‹ La fontaine d'AhusquyChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

km bnreanx du PROGRÈS MÉDICAL t, rue des Écoles.

V,A.DELAHAYEelC'°,Libraires-É(lileurs 23, Place de l'EcoIe-de-Médecine.

LA

FONTAINE D'AHUSOUI

En dehors des contrées basques et béarnaises, qui connaît les eaux d'Ahusquy ? Les « Guides aux Pyrénées » les signalent pourtant ; ils vantent les beautés du site et les vertus de la source, mais quel médecin y envoie ses malades? Les bergers des pâturages environnants, les paysans d'Aussurrucq, d'Alçay et de Tardets, quelques bourgeois de Mauléon, de Saint- Jean-Pied-de-Port et du pays d'Oloron en forment la clientèle depuis un temps immémorial ; il faut y ajouter des « Américains », c'est ainsi qu'on appelle les anciens colons de Buenos -Ayres ou de Montevideo. On émigré facilement dans notre Béarn; deux ou trois ans avant la conscription — et pour y échapper — les jeunes hommes s'expatrient en grand nombre et gagnent l'Amérique du sud; beaucoup succombent, quelques-uns se fixent définitivement là-bas ; d'autres enfin, après avoir réalisé une petite fortune, retournent en France et, pour la plupart, s'établissent à Bordeaux. Mais l'amour de la

montagne natale les tient toujours ; ils viennent chaque année y passer quelques mois, et Ahusquy est un des lieux qu'ils affectionnent.

Les registres des deux auberges qui sont à peu près tout le hameau témoignent que, pendant l'été de 1877, quatre cent trente-une personnes se sont installées autour de la source, mais ce nombre doit à peine représenter la moitié des buveurs d'une saison; beaucoup ne pourraient payer les frais d'hôtel, ils retournent tous les soirs chez eux, ou dorment la nuit dans les huttes de bergers, les « cayolars », comme on dit dans la Soûle. Ces petites cabanes ont tout au plus quelques mètres carrés ; le mur d'enceinte, formé de gros moellons sans ciment, s'élève de deux à trois pieds au-dessus du sol ; il soutient un toit aigu fait de débris de schiste ou de planches façonnées comme des ardoises ; deux énormes galets constituent le foyer; il n'y a pas de cheminée, la fumée s'échappe par les fissures de la bâtisse; sur la terre nue, ou bien, dans les cayolars plus luxueux, sur une sorte de charpente horizontale, on jette quelques brassées de fougère ; le grand chaudron de cuivre rouge pour la fabrication des fromages et les vases de fer-blanc servant à la traite des brebis, complètent le mobilier. Avant la construction des auberges, les cabanes voisines de la fontaine rapportaient aux heureux possesseurs de ces hôtelleries primitives, jusqu'à deux ou trois cents francs de loyer annuel.

La population flottante est encore assez considérable ; de vastes pâturages entourent Ahusquy; nombre de montagnes environnantes sont couvertes de gazon et ces prairies naturelles appartiennent à des communes qui louent aux gens de la plaine le droit de pâture pour leur bétail : les prix varient suivant le district ; ici, par exemple, un mouton paye cinquante centimes durant la saison, une vache ou un cheval, deux francs. Un syndicat est chargé de percevoir l'argent, puis de le répartir entre les com-

mimes intéressées d'après l'étendue ou la qualité des herbages.

Mais chaque propriétaire de troupeau ne pourrait se permettre le luxe d'un berger; il s'associe avec des voisins, et, au nombre de six ou sept, ils mêlent leurs brebis, marquées, d'aiUeurs, d'un signe distinctif, une large raie rouge ou bleue; cinq à six cents bêtes au moins, sont donc confiées à la garde d'un seul pasteur qui reste huit jours àla montagne; au bout de ce temps, il est remplacé par un autre, envoyé par le second propriétaire ; la semaine suivante, un troisième viendi^a à son tour ; c'est ainsi que se renouvelle sans cesse la nomade colonie qui vient, bêtes et gens, s'abreuver à la fontaine d'A,hus-

La source, d'un débit très-inconstant, est, du reste, peu abondante. Après les pluies, le jet s'élance avec plus de vigueur, mais pendant la sécheresse, ce n'est qu'un chétif filet d'eau qui ne donne guère plus d'un douzième de litre à la seconde; cinq htres par minute environ.

