‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 14 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'opinion en France après 4866 et les responsabilités du gouvernement impérial.

— Bismarck prévoit la rupture et s'arrange pour la rendre inévitable. — L'affaire du Luxembourg. — Les négociations de la France avec l'Autriche : l'entrevue de Salzbourg. Les projets de triple alliance : ils ne prennent à aucun moment une forme précise. — L'Empereur ne prépare ni ne désire la guerre.

— Dans quel sens et jusqu'à quel point est-il permis de dire que Bismarck est responsable du conflit? — La candidature de Léopold de Hohenzollern.

Les historiens allemands ont assez mal compris en général la nature de l'émoi que créa chez nous la bataille de Kœniggrœtz et ils se sont fort exagéré la part que prirent dans nos résolutions l'envie, la vanité froissée et l'ambition déçue. Le peuple français se regardait sans doute comme le premier peuple du monde, mais quelle est la nation qui n'a pas d'elle-même une semblable opinion, sans que cela tire à conséquence! Le propre de ces sentiments primordiaux est de ne pas être le moins du monde ébranlés par les événements extérieurs, et, comme ils découvrent toujours un détour pour se satisfaire, ils se concilient aisément avec les plus fâcheux renoncements. Les Français s'imaginaient qu'ils dirigeaient le monde par leur pensée, leur esprit, leur génie, et cette royauté intellectuelle leur suffisait. Pendant la crise de 4866, Duruy, ministre de l'instruction publique, avait demandé à l'Empereur d'occuper les provinces rhénanes. Idée d'historien qui ne trouvait guère d'écho dans la foule et ne préoccupait que des fantaisistes, tels que Persigny ou Girardin, dont l'auto-

rite était moindre que l'imagination. Que dans la bourgeoisie quelques braves gens éprouvassent h l'occasion une vague tristesse au souvenir de Waterloo, et qu'en jetant les yeux sur la carte, ils regrettassent que les conquêtes de la République eussent été perdues par les fautes de Napoléon, c'est certain ; mais le nombre de ces chauvins était assez faible, et surtout, chez la plupart d'entre eux, il ne s'agissait que d'un de ces amours de tête qui ne sont guère créateurs d'action. Leur passionnette n'avait aucune chaleur communicative et leur influence était infiniment moins profonde et moins sérieuse que celle des Pangermanistes actuels en Allemagne.

La vie en France était alors singulièrement plus facile et moins dure que dans la plupart des autres pays; les mœurs étaient douces; l'aisance, générale ; les besoins de luxe, universels. Les progrès de la richesse et les habitudes de bien-être aboutissaient à un positivisme matérialiste qui se modifiait suivant les milieux et se teintait çà et là de religiosité humanitaire, de façon à flatter les tendances généreuses de la race, qui ne montre nulle part autant de frivolité que dans ses haines et qui se plaît à donner une tournure générale à ses besoins momentanés. La doctrine de la fraternité des peuples se substituait à celle de la lutte pour l'existence, et Gobineau, le précurseur de Nietzsche et le prophète de la force, n'avait pas un seul disciple. Vivre et laisser vivre, cette formule, qui quelquefois se voilait de poésie et d'abnégation, résumait l'idéal d'une génération déshabituée des sacrifices et des combats.

Après Sadowa, elle eut le sentiment que son repos et sa sécurité étaient brusquement compromis. Elle connut, suivant l'expression de Mérimée, « l'angoisse étrange qui saisit le spectateur du Don Juan de Mozart, lorsqu'il entend les mesures qui préludent à l'entrée du Commandeur ». — « Je regrette, disait à l'Empereur la reine Sophie dans une lettre célèbre, que vous ne voyiez pas le danger d'une puissante Allemagne et d'une puissante Italie. C'est la dynastie qui est menacée et c'est elle qui en subira les conséquences. » Malheureusement, l'opinion comprenait bien qu'il n'était pas possible de séparer la cause du pays de celle de son chef et qu'ils subiraient ensemble le châtiment « du vertige qui avait frappé la politique impériale depuis l'origine jusqu'à la fin de ce grand conflit». Troublée dans une quiétude dont elle s'était fait un mol oreiller, elle ne pardonnait pas à son gouvernement d'avoir compromis sa sécurité. « Ce que je reproche surtout à ce qui se fait, écrivait notre ambassadeur à Rome le 17 septembre 1866, c'est de n'être pas français. Faites de la politique à la diable, si vous voulez, mais ne faites pas de la politique d'utopistes

et de songe-creux. Faites de la politique française... L'Empereur n'a pas charge des peuples; il a charge du peuple français». Ces plaintes traduisaient l'impression unanime : nous étions parfaitement tranquilles; à quoi bon bouleverser l'Europe pour nous cre'er béne'volement des rivaux qui avaient les dents longues et qui, non contents de leurs domaines, commençaient visiblement h songer aux nôtres !

Napoléon, qui n'était pas un esprit vulgaire, était un esprit faux. L'affirmation peut paraître paradoxale, mais elle ressort de tous les documents : il n'aimait pas la politique, il aimait les grands desseins et les combinaisons de métaphysique mondiale, ce qui n'est pas du tout la même chose, ou, plus exactement, ce qui est le contraire* Sentimental et sensuel, peu tourmenté par l'ambition, il ne supposait pas aux autres les appétits continus et l'énergie véhémente qu'il ne connaissait pas; il avait foi dans la sagesse des peuples et il escomptait un rapide apaisement des esprits. Son fatalisme satisfait n'était partagé par personne, et, quand Thiers, avec plus de véhémence que de réflexion, signalait les périls qui résultaient pour nous de l'accroissement de la Prusse, il était évident qu'il exprimait la pensée, non seulement de l'opposition, mais de l'immense majorité des députés et même des ministres

Ceux-ci étaient dans la situation la plus fausse. Ils jouaient les fanfarons, pour ne pas être forcés d'avouer que leur maître avait commis une de ces erreurs élémentaires qu'aucun peuple ne pardonne; mais, en fait, ils éprouvaient les mêmes angoisses que Thiers, — peut-être même avec plus de sincérité, — et ils gardaient à la Prusse une sourde rancune qui aggravait les moindres incidents. Ils accusaient Bismarck d'avoir trompé la France, ce qui n'était pas complètement exact, puisqu'il n'avait rien promis et qu'il s'était tout au plus borné à ne pas détruire les illusions qui s'étaient cristallisées dans l'entourage de l'Empereur, et leur colère neurasthénique se traduisait par une maussaderie pointilleuse qui paraissait rechercher les occasions de rupture sans s'y préparer sérieusement. Ils ne réfléchissaient pas que, dans l'état de susceptibilité émotive qui accompagne chez les peuples les années de puberté, le sentiment national germanique exigeait d'infinis ménagements et qu'il avait besoin d'être rassuré et non aiguillonné.

Dans ces années déplorables où la destinée de la France fut scellée pour longtemps, tous les partis furent également coupables, et quelques-uns des défauts du caractère national éclatèrent sous une lumière crue : le manque de sang-froid, l'ignorance de l'étranger, la tendance à compter sur la fortune plus que sur son propre courage, l'infa-

tuatioD, l'absence de méthode et de logique. Thiers et la bourgeoisie dont] il fut à ce moment le représentant, eurent sans doute le mérite de comprendre la gravité et le sens des événements qui s'étaient accomplis, mais ils n'eurent pas la sagesse d'accepter franchement des changements désormais irréparables et de consentir avec dignité les abdications partielles qu'ils nous imposaient ; ils n'eurent pas d'autre part le courage de se résigner aux sacrifices nécessaires pour assurer la défense du pays. Le gouvernement impérial de son côté n'osa pas les exiger et ses coupables complaisances au-dedans mirent le sceau à ses défaillances antérieures.

Le seul moyen de prévenir la guerre eût été de développer nos armements et de réformer notre système militaire dont les campagnes précédentes avaient cruellement révélé les imperfections. On s'agita beaucoup, on réunit des commissions, on fit voter en 1868 une loi nouvelle sur le recrutement et on se donna ainsi l'air devant l'Europe de poursuivre des desseins belliqueux, mais tout se borna à des projets; rien ne fut fait pour hâter la mobilisation, relever les effectifs et constituer des réserves solides. Les discussions du Corps législatif, où les demandes du maréchal Niel se heurtèrent à l'insurrection des préjugés et des égoïsmes et qui donnaient aux auditeurs l'impression « de conférences militaires dans une maison de fous, » jetèrent le jour le plus fâcheux sur l'état moral des députés, et les ministres manquèrent à leur devoir le plus élémentaire en reculant devant cette lamentable coalition de calculs mesquins et de lâchetés. Niel luimême, loin d'être l'administrateur de génie que l'on s'est plu depuis h découvrir en lui, ne se rendait pas un compte exact des ressources immenses de la Prusse. Ses premières propositions étaient déjà fort insuffisantes; orateur disert et amoureux des succès de tribune, il ne ;les maintint pas intégralement et se contenta en dernière analyse de réformes nominales. La garde nationale mobile, la seule création nouvelle qu'eût ordonnée la loi de 1868, ne représentait aucune force réelle, et on ne saurait vraiment en vouloir beaucoup au maréchal Lebœuf, lorsqu'il prit la succession de Niel après la mort de celui-ci (1869), d'avoir renoncé à organiser cette réserve pseudo-militaire qui, dans les conditions où elle avait été votée, n'était qu'un élément d'indiscipline et de désordre.

Il eut malheureusement des torts plus sérieux. Très brillant divisionnaire, d'intelligence médiocre et d'instruction nulle, sans la moindre connaissance des conditions de la guerre moderne, c'était une sorte de Galonné militaire, et ses allures de tranche-montagne bon enfant plaisaient au souverain et à la majorité qui ne deman-

daient qu'à être trompés pour se dispenser des efforts que la population eût pe'niblement supporte's. Ses déclarations outrecuidantes étaient accueillies sans critique par l'extrême droite qui, mécontente des caprices libéraux du maître, cherchait l'occasion de revenir au régime dictatorial. Ces ultras, que deux invasions n'avaient pas guéris d'un chauvinisme turbulent, avaient quelque crédit dans l'armée et à la cour, et ils avaient l'oreille de l'Impératrice, catholique, ignorante et orgueilleuse.

A mesure que l'Empereur vieillissait, elle exerçait sur la marche des affaires une influence plus réelle, et ses imprudences étaient incomplètement contenues par le ministère qui n'avait d'autre appui que la volonté flottante du souverain, et par la majorité de la Chambre elle-même, exposée aux surprises d'un patriotisme ombrageux autant que pusillanime quand il s'agissait d'accepter la responsabilité de dépenses nouvelles. Ainsi, tandis que la presque unanimité du pays désirait ardemment la paix et que le souverain lui-même redoutait et détestait la guerre, la politique française, timide et ergoteuse, incertaine et jactancieuse, donnait sans cesse prise sur elle aux adversaires qui la guettaient, en même temps que la négligence de notre administration militaire les induisait en tentation perpétuelle.

De 1815 à 1870, la haine de la France était universelle en Allemagne, et particulièrement en Prusse; l'opinion unanime était qu'en 1815 nous avions échappé par la lâche complaisance de l'Angleterre et de la Russie, à la juste punition de nos crimes, que Waterloo n'avait pas suffisamment vengé léna, et que le moment viendrait de nous enlever les provinces que Louis XIV avait arrachées à l'Empire. Quelques démocrates, très clairsemés, nous montraient seuls de timides sympathies, à condition que nous ne retombions plus dans nos précédentes erreurs. Bismarck naturellement n'était pas au nombre de ces radicaux, ce qui ne signifie pas qu'il convienne d'attacher trop d'importance, comme on le fait souvent, à quelques boutades de jeunesse, dans lesquelles se trahissait l'ardeur du sang bien plus qu'elles ne révélaient des desseins réfléchis. Les paroles féroces par lesquelles, pendant la campagne de 1870, il soulageait sa nervosité et que nous a rapportées Busch, ne tirent pas davantage à, conséquence. Il y avait dans le Chancelier beaucoup du barbare, je veux dire qu'il se livrait tout entier, sans réflexion, sans réserve, à ses sentiments momentanés, et l'éclat de ses colères n'était pas toujours en proportion directe de l'intensité de ses sentiments. Il n'est pas certain qu'il ait jamais éprouvé contre nous, même au moment

de ses plus fougueuses invectives, la religieuse colère qui remplissait rdme de la plupart de ses compagnons et que M"^ do Bismarck traduisait dans son lugubre jargon biblique. Il connaissait bien nos défauts, mais ils ne lui étaient pas tous antipathiques, et il ne dédaignait pas les vertus aimables et solides d'une race qui n'eût p.as fait mauvaise figure dans le monde sans son incorrigible manie de mettre à sa tête les chef les moins dignes de la représenter. 11 était aussi peu romantique qu'il est possible à un Allemand, c'est-à-dire que les souvenirs du passé ne l'afTolaient pas, et il était depuis longtemps consolé de la mort de ce pauvre Conradin, méchamment misa mal par Charles d'Anjou. Gomme Strasbourg ne rentrait pas directement dans la zone d'influence prussienne, la perfidie de Louis XIV lui était moins douloureuse, et il ajournait aisément le moment de rendre les Vosges à l'Allemagne. De tous les politiques d'outre-Rhin, il était probablement un de ceux qui avaient au début le moins de préventions incurables contre nous et avec lequel il eût été le plus facile de conclure une paix perpétuelle.

Rien ne permet d'affirmer que, quand il était allé trouver Napoléon à Biarritz, en 1865, il nourrissait l'arrière-pensée de le punir un jour de ses complaisances. 11 s'attendait même à ce qu'on lui en demandât le prix , mais il se réservait de le discuter et il ne voulait pas qu'on essayât de le prendre en traître. 11 avait l'épiderme chatouilleux, et l'indiscrète apparition de Benedetti en 1866 lui déplut fort, — moins encore que les hosanna triomphaux des journaux officieux français qui menaient un tapage assourdissant pour dissimuler le piteux échec de la médiation impériale. La presse allemande répondit à ces rodomontades avec beaucoup d'aigreur, et ses récriminations, qu'elles aient été déchaînéesf^u non par Bismarck, eurent dans tout le pays un retentissement prodigieux. Ce jour-là, il vit jusqu'au fond de l'âme de son peuple; il songea que, si l'amitié de Napoléon lui avait été utile, son hostilité pouvait lui rendre des services encore plus éminents, et que le meilleur ciment de l'unité nationale serait le sang versé dans une croisade contre l'ennemi héréditaire.

