas soumise aux lois fédérales sur rindigénat et l'établissement ; elle conserve l'administration de ses chemins de fer, mais la Confédération a le droit d'édicter des règlements généraux pour la construction et l'équipement des lignes qui intéressent la défense nationale. J^a législation militaire fédérale n'est pas immédiatement introduite dans l'Allemagne du Sud, et le roi de Bavière garde le commandement supérieur de son armée en temps de paix. La Bavière, comme les autres États fédéraux, est autorisée à entretenir des ambassadeurs et des consuls à l'étranger, et ses agents suppléent les agents prussiens, si ceux-ci sont empêchés. Enfin on crée dans le Bundesrat un Comité diplomatique

1. Dans le Bundesrat, la Bavière a 6 voix, le Wurtemberg 4, Bade et la Hesse 3; le Conseil fédéral compte ainsi désormais 58 votes. Au Reichstag, la Bavière est représentée par 48 députés, le Wurtemberg par 17, Bade par 14, la Hesse au Sud du Mein par 6.

composé, sous la présidence de la Bavière, de la Saxe, du Wurtemberg et de deux membres élus par l'assemblée ; il doit être régulièrement instruit par le Président de la marche de la politique générale et il a le droit de lui présenter ses observations.

« Les journaux ne seront pas contents, disait Bismarck à ses confidents après avoir signé le traité bavarois, et les historiens ordinaires blâmeront notre conduite. L'Imbécile, écriront-ils, aurait pu obtenir davantage ; il n'avait qu'à exiger, et les autres auraient été forcés de se soumettre, — et c'est absolument exact. Mais je tenais davantage à ce qu'ils fussent contents. Que valent des traités imposés ! Et je sais qu'ils sont partis contents. Je ne voulais pas les presser et abuser de la situation. Le traité a ses défauts, mais il n'en est que plus solide. Ce qui manque, l'avenir le donnera. » — Sur un point, il se trompait, et Bray n'était pas parti content. Ce n'était pas un songe-creux et il se rendait facilement compte que les concessions qu'il avait obtenues étaient en réalité parfaitement vaines. Le Comité diplomatique, dont les unitaires s'épouvantaient, n'a jamais joué aucun rôle, et la plupart des Etats n'ont pas même usé du droit que leur garantissent les traités d'entretenir des représentants à l'étranger; la Bavière elle-même a renoncé à quelques-uns de ses privilèges.

Non seulement l'unité fédérale n'a jamais été menacée, mais les liens qui en réunissent les diverses parties sont toujours devenus plus étroits et plus solides, parce qu'une large vie commune emporte dans un même tourbillon les diverses parties de l'Allemagne et que l'uniformité de la civilisation contemporaine efface rapidement les traditions les plus enracinées. Les écrivains qui sont aujourd'hui tentés de prendre au tragique les querelles de famille qui se produisent .çà et là dans l'Empire, sont dupes d'une erreur d'optique, et ce serait la plus funeste des illusions que de soupçonner du particularisme dans ce qui n'est tout au plus que du provincialisme. La Bavière et le Wurtemberg, presque au même degré que le Hanovre, ne sont plus que des souvenirs historiques. L'Allemagne demeure un pays relativement décentralisé : mais elle n'a plus d'États, elle n'a que des partis. Une fois de plus, Bismarck avait démontré la justesse de son coup d'œil : il avait apaisé ses adversaires par l'ombre de concessions inoffensives et il avait fait étalage de générosité sans rien abandonner. Le Prince royal lui-même à la réflexion reconnut l'inanité de ses craintes et il s'employa de son mieux à calmer ses amis du Parlement, dont l'opposition d'ailleurs ne serait sans doute jamais allée jusqu'aux résolutions radicales. Le 9 décembre 1870, les traités avec Bade, la Hesse et le Wurtemberg furent votés par le

Reichslag à peu près h l'unanimilé, et le traité avec la Bavière par 195 voix contre 3:2.

Une fois l'édifice solidement établi sur des bases inébranlables, renseigne importait peu. Bismarck au début avait affecté d'écouter sans enthousiasme les insinuations du Prince royal et du grand-duc de Bade qui lui parlaient de restaurer l'Empire germanique : — « Prenez garde de ne pas évoquer des souvenirs dangereux, de ne pas inquiéter Tltalie, de ne pas froisser l'Autriche. » — Il n'était pas fâché pourtant d'offrir une compensation aux unitaires qui jugeaient un peu maigres les satisfactions promises à leur constance ; d'ailleurs, il n'ignorait pas le pouvoir des mots, et, bien qu'il fût aussi peu dominé que possible par des considérations de vanité mesquine, il éprouvait le besoin de constater officiellement son triomphe devant l'Europe. Il voulait seulement diriger seul la mise en scène et écarter toute intervention populaire ; il fallait que le nouvel Empire fût la création exclusive des souverains. Ici aussi les Badois jouèrent le rôle d'amorceurs. Jolly ne demandait pas mieux que de se mettre en avant. Le Chancelier vanta fort son zèle, approuva sa pensée de s'entendre avec la cour de Bavière, lui insinua même un projet plus précis : que le Grand-Duc écrivît donc au roi Louis et l'invitât à prendre l'initiative d'offrir la couronne impériale au roi de Prusse (octobre). Il affectait toujours le détachement le plus complet; l'affaire ne lui tenait guère au cœur. Par moments il laissait entendre aux intermédiaires qui se mettaient à son service qu'il n'était pas dupe de leur dévouement, qu'ils étaient poussés par des arrière-pensées peu glorieuses ; il savait bien que leur bonne volonté n'en serait pas ébranlée, et il tenait à rabattre leur orgueil pour être sûr de leur docilité.

