‹ La FontaineChapitre 1 sur 18 · LA GENÈSE D UN FABULISTE · texte numérisé non relu

LA GENÈSE D UN FABULISTE

Sommaire. — Ame d'enfant. — Ce qu'en dit Charles Perrault. — La maison natale. — S'il était de race noble. — Le mulet d'un prélat. — Le grand nez des Pidoux. — Première éducation. — Ce qu'il en a gardé. — Il entre à l'Oratoire. — Ce qu'il y fit. — Les origines de sa vocation poétique. — L'ode de Malherbe. — Il étudie le droit. — Les volumes qu'il préfère à ceux de Cujas et de Bartole. — \ oiture. — Maître Clément et maître François. — Les Anciens et les Modernes. — Si saint Augustin avait de l'esprit. — Térence et Horace. — Quelques distractions demeurées fameuses dans les anecdotiers du grand siècle.

E fut toujours une âme d'enfant, sans replis ni recoins.

Aussi, tous ses biographes (i) sont d'accord avec le premier d'entre eux, Charles Perrault, quand il e'crivait, au cours de la notice qu'il lui a consacrée dans

(i) Walckenaër, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine^ n'a guère laissé qu'à glaner derrière lui à M. P. Mesnard. Tous deux sont nos guides dans ce livre, qui n'ambitionne d'autre honneur que de les vulgariser, en les suivant pas à pas. Aucun de nos lecteurs ne songera à s'en plaindre.

sa galerie des hommes illustres du Grand Siècle :

i< S'il y a beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n'a jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il a voulu faire. Il joignit à cela une humilité naturelle , dont on n'a guère vu d'exemple; car il était fort humble, sans être dévot ni même régulier dans ses mœurs jusqu'à la fin de sa vie, (fin) qui a été toute chrétienne. »

Et cependant, toute simple qu'elle soit, cette vie jette un jour singulier sur les caractères du génie peut-être le plus fin, et à coup sûr l'un des plus personnels, sinon le plus original du Grand Siècle.

Dans ses pages simples et faciles, les amis du premier fabuliste de l'histoire littéraire le retrouvent tout entier. Nous Talions bien voir ainsi.

Entre cour et jardin, avec ses deux ailes, sa tourelle bien endommagée aujourd'hui, et son jardin minuscule, la maison que le voyageur ne manque jamais de visiter, à Château-

Thierry, redit encore aux pèlerins fervents des reliques de Jean de la Fontaine que l'enfant naquit au sein d'une famille aisée, tenant bon rang dans leur petite ville.

La maison (i) est au pied d'une montagne que couronnait la forteresse du lieu. Elle paraît dater de la seconde moitié du xvi^ siècle, à l'époque où les la Fontaine, d'abord marchands drapiers, devinrent maîtres des eaux et forêts au duché de Château-Thierry, conseillers du roi, et se qualifièrent de « nobles hommes », puis d' « écuyers ».

Les descendants du fabuliste ont soutenu que la prétention était fondée. Mais, soit dédain, soit paresse, Jean ne se soucia point de la soutenir. Mal lui en prit, car, après l'ordonnance du 8 février 1661 contre les faux nobles, les traitants découvrirent qu'il avait été qualifié d'écuyer u::ns deux contrats et le firent condamner, pour usurpation de titre, à deux mille livres d'amende. Il s'en plaignait amèrement dans une jolie épître au duc de

(i) Elle a été achetée, en 1875, par le conseil municipal de Château-Thierry. Elle se trouve dans la rue dite des Cordeliers au temps du poète, et depuis 1792, qualifiée du nom de Jean de la Fon~ iaine.

Bouillon. Certes, il n'est point un usurpateur des titres dont il se soucie si peu.

Lui le moins fier, lui le moins vain des hommes,

Qui n'a jamais prétendu s'appuyer

Du vain honneur de ce mot d'écuyer.

Qui rit de ceux qui le veulent paraître,

Qui n'est l'est point, qui n'a point voulu l'être.

