‹ La FontaineChapitre 2 sur 18 · ID · texte numérisé non relu

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Perfection chrétienne. On s'en sert dans les séminaires et les noviciats, comme d'un manuel pour la formation des âmes, et c'est à bon droit. Le jeune novice de Saint-Magloire en garda l'empreinte. Mais son attrait n'était pas là. Très léger, insouciant, distrait, il cherchait ailleurs l'emploi de son activité d'esprit. A Juilly, on conserve une tradition peut-être légendaire, celle de la fenêtre du novice Jean. « De la fenêtre de sa cellule, que l'on montre encore à Juilly, il lançait sa barrette dans la basse-cour du couvent, après l'avoir attachée à une ficelle, et faisait ainsi la chasse aux volatiles. )> D'Olivet, qui raconte le trait, l'a peut-être imaginé. En tout cas, il est certain qu'à la rue Saint-Honoré et au séminaire de Saint-Magloire, chez les Oratoriens, le trop léger novice étudiait plus volontiers les poètes que les théologiens et les ascétiques (i).

D'Olivet et Charles Perrault ont dramatisé les origines de la vocation poétique de la Fontaine.

(i) La Fontaine avait un frère puîné, qu'il attira

D'après eux, son père exigea de lui qu'il s'appliquât à la poésie... « Quoique le bonhomme n'y connût presque rien, il ne laissait pas de l'aimer passionnément, et il eut une joie inconcevable, lorsqu'il vit les premiers vers que son fils composa. »

Longtemps ce fils avait résisté aux instances paternelles. Insensible aux attraits d'un art qu'on lui vantait, la Fontaine avait atteint sa vingt-deuxième année sans donner le moindre signe d'une vocation poétique. Une rencontre imprévue vint tout à coup le décider.

Un officier, alors en garnison à Château- Thierry, lut un jour devant lui l'ode de Malherbe sur la mort d'Henri IV :

Que di/ez-vous, races futures, Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?

Cette ode, lue et déclamée avec emphase, transporta la Fontaine d'admiration. Il voulut étudier le poète que l'officier venait de lui révéler, « et s'y attacha de telle sorte qu'après

également à l'Oratoire. Ils en sortirent tous deux. Jean, entré le 27 avril 1641, sortit de Saint-Magloire dix-huit mois après, en 1642. Le frère n'en sortit qu'en i65o.

avoir passé les nuits à l'apprendre par cœur, il allait de jour le de'clamer dans les bois, « et bientôt voulut l'imiter, montant, dans de premiers essais, les accents de sa lyre novice sur le ton et sur l'harmonie de Malherbe.

Le re'cit est un peu arrangé . Peut-être bien, en effet, l'officier en garnison à Château- Thierry aura inspiré au jeune échappé de l'Oratoire son enthousiasme pour le poète alors si goûté de la nouvelle école; mais c'est chez les Oratoriens même qu'il avait trouvé et cultivé, un peu à leur insu, ses attraits naissants pour la vocation poétique.

Il est possible aussi, comme le raconte Charles Perrault, que le père du jeune homme Tait encouragé dans ce sens; mais, en fait, Charles de la Fontaine voulait avant tout faire de son fils un avocat. Hélas ! Cujas et Bartole lui déplaisaient encore bien plus que Rodriguez, et les Pandectes cédaient souvent la place aux petits volumes préférés.

Il y a quelque intérêt à savoir quels étaient ces volumes, pour se rendre compte de la formation intellectuelle du futur fabuliste, sauf à constater une fois de plus comment le génie vraiment original, après s'être soumis d'abord à la discipline utile de l'imitation, sait dé-

pouiller ses entraves et voler de ses propres ailes en des hauteurs insoupçonnées par ses premiers maîtres.

Le premier fut certainement Malherbe. C'est lui-même qui l'écrit à Daniel Huet, en 1687 :

Je pris certain auteur autrefois pour mon maître.

Il le goûta, chercha même à l'imiter.

Mais, promptement, il en sentit les défauts. « Quelques auteurs de ce temps-là, a-t-il raconté, affectaient les antithèses, et ces sortes de pensées qu'on appelle concetti. Cela a suivi immédiatement Malherbe. »

... Ses traits ont perdu quiconque l'a suivi,

dit-il encore dans la même épître à Huet. Malherbe est trop pompeux, il « s'épand en de trop belles choses. »

Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.

Son rare bon sens, son goût inné pour la belle simplicité dont il deviendra le modèle achevé, le préserveront des défauts de son premier maître, sans l'empêcher de confesser ce qu'il lui a dû, pour la cadence et la pureté

des vers. Sur la fin de sa vie, legrettant les beaux temps de l'ode, qui « baisse un peu », il paiera son tribut de reconnaissance à son premier éducateur poétique, en s'écriant :

Malherbe, avec Racan, parmi les chœurs des anges, Là-haut de l'Eternel célébrant les louanges, Ont emporté leur lyre; et j'espère qu'un jour J'entendrai leur concert au céleste séjour.