Il s'échappe d'une étroite Assure, au niveau d'une large brèche coupée sur le flanc de la montagne; les terres se sont éboulées, mettant à nu la roche schisteuse qui forme un mur perpendiculaire dont les teintes noires, bronzées ou blanches, selon les jeux de la lumière, tranchent sur la verdure des pâturages environnants. On ne saurait décrire l'effet pittoresque de la fontaine aux heures où se réunissent les buveurs : du bas de la montée, on n'entend point encore les rumeurs qui s'élèvent des groupes ; leurs mouvements se distinguent à peine, on dirait une foule attentive et muette. Cette scène rappelle invinciblement à tout huguenot Ja vieille gravure que l'on trouve encore dans les familles protestantes du midi : Une Assemblée au désert, à l'époque des persécutions religieuses.

De près, le tableau change ; tout ce monde se remue, parle, chante, rit aux éclats; les bergers ont laissé leurs

troupeaux à la garde des chiens. Coiflfés du béret, cliaussés de sandales, vêtus de leur veste bleue et du pantalon do velours que retient la ceinture rouge, ils s'échelonnent sur les gradins naturels qui s'étagent au-dessus de la source, ils dominent l'étroite terrasse où les buveurs se pressent ; ils agitent leur « maquila », le redoutable bâton des Basques, interpellent les jeunes filles et se gaussent volontiers de l'ignorant qui ne comprend pas leur langue. L'assistance est trop nombreuse pour que chacun puisse approcher de l'unique robinet, mais la complaisance est extrême; d'ailleurs, tous ici se connaissent dès le premier jour ; les plus voisins de la fontaine prennent le verre pour le remplir, on se le passe à la ronde et, parfois, on a la chance de recevoir le gobelet des mains de quelque rustique et charmante Rébecca.

De temps à autre, deux ou trois brebis altérées fendent les groupes sans façon ; elles se dressent pour atteindre le tuyau et appuyant leurs pieds de devant sur la margelle, ouvrent la bouche pour recevoir le filet d'eau, ou bien entourent le robinet de leurs lèvres et boivent de par une méthode que jusqu'ici je croyais toute humaine; elles prennent leur temps, mais il faut que leur station à la source soit bien longue pour lasser la patience de leurs bergers. Le gros bétail asts^^is discret; il forme, à quelque distance, un cercle autour des buveurs, attendant, pour s'approcher de la fontainè, que les abords en soient devenus libres. Parfois cependant, quelque vache plus émancipée essaie de traverser la foule ; un coup de « maquila « sur le mufle la met bien vite à la raison.

Ahusquy possède en tout quatre maisons dont l'âspect n'a rien d'enchanteur ; à la nuit tombante, lorsque le paysage n'a pas encore révélé tout ce qu'il a decharraes, l'arrivant se demande avec terreur de quelle vie il vivra pendant ses vingt et un jours réglementaires. Les deux auberges principales sont bâties sur le même modèle : la fa-

çade, badigeonnée de jaune rougeâtre, est percée de dix petites ouvertures munies de contrevents sang de bœuf; on entre par une porte basse ; à droite, on voit une cuisine enfumée d'où s'échappe à flots une odeur pénétrante d'ail et de jambon ; à gauche, une salle à manger assez propre ; en face, un escalier sombre mène au premier étage divisé en deux par un corridor sur lequel s'ouvrent, de chaque côté, cinq chambres ou plutôt cinq cellules, dont le mobilier est des plus simples : un lit de bois, une table à peine rabotée, une mauvaise chaise... nous allions oublier une glace mal étamée et toute gauchie, grande comme les deux mains, et une loque de camelot simulant une descente de lit. Il faut savoir comme les planchers sont joints ! Aussi, lorsque dans les ébats du dortoir supérieur un vase se renverse — à Àhusquy de par la source les vases sont toujours pleins, — les dormeurs du premier rêvent qu'ils se promènent, sans parapluie, sous une averse battante ; ils se réveillent et constatent avec horreur que leur songe est une réalité. Pendant notre séjour cette plaisanterie se renouvela deux nuits de suite pour un de nos voisins ; la menace formelle d'un coup de fusil fit seule cesser cet aimable divertissement.