A Munich, les premières ouvertures furent médiocrement accueillies. Les dernières crises avaient achevé de ruiner l'intelligence et la volonté du roi Louis. Tout gonflé de l'orgueil de sa race et obligé d'en préparer la déchéance, avec cela tourmenté par de vagues réminiscences féodales et aussi incapable de refuser à l'Allemagne les sacrifices qu'elle exigeait de lui que de s'y résigner, il succombait sous le poids de ses contradictions et de ses angoisses. Il avait beaucoup vieilli, souffrait de névralgies atroces, et déjà à demi saisi par la démence, pensait à se soustraire par l'abdication à une tâche trop lourde et trop ingrate. En attendant de se retirer « dans l'île du bonheur », il s'enfuyait dans des retraites toujours plus inaccessibles. Il ne voulut pas recevoir l'agent du grand-duc de Bade, le renvoya à son chef de cabinet, Eisenhart (18 octobre). Celui-ci écouta les raisons qu'on lui exposait : l'abstention de la

L'EMPIRE 51i

Bavière n'empêcherait rien, et mieux valait par conséquent qu'elle prît l'initiative d'un changement inévitable. — Ces arguments étaient solides : mais que faire avec un souverain maniaque, qui n'avait jamais admis la discussion ?

D'où vint le revirement? — II y a là un point obscur que les archives de Berlin permettront peut-être un jour d'éclaircir, mais il est certain dès maintenant que le succès final fut avant tout l'œuvre de Bismarck. Il avait toujours témoigné une pieuse déférence au jeune souverain de Munich, et il savait trouver les paroles qui arrivent au cœur : le rétablissement de l'Empire rehausserait le prestige des Wittelsbach ; le roi de Prusse n'était pour le roi de Bavière qu'un voisin, et il n'est jamais agréable d'accepter la prépondérance d'un voisin, tandis que l'Empereur serait un compatriote, un Allemand, et, entre frères, on s'entend toujours. « Si M. de Bismarck, écrivait Rothan, a tous les mérites, il a aussi tous les bonheurs. Il a rencontré pour la réalisation de ses desseins l'aveuglement à Vienne, le fatalisme à Paris, la rancune à Pétersbourg, et, sur les postes les plus importants d'Allemagne, des souverains sans postérité directe, sans ambition, sans virilité, avec des conseillers qui, sous les dehors du patriotisme allemand, lui ont tout livré. » Le Chancelier avait dans l'entourage immédiat de Louis des affidés discrets et sûrs, qui adroitement développaient le thème qu'il leur avait indiqué. Sur leurs instances, Louis lui envoya <à Versailles son grand-maréchal.

Le comte Holnstein, sans résistance, accepta docilement les instructions de Bismarck. Louis écrirait au roi de Prusse pour lui exprimer le désir de le voir exercer comme Empereur allemand les pouvoirs qu'il posséderait au nom de la patrie commune. Le grandmaréchal fit remarquer que son maître n'avait pas la rédaction facile et qu'il serait peut-être embarrassé pour trouver les formules convenables. Bismarck, sur la demande de son interlocuteur, lui remit le brouillon de la lettre que son souverain pourrait adresser au roi de Prusse. Il l'expédia à Louis avec une autre lettre oii il avait réuni avec le tact le plus ingénieux les arguments les mieux faits pour assoupir l'ennui du pauvre souverain : « Il est important par-dessus tout, lui disait-il, que la question ne soit soulevée par personne d'autre que Votre Majesté et en particulier qu'elle ne parte pas de la représentation populaire. La situation serait faussée si elle ne devait pas son origine à l'initiative libre et réfléchie du plus puissant des princes qui adhèrent à la Confédération. » — Le 2 décembre, Holnstein rapporta la lettre que le roi de Bavière avait docilement copiée et la présenta à Guillaume. ^

QiS LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

Épuisé par cet effort, Louis ne se hâta pas d'écrire aux mitres souverains qu'il devait inviter à s'unir à lui pour offrir l'Empire à la dynastie des IlohenzoUern. Il fallut que le Chancelier intervînt de nouveau, et, le 7 décembre, Delbriick annonça enfin au Reichstag l'événement qui se préparait. Le 10, le Parlement modifia la forme de quelques articles de la constitution : la Confédération constituée par les princes et les villes allemandes porterait désormais le nom d'Empire allemand et la présidence y serait exercée « par le roi de Prusse qui prendrait le titre d'Empereur allemand ». L'Assemblée vota ensuite une adresse où, a d'accord avec les princes allemands », elle priait Guillaume de consacrer l'œuvre de l'unité en acceptant la couronne impériale.