Au commencement de 1869, il accorda une audience au général hongrois Tûrr : Je dois vous prévenir, lui dit celui-ci, que s'il entrait dans vos intentions de faire la guerre à la France, il me serait impossible de vous suivre. « Je vois encore, ajoute le général^ l'étincelle qui brilla dans son œil quand il vit sa pensée devinée; il sut cependant se contenir d'une manière que je ne pus assez admirer, et il me dit gaiement: Je ne veux pas de guerre avec la France; je le disais encore il y a quinze jours au général Ducrot, de passage

ici. » — Cette anecdote, souvent citée, ne prouve absolument rien, et les autres textes que l'on invoque pour y découvrir la pensée du Chancelier, ne sont pas plus clairs. Comme toutes les fois qu'il s'agit de démêler les intentions, nous en sommes réduits aux conjectures, et les conclusions auxquelles nous arrivons n'ont qu'une valeur purement subjective.

Nous ne risquons pas du moins de nous égarer en admettant que, dès 1866, il avait envisagé l'hypothèse d'une guerre avec la France, et, en somme, il ne l'a pas nié ; il a seulement affirmé qu'il ne l'avait pas provoquée, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas travaillé à la rendre inévitable. Il était sincère aussi quand il disait qu'il n'eût jamais entrepris une guerre qui ne lui aurait pas paru juste; seulement une guerre était juste à ses yeux dès qu'elle était la condition nécessaire d'un gain reconnu légitime; c'est à ce titre que la guerre de 1864 avait été juste, et aussi celle de 1866. L'unité de l'Allemagne impliquait-elle fatalement à ses yeux une rupture avec la France ? Non, si celle-ci ne s'y opposait pas; mais il était infiniment probable qu'elle se mettrait en travers de ses désirs, et dans ce cas il n'y aurait d'autre moyen que de balayer sa résistance. La conviction du Chancelier sur ce point fut bientôt arrêtée, d'autant plus qu'il était absolument hors d'état de comprendre les sentiments, assez complexes à la vérité et contradictoires, qui combattaient à ce moment tragique dans l'dme des Français. Il n'y a plus aujourd'hui en Allemagne un seul écrivain sérieux qui maintienne dans son intégrité la légende, répandue par Bismarck, d'une France implacable et traîtresse, nourrissant de longues années la pensée d'une invasion jusqu'au jour où, jugeant ses forces supérieures, elle se rue sans motif sur un voisin qui ne pensait pas à mal et par cette agression gratuite le jette dans une sorte de fureur d'indignation. Ces accusations niaises sont désormais reléguées dans les manuels scolaires où elles servent à fausser l'esprit des jeunes générations et à justifier l'occupation de nos provinces. Mais les historiens qui ont les premiers répandu ces contes bleus traduisaient très exactement l'opinion de la foule qui a cru en 1870 avoir été assaillie par nous. Le Chancelier lui-même, qui savait à quoi s'en tenir sur les détails de la cause, se persuadait facilement qu'il n'avait fait que prévenir les intentions de ses voisins, parce qu'il n'aurait jamais supporté quant à lui qu'une puissance formidable se constituât sur ses frontières et qu'il prêtait naturellement aux autres les intentions qui, dans un cas pareil, auraient été les siennes.

Il était dans son tempérament, du jour où il fut arrivé à la

conviction que la rencontre était fatale, qu'il s'arrangeât de manière à en fixer le moment, c'est-à-dire qu'il combinât les choses de telle sorte que ses adversaires fussent forcés de le provoquer à l'heure qu'il jugerait favorable. Il conservait ainsi le droit d'affirmer qu'il n'était pas responsable du conflit, et ses protestations d'honnête homme n'étaient pas absolument inexactes, en ce sens que ses pratiques n'excluaient pas la possibilité d'une solution pacifique ; elles la rendaient seulement fort improbable. Il laissait toujours en quelque sorte k l'ennemi une porte de retraite, très basse à la vérité et broussailleuse, par laquelle il était invraisemblable, mais non pas complètement absurde, qu'il passât. Il y gagnait la sympathie de l'opinion et surtout il réservait une part à la fortune et laissait en quelque sorte la décision à Dieu. Il y a toujours du joueur dans le politique le plus prévoyant, et le Chancelier, après avoir tendu le piège, s'en remettait à la Providence du soin d'y amener ses ennemis.

L'affaire du Luxembourg fut-elle déjà un de ces guet-apens sournoisement aménagés ? C'est un des points les plus obscurs de cette période, un de ceux qui irritent le plus notre curiosité, précisément parce qu'il est permis d'affirmer dès maintenant qu'il ne sera jamais éclairci. Il n'est même pas possible de concevoir quels documents nous apporteraient sur ce point la vérité certaine. Car Bismarck seul savait ce qu'il avait voulu alors, et ses confidences seront toujours suspectes. Et même a-t-il eu une opinion arrêtée et n'est-ce pas là un de ces affûts où il allait à tout risque, guettant le destin plutôt que le dirigeant? Erich Marcks repousse jusqu'à la pensée d'une hypothèse sur les intentions du Chancelier en 1867, et de même, Rothan, qui a suivi les événements de près, très hostile à Bismarck, n'ose pas l'accuser formellement de mauvais desseins préconçus.

Malgré les avertissements un peu tardifs de Benedetti, et bien qu'il connût déjà par Uothan (novembre 1866) les traités d'alliance conclus entre la Prusse et les États du Sud, le gouvernement français avait rouvert les pourparlers relatifs à l'indemnité éventuelle qu'il s'imaginait qu'on lui devait. C'était une manie qui avait déjà rendu Louis-Philippe assez ridicule de supposer que l'Europe avait le devoir d'aider les ministres français à triompher de l'opposition en leur concédant quelques territoires. De Moustier, qui, après de longues hésitations, avait accepté la succession de Drouyn de Lhuys (1866, septembre), n'avait à invoquer que de vagues promesses verbales, si incertaines et si contestables que le plus sage eût été de les oublier.

Mais le gouvernement impérial ne parvenait pas à se mettre dans la tête que rien n'est plus sot et plus vain que de courir après une occasion perdue. Le nouveau ministre avait représenté la France à Berlin pendant la guerre de Crimée et il avait rapporté de son séjour près de Frédéric-Guillaume IV une sourde antipathie et aussi un certain dédainpourungouvernement dont il avait connu de près les faiblesses. 11 n'était pas éloigné de croire que, si ses prédécesseurs n'avaient rien obtenu, c'est qu'ils n'avaient pas su s'arranger.

Benedetti eut quelques peines à reprendre avec le Chancelier la conversation interrompue. Depuis le mois d'août, Bismarck se terrait à Varzin, accablé, ne buvant plus, ne fumant plus, d'humeur plus que maussade : il traitait sans ménagement la France et ses ministres, dont il se fichait bien. A la fin de l'année, sa santé s'améliora et il devint plus aimable; il vantait le grand cœur et l'intelligence de l'Empereur. Nos agents restaient sur leur garde. Rothan attirait l'attention de Moustier sur la rapidité avec laquelle s'achevait l'organisation militaire de l'Allemagne; elle aurait bientôt 1.200.000 soldats à qui nous n'en opposions que 400.000. Les lettres de Ducrot, qui commandait à Strasbourg, n'étaient pas moins alarmantes. Benedetti, un peu tard, conseillait la plus extrême pnidence.

Napoléon, qui ne paraît pas avoir sérieusement songé à la Belgique, avait définitivement limité ses prises au Luxembourg. La Hollande, fort effrayée par les progrès de la Prusse et instruite par l'exemple du Danemark, se fût volontiers débarrassée du Luxembourg qui était un fief masculin de la maison royale et qui avait été rattaché en 1815 à la Confédération germanique. La Prusse ne lui avait pas demandé d'entrer dans la Confédération du Nord, mais elle continuait à tenir garnison dans la citadelle : ses droits étaient plus que contestables, puisqu'elle les exerçait en vertu de traités qu'elle avait elle-même dénoncés, et Bismarck avait à plusieurs reprises avoué l'irrégularité de la situation; en 1866, il eût abandonné la place sans difficulté, si on le lui eût nettement demandé. Quand, en 1867, Benedetti reprit la question, le Chancelier souleva diverses objections, mais sans y insister : que fEmpereur traitât avec la Hollande, de manière à le placer en faca d'un fait accompli; on crierait autour de lui, mais ce tapage momentané s'apaiserait vite, et il ne s'opposerait pas aux désirs de la France.

Il y avait loin de cette condescendance indécise aux engagements précis qu'il avait offerts plus tôt, et Benedetti flairait un piège. Le Chancelier, après avoir induit l'Empereur à signer un traité avec la

Hollande, ne soulèverait-il pas des difficultés au dernier moment^^ Dans ce cas, c'était la guerre ou une retraite humiliante. Il n'est paf sur que Bismarck ait dès lors nourri des projets aussi nettement hostiles. Il n'était pas fâché de montrer au gouvernement français l'embarras que lui causaient ses exigences et il pensait aussi rehausser un peu par ses hésitations le prix de la faveur assez maigre en ellemême qu'il lui accorderait. D'autre part, il voulait, en laissant au gouvernement français l'initiative exclusive de l'affaire, se couvrir vis-à-vis du roi et de l'opinion et ne pas se donner l'apparence de complaisances excessives que ses rivaux eussent exploitées contre lui; il n'était pas autrement mécontent que la cour des Tuileries lui forçât la main, afin de provoquer en Allemagne une émotion patriotique dont il se servirait contre les particularistes. Maintenant, il n'était pas impossible que le déchaînement de l'opinion, plus général et plus profond qu'il ne le prévoyait, lui imposât l'obligation d'intervenir au dernier moment. Dans ce cas, tant pis pour Napoléon.

Les ministres français, assez peu rassurés, avaient tellement besoin d*un succès, qu'ils risquèrent le coup : l'Empereur était poussé en avant par Goltz, dont la politique, obscure et compliquée, n'était peut-être pas moins dirigée contre son chef que contre Napoléon. Moustier entama donc les négociations à la Haye, mais au lieu de les mener vivement, troublé malgré lui par ses défiances, marchanda ei plusieurs semaines s'écoulèrent en pourparlers. Guillaume de Hollande, très désireux de toucher une somme rondelette et enchanté de se décharger d'une possession embarrassante, craignait d'autre parties représailles de la Prusse. Les rapports entre Berlin et Paris lui causaient quelques inquiétudes; les journaux français étaient belliqueux, et Bismarck venait de répondre à leurs algarades en publiant les traités militaires avec les États du Sud (18 mars). Pour se mettre à couvert, le roi de Hollande s'ouvrit de ses projets au ministre de Prusse à la Haye et le pria de demander l'avis de son gouvernement. Le Chancelier, assez mécontent d'une confidence qui l'obligeait h sortir de sa réserve, répondit en termes d'oracle, et, quand Carlowitz l'interpella au Reichstag sur la situation internationale du Limbourg et du Luxembourg, sa déclaration ne fut pas moins énigmatique. Benedetti continuait à penser qu'il approuvait la transaction, en se réservant de la blâmer officiellement. — Moustier emporta les derniers scrupules de Guillaume d'Orange ; le 28 mars, on était complètement d'accord, et, le l^"" avril, le traité de cession aurait été signé sans un retard fortuit qui ajourna au lendemain la conclusion officielle. Benedetti fut chargé de communiquer l'événement à Bismarck.

Au premier mot, le Chancelier l'arrêta, lui annonça qu'il allait au Parlement répondre à une interpellation que Bennigsen avait déposée sur la question : s'il déclarait que l'ambassadeur lui avait appris officiellement la cession du duché à la France, il était impossible de prévoir l'effet d'une pareille nouvelle sur l'opinion surexcitée et dans un auditoire exalté par les passions patriotiques.

Comment expliquer l'attitude du ministre? S'il avait désiré la guerre, pourquoi ne pas laisser Benedetti s'expliquer? Ou bien espérait-il peut-être que l'ambassadeur, lié par les instructions de son gouvernement, ne croirait pas devoir s'arrêter et que sa communication prendrait ainsi une apparence d'ultimatum ? Tout est possible. Nous savons d'autre part que l'interpellation de Bennigsen était convenue avec lui, mais nous ne devons pas attacher à cette entente une importance excessive, puisque, dans tous les cas, il était impossible que le Reichstag ne fût pas saisi de la question. Peut-être même faut-il voir là une preuve des intentions pacifiques de Bismarck qui, en face de l'affolement des esprits, aurait saisi ce moyen d'arrêter le gouvernement français avant que celui-ci fût définitivement compromis. Beaucoup d'historiens s'étonnent de la déférence inaccoutumée que le Chancelier témoigna ce jour-là au Reichstag et se refusent à croire que sa détermination ait été sérieusement influencée par l'opposition de sa majorité. Ils oublient que le Parlement représentait bien ici le pays, et il était vraiment excessif de demander au ministre de mécontenter le parti sur lequel il s'appuyait pour éviter une humiliation à l'Empereur.

Quelle que soit la responsabilité réelle de Bismarck, qu'il ait volontairement créé le danger ou qu'il ait été débordé, la situation à la suite de l'interpellation du l"^"" avril était des plus critiques. Le roi de Hollande se hâta de battre en retraite : « Je n'ai traité, répondait-il aux objurgations de la France, que sur l'assurance que la Prusse approuvait la convention ; si elle la repousse, rien n'est fait. )> Le cabinet français répliquait qu'il avait la parole du roi et qu'il ne la lui rendrait pas. Il était convaincu que Bismarck avait voulu l'acculer à une capitulation intolérable, et il était prêt atout plutôt que d'empocher un nouvel échec. Napoléon lui-même était fort irrité : «Je suis dupé, disait-il à Sybel, et cela ne saurait se passer impunément. »

Heureusement, le bon sens l'emporta. Niel, tout en prenant discrètement des mesures de défense, avertissait Moustier de l'insuffisance de ses ressources ; nous n'avions à compter sur aucun appui. Le ministre des affaires étrangères, dont on tend peut-être aujourd'hui à surfaire les mérites, sut au moins modérer son tempérament.

naturellement emporté et hautain. Il abandonna le projet d'annexion et porta la discussion sur roccupation par une garnison prussienne d*une place sur laquelle l'Allemagne n'avait aucun droit depuis que la Confédération germanique avait cessé d'exister. Les puissances s'entremirent : Beust parla de neutraliser le Luxembourg, et Gortchakov de réunir une conférence internationale. Bien qu'il ne se fût probablement pas avancé sans avoir pris l'avis de Bismarck, celui-ci soulevait mille difficultés ; les cabinets de Paris et de Berlin échangeaient des notes acerbes, et Moustier accusait la Prusse de a chercher une occasion préméditée de conflit ». Benedetti n'en croyait rien et il avait raison.

