‹ La FontaineChapitre 13 sur 18 · IC · texte numérisé non relu

IC

« mis depuis quelque temps à lire le Nouveau « Testament : je vous assure que c'est un fort (c beau livre ; mais il y a un article sur lequel « je ne me suis pas rendu, c'est celui de l'éter- « nité des peines. Je ne comprends pas com- « ment cette éternité peut s'accorder avec la « bonté de Dieu. » J'avais, continue l'abbé Pouget, ces matières fort présentes, parce que je sortais de dessus les bancs de la Sorbonne, où ces questions sont fort agitées ; je lui expliquai sur cela, avec étendue et vivacité, les principes de saint Augustin et des autres Pères ou théologiens. »

(( L'abbé Pouget se retira ; mais l'ami qu'il avait amené resta. La Fontaine lui dit qu'il était très satisfait du jeune vicaire; que, s'il prenait le parti de se confesser, il ne voulait pas d'autre confesseur que lui. Mais il ajouta qu'il avait des difficultés sur lesquelles il désirait des éclaircissements, et il pria son ami d'engager l'abbé Pouget à revenir.

« L'abbé Pouget revint dans l'après-midi et engagea seul avec la Fontaine de nouvelles discussions. Elles furent continuées deux fois par jour, pendant dix à douze jours consécutifs. La garde de la Fontaine, qui se trouvait en tiers à ces longues conférences, crai-

gnait qu'elles ne fatiguassent son malade, et elle dit à l'abbé Pouget, qui exhortait le poète à la pénitence : « Hé ! ne le tourmentez pas <( tant, il est plus bête que méchant, m

« Cette femme était singulièrement touchée de sa bonté et de sa douceur. Aussi, un jour que l'abbé avait été plus véhément qu'à l'ordinaire, sur les peines réservées aux pécheurs incrédules et endurcis, elle le tira dans un coin de la chambre et lui dit avec un air de compassion : « Monsieur, Dieu n'aura « jamais le courage de le damner. »

« L'abbé Pouget, dans sa relation, nous apprend que la Fontaine mit, dans ses discussions avec lui, beaucoup d'abandon et de franchise. « C'était un homme, dit-il, qui, sur (c mille choses, pensait autrement que le reste « des hommes, aussi simple dans le mal que « dans le bien. Sa maladie le mit en état de « faire des réflexions sérieuses; il saisissait le « vrai et il s'y rendait : il ne cherchait point « à chicaner. »

« La Fontaine, après ces longues conférences, déclara à l'abbé Pouget qu'il était convaincu, et oulut se confesser à lui. L'abbé s'excusa sur sa jeunesse et sur son peu d'expérience, il offrit à notre poète de continuer à le

voir et à l'aider de ses conseils, mais il tâcha de le déterminer à prendre un confesseur plus âgé. La Fontaine ne voulut point y consentir, et il insista pour n'en avoir pas d'autre que le jeune vicaire de Saint-Roch. Alors celui-ci lui dit qu'avant de se rendre à ses désirs, il fallait qu'il se soumît à quelques conditions indispensables sur des points importants. Le premier était relatif à ses Contes, Le confesseur exigeait que la Fontaine prît l'engagement de ne faire usage du talent qu'il avait pour la poésie que pour travailler à des ouvrages de piété, et d'employer le reste de ses jours aux exercices d'une vie pénitente et édifiante, que non seulement il promît de ne contribuer jamais à l'impression ni au débit de ses Contes,, mais encore qu'il fît une satisfaction publique, soit devant le Saint-Sacrement s'il était obligé de le recevoir dans sa maladie, soit dans l'assemblée de l'Académie française la première fois qu'il s'y trouverait, et enfin qu'il demandât pardon à Dieu et à l'Eglise d'avoir composé ce livre.

(( M. de la Fontaine, dit l'abbé Pouget, eut (c assez de peine à se rendre à la proposition (c de cette satisfactionpublique.il ne pouvait « s'imaginer que le livre de ses Contes fût

« un ouvrage si pernicieux, quoiqu'il ne le « regardât pas comme irrépréhensible et qu'il a ne le justifiât pas. Il protestait que ce livre a n'avait jamais fait de mauvaises impres- « sions sur lui en l'écrivant, et il ne pouvait (( pas comprendre qu'il pût être si fort nui- « sible aux personnes qui le liraient. Ceux 0 qui ont connu plus particulièrement M. de « la Fontaine, ajoute M. l'abbé Pouget, « n'auront pas de peine à concevoir qu'il ne « faisait pas de mensonge en parlant ainsi, (c quelque difficile qu'il paraisse de croire cela « d*un homme d'esprit et qui connaissait le « monde. »

« Cette assertion de l'abbé Pouget se trouve confirmée par une naïveté plaisante de notre poète, qui nous est racontée par Louis Racine. Avant que l'abbé Pouget eût consenti à l'assister, Boileau et Racine, instruits des bonnes dispositions de leur ami lors des premières atteintes de sa maladie, lui avaient amené un bon religieux pour le confesser. Celui-ci exhortait son pénitent à des prières et à des aumônes. « Pour des aumônes, dit la Fonte taine, je n'en puis faire, je n'ai rien ; mais « on fait une nouvelle édition de mes Contes^ « et le libraire m'en doit donner cent exem-

« plaires. Je vous les donne ; vous les ferez « vendre pour les pauvres. » Le confesseur, presque aussi simple que le poète, alla consulter un célèbre prédicateur nommé D. Jérôme pour savoir s'il pouvait recevoir cette aumône.