La commission du Reichstag qui alla remettre cette adresse au roi victorieux, était présidée par le môme Simson qui, en 1849, avait apporté à Frédéric-Guillaume IV le vote du Parlement de Francfort. Les survivants du parti de Gotha purent se vanter d'avoir enfin réalisé leur programme; peut-être même le crurent-ils. Quel contraste cependant entre 1849 et 1870! 11 ne s'agissait plus maintenant de fondre la Prusse dans l'Allemagne. En vain, les interprètes du Chancelier s'étaient évertués à dissiper les craintes des autres princes, en répétant avec onction que« rien ne seraitchangé dans la nature juridique des rapports du tout aux parties et du chef aux divers gouvernements souverains; l'ensemble qui allait recevoir un nom nouveau, serait pour le dehors un Empire, au dedans une Confédération ; le chef héréditaire porterait le nom d'Empereur, mais serait, après comme avant, le chef de la Confédération, sans que ses droits fussent en rien modifiés. » Les initiés souriaient en écoutant ces pompeuses affirmations : pourquoi aurait-on modifié les droits de Guillaume, puisqu'on fait ils étaient illimités? Le nouvel Empire ne cesserait pas d'être une Confédération, mais une Confédération où la puissance de la Prusse était si prépondérante que ses volontés étaient nécessairement acceptées par ses alliés. — Les ministres — avec plus de sincérité — avaient ajouté que le vote du Reichstag ne changerait pas le caractère de la monarchie prussienne et n'altérerait en rien les rapports réciproques des sujets et des souverains. Guillaume, dans sa réponse aux députés, développa cette idée avec une insistance pénible, indiqua très nettement aux représentants du peuple que leur vote n'avait à ses yeux qu'une médiocre valeur : dans une question si haute, il verrait l'appel de la Providence avant tout « dans la voix unanime des princes et des villes libres allemandes » (18 décembre). Pas plus que son frère, il n'entendait être le délégué de la nation.

tenir ses pouvoirs d'une de'mocratie qui pourrait le lui rappeler .à l'occasion et lui dicter ses conditions. Sous un titre ou sous un autre, il n*était roi que par la grâce de Dieu et l'appel de ses pairs.

Il avait longtemps he'sité même à recevoir la déle'gation du Reichstag, ne s'y était décidé que quand il avait cru, comme il le dit aux députés, que l'accord des souverains était conclu. Les nouvelles de Munich demeuraient pourtant douteuses; la Diète ergotait, épluchait les conventions avec la Prusse ; sa résistance n'était ébranlée ni par les votes des diètes de Karlsruhe (16 décembre), et de Darmstadt (20), ni même par la soumission de Stuttgart (23), où les dernières élections avaient ruiné le parti démocratique et particulariste. Elle ne prenait pas au sérieux les vantardises de Bray qui faisait sonner le plus haut qu'il pouvait les concessions qu'il avait obtenues; même les politesses empressées que Pie IX prodiguait aux vainqueurs n'avaient aucune action sur l'opposition catholique. Il fallut huit jours de débats et de marchandages pour rallier à grand'peine une majorité plus ou moins régulière, et au vote final, 80 députés protestèrent encore contre la médiatisation de la Bavière. Louis, de son côté, semblait se repentir de sa complaisance, prétendait que ses paroles n'avaient pas le sens qu'on leur avait attribué : il n'avait jamais songé à un Empire héréditaire.

Bien que ces regrets tardifs et ces protestations posthumes ne pussent avoir aucun effet sur les événements, ils entretenaient au quartier général de Versailles une sourde irritation. Les esprits étaient comme détraqués par les terribles secousses des derniers mois, et les vainqueurs ne souffraient guère moins de la folie obsidionale que les vaincus; les nerfs étaient tendus à crier et les tempéraments les plus calmes étaient secoués par de véritables crises d'hystérie. On vivait dans une fièvre constante, les moindres difficultés prenaient des allures de catastrophes, et les divergences les plus insignifiantes provoquaient des discussions furibondes. Le Prince royal accusait Bismarck des plus noirs desseins parce qu'il se contentait pour son maître du titre d'Empereur allemand, au lieu de le faire proclamer Empereur d'Allemagne. Le vieux roi, épuisé et surmené, tombait dans une prostration découragée et dans une morne tri^esse à la' pensée de rompre avec ses vieux souvenirs. En songeant que son « titre de roi de Prusse allait être refoulé au second rang », il éprouvait une si poignante mélancolie que peu s'en fallut qu'il ne passât la main à Fritz. Il invoqua longuement l'appui de Dieu, et Jéhovah lui envoya « force et courage». Pendant toute la cérémonie du 18 janvier, il garda malgré tout l'air gêné, avec quelque chose de contraint et

d'accablé. Il sentait confusément que quelque chose finissait, qui avait été grand; il avait beau connaître l'habileté de son Chancelier, il se demandait si toutes les forces révolutionnaires, toutes les diableries qui avaient forgé l'Allemagne nouvelle, nationalité, démocratie, souveraineté populaire, étaient bien solidement enchaînées, et si l'heure ne viendrait pas où elles briseraient les entraves dans lesquelles on les avait garrottées.