Si, un moment, Bismarck avait entrevu la possibilité d'une guerre immédiate, il ne s'y était pas arrêté : les droits de la Prusse étaient Traiment trop incertains et son obstination aurait soulevé une réprobation unanime ; surtout la réorganisation militaire n'était pas terminée, et, bien que la victoire de la Prusse fût dès lors probable, il était évident que sa supériorité serait beaucoup plus accablante au bout de quelques années. Vers la fin d'avril, le ministre prussien suggéra à Gortchakov les lignes générales d'un arrangement acceptable pour tous : le traité du 15 mai 1867 déclara neutre le Grand- Duché qui fut placé sous la garantie de l'Europe ; la forteresse cessa d'être forteresse fédérale et fut démantelée ; le Luxembourg continua à faire partie du Zollverein. Le Corps législatif accueillit avec une froideur significative la déclaration ministérielle, et le succès du gouvernement impérial était en effet des plus minces, puisqu'il n'avait pas même réussi à séparer de l'Allemagne un pays qui avait toujours été français. Bismarck, ce qui est plus étrange, n'était pas plus satisfait : il lui avait fallu retirer ses troupes et il n'avait que la réalité de la victoire, non les apparences; aussi marquait-il dans sa mémoire un nouveau grief contre Napoléon : « le Luxembourg a épuisé notre mansuétude, écrivait-il au mois de juilletl867. . . Si, après cela, la paix n'est pas assurée, c'est qu'il n'y a pas moyen de la maintenir et nous ne pourrions pas continuer à garder le système de ménagement dont on parle à Paris. »

Le plus vulgaire bon sens commandait au cabinet français d'abandonner une fois pour toutes la politique de tracasseries et de coups d'épingle qui nous avait déjà si mal réussi, et Rothan conseillait la seule tactique raisonnable quand il prêchait h son gouvernement la résignation. « Il me paraît urgent de se demander, écrivait-il, si, pour éviter une guerre de surprise, inégale et peut-être funeste, il ne conviendrait pas de laisser l'Allemagne se constituer au gré de ses

désirs. Ce serait sans doute une solution radicale, audacieuse, mais elle aurait du moins l'avantage d'être conforme à nos principes, d'éviter des débats irritants, et d'enlever à M. de Bismarck une arme précieuse, le prétexte des ingérences étrangères dont il se sert si utilement pour exciter les passions germaniques... Cette concession ne nous exposerait pas à un danger plus grand que celui qui existe actuellement... La France n'aurait en face d'elle qu'une Confédération, plus centralisée, il est vrai, politiquement et militairement que l'ancienne et par conséquent plus dangereuse, mais composée en somme des mêmes éléments et où les résistances particulières des princes et des peuples s'opposeraient pendant de longues années à une assimilation complète. » Et que ce tableau fût un peu optimiste, personne ne le savait mieux que Rothan, mais il voyait avec raison que la peur était la plus détestable des conseillères et que notre abstention bienveillante pouvait seule ralentir l'évolution de l'Allemagne et surtout lui donner un caractère moins belliqueux et moins directement hostile.

Les airs de victime et les allures de dignité offensée que prenaient nos hommes d'état, servaient les projets de Bismarck en entretenant les défiances déjà très éveillées contre nous. L'opinion germanique interprétait de la façon la plus pessimiste, — et c'était parfaitement naturel, — les moindres démarches de nos diplomates. Ils s'agitaient beaucoup et semblaient nourrir les plus vastes desseins. Encore aujourd'hui des historiens sérieux et modérés tels que Delbrûck croient que, de 1867 à 1870, Napoléon poursuivit obstinément le plan de former contre la Prusse une redoutable coalition et que ses noirs complots ne furent déjoués que par la candidature Hohenzollern qui le condamna à précipiter une guerre qu'il se réservait d'engager à son heure. 11 ne se demande pas cependant comment un gouvernement assez avisé et assez constant pour filer lentement ces projets de revanche, a bénévolement renonce aux avantages qu'il s'était péniblement préparés en se jetant dans le plus grossier des pièges. On peut très bien s'imaginer un souverain qui, revenu de ses erreurs et cherchant à les pallier, aurait travaillé à unir dans une large coalition les intérêts menacés et les amours-propres froissés par les victoires de la Prusse. Ce revirement, qui impliquait un aveu de contrition assez pénible, n'eût certainement pas été très heureux : il amorçait une guerre inévitable et il avait l'inconvénient d'aller contre Tesprit du siècle et la force des choses. Mais enfin, il n'était pas absolument déraisonnable et il était humain. A condition de ne pas oublier que la vengeance doit être méditée longuement, que les coalitions ne

se forment pas en un jour et que les traités doivent être singulièrement précis avant qu'il convienne de faire fonds sur eux. Malheureusement, rien n'était plus étranger aux hommes d'état du second Empire que les longues pensées et les conceptions précises. Les négociations qu'ils entamèrent après 1866 ne furent jamais que des conversations, où les interlocuteurs échangeaient poliment des formules aimables, mais sans conséquence ; leurs combinaisons furent aussi nombreuses, aussi amusantes que les spirales que décrivait la fumée des cigarettes de Napoléon,; elles ne furent ni moins fragiles ni moins légères. Les pourparlers ne sortirent à aucun moment des banalités qui ouvrent la porte à toutes les explications et facilitent toutes les retirades. Ils n'en eurent pas moins le déplorable effet de donner aux ministres français l'illusion d'une fausse sécurité et d'imprimer à leur politique un caractère de provocation. « Il m'a traité comme une réunion publique », disait Bismarck en 1848, après une entrevue avec Gagern. Napoléon et ses agents ne firentjamais que de la diplomatie de réunions publiques.

« L'Empereur, a écrit George Sand, était sans haine, sans ressentiment, et chevaleresque au besoin quand il s'agissait d'oublier une injure personnelle. » L'affaire du Luxembourg s'effaça vite de son esprit ; il se sentait très malade, les symptômes fâcheux s'accumulaient; Maximilien avait été fusillé à Quérétaro; l'Italie frémissante tendait vers Rome une main impatiente, et l'Empereur n'osait pas abandonner le pape de peur de pousser à bout les cléricaux. Les classes moyennes, désabusées, se détachaient du régime; les paysans s'effrayaient des réformes militaires annoncées; les ouvriers étaient travaillés par les socialistes. Les anciens serviteurs, vieillis, usés, se jalousaient et se dénonçaient ; pour rafraîchir ce personnel discrédité, on ne disposait que d'une poignée d'ambitieux qui montraient leur médiocrité en s'attachant à une dynastie déjà marquée par la mort ou de quelques traîtres émasculés par leur défection. Les luttes intérieures devenaient plus âpres et les partis plus acharnés. Par lassitude, par indifférence, le despotisme plébiscitaire glissait peu à peu vers un pseudo-parlementarisme; mais Napoléon, au moment même où il appelait au pouvoir ses nouveaux favoris, se réservait les moyens de revenir en arrière, et ses réticences trop peu dissimulées tenaient éloignés de lui les partisans sincères de la liberté, pendant que ses concessions, incomplètement justifiées, déroutaient les fanatiques de l'absolutisme.

Ses tergiversations n'étaient ni moins choquantes ni moins funestes dans le domaine de la politique extérieure. Ses déboires ne l'avaient

pas guéri d'une involontaire tendresse de cœur pour la Prusse, et d'autre part il ne démordait pas de sa théorie des trois tronçons, si absurde au point de vue théorique, si niaise dans la pratique. Il avait assez d'impartialité dans l'esprit pour apprécier les mérites de Bismarck, et assez de naïveté pour lui rappeler ses promesses à propos du Schleswig septentrional. Il était en quête d'alliances, mais il ignorait celles qu'il désirait et il ne se résolut jamais à offrir le prix des secours qu'il sollicitait.

11 se rappelait à l'occasion que les bons offices du cabinet de Pétersbourg ne nous avaient pas été inutiles pendant la guerre d'Italie et il eût volontiers renoué les rapports cordiaux que l'insurrection polonaise avait si malheureusement interrompus. M. de Gortchakov n'y répugnait pas et il feignait de n'avoir conservé aucun souvenir de nos procédés peu courtois, mais il exigeait des gages de notre bonne volonté. Il énumérait les services réels ou prétendus qu'il nous avait prodigués, et, estimant que notre compte était vraiment trop à découvert, il demandait à notre diplomatie d'appuyer plus franchement la politique moscovite en Orient. Moustier, qui avait peu de sympathie pour la Russie et suspectait la loyauté de Gortchakov, ne voulait pas, par des complaisances improductives pour Saint-Pétersbourg, s'aliéner l'Angleterre et mécontenter l'Autriche. M. de Talleyrand, notre ambassadeur, était ainsi condamné à répondre aux insinuations de Gortchakov par des faux-fuyants amicaux qui agaçaient le Chancelier russe. Le général Fleury, qu'on lui envoya au mois d'octobre 1869, n'apportait pas des instructions plus précises. Gortchakov fut médiocrement édifié de ses vagues ouvertures : il avait une idée fixe, la revision du traité de Paris, et il commençait à soupçonner que la France, par déférence pour l'Angleterre n'y consentirait jamais spontanément. Il se montra d'ailleurs très gracieux pour Fleury et celui-ci, choyé par le Tsar, prit au sérieux les démonstrations de l'opinion russe, qui étale volontiers des sentiments anti-germaniques. Le général n'était pas un diplomate de carrière et il n'était pas exempt de quelque fatuité : il peignit sous un jour un peu trop optimiste les dispositions du monde moscovite, et les politiques français en conclurent que les liens qui unissaient Berlin et Pétersbourg s'étaient relâchés et qu'il leur était permis de compter, le cas échéant, sur la neutralité bienveillante du Tsar. Ils avaient une idée aussi peu exacte que possible du caractère d'Alexandre, qui n'avait jamais aimé la France et qui avait rapporté de son voyage à l'Exposition de 1867 des souvenirs peu agréables ; assez mécontent des résultats produits par ses réformes intérieures, il inclinait à s'éloigner des doctrines

libérales auxquelles il avait d'abord sacrifié, et ses déceptions avaient ravivé son affection pour son oncle, Guillaume de Prusse, parce qu'il était de plus en plus persuadé qu'une alliance étroite avec la Prusse était le meilleur moyen de combattre la Révolution dont les exigences étaient décidément insatiables. « On se donne de div3rs côtés, disait-il à Schneider, toutes les peines du monde pour séparer la Russie de la Prusse; mais, tant que je vivrai, cela n'arrivera pas : mes sentiments ne changeront ni envers le roi ni envers la Prusse. »

La cour des Tuileries se trompa ainsi lourdement sur les intentions de la politique russe, et cette erreur fut une des causes essentielles de ses imprudentes déterminations et de nos désastres. Elle ne demandait cependant au cabinet de Pétersbourg qu'une cordiale sympathie. Elle pensait avoir le droit d'attendre mieux de l'Autriche, et il était parfaitement naturel en effet que deux États qui avaient l'un et l'autre des motifs de se plaindre de la Prusse et de suspecter ses ambitions, se rapprochassent dans une pensée d'assurance mutuelle. Au mois d'août 1867, sous prétexte d'aller présenter leurs condoléances à François-Joseph après la tragédie de Quérétaro, Napoléon et l'Impératrice eurent une entrevue avec lui à Salzbourg. On clabauda beaucoup en Europe, beaucoup plus que ne le méritaient ces coquetteries sans portée. « L'Empereur, a écrit une femme d'esprit, recherchait encore l'odeur de l'amour, mais il ne contractait plus que des mariages blancs, et il n'apportait qu'une conviction assez tiède à ces flirts sans conséquence. »

M. de Beust, que François-Joseph avait eu l'idée assez singulière de recueillir, alléché sans doute par les brillants résultats de la politique de la Triade, n'avait rien perdu de ses défauts en passant de Dresde à Vienne ; il n'avait pas cessé d'avoir à chaque heure du jour un projet dans la tête, une haine dans le cœur et une circulaire dans son encrier; il continuait à se démener beaucoup et à parler sans réfléchir, mais il avait du moins l'esprit de l'escalier et if n'allait que rarement jusqu'au bout de ses sottises ; le plus souvent, il se contentait, sans malice d'ailleurs, d'induire en tentation les naïfs que sa verve éblouissait. Bien qu'il connût mal l'Autriche qu'il gouvernait, il savait qu'elle était en fort méchante posture pour entamer une guerre sérieuse, déchirée par des luttes intestines, en plein travail de réorganisation militaire. Les officiers réfléchis croyaient qu'avant dix ans l'armée ne serait pas en mesure de faire figure sur un champ de bataille, et leur pessimisme, très probablement excessif, atténuait les velléités de revanche. Elles n'existaient guère avec une certaine intensité que dans les cercles féodaux et ultramontains : l'antipathie

des Slaves contre les Allemands n'avait qu'une portée restreinte depuis que le Compromis de 1867 avait livré la direction de la politique aux centralistes et aux Magyars. Les Allemands, inquiets malgré leur triomphe apparent d'un isolement qui devait un jour les livrer à la discrétion d'une majorité polonaise et tchèque, étaient fiers de la Prusse, et ils repoussaient avec horreur la pensée d'une alliance avec l'ennemi héréditaire. Les Magyars éprouvaient pour la France une sympathie sincère, mais la raison domptait leurs sentiments : satisfaits de leur condition, et fiers d'avoir enfin reconquis leur souverain, ils ne voulaient à aucun prix se faire les complices d'ambitions surannées et ils redoutaient la restauration d'un ordre de choses dont leur pays avait eu cruellement à souffrir. Comme, en dépit des changements constitutionnels, l'influence de Ja couronne demeurait prépondérante, il n'était pas absurde de supposer qu'à un moment donné les rancunes récentes l'emporteraient sur les répugnances des peuples; mais il suffisait d'observations très superficielles pour s'apercevoir qu'une politique belliqueuse rencontrerait de très sérieuses difficultés, sans même parler de l'hostilité persistante de la Russie. Bien que François-Joseph n'eût pas encore atteint la quarantaine, près de vingt années d'un règne traversé par de dures épreuves, avaient développé ses qualités de réserve et de prudence ; il n'avait jamais aimé la guerre et il n'avait pas beaucoup de confiance en son étoile ; très loyalement, il indiqua à Napoléon la réserve que lui imposaient les circonstances et fut très satisfait qu'on ne lui demandât pas des engagements formels. « Nous étions, écrit Beust dans ses Mémoires, comme des gentlemans-ridersaubord d'un fossé, et c'était à qui ne le franchirait pas. » On se prodigua mutuellement des conseils de modération, on se promit de suivre une politique très réservée, de manière à ne pas donner prise à la Prusse. Peut-être n'eût-il pas été indispensable de se réunir si bruyamment pour aboutir à des conclusions si modestes et il était à craindre que l'Europe n'attachât plus d'importance à l'entrevue elle-même qu'aux interprétations pacifiques qu'on en donnait.