Butinant comxme l'abeille au caprice de son attrait, il errait volontiers d'un poète à l'autre. L'hôtel de Rambouillet devait, on le devine, avec une telle disposition, laisser aussi sa trace dans cette genèse littéraire.

Dans une églogue intitulée Clymèneyla. Fontaine a rendu hommage au génie de ses instituteurs littéraires. Il y met en scène Apollon avec les Muses, et place dans la bouche du dieu du Parnasse l'éloge de ses premiers maîtres.

Essayez, dit Apollon à Calliope, essayez

Un de ces deux chemins qu'aux auteurs ont frayé Deux écrivains fameux : je veux dire Malherbe, Qui louait ses héros en un style superbe, Et puis maître Vincent, qui même aurait loué Proserpine et Pluton en un style engoué.

Ce maître Vincent n'est autre que le régent de Rambouillet, ce Voiture

, . . dont la plume élégante

Donnait à son encens un goût exquis et fin, Que n'avait pas celui qui partait d'autre main.

Apollon donne le même conseil à une autre muse, à Erato :

Chantez-nous

Non pas du sérieux, du tendre, ni du doux. Mais de ce qu'en français on nomme bagatelle : Un jeu, dont je voudrais Clément pour modèle, Il excelle en cet art. Maître Clément et lui S'y prenaient beaucoup mieux que nos gens d'au-

[jourd'hui.

Maître Clément Marot partage avec son maître Vincent l'honneur d'avoir présidé aux premiers essais de notre poète, qui le confesse ingénument :

J*ai profité dans Voiture, Et Marot, par sa lecture, M'a fort aidé, j'en conviens.

Je ne sais qui fut son maître ; Que ce soit qui ce peut être.

Vous êtes tous trois les miens.

Il écrit cela à Saint-Evremond, en ajoutant le nom de ce dernier, un peu par courtoisie, à ceux de Voiture et de Marot, de Marot surtout, qui, par sa naïveté et sa grâce, devait lui plaire plus que Voiture. Mais il a senti le péril.

« N'allez pas, fait-il recommander à la muse Cleo par Apollon,

chercher ce style antique

Dont à peine les mots s'entendent aujourd'hui, Monter jusqu'à Marot, et point par delà lui, Même un tour suffit.

A la fin de son épître à Saint-Evremond, le jeune disciple de Malherbe, de Voiture et de Marot, ajoute :

« J'oubliais maître François, dont je me dis encore disciple. »

Ce maître François, c'e'tait Rabelais, dont la verve gauloise lui plaisait fort, et auprès de qui aussi il prit ce goût de plaisanteries, trop souvent obscènes, sur lesquelles il pleurait si fort à la fin de sa vie.

Il garda du moins jusqu'au bout une estime passionnée pour l'esprit de maître François, témoin la jolie anecdote racontée par d'Olivet.

C'était chez Boileau Despréaux, où se trouvaient son frère le docteur Jacques Boileau (i). Racine et Valincourt. On parlait de saint Augustin, alors fort en honneur dans le clan janséniste, qui prétendait, après Jan-

(i) Pour ce Jacques, voir, dans le volume consacré à Boileau, le chapitre intitulé : les frères de Boileau.

sénius, tirer le grand évêque africain à la rescousse du parti. La Fontaine laissait dire, comme un homme dont l'esprit était ailleurs. Tout à coup, dit d'Olivet, il se réveilla comme d'un grand sommeil, et demanda d'un grand sérieux au docteur (Jacques Boileau)s'il croyait que saint Augustin eût eu plus d'esprit que Rabelais.

Le docteur, l'ayant regardé depuis la tête jusqu'aux pieds, lui dit, pour toute réponse :

— Prenez garde, Monsieur de la Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers (i). Et cela était vrai, en effet.

Outre les poètes et Rabelais, l'hôtel de Rambouillet le porta à faire encore son édu-

(i) La réponse du docteur était la meilleure à faire. Ne nous récrions pas plus pesamment que lui sur la trop légère parole. Qu'elle nous serve seulement à remarquer, n'y eût-il dans ce récit qu'une légende» que le souvenir s'était conservé d'une singulière obsession de son esprit par l'admiration pour l'auteur de Pantagruel. La profondeur dans les contes bleus» toutes les finesses et toutes les richesses de la langue au milieu de tant de folies, où elles font TefFet de fleurs tombées là, on nesait comment, sous la baguette d'une fée, quel attrait pour un génie si ami du caprice, toutes les fois que la forme en était belle!... Lorsque plus tard il avait cherché ailleurs de plus hautes inspirations, il aima toujours à regarder encore de ce côté. (P. Mesnard, op. cit., p. xxiv.)

cation littéraire dans les romans alors si fort à la'mode. Il l'a dit et chanté, sous forme de ballade, célébrant le roman d'Héliodore que Racine lisait en cachette à Port-Royal, le Polexandre de Gomberville, la Cléopâtre et le Cassand?^e de ce La Calprenède, qui amusait aussi Madame de Sévigné, malgré son style « maudit en mille endroits », et le C/rz/5 de mademoiselle de Scudéry. Mais c'est 1*^5trée qui devient le livre favori de sa jeunesse.