N'est-ce pas lui, en effet, qui tournera si lestement en ridicule les prétentions nobiliaires des faux nobles, dans la charmante petite fable du Mulet se vantant de sa généalogie ?

Le mulet d'un prélat se piquait de noblesse,

Et ne parlait incessamment

Que de sa mère la jument.

Dont il contait mainte prouesse.

Elle avait fait ceci, puis avait été là.

Son fils prétendait pour cela

Qu'on le dût mettre dans l'histoire.

Il eût cru s'abaisser servant un médecin. Etant devenu vieux, on le mit au moulin : Son père l'âne alors lui revint en mémoire.

Du chef de sa mère, le fils de l'écuyer Charles de la Fontaine e'tait Pidoux.

Les Pidoux ne manquaient pas de quelque célébrité. On y comptait des poètes et surtout des médecins du roi de père en fils depuis Henri II. Forte race, d'une rare longévité.

Jean aimait insinuer qu'il tenait d'eux, quand il vantait le parent Pierre Pidoux, dont il fit connaissance à Châtellerault, dans son voyage de Paris en Limousin, en i663. Vigoureux octogénaire, le cousin Pierre se plaisait aux exercices du corps et savait écrire ; « l'homme le plus gai, et qui songe le moins aux affaires, excepté celles de son plaisir... Il y a ainsi d'heureuses vieillesses », conclut, non sans montrer son désir de lui ressembler, notre fabuliste, visiblement heureux de la rencontre. Puis, le cousin avait le nez très long, car, « tous les Pidoux ont du nez, et abondamment ». Il savait bien, dit M. Mesnard, qu'il avait hérité du grand nez des Pidoux ; et quand, à Châtellerault, il s'amusait à reconnaître ce trait héréditaire, on peut croire qu'il n'aimait pas seulement à ne retrouver que les côtés extérieurs dans ses parents maternels. C'est aujourd'hui une théorie en faveur, que tout homme de génie est surtout « le fils de sa mère ». Nous ignorons si elle serait facile à démontrer, ni comment on s'y prendrait pour l'expliquer. Ceux qui cherchent à l'appuyer par des exemples auront du moins celui-ci à recueillir comme assez vraisemblable.

C'est le 8 juillet 162 1 que fut baptisé, à l'église paroissiale de Saint-Grépin, à Château-Thierry, Jean de la Fontaine. Il était né le même jour, du moins les biographes le croient probable, car on n'a rien de positif à cet égard.

Sa mère mourut de bonne heure et ne paraît pas avoir exercé beaucoup d'action sur la genèse intellectuelle et morale de cet enfant de génie.

Du reste, toujours d'après les biographes que nous avons 'cités, l'enfance de la Fontaine et sa vie de petit écolier n'ont laissé que peu de traces, et toutes ne sont pas certaines. Nous sommes loin des faits positifs et de l'intérêt qu'offre l'histoire de Racine dans les écoles de Port-Royal.

Dans son histoire de l'Académie française, d'Olivet dit de la Fontaine enfant et écolier : (( Il étudia sous des maîtres de campagne, qui ne lui enseignaient que du latin. »

C'est invraisemblable. Le collège de Château-Thierry avait de la réputation. Il rivalisait avec ceux de Reims et de Paris. Pour-

quoi les parents du petit Jean, qui étaient de bonne naissance et aisés, auraient-ils songé à confier l'éducation de leur fils à des régents de campagne, quand ils en avaient d'excellents sous la main en ville ?

On a retrouvé un exemplaire de Lucien, qui porte, sur la garde intérieure, cette curieuse mention : « de la Fontaine, bon garçon, fort sage et fort modeste ». Sur le titre du livre, à travers un bâtonnagepostérieur, on distingue nettement le nom de « Ludovicus Maucroix ». C'était le frère aîné de François de Maucroix, l'ancien et très intime ami de la Fontaine. On a conclu du rapprochement des deux noms que la Fontaine eut pour condisciples les deux Maucroix, peut-être à Reims, où, d'après Fréron, il fit ses premières études, dans une ville qu'il a toujours extrêmement chérie.