Napoléon pensait si peu à une coalition contre la Prusse qu'au mois de mars 1868 il envoya à Berlin le prince Napoléon, et qu'il essaya de reprendre avec Bismarck les négociations relatives à la Belgique. Il préparait une union douanière franco-belge et faisait acheter par la Compagnie des chemins de fer de l'Est deux lignes qui aboutissaient à Bruxelles et à Amsterdam. L'affaire, mal combinée, dut être abandonnée (avril 1869).

Cet échec était-il dû à la sourde opposition de Bismarck? — On le

crut à Paris, et les conversations avec Vienne, qui n'avaient jamais été complètement interrompues, redevinrent un peu plus animées. M. de Metternich, l'ambassadeur autrichien, bien vu aux. Tuileries, désirait très vivement un rapprochement intime entre les deux pays, d'accord sur ce point avec les principaux employés du Ballplatz. Malheureusement, la situation intérieure de l'Autriche ne lui permettait guère «ne politique très active. Tandis que la Hongrie s'organisait assez rapidement, laCisleithanie était profondément agitée par l'opposition des Slaves dont une loi électorale savante avait bien pu annihiler l'influence dans le Reichsrat, mais qu'il était impossible cependant de supprimer. Le ministère bourgeois Herbst-Giskra, que le prince Auersperg avait un moment couvert de l'éclat de son nom, était fort empêché par ces invincibles résistances ; il avait peur par moment qu'elles ne dégénérassent en véritable insurrection et il soupçonnait la Russie de les fomenter. Il était de plus affaibli par les querelles intestines très acerbes qui le divisaient, et par l'antipathie peu dissimulée de François-Joseph, et il eût en effet fallu pour dissiper les préventions qu'inspirait à l'Empereur le régime parlementaire, des hommes d'une plus haute valeur intellectuelle et d'une meilleure tenue morale. Dans de pareilles conditions, aucune réforme •sérieuse n'était possible. Beust voulait au moins jeter un peu de poudre aux yeux des badauds et il espérait conquérir des sympathies en Allemagne en prouvant aux libéraux que l'Autriche avait bien réellement rompu avec la réaction. Le meilleur moyen, et le plus facile, ■était de dénoncer le Concordat; la gauche du Reichsrat, incapable de se tracer un programme original, saisit avec empressement l'occasion qu'on lui offrait de paraître faire quelque chose et vota une série de lois destinées à limiter l'influence de l'Église. Ces mesures, ■dont la portée pratique futpresque nulle, déplurent à la Curie, et Beust, pour ne pas en perdre l'habitude, échangea avec Antonelli quelques circulaires désagréables. Cette polémique éveilla chez lui la pensée de se rapprocher de Victor-Emmanuel qui compléterait utilement l'alliance franco-autrichienne. Victor-Emmanuel, pour conquérir Rome, était prêt à risquer jusqu'à son àme, d'autant plus qu'il était bien convaincu qu'elle ne courait aucun danger réel : très sincèrement catholique et persuadé que le pape ne pouvait pas trouver de protecteur plus sûr et plus dévoué que lui, il n'avait aucun scrupule à lui forcer la main. Il n'avait jamais regardé comme définitive la convention de 1864, et il avait encouragé sous main l'agression de Garibaldi que Failly avait arrêtée par le combat de Mentana (3 novembre 1867). Rouher, pour se concilier le vote des catholiques, avait

* LES ORIGmKS DE LA GUERRE DE 1870 435

dëclaré dans un discours retentissant que jamais la France ne supporterait l'occupation de Rome par les Italiens, mais il ne traduisait ainsi que d'une façon fort inexacte les intentions de l'Empereur, et Victor-Emmanuel, averti par un essaim d'intermédiaires bénévoles^ n'avait aucun doute sur ce point.

Au moment même où, à la suite des paroles de Rouher, les rapports des cabinets de Florence et de Paris semblaient le plus tendus, La Marmora proposait à Napoléon, au commencement de 1868, une entente entre la France, l'Italie et l'Autriche. Victor-Emmanuel, s'il eût été libre de suivre ses sentiments personnels, n'eût mis aucune condition à son alliance, et sa confiance était habile : il savait que l'Empereur payait largement ses dettes. Les conseillers du roi étaient plus timides, et l'opinion, très montée contre la France, exigeait comme prix d'une réconciliation des engagements précis et dessatisfactions sonnantes.- Napoléon, froissé, refusa l'appui qu'on lui' marchandait. Il n'eût pas mieux demandé pourtant que d'être relevé du poste qu'il occupait à Rome, et la reine d'Espagne, Isabelle, n'était pas éloignée d'accepter à sa place la délicate mission de protéger l'indépendance pontificale. Tout d'un coup, une révolution éclata en Espagne et la reine dut se réfugier en France (septembre 1868). Aucun indice ne permet de supposer que Bismarck ait été mêlé de quelque manière à l'insurrection de Serrano et de Prim,. mais il était naturel qu'on le soupçonnât d'avoir préparé un accident qui lui était si favorable. Cependant Vitzthum, que Beust avait envoyé à Fontainebleau (septembre 1868), trouva Napoléon si peu belliqueux que le ministre autrichien, assez déconfit, parut un moment pencher vers un rapprochement avec la Prusse ; la visite du Prince royal à Vienne en 1869 prouva que Bismarck désirait une réconciliation, mais les ressentiments de la cour de Vienne ne désarmaient pas, et Beust ne renonçait pas volontiers à ses idées, quand elles lui paraissaient ingénieuses.

Napoléon était sans défense contre ceux de ses amis qui plaidaient auprès de lui la cause de l'Italie. Au mois de juin 1869, ses négociations avec Victor-Emmanuel étaient en assez bonne voie pour que le roi en parlât à ses ministres. Plusieurs étaient acquis à l'alliance prussienne, Sella surtout; ils découvrirent mille inconvénients à un rapprochement avec la France, supplièrent le Roi de ne pas s'avancer sans avoir obtenu des stipulations définitives. L'Empereur les refusa de nouveau. Les trois souverains, français, italien et autrichien, échangèrent seulement des lettres qui « étaient importantes, dit le prince Napoléon, en ce qu'elles promettaient le cas échéant un appui réciproque, sans

le préciser formellement. » Pour que le prince Napoléon qui, dans une intention trop visible, exagère certainement la portée de ces négociations, se serve de ces termes ambigus, il faut que les lettres aient été conçues en termes aussi généraux qu'obscurs. En réalité, depuis Salzbourg, on piétinait sur place et les compliments réciproques cachaient mal la volonté de chacun de se réserver une complète liberté d'action. Que M. de Gramont ait pris au sérieux des instruments diplomatiques aussi vains, sa présomption et sa légèreté suffisent à l'expliquer, et que, par la suite, il ait insisté sur les espérances qu'il avait conçues, pour réduire la terrible responsabilité qui pesait sur lui, rien n'est aussi plus naturel ; il ne lui a manqué que de fournir les preuves de ses affirmations, et, quand Onckcn, qui a cependant étudié cette période avec beaucoup de précision, parle d'un traité d'alliance qui existait depuis 1867 entre l'Autriche et la France, il dépasse absolument la réalité. Darimon, qui avait vu les lettres, dit simplement que les trois souverains « se promettaient le cas échéant un appui réciproque ». D'après Beust, l'entente avait un caractère strictement défensif et un but pacifique : dans les questions diplomatiques, l'Autriche et la France suivraient une politique commune, et, «dans le cas où la France se verrait forcée de faire la guerre, l'Autriche se réservait de déclarer sa neutralité ». Quelque intérêt qu'eût le ministre autrichien à diminuer sa part de culpabilité dans les événements de 1870, il se fût abstenu d'allégations aussi nettes si elles eussent risqué d'être démenties par les textes et d'ailleurs elles concordent parfaitement avec ce que nous savons de lui. D'une part, il craignait que Napoléon ne se rapprochât de nouveau de la Prusse, et de l'autre, il redoutait un coup de tête de sa part; il voulait ainsi à la fois le retenir et le contenir; et pour cela une alliance n'était pas nécessaire; une promesse suffisait, « un pactum de contrahendo », disait Bismarck. Les envoyés de Vienne à Paris n'ont-ils pas quelquefois forcé la note? Beust lui-même n'a-t-il pas étalé avec une complaisance captieuse ses rancunes contre Berlin? — C'est vraisemblable; mais il évita toujours les paroles irrévocables, et il n'y eut pas grand'peine, parce que le gouvernement français, tout en prévoyant des complications, ne les appelait pas.

Le 2 janvier 1870, Emile Ollivier arrivait au ministère et confiait h Daru la direction des affaires étrangères. On accueillit en général la formation du nouveau cabinet comme un gage de paix. Daru passait avec raison pour très prudent, et Ollivier, partisan du principe des nationalités, était certainement un des hommes qui avaient le plus franchement pris leur parti des progrès de la Prusse. Il donna aussi-

tôt une preuve de ses intentions amicales en reprenant le projet de désarmement dont il avait été déjà question en 1868; ses avances furent repoussées par Bismarck avec une ironie presque offensante; Daru n'en réduisit pas moins le contingent de 10.000 hommes; il comptait bien ne pas s'arrêter là. Les difficultés avec lesquelles le gouvernement se trouvait aux prises à l'intérieur absorbaient d'ailleurs son attention. Le plébiscite du 8 mai 1870, malgré les 7.500.000 voix qu'il avait données à l'Empire, prouvait les progrès continus de l'opposition intransigeante; les grandes villes étaient conquises par les républicains, et Ollivier, qui, par son retour à des procédés de coup d'état, s'était aliéné ses partisans naturels, n'avait plus aucune autorité sur la Chambre. La majorité du Corps législatif, moins belliqueuse que jamais, ne pensait qu'à mériter la reconnaissance de ses électeurs en restreignant les crédits militaires. Ces symptômes ne passaient pas inaperçus en Allemagne et l'opinion gagnait du terrain qu'une réconciliation durable avec la France n'était pas impossible. Elle se traduisait par des propositions de désarmement à la diète de Saxe ou au Reichstag, par la lenteur surtout avec laquelle les États du Sud complétaient leur organisation militaire et par leur froideur vis-à-vis de Berlin; du moment où ils ne craignaient plus l'invasion étrangère, ils ne montraient plus aucun empressement à résigner ce qui leur restait encore d'indépendance. Daru, très froid, compassé, méticuleux, qui se défiait de l'Empereur et de ses amis, recommandait à Fleury la plus extrême réserve. Ses instructions étaient en réalité parfaitement d'accord avec les intentions du souverain qui, dans ses communications confidentielles, prêchait la patience à Victor-Emmanuel et lui parlait de ses sentiments pacifiques; comme il avait la plus entière confiance dans la loyauté du loi d'Italie, il est impossible de douter de la sincérité de ses renoncements.

Beust lui avait envoyé au mois de mars l'archiduc Albert. Le vainqueur de Custozza fut reçu avec la sympathie et l'estime que méritaient sa naissance, sa renommée et ses services; on l'initia aux plus secrets détails de notre organisation militaire et il témoigna une satisfaction que nous ne nous expliquons guère. On parla de l'avenir et il esquissa un plan de campagne assez extraordinaire. Il s'agissait de jeter une armée française sur le Mein, de façon à séparer l'Allemagne du Nord de celle du Sud; elle serait renforcée, six semaines plus tard, par les armées autrichienne et italienne. Cette combinaison, qui aujourd'hui nous semble extravagante, supposait d'abord que l'Allemagne méridionale se séparerait de la Prusse, et ensuite que notre mobilisation serait beaucoup plus rapidement terminée que

celle de l'ennemi, li est évident que ce ne pouvait être \h qu'une do ces élucubrations théoriques que l'Empereur lui-même ne prenait pas au sérieux. Quand il en parla à quelques-uns de ses généraux, ils se récrièrent, et le général Lebrun partit pour Vienne afin de représenter à François-Joseph qu'en cas de conflit, il était absolument indispensable que l'Autriche entrât en ligne en même temps que la France.

Daru s'était retiré au moment du plébiscite et avait été remplacé par de Gramont qui avait été plusieurs années ambassadeur à Vienne. Sa nomination étonna : on le disait léger, étourdi, frivole, infatué de ses propres talents et des forces de son pays, et les cabinets, peu rassurés sur sa modération et sa prudence, lui témoignèrent une évidente froideur. Lebrun, qui manquait d'expérience, mais qui n'était pas un sot, s'aperçut vite que l'on nourrissait à Paris les illusions les plus fâcheuses sur les intentions de l'Autriche : l'opinion était aussi peu belliqueuse que possible, Beust aurait beaucoup de peine à convaincre ses collègues et François-Joseph avait nettement déclaré lui-même au général qu'il désirait la paix. Les négociations, une fois de plus, demeurèrent en suspens : les deux cabinets, à l'heure même où ils semblaient le plus près de s'unir, n'avaient aucune confiance dans leurs sentiments respectifs et ils en avaient moins encore dans leurs propres forces; bien loin de songer à précipiter un conflit, ils ne cherchaient qu'un appui possible contre un péril éventuel. Malmesbury, qui vit Napoléon le 18 avril 1870, le trouva triste, fatigué, désenchanté, calme cependant et moins disposé que d'habitude à se lancer dans les spéculations compliquées qui lui étaient familières; il avouait que son prestige était sérieusement compromis, mais il en avait pris son parti, et il n'ignorait pas les imperfections de l'armée. Rien ne révélait en lui l'ambitieux tenace et rancuneux qu'ont imaginé les historiens allemands. Le 30 juin 1870, Ollivier disait à la Chambre qu'à aucun moment la paix n'avait été plus assurée, et il est incontestable qu'il reflétait bien exactement alors la conviction générale.