Il avait tenu k ce que la fête eût un caractère exclusivement militaire. On avait dressé dans la Galerie des Glaces un autel de campagne qu'entouraient les détachements des régiments de siège et 60 étendards. Le Roi arriva à midi et demi, prit place en face de l'autel : à côté de lui, les souverains et les princes allemands; un peu en arrière, les généraux et les ministres. Il écouta le choral : V Univers loue le Seigneur, et le sermon, assez court, du prédicateur Rogge. Il s'avança ensuite sur l'estrade où les drapeaux étaient groupés, remercia en quelques paroles les princes qui lui avaient offert la couronne, et ordonna au Chancelier de lire la proclamation au peuple qui avait étë rédigée : il acceptait l'Empire « dans l'espoir qu'il serait donné au peuple allemand de jouir d'une longue paix à l'intérieur des limites qui lui garantiraient contre toute nouvelle attaque de la France une sécurité qui lui manquait depuis des siècles». Le grand-duc de Bade donna alors le signal des acclamations, pendant qu'au dehors les musiques militaires entonnaient la marche de Hohenfriedberg.

Cinq jours après, le 23 février, Paris demandait à capituler. La France était à bout : Chanzy avait été mis en déroute au Mans (12 janvier); le 19, Faidherbe était écrasé à Saint-Quentin; l'armée de l'Est, repoussée devant Belfort, était menacée sur ses derrières par Manteuf fel; les Allemands s'avançaient sur le Havre, sur Lille et sur Lyon; Paris n'avait plus de vivres et les courages étaient à bout. Il ne nous restait plus qu'à accepter les conditions qu'il plairait au vainqueur de nous dicter.

On a bien souvent répété que, si la paix avait été conclue à Sedan,, les exigences du Chancelier auraient été moins implacables, et que le seul résultat des efforts de Gambetta fut.ainsi d'accroître nos pertes. Rien dans les documents ne me semble confirmer cette hypothèse. Il est vrai que Bismarck ne comprit jamais le sens de la tentative désespérée de la Défense nationale, et il ne vit que des déclamations niaises ou des sophismes hypocrites dans les arguments humanitaires et

démocratiques que Jules Favre opposait h ses ambitions. Mais, s'il dédaignait ses adversaires, il se souciait peu de les convertir, et surtout il ne s'attribuait pas la mission de les punir de leur sottise et de leur infatuation. Les faits que nous connaissons actuellement semblent ainsi permettre d'affirmer qu'en 1870 comme en 1866, le succès prolongé ne modifia pas ses intentions et n'aggrava pas les exigences dont il avait arrêté les grandes lignes aussitôt après les batailles décisives du début.

Dès le 13 août, il était résolu à garder l'Alsace et la Lorraine, et il charge Busch, son confident, d'en avertir la cour de Russie. Le 21, un ordre du cabinet constitue le gouvernement d'Alsace-Lorraine et fixe en gros les limites qui seront plus tard réclamées par l'Allemagne. Au moment de la capitulation de Sedan, Bismarck, à plusieurs reprises, expose ses intentions avec une netteté parfaite : « 11 faut que la France soit châtiée dans son orgueil, dans son caractère agressif et ambitieux; nous voulons assurer enfin la sécurité de nos enfants, et, pour cela, il faut que nous ayons entre la France et nous un glacis ; il nous faut un territoire, des forteresses et des frontières qui nous mettent pour longtemps à l'abri de toute attaque de sa part ». Il déclare à Wimpfen que la Prusse a l'intention bien arrêtée d'exiger non seulement une indemnité de 4 milliards, mais l'Alsace et la Lorraine : « car la France nous menace sans cesse, et il faut que nous ayons une protection solide, une bonne ligne stratégique avancée ». Il développe les mêmes théories dans son entrevue de Ferrières avec Jules Favre (20 sept.). « Vous nous avez déclaré la guerre sans motif, dans l'unique dessein de nous prendre une portion de notre territoire. En cela, vous avez été fidèles à votre passé. Depuis Louis XIV, vous n'avez jamais cessé de vous agrandir à nos dépens. Nous savons que vous ne renoncerez jamais à cette politique, que vous ne reprendrez vos forces que pour faire une guerre nouvelle à l'Allemagne. Strasbourg est une menace perpétuelle pour nous; c'est la clé de la maison et nous la voulons ». Favre proteste : « La France n'a pas voulu la guerre; elle a renversé l'Empire, et les démocraties ne sont pas belliqueuses; si elle refuse toute cession de territoire, ce n'est pas dans une folle pensée de revanche future, mais parce qu'elle n'a pas le droit de rejeter des populations, qui demandent à rester françaises. » Ces considérations philosophiques laissent le ministre parfaitement indifférent. Non pas qu'il ait le moindre doute sur les sentiments des Alsaciens; il ne partage à aucun degré les illusions des professeurs qui s'imaginent que, le premier moment de surprise passé, les annexés seront heureux de se

516 LA FONDATION DE LEMPIRli] ALLEMAND

retrouver dans leur famille naturelle, ^fais sa politique n'a jamais été arrêtée par des considérations philanthropiques et, s'il lui est arrivé fréquemment d'exploiter les passions populaires, il n'a jamais admis îe droit des nations comme une des bases de son programme; il ne reconnaît d'autre justice que celle qui s'appuie sur la force. Les armes ont prononcé : tant pis pour les vaincus!

