ANÉANTIE, AUQUEL D'ENTRE EUX APPARTIENDRAIT LE SCEPTRE DE LA TERRE
Examinons «à loisir ce morceau. 11 en vaut la peine; il renferme la quintessence de la philosophie de Buffon.
Au début, le célèbre naturaliste revient encore à son idée favorite, qui est chez lui une idée fixe : « Les animaux vont en diminuant de facultés et de talents. » Qu'en sait-il? qui le lui a dit? A-t-il possédé là-dessus des mémoires particuliers? A défaut d'autorités compétentes, sur quels faits, sur quelles observations s'appuie-t-il? A défaut d'observations et de faits, quels raisonnements et quelles inductions l'ont conduit h cette idée? Pour ma part, je m'en tiens prudemment aux traditions antiques, qui m'enseignent que, dès le principe, le Créateur assujettit cà l'homme et mit
1 Yoyoz Morceaux choisis de Buffon. p. 161.
nez-le connue vous voudrez, toujours est-il que nous avons le lapin, le renard, la chèvre et la loutre doués de sentiment, et nous voilà encore plus loin des bètes machines!
Nous ne sommes pas encore au bout. Vous avez vu la bète machine transformée sous vos yeux en bête sentiment. Encore un coup de baguette, et le puissant magicien va opérer devant vous une nouvelle transformation, non moins surprenante.
A l'article du Chien, Buffon s'exprime ainsi :
a Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment (et lui aussi!). Placé devant son maître, il attend ses ordres pour en faire usage: il le consulte, il l'interroge, il le supplie, il entend les signes de sa volonté. Mais c'est surtout à la guerre (lisez : à la chasseï, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage et que son intelligence se déploie tout entière.
Enfin, enfin nous y voilà ! le grand mot est ba-
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clié ! Le chien du moins a de l'intelligence, et non pas comme le castor, une espèce d'intelligence, mais une intelligence véritable ! et il faut même qu'il en ait beaucoup, puisqu'il la déploie tont entière!
Ainsi, pour nie résumer, Buffon a exprimé sur les animaux trois opinions différentes et bien tranchées : 1 " la bète — machine ; 2° la bête — sentiment ; 5° la bête — intelligence. De ces trois opinions, quelle était la sienne en définitive? A vous de le démêler si vous pouvez. Mais, en vérité, ce n'était guère la peine d'écrire vingt ou trente volumes d'histoire naturelle, ornée de discours métaphysiques, pour ne pas savoir nous dire une bonne fois, sans phrase, si les animaux ont de l'intelligence ou n'en ont pas!
Ce n'est pas tout cependant. Pour mieux faire voir ce qui se passait dans la pensée de Buffon à l'endroit des animaux, j'ai encore à citer quelques lignes qui couronnent le Discours sur les
Au moment où j'achevais cette Étude et où j'allais résumer et conclure, on m'annonce qu'un
littérateur de ce temps-ci prépare une nouvelle édition des Fables de La Fontaine, dans laquelle il se propose de donner, sous le texte, des extraits de Buffon se rapportant aux divers animaux que le poëte a mis en scène. Ce projet, d'ailleurs fort innocent, me suggère quelques observations qui deviendront la conclusion de mon travail,
Pour ([Lie les Fables ainsi commentées pussent former, selon l'intention de l'éditeur, un ouvrage à la fois instructif et piquant, il faudrait qu'entre les deux écrivains, le poète et le naturaliste, il existât une certaine harmonie préétablie, une espèce de secret accord, de façon que le naturaliste vint, ta l'occasion, soutenir le poëte, comme un accompagnateur intelligent et sympathique soutient la voix d'un artiste qui chante. Or entre La Fontaine et Buffon rien de semblable : ainsi que les personnes qui m'ont fait l'honneur de me lire en doivent être, je crois, bien convaincues, nonseulement cette harmonie n'existe pas, mais il y a entre eux incompatibilité absolue. Chose singulière, c'est le poète qui observe, et c'est le naturaliste qui imagine ! On a vu notamment, sur l'intelligence des animaux, le jugement magistral du poëte, et les divagations du naturaliste. Dans la 'orme, la dissonance n'est pas moins forte : là où La Fontaine ir.et le mouvement et la vie, Buffon ne représente, avec une pompe monotone, que la nature morte. Comment donc associer,
Georges Cuvier, qui a fort bien vu la faiblesse
de Buffon comme observateur, l'appréciant au point de vue métaphysique, reconnaît ici que « il a substitué à l'instinct i ou à l'intelligence \ des animaux une sorte de mécanisme plus inintelligible peut-être que celui de Descartes1, » Oui, plus inintelligible, et cela sans aucun doute Car enfin la théorie de Descartes n'est, après tout, qu'une erreur, un emportement de logique ; et les idées de Buffon, que présentent-elles à l'esprit? Disons-le, un vrai chaos. Et, je vous prie, pouvait-il en être autrement? En métaphysique comme en physique, dans l'histoire des animaux comme dans l'histoire des peuples, à quoi tient la justesse d'une idée générale, si ce n'est à l'observation exacte, fidèle et sûre de toutes les choses particulières qu'elle embrasse? Et, si l'observation des choses particulières est incomplète et fausse, si l'observation n'existe pas, si l'observa-
1 Vovpz la Biographie universelle, art. Burroic.
tion a cédé la place à la fantaisie, que deviendra l'idée générale? Elle deviendra, comme la philosophie de Buffon, un amas de contradictions sans nom, un mélange bizarre de conceptions incohérentes, où l'on voit passer tour a tour la bête machine, la bête sentiment, la bète intelligence : et, a la suite de ces métamorphoses, tout au fond du tableau, si tableau il y a, la bète de l'avenir, qui remplace l'homme, et qui tient dans sa patte le sceptre de la terre'.