Gortchakov plaisantait volontiers Bismarck sur son humeur soupçonneuse : « la peur des coalitions, lui disait-il, vous empêche de dormir ». Comme il était toujours prêt à partir en guerre, le Chancelier attribuait volontiers aux autres des instincts belliqueux, et comme il n'aimait pas perdre son temps, il ne supposait pas que tant de visites.

de missions et de dépêches n'eussent abouti qu'à un échange insignifiant de compliments anodins. Admirablement renseigné sur ce qui se passaiten Autriche, il comptait sur Andrassy pour contenir Beust, mais il n'était pas sûr cependant que les Magyars ne cédassent pas à un entraînement romanesque. Le plus sage était donc d'en finir avec la France avant que l'Autriche eût achevé ses préparatifs ; jamais l'armée allemande ne serait en meilleure condition et jamais aussi l'opinion publique ne serait plus facile à déchaîner. Les ministres français avaient le talent de lui être prodigieusement désagréables, même quand ils n'avaient aucune arrière-pensée : dans son dernier discours, Ollivier s'était félicité que les cabinets eussent compris que l'obligation de respecter les traités s'imposait à tous, aussi bien le traité de Paris qui garantissait la paix en Orient que celui de Prague qui la garantissait en Allemagne. — De quoi se mêlait-il? Le Chancelier voulait qu'il fût bien établi que l'Allemagne n'avait à tenir compte dans ses affaires intérieures que de ses propres désirs. Il l'avait déclaré officiellement en 1867; il l'avait répété après Salzbourg : « L'Allemagne, disait-il alors, ne supporterait pas la pensée que la politique nationale et le développement du pays fussent réglés par d'autres considérations que les intérêts allemands ». Il y avait ainsi entre le gouvernement français et lui une sorte de malentendu, et par là s'explique en partie la divergence fondamentale qui sépare encore aujourd'hui les historiens sur la question de savoir à qui revient la responsabilité de la rupture.

Que Bismarck désirât la guerre pour elle-même, rien ne l'indique; qu'il ait surtout été poussé par le désir de venger les vieilles insultes de l'Allemagne et de nous reprendre l'Alsace, c'est très invraisemblable et absolument opposé à ce que nous connaissons de son tempérament. Seulement il voulait avoir les mains libres. On lui opposait la lettre des traités? — Les traités n'étaient à ses yeux que le résumé d une situation momentanée et ils n'avaient plus aucune valeur du jour où ils ne répondaient plus à la réalité des choses et aux besoins des états. Sous quel prétexte la France s'opposait-elle à l'achèvement de l'Unité germanique et à quel titre se constituait-elle la gardienne de cette paix de Prague qu'elle n'avait même pas signée?. Le Chancelier opposait à la lettre des conventions la résolution des peuples de disposer d'eux-mêmes; suivant la parole fameuse, il sortait de la justice pour rentrer dans le droit. Ce qui obscurcit encore le débat, c'est qu'il n'est pas sûr que les peuples du Midi éprouvassent le moindre désir d'être annexés à la Prusse; ils aimaient mieux cependant subir son hégémonie que d'être défendus contre elle par la

France. En dernière analyse, si Bismarck rechercha la rupture, il y fut en quelque sorte contraint parle gouvernement français qui s'obstinait à se mettre en travers de sa route, tandis que l'Empereur qui redoutait la guerre, la rendit inévitable en se refusant à accepter les conditions sans lesquelles une entente durable était impossible. Suivant la parole de Prévost-Paradol, les deux pays étaient comme deux trains lancés sur une même voie en sens contraire, et une collision était fatale.

Bismarck, avec sa lucidité et son courage ordinaires, s'était rendu compte depuis longtemps qu'un conflit était prochain, et, comme au moment de sa lutte contre l'Autriche, il ne cherchait plus qu'à offrir à son pays une occasion favorable. Est-ce à dire qu'il ait délibérément amené la guerre en suscitant la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne ? Sans doute ; mais, suivant ses habitudes, il manœuvra de façon h ne pas écarter absolument toute éventualité de solution pacifique.

L'établissement d'un prince allemand à Madrid, sans avoir la gravité que lui attribua sur le moment l'opinion parisienne affolée, présentait évidemment quelques avantages pour la Prusse. Pourquoi Bismarck aurait-il repoussé les avances de la fortune? — Par courtoisie et par discrétion? Les peuples jeunes et victorieux ne se piquent guère de ces vertus. Il était très vraisemblable que la France se révolterait contre un choix qu'elle regarderait comme une offense et une menace. Pourtant ce n'était pas certain. Bismarck se déchargeait de la responsabilité dernière : il ne commençait pas les hostilités, il acceptait simplement une combinaison qu'il jugeait profitable, sans s'inquiéter des chances très nombreuses de guerre qu'elle contenait.

Il avait prévu avec une perspicacité très sûre la manière dont réagiraient les classes dirigeantes en France. Habituées à se soustraire au service militaire, trompées par les gouvernements qui s'étaient succédé et dont aucun n'avait eu le courage de leur parler franchement et de faire appel à leur bon sens, elles n'avaient qu'une idée fort inexacte de la situation de l'Europe, et leur patriotisme impulsif s'évaporait en manifestations d'autant plus bruyantes qu'elles ne couvraient en réalité aucune ferme volonté d'action. Elles avaient ainsi protesté de longues années contre l'asservissement delà Pologne sans avoir le moins du monde l'envie d'intervenir en faveur des opprimés et sans se douter de ce que leurs votes stériles avaient de puéril et de cruel. Elles avaient peu à peu perdu, avec le sentiment de la responsabilité, l'habitude de la réflexion et la force de dompter leurs émotions superficielles et fugaces.

La candidature de Hohenzollern était éminemment propre à exaspérer leur chauvinisme, justement parce qu'elle mettait en jeu moins les intérêts que l'amour-propre du pays et qu'elle résumait brutalement les progrès de l'influence germanique qui se substituait à la nôtre dans un royaume que nous nous plaisions à regarder depuis Louis XIV comme une secundo-géniture. Pour empêcher la nation, ou, plus exactement, la bourgeoisie censitaire, qui, malgré les apparences du suffrage universel, dominait dans le Corps législatif, de se jeter tête baissée dans le piège qui lui était tendu, il eût fallu que le gouvernement montrât beaucoup de sang-froid et de bon sens; au lieu de cela elle n'eut pour la guider qu'un souverain désemparé et usé, un chef du cabinet vaniteux et faible, un ministre des affaires étrangères frivole et fanfaron, des généraux courtisans et des journalistes ignorants et fantaisistes.

Bismarck n'a pas été l'inventeur de la candidature de Léopold de Hohenzollern, en ce sens qu'il n'en a pas eu la première idée; il l'a accueillie, l'a nourrie, l'a entretenue, et c'est grâce à lui seul qu'elle a pris quelque consistance. Ses dénégations répétées ont été infirmées par une série de documents qui ne laissent plus aucun doute sur ce point. L'attention avait été appelée sur Léopold à la fois parla nomination récente de son frère Charles au trône de Roumanie, et par les liens étroits qui le rattachaient à la maison de Bragance. Son nom est prononcé presqu*au lendemain de la chute d'Isabelle, et au mois de février 1869, les journaux discutent ses chances. Sa candidature est nettement posée par le député Salazar y Mazarredo qui demeure jusqu'à la fin son partisan le plus chaleureux. En mars 1869, l'ambassadeur espagnol Uances vient à Berlin, et Benedetti, flairant anguille sous roche, manifeste ses préoccupations à ïhile qui dirigeait les affaires pendant l'absence de Bismarck. Thile lui déclare « qu'il n'a eu connaissance à aucun moment d'une indication quelconque » qui puisse faire supposer que Léopold songe à la couronne d'Espagne. ÎBismarck est aiguillonné par la démarche de notre ambassadeur qui lui a signalé un point oii nous sommes vulnérables, et, sur-lechamp, il prend en main l'affaire.

Le 26 avril 1869, la Gazelle d' Augsbourg publie sur la candidature de Léopold un article visiblement inspiré par le gouvernement prussien. Benedetti demande des explicatio ".s au Chancelier qui affecte un grand détachement : la condition d** l'Espagne est telle que si on offrait la couronne au prince, il m lui conseillerait pas d'accepter. L'ambassadeur remarque cependar t qu'il a évité toute parole formelle.

Benedetti ne mérite certainement pas les accusations qui ont dtë souvent lancées contre lui ; c'était un très loyal et très bon Français, que son gouvernement avait maladroitement compromis dans des négociations saris issue, et, dans la crise de juillet 1870, il montra une réserve et un sang-froid qui lui méritent le respect de l'histoire. Ce n'est pas le calomnier cependant que de dire que ses échecs avaient affaibli son autorité en même temps qu'ils assombrissaient son humeur, et que ses talents de diplomate ne dépassaient pas une honnête moyenne. Il avait eu le tort de se découvrir trop tôt et il commit une seconde faute en ne déclarant pas à la première alerte que la France ne pouvait dans aucun cas admettre l'élection de Léopold. Ses réticences permirent à Bismarck de protester dans la suite de l'innocence de ses intentions et de prétendre qu'il avait supposé que son protégé ne rencontrerait pas chez l'Empereur une opposition irréductible; il rappelait à ce propos que les Bonaparte et les IlohenzoLlern-Sigmaringen étaient vaguement apparentés, que les relations des deux familles étaient loin d'être mauvaises et que Napoléon avait chaudement patronné l'élection de Charles de Ilohenzollern à Bukarest. Ne disait-on pas à ce moment même que l'impératrice songeait pour le trône d'Espagne au jeune frère de Léopold, Frédéric, qui aurait épousé une Française !

L'affaire traîna quelques mois, parce que le gouverneiiient espagnol ne s'avançait pas, que Léopold n'était nullement enthousiasmé du cadeau qu'on lui destinait et que Guillaume ne l'encourageait pas. Bismarck, qui avait obtenu seulement du roi, non sans difficulté, que toute solution définitive fût ajournée, profita de l'embarras de Prim qui ne trouvait nulle part de candidat, pour mettre en branle sa machine de guerre. Le 14 juillet 1869, un banquier berlinois écrit au régent Serrano pour lui vanter les avantages de la combinaison Hohenzollern, et bientôt après, Salazar, qui était à Vichy avec Prim, part pour l'Allemagne, se fait présenter au prince Charles-Antoine de HohenzoUern et lui offre officiellement la couronne, d'abord pour Charles de Roumanie, son fils aîné, puis pour le frère cadet de celui-ci, Léopold (17 septembre). Il est parfaitement établi aujourd'hui, malgré les dénégations de Sybel, que Bismarck avait été au courant de cet incident. — Les Hohenzollern déclinent de nouveau l'offre qu'on leur fait, mais il est visible que leur volonté chancelle, et Salazar s'en rend si nettement compte qu'il continue sa campagne avec une nouvelle ardeur. Le prince Antoine avait exigé tout d'abord qu'on lui garantît l'assentiment de Napoléon. Charles de Roumanie part pour Paris, et, malgré l'accueil très bienveillant qu'il reçoit, s'aperçoit aussitôt

que l'Empereur ne se croit pas en mesure de braver l'opinion sur ce point. Gomme il avait à ce moment besoin de la France, il se désintéresse complètement de l'atîaire. Son père et son frère, qui n'étaient pas comme lui des déracinés, avaient des sentiments allemands plus vifs et ils conservaient au moins le regret de l'occasion qu'ils avaient repoussée.

Justement Prim, qui venait d'essuyer un nouvel échec auprès de Victor-Emmanuel, se met en relations directes avec la Prusse (février 1870). Le roi Guillaume témoigne quelque surprise, non pas que l'affaire soit absolument nouvelle pour lui, mais parce qu'il ne l'avait encore envisagée que sous forme d'hypothèse lointaine et qu'on lui demande maintenant de prendre nettement position. Il interroge Bismark qui lui remet un mémoire où il expose les divers arguments politiques et économiques qui plaident en faveur de l'acceptation. — Au fond il n'était pas très convaincu de leur valeur et il était probablement plus sincère quand il disait, quelques années après, que la France avait pris peur d'un fantôme, parce que Léopold eût été presque immédiatement renversé ou qu'il serait devenu espagnol. — Pourquoi dès lors apporter tant d'acharnement au succès d'un projet sans avenir? L'arrière-pensée du Chancelier et son espoir de pousser la France à un éclat apparaissent ici avec une clarté singulière. « Avait-on le droit, ajoutait Bismark avec un imperturbable sang-froid, de repousser la main que tendait vers l'Allemagne un peuple qui sombrait dans l'anarchie? Le condamnerait-on au désordre et à la révolution ? » Il développa ses raisons dans un conseil où assistaient avec le roi et le Prince Frédéric, Roon, Moltke, Thile, Delbriick et Schweinitz, le ministre de la maison royale. — Dans sa célèbre dépêche du 18 juillet 1870, Bismarck écrivait : « Il n'est pas vrai non plus que le roi m'ait donné communication à moi, le Chancelier de la confédération soussigné, de la candidature du prince Léopold. J'ai eu par hasard connaissance confidentiellement de l'affaire de l'Espagne par une personne privée, mêlée aux négociations. » — C'est ce que l'on nomme un démenti diplomatique, qui n'est pas en somme très différent de ce que l'on appelle communément une restriction mentale. Les ministres français virent dans ces négations savamment mensongères une ironie de mauvais goût et il serait injuste de le leur reprocher bien vivement. De tous les initiés, un seul paraît avoir songé aux intérêts personnels de Léopold, c'est le Prince royal qui attire à plusieurs reprises son attention sur les périls de son consentement ; les autres ne voyaient évidemment en lui qu'un officier prussien que l'on chargait d'exé-

culer un mouvement tournant et de saisir un poste que l'intérêt de l'Allemagne ordonnait d'occuper. Rien ne montre mieux l'unanimité des desseins et des volontés de ces hommes que dominait tous une pensée commune : dans ce conseil où chacun ne songeait qu'à la France, personne n'y fit allusion. Dans le dîner seulement qui suivit la délibération, un des voisins de Moltke se pencha vers lui : « Et si Napoléon prend mal la chose, nous sommes prêts? » Le maréchal tranquillement baissa la tête. — Malgré la chaleur avec laquelle le Chancelier était intervenu et quoique les ministres et les généraux eussent déclaré à l'unanimité que le patriotisme ordonnait d'accepter sans hésitation, le roi ne se départit pas de la ligne qu'il avait adoptée : si le prince Léopold donnait une réponse favorable, il ne ferait aucune opposition. C'était suffisant pour ne pas arrêter les choses, sans se découvrir avant l'heure. Léopold, par scrupule légitimiste, a-t-on dit, peut-être sous l'influence de Charles de Roumanie qui tenait beaucoup à ne pas blesser Napoléon, probablement aussi parce que les avertissements du Prince royal lui avaient inspiré de salutaires réflexions, persista dans son refus, et son frère Frédéric, que l'on tâta, ne se montra pas plus enthousiaste que lui.