« M. l'abbé Pouget, cependant, parvint facilement à convaincre la Fontaine qu'il se trompait sur l'opinion qu'il avait de ses Contes, et il le fit consentir à faire sur ce point une réparation publique ; mais notre poète montra beaucoup de résistance sur l'autre point exigé par son directeur, et qui nous reste à expliquer.

« L'abbé Pouget avait appris que la Fontaine avait composé depuis peu une pièce de théâtre qui avait paru excellente à tous ceux qui l'avaient lue, et qu'il devait bientôt la remettre aux comédiens pour la faire jouer.

« L'abbé exigeait que la Fontaine fît le sacrifice de cette pièce, se fondant sur ce que, la profession de comédien étant interdite par les lois de l'Eglise, il n'était pas permis de contribuer au maintien de cette profession en travaillant à des pièces pour les faire représenter. Le poète, qui avait encore présente à l'esprit la controverse qui avait eu lieu à ce

sujet entre Nicole et son ami Racine, trouvait cette opinion trop sévère, et il en appela au sentiment d'hommes plus âgés et plus instruits. L'abbé Pouget y consentit volontiers et promit d'acquiescer à la décision qui serait rendue par des théologiens compétents. La Fontaine consulta la Sorbonne et entre autres M. Pirot, savant professeur, qui fut depuis chancelier de l'Eglise et de l'Université de Paris. Pirot et les autres docteurs de la Sorbonne assurèrent à la Fontaine que son jeune directeur lui avait dit la vérité et n'avait rien exagéré. Alors il jeta sa pièce au feu, et, comme il n'en avait pas de copie, elle n'a jamais été publiée.

« Ces deux articles réglés, notre poète se prépara à une confession générale ; il y employa beaucoup de temps. Sa tête était entièrement libre. Il se confessa ensuite, ajoute l'abbé Pouget, avec des sentiments de piété très édifiants.

« Cependant, la maladie de la Fontaine s'étant aggravée, les médecins jugèrent qu'il était temps de lui faire recevoir le saint viatique. Il fixa lui-même le jour, et convint, la veille, avec le jeune vicaire du curé de Saint-Roch, qu'il ferait prier messieurs de

l'Académie française de s'y trouver par députe's. Le 12 février 1698, jour fixé, qui était le premier jeudi de carême, les députés de l'Académie se rendirent à dix heures du matin à l'église, et accompagnèrent le Saint- Sacrement qu'on porta chez la Fontaine.

Lorsque l'abbé Pouget fut entré dans la chambre, elle se trouva remplie de personnes de la plus haute distinction et d'hommes de lettres qui, pour être témoins de cet acte pieux, s'étaient joints aux académiciens. Le Saint- Sacrement fut posé sur une table, devant le malade, qui se trouvait assis dans un fauteuil. L'abbé Pouget fit les prières prescrites par le rituel, et, dès qu'il les eut terminées, la Fontaine, en présence de cette nombreuse assemblée, exprima dans les termes les plus formels son repentir d'avoir écrit ses Contes ; il manifesta l'intention où il était de passer le reste de ses jours dans les exercices de la pénitence et de ne plus s'occuper qu'à la composition d'ouvrages de piété. Le confesseur lui fit ensuite une exhortation pieuse et le recommanda aux prières de tous les assistants. Tous se mirent à genoux et prièrent, tandis que le malade recevait le saint viatique. » Que cette sincérité est belle et grande ! que

j'aime que la Fontaine ne cède pas du premier coup aux exigences de l'abbé Pouget et qu'il veuille avoir l'avis de la Sorbonne ! Tout est grave pour lui dans l'acte qu'il va faire; rien n'est chose convenue et de forme. Aussi, quoiqu'il ait retrouvé la santé pendant deux ans, il persévéra dans ses pieux sentiments; il se soumit même par pénitence à des austérités que l'abbé Pouget ne lui avait ni prescrites ni conseillées, et que ses amis ont ignorées tant qu'il a vécu. 11 portait sur lui un cilice que l'abbé d'Olivet a vu entre les mains de Maucroix, l'ami de la Fontaine, qui le gardait en mémoire de la sincère piété de son ami ; et Racine, le fils, a eu raison de dire de la Fontaine dans une de ses épîtres à Jean- Baptiste Rousseau :

Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours, Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours, Du Maître qui s'approche il prévient la justice, Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.

M"^^ de la Sablière ne fut pas du nombre des amis qui se trouvèrent près de la Fontaine, lorsqu'il reçut les derniers sacrements. Elle était morte, le 6 janvier lôgS, dans une maison de la rue aux Vaches, qui était au quartier du Luxembourg.

Cette mort désorienta le poète, mais ne changea rien à sa conversion.

(( Jamais, observe l'abbé d'Olivet, jamais la Fontaine n'avait été impie par principes, mais il avait vécu dans une prodigieuse indolence sur la religion comme sur le reste » (i).

(i) Il accompagnait quelquefois Racine dans ses dévotions; témoin le jour où cet ami, étant avec lui à Ténèbres, lui mit dans les mains les petits prophètes. Il trouvait, il est vrai, l'office un peu long, et Racine lui donna le saint livre pour l'occuper. L'essentiel est que la lecture fit merveille. La Fontaine y devint enthousiaste admirateur de Baruch, et, pendant quelques jours, il ne rencontra plus un ami sans lui dire: a Avez-vous lu Baruch ? C'était un beau génie. »

Page 1