Quelles folies! quelles niaiseries! Et dire que l'on fait étudier cela a nos enfants pour former leur jugement et leur goût ! Et dire qu'aujourd'hui encore il se trouve des gens d'esprit qui prennent cela au sérieux! Il ne sera pas dit du moins que personne n'aura protesté contre toutes ces fadaises, débitées avec une solennité co-
mique
ET BDFFON. m
dence n'a pas voulu, c'est-à-dire les élever jusqu'à uous ; mais, dans notre intérêt même, ne nous appliquons-nous pas sans cesse et partout à développer leur intelligence et leurs talents? Et ne savons-nous pas, par mille et mille expériences, que ces diverses espèces, n'ayant plus à se préoccuper de leurs besoins, profitent, autant qu'il dépend d'elles et que la nature le permet, des soins et des leçons du maître? Et quant aux animaux sauvages, armés que nous sommes d'inventions chaque jour plus formidables, nous pouvons, il est vrai, les combattre avec plus d'avantage, les chasser devant nous, les détruire: mais en quoi et comment l'influence de l'homme serait-elle mauvaise pour leurs facultés? Loin de Là; pensez-vous qu'il fût bien difficile de prouver que, en combattant ces animaux, nous les rendons plus prudents, plus avisés, plus subtils? Mais cette éducation-là, nous la leur faisons paver assez cher pour n'avoir pas le droit de nous en vanter. Je m'arrête, et, si j'en ai déjà trop dit, la faute en est à Buffon.
Après cette étrange théorie sur l'abrutissement progressif des animaux, et cette vilaine accusation portée contre l'homme, Buffon se met à rêver pour la gent animale une régénération intellectuelle, et il pose la question tout à fait inattendue : « Qui sait, si l'espèce humaine était anéantie, auquel d'entre eux appartiendrait h sceptre de la terre ? » Vous croyez peut-être que Buffon plaisante? Buffon ne plaisante jamais; c'est trèssérieusement qu'il provoque la sagacité du lecteur : Qui sait, etc.? — Eh! grand Dieu! qui voulez-vous qui le sache? Quel homme de bon sens, quel penseur, si pénétrant qu'il fût, essayerait de répondre à une question de cette force? Entre le lion et le singe, et tous les autres prétendants possibles ou impossibles, qui donc oserait choisir? Quant à moi, je me récuse; je ne me sens pas qualité pour disposer après nous, en faveur d'aucun animal, du sceptre de la terre : à Buffon de l'adjuger comme il l'entendra !
Telle est en somme la philosophie de ce grand naturaliste!
comment faire marcher ensemble deux génies aussi opposés, aussi contraires?
Le projet de cette édition des Fables annonce un homme qui a trouvé moyen de concilier une grande admiration pour La Fontaine avec une admiration non moins grande pour Buffon, et qui se flatte, en les rapprochant, de servir la gloire de l'un et de l'autre. Le savant éditeur s'abuse. Quant à La Fontaine, ce rapprochement est tout au moins inutile : notre poète a par lui-même toute sa valeur, il n'a besoin du témoignage de personne. Quant à Buffon, prenez bien garde ! Je ne sais trop si en lui le naturaliste résisterait à ce redoutable voisinage; mais je tremble tout de bon pour Fécmain. Les vers étincelants du poëte, placés au-dessus de cette prose pâteuse, en feraient voir à tous les yeux la nullité profonde, et, après cette épreuve, la renommée littéraire de Buffon ne serait plus qu'un vieux préjugé dont on rirait.
Note A. — Dans une autre fable, le Songe d'un habitant dit Mogol, se trouvent quelques vers qui sembleraient indiquer que La Fontaine accordait une certaine confiance à l'astrologie judiciaire. 11 suffit de lire ce morceau avec un peu d'attention pour être convaincu que ces vers, imités de ^ îrgile, sont l'œuvre de sa jeunesse, et que c'est uniquement pour ne pas les perdre qu'il les a intercalés dans sa fable. Nous sommes loin de nous en plaindre ; mais il ne faudrait pas voir dans un exercice poétique l'expression de sa pensée. Elle est très-clairement développée dans la fable intitulée Y Horoscope.
Je ne crois point que la nature Se soit lié les mains, et nous les lie encor. Jusqu'au point de marquer dans les cienx notre sort.
Il dépend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps ; Non des conjonctions de tous ces charlatan:
Note B. — La Fontaine observait tout, s'enquérait de tout. Dans Tune de ses plus belles fables, dédiée à M. do Barillon, ambassadeur de France en Angleterre, les vers suivants prouveraient au besoin que notre poète se rendait parfaitement compte du mécanisme du gouvernement anglais, et du rôle qu'y jouait déjà le Parlement :
Vous avez bien d'autres affaires
A démêler, que les débats
Du lapin et de la belette.
Lisez-les, ne les lisez pas :
Mais empêchez qu'on ne nous mette
Toute l'Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre 11 nous vienne des ennemis, J'y consens ; mais que l'Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis. J'ai peine à digérer la chose.