Bismarck s'attacha à souffler un peu de courage à ces trembleurs et envoya en Espagne un de ses agents les plus sûrs, Lothar Bûcher, accompagné du major Versen (avril) ; ils avaient pour mission essentielle de retenir des sympathies que tant de délais risquaient de refroidir. Ue retour à Berlin, au commencement de mai, Versen, sans avoir vu Bismarck qui avait eu grand soin de quitter la ville, se rend à Nauheim chez les Hohenzollern (20 mai), et le 25, il obtient le consentement de Léopold.

Le Chancelier, que ces contre-temps avaient rendu malade, est guéri du coup. Il se rappelle qu'il doit une réponse à Prim, depuis le mois de février, et il lui annonce que les circonstances redeviennent favorables. Il reçoit Versen à Varzin (6 juin), et le major retourne près du prince qui déclare alors à Salazar sa décision (19). Le roi, déjà au courant, ne fait aucune objection.

Depuis quinze à dix-huit mois, Bismarck, lentement, a dressé ses batteries. L'important maintenant est de brusquer les choses, d'enlever le vote des Cortès avant que la France soit avertie, et de placer Napoléon en face d'un fait accompli. Il n'aura plus alors qu'à dévorer l'humiliation adroitement filée ou à commencer la guerre dans les conditions les plus désavantageuses, puisque l'Espagne sera tenue d'honneur de combattre à côté de l'Allemagne. — Ce plan est déjoué par un incident singulier. Salazar télégraphie à Madrid, le 19 ou

le 20, l'acceptation officielle de Léopold ; il sera lui-même à Madrid le 26 : que l'on s'arrange pour que les Gortès ne se séparent pas auparavant; on obtiendra leur approbation d'enthousiasme, et en deux. jours l'affaire sera bâclée. Le télégramme, d'après ce qu'on a raconté, arriva défiguré, et on lut à la place du 26 juin, 9 juillet; l'assemblée attendait depuis longtemps ses vacances et il était impossible de la garder réunie aussi longtemps, puisqu'on n'avait aucune raison à lui fournir. — C'est possible, bien singulier pourtant, et l'hypothèse de M. Léonardon paraît assez séduisante. D'après lui, Prim, dupe jusqu'alors et non complice de Bismarck, ne voulait pas être désagréable à l'Empereur; il aurait été mis en éveil par la lettre du Chancelier, qui était fort embarrassée : «Je ne me suis pas engagé officiellement, disait celui-ci; il s'agit d'un acte de la volonté de la nation espagnole d'une part, de l'autre d'un prince qui est majeur et maître de ses actions. S'il a eu ou non des raisons pour se faire donner le consentement de son père et du chef de la famille, c'est une question d'ordre privé, non une affaire d'état. Donner un avis au roi sur de semblables projets est le devoir du ministre, mais seulement au titre d'homme de confiance. » Ces finesses et cette attention à se créer des excuses n'indiquaient pas une conscience très pure, et Prim, « qui, suivant ses propres expressions, n'avaitpas inventé cette candidature, à qui on l'avait mise dans les mains, et à qui on la rapportait de nouveau toute prête au moment où il croyait qu'elle avait échoué comme les autres », fut amené à rechercher les mobiles de cet empressement de la Prusse. Que Bismarck ait été guidé par le désir d'assurer le bonheur du peuple espagnol, cette supposition n'arrête pas une minute son esprit, et les historiens allemands seuls en effet se refusent à voir l'invraisemblance et la puérilité d'une pareille explication. Le régent soupçonne vite alors le but du Chancelier, et, pour ne pas faire son jeu et laisser à Napoléon le temps d'aviser, il invite Zorilla à ajourner les Cortès.

Le l^'" juillet, en revenant de la campagne, il rencontre à la gare deux députés qui le félicitent d'avoir enfin trouvé un souverain à l'Espagne. Il s'étonne, demande des explications, et, dès qu'il s'aperçoit que le secret a transpiré, comprend la gravité de la situation : « Peine perdue ! Et Dieu veuille que ce ne soit que cela. » Le 2, notre ambassadeur à Madrid, Mercier de Lostende, lui représente l'émotion extraordinaire causée en France par la candidature d'un prince allemand. Prim proteste de sa loyauté : il n'a jamais entendu forcer la main à l'Empereur. Pour ne pas aggraver le péril, il couvre de son mieux les envoyés prussiens, Bernhardi et Canitz, mais ses-

explications charitables ne (Jonnent pas le change à Mercier : le metteur en scène de l'imbroglio, c'est Bismarck seul. A Paris, ses indications étaient d'ailleurs parfaitement inutiles, et, dès la première heure, c'est vers Berlin qu'on s'est tourné.

On en avait le droit absolu, il est impossible de le nier. C'était une règle universellement admise que, dans le cas où, pour une raison ou une autre, un trône devenait vacant, les grandes puissances européennes devaient être consultées sur les candidatures qui surgissaient ; on 'avait agi d'après ces principes en Roumanie, en Grèce, à Copenhague ; à plus forte raison, était-il peu amical d'en user autrement en Espagne. « Supposons, écrit très justement Bleibtreu, que la France voulût subrepticement faire monter un de ses princes sur le trùne d'Autriche, l'Allemagne le souffrirait-elle?» L'opinion européenne n'eut pas un moment d'hésitation : en Angleterre, en Autriche, même en Russie, la conduite de la Prusse souleva une réprobation unanime et très énergique. Le tort d'Ollivier et de Gramont fut, non pas de supposer que Bismarck avait machiné contre eux toute cette combinaison, ce qui était absolument exact et ce qui n'est plus contesté, mais de ne pas se demander si l'intérêt du pays n'exigeait pas que l'on feignît de ne pas apercevoir ses intentions, et ensuite de mener les négociations avec tant de précipitation et de maladresse qu'ils perdirent les avantages de la position et qu'ils se donnèrent l'apparence d'être les agresseurs.

Dès les premiers renseignements qui lui arrivent de Madrid, Gramont fonce sur la Prusse. On racontait alors à Paris qu'en 1866, comme on parlait à Bismarck de la haine qu'il avait inspirée à Gramont, le ministre prussien avait répondu : « C'est le plus grand imbécile de l'Europe ». Le mot est suspect, mais il est certain que le Chancelier avait un profond dédain pour son collègue français : « C'est une brute », disait-il pendant la guerre. Gramont n'ignorait pas «es sentiments et il saisit avec empressement l'occasion d'infliger une leçon à son ennemi ; présomptueux et maladroit, il traita la question <;omme une affaire d'honneur personnelle et il donna aussitôt à la discussion un ton d'aigreur et d'insolence qui rendit un arrangement presque impossible. Qu'Ollivier eût laissé confier à un semblable matamore les destinées du pays, rien ne prouve mieux jusqu'à quel point lui manquait la conscience de sa responsabilité et à quel degré -de détresse morale il était tombé. L'aventure du plébiscite avait achevé de ruiner le peu d'autorité qu'il avait conservé après sa trahiso^i; il ne vivait plus que par l'indifférence de l'Empereur et la grâce du parti réactionnaire qui avait repris la haute main à la

cour et qui attendait un moment favorable pour se débarrasser d'un favori discrédité. Plus vaniteux peut-être encore que Gramont, si c'est possible, il se cramponnait au pouvoir et il espérait restaurer son influence en prouvant que nul plus que lui n'était jaloux de relever le prestige impérial. Aussi, bien qu'il fût arrivé aux affaires dans des intentions très pacifiques et qu'il eût des sympathies très sincères pour l'Allemagne, par crainte d'être accusé de faiblesse, il n'essaya même pas de modérer Gramont. D'ailleurs, son crédit était nul et souvent les négociations les plus importantes s'engagèrent par-dessus sa tête.

Le Sourd, qui remplaçait à Berlin Benedetti en congé à Ems, chargé par son gouvernement d'obtenir des explications, se heurtait à un mutisme obstiné : Bismarck était à Varzin ; de Thile, le secrétaire d'état, affirmait que l'affaire ne le regardait pas. Ces fins de non-recevoir achevaient d'exaspérer Gramont. Quand l'ambassadeur prussien, le baron Werther, vient prendre congé de lui avant de partir pour Ems où il va retrouver son souverain, il s'emporte : « On est à la veille d'une catastrophe ; jamais la France ne tolérera une semblable situation. » En même temps, il adresse au Consiilutionnel une communication qui semble destinée à mettre le feu aux poudres et il donne le ton à la presse en"évoquant le spectre de Charles- Quint, une de ces comparaisons stupides et creuses qui ne signifient rien, mais qui se gravent dans les âmes et qui hypnotisent les foules (4 juin).

A cet appel absurde, l'écho, de tous les côtés, répond avec fureur. Dans cet ouragan, les passions les plus opposées se mêlent, de manière à produire un assourdissant vacarme qui trouble les esprits les plus clairs. Les partis, avec une sorte de férocité, s'emparent d'une occasion qui leur ouvre les plus vastes perspectives : réactionnaires qui veulent arracher à jamais l'Empereur à des conseillers de capitulation, cléricaux qui détestent la Prusse protestante, vieuxparlementaires dont les patriotiques angoisses se nuancent d'un grain de vanité satisfaite à la pensée que leurs prophéties pessimistes se sont réalisées, révolutionnaires qui dénoncent à la nation les parjures et les traîtres qui, après avoir confisqué la république, compromettent la sécurité de la patrie, agioteurs qu'enrichissent les différences des cours. Tout autour, la cohue des imbéciles qui aboient à la mort et des poltrons qui s'excitent au courage. Que représente cette meute hurlante? Quelques milliers d'hommes, peut-être quelques centaines. L'immense majorité du peuple se soucie assez peu de la candidature de Léopold, et son bon sens se refuse à croire notre sécurité menacée

EMPIRE ALLEM.VND. 50

parce qu'un HohenzoUern régneraità Madrid pendant quelques mois. Les nouvelles de Paris produisent dans l'Est, où les populations pressentent la gravité de la lutte, une véritable stupeur, et dans le reste du pays, un mouvement de révolte : à quoi riment ces fureurs ? Que nous rapporteront dos victoires? La gloire? Nous en sommes rassasiés. Des conquêtes? Nous n'y tenons pas. Quand l'empereur Napoléon a cherché à excuser sa conduite en disant que l'opinion publique avait voulu la guerre, il a proféré le plus abominable mensonge, et quand les historiens allemands le répètent aujourd'hui, volontairement ou non, ils se trompent. Rien ne ressemble moins que les tapageuses manifestations d'alors et les criailleries des journaux à ces mouvements profonds qui soulèvent vraiment un peuple atteint dans ses œuvres vives, et qui sont la condition et la promesse des résistances désespérées et des acharnements héroïques. Malheureusement les ministres prennent au tragique l'émotion superficielle qu'ils ont déchaînée, ils confondent avec le pays les bandes de braillards qu'ils soldent, ils sont les prisonniers de l'insurrection de parade qu'ils ont évoquée, et ils se trouvent de plus en plus enlisés dans la voie de brutalité et de violence où ils se sont engagés dès le début.

Les premières déclarations de Gramont ont causé dans le monde diplomatique, d'abord si bien disposé, une véritable consternation, éveillé chez tous le désir de se garer, de ne pas se rencontrer sur la route de ce furibond. Cependant l'Empereur a personnellement de nombreuses sympathies : on le savait un peu inconsistant, grand assembleur de nuages, mais on lui tenait compte de ses bonnes intentions, de sa bienveillance; il inspirait une sorte de pitié, comme un doux rêveur égaré dans une situation pour laquelle il n'avait aucune des qualités requises. D'ailleurs la France était l'ofTensée et la surprise d'une attaque inqualifiable excusait dans une certaine mesure les premières explosions de colère. — Le roi de Prusse devine autour de lui le mécontentement universel, et cette révolte delà conscience européenne l'émeut d'autant plus que la politique de Bismarck en Espagne lui a toujours paru scabreuse. Sans être le moins du monde cruel, il n'a aucune sensibilité et il a une indifférence absolue pour les souffrances qui suivent la guerre ; mais il a besoin des sympathies des témoins du duel, et sa conscience, aussi chatouilleuse que peu clairvoyante, exige qu'il lui offre des raisons suffisantes. Il va donc reprendre en 1870 la même attitude qu'en 1866 et il tiendra son personnage avec la même supériorité, parce qu'il répond à sa nature intime : il se montre conciliant, calme, d'une

LÏÙS ORIGINES DE LA GTJERRE DE 4S7{> 46T

liaute courtoisie; mais, comme en 1866, sans se l'avouer nettement^, il a l'intime persuasion que ses bonnes grâces ne serviront à-rien eti il n'en éprouve aucune tristesse. Bismarck jugera par moments qu'il pousse un peu loin la condescendance, et des adversaires plus adix)its en auraient tiré avantage contre lui; mais il eût sans doute dans tousles cas réussi à se dérober à la dernière heure, parce que ses com^ plaisances de surface n'avaient aucune portée définitive et qu'il avait toujours soin de réserver à son ministre le moyen de rouvrir la querelle qu'il paraissait regretter.