Dans ses circulaires officielles du 13 et du 16 septembre, il étale ses arguments en termes violents comme pour prendre position en face de l'Europe et se fermer toute retraite : « C'est sa défaite ellemême, c'est le fait que nous avons victorieusement repoussé son attaque criminelle que la France ne no\^ pardonnera pas. (Quelle que puisse être notre générosité à son égard), le même désir de vengeance subsistera parmi les Français, à cause de leur vanité blessée, de leur désir de domination»; puis donc quelaguerre future est inévitable, au moins convient-il de se préparer des conditions favorables : tant que la France conservera Strasbourg et Metz, l'offensive lui sera aisée; en lui enlevant les moyens d'attaquer ses voisins, l'Allemagne agit dans rintérêt de l'Europe qui désire le maintien de la paix.

Si quelques diplomates essaient de lui prêcher la modération et le pardon des injures, il se retranche derrière les exigences de l'opinion : « On nous guillotinerait, l'Empereur et moi, si nous rentrions à Berlin sans l'Alsace et la Lorraine. » Il est parfaitement véritable que, depuis un demi-siècle, les professeurs enseignent à l'Allemagne qu'en 1815 elle a été frustrée du fruit légitime de ses victoires par la perfidie de l'Angleterre et la sottise de la Russie, et qu'ils appellent de tous leurs vœux une guerre nouvelle, oîi la France et la Prusse videront leur querelle en champ clos. L'heure ne sonnera-t-elle jamais de remettre la main sur Strasbourg, que domine le clocher d'Erwin de Steinbach, sur la cité sacrée où se sont éveillés le cœur et le génie de Gœthe! Peu à peu, cette prédication acharnée a enivré les foules. « Les populations allemandes, écrivait un de nos chargés d'affaires, plusieurs années auparavant, regarderont la lutte, quelles que soient les circonstances au milieu desquelles elle éclatera, comme une guerre d'agression de la France;... si le sort des armes leur était favorable, leurs exigences ne connaîtraient plus de limites; elles égaleraient celles de la Prusse, qu'il a toujours été si difficile de satisfaire, toutes les fois qu'elle a été victorieuse. » Ces pronostics sont confirmés par l'impétuosité des convoitises annexionnistes qui se manifestent dès la déclaration de guerre. Seuls au Reichstag, Bebel et Liebknecht ont refusé de voter les crédits pour la guerre (juillet 1870), et les protestations du Comité socialiste de Brunswick ou de quelques radicaux

tels que le vieux Jacoby contre toute pensée do conquête, ont été accueillies par une indignation presque unanime; aux élections de mai 1871, les socialistes obtiennent à peine 100.000 voix, et leur défaite s'explique en partie par le courage avec lequel ils ont combattu le chauvinisme universel.

Plus tard cependant, quelques hésitations apparaissent çà et là. Les libéraux les plus clairvoyants comprennent que la rancune de la France démembrée les condamnera pour longtemps à la dictature militaire, et de fait, depuis trente ans, ils n'ont pas cessé d'être les prisonniers de leur victoire. Divers journaux, la Gazette du Weser en tête, blâment les poursuites illégales auxquelles sont exposés les socialistes; la Gazette de Cologne discute la thèse du Chancelier sur les torts de la France : Toutes les guerres du xix® siècle ont leur origine dans la croisade de l'Europe monarchique contre la révolution de 1792, et il n'est pas si évident qu'à ce moment-là les provocations soient venues de la France. Dans le Sud, où les haines nationales sont en proportion directe de la terreur qu'ont longtemps causée les prétendues ambitions napoléoniennes, on commence à sourire un peu de ces épouvantes. D'ailleurs, il est désormais certain que Bismarck ne fera cadeau de ses conquêtes à aucun de ses alliés, et la perspective d'agrandir encore la Prusse déjà si redoutable ne séduit personne. Il est incontestable, malgré tout, que l'opinion demeure très surexcitée, que l'immense majorité des habitants réclame notre humiliation et notre ruine, et qu'un traité qui nous laisserait Strasbourg et Metz soulèverait de véhémentes protestations.

Rien ne démontre d'autre part que le roi eût consenti à abandonner ce qu'il regardait comme le prix légitime de ses victoires. La lutte qu'il aurait fallu soutenir contre lui aurait été singulièrament plus âpre qu'à Nikolsbourg, et aucun des arguments qu'avait faitjadis valoir le Chancelier ne subsistait plus. On n'avait à craindre aucune complication européenne; Moltke et le parti militaire, déjà fort mal disposés pour le ministre, auraient dénoncé avec emportement sa faiblesse, et le Prince royal, bien qu'il se plût à l'occasion à se targuer de libéralisme, ne l'aurait certes pas appuyé dans une semblable conjoncture. En somme, sans affirmer qu'il eût été absolument impossible au Chancelier de nous épargner toute cession territoriale, il est certain qu'il eût risqué à ce jeu son influence et sa popularité. Il n'en eut pas une heure l'idée, pas plus qu'il n'eut une minute d'hésitation sur la légitimité de ses revendications. Nous éprouvons aujourd'hui une sorte ^d'éblouissement en songeant aux

