‹ La Fontaine de BuffonChapitre 11 sur 11 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Dans ces derniers vers, le poëte n'exprime-t-il pas a merveille rinfluence prépondérante du Parlement sur la politique du gouvernement anglais?

Note C. — Bossuet se raille avec une grâce incomparable de ces fantaisies de Montaigne : « C'est un plaisir de voir Montaigne faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa basse-cour, se dit à elle-même que tout est fait pour elle ; que c'est pour elle que le soleil se lève et se couche :

que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir ; que la maison n'est faite que pour la loger ; que l'homme même est fait pour prendre soin d'elle ; et que si enfin il égorge quelquefois des oies, aussi fait-il bien son semblable. » (De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. v, § 1.)

Note D. — Descartes, revenant ailleurs sur cette opinion, s'exprime ainsi : « Il faut pourtant remarquer que je parle de la pensée, non de la vie ou du sentiment; car je a'ôtc la vie à aucun animal... Je ne leur refuse pas même le sentiment, autant qu'il dépend des organes du corps. Ainsi mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux. » (Œuvres de Descartes, t. X, p. 208.) C'est, sous une forme charmante, une véritable concession; mais le système exposé dans le Discours sur la Méthode n'en subsiste pas moins; et d'après cela tous les contemporains de Descartes ont considéré l'automatisme des bêtes comme l'un des principes fondamentaux de la philosophie cartésienne.

Note E. — Il me parait si intéressant d'étudier le développement de la pensée d'un grand poëte, que je crois devoir ajouter ici quelques mots. — Dans la Préface placée en tête du premier recueil (1668), La Fontaine ne parle que d'Esope et de Phèdre, qu'il proclame ses modèles : il semble les considérer comme les seuls auteurs originaux, et n'avoir pas soupçonné l'existence de fabulistes antérieurs aux Grecs. Dans Y Avertissement qui précède le second recueil (1678), après avoir déclaré qu'il ne juge pas nécessaire de dire où il a « puisé ces derniers sujets, » il dit cependant, par reconnaissance , qu'il « en doit la plus grande

partie à Pilpay, sage indien, dont le livre a été traduit en toutes les langues. » En effet, il a emprunté aux traditions indiennes, non pas précisément « la plus grande partie, » mais un certain nombre des fables qui composent soit le second recueil, soit le XIIe livre publié séparément, quinze ans plus tard, en 1695: le Chat, la Belette et le petit Lapin; — COurs et ï Amateur des jardins; — les Deux Ami* : — le Faucon et le Chapon; — le Chat et le Rat;

— le Loup et le Chasseur; — le Dépositaire infidèle; — les Deux Pigeons ; — la Souris métamorphosée en fille;

— le Mari, la Femme et le Voleur; — V Homme et la Couleuvre; — la Tortue et les deux Canards; — les Poissons et le Cormoran ; — le Berger et le Roi; — les Deux Perroquets, le Roi et son Fils; — la Lionne et r Ourse; — les Deux Aventuriers et le Talisman; — le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de roi; — le Roi, le Milan et le Chasseur; — le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat.

Je viens maintenant à la question que je faisais pressentir en commençant cette note : Quelle a été l'influence des traditions orientales sur les idées de La Fontaine touchant la question métaphysique? 11 faut distinguer. S'il s'agit du foui même de la doctrine indienne, je veux dire de la métempsycose, doctrine qui cbez les Indiens domine tout, régit tout, et la vie morale, et la vie matérielle, La Fontaine ne l'admet pas. 11 s'en est expliqué très-nettement dans l'un de i ces derniers sujets, » la Souris métamorphosée en fille :

Une souri? tomba du liée d'un chat-huant. Je ne l'eusse pas ramassée;

Mais un bramin le fit : je le crois aisément, Chaque pays a sa pensée.

Ainsi pour La Fontaine point de métempsycose, et de ce côté-là Pilpay n'a rien à revendiquer. Mais, ce point mis h part, les fables indiennes, où les animaux raisonnent comme rie subtils moralistes et de fins politiques qui font la leçon aux rois, n'ont-elles pas contribué à affermir le poëte dans des idées qui d'ailleurs étaient chez lui, avant tout, le résultat de ses observations personnelles?

Note F. — Le second recueil des Fables, composé des livres VIT, VIO, IX, X et XI, parut sous les auspices de madame de Montespan. La ive fable du livre YI1I est dédiée à M. de Barillon; la xvp du livre X, à M. de La Rochefoucauld. Précédemment, La Fontaine avait dédié la ire fable du livre IV, le Lion amoureux, à mademoiselle de Sévigné. Quant à madame de Sévigné, elle était gagnée d'avance à l'opinion du poëte. Dans une lettre qu'elle adressait à sa fille en 1672, elle dit du système : « Des machines qui aiment, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent : allez, allez, vous vous moquez de nous; jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire. » Voyez l'édition publiée par M. de Monmerqué, tome 11, page 509.

N0TE g. — Nos grands écrivains religieux du dix-septième siècle répugnaient à employer le mot âme en parlant des animaux. Je le conçois. Mais pourtant saint Augustin a dit sans faire aucune difficulté : « On appelle esprit l'âme, soit de l'homme, soit rie la bête. » (De VEspritet de l'Ame, chap. x.)

Noie H. — La Fontaine revient ailleurs sur cette idée. Dans la fable les Souris et le Chat-huant, il montre le chat-huant mutilant des souris afin de les conserver en guise de provisions, et il nous dit par quelle suite de raisonnements ranimai dut être amené à prendre ce soin prévoyant; puis il met en note : « Ce n'est point une fable; et la cho<e, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la prévoyance du hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers. •

Note I. — Au sujet des deux âmes, saint Augustin s'exprime ainsi : « Et nous ne pensons pas, comme beaucoup l'ont écrit, qu'il y ait en chaque homme deux âmes, l'une animale, qui, mêlée au sang, anime le corps ; et l'autre spirituelle, qui dirige la raison. Mais nous disons qu'il n'y a dans l'homme qu'une seule et même àme, laquelle, associée au corps, le vivifie, et se gouverne elle-même par sa propre raison. » (DeVEsprit et de l'Ame, ch. xlviii.) Saint Augustin n'aurait donc pas approuvé le langage de La Fontaine. Mais notre poète aurait pu répondre qu'il reconnaissait parfaitement l'unité de l'àme humaine, et que, lorsqu'il parlait de deux âmes, c'était uniquement pour abréger et se faire mieux comprendre.

Note J. — Chamfort, qui a écrit, comme on sait, un commentaire sur les Fables de La Fontaine, termine ainsi ses observations sur le Discours : « On voit que cette pièce

manque entièrement d'ensemble et uième d'objet. Ce sont trois fables (il y en a cinq bien comptées!) qui prouvent l'intelligence des animaux; et ces fables se trouvent entrecoupées de raisonnements dont le but est de prouver qu'ils n'en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la première des règles : l'unité de dessein. L'auteur parait l'avoir senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes; mais les raisonnements où il s'embarque sont entièrement inintelligibles. » Que dire d'un pareil jugement? et si Chanifort n'a pas compris le Discours, à qui la faute?

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