L'attitude du ministère prussien qui ne voulait voir dans la candidature de Léopold qu'une affaire de famille, avait contraint le Cabinet français à s'adresser directement au roi. C'était un très mauvais terrain; la plus légère incorrection, le manque de tact le plus involontaire pouvaient provoquer une explosion. Benedetti le sentait et il mit tous ses soins à ménager l'amour-propre du vieux souverain. Celui-ci était certainement dans un état d'esprit assez chagrin : s'iî soutenait Léopold, il ameutait l'Europe contre lui et il était peut-être abandonné parles États du Sud; et, d'autre part, un désistement du prince, sous quelque forme qu'on le voilât, était un échec grave pour la Prusse. La plus vulgaire prévoyance conseillait donc, non pas d'accentuer cet échec, mais d'en adoucir l'amertume et d'aplanir au roi une retaite qui lui était très douloureuse : la déclaration de Gramont et les bravades de la presse parisienne avaient dès lors rendu encore plus délicate la tâche de notre ambassadeur déjà si périlleuse. Dès sa première entrevue avec Guillaume à Ems (9 juillet), Benedetti remarque que son interlocuteur est très sur l'œil, très préoccupé de^ ne pas paraître céder à l'intimidation : il dégage sa responsabilité ; il n'est pour rien dans l'affaire ; la décision appartient à l'Espagne et" à Léopold ; si le prince retire sa candidature, il ne s'y opposera pas.

Il est probable qu'il s'attendait à ce que les Hohenzollern abandonnassent leurs espérances. Prim, très empressé de sortir du mauvais pas où on l'avait fourvoyé, avait chargé le général Lopez; Dominguez d'exposer à Guillaume et au prince les raisons qui conseillaient au gouvernement espagnol de renoncer à ses projets (10 juillet). Charles de Roumanie s'émeut des conséquences que peut avoir pour lui l'inimitié de Napoléon, et son agent à Paris, Strat, est déjà parti pour Sigmaringen (8 juillet), afin d'y recommander la prudence. Maintenant que l'effet est produit, quand l'exaspération des esprits en France a atteint un tel degré de fureur que les pires sottises sont vraisemblables, le gouvernement prussien n'a plus

aucune raison de ne pas se montrer condescendant : il méritera l'approbation de l'Europe à peu de frais, puisque, très probablement, ses tardives concessions ne suffiront pas au gouvernement impérial. Tandis que Léopold voyage quelque part, introuvable, dans les Alpes bavaroises, son père reçoit le colonel Strantz qui lui communique les pièces et les intentions du roi. « La France veut décidément la guerre, lui écrit Guillaume ; dans le cas où Charles-Antoine déciderait de sacrifier la candidature de son fils, il serait disposé à l'approuver en sa qualité de chef de la maison, de même que, quelques semaines auparavant, il avait approuvé l'acceptation. » La pensée du roi apparaît ici avec une limpidité presque touchante : — La France vput la guerre; donc, enlevons lui tout grief légitime, puisque nous sommes sûrs dans tous les cas qu'elle ne nous échappera pas.

Pourtant il s'en fallut de peu que ces finesses ne manquassent leur efi'et. Le succès français était si réel, et aussi l'Empereur et la majorité des Chambres et du ministère étaient animés d'un désir do paix si sincère que, quand, le 12 juillet, l'ambassadeur espagnol communiqua à Emile Ollivier la dépêche par laquelle Charles-Antoine annonçait au général Prim qu'au nom de son fils il retirait sa candidature au trône d'Espagne, leur premier sentiment fut une satisfaction absolue : la crise était passée et la catastrophe conjurée. Ils ne pensaient, comme le lecommandait Thiers à Ollivier, qu'à se tenir tranquilles.

L'extrême droite était navrée de l'avantage obtenu par un ministre qu'elle détestait. Elle se composait en général d'hommes d'une ignorance crasse, qui vivaient dans une adoration niaise de la légende napoléonienne, de bretteurs et de batteurs d'estrades qui croyaient que l'audace suffit à tout, de casse-cou habitués à jouer chaque jour leur existence sur une carte. Aucun d'eux ne connaissait l'organisation militaire prussienne ni n'avait étudié sérieusement l'histoire des campagnes de 1854 et de 1859. Ils reprochaient à Ollivier de n'avoir pas tiré parti de la situation : le moment était favorable pour imposer à la Prusse l'exécution loyale du traité de Prague, l'évacuation de Mayence, la restitution au Danemark du Schleswig méridional, la dénonciation des conventions militaires qui supprimaient l'indépendance des Etats du Sud. Au lieu de cela on se contentait... de quoi? D'une parole. On nous a brutalement offensés, et on ne nous exprime même pas de regrets. Que signifie ce désistement indirect, qui n'est pas signé par Léopold, qui nous vient de l'ambassade d'Espagne ? La Prusse nous joue. A la première occasion elle reprendra ses intrigues : exigeons des garanties.

Ces forfanteries trouvent un e'cho dans certains cercles de la cour et troublent l'Impératrice, fort ignorante aussi, et persuadée qu'une guerre sauvera le trône de son fils. Qui rappellera à la raison ces agités et ces braillards? — Gramont? — En attendant les réponses de Benedetti, il s'est monté de plus en plus et il est toujours fermement convaincu qu'il est en face d'un plan préconçu de provocation. Il ne se trompait pas, mais cela même eût dû être pour lui un sujet de réflexion. Au lieu de se dire que, puisque la Prusse désire la guerre, il est au moins inutile de lui fournir un prétexte avantageux, il s'ingénie à favoriser, son dessein. Avec son optimisme ordinaire, il s'exagère infiniment la portée des sympathies diplomatiques qui se sont manifestées pendant les derniers jours et chaque poignée de main d'un ambassadeur lui semble une promesse de secours. Il s'imagine une Prusse troublée, confuse en face d'une Europe hostile. Quand il voit Werther après la communication d'Olozaga, il lui déclare qu'il ne saurait se contenter de la renonciation du prince Léopold, à moins qu'elle ne soit confirmée et garantie par la Prusse : le meilleur moyen d'arransjer l'affaire serait une lettre du roi à l'Empereur ; il en rédige l'esquisse qu'il remet à l'ambassadeur : « En autorisant le prince Léopold à accepter la couronne d'Espagne, le roi ne croyait pas porter atteinte aux intérêts ni à la dignité de la nation française ; Sa Majesté s'associe à la renonciation du prince et exprime son désir que toute cause de mésintelligence disparaisse désormais entre son gouvernement et celui de l'Empereur (12 juillet). » C'est la péripétie du drame. A 3 heures, le 12 juillet, grâce à la folle démarche de Gramont, la situation se retourne. La Prusse qui jusqu'alors battait en retraite, provoquée à son tour, reprend l'avantage. La guerre, qui semblait conjurée deux heures plus tôt, est virtuellement déclarée, ou du moins elle ne saurait être désormais évitée qu'au prix d'une humiliation de la France.

L'Empereur, d'abord très satisfait de la tournure^acifique prise par les événements, cède à la fin aux suggestions qui l'assiègent, et, sur son ordre, Gramont télégraphie à Benedetti d'obtenir du roi « l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau la candidature de Léopold >i (12 juillet). Il offre ainsi à Bismarck l'occasion de rentrer en scène. A Varzin, ou il s'était terré pour attendre l'explosion dont il avait savamment dosé les éléments, il avait été surpris, non pas de l'émotion du gouvernement français, mais de la forme insolite de ses déclarations. Pourtant, comme il s'était aperçu que malgré tout l'impression des gouvernements et des peuples ne lui était pas favorable, il avait attendu, recommandé au roi le calme. Il conti-

nuait à désirer la guerre, travaillait l'opinion allemande. Les Mémoires de Busch ne nous laissent aucun doute sur ce point : sans cesse arrivaient de Varzinau ministère destélégrammes, des notices, des carcasses d'articles; le bureau de la Presse était sur les dents.

La main sAvonte du Chancelier calculait les coups denvanière h triompher de la longanimité de l'Empereur, à blesser au vif l'amourpropre dos ministres, à atteindre les fibres les plus sensibles de ses adversaires : il parlait d'Eugénie, « qui semblait désirer une nouvelle guerre de la succession d'Espagne »; de Gramont, « dont !e discours dans le texte officiel lui a paru plus bête et plus arrogant ■qu'il ne l'aurait attendu ». Il convient que « notre presse réponde avec toute brutalité ». L'allemand ne lui suffit pas pour injurier son ennemi, il a recours à l'anglais. Au milieu de cette besogne, la reculade de Prim et le désistement trop brusque de Léopold le déconcertent : son plan est à vau-l'eau, son embuscade est éventée. Il se plaint ■du roi, trop bonasse. Il serait dangereux de le laisser plus longtemps isolé; le 12, le Chancelier quitte Varzin et, en passant à Wussow, il rencontre son vieil ami, le pasteur, et il lui fait signe qu'il va transpercer l'ennemi. A son arrivée à, Berlin, il constate que les choses sont beaucoup plus compromises qu'il ne le supposait, la retraite a •commencé sur toute la ligne. Sa déception éclate en récriminations amères : c'est un nouvel Olmutz, plus lamentable que le premier; et à qui la faute? Au vieux Monsieur qui ne veut pas risquer ses lauriers et ses soixante-seize ans. Et puis Augusta aura pleuré, le patron a peur des scènes; mais aussi pourquoi veut-il tout faire lui-même? Eh bien, qu'il se charge de tout; qu'il cherche un autre ministre pour endosser ses sottises. — Moltke et Iloon, d'assez méchante humeur aussi, essaient en vain de le remonter. Ces incidents sont très significatifs du caractère de Bismarck et de ses intentions, mais ils ont pris aux yeux de beaucoup d'historiens une telle importance qu'on a fini par croire que le 12 la paix était assurée et que la guerre était exclusivement sortie de la dépêche du Chancelier, le 13. En réalité, la situation était dès lors irrémédiablement faussée par les exigences de Gramont ; seulement Bismarck, quelque mépris qu'il eût pour lui, ne pouvait pas encore soupçonner sa maladresse. Il eut un moment d'inquiétude, craignit de ne pas réussir à relancer l'afl'aire ; à tout hasard, il exagérait son ennui afin de mettre mieux en relief les concessions du roi et sa patience débonnaire, d'être en meilleure posture pour reprendre l'offensive, pour peu que son adversaire se découvrît.

Le 13, sur son ordre, les journaux redoublent leurs attaques ;

Li:S OKIGINES DE LA GUERRE DE 1870 ;*1

Tattitude de la France a provoqué en Allemagne une telle indignation que beaucoup de personnes regrettent la décision de Léopold; le Chancelier parle du repaire de ces brigands avec lesquels il est obligé de traiter en France. Dès qu'il est averti par Werther de sa conversation avec Gramont, il rugit de joie et de fureur : — il est convaincu que l'ambassadeur a mal compris, tellement de pareilles ouvertures seraient inadmissibles ; pour sa part, jamais il ne consentirait à les transmettre au roi; si le gouvernement français a vraiment l'intention de présenter de semblables propositions, qu'il les rédige lui-même et charge son ambassadeur à Berlin de les soutenir, et il ordonne à Werther de prendre immédiatement un congé. Lord Loftus, l'ambassadeur d'Angleterre, encore sous l'impression de la renonciation de Léopold, vient lui offrir ses félicitations sur l'heureuse issue des négociations; il lui répond par un flot d« récriminations contre le Cabinet de Paris: — La France cherche vme revanche de Sadowa, mais elle se trompe en escomptant la pusillanimité de la Prusse; il a le droit d'exiger une rétractation et une explication suflîsantes des paroles de Gramont, sans quoi il sera obligé de poursuivre une satisfaction coûte que coûte. En même temps il signale la tristesse qu'ont soulevée dans le peuple les concessions de Guillaume et il écrit au roi pour lui demander de suspendre les conversations avec Benedetti : si ses conseils n'étaient pas accueillis, il déclinerait la responsabilité des événements. Eulenbourg part pour Ems avec la mission de réconforter Guillaume, de l'arracher aux influences féminines qui s'exercent en faveur de la paix.

On a prétendu que l'émotiOn qui dès ce moment éclatait en Allemagne dans un transport de haine, était l'œuvre de Bismarck, et nous avons vu que la campagne de la presse avait été très activement menée par lui; mais les résultats de son intervention n'auraient été ni si rapides I ni si foudroyants, s'il ne se fût adressé à des méfiances toujours en éveil. L'Allemagne vit depuis 1840 dans la terreur d'une invasion ; elle traverse depuis dix ans une crise qui a mis ses nerfs à nu; elle ne comprend rien au conflit de sentiments dans lequel se débat la conscience française, et elle ne voit dans nos alarmes que cupidité basse et envie mesquine. Les idées que, depuis un demi-siècle, les Universités inculquent à la jeunesse, ont peu à peu envahi son âme, et ses passions sont puissantes parce qu'elles sont claires et simples. Elle n'a qu'un credo : la conviction de la supériorité de la vertu et de la science germaniques; qu'une religion : la force; qu'un besoin : la domination; elle est tourmentée paruneexu-

bérancc d© sève qui lui monte au cerveau comme dans un accès de folie. Suivant l'expression d'Ottokar Lorenz, c'est l'esprit de 1813 qui se réveille, mais il emporte cette fois la masse entière du peuple et il s'illumine d'une confiance joyeuse que n'avaient pas connue les générations passées. Elle attend avec impatience le signal de ses chefs pour se ruer h l'assaut, et déjà elle taxe de faiblesse leurs lenteurs.

Au milieu de cette atmosphère de feu, les enthousiasmes de sa jeunesse se sont réveillés chez le roi. Ses lettres à Augusta, qu'a publiées Oncken, prouvent qu'il ne fut pas, comme on le répète souvent, acculé malgré lui par Bismarck à une rupture qu'il aurait préféré éviter. Au contraire, au moment même où il s'appliquait à donner au monde des preuves irrécusables de ses intentions conciliantes, il avait non seulement sauvegardé avec un soin méticuleux la dignité de sa couronne, mais repoussé jusqu'à l'ombre d'une concession personnelle. Très habilement, il avait ainsi entretenu l'exaspération du parti belliqueux français et il avait fourni à Gramont l'occasion de sa suprême et irréparable faute.