conséquences incalculables qu'eussent entraînées une résolution magnanime de l'Allemagne et sa réconciliation sincère avec la France. C'était peut-être la fin de l'anarchie politique qui pèse si lourdement sur les progrès de l'humanité, l'ouverture d'une ère de fraternité et de paix. Mais Bismarck n'était poète qu'à ses heures et il ne permettait pas à son imagination d'intervenir dans les affaires sérieuses. 11 ne croyait pas à la fraternité des peuples et h l'apaisement des passions; pour lui, comme pour Mollke et Roon, la terre n'était qu'une vallée de misères et une sentine de vices, et l'homme ne se rachèterait jamais du péché originel qui le condamne à la haine et h la violence. Il ne songeait pas à supprimer la guerre, mais à l'éloigner, et le moyen le plus sûr d'y arriver lui semblait encore d'écraser pour longtemps son ennemi et de terrifier le monde par ses implacables rigueurs. Si par moment il semble disposé à réduire sur tel ou tel point ses prétentions, c'est une simple manœuvre diplomatique; il ne s'agit alors pour lui que d'amorcer les négociations. Une fois les hostilités interrompues, elles ne pourront plus être reprises et tout se courbera sous son inflexibilité ^

Au dernier moment il eut peut-être quelque velléité de modération. Malheureusement nous sommes fort mal renseignés sur les pourparlers de Versailles et il nous est difficile de dire si un autre négociateur que Thiers n'eût pas obtenu des conditions moins onéreuses, peut-être sauvé Metz. Le fait me paraît en somme très peu vraisemblable, mais il est vrai que nos représentants laissèrent trop voir qu'ils voulaient la paix à tout prix. La continuation de la guerre, sans créer aucun danger sérieux aux Allemands, leur eût été certainement désagréable. A quelque parti qu'ils se fussent déterminés, soit que, comme Bismarck le proposait, ils eussent cantonné leurs troupes au nord de la Loire et attendu nos attaques, soit qu'ils eussent poursuivi leur marche en avant, la situation était pour eux ennuyeuse,

1. « Alors, c'est l'Alsace et la Lorraine, dit J. Favre à Bismarck au moment de l'enlrevue de Ferrières. — Je n'ai pas parlé de la Lorraine, mais, pour l'Alsace, je suis très net. » Seulement, il convient de remarquer qu'il ne s'agit ici que de négociations préliminaires, que le mot de Lorraine, très général, permet encore bien des interprétations et que le Chancelier a toujours la ressource de faire intervenir le roi. Un peu plus tard, au moment des négociations d'octobre, il aurait demandé à Thiers l'Alsace, la Lorraine allemande (sans Metz) et deux milliards. « Voilà la paix que je vous offre, aurait-il dit à son interlocuteur, j'aurai de la peine à y décider le roi, mais je finirai parle convaincre. » Nous ne connaissons cette proposition que par des notes recueillies par Boucher sur ses conversations avec Thiers. Quelle est la valeur de cette anecdote de seconde main, venant de témoins aussi suspects! Est-il possible de mettre en balance CCS documents avec les déclarations officielles répétées qui émanent directement de Bismarck !

et, à la longue, elle fût devenue gênante. En face d'un furieux, tel que Gambetla ou Chanzy, le Chancelier eût redouté des résolutions désespérées; avec Thiers, il avait trop l'impression que tout s'évaporait en discours, en gestes et en larmes. Ce méridional exubérant n'avait pratiqué toute sa vie qu'une politique de parade ; à la longue, ses petites malices s'étaient éventées. Son patriotisme, dont la sincérité était d'ailleurs incontestable, avait trop le goût de l'ordre, le respect des lieux communs et de la vérité convenue pour ne pas se défier des improvisateurs et des enthousiastes. Comme avec cela il avait beaucoup d'imagination et une certaine infatuation, il attendait avec impatience le moment de rendre au pays son prestige en l'arrachant à l'anarchie où l'on se débattait et qui, à ses yeux, était plus funeste que l'abandon d'une partie du territoire. Il se lamenta, pérora et signa tout ce qu'on voulut, •

Les préliminaires de Versailles (26 février) livraient à l'Allemagne l'Alsace moins Belfort, la Lorraine allemande et 3Ietz, 1.500.000 hectares et 1.600.000 habitants; la France payait une indemnité de 5 milliards. Pendant ces premières négociations, Bismarck avait affecté quelque bonhomie. Une fois la France désarmée, il ne garda plus aucune mesure, affichant les soupçons les plus ridicules, aggravant lourdement à Francfort, dans le traité définitif (11 octobre), les conditions déjà si dures des préliminaires, les interprétant de la façon la plus arbitraire. Quand, au mois de février, Thiers, pour conserver Metz, lui avait parlé d'annexer le Luxembourg à l'Allemagne, sa pudeur s'était effarouchée ; il n'y avait nul droit, et que dirait l'Europe 1 Dans le traité définitif, à la place de quelques cantons dans le voisinage de Belfort, il se fit céder une zone de territoire autour du Luxembourg, de manière à le séparer complètement de la France; c'était la suite d'une politique qui devait aboutir à assurer la domination de l'Allemagne sur un pays français de tradition et d'origine.