Etant petit garçon je lisais son roman,* Et je le lis encore ayant la barbe grise.

D'après le témoignage d'Olivet, c'est de « l'œuvre exquise » d'Urfé qu' « il tirait ces images champêtres qui lui sont familières et qui font toujours un si bel effet dans la poésie.» Nous verrons que la Fontaine puisa ailleurs que dans VAst7^ée le sentiment de la nature, si rare au Grand Siècle. D'ailleurs, le jeune lecteur cherchait là beaucoup moins des leçons que des amusettes pour son imagination vagabonde. Il demeura tel toute sa vie, et il avait depuis longtemps barbe grise, quand il avouait :

Si Peau d'âne m'e'tait conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

Un ami, son parent, l'aida, d'un bon conseil, à comple'ter ce que pre'sentait d'incomplet l'éducation de son génie. « Un de ses parents, dit d'Olivet, nommé Pintrel, homme de bon sens et qui n'était pas ignorant, lui fît comprendre que, pour se former, il ne devait pas se borner à nos poètes français; qu'il devait lire, et lire sans cesse, Horace, Virgile, Térence. Il se rendit à ce sage conseil. »

C'est alors qu'il put écrire :

Térence est dans mes mains, je m'instruis dans

[Horace; Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.

Il y joignit la lecture attentive des chefsd'œuvre de la littérature étrangère :

Je chéris l'Arioste, et j'estime le Tasse; Plein de Machiavel, entêté de Boccace, J'en parle si souvent, qu'on en est étourdi.

Mais c'est aux anciens qu'il reviendra bientôt de préférence.

Quand notre siècle aurait ses savants et ses sages, En trouverai-je un seul approchant de Platon ?

Il disait cela, au moment de la célèbre querelle des anciens et des modernes, que nous avons déjà racontée ailleurs, et où il prit

parti, avec tant de verve, pour l'imitation des modèles de l'antiquité.

Ces goûts et ces lectures le mirent promptement en relation avec les hommes de lettres du temps. Il se plaisait en leur société, sauf à. les amuser à son tour par des distractions qui le rendirent bientôt célèbre.

Tallemant des Réaux en raconte deux traits, qu'on se répétait dans les groupes littéraires du moment.

« Un garçon de belles-lettres, et qui fait des vers, dit-il, nommé la Fontaine, est un grand rêveur. Son père, qui est maître des eaux et forêts de Château-Thierry, en Champagne, étant à Paris pour un procès, lui dit :

« — Tiens, va vite faire telle chose, cela presse.

« La Fontaine sort et n'est pas plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père lui avait dit. Il rencontre de ses camarades, qui, lui ayant demandé s'il n'avait point d'affaires :

« = — Non, leur dit-il, et alla à la comédie avec eux. »

L'autre trait se trouve ainsi narré au tome II des Historiettes de Tallemant des Réaux :

« Une autre fois, en venant à Paris, il attacha à l'arçon de la selle un gros sac de papiers importants. Le sac était mal attaché et tombe. L'ordinaire passe, ramasse le sac, et, ayant trouvé la Fontaine, il lui demande s'il n'avait rien perdu. Ce garçon regarde de tous côtés :

« — Non, dit-il, je n'ai rien perdu.

« — Voilà un sac que j'ai trouvé, lui dit l'autre.

« — Ah ! c'est mon sac, s'écria laF'ontaine; il y va de tout mon bien.

« Il le porte entre ses bras jusqu'au gîte. »

M. Mesnard rapproche de cette anecdote celles qui se trouvent dans le Livre sans nom^ petit ouvrage anonyme imprimé en 1695.

« Au sortir du dîner avec ses amis, il ne les connaît pas dans la rue. Un soir, lui ei moi fûmes au convoi du pauvre Miton; huit jours après, il alla chez lui demander à sa nièce des nouvelles de sa santé.

« Bien davantage, il avait un procès assez considérable qu'on devait juger un certain jour. M. de M. . . (sans doute M. de Maucroix), son ami, lui envoya, à la campagne où il

était, un cheval, pour venir solliciter les juges. En chemin, il oublia son procès, s'arrêta à une lieue de Paris, chez un de ses amis, où il parla de vers toute la nuit. Le lendemain, il n'arriva qu'à dix heures du matin, que les juges étaient au Palais ; il n'en trouva pas un. Comme de M... lui reprochait sa négligence, il répondit qu'il était bien aise de n'avoir trouvé personne, qu'aussi bien il n'aimait point à parler ni à entendre parler d'affaires. » Nous aurons bien des fois l'occasion de citer d'autres traits de cette infirmité d'esprit du rêveur que fut la Fontaine.

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