Le 13 juillet, vers neuf heures du matin, Benedetti, que talonnent les ordres impérieux de son chef, s'arrange de façon à se trouver sur le passage du roi à qui il a demandé audience. Celui-ci, déjà agacé de cette importunité, écoute avec une stupéfaction croissante les demandes de Gramont, que l'ambassadeur essaie d'atténuer de son mieux. Très nettement, il refuse la discussion sur ce terrain : il a approuvé la nouvelle décision du prince, comme il avait approuvé la première; il n'ira pas plus loin et il ne prendra aucun engagement pour l'avenir. — En rentrant, de fort méchante humeur, il reçoit le rapport de Werther qui précise la portée des intentions de la France; il s'indigne de « cette insolence», regrette que Werther ait écouté une pareille communication et en conclut que Napoléon est décidé à la guerre. De sa propre initiative, il fait télégraphier à Werther son mécontentement et le charge de dire qu'il « réserve l'avenir ». Eulenbourg, qui arrive sur ces entrefaites, n'a donc aucun effort à faire pour le décider à rompre les négociations avec Benedetti. Cependant, comme il a promis à l'ambassadeur de le recevoir et qu'il tient à conserver jusqu'à la fin les formes de son côté, il lui fait transmettre par le prince Radziwill la communication officielle du désistement de Léopold, ajoutant qu'il regarde l'affaire comme terminée; ce qui, bien entendu, ne signifie pas dans son esprit qu'il renonce à demander satisfaction au gouvernement français pour ses dernières prétentions. Benedetti insiste pour obtenir une audience : il a le devoir de présenter au roi les désirs de son.

gouvernement, qui, pour prévenir de nouveaux malentendus, voudrait que Sa Majesté approuvât la résolution du prince de Hohenzollern et donnât l'assurance que sa candidature ne serait pas reprise dans la suite. Le roi lui fait répondre qu'il approuve la renonciation dans le même sens qu'il avait approuvé la candidature ; sur le second point, il est obligé de s'en tenir à ses déclarations antérieures. Benedetti retourne à la charge, d'ailleurs sans aucune illusion, ainsi qu'il en a prévenu Gramont; Radziwill revient en effet lui répéter que le roi refuse toute nouvelle discussion; ce qu'il lui a dit le matin, est son dernier mot.

Benedetti, qui ne connaissait pas l'entretien de Werther avec Gramont, avait été un peu étonné de l'attitude beaucoup plus distante du souverain; il n'avait pas eu d'ailleurs un moment l'idée de supposer la moindre intention offensante dans un refus d'audience qui était parfaitement conforme aux habitudes d'une cour où les relations personnelles du chef de l'état avec les ambassadeurs étrangers sont loin d'avoir le caractère de familiarité et d'abandon qu'elles ont malheureusement pris aux Tuileries. Personnellement reconnaissant de la courtoisie avec laquelle il a été traité, il croit devoir demander au roi l'autorisation de lui présenter ses hommages, le lendemain (14 juillet), avant do se rendre à Paris. Guillaume, qui part lui-même pour Berlin, ne la lui refuse pas, mais il s'arrange pour éviter tous pourparlers. Il lui donne rendez-vous à la gare, arrive en retard, quand le train va s'ébranler, et en passant, il lui dit seulement qu'il n'a plus rien à lui communiquer et que les négociations ultérieures seront conduites par les ministres.

Le Chancelier avait passé la journée du 13 dans une extrême anxiété, redoutant quelque défaillance du roi, tremblant que le gouvernement français, mieux éclairé sur ses intérêts, ne se décidât à prendre acte de la renonciation de Léopold, et, en expliquant tant bien que mal ses récriminations postérieures, ne lui enlevât les moyens de rouvrir le conflit. Sur ces entrefaites arrive la dépêche d'Abeken, qui accompagnait Guillaume à Ems; elle raconte, avec une mauvaise humeur manifeste, mais très fidèlement, les incidents de la journée. Gomme elle énumère très exactement les faits, il en ressort clairement que sur le point essentiel la France a obtenu satisfaction : le roi « a décidé de ne plus recevoir le comte de Benedetti, mais seulement de lui faire dire par son aide-de-camp que Sa Majesté a reçu maintenant du prince la confirmation de la nouvelle que Benedetti avait déjà reçue de Paris, et qu'il n'avait rien de plus à lui dire )>.

A la première lecture de la dépêche d'Abcken, Bismarck éprouve

un moment de consternation ; iLéopoId renonce à la couronne, c'est la paix. Il reprend le message, l'ëtudie et son attention s'arrête sur le dernier paragraphe : a Sa Majesté s'en remet à Votre Excellence pour savoir s'il ne faudrait pas communiquer à nos ambassadeurs et à la presse les nouvelles exigences de Benedetti et le refus du roi. » Guillaume lui fournit donc lui-même un moyen de dénoncer les arrière-pensées belliqueuses de la France et de la punir de son outrecuidance. Le Chancelier demande une dernière fois à Moltke si l'armée est prête, et le général lui affirme que jamais les chances ne seront plus favorables. Il est personnellement convaincu que chaque nouveau délai servirait les particularistes et que « le meilleur moyen d'aplanir l'abîme que l'histoire a creusé entre le Nord et le Sud, est une guerre nationale commune contre le voisin qui menace l'Allemagne depuis des siècles 0). En quelques minutes, il abrège le télégramme d'Abeken, donne au refus du roi de reprendre la conversation une forme plus sèche et plus hautaine, supprime les explications qui lui enlevaient tout caractère injurieux, et il lit à Roon et à Moltke le document devenu célèbre sous le nom de dépêche d'Ems. — « Après que la nouvelle de la renonciation du prince de Hohenzollern eût été communiquée officiellement au gouvernement français par le gouvernement espagnol, l'ambassadeur français a présenté à Sa Majesté le roi à Ems la sommation de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté" s'engageait à ne plus donner à l'avenir son consentement si les Hohenzollern devaient reprendre leur candidature. Sa Majesté là-dessus a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur français et lui a fait dire par l'aide de camp de service qu'elle n'avait rien de plus à lui communiquer. » Il est évident que l'accusation de faux qui a été souvent lancée contre Bismarck à propos de cette dépêche n'a absolument aucun sens. Il avait été autorisé, ou plutôt invité par son souverain à faire connaître aux ambassadeurs prussiens et à la presse les derniers incidents d'Ems ; son résumé n'était pas inexact et il était parfaitement dans son rôle en présentant les événements sous le jour qui lui semblait le plus avantageux à sa politique K

1. L'accusation de faux est née de ce que l'on a comparé d'abord la dépêche du Chancelier, non pas avec la dépêche d'Abeken, que l'on ne connaissait pas, mais avec un rapport postérieur de Radziwill. Il ne faudrait pas non plus diminuer outre mesure l'importance de l'intervention du Chancelier et il est impossible d'admettre l'exactitude littérale des Mémoires de Bismarck sur ce point. Il a répété à plusieurs reprise qu'il « n'avait ni ajouté ni modifié un seul mot, mais opéré seulement quelques suppressions ». Il faudrait alors supposer qu'il a travaillé sur une dépêche autre que celle que nous possédons, ce qui est très invraisemblable.

Benedetti n'en a pas moins absolument raison quand il dit que Bismarck, en résumant des négociations qui avaient été jusqu'au bout courtoises et presque amicales de la part du roi, dans un ultimatum brutal de la France repoussé par une fm de non-recevoir hautaine, avait donné à la dépêche d'Abeken ainsi mutilée un sens qu'elle n'avait pas sous sa forme primitive. Suivant l'expression de Rathlef, le Chancelier prenait au sérieux ses « devoirs de chien de garde et il mordait qui il devait mordre ». Son télégramme, et Fontane a, suivant moi, résumé très exactement ici la situation, « ne -créa pas la guerre, mais la rendit inévitable à l'heure propice ». Les chances de paix étaient déjà auparavant extrêmement faibles, «et les sottises de Gramont avaient rendu un arrangement singulièrement improbable, non pas absolument invraisemblable pourtant. Les intentions conciliantes de la majorité des ministres français trouvaient un appui, timide et fragile, mais sincère, dans Napoléon, qui avait les raisons les plus fortes de repousser une rupture; à la Chambre, beaucoup de députés subissaient l'influence de Thiers -qui, un peu tardivement, avec un courage du moins qui rachetait bien des fautes, essayait de détourner son pays d'une politique néfaste et de contenir des passions que malheureusement il avait plus que personne contribué à éveiller. Une intervention de l'Europe aurait pu encore se produire : l'Angleterre ne nous refusait pas ses bons offices ; la Russie, en dépit des sentiments personnels du Tzar, ne désirait pas que la Prusse augmentât encore sa puissance, et Gortchakov avait trouvé une formule ingénieuse qui était acceptable pour tous. Ces derniers et pâles espoirs de rapprochement, la •dépêche de Bismarck les anéantit du coup, en réveillant par une dernière provocation les colères qui tombaient, et il n'est pas douteux qu'il avait cherché et prévu le résultat d'affolement qu'elle produisit. « Je n'aurais jamais fait la guerre, a-t-il dit à Jules Favre lors de l'entrevue de Ferrières, si on ne me l'avait pas déclarée » Aujourd'hui, même en Allemagne, les historiens sérieux ne prennent plus à la lettre ces dénégations intéressées, et il éprouvait lui-même un dédain mal dissimulé pour les panégyristes crédules qui, comme Sybel, essayaient de le laver d'une responsabilité dont il était fier. Il était arrivé à la conviction que l'Europe était trop petite pour l'Allemagne et la France et que l'unité germanique avait pour condition indispensable la reprise de l'Alsace; il marchait au but sans se soucier des holocaustes qu'il exigeait. Croyez-vous, disait-il au journaliste français Des Houx eu 1872, que la guerre eût été •évitée si je n'avais pas modiiié la dépêche d'Abeken? L'avenir du

monde dépendait-il d'une question de rédaction? Le fond des choses avait-il été modifié par les paroles d'un télégramme? — Ce qu'il ne niait pas, c'est qu'il avait voulu arrêter net la discussion, couper sa dernière retraite h la France et en quelque sorte ne pas laisser la porte ouverte aux repentirs de la Providence.

Il n'eut pas une minute d'hésitation sur l'effet que produirait sa manœuvre. « Le télégramme, dit-il, sera connu à Paris vers minuit; les Français pourront voir alors combien leurs journaux se trompent en croyant que nous canons. » Ses hôtes ne se trompèrent pas davantage sur la portée de l'événement : « Cela sonne mieux » dit Roon, et il invoque le Dieu des armées qui n'abandonnera pas l'Allemagne. Moltke en perd sa gravité coutumière et fait des calembours ; l'appétit leur est revenu à la pensée des batailles futures et ils reprennent joyeusement le repas commencé tristement. Le lendemain, quand le roi reçoit le télégramme, il le communique aux personnes qui l'entourent : « C'est la guerre », leur dit-il, et c'est la guerre aussi qu'acclament les milliers d'hommes accourus sur son passage pour offrir à la patrie menacée leurs biens et leur vie. •

La dépêche d'Ems, adressée aux ambassadeurs allemands, devaitelle être communiquée par eux aux gouvernements près desquels ils étaient accrédités? — Bismarck, dans ^on Mémorandum du 18 juillet, a nié l'envoi de « toute note ou dépêche par laquelle le gouvernement prussien eût notifié aux cabinets de l'Europe le refus du roi de recevoir l'ambassadeur français )>. — Nous avons vu l'importance qu'il convient d'attacher à ses démentis diplomatiques, et il est certain que notre représentant à Berne était présent quand l'envoyé de Prusse vint donner connaissance de la dépêche de Bismarck au président de la République helvétique. — Etait-ce un excès de zèle? — C'est possible, et d'ailleurs peu importe. Ce qui n'a jamais été contesté, c'est que le Chancelier avait bien l'intention de donner à son télégramme la plus large publicité, qu'il l'avait aussitôt envoyé aux journaux, qu'il eut soin d'en augmenter encore l'effet par les commentaires de la Gazette de V Allemagne du Nord.

Le Cabinet des Tuileries aurait pu essayer de parer le coup, en rectifiant les faits : il était facile de prouver que, de même que Benedctti ne s'était jamais départi de la respectueuse déférence qu'il devait au roi, il n'avait jamais eu qu'à se louer de la courtoisie absolue du souverain. Le Chancelier se fût trouvé dans une situation délicate, pris en flagrant délit d'inexactitude, et ce qui était plus grave, convaincu de malveillance intentionnelle. — Mais il eût fallu pour cela aux ministres français non seulement une prudence et une finesse

que rien ne permettait de leur supposer, mais surtout une autorité qu'ils n'avaient ni à la cour ni à la Chambre. A l'arrivée du télégramme, l'extrême droite, les familiers de l'Impératrice, les salons, les journaux, presque sans exception, virent roui^e, s'emportèrent en menaces frénétiques. Le ministère ne songea pas à lutter contre le flot. L'idée ne lui vint pas, si simple pourtant : — puisqu'on nous cherche si visiblement querelle, ne serait-il pas sage de nous tenir sur nos gardes? — Le plus coupable à cette heure décisive fut encore Ollivier, qui n'avait pour excuse ni la chaleur du sang ni de vieilles rancunes contre la Prusse; comme toujours, il fut dominé par une raison de vanité : — Puisque la guerre était fatale, mieux valait qu'elle fût dirigée par lui plutôt que par des ministres réactionnaires.

Le 14 juillet, dans la nuit, malgré les faibles résistances de l'Empereur et bien que le conseil des ministres ait résolu d'en appeler à l'Europe avant de commencer les préparatifs de guerre, Gramont obtient d'Ollivier l'appel des réserves que Lebœuf avait réclamé avec insistance, et, le lendemain, en dépit des efforts de Thiers et de la gauche, le Corps législatif aune énorme majorité vote les crédits et les propositions du ministère. Le 19, M. Le Sourd, qui dirige l'ambassade à Berlin, remet au Chancelier la déclaration de guerre de la France, datée du 17, comme si Gramont voulait donner une preuve irréfutable de ses dispositions belliqueuses et assumer tout l'odieux des hostilités.

« Il est bon que vous l'ayez vu, disait Metternich à Vitzthum, en lui parlant de Gramont (15 juillet) ; vous pouvez maintenant me rendre ce témoignage que c'était peine perdue de prêcher la raison à qui a perdu la tête et n'est plus responsable. » Gramont cependant, quelles qu'eussent été ses fautes, n'était pas le seul coupable ; malheureusement dans l'abîme qu'il avait ouvert, allait rouler, avec les complices de ses erreurs, le pays tout entier. Le Chancelier était arrivé à ses fins : il avait, suivant l'expression de Klein-IIattingen, résolu ce problème infernal de précipiter dans la guerre d'où devait fatalement sortir Taccomplissement de l'unité allemande la France hostile à cette unité et mal préparée à un duel à mort, et il l'avait amenée à prendre ellemême l'initiative des hostilités sous la réprobation unanime de l'Europe. « Ce n'est pas un homme sérieux», avait dit jadis Napoléon de Bismarck. Le ministre tenait sa vengeance.

Page 1