Le Chancelier était d'ailleurs convaincu que, très rapidement, la France essaierait d'avoir sa revanche, et il se souciait peu par conséquent d'exaspérer nos ressentiments. Son opinion était partagée par l'opinion publique tout entière et en particulier par les militaires : les derniers événements les avaient mis en goût et ils attendaient avec une confiance impatiente le moment où leur misérable voisin, condamné à d'éternelles révolutions, chercherait au dehors une distraction à ses troubles intérieurs et leur offrirait une nouvelle occasion de pillage et de conquête. Ils s'étaient réservé une porte d'entrée d'où ils étaient toujours sur le point de déboucher. Formée

par la guerre, l'Allemagne était condamnée par ses origines à demeurer une puissance militaire.

Le 16 juin 1871, l'Empereur Guillaume faisait son entrée dans Berlin au milieu des acclamations d'une foule en délire. Jamais ses rêves les plus ambitieux n'avaient prévu une réalité aussi magnifique. En huit ans, l'Europe avait été transformée. En 1862, TAUemagne, tiraillée entre les misérables rivalités de ses souverains, écartelée par les ambitions jalouses de l'Autriche et de la Prusse, n'était encore qu'une expression géographique. Maintenant elle avait pris la tête de l'humanité. Ses armées avaient remporté les triomphes les 'plus foudroyants et les plus décisifs que l'histoire eût jamais enregistrés ; les rois et les peuples sollicitaient humblement son amitié ou cherchaient par leur complaisance empressée à désarmer ses convoitises : l'Italie rougissait devant elle de ses origines latines, et la Russie attendait de sa gratitude la satisfaction de ses appétits-, tandis que l'Autriche s'efforçait d'oublier ses rancunes pour obtenir son appui. Un signe de Bismarck renversait les ministres à Vienne ; la Turquie docilement saluait en lui le maître de l'avenir. D'un bout du monde à l'autre, les journaux prônaient la vertu germanique, le courage germanique et la science germanique. Cette domination œcuménique que les chefs de l'ancien Empire romain germanique avaient à peine aperçue dans un lointain mirage, elle était désormais une réalité ; elle s'appuyait à la fois sur des institutions militaires que les autres peuples s'efforçaient d'imiter sans parvenir à les égaler, et sur la résolution unanime d'une nation forte par le nombre, grande par le courage et par l'esprit, industrieuse et active.

Ces résultats extraordinaires, ainsi qu'il arrive d'habitude, n'avaient pu être obtenus que par la rencontre singulière de la complicité des événements, du génie d'un homme supérieur et du concours enthousiaste des passions populaires. Bismarck était survenu au moment où l'instinct national, exaspéré par de longs déboires, s'était transfonmé chez une grande partie des classes dirigeantes en une sorte d'instinct exclusif et de fureur religieuse. En même temps le développement du régime capitaliste et les progrès de la grande industrie qui s'accommodait mal du morcellement politique, rendaient de plus en plusodieux un régime qui était contraire aux besoins moraux, intellectuels et économiques du pays. Ce régime cependant, quelque démo-

ralisé et détesté qu'il fût, il ne s'écroulerait pas de lui-même, et il ne suffisait pas d'en désirer la fin pour triompher de la résistance qu'opposait aux besoins nouveaux la force des traditions, des préjugés et des intérêts. Le mérite essentiel de Bismarck avait été de comprendre la nécessité d'un vigoureux coup d'épaule pour abattre l'édifice branlant de la Confédération germanique et d'accepter sans remords la pensée d'une explication sanglante avec l'Autriche. Une fois son programme arrêté, il en avait poursuivi le succès avec autant de persévérance que d'adresse, au dehors en s'assurant la connivence de l'Europe, au dedans en ralliant peu à peu autour de lui les partisans de l'Unité. Dans ce sens, il peut être très justement nommé le fondateur de l'Allemagne moderne. Il aperçoit et il indique clairement le but, il est l'inventeur et l'initiateur, il donne l'élan au mouvement tout entier, ce qui ne veut pas dire que le rôle de ses auxiliaires ait été négligeable ni même qu'à certains point de vue leur part n'ait été prépondérante. Qu'eût pesé toute l'habileté de la diplomatie de Bismarck sans l'armée que lui avait préparée Roon et que dirigeait Moltke ? Dans combien de fondrières n'eût-il pas risqué de culbuter s'il n'eût été soutenu à la fois et modéré par le roi, dont la confiance, au moins dans cette première période de son règne, n'alla jamais jusqu'à l'abdication et qui, à plusieurs reprises, calma ses impatiences et l'arrêta en face de décisions prématurées.

Ni les rares talents du ministre ni les solides qualités du souverain n'auraient cependant suffi à la victoire s'ils n'eussent été servis par l'admirable complicité d'un peuple d'apôtres, à la fois fougueux et réfléchi, obstiné et docile, à qui la science avait enseigné la méthode et la rigueur sans l'affranchir de ces vertus de fidélité et de patriotisme sur lesquelles le monde a vécujusqu'à nos jours, et qui mettait ainsi au service des fanatismes ataviques, les armes et les habitudes de la civilisation contemporaine. En face de Bismarck et de Guillaume, leurs adversaires nous font toujours l'effet de dilettantes et de fantaisistes. Mais les qualités maîtresses des chefs, la précision et la clarté des vues, la soumission aux faits et le dédain de l'abstraction et des rêveries imaginatives, la conscience professionnelle et l'intensité de la volonté, on les retrouve dans les diverses classes de la population, et leurs succès n'ont été aussi foudroyants et aussi durar blés que parce qu'ils ont été servis par la collaboration d'une race arrivée à un degré supérieur de moralité et de culture.