A Reims ou à Château-Thierry, le « bon et sage garçon » fut-il un écolier studieux, et les succès de l'humaniste firent-ils présager l'avenir littéraire de l'adolescent? C'est ce que les maculateurs du Lucien et les louanges que le condisciple Maucroix y décerne à son jeune ami ne nous apprennent point. Sans être en droit d'affirmer qu'il ait gardé de ces maîtres

un médiocre souvenir, on le supposerait, si l'on ne voyait pas une simple boutade dans la fable du livre IX^, où il a mis si plaisamment en scène l'Ecolier, le Pédant et le Maître du jardin.

Certain enfant qui sentait son collège, Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge, et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison.

On sait de quelle dure façon il termine son apologue.

Je hais les pièces d'éloquence Hors de leur place et qui n'ont point de fin ;

Et ne sais bête au monde pire Que l'écolier, si ce n'est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,

Ne me plairait aucunement.

Il ne serait pas étonnant, après tout, conclut M. Mesnard, que, déjà rêveur et savourant la félicité de ne faire nulle chose, il eût mal apprécié les mérites de ses pédagogues. Ces natures de génie se développer surtout par leur sève intérieure, sans qu'i faille trop se demander ce que, dans leur première croissance, elles ont pu devoir à la culture.

On s'est beaucoup occupé de chercher à savoir pourquoi, au sortir de ses humanite's, Jean de la Fontaine songea à se faire Oratorien. « A l'âge de dix-neuf ans, dit l'historien de l'Acade'mie française, il entra dans l'Oratoire, et, dix-huit mois après, il en sortit. Quand on aura vu quel homme c'e'tait, on sera moins en peine de savoir pourquoi il en sortit, que de savoir comme il avait songé à se mettre dans une maison où il faut s'assujettir à des règles. »

Dans le volume de cette série que nous consacrerons à Racine, nous serons amené plus naturellement à étudier l'influence de l'Oratoire en général et de Port-Royal en particulier sur l'éducation et l'esprit du Grand Siècle. Ici, nous nous bornerons à dire qu'il n'y a rien de surprenant à la détermination de Jean, le caractère du monde le mieux fait pour subir les influences et suivre les entraînements du milieu où il vivait. Son dernier biographe en a touché quelque chose, quand il dit : <( L'imagination et l'âme naïve de la Fontaine étaient ouvertes à tous les enthou-

siasmes, de quelque côté qu'en soufflât le vent ; il n'y avait rien dont il ne fût prêt à s'éprendre, pas une voix qui ne trouvât en lui un facile écho, sans qu'il y ait à excepter celle de la dévotion. On saitàquel point le charma, biendes années plus tard, le prophète Baruch : pourquoi, dans sa jeunesse, des lectures chrétiennes, faites dans des livres qu'on pouvait lui avoir prêtés, n'auraient-elles pas, les pieux conseils aidant, exercé sur lui la même séduction ? »

Ajoutez à cette cause vraisemblable un fonds sérieux de foi chrétienne, le même qui, dans sa maturité, le tirera des égarements de sa jeunesse frivole et libertine : c'est, en effet, sous le cilice qu'il voudra mourir, repentant et consolé.

Il n'en reste pas moins vrai que Jean entra à l'Oratoire sans vocation. Une note, retrouvée par Mgr Perraud, historien de cet Institut religieux, dans les archives de sa congrégation, révèle, dans sa laconique mention, l'insuccès du novice et ses causes. « Le confrère Jean de la Fontaine, dit la note, resta peu de temps au noviciat. Plus tard il avouait à son ami Boileau qu'il s'occupait plus volontiers à lire des poètes que Rodriguez. »

Rodriguez a écrit un traité admirable de la

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