Le grenier sert de refuge à ceux qui ne peuvent s'ofl'rir le luxe d'une chambre. Douze ou quatorze lits pressés les uns contre les autres reçoivent une vingtaine d'hommes et de femmes qui s'entassent péle-mêle. Aussi, le matin, que d'histoires d'un goût douteux vont défrayer les commérages à la fontaine! On pourrait largement y puiser pour un chapitre sur les mœurs patriarcales du pays basque. Du reste, le sacré n'est pas loin du profane ; dans l'une des deux auberges, une cloison distrait une partie de la soupente pour la transformer en chapelle ; c'est là que les prêtres en villégiature disent leur messe quotidienne.

Mais si le gîte laisse quelque peu à désirer, la table, du moins, est parfaite : mouton bouilli, mouton en sauce, mou-

ton braisé, mouton grillé, mouton rôti... chaque repas vous ofifre du mouton deux fois, trois, le plus souvent. Or, je vous le jure, on ne le trouve point monotone: en quittant Ahusquy, vous regrettez le mouton, et peut-être en emportez-vous pour le savourer encore à la première étape. Un noble seigneur de Mauléon racontait qu'il envoyait autrefois des bécasses à ses amis de Paris ; mais le gibier du Nord valait bien le sien... il essaya des gigots d'Ahusquy. Ceux-là, du moins, n'eurent pas de rivaux. Œufs toujours frais, pain excellent, vin passable, bonne volaille, truites renommées, n'est-ce pas de quoi satisfaire les plus exigents ? Puis, si vous avez quelque accointance avec la cuisine, on vous servira chaque matin une « pipérade, » macédoine d'œufs, de jambon, de tomates, de mie de pain, de vinaigre, de piments , et si votre palais n'est pas emporté du coup, dites qu'un dieu vous protège.

Pierre^ notre aubergiste, est solide et bien bâti, un basque de belle venue : ses jambes robustes portent un ventre légèrement arrondi, chose rare dans ces parages ; ses cheveux courts et frisés grisonnent déjà ; sous ses sourcils noirs, touffus et saillants, étincellent des yeux bleus qui éclairent singulièrement sa forte figure ; son nez régulier, droit et ferme se relève vers la pointe et donne un air tant soit peu gouailleur à sa rude physionomie. Même le dimanche, Pierre semble toujours rasé de l'avant-veille ; il est maître chez lui, et bien qu'il se dandine en marchant, il a parfois des attitudes de Neptune en courroux ; mais qui reconnaît son autorité et s'incline, est sûr de rencontrer protection, aide et paroles courtoises. Basques ou Béarnais, Français ou Espagnols, il est prêt à causer dans leur langue avec chacun de ses hôtes ; tour à tour aubergiste, boucher, charpentier, servant de messe en été, il fabrique, l'hiver, des cercles de tamis, bâtit des cayolars à l'entreprise, et nul, mieux que lui, ne fait œuvre de ses deux naains. Tous les métiers lui sont bons, « hors la

contrebande, » aœare-t-iJ. Mais lorsqu'on l'interroge sur ce point, on ne sait guère trop s'il faut en croire son œil qui semble dire oui, ou sa bouche qui, formellement, dit non. Son auberge a beau se trouver à l'endroit le plus propice, en face de cols élevés et ardus, mais accessibles à sa mule aux jarrets de fer, là, tout près de la forêt d'Irat3^.. (e Non, Monsieur, non, jamais la moindre contrebande ! »

Et pour mieux vous convaincre, il vous raconte les tentations violentes qui assaillirent sa vertu lors de la guerre carliste : « Cent mille francs. Monsieur, qu'on m'offrait pour faire passer en Espagne vingt-deux mille fusils! »Les expéditeurs se chargeaient dé les lui remettre au point' qu'il indiquerait lui-même, vers Aussurrucq, Alçay ou Tardets ; il n'avait plus qu'à franchir la Montagne-Noire et déposer les ballots d'armes dans les bois d'Iraty; Pierre fut héroïque ; mais ce n'est pas sans un soupir de regret qu'il ajoute : « Les fusils passèrent par Baïgorry ; un autre a eu les cent mille francs. » Les douaniers ne paraissent pas croire à l'innocence de notre ami ; un brigadier le catéchisait doucement devant nous: « Vous gagneriez plus en vous mettant de notre bord ; si vous vouliez nous aider, on vous donnerait cent francs par prise importante. » Use récrie avec indignation ; Pierre ne mange pas de ce pain là !

