‹ La Fontaine de BuffonChapitre 1 sur 11 · I). II · texte numérisé non relu

I). II

Voilà bientôt deux siècles que La Fontaine a publié le premier recueil de ses Fables, et voilà bientôt deux siècles qu'il est entré en pleine possession de la gloire. De son temps même, et lui vivant, les connaisseurs les plus délicats, les écrivains les plus illustres, madame de Sévigné, Molière, La Bruyère, lui ont donné une place à part dans leur estime ; et, au lendemain de sa mort, Fénelon, qui le pleure comme un génie Ira-

ternel, le met au rang des anciens : c'était presque lui décerner les honneurs de l'apothéose. La postérité n'a fait, cette fois, que confirmer le jugement des contemporains. Après madame de Sévigné et La Bruyère, après Molière et Fénelon, les critiques les plus autorisés, les plus hahiles, sont venus tour à tour rendre hommage à notre poète, à ce charme exquis, à cette grâce enchanteresse, à cet art que l'on reconnaît de plus en plus inimitable à mesure qu'il se produit de nouveaux imitateurs. Il semble donc que, désormais, il ne reste plus rien, absolument rien à dire sur La Fontaine. Eh bien, malgré tant d'éloges, il y a encore, si je ne m'abuse, quelque chose à dire ; il y a un côté fort intéressant par lequel on n'a pas suffisamment jusqu'ici considéré le fabuliste. C'est par-ce côté-là que je voudrais l'étudier. Sous le poète incomparable, sous l'artiste merveilleux, je voudrais faire voir le philosophe au regard étendu et pénétrant, l'observateur de la nature humaine, et, en particulier, l'observateur des animaux.

On le peut; je l'essaie...

Vous connaissez le portrait que La Bruyère a tracé de La Fontaine : « Un homme parait grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir, » etc.; et puis, venant à l'écrivain : « Ce n'est que légèreté, qu'élégance, que délicatesse. » En dehors de ma sympathie pour La Fontaine, je ne saurais admettre la ressemblance du portrait : l'habile peintre a voulu faire ressortir plus vivement le poète, et il a sacrifié l'homme. Non pas que je me figure

celui-ci comme un causeur brillant et facile, aimant à parler, «à raconter devant un auditoire attentif : non: les entretiens à bâtons rompus, à demi- voix, en petit comité, devaient mieux lui convenir. Mais, pour ennuyeux et maussade, jamais je ne le croirai : les femmes les plus spirituelles recherchaient sa société, et les femmes n'ont pas l'habitude de rechercher les gens qui ie^ ennuient. L'une d'elles, qui le vovait plus souvent que La Bruyère, sa meilleure amie, madame de La Sablière, rencontra beaucoup plus juste le jour qu'elle lui dit tout uniment : « Mon cher La Fontaine, vous seriez bien bète, si vous n'aviez pas tant d'esprit î » C'est bien là le personnage au naturel, réunissant en soi tous les contraires, inexplicable composé de balourdise et de finesse, de naïveté et de malice, et qui ne pouvait être saisi que par un œil féminin.

On trouverait encore chez La Fontaine un autre contraste, non moins vrai et non moins piquant, celui qu'il présente avec son époque. Il arrive de Château-Thierry, tout formé, à quarante

ET BDFFON. il

ans, dans un inonde symétriquement ordonné, où dominent partout la règle et l'étiquette, où tous les caractères, même les plus superbes, sont alignés, assouplis, taillés comme le seront un peu plus tard les arbres de Versailles; et lui, sans souci du milieu qui l'environne, il vit librement « au gré de son âme inquiète, » c'est à-dire n'obéissant qu'à son instinct, ne suivant que son humeur, incapable de se soumettre à la discipline, presque étranger aux bienséances. Par l'indépendance de ses idées, par ses mœurs incorrectes, et par son costume aussi négligé que ses mœurs, il est, — si l'on me permet cette expression, — le bohème du siècle de Louis XIV.

Mais alors, que venait il donc faire, ce bonhomme original et indocile, dans ces cercles choisis où la cour et la ville envoyaient leurs représentants les plus polis et les plus aimables'' Ce qu'il venait faire? Il venait observer. Se dérobant tant qu'il pouvait aux conversations banales, et s' isolant de son mieux dans quelque coin du talon, il regardait, il écoutait. Parfois seulement j

préoccupé d'un certain objet, ou sentant que les convenances exigeaient qu'il payât un peu de sa personne, il sortait de son coin, s'avançait vers quelqu'un des assistants, et à brûle-pourpoint l'interrogeait « sur ceci, sur cela. » Puis, satisfait, il retournait à sa place momentanément abandonnée, et là, tandis que chacun à la ronde s'amusait des distractions du rêveur, il notait, il recueillait dans sa mémoire, la mieux douée qui fut jamais, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait appris, augmentant ainsi à chaque instant, avec la passion d'un avare, son trésor d'observations. Voilà comment La Fontaine a pu nous laisser un petit livre si plein, si riche, si substantiel, un livre où l'humanité entière se retrouve et vit, et que lui-même il aura le droit d'appeler

l ne ample comédie à cent actes divers.

Sut le premier plan de la scène, La Fontaine a placé le personnage principal de sa Comédie,

r homme, l'homme générique, l'homme de tous les temps et de tous les pays. Comme il se connaît fort bien lui-même, il connaît aussi fort bien ce personnage, avec toutes ses faiblesses, et il le représente au vif sous ses aspects divers. Contentons-nous de relever quelques traits.

Tantôt il signale cet incurable égoïsme qui nous rend préoccupés sans cesse de nous-mêmes :

Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux, Souvent pour des sujets même indignes des hommes; Il semble que le ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d'avoir incessamment les veux.

Ailleurs , il raille la témérité de nos jugements :

Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire! Uu'il me semble profane, injuste et téméraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui, Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !

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