Les victoires de 1866 et de 1870 ne sauraient être ainsi isolées du sublime effort qui avait permis à l'Allemagne de se relever de la décadence où l'avait précipitée la guerre de Trente Ans et qui, dès lo

commencement du xix* siècle, lui avait mérité le respect et l'admiration de l'Europe entière. Quand elle s'était alors, avec une incomparable vaillance, rachetée de la barbarie où elle glissait, elle avait donné au monde un admirable exemple d'énergie : elle en recevait maintenant la récompense. Son hégémonie actuelle n'était que la consécration, la transposition dans l'ordre matériel, de l'hégémonie que ses philosophes et ses poètes lui avaient acquise sur les âmes. En bonne règle, la gloire ^\i triomphe, il faut l'attribuer moins à ceux qui ont assez facilement ramassé la moisson, qu'à ceux qui ont préparé le sol, à Lessing, à Herder, à Kant, à Schiller, à Gœthe, à Ilumboldt, à la cohorte sacrée des penseurs et des savants qui, h côté d*eux et après eux, avaient fait de leur peuple le porte-drapeau de la civilisation moderne.

Sans eux, l'entreprise de Bismarck n'aurait même pas pu être essayée. îl n'a fait qu'accomplir leur œuvre, et en même temps il l'a déformée et mutilée. Les grands initiateurs qui ouvraient si largement leur esprit aux souffles du dehors et qui se défendaient comme d'un vice des préjugés nationaux, auraient-ils reconnu leurs disciples dans lespiétistes qui ne voulaient voir dans Paris qu'une impure Babylone, et leurs cœurs se seraient-ils réjouis sans arrière-pensée des victoires qui, en donnant satisfaction à des besoins légitimes, augmentaient d'autre part dans le monde la masse des soufl'rances et des haines ? L'Allemagne de 1870 était plus forte, plus redoutée, plus riche que celle de 1848; comptait-elle autant de sympathies réelles, et son influence était-elle aussi spontanément acceptée? Le tentateur l'avait conduite sur la montagne et en échange de la libre adhésion des cœurs et de la direction des esprits, elle avait accepté l'empire du monde. Il n'est pas sûr qu'elle n'ait pas conclu un marché de dupe.

Treitschke et ses disciples exagèrent certainement les conséquences funestes pour l'Allemagne des traités de 1815. Il est juste de leur accorder cependant que l'anarchie qu'ils organisaient ne répondait plus aux besoins du siècle, et qu'en créant une série de foyers d'intrigues, elle exerçait une action corruptrice sur l'âme populaire. Il était légitime et il était nécessaire que la race germanique obtînt dans le monde sa juste part d'influence et qu'elle n'eût pas l'air de vivre par la grâce de ses voisins. A ce point de vue, l'action de Bismarck fut salutaire et féconde ; il débarrassa le sol des vestiges du passé, et sur la terre affranchie les souffles de vie circulèrent plus largement. 11 est permis de regretter que ce grand contempteur de la tradition et des préjugés n'ait pas eu l'esprit plus ouvert aux lueurs de l'avenir,

que cet homme qui devait son triomphe aux puissances morales évoquées par les philosophes et les poètes, ait eu un si souverain mépris pour les principes, que ce représentant du droit national ait fondé son œuvre sur la violation de la justice et sur l'asservissement des peuples. Sans lui, la victoire de l'Allemagne aurait été sans doute plus lente et plus incomplète; peut-être aurait-elle été plus vraiment féconde.

On a dit que ce recours à la violence avait été nécessaire et qu'une période de tyrannie militaire avait été indispensable pour briser les résistances particularistes. Dans tous les cas, ce stage initial ne saurait se prolonger toujours. Le moment viendra-t-il où l'Allemagne secouera le joug de la noblesse féodale qui la tient asservie? Les Unitaires de Francfort, qui ont été à la fois satisfaits et joués par les Hohenzollern, auront-ils un jour leur revanche? Quelles que soient les surprises que nous réserve l'avenir, il ne paraît pas possible que l'œuvre de Bismarck et de Guillaume soit menacée dans ses éléments essentiels; il n'est pas absurde de la supposer transformée par l'esprit des temps nouveaux. La domination d'une caste militaire, la confiscation des libertés publiques et l'impuissance du Parlement, l'esprit d'insolence et d'orgueil, le pharisaïsme et l'intolérance, le mépris de l'étranger et les lois d'exception, l'injustice suprême surtout qui condamne à l'oppression des millions de Danois, de Polonais et de Français, ces tares et ces excroissances qui défigurent l'Allemagne contemporaine, pourquoi ne pas admettre qu'elles disparaîtront un jour et que le peuple de Bismarck et de Moltke redeviendra le peuple de Gœthe et de Heine. Le jour où il inviterait l'humanité à communier dans une fête sublime de réconciliation et de paix, il n'abdiquerait aucun de ses droits utiles, et son influence n'en demeurerait pas moins souveraine pour n'être pas établie sur la force brutale.

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