Sa maison, dont le terrain est loué pour une période de 99 ans, est assise à mi-montagne, à 904 mètres au-dessus du niveau de la mer ; elle regarde un des plus beaux horizons pyrénéens, et je ne sais qu^un endroit — Orion — oii le pic d'Anie se dresse au loin avec plus de calme sérénité. Au pied de la terrasse naturelle où l'on a bâti l'auberge, la pente est si abrupte qu'elle retient à peine quelques lambeaux de gazon ; les brebis cependant y trouvent à paître et leur blanc troupeau se détache sur le gris-ardoisé de la roche et le feuillage luisant des houx.

La vallée est étroite ; au-dessous d'Ahusquy, elle forme une gorge qui s'élargit vers Alçay, pour donner place à

quelques maisonnettes blanches entourées de champs cultivés. Selon la coutume en Béarn, chaque parcelle est limitée par une haie de ronces ou un mur de pierres sèches ; la campagne ressemble à un damier aux cases irrégulières, variant de couleur, suivant la culture. Ici du maïs, là une prairie, voire môme un champ de blé qui commence à peine à jaunir et dont la moisson ne se fera guère qu'à la fin d'août.

Pour peu que le terrain se relève, la forêt déborde ; tout le versant qui regarde la montagne d'Ahusquy est couvert de hêtres magnifiques, dont rond03'ante verdure se raie çà et là de traînées bleuâtres, produites par la fumée qui s'échappe des huttes de sabotiers. Au-dessus de cette première liauteur, une seconde s'élève, et de contreforts en contreforts, l'œil atteint les cimes dernières où la montagne lointaine, perdue dans l'atmosphère lumineuse, semble emprunter de la nature de l'air et devenir transparente comme lui.

La partie occidentale de la chaîne, la Rhune et les Aldudes, est cachée parla Montagne-Noire, Mendibelza, si belle d'ailleurs et si hardie de formes, qu'on n'oserait regretter la vue que dérobe sa crête. Elle mérite bien son nom : Dressée brusquement sur la vallée de Lecumberry, son flanc est creusé d'incisures étroites où croissent les hêtres et dont le fond n'est jamais frappé directement par les rayons du soleil ; le gros bétail, les brebis même ne sauraient y paître; seules, les chèvres se hasardent sur ces pentes escarpées, et mal leur en prend quelquefois : pendant notre séjour, en plein mois d'août, les loups d'Iraty ont dévoré deux imprudentes qui s'étaient trop éloignées de leurs défenseurs, les gros chiens du pays. Les difiîculté^s mêmes de son escalade font de la Montagne -Noire la route favorite des contrebandiers, encore ne l'abordent-ils pas de front ; ils prennent par un des côtés et doivent franchir une dangereuse arête dominant à pic les vallées de Larrau

et de Lecumberry ; de véritables escaliers, en partie creusés par les pasteurs, conduisent au sommet du mont, d'où l'on voit, à peu de distance, les premiers groupes d'arbres de l'immense forêt d'Iraty qui envahit les deux frontières et que peuplent, avec les genettes, les chevreuils et les renards, les sangliers, les loups et les ours.

A l'est de Mendibeiza, se déroule la chaîne des Pyrénées, qui croissent en altitude, à mesure qu'elles se rapprochent du massif central ; voilà le montOrhy que termine une pyramide absolument triangulaire; l'Anie dont l'un des sommets rappelle le sein d'une Vénus grecque, et, tout à fait à l'horizon, la pointe extrême du Pic du Midi d'Ossau. Ils forment au loin la « paisible assemblée des monts » que rien ne trouble dans sa solitude. Il faut les voir d'Ahusquy, lorsque le soleil se couche derrière les côtes d'Espagne, quand le dernier buveur a quitté la fontaine ; les troupeaux ont gagné les pâturages inférieurs ; autour de vous se fait un silence que rendent plus saisissant encore les bruits qui, par moments, montent du fond de la vallée : la cognée du sabotier sur le tronc d'un hêtre ou la clochette de quelque vache errante.

La source d'Ahusquy est la seule eau qu'on trouve à plusieurs lieues à la ronde ; le Saison, la rivière la plus voisine, coule dans une autre vallée; les pluies qui s'abattent sur la montagne sont bien vite absorbées par les fissures du sol ; au fond de la gorge même, le cours des eaux est souterrain ; çà et là, les galeries qu'elles ont creusées se sont effondrées sous le poids des terres surincombantes ; c'e.st ainsi que se sont formés ces vastes entonnoirs, ces dépressions circulaires dont les montagnes d'Ahusquy sont criblées. Le long du sentier d'Aussurrucq, ils s'espacent assez régulièrement des deux côtés, et leurs parois tapissées d'une végétation vigoureuse, découpent leur immense cuve verdoyante au milieu des genévriers, des fougères et des brandes déjà rougies par l'automne.

