‹ La FontaineChapitre 14 sur 18 · LA FIN · texte numérisé non relu

LA FIN

Sommaire. — J'y allais.— Deux vrais amis. — Sous de riches lambris. — La Fontaine rétracte ses Contes devant l'Académie française. — Le cilice. — Témoignage de Boileau. — Le dernier recueil de fables — L'épître dédicatoire au duc de Bourgogne. — La dernière fable, — Cette leçon sera la fin de ces ouvrages. — L'appel de la tombe. — Adieux à Maucroix. — La mort. — Nous avons été amis plus de cinquante ans.

ORSQu'iL fut rétabli, la Fontaine, que la mort de M"^^ de la Sablière laissait sans asile, dut sortir de cette maison de la rue Saint- Honoré, qui lui fut si hospitalière. Comme il sortait, il rencontra M. d'Hervart, qui lui offrit de venir demeurer chez lui.

— J'y allais, répondit-il à ce secourable ami.

C'est, observe justement M. Mesnard, un des mots les plus charmants qu'ait jamais

inspirés l'amitié confiante. Il est digne du poète qui a écrit la fable des Deux Amis :

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :

L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.

Uhôtel d'Hervart, qui s'ouvrait alors à l'illustre vieillard et fut l'abri de ses derniers jours, était situé rue de la Plâtrière (i). Mignard l'avait décoré de deux plafonds peints, l'un sur toile, l'autre à fresque. Le premier représentait l'apothéose de Psyché, le second quelques traits de l'histoire d'Apollon.

La Fontaine ne prévoyait point qu'il finirait sa vie dans cette somptueuse demeure, le jour où il disait :

Je ne dormirai point sous de riches lambris.

Mais voit-on que le somme en perde de son prix?

Au reste, continue M. Mesnard à qui nous empruntons tous ces détails, le doux somme et le bienfaisant repos peuvent se trouver

(i) Aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau. Cet ancien hôtel d'Epernon était devenu l'hôtel d'Hervart, depuis que Barthélémy Herwarth l'avait acheté et fait reconstruire plus somptueusement. Il fut ensuite acquis par Fleurian d'Armenonville, qui Iç fit, à son tour, rebâtir, et enfin par Louis XV, en 1757, pour y établir l'hôtel royal des postes. (Mesnard, op, cit. y p. 5 X q V et vi.)

aussi dans les riches hôtels, voire dans les palais, quand on y sent près de soi la tendre amitié; et, quoique le poète fût d'humeur à se contenter d'un humble toit, il ne dut pas lui déplaire de se voir entouré de la gloire de Psyché, un de ses rêves poétiques, et des peintures deMignard, homme de Champagne comme lui, et depuis longtemps son ami.

Il vécut là, deux ans encore, après la maladie, jugée mortelle, qui avait été l'occasion d'un si grand changement dans ses sentiments.

(( Il tint, dit l'abbé Pouget, la parole qu'il avait donnée. La première fois qu'il fut en état d'assister à l'Académie, il renouvela les protestations qu'il avait faite avant la réception du saint-viatique, et il lut à l'assemblée une paraphrase en vers français de la prière des morts Dies irœ. »

Sincère dans sa conversion, il justifiait le joli mot de M"^^ de la Sablière sur lui :

« M. de la Fontaine ne ment point en prose.

« Vrai dans sa pénitence, ajoute d'Olivet, comme dans tout le reste de sa conduite, n'ayant jamais songé à tromper en rien ni Dieu ni les hommes. »

Maucroix, l'ami et le confident des sentiments du poète repentant, trouva sur lui, tandis qu'on le déshabillait pour l'ensevelir, le cilice qu'il garda comme une relique précieuse, de laquelle Boileau écrivait :

« Les choses hors de créance qu'on m'a dites de M. de la Fontaine sont à peu près celles que vous avez devinées; je veux dire que ce sont ces haires, ces cilices et ces disciplines dont on m'a assuré qu'il usait fort fréquemment, et qui m'ont paru d'autant plus incroyables de notre défunt ami, que jamais rien, à mon avis, ne fut plus éloigné de son caractère que ces mortifications. Mais quoi ! la grâce de Dieu ne se borne point aux simples changements, et c'est quelquefois de véritables métamorphoses qu'elle fait. »

Lorsque la Fontaine eut repris quelques forces, il s'occupa du troisième et dernier recueil de ses fables, achevé d'imprimer le 1" septembre lôgS. C'est aujourd'hui le livre XII.

L'épître,qui le dédie au duc de Bourgogne, est d'une plume fort bonne encore :

(( Monseigneur, y écrit-il, je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d'éclat; tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original a été l'admiration de tous les siècles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Esope sont une ample matière pour ces talents ; elles embrassent toutes sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière

d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connoîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie : quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire

et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu'on ne Ta dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne; et je suis avec un profond respect, etc. »

Bien qu'il ait dit dans la première des fables de ce dernier recueil

Mon esprit diminue!...

les 27 compositions qu'il renferme contredisent cette modeste affirmation.

La dernière, le Juge arbitre^ VHospitalier et le Solitaire^ témoigne des préoccupations maintenant plus graves du fabuliste mourant

Trois saints, également jaloux de leur salut, Porte's d'un même esprit, tendaient à même but. Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses : Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.

La fable est un adieu :

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages!

L'appel de la tombe se faisait entendre.

— Je t'assure, écrit-il le i6 février i6g5 à Maucroix, que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie.

La veille, en effet, au milieu de la rue du Chantre, il avait été pris d'une faiblesse si grande qu'il crut mourir.

— O mon cher, ajoutait-il, mourir n'est rien ; mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes devant moi.

Maucroix lui répondit :

— Mon cher ami, la douleur que ta dernière lettre me cause est telle que tu te la dois imaginer. Mais en même temps je te dirai que j'ai bien de la consolation des dispositions chrétiennes où je te vois. Mon très cher, les plus justes ont besoin de la miséricorde de Dieu. Prends-y donc une entière confiance, et souviens-toi qu'il s'appelle le Dieu des miséricordes et le Père de toute consolation. Invoque-le de tout ton cœur. Qu'estce qu'une véritable contrition ne peut obtenir

de cette bonté infinie? Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie, et souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n'as pas la force de m'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véritable ami. Que Dieu, par une très grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps et de celle de ton

ame

Ils étaient bien changés, et de langage et de pensées, les joyeux camarades des années légères; mais, comme, par la constance de leur sympathie, ils étaient restés les mêmes!

Le mercredi i3 avril 1695, la Fontaine mourait à l'hôtel d'Hervart, « avec une constance admirable et toute chrétienne », dit Charles Perrault.

Il était âgé de soixante-treize ans et neuf mois.*

Maucroix écrit, dans ses Mémoires :

« Le i3..., mourut à Paris mon très cher et très fidèle ami, M. de la Fontaine ; nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoirconduit l'amitié extrême

que je lui portais jusques à une si grande vieillesse, sans aucune interruption ni aucun refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, etautantle dernier jour que le premier. Dieu, par sa miséricorde, le veuille mettre dans un saint repos! C'était l'âme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue : jamais de déguisement, je ne sais s'il a menti en sa vie; c'était au reste un très bel esprit, capable de tout ce qu'il voulait entreprendre. Ses fables, au sentiment des plus habiles, ne mourront jamais, et lui feront honneur dans toute la postérité. »

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