11 en est qui constituent de véritables abîmes ; le plus remarquable se trouve à une demi-heure de marche de la fontaine. On traverse, pour s'y rendre, une forêt de hêtres dont les racines poussent à travers les exfoliations des schistes ; au milieu d'une clairière étroite, s'ouvre à fleur de terre un trou de quelques mètres de pourtour; on s'approche en rampant : au-dessous de l'orifice, la cavité s'élargit tout à coup ; elle forme une voûte où pendent des stalactites et que soutient une colonne naturelle dont le fut s'appuie sur un solide chapiteau. Le regard ne peut distinguer le fond du gouffre ; une pierre ne l'atteint guère qu'en cinq secondes, et produit en heurtant le roc un bruit prolongé d'écroulement. Mais ne vous amusez pas à ce jeu: les « lamignas » , les génies de céans se vengeraient sur l'heure de cette brutale violation de leur domicile en jetant sur la montagne un épais voile de brume. Et, de fait, la veille de notre excursion, un curé sceptique à cet endroit, nous valut bel et bien une après-midi de pluie pour un tronc d'arbre qu'il avait poussé dans l'abîme. Nous-mêmes, que cet exemple ne put convertir, nous y pi^écipitâmes quelques débris de roches : le brouillard nous enveloppait avant notre retour à l'auberge. « Je vous avais pourtant avertis 1 » nous dit Pierre,

Ge gouffre a sa légende : un matin, doux frères partaient pour un voyage; l'un alla entendre la messe, l'autre crut pouvoir s'en dispenser et prit les devants : il tomba dans le précipice; le frère arrivant sur les lieux, distingue des gémissements que couvrent parfois les éclats de rire du démon : il court en toute hâte au village, se munit de cordes, fait porter llhostie consacrée, puis descend dans le gouffre tenant à la main un cierge allumé ; au fond, il se trouve face à face avec le diable : « Je veux mon frère ! — 'I\u ,ne Uauras pas : il m'appartient, car il est tombé ici en était de péohé ! — Eh bien ! prends garde à ta peau ; mon cierge bénit va te griller le poil. » Le démon s'effraie et

s'enfuit, tandis que nos gens remontent en toute hâte.

Ici, le diable n'est pas malin; il n'irrite guère les Basques que par sa laideur ; quant à son intelligence, ils la tiennent en médiocre estime : il voulut une fois apprendre la langue des Escualdunac et vint habiter la Basse-Navarre; au bout de sept ans, il ne disait encore que « haï » et « es », oui et non ; tout penaud de son ignorance, il dut regagner ses demeures souterraines ; peut-être ne réussit-il si mal que parce que l'Euscara est un idiome sacré ; Dieu le Père le parle couramment ; c'est de l'Euscara qa'on se servait au Paradis terrestre.

Nous avons recueilli de bizarres détails sur la médecine populaire du pays. La sorcière, la « chorguina » des Basques, la« broutcho » des Béarnais, a survécu aux immenses holocaustes que firent de ses sœurs, au commencement du xvn° siècle, les juges du Labourd et de la Soûle ; elle reste encore le grand docteur, mais n'est pas sorcière qui veut : un long désir môme ne suffit point ; il faut un don spécial, et des vertus qui, pour la plupart, sont héréditaires ; il y a des familles privilégiées ; la mère fut « chorguina », la fille le sera. Qu'elle le veuille ou non, qu'elle le sache ou qu'elle l'ignore, elle possède l'art de guérir et celui de jeter des sorts. On nous citait une jeune fille des environs de Baïgorry, belle, et ayant un père fort riche. Elle est née sorcière, elle est sorcière, sans le savoir. Aussi comme le Moïse d'Alfred de Vigny, est-elle destinée à «■ vivre puissante et solitaire » à moins qu'un sof cier ne la demande en mariage. « Je ne suis qu'un pauvre pasteur, me disait le jeune homme qui nous racontait l'histoire, mais on me l'offrirait pour femme que je la refuserais certainement. »

La sorcière connaît seule les grands remèdes et les incantations efficaces, mais il est quelques menues recettes qu'elle a livrées aux. vieilles matrones : celles-ci prescrivent couramment certaines formules